CHAPITRE XVIII.
À partir de ce temps, il s'éleva dans le coeur du vieillard, à l'égard de l'enfant, une sollicitude vigilante qui ne le quittait plus. Il y a dans le coeur humain des cordes étranges, variées, qui ne vibrent que par accident: elles resteront muettes et sourdes aux appels les plus passionnés, les plus ardents, et puis un jour enfin elles répondront au contact le plus léger et le plus fortuit. Dans les esprits les plus insensibles ou les plus enfantins, il y a un certain fonds de réflexion que l'art suscite rarement et que toute l'habileté du monde ne pourrait inspirer: il se révèle par hasard comme se sont révélées la plupart des grandes vérités, quand celui qui les découvrait n'avait en vue que le but le plus simple.
Du jour où s'était passée cette scène intime, le vieillard n'oublia plus un seul moment la faiblesse et le dévouement de l'enfant. À partir de ce petit incident, lui qui l'avait vue traverser, à ses côtés, tant d'obstacles et de souffrances, sans l'envisager autrement que comme la compagne naturelle des misères qu'il ressentait si cruellement lui-même et qu'il déplorait aussi bien pour lui que pour elle, il sentit intérieurement s'éveiller l'intelligence de sa dette envers Nelly et de l'état où ces misères l'avaient réduite. Depuis cette époque jusqu'à la fin, jamais, non, jamais, même dans un moment d'oubli, il ne se préoccupa plus de sa propre personne; jamais aucune pensée, aucune considération d'intérêt particulier ne vint le distraire de la contemplation du gracieux objet de son amour.
Il la suivait partout pour guetter l'instant où elle serait fatiguée et sentirait le besoin de s'appuyer sur son bras; il s'asseyait en face d'elle au coin de la cheminée, heureux de veiller sur elle et de la regarder, jusqu'à ce qu'elle relevât la tête et lui sourît comme autrefois; il lui épargnait avec empressement les soins domestiques qui eussent pu excéder la mesure de ses forces; pendant les sombres et froides nuits, il se levait pour écouter le souffle de son enfant endormie, et parfois il restait penché des heures entières au chevet de son lit rien que pour avoir le plaisir de toucher sa main. Celui qui sait tout peut seul savoir combien d'espérances, combien de craintes, combien de pensées d'affection profonde se croisaient dans ce coeur déchiré, et quel changement s'était opéré chez le pauvre vieillard.
Quelquefois (bien des semaines s'étaient écoulées déjà) l'enfant, épuisée même au bout de peu d'efforts, passait toute la soirée sur un lit de repos devant le feu. Alors le maître d'école apportait des livres et lui faisait la lecture à haute voix; mais rarement la soirée s'écoulait sans que le vieux bachelier vint aussi et se mît à lire à son tour. Le grand-père restait assis à écouter, il n'écoutait guère, mais il tenait ses yeux fixés sur l'enfant; et si elle souriait, si elle s'animait au récit qu'elle entendait, le vieillard disait que ce récit était plein d'intérêt, et il se prenait à aimer le livre. Lorsque, dans la causerie de la soirée, le vieux bachelier racontait quelque histoire qui plaisait à Nelly, et les histoires du vieux bachelier ne manquaient jamais de lui plaire, le vieillard s'efforçait, bien qu'à grand'peine, de la graver dans son esprit; de plus, quand le vieux bachelier prenait congé d'eux, parfois le vieillard courait après lui et le priait humblement de vouloir bien lui redire quelque partie de son histoire qu'il désirait apprendre pour obtenir un sourire de Nelly.
