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Le magasin d'antiquités, Tome II cover

Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 18: CHAPITRE XVII.
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About This Book

The narrative continues to explore the life of Kit, who has become increasingly integrated into the household of Mr. Abel and his companions. As Kit navigates his new environment, he reflects on his past and the warmth of his former home, despite its poverty. The story delves into themes of familial love and the deep connections that bind individuals to their humble origins. Kit's experiences highlight the contrast between wealth and genuine affection, emphasizing that true attachment to one's home is rooted in emotional bonds rather than material possessions. The text also portrays Kit's growing responsibilities and skills, showcasing his development within a supportive community.

CHAPITRE XV.

Après un assez long temps, le maître d'école reparut à la petite porte du cimetière. Il accourait vers ses amis tenant à la main un trousseau de clefs rouillées que le mouvement de sa marche faisait tinter les unes contre les autres. La précipitation et le plaisir qu'il éprouvait l'avaient mis presque hors d'haleine lorsqu'il atteignit le porche: il ne put d'abord que montrer du doigt le vieux bâtiment que l'enfant avait contemplé avec tant d'attention.

«Vous voyez ces deux vieilles maisons? dit-il enfin.

— Oui, certainement, répondit Nell. Je n'ai guère regardé qu'elles pendant toute votre absence.

— Et sans doute vous les eussiez regardées plus curieusement encore si vous aviez deviné ce que j'ai à vous dire. L'une de ces maisons sera la mienne.»

Sans s'expliquer davantage ni laisser à l'enfant le loisir de répliquer, le maître d'école prit la main de Nelly, qu'il mena, le visage tout rayonnant de joie, jusqu'à l'endroit dont il lui avait parlé.

Ils s'arrêtèrent devant une porte basse et cintrée. Après avoir inutilement essayé plusieurs clefs, le maître d'école finit par en trouver une à laquelle céda l'épaisse serrure. La porte s'ouvrit, en criant sur ses gonds, et permit aux visiteurs d'entrer dans la maison.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était une chambre voûtée, qui jadis avait été soigneusement décorée par d'habiles architectes, et qui conservait encore dans son beau plafond aux vives arêtes, aux riches broderies de pierre, des vestiges brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculpté sur les murs et qui défiait l'oeuvre même de la nature, était demeuré à sa place comme pour dire combien de fois les feuilles des arbres avaient repoussé et s'étaient flétries, tandis que celles-là avaient bravé le temps sans éprouver de changement. Les figures à demi brisées qui supportaient l'entablement de la cheminée, bien que mutilées, laissaient voir encore ce qu'elles avaient été autrefois avant d'être cachées sous la couche de poussière qui les recouvrait, et s'élevaient tristement aux deux côtés du foyer vide, comme des créatures qui auraient survécu à leur génération et s'affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.

À une époque éloignée, car le changement même était antique dans ce lieu plein de vétusté, une cloison de bois avait été construite dans une partie de la pièce pour former un cabinet qui pût servir de chambre à coucher: vers ce temps, la lumière y pénétrait par une croisée ou plutôt une lucarne grossièrement percée dans l'épaisse muraille. Les matériaux dont elle était formée, ainsi que deux sièges déposés dans la vaste cheminée, avaient, à une date oubliée, fait partie de l'église du couvent; car le chêne, approprié précipitamment à sa destination actuelle, avait été altéré dans sa forme première, mais n'en présentait pas moins une quantité de fragments de riches moulures empruntées aux stalles des religieux.

Une porte tout ouverte menait à une petite chambre ou cellule, où la lumière pénétrait à peine à travers un rideau de lierre, et qui complétait l'intérieur de cette partie des ruines. La maison n'était pas tout à fait dégarnie de meubles. Quelques sièges de forme antique, dont les bras et les pieds semblaient s'être affaissés avec l'âge; une table, ou plutôt un fantôme de table; un grand vieux coffre qui avait jadis contenu les registres de l'église; enfin, divers objets utiles servant aux usages domestiques, et une certaine quantité de bois à brûler pour la provision d'hiver; tout cela était rangé dans la chambre et fournissait autant de preuves certaines que la maison avait été habitée à une époque récente.

L'enfant tournait autour d'elle des regards empreints de ce sentiment de pieuse vénération avec lequel nous contemplons l'oeuvre des siècles qui sont devenus comme autant de gouttes d'eau dans l'immense océan de l'éternité. Le vieillard les avait suivis. Tous trois restèrent quelque temps silencieux; ils retenaient leur souffle, comme s'ils avaient craint de troubler, même par le moindre bruit, le silence de ce lieu vénérable.

«Oh! la belle maison!… dit enfin l'enfant à voix basse.

— J'avais peur qu'elle ne vous parût différente, répondit le maître d'école. Vous avez frissonné quand nous y sommes entrés, comme si vous l'aviez trouvée froide ou sombre.

— Ce n'était pas cela, répondit Nelly regardant autour d'elle avec un léger frémissement. En vérité, je ne saurais vous dire ce que c'était; mais j'ai éprouvé le même effet lorsque du porche de l'église j'ai contemplé l'extérieur de cette maison. Peut-être est-ce parce qu'elle est si vieille et si grise.

— C'est un endroit où il doit faire bon vivre, ne trouvez-vous pas? dit son ami.

— Oh! répondit l'enfant en joignant les mains avec ardeur; un endroit tranquille et heureux, un bon endroit pour vivre et pour apprendre à mourir!»

Elle en eût dit davantage; mais dominée par l'énergie de ses pensées, sa voix se troubla, et les sons ne vinrent plus à ses lèvres qu'en soupirs confus.

— Un bon endroit pour vivre, et pour apprendre à vivre, pour acquérir la santé de l'esprit et du corps! dit le maître d'école. Car cette vieille maison sera la vôtre.

— La nôtre!… s'écria l'enfant.

— Oui, répondit gaiement le maître d'école, et pour bien des années heureuses, j'espère. Je serai votre proche voisin, porte à porte. Voilà votre maison.»

Débarrassé maintenant du poids de la grande surprise qui leur était préparée, le maître d'école s'assit et fit placer Nell près de lui. Il lui raconta alors comment il avait appris que cet ancien bâtiment avait été occupé depuis fort longtemps par une vieille femme âgée de près de cent ans, qui gardait les clefs de l'église, l'ouvrait et la fermait pour les services et la montrait aux étrangers; comme quoi cette vieille femme était morte quelques semaines auparavant sans qu'on eût trouvé depuis quelqu'un à qui confier cet emploi; comme quoi, ayant appris ces circonstances dans une conversation avec le fossoyeur, qui était retenu au lit par un rhumatisme, il avait été amené à parler de sa compagne de voyage: ce qui avait été si favorablement accueilli par cette haute autorité, que, sur son conseil, il s'était déterminé à soumettre ce sujet au desservant. En un mot, le résultat de ses démarches était que Nell et son grand-père devaient être présentés, le lendemain, au ministre: il ne restait donc plus qu'une pure formalité. Mais ils étaient par le fait déjà nommés au poste vacant.

«Il y a, dit-il, aussi un petit traitement. Sans doute ce n'est pas grand'chose, mais c'est assez pour vivre dans cette retraite. En réunissant nos ressources nous serons à l'aise, n'ayez pas peur.

— Que Dieu vous bénisse et vous protège! dit l'enfant avec des larmes d'attendrissement.

Amen, ma chère, répondit son ami d'un ton de douce gaieté; puisse le ciel me bénir toujours comme il l'a déjà fait en nous conduisant à travers les soucis et les fatigues jusqu'à cette vie tranquille. Mais à présent il s'agit de voir ma maison… Allons, venez!»

Ils se rendirent à l'autre bâtiment. Il fallut chercher dans le trousseau des clefs rouillées; enfin, ils trouvèrent celle qu'il fallait et ouvrirent la porte vermoulue. Elle donnait sur une chambre voûtée et antique, semblable à celle qu'ils venaient de quitter, mais moins spacieuse et n'ayant pour dépendance qu'une autre petite pièce. Il n'était pas difficile de comprendre que la première maison était celle du maître d'école, et que l'excellent homme avait choisi la moins commode, dans son affection pleine d'égards pour ses amis. Ainsi que l'autre maison, celle-ci était garnie des meubles les plus nécessaires, et elle avait également sa provision de bois.

Maintenant ils avaient à s'occuper (occupation bien agréable), de rendre ces habitations aussi confortables que possible. Bientôt chacune des maisons eut son feu brûlant et pétillant dans l'âtre, et colorant les murs vieux et blêmes d'une clarté vive et gaie. Nelly exerça activement son aiguille; elle répara les rideaux de croisée en lambeaux, rajusta les déchirures que le temps avait faites dans les morceaux usés de tapis qu'elle réunit pour leur donner un air décent. Le maître d'école nettoya et aplanit le terrain devant la porte, coupa l'herbe haute, arracha le lierre et les plantes rampantes qui laissaient pendre en désordre leurs tiges languissantes; il donna à l'extérieur des murs un air de propreté et presque de parure. Le vieillard, tantôt seul, tantôt avec l'enfant, les aidait tous deux, rendait patiemment quelques petits services, et se trouvait heureux. Les voisins aussi, au sortir du travail, vinrent les assister, ou bien leur envoyèrent par leurs enfants de petits présents et des objets de nécessité première pour des étrangers. La journée avait été bien remplie: quand la nuit arriva, elle les trouva tout étonnés qu'il y eût encore tant à faire et que l'ombre descendit sitôt.

Ils soupèrent ensemble dans la maison que nous appellerons désormais «la maison de l'enfant», et, le repas terminé, ils s'assirent en cercle devant l'âtre. Là, à demi-voix, car leur coeur était trop plein et trop satisfait pour leur permettre de parler à voix haute, ils s'entretinrent de leurs plans d'avenir. Avant qu'ils se séparassent, le maître d'école fit lecture de quelques prières; puis, remplis de bonheur et de reconnaissance envers Dieu, ils se quittèrent pour le reste de la nuit.

À cette heure silencieuse, tandis que le grand-père dormait paisiblement dans son lit et que tout se taisait, l'enfant demeura devant les cendres mourantes à évoquer le souvenir de ses aventures passées, comme si ce n'était qu'un rêve dont elle aimait à ranimer l'image confuse. La clarté du feu qui s'affaissait, réfléchie par les panneaux de chêne dont les saillies sculptées se découpaient en lignes sinistres sur l'obscurité du plafond; les murailles antiques, où d'étranges ombres allaient et venaient, suivant les vacillations de la flamme; l'aspect solennel du dépérissement qui finit par ronger aussi les objets inanimés et invisibles; partout enfin, autour d'elle, l'image de la mort; cet ensemble portait dans l'âme de Nelly de graves pensées, mais aucun sentiment de terreur ni d'alarme. Peu à peu une métamorphose s'était opérée en elle dans les jours de solitude et de chagrin: sa force avait diminué, mais son courage s'était fortifié; son esprit avait grandi, son âme s'était épurée; dans son sein avaient germé ces saintes pensées et ces graves espérances qui n'appartiennent guère qu'aux faibles et aux languissants. Personne ne vit cette créature fragile lorsqu'elle s'éloigna doucement du feu et qu'elle alla s'appuyer pensive au bord de la petite fenêtre ouverte; nul, si ce n'est les étoiles, n'était là pour apercevoir son visage levé vers le ciel et y lire son histoire. La vieille cloche de l'église sonnait l'heure avec un timbre mélancolique, comme si elle ressentait quelque tristesse d'avoir de si longs entretiens avec les morts, et d'adresser tant d'avertissements inutiles aux vivants; les feuilles mortes bruissaient, l'herbe frémissait sur les tombes; hors cela, tout était tranquille, tout dormait.

Quelques-uns de ces dormeurs sans rêves étaient couchés dans l'ombre de l'église, près des murs; comme s'ils s'y attachaient pour y trouver protection et bien-être. D'autres avaient choisi leur asile sous l'ombrage mouvant des arbres; d'autres sur le chemin où l'on pouvait passer près d'eux; d'autres parmi les tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient préféré s'étendre sur le sol même qu'ils avaient foulé dans leurs pérégrinations du jour; d'autres, là où le soleil couchant échaufferait leur petit lit; d'autres, là où ses premiers rayons les éclaireraient dès l'aube. Peut-être n'y avait-il aucune de ces âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe, qui eût jamais de son vivant songé à se séparer de l'église, sa vieille compagne; ou si cette pensée avait jamais traversé son esprit, il avait conservé encore pour elle cet amour que l'on a vu des prisonniers garder à la cellule où ils avaient été longtemps confinés, et dont l'étroite enceinte, au moment du départ, les retenait encore par de chers et douloureux regrets.

Il s'écoula de longues heures avant que l'enfant refermât la fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvait encore quelque chose de semblable aux sensations d'autrefois, un frisson involontaire, une sorte de frayeur momentanée, mais qui s'évanouit aussitôt sans laisser d'alarme après soi. Ses rêves lui montrèrent aussi de nouveau le petit écolier; le toit s'ouvrit, et toute une colonne de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes écritures. Chers anges! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle reposait. Quel doux et heureux songe! Au dehors, la tranquillité de la nature était restée la même, si ce n'est que l'air retentissait des accords d'une musique et du battement des ailes des séraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa soeur lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les tombes. Et alors le rêve devint confus et s'évanouit.

Avec l'éclat et la gaieté du matin, revint aussi la continuation des travaux de la veille, le retour de ses pensées agréables, un redoublement d'énergie, de tendresse et d'espérance. Ils travaillèrent activement tous trois, jusqu'à midi à mettre en ordre et arranger leurs maisons; puis ils allèrent faire visite au desservant.

C'était un vieux gentleman au coeur simple, à l'esprit humble, modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu'il avait quitté depuis bien des années pour venir s'établir en ce lieu. Sa femme était morte dans la maison même qu'il occupait encore, et il y avait longtemps qu'il s'était détaché des joies et des espérances de la terre.

Il reçut avec bonté les visiteurs et montra tout de suite de l'intérêt à Nelly. Il s'informa de son nom, de son âge, du lieu de sa naissance, des événements qui l'avaient conduite dans ce pays, et ainsi de suite. Déjà le maître d'école avait raconté l'histoire de l'enfant.

«Ils n'ont laissé, lui avait-il dit, aucun ami derrière eux: ils sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort. J'aime cette enfant comme si elle était à moi.

— Bien, bien, dit le desservant. Qu'il soit fait comme vous le désirez. Elle est bien jeune.

— Elle est plus vieille que son âge, mûrie trop tôt par l'épreuve de l'adversité, monsieur, répondit le maître d'école.

— Que Dieu l'assiste! Qu'elle se repose et qu'elle oublie tous ses malheurs! dit le vieux desservant. Mais une église antique est un lieu triste et sombre pour un être aussi jeune que vous, mon enfant.

— Oh! non, monsieur, répliqua Nelly. Je suis bien loin de penser ainsi, assurément.

— J'aimerais mieux la voir danser le soir sur le gazon, dit le desservant, en posant sa main sur la tête de Nelly et souriant avec mélancolie, que de la voir assise à l'ombre de nos arceaux poudreux. Songez à cela, et jugez si nos ruines solennelles ne pèseront pas sur son coeur. Votre demande vous est accordée, mon cher ami.»

Après quelques autres paroles d'un accueil cordial, les visiteurs se retirèrent et se rendirent à la maison de l'enfant. Ils y avaient entamé une conversation sur leur heureuse fortune, quand un autre ami parut.

C'était un petit vieillard qui vivait au presbytère où il s'était établi, comme le maître d'école et ses protégés ne tardèrent pas à l'apprendre, depuis la mort de la femme du desservant, qui remontait à une quinzaine d'années environ. Dès le collège, il avait été le meilleur ami du ministre, et depuis, en tout temps, son compagnon assidu. Dans les premiers moments de douleur il était accouru pour le consoler et le soutenir, et, à partir de cette époque, jamais ils ne s'étaient séparés. Le petit vieillard était l'âme du village, le conciliateur de tous les différends; c'était l'ordonnateur de toutes les fêtes, le dispensateur des libéralités de son ami, auxquelles il ajoutait beaucoup du sien; le médiateur universel, le consolateur de tous les affligés. Pas un des braves villageois n'avait songé à s'informer de son nom, ou, s'ils l'avaient appris, ils l'avaient oublié pour lui donner un autre titre. Peut-être d'après une vague rumeur des succès qu'il avait obtenus au collège et donc le bruit s'était répandu lors de son arrivée, peut-être aussi parce qu'il ne s'était pas marié et ne menait pas de famille à sa suite, on l'avait appelé «le vieux bachelier.» Ce nom lui plaisait, ou du moins lui convenait autant qu'un autre, et depuis ce temps il était resté pour tout le monde le vieux bachelier. Or, c'était le vieux bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soin de faire apporter la provision de combustible trouvée par les voyageurs dans leur nouveau domicile.