Mais ces circonstances ne se produisaient par bonheur que rarement: car l'enfant n'aimait qu'à être dehors et à se promener dans son jardin solennel. Bien des personnes aussi venaient visiter l'église; et comme ceux qui étaient venus parlaient de l'enfant à leurs amis, il s'en présentait beaucoup d'autres: si bien que, même à cette époque de l'année, il y avait foule de visiteurs. Le vieillard les suivait à quelque distance le long de l'église, écoutant la voix si chère à son coeur; et quand les étrangers avaient quitté Nelly et s'éloignaient, il se mêlait à eux pour saisir quelques lambeaux de leur conversation; ou bien dans ce, but, il restait à la porte, la tête découverte, guettant le moment où ils passeraient. Ceux-ci vantaient toujours l'esprit et la beauté de l'enfant, et le vieillard était fier de les entendre! Mais qu'ajoutaient donc si souvent ces visiteurs, pour que le coeur du vieillard fût torturé et pour que le pauvre homme allât tout seul gémir et sangloter dans un coin sombre? Hélas! qu'ils étaient indifférents à ses yeux, ceux qui n'éprouvaient pour elle que le faible intérêt du moment, ceux qui s'en allaient oublier dès la semaine suivante l'existence d'un être si charmant, même après l'avoir vu, même après en avoir eu pitié, même après avoir adressé au grand-père un adieu plein de compassion et chuchoté entre eux, en passant, d'un air mystérieux!
Parmi les gens du village aussi il n'y en avait pas un qui ne ressentit de l'affection pour la pauvre Nelly: tous éprouvaient le même sentiment; tous avaient non-seulement de la tendresse pour elle, mais une pitié qui croissait chaque jour. Les écoliers eux- mêmes, tout légers et insouciants qu'ils étaient, aimaient Nelly. Le plus hébété d'entre eux eût été bien fâché de ne pas l'avoir aperçue à sa place accoutumée lorsqu'il se rendait à la classe, et il se fût volontiers détourné de son chemin pour aller demander de ses nouvelles à la fenêtre garnie de barreaux. Si elle était assise dans l'église, les écoliers y hasardaient tout doucement un regard à travers la porte entre-bâillée, mais ils ne s'avisaient point de lui parler, à moins qu'elle ne se levât et ne vînt leur adresser la parole. Ils lui reconnaissaient quelque chose de supérieur qui l'élevait au-dessus d'eux.
Quand le dimanche revenait, il n'y avait dans l'église que de pauvres gens; car le château où avaient vécu les anciens seigneurs du pays n'était plus qu'une ruine abandonnée; et, à sept milles à la ronde, il n'existait que d'humbles cultivateurs. En ce jour consacré à la prière et jusque dans le lieu saint l'on témoignait à Nelly le même intérêt que partout ailleurs. On se réunissait autour d'elle sous le porche, avant et après le service. Les tout petits enfants s'attachaient à sa jupe; les vieillards et les femmes interrompaient leurs commérages pour lui adresser un salut affectueux. Plusieurs qui étaient venus d'une distance de trois à quatre milles, lui apportaient leur modeste présent; et les plus pauvres, les plus infimes avaient au moins pour elle des voeux sortis du coeur.
Elle avait voué une tendresse toute particulière aux jeunes enfants qu'elle avait vus pour la première fois jouant dans le cimetière. L'un d'eux, celui qui avait parlé de son frère, était son petit favori, son ami; souvent, à l'église, il se tenait assis auprès d'elle, ou bien il montait avec elle jusqu'au sommet de la tour. Il était heureux de la soutenir, ou de s'imaginer du moins qu'il lui prêtait appui, et bientôt ils devinrent inséparables.
Il advint qu'un jour, comme Nelly était seule, dans le vieux cimetière, occupée à lire, le jeune garçon y accourut, les yeux pleins de larmes, et après l'avoir tenue un moment à quelque distance de lui en la contemplant fixement, jeta avec une ardeur passionnée ses petits bras autour du cou de sa jeune amie.
«Qu'est-ce donc? dit Nelly cherchant à le calmer. Qu'y-a-t-il?
— Elle n'en est pas encore un!… s'écria l'enfant l'embrassant plus étroitement encore. Non, non!… Elle n'en est pas un!…»
Elle le regarda avec surprise, et lui débarrassant le front des cheveux qui le couvraient, elle demanda en l'embrassant au petit homme ce qu'il voulait dire.
«Chère Nell, s'écria-t-il, il ne faut pas que vous en soyez un!… Nous ne les revoyons plus. Jamais ils ne viennent jouer avec nous, jamais ils ne viennent nous parler. Restez telle que vous êtes. Vous êtes bien mieux comme ça.