Il souleva le loquet, montra un moment au seuil de la porte sa bonne petite face ronde, et entra dans la chambre en homme qui n'était pas étranger aux localités.

«Vous êtes monsieur Marton, le nouveau maître d'école? dit-il en saluant l'ami de Nell.

— Oui, monsieur.

— Vous arrivez ici avec d'excellentes recommandations et je suis charmé de vous voir. Je serais venu vous visiter dès hier, car j'attendais votre arrivée, mais j'ai été obligé d'aller dans le pays porter une lettre d'une mère malade à sa fille qui est en service à quelques milles d'ici; je ne fais que de revenir. N'est- ce pas là la jeune gardienne de notre église? Vous n'en êtes que davantage le bienvenu pour nous l'avoir amenée ainsi que ce vieillard. Et c'est de bon augure pour un maître que d'avoir commencé par apprendre lui-même à pratiquer l'humanité.

— Depuis quelque temps elle a bien souffert, dit le maître d'école, répondant ainsi au regard que le visiteur avait laissé tomber sur Nelly en l'embrassant sur la joue.

— Oui, oui, je vois bien qu'elle a souffert, dit le vieux bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur coeur aussi.

— En effet, monsieur, ce n'est que trop vrai.»

Tour à tour, le vieux bachelier promena son regard du grand-père à l'enfant, dont il prît tendrement la main. Il se leva.

«Vous serez plus heureux avec nous, dit-il; ou du moins nous ferons tout pour cela. Vous avez déjà fait bien des améliorations ici. Est-ce votre ouvrage, mon enfant?

— Oui, monsieur.

— Nous en ferons d'autres encore, qui ne vaudront certainement pas mieux, mais au moins avec plus de ressources. À présent, voyons, voyons un peu.»

Nell l'accompagna dans les autres petites chambres ainsi que dans le reste des deux maisons. Il fit la remarque qu'il manquait çà et là divers objets nécessaires et s'engagea à y pourvoir, grâce à une collection d'articles divers qu'il possédait chez lui, et ce devait être un magasin des plus variés et des plus hétérogènes. Tout cela arriva presque aussitôt: car une dizaine de minutes ne s'étaient pas écoulées, quand le petit gentleman qui venait de les quitter reparut chargé de vieilles planches, de morceaux de tapis, de couvertures et autres objets d'usage domestique; il était suivi d'un jeune homme qui portait un fardeau de même nature. On jeta le tout en un monceau sur le parquet; puis il fallut déployer une grande activité pour débrouiller, arranger, mettre en place les dons du vieux bachelier qui présidait au travail avec un plaisir extrême et y mettait la main lui-même avec une vivacité sans égale. Lorsqu'il ne resta plus rien à faire, il ordonna au jeune homme d'aller rassembler les enfants de l'école et de les amener devant leur nouveau maître, qui les passerait solennellement en revue.

«Une jolie collection d'élèves, mon cher Marton; vous serez content de les voir, dit-il, se tournant vers le maître d'école quand le jeune homme se fut éloigné. Mais je ne leur dis pas ce que je pense d'eux; cela gâterait tout.»

Le messager reparut bientôt à la tête d'une longue file de bambins, grands et petits, qui, reçus par le vieux bachelier à la porte de la maison, tombèrent dans une foule de convulsions de politesse, pour montrer leur civilité; tenant d'une main serrée leurs chapeaux et leurs bonnets réduits à leur plus simple expression et se livrant à toute sorte de saluts et de révérences: le vieux gentleman contemplait d'un oeil ravi ces démonstrations de respect auxquelles il donnait son approbation par de fréquents signes de tête et des sourires réitérés. La vérité est que le plaisir qu'il avait à les voir n'était pas aussi scrupuleusement dissimulé qu'il avait bien voulu le faire croire au maître d'école; il ne pouvait s'empêcher de le manifester par des remarques confidentielles et des chuchotements prononcés assez haut pour que chacun des élèves l'entendît parfaitement.

«Ce premier enfant, mon cher maître d'école, dit le vieux bachelier, c'est John Owen; un garçon plein de moyens, monsieur, une nature franche et honnête; mais c'est trop irréfléchi, trop joueur, trop léger. Cet enfant, mon cher monsieur, se romprait le cou pour s'amuser et priverait ainsi ses parents de leur principale consolation; et entre nous, regardez-le bien quand il fera le lévrier en jouant à la chasse au lièvre, vous verrez comme il franchit haies et fossés et comme il glisse adroitement tout du long jusqu'au bas de la petite carrière. Vous verrez, vous verrez! Vraiment c'est magnifique.»

John Owen, après cette admonition terrible dont il n'avait rien perdu, fit place à un autre enfant également présenté par le vieux bachelier.

«Maintenant, monsieur, dit-il, regardez celui-ci. Vous le voyez? Il se nomme Richard Evans. Il a une facilité surprenante pour apprendre; il est doué d'une bonne mémoire et d'une intelligence ouverte; en outre, il possède une belle voix et une oreille juste pour chanter les psaumes, et sous ce rapport, personne ne le vaut ici. Cependant, monsieur, cet enfant finira mal; il mourra sur l'échafaud, j'en ai peur; croiriez-vous qu'à l'église monsieur s'endort toujours pendant le sermon? et tenez! pour vous avouer toute la vérité, monsieur Marton, je faisais de même à son âge, et je suis bien certain que cela tenait à ma constitution et que je ne pouvais m'en empêcher.»

L'élève plein d'avenir étant bien et dûment édifié par ce reproche effrayant, notre vieux garçon passa à un autre.

«Mais à propos d'exemples à éviter, dit-il, j'ai là des petits garçons qui semblent faits tout exprès pour servir d'avertissement et de fanal à tous leurs camarades. En voici un que vous n'épargnerez pas, j'espère. Ce gaillard que vous voyez là, avec des yeux bleus et des cheveux blond clair; c'est un nageur, monsieur, un plongeur, Dieu nous bénisse! c'est un garnement, monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeter dans dix-huit pieds d'eau tout habillé pour repêcher un chien d'aveugle qui se noyait sous le poids de sa chaîne et de son collier, tandis que le maître de l'animal se tordait les mains sur le rivage, se lamentant sur la perte de son guide, de son meilleur ami. J'ai envoyé sous le voile de l'anonyme deux guinées à ce brave enfant pour la peine, aussitôt que j'ai su ce beau trait, ajouta le vieux bachelier avec ce ton de demi-voix qui lui était particulier; mais n'en soufflez mot, car il ne se doute pas le moins du monde que cet argent lui soit venu de moi.»

Après ce grand coupable, le vieux garçon passa à un autre, puis à un troisième, et ainsi de suite tout le long de la rangée, et pour mieux les retenir dans les bornes de la discipline, il ne manquait pas d'insister avec le même zèle sur celles de leurs qualités qui lui plaisaient le plus et se rapportaient le plus sans doute à ses préceptes et à son propre exemple. À la fin, craignant de les avoir affligés par son excessive sévérité, il les renvoya tous avec un petit présent, en les invitant à retourner paisiblement chez eux sans sauter, ni se battre, ni se détourner de leur chemin; ajoutant, toujours à demi-voix, mais de manière à être entendu de tous, que lorsqu'il était enfant il n'aurait jamais pu s'empêcher de désobéir à un ordre semblable, dût sa vie en dépendre.

À partir de ce moment, le maître d'école conçut bonne espérance pour lui-même de ces dispositions cordiales et bienveillantes du vieux bachelier. Il le quitta, le coeur léger, l'esprit joyeux, et s'estima l'homme le plus heureux de la terre. Cette nuit-là encore, les fenêtres des deux antiques maisons s'éclairèrent du reflet des bons feux qu'on entretenait à l'intérieur; et le vieux garçon, avec son ami le desservant, s'arrêtant pour contempler ces fenêtres au moment où ils revenaient de leur promenade du soir, s'entretinrent à voix basse de la charmante enfant, mais ils se retournèrent vers le cimetière avec un soupir.

CHAPITRE XVI.

Dès le matin, Nelly fut levée de bonne heure: après s'être acquittée d'abord des soins du ménage, après avoir tout apprêté pour le maître d'école, bien assurément contre le désir de cet excellent homme, car il eût voulu lui épargner cette peine, elle détacha d'un clou enfoncé près de la cheminée un petit trousseau de clefs que le vieux bachelier lui avait solennellement remis la veille, et elle sortit seule pour aller visiter l'église.

Le ciel était serein et brillant, l'air transparent, parfumé de la fraîche senteur des feuilles récemment tombées, et vivifiant pour les sens. Le cours d'eau voisin étincelait et coulait avec un murmure mélodieux; la rosée scintillait sur les tertres verts, comme des larmes versées sur les morts par les esprits bienfaisants.

Quelques jeunes enfants, aux figures épanouies, jouaient à cache- cache parmi les tombes. Ils avaient avec eux un petit poupon qu'ils avaient posé tout endormi sur la sépulture d'un enfant dans un lit de feuilles sèches. Cette sépulture était toute récente; peut-être en ce lieu gisait une petite créature qui, douce et patiente dans sa maladie, s'était souvent mise là sur son séant pour regarder ces heureux joueurs, avant de se reposer tout à fait à la même place.

Nelly s'arrêta près de la troupe mutine et demanda à l'un des enfants:

«De qui est-ce là le tombeau?

— Ce n'est pas un tombeau, répondit celui-ci; c'est un jardin… le jardin de mon frère. Il est plus vert que les autres jardins, et les oiseaux l'aiment bien, parce que mon frère avait l'habitude de donner à manger aux oiseaux.»

Tout en parlant, l'enfant considérait Nelly avec un sourire. Il s'agenouilla, s'étendit un moment en appuyant sa joue contre le gazon, puis se releva et s'enfuit gaiement en quelques bonds rapides.

Nelly dépassa l'église, dont elle contempla la tour gothique, franchit la porte guichetée du cimetière, et pénétra dans le village. Le vieux fossoyeur, appuyé sur une béquille, prenait l'air devant la porte de sa chaumière et il souhaita le bonjour à Nelly.

«Allez-vous mieux? dit Nelly s'arrêtant pour causer avec lui.

— Oui, certainement, répondit le vieillard. Je vous remercie beaucoup; infiniment mieux.

— Avant peu, vous serez tout à fait bien.

— Avec la permission de Dieu et un peu de patience. Mais entrez, entrez.»

Le vieux fossoyeur la précéda en boitant.

«Prenez garde; il y a, dit-il, un pas à descendre.»

Ayant lui-même descendu ce pas, non sans une grande difficulté, il introduisit Nelly dans sa modeste habitation.

«Vous voyez, dit-il, il n'y a qu'une chambre. Il y en a bien une autre là-haut, mais depuis quelques années elle ne me sert pas, parce que l'escalier est devenu trop rude à monter. Toutefois, je pense bien que je la reprendrai l'été prochain.»

Nelly s'étonna qu'une tête grise comme cet homme, surtout exerçant une pareille profession, pût parler aussi à l'aise du temps à venir. Il s'aperçut que son regard se promenait sur les outils accrochés le long de la muraille, et il sourit.

«Je parie, dit-il, savoir ce que vous pensez.

— Eh bien?

— Vous pensez que je me sers de tous ces outils pour creuser les tombes.

— En effet, je m'étonnais de ce que vous aviez besoin d'en employer tant.

— Et vous aviez bien raison. C'est que, voyez-vous, je suis jardinier. Je bêche le terrain pour y planter des choses destinées à vivre et à croître. Il ne faut pas croire que mes oeuvres doivent toutes moisir et pourrir en terre. Voyez-vous au milieu cette bêche?

— Qui est si vieille, si ébréchée, si usée?… Oui.

— C'est la bêche du fossoyeur, et vous voyez qu'elle a du service. On se porte bien dans ce pays-ci, et cependant elle a fait joliment du travail. Si elle pouvait parler, cette bêche, elle vous parlerait de plus d'une besogne inattendue qu'elle et moi nous avons accomplie ensemble; mais j'oublie tout à présent, je n'ai plus qu'une pauvre mémoire. Ce n'est pas bien nouveau ce que je vous dis là, ajouta-t-il avec empressement; cela a toujours été et sera toujours.

— Voilà des fleurs et des arbustes pour témoigner de votre autre besogne, dit l'enfant.

— Oh! oui, et aussi de grands arbres… Et ceux-ci ne sont pas étrangers aux travaux du fossoyeur, comme vous pourriez le croire.

— Non!…

— Non, c'est-à-dire dans mon esprit, dans mon souvenir. Souvent ils ont aidé ma mémoire; car ils me disent que j'ai planté tel arbre pour la naissance de tel homme. L'arbre reste pour me rappeler que l'homme est mort. Quand je contemple son ombre large, et me souviens de ce qu'était cet arbre au temps de cet homme, cela me remet juste à la pensée l'âge de mon autre besogne, et alors je puis vous préciser l'époque où je creusai sa tombe.

— Mais il y en a qui peuvent vous faire souvenir aussi de quelqu'un de vivant?

— De vingt morts pour un vivant, tant femmes que maris, pères et mères, frères, soeurs, enfants, amis, oh! oui, une vingtaine pour le moins. Voilà ce qui fait que la bêche du fossoyeur est devenue tout usée, tout ébréchée. Il m'en faudra une neuve l'été prochain.»

L'enfant le regarda vivement; elle s'imaginait que ce vieillard voulait plaisanter avec son âge et ses infirmités; mais le fossoyeur qui ne se doutait nullement de sa surprise parlait très- sérieusement.

«Ah! dit-il après un court silence, les hommes n'apprennent rien… Non, ils n'apprennent rien. Il n'y a que nous, nous qui retournons cette terre où rien ne pousse et où tout meurt, qui pensions à ces choses; je dis, comme il faut y penser… Vous avez été à l'église?

— J'y vais en ce moment, répondit Nell.

— Il y a là, dit le fossoyeur, un vieux puits, juste sous le beffroi, un puits profond, noir et sonore. Durant quarante ans, vous n'avez qu'à laisser glisser le seau jusqu'à ce que le premier noeud de la corde soit dégagé du treuil, et alors vous l'entendez clapoter dans l'eau froide et sombre. Peu à peu l'eau se retire; de sorte qu'au bout de dix ans il faut plonger jusqu'au second noeud, dérouler beaucoup plus de corde, sinon le seau se balance tendu et vide. Dix ans après, l'eau s'est retirée encore; cela va jusqu'au troisième noeud. Dix ans de plus, et le puits s'est desséché; et alors si vous descendez le seau jusqu'à ce que vos bras soient épuisés de fatigue et que vous ayez employé à peu près toute la corde, vous entendrez sur le sol au-dessous un cliquetis et un bruissement soudain, un son qui vous paraîtra si prolongé et si lointain, qu'il vous fera manquer le coeur, et que vous serez entraînée en avant comme si vous alliez tomber dans le puits.

— Quel endroit terrible pour y aller la nuit!… s'écria l'enfant qui avait suivi si attentivement les regards et les paroles au fossoyeur, qu'elle se croyait au bord de l'abîme.

— Qu'est-ce que ce puits? Un tombeau!… reprit-il. Quoi de plus? Tous nos vieillards le savent, et cependant lequel d'entre eux y songe, quand leur printemps s'est évanoui, quand la force leur manque, quand leur vie va déclinant? pas un seul!

— N'êtes-vous pas très-âgé vous-même? demanda involontairement l'enfant.

— J'aurai soixante-dix-neuf ans l'été prochain.

— Vous travaillez encore, quand vous êtes mieux portant?

— Travailler! certainement. Vous verrez près d'ici mes jardins. C'est moi qui ai arrangé, disposé en entier de mes mains tout le terrain. L'année prochaine, ce sera à peine si je pourrai apercevoir le ciel, tant mon feuillage sera devenu épais. Et puis j'ai ma besogne d'hiver aussi, le soir.»

En parlant ainsi, il ouvrit un buffet près duquel il était assis et il en tira quelques petites boîtes de vieux bois grossièrement sculptées.

«Des gentilshommes qui sont épris des temps anciens et de ce qui s'y rattache, dit-il, achètent volontiers ces échantillons de notre église et de nos ruines. Parfois je confectionne ces boîtes avec des débris de chêne que je trouve çà et là, parfois avec des restes de cercueils que les voûtes ont préservés longtemps de la destruction. Voyez ceci; c'est un petit coffret de cette dernière matière, il est garni aux arêtes de fragments de plaques de cuivre sur lesquelles ont été gravées autrefois des inscriptions funèbres qu'on lirait bien difficilement aujourd'hui. À cette époque de l'année, je n'ai pas pour le moment beaucoup de ce bois, mais j'en aurai abondamment l'été prochain.»

L'enfant lui fit compliment de ces jolis ouvrages; puis bientôt après elle s'éloigna. Tout en marchant, elle pensait combien il était étrange que ce vieillard qui tirait une triste morale de ses travaux et de tous les objets dont il était entouré, ne s'en fut jamais fait l'application à lui-même; et que, tout en s'appesantissant sur l'incertitude de la vie humaine, il semblât, dans ses paroles comme dans ses actions, se croire immortel. Mais ses réflexions ne s'arrêtèrent pas sur ce sujet; car elle avait assez de raison pour comprendre que dans les desseins de bonté et de charité de la Providence la nature humaine doit être ainsi, et que le vieux fossoyeur, avec ses plans pour l'été suivant, n'était que le type de l'humanité tout entière.

Ce fut au sein de ces méditations qu'elle atteignit l'église. Il lui fut facile de trouver la clef qui ouvrait la porte extérieure, car à chacune des clefs était attachée une étiquette de parchemin jauni. Le cliquetis de la serrure éveilla un bruit sourd; et quand Nelly entra dans l'église d'un pas chancelant, l'écho qui y retentit la fit tressaillir.

Tout ce qui se produit dans notre vie, soit en bien, soit en mal, nous frappe par le contraste. Si le calme d'un simple village avait ému l'enfant d'autant plus vivement qu'elle avait été obligée, pour y arriver, de traverser, sous le poids de la fatigue et du chagrin, des chemins noirs et rudes, quelle ne fut pas son impression lorsqu'elle se trouva seule au milieu de ce monument solennel! La lumière même, en passant par les fenêtres surbaissées, semblait vieille et grise; l'air, pénétré de miasmes de terre et de moisissure, était comme chargé d'un principe de mort dont le temps avait dégagé les parties les plus impures, et il soupirait à travers les arcades, les nefs et les faisceaux de piliers, comme le souffle des siècles écoulés! Le pavé était tout brisé, tout usé par les pieds des fidèles, comme si le Temps, venant à la suite des pèlerins, avait effacé leurs traces pour ne laisser que des dalles qui s'en allaient en miettes. Les poutres étaient rompues, les arcades affaissées; les murailles sapées tombaient en poussière; la terre avait perdu son niveau; sur les tombes fastueuses, pas une épitaphe n'était restée: tout enfin, marbre, pierre, fer, bois et poussière, n'était plus qu'un monument de ruine commune. Les oeuvres les plus belles comme les plus vulgaires, les plus simples comme les plus riches, les plus magnifiques comme les moins imposantes, les oeuvres du ciel aussi bien que celles de l'homme, avaient toutes subi le même sort et présentaient le même aspect.

Une partie de l'édifice avait servi de chapelle baronniale; on y voyait les images des guerriers couchés sur leurs lits de pierre, les mains jointes, les jambes croisées. Ces chevaliers qui avaient combattu en Palestine, étaient encore ceints de leur épée et couverts de leur armure comme de leur vivant. Les armes de quelques-uns, leur casque, leur cotte de mailles étaient suspendus près d'eux, à la muraille, à des crochets rouillés. Tout brisés et mutilés qu'étaient ces débris, ils conservaient encore leur ancienne forme et une partie de leur antique splendeur.

Ainsi les traces de la violence survivent à l'homme sur la terre, et les vestiges de la guerre et du carnage se mêlent aux emblèmes funéraires, longtemps après que ceux qui répandirent la désolation sont devenus des atomes de poussière.

L'enfant s'assit dans ce lieu vénérable et silencieux, parmi les figures roides et immobiles des tombes qui, pour Kelly, donnaient à ce côté de l'église encore plus de tranquillité et de majesté; promenant autour d'elle des regards pleins d'un respect craintif mélangé d'un plaisir calme, elle se trouva heureuse: elle sentit qu'elle jouissait du repos. Elle prit une Bible sur un banc et se mit à lire; puis, posant le livre, elle s'abandonna à la pensée des jours d'été, du brillant printemps qui reviendrait; des rayons de soleil qui tomberaient obliquement sur la nature endormie; des feuilles qui trembleraient à la fenêtre et projetteraient sur le pavé leur ombre lumineuse; des chants d'oiseaux; des boutons et des fleurs s'épanouissant autour des portes; de la douce brise qui se jouerait dans l'espace et ferait flotter les bannières déchirées. Peu importait que ce lieu éveillât des idées de mort! Quand on mourrait, il resterait toujours le même; ces objets, ces sons se présenteraient avec le même charme; il n'y avait rien de pénible à penser qu'on dormirait au milieu d'eux.

Nelly quitta la chapelle, lentement et se retournant souvent pour regarder en arrière. Elle arriva à une porte basse qui donnait sur la tour, l'ouvrit, gravit dans l'ombre l'escalier tournant; parfois seulement elle apercevait, par le demi-jour d'étroites meurtrières, les degrés qu'elle venait de quitter, ou entrevoyait le reflet métallique des cloches chargées de poussière. Enfin, elle termina son ascension et atteignit le sommet de la tour.

Oh! quelle explosion éclatante et soudaine de lumière! La fraîcheur des plaines et des bois qui s'étendaient au loin de tous côtés, jusqu'à la limite azurée de l'horizon; les troupeaux qui paissaient dans les pâturages; la fumée qui, s'élevant par-dessus les arbres, semblait sortir de la terre; les enfants qui près de l'église se livraient à leurs joyeux ébats; tout était beau, tout était heureux! C'était comme une transition de la mort à la vie, comme un vol vers le ciel.

Les écoliers passèrent au moment où Nelly arrivait au porche et refermait la porte de l'église. En longeant l'école, elle put entendre un bourdonnement de voix. Ce jour-là seulement, son ami avait commencé ses classes. Le bruit augmenta; Kelly se retourna et vit les enfants sortir en troupe et se disperser avec des cris joyeux et des gambades. «Je suis bien contente, pensa-t-elle, qu'ils passent devant l'église.» Et elle eut la fantaisie de s'arrêter pour voir quel effet produisait ce bruit, et comme l'écho en serait agréable en venant expirer dans ses oreilles.

Ce même jour, par deux fois encore, Nelly visita la vieille chapelle, lut à la même place le même livre, et se laissa aller au même cours de pensées tranquilles. Lorsque le crépuscule du soir fut tombé, quand les ombres de la nuit qui descendait rendirent l'édifice plus grave et plus sévère encore, Nelly resta comme rivée au sol, sans rien craindre ni sans songer à s'éloigner.

Ses amis, qui la cherchaient, la trouvèrent enfin en ce lieu et la ramenèrent à la maison. Elle était pâle, mais paraissait heureuse jusqu'au moment où, avant de se séparer, on échangea le bonsoir. Alors, comme le pauvre maître d'école se penchait pour baiser la joue de Nelly, il crut sentir une larme tomber sur son visage.

CHAPITRE XVII.

Parmi ses occupations diverses, le vieux bachelier trouvait dans l'antique église une source inépuisable d'intérêt et d'agrément. Il en était devenu fier, comme la plupart des hommes le sont des merveilles du petit monde où ils se meuvent; il en avait fait une étude particulière; il en avait appris l'histoire; plus d'un jour d'été le trouva dans l'intérieur de l'église, plus d'une soirée d'hiver le vit au coin du feu du desservant, méditant sur ce sujet favori et ajoutant quelque richesse nouvelle à son petit trésor de traditions et de légendes.

Comme il n'était pas de ces esprits farouches qui voudraient mettre à nu la Vérité, en la dépouillant du peu de voiles et de vêtements que le temps et la féconde imagination des poëtes aiment à lui prêter, des agréments qui la décorent et servent, comme les eaux de son puits, à donner des grâces de plus aux charmes qu'ils cachent et montrent à moitié, à éveiller l'intérêt et la curiosité plutôt qu'à faire naître la langueur et l'indifférence; comme, loin de ressembler à ces censeurs moroses et endurcis, le vieux bachelier aimait à voir la déesse couronnée de ces guirlandes de fleurs sauvages que la tradition a tressées pour lui en faire une brillante parure, et qui souvent ont d'autant plus de fraîcheur qu'elles ont plus de simplicité; il marchait d'un pas léger et posait une main légère sur la poussière des siècles. Il aurait été bien fâché de soulever aucune des nobles pierres qu'on y avait élevées sur les tombes, pour voir s'il était vrai qu'il y eût là- dessous quelque coeur honnête et loyal. Ainsi, par exemple, il y avait un vieux cénotaphe de pierre grossière qui, depuis longues générations, passait pour contenir les ossements d'un certain baron, lequel, après avoir porté le ravage, le pillage et le meurtre en pays étranger, était revenu plein de repentir et de douleur faire pénitence et mourir dans sa patrie. Or, de doctes antiquaires avaient récemment découvert que cette tradition n'était nullement fondée, et que le baron en question était mort, à les en croire, les armes à la main sur un champ de bataille, en grinçant des dents et proférant des malédictions jusqu'à son dernier soupir. Le vieux bachelier soutint haut et ferme que la tradition seule était véridique; que le baron, repentant de ses crimes, avait fait de grandes charités et rendu doucement son âme à Dieu; et que, si jamais baron monta au ciel, celui-ci y était assurément bien tranquille. Autre exemple: lorsque les mêmes archéologues prétendirent prouver qu'un certain caveau secret ne contenait nullement la tombe d'une vieille dame qui avait été pendue, traînée sur la claie et écartelée par les ordres de la glorieuse reine Élisabeth, pour avoir secouru un malheureux prêtre qui se mourait de faim et de soif à sa porte, le vieux garçon soutint solennellement, envers et contre tous, que l'église était sanctifiée par la présence des cendres de la pauvre dame; il démontra que les restes de la victime avaient été recueillis pendant la nuit aux quatre coins de la ville, apportés en secret dans l'église, et déposés dans le caveau. Il y a plus: le vieux bachelier, dans l'excès de son patriotisme local, alla jusqu'à nier la gloire de la reine Élisabeth et à dire tout haut qu'il mettait bien au-dessus d'une pareille gloire celle de la plus humble femme du royaume qui avait au coeur de la tendresse et de la piété. Quant à la tradition d'après laquelle la pierre plate posée près de la porte n'était point le tombeau du misérable qui avait déshérité son fils unique et légué à l'église une somme d'argent pour établir un carillon, le vieux bachelier s'empressa de l'admettre; il disait qu'il était impossible que le pays eût jamais produit un tel monstre. En un mot, il voulait bien que toute pierre ou toute plaque de cuivre fût le monument des actions seules dont la mémoire était digne de survivre, mais pour les autres, elles ne méritaient que l'oubli. Qu'ils eussent été ensevelis dans la terre consacrée, à la bonne heure, mais il les y laissait enfouis profondément, pour ne jamais revoir le jour.

Ce fut par les soins d'un si bon maître que l'enfant apprit facilement sa tâche. Déjà fortement émue par le monument silencieux et la paisible beauté du site au sein duquel il élevait sa majestueuse vieillesse entourée dune jeunesse perpétuelle, il semblait à Nelly, lorsqu'elle entendait ces récits, que cette église était le sanctuaire de toute bonté, de toute vertu. C'était comme un autre monde, où jamais le péché ni le chagrin n'étaient apparus, un lieu de repos inaltérable, où le mal n'osait mettre le pied.

Après lui avoir raconté, au sujet de presque toutes les tombes et les pierres sépulcrales, l'histoire qui s'y rattachait, il la conduisit dans la vieille crypte, maintenant un simple caveau noir, et lui montra comment elle était éclairée au temps des moines; comment, parmi les lampes qui pendaient du plafond, et les encensoirs qui, en se balançant, exhalaient les parfums de la myrrhe, et les chapes brillantes d'or et d'argent, et les peintures, et les étoffes précieuses, et les joyaux tout rayonnants, tout étincelants sur les arcades profondes, le chant des voix de vieillards avait retenti plus d'une fois à minuit dans les siècles reculés, tandis que des ombres dont le visage se cachait sous un capuchon étaient agenouillées tout autour à prier en défilant les grains de leur rosaire. De là, il la ramena dans l'église et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles, de petites galeries le long desquelles les nonnes avaient coutume de passer, à peine visibles de si loin dans leur costume sombre, s'y arrêtant parfois comme de tristes fantômes pour écouter les cantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont les images étaient couchées sur les tombes, avaient autrefois porté ces armes maintenant brisées; comme quoi ceci avait été un heaume, ceci un bouclier, ceci un gantelet; comme quoi ils avaient tenu l'épée à deux mains et assené sur l'ennemi les coups terribles de leur masse de fer. Tout ce qu'il disait, l'enfant le recueillait précieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit, elle s'éveilla d'un rêve du temps passé et sortit de son lit pour aller regarder au dehors la vieille église, souhaitant avec ardeur de voir les croisées s'éclairer et d'entendre le son de l'orgue et les chants apportés sur l'aile du vent!

Le vieux fossoyeur ne tarda pas à aller mieux. Quand il fut sur pied, il apprit à l'enfant bien d'autres choses, quoique de nature différente. Il n'était pas encore en état de travailler; mais un jour qu'il y avait une fosse à creuser, il alla surveiller l'homme chargé de ce soin. Il était justement ce jour-là d'une humeur communicative; et l'enfant, d'abord debout à côté de lui, puis assise à ses pieds sur l'herbe, tournant vers lui son visage pensif, commença à causer avec le vieillard.

L'homme qui servait d'aide au fossoyeur était un peu plus âgé que lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il était sourd, et lorsque le fossoyeur, qui par parenthèse eût fait à grand'peine un mille de chemin en une demi-journée, échangeait une observation avec lui au sujet de son ouvrage, l'enfant ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'il y mettait une sorte de pitié impatiente pour l'infirmité de cet homme, comme s'il eût été lui-même la plus forte et la plus alerte des créatures vivantes.

«Je suis fâchée de vous voir faire cette besogne, dit l'enfant en s'approchant. Je n'avais pas entendu dire qu'il y eût quelqu'un de mort.

— Elle habitait un autre hameau, ma chère, répondit le fossoyeur, à trois milles d'ici.

— Était-elle jeune?

— Oui… oui; pas plus de soixante-quatre ans, je pense. David, avait-elle plus de soixante-quatre ans?

David, qui bêchait ferme, n'entendit pas un mot de cette question. Le fossoyeur, qui ne pouvait réussir à l'atteindre avec sa béquille et qui était aussi trop infirme pour se lever sans assistance, appela son attention en lui jetant sur son bonnet de coton rouge une motte de terre.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit David en le regardant.

— Quel âge avait Becky Morgan? demanda le fossoyeur.

— Becky Morgan? répéta David.

— Oui, répliqua le fossoyeur; ajoutant d'un ton à moitié compatissant et à moitié grondeur, mais sans être entendu de son vieux compagnon: Vous devenez bien sourd, Davy, terriblement sourd.»

Ce dernier, interrompant sa besogne, se mit à nettoyer sa bêche avec un morceau d'ardoise qu'il avait sous la main à cet effet, et grattant dans son opération l'essence d'autant de Becky Morgans que le ciel seul peut en connaître, il se mit à réfléchir sur cette matière.

«Laissez-moi y penser, dit-il ensuite. J'ai vu, la nuit dernière, qu'on avait écrit sur le cercueil… N'était-ce pas soixante-dix- neuf ans?

— Non, non!

— Ah! oui, c'était cela, reprit le vieillard avec un soupir. Car je me souviens d'avoir pensé qu'elle était à peu près du même âge que nous. Oui, c'était soixante-dix-neuf ans.

— Êtes-vous sûr de n'avoir pas mal lu, Davy? demanda le fossoyeur, laissant voir sur ses traits une certaine émotion.

— Hein?… dit l'autre; répétez-moi cela.

— Il est très-sourd! Il est tout à fait sourd! s'écria vivement le fossoyeur. Êtes-vous sûr d'avoir bien lu?

— Oh! oui. Pourquoi pas?

— Il est tout à fait sourd, murmura le fossoyeur; et puis je crois qu'il tombe en enfance.»

Nelly se demandait avec quelque étonnement quelle raison le fossoyeur pouvait avoir de parler ainsi, quand, à dire vrai, son assistant n'avait pas moins d'intelligence que lui et était infiniment plus robuste. Mais le fossoyeur n'ayant rien ajouté de plus, Nelly ne donna pas suite à cette réflexion.

«Vous m'avez parlé, dit-elle, de vos travaux de jardinage. Est-ce que vous plantez quelque chose ici?

— Dans le cimetière?… Non, je n'y mets rien.

— J'y ai vu des fleurs et des arbustes. Tenez, en voici là-bas. Je m'imaginais qu'ils avaient poussé par vos soins, quoiqu'ils soient bien chétifs.

— Ils poussent à la grâce de Dieu, et Dieu sans doute a ses raisons pour qu'ils ne se montrent pas ici dans tout leur éclat.

— Je ne vous comprends pas.

— Eh bien! écoutez. Ces arbustes marquent les tombes de ceux qui avaient des amis tendres et dévoués.

— J'en étais sure!… s'écria l'enfant. Ils ont bien fait, vraiment: cela me fait plaisir à penser.

— Oui, répliqua le fossoyeur; mais attendez. Regardez-les, ces arbustes; voyez comme ils penchent leur tête, comme ils sont languissants, comme ils dépérissent. En devinez-vous la cause?

— Non, répondit l'enfant.

— C'est que la mémoire de ceux qui sont couchés en ce lieu périt si vite! D'abord on vient soigner ces fleurs le matin, vers midi et le soir; bientôt les visites sont moins fréquentes; une fois par jour, une fois par semaine; d'une fois par semaine, elles arrivent à ne plus avoir lieu qu'une fois par mois; puis les intervalles sont éloignés et incertains; et enfin l'on ne vient plus du tout. Il est rare que ces marques de souvenir fleurissent longtemps. J'ai vu les fleurs d'été les plus passagères leur survivre presque toujours.

— Ce que vous m'apprenez là m'afflige extrêmement.

— Ah! répondit le vieillard en hochant la tête, c'est ainsi que s'expriment les braves gens qui entrent ici pour parcourir notre cimetière; mais moi je pense tout autrement. «C'est, me disent- ils, une louable habitude que vous avez dans ce pays de cultiver la terre autour des tombes, mais il est triste de voir toutes ces plantes s'étioler ou mourir.» Je leur demande pardon en leur répondant que, selon moi, c'est bon signe pour le bonheur de ceux qui survivent. C'est comme ça; la nature le veut.

— Peut-être cela vient-il de ce que les parents qui les pleurent s'habituent à regarder dans le jour le ciel bleu, et pendant la nuit les étoiles, et à penser que les morts habitent là et non dans leurs tombeaux.»

L'enfant avait prononcé ces paroles avec chaleur. Ce fut d'un accent de doute que le vieillard lui répondit:

«Oui, peut-être. Ce n'est pas impossible.

— Qu'il en soit ainsi ou non, pensa Nelly, je ferai de cet endroit mon jardin. Ce ne sera pas déjà si rude d'y donner un petit coup de bâche, et je suis certaine que j'y trouverai du plaisir.»

Le fossoyeur ne remarqua ni la coloration de ses joues brûlantes ni les larmes qui humectaient ses yeux. Il s'était tourné vers David qu'il appela par son nom. Bien évidemment la question de l'âge de Becky Morgan le troublait encore, quoique l'enfant eût peine à comprendre pourquoi.

Le deuxième ou troisième appel fait par son nom attira enfin l'attention du vieux compagnon, qui interrompit sa tâche, s'appuya sur sa bêche et posa sa main contre son oreille dure.

«Est-ce que vous m'appelez? dit-il.

— J'aurais cru, Davy, répondit le fossoyeur, que Becky Morgan… et il montra la tombe, était bien plus âgée que vous ou moi.

— Soixante-dix-neuf ans, répondit le vieillard avec un triste balancement de tête. Je vous dis que je l'ai vu.

— Vous l'avez vu?… Oui; mais, Davy, les femmes n'avouent pas toujours leur âge.

— C'est possible tout de même, s'écria le compagnon, dont les yeux brillèrent tout à coup. Elle pouvait bien être plus âgée.

— J'en suis sûr. Songez donc seulement comme elle paraissait vieille. Vous et moi nous n'avions l'air que d'enfants auprès d'elle.

— Elle paraissait vieille, répéta David. Vous avez raison; elle paraissait vieille.

— Rappelez-vous, dit le fossoyeur, combien depuis longues, longues années, elle paraissait vieille; comment voulez-vous qu'elle n'eût que soixante-dix-neuf ans, notre âge seulement?

— Elle devait avoir pour le moins cinq ans de plus que nous! s'écria l'autre.

— Cinq ans!… repartit le fossoyeur; dites plutôt dix. Elle avait bien quatre-vingt-neuf ans. Rappelez-vous l'époque à laquelle sa fille mourut. Certainement elle avait quatre-vingt- neuf ans comme un jour, et la voilà qui veut se donner dix ans de moins!… O vanité humaine!…»

En fait de réflexions morales sur ce thème abondant, le compagnon ne resta pas en arrière, et tous deux ensemble y ajoutaient des commentaires nombreux, d'après l'autorité desquels il eût été permis de se demander, non pas si la défunte avait bien l'âge qu'on lui supposait, mais si elle n'avait pas parfaitement atteint la limite patriarcale de la centaine. Lorsqu'ils eurent décidé la question à leur satisfaction mutuelle, le fossoyeur, avec l'aide de son ami, se leva pour partir.

«Il fait froid à rester assis à cette place, dit-il, et il faut que je prenne des ménagements jusqu'à l'été prochain.

— Qu'est-ce? demanda David.

— Il est très-sourd, le pauvre diable!… Bonjour.

— Ah! dit David le suivant du regard, il baisse considérablement.
Comme il vieillit tous les jours!»

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent, chacun de son côté, persuadé que l'autre avait moins de temps à vivre que lui; tous deux grandement consolés et rassurés par la petite fiction dont ils étaient tombés d'accord sur l'âge de Becky Morgan, car, grâce à cet expédient, la mort n'était plus pour eux un précédent de fâcheux augure, puisqu'elle leur promettait au moins une dizaine d'années à vivre encore.

L'enfant resta quelques minutes à considérer le vieux sourd, comme il rejetait la terre avec sa pelle, s'arrêtant souvent pour tousser et reprendre haleine, et se répétant entre les dents, avec une sorte de joie grave, que le fossoyeur baissait rapidement. À la fin elle s'éloigna et, traversant toute pensive le cimetière, elle rencontra sans s'y attendre le maître d'école qui était assis au soleil sur un tertre vert et lisait.

«Nell ici!… dit-il amicalement, tandis qu'il fermait son livre. Il m'est bien agréable de vous voir respirer en plein air, en pleine lumière. Je craignais que vous ne fussiez encore dans l'église où vous vous tenez si souvent.

— Vous le craigniez!… dit l'enfant en s'asseyant auprès de lui.
N'est-ce pas un lieu convenable?

— Sans doute, sans doute. Mais il faut être gaie quelquefois.
Allons, ne secouez pas la tête et ne souriez pas si tristement.

— Non, si vous lisiez dans mon coeur, vous n'y verriez pas de tristesse. Ne me regardez donc pas ainsi, comme si vous me supposiez du chagrin. Il n'y a pas sur la terre une créature plus heureuse que je ne le suis maintenant.»

Pleine de reconnaissance et de tendresse, l'enfant prit la main du maître d'école et la pressa entre les siennes.

Ils gardèrent un silence de quelques moments; puis Nelly murmura:

«C'est la volonté du ciel!

— Quoi donc?

— Tout ça, tout ce qui nous concerne. Mais lequel de nous est triste maintenant? Ce n'est pas moi toujours, vous voyez que je souris.

— Et moi aussi, dit-il, je souris à l'idée que nous rirons encore plus d'une fois ici. Ne causiez-vous pas avec quelqu'un là-bas?

— Oui.

— De quelque chose qui vous aura rendue triste?…»

Ici il y eut un long silence.

«Qu'est-ce que c'était? demanda tendrement le maître d'école.
Allons, dites-moi ce que c'était.

— Je m'affligeais, dit l'enfant fondant en larmes, je m'affligeais de penser que ceux qui meurent parmi nous sont bientôt oubliés.

— Et pensez-vous, dit le maître d'école, remarquant le regard qu'elle avait promené autour d'elle, qu'un tombeau sans visiteurs, un arbre languissant, une fleur ou deux fanées soient des preuves d'oubli ou de froide négligence? Pensez-vous qu'il n'y ait pas, en dehors des fleurs ou des arbustes, des pensées en action, des souvenirs vivants pour perpétuer la mémoire des morts? Nell, Nell, il y a peut-être dans le monde en ce moment bien des gens occupés au travail, dont les bonnes actions et les bonnes pensées n'ont d'autre source que ces tombeaux en apparence si négligés.

— Ne m'en dites pas davantage, s'écria l'enfant. Ne m'en dites pas davantage. Je sens, je comprends cela. Comment ai-je pu l'oublier? je n'avais pourtant qu'à penser à vous.

— Il n'est rien, dit vivement son ami, non, rien d'innocent et de bon qui puisse mourir et être oublié. Si nous ne croyons pas à cela, ne croyons plus à rien. Un petit enfant, un enfant bégayant à peine qui meurt au berceau, revivra dans les plus doux souvenirs de ceux qui l'aimèrent, et remplira là-haut son rôle en rachetant les péchés du monde, bien que son corps puisse être réduit en cendres ou enseveli dans les profondeurs de l'Océan. Il n'y a pas un petit ange dont se recrute l'armée du ciel, qui ne fasse sur la terre son oeuvre sainte en faveur de ceux qui l'ont chéri ici-bas. Oublié! oh! si l'on pouvait fouiller à leur source les bonnes actions des créatures humaines, combien la mort elle-même paraîtrait belle! et comme on trouverait que la charité, la mansuétude, la pure affection ont pris souvent naissance dans la poussière des tombes!

— Oui, dit Nelly, c'est la vérité; je le sais. Qui peut mieux que moi en reconnaître la force, moi pour qui votre petit écolier est toujours vivant!… Cher, cher bon ami, si vous saviez tout le bien que vous me faites!»

Le pauvre maître d'école se pencha vers elle sans rien répondre, car son coeur était plein.

Ils étaient encore assis au même endroit quand le grand-père arriva. Avant qu'ils eussent pu échanger une parole, l'horloge de l'église sonna l'heure de la classe, et le maître d'école se retira.

«Un brave homme, dit le grand-père le suivant des yeux; un excellent homme. Sûrement ce n'est pas lui qui nous fera jamais du mal. Nous sommes en sûreté ici enfin, n'est-ce pas? Nous ne nous en irons jamais d'ici?»

L'enfant inclina la tête et sourit.

«Elle a besoin de repos, reprit le vieillard en lui caressant la joue. Trop pâle! trop pâle! Elle n'est plus ce qu'elle était…

— Quand? demanda Nelly.

— Ah! oui… quand? Combien y a-t-il de semaines? Pourrais-je les compter sur mes doigts?… Mais il vaut mieux les oublier; heureusement elles sont passées.

— Heureusement, cher grand-papa, répondit l'enfant. Oui, nous les oublierons; oui, si jamais elles reviennent à notre souvenir, ce sera seulement comme un mauvais rêve qui se sera évanoui.

— Chut! dit le vieillard la poussant vivement avec sa main et regardant par-dessus son épaule. Ne parle plus de ce rêve ni de toutes les souffrances qu'il a causées. Ici il n'y a pas de rêves. C'est un lieu paisible; les rêves se sont éloignés. N'y pensons jamais, de peur qu'ils ne reviennent nous poursuivre. Les yeux fatigués et les joues creuses, la pluie, le froid et la faim, et avant cela des horreurs pires encore, voilà ce qu'il nous faut oublier si nous voulons vivre tranquilles ici.

— Merci, ô mon Dieu! s'écria intérieurement Nelly, pour cet heureux changement!

— Je serai patient, dit le vieillard, je serai humble, plein de reconnaissance et de soumission si tu veux bien me garder. Mais ne t'éloigne pas de moi, ne pars point seule; laisse-moi demeurer auprès de Nell, je serai tout à fait sincère et docile.

— Que je parte! que je m'en aille seule! répliqua l'enfant avec une gaieté feinte; en vérité, ce serait une drôle de plaisanterie. Voyez, mon cher grand-papa, nous ferons de cet endroit notre jardin. Pourquoi pas? La place est excellente. Demain nous commencerons et travaillerons ensemble, l'un près de l'autre.

— C'est une bonne idée! s'écria le grand-père. Eh bien! c'est cela, ma mignonne, nous commencerons demain.»

Rien d'égal au plaisir du vieillard, lorsque le lendemain ils entreprirent leur travail. Rien d'égal à son insouciance pour les images funèbres que rappelait ce lieu. Ils arrachèrent des tombes les longues herbes et les orties, éclaircirent les pauvres arbustes, extirpèrent les racines, nettoyèrent le gazon doux en le débarrassant des feuilles mortes et des mauvaises herbes. Ils étaient encore dans toute l'ardeur de leurs opérations quand l'enfant, levant sa tête qui était penchée vers le sol, remarqua que le vieux bachelier était assis sur une barrière voisine à les observer.

«C'est très-bien, très-bien, dit le petit gentleman adressant un signe d'amitié à Nell qui le saluait. Est-ce que vous avez fait tout cela ce matin?»

Nelly répondit en baissant les yeux:

«C'est peu de chose, monsieur, en comparaison de ce que nous voulons faire.

— Un bon ouvrage, un bon ouvrage, dit le vieux garçon. Mais ne vous occuperez-vous que des tombes des enfants et des jeunes gens?

— Nous en viendrons bientôt aux autres, monsieur,» répondit Nell en détournant la tête et parlant bas.

Ce n'était là qu'un petit incident; cette préférence marquée pouvait être volontaire ou bien due au hasard, ou tenir à la sympathie que Nelly éprouvait pour la jeunesse sans en avoir conscience elle-même. Mais ce fait, qu'il n'avait pas remarqué d'abord, parut produire une impression sur le vieillard. Il jeta un regard rapide sur les tombes, puis contempla avec anxiété son enfant qu'il attira contre lui et à qui il ordonna de se reposer. Quelque chose qui depuis longtemps avait échappé à sa mémoire sembla s'agiter péniblement dans son esprit. Il ne pouvait l'en effacer, comme il avait fait d'autres sujets plus graves; mais l'impression grandit, grandit encore, se reproduisit plusieurs fois ce même jour, et souvent dans la suite. Une fois, tandis qu'ils étaient à l'oeuvre, l'enfant, voyant que son grand-père se retournait fréquemment et la regardait avec inquiétude comme s'il s'efforçait de résoudre quelques doutes cruels ou de réunir quelques pensées dispersées, le pressa de s'expliquer à ce sujet. «Ce n'est rien, dit-il, rien!» Et posant sur son bras la tête de Nelly, il lui caressa la joue avec sa main et murmura:

«Chaque jour elle devient plus forte. Ce sera bientôt une femme.»