— Je ne vous comprends pas… Expliquez-vous.
— Eh bien, ils disent, reprit le petit garçon en la regardant en face, ils disent que vous serez un ange avant que les oiseaux aient recommencé à chanter. Mais vous ne le voulez pas, n'est-il pas vrai? Nell, ne nous quittez pas, quoique le ciel soit bien brillant. Ne nous quittez pas!…»
Nelly baissa la tête, et couvrit son visage de ses mains.
«C'est bon, c'est bon, elle ne veut pas! s'écria le petit garçon, se réjouissant à travers ses larmes. N'est-ce pas que vous n'irez pas au ciel? Vous savez combien ça nous ferait de peine. Chère Nell, dites-moi que vous resterez avec nous. Oh! je vous en prie, je vous en prie, dites-moi que vous le voulez!»
Le petit garçon joignit les mains et s'agenouilla devant Nelly.
«Regardez-moi seulement, Nell, reprit-il, et dites-moi que vous resterez, et alors je verrai bien qu'ils se trompaient, et je ne pleurerai plus. Nell, ne me direz-vous pas oui?»
Nelly continuait de baisser la tête et de se voiler le visage; ses sanglots troublaient seuls le silence morne qu'elle gardait toujours.
«Au bout de quelque temps, poursuivit le petit garçon en s'efforçant de lui prendre une de ses mains, les bons anges seront satisfaits de penser que vous n'êtes point parmi eux et que vous êtes restée ici pour être avec nous. Willy est allé les rejoindre; mais s'il avait su combien il allait me manquer, la nuit, dans notre petit lit, sûrement il ne m'aurait pas quitté.»
Nelly ne put pas encore lui répondre, elle sanglotait comme si son coeur était prêt à se briser.
«Pourquoi partiriez-vous, chère Nelly? Je sais que vous ne seriez pas heureuse si vous appreniez que nous pleurons à cause de votre perte. Ils disent que Willy est maintenant dans le ciel, où l'été dure toujours, et cependant je suis sûr qu'il s'afflige, quand je me couche sur son lit de gazon, de ne pouvoir revenir m'embrasser.»
Il ajouta en la caressant et en pressant son visage contre celui de Nelly:
«Mais si vous voulez absolument partir, au moins aimez bien Willy, pour l'amour de moi. Dites-lui combien je l'aime encore, combien je l'aimais; et quand je songerai que vous êtes tous deux ensemble, tous deux heureux, je tâcherai de supporter cela et jamais je ne vous causerai de peine en faisant quelque chose de mal. Oh! jamais, jamais!…»
Nelly laissa le petit garçon lui prendre les mains et se les mettre autour du cou. Il y eut alors un silence mêlé de larmes; mais il s'écoula peu de temps avant que Nelly regardât son petit ami avec un sourire et lui promît, d'une voix douce et calme, qu'elle resterait, et qu'il serait son ami tant que le ciel la laisserait sur terre. Il se frotta les mains avec joie et la remercia nombre de fois. Elle le pria de ne rien dire à personne de ce qui s'était passé entre eux, et il l'assura d'un accent chaleureux qu'il n'en dirait jamais rien.
En effet, Nelly n'entendit jamais dire qu'il en eût parlé: désormais il était de moitié dans ses promenades comme dans ses méditations, et jamais cependant il ne toucha un seul mot du sujet qu'il savait lui avoir fait de la peine, bien qu'il ne se rendît pas compte de la cause de ce chagrin. Il y avait encore en lui un certain sentiment de défiance: souvent, en effet, il venait même dans les soirées sombres, et d'une voix timide, s'informer, à travers la porte, si Nelly allait bien: quand on lui répondait que oui et qu'on l'invitait à entrer, il s'asseyait aux pieds de Nelly sur un petit tabouret et restait ainsi patiemment jusqu'à ce qu'on vint le chercher pour le ramener chez lui. Dès le matin, il ne manquait pas de rôder autour de la maison pour demander des nouvelles de Nelly; et soit le matin, soit dans la journée, soit enfin dans la soirée, il laissait là le jeu et ses compagnons de plaisir pour la suivre partout où elle allait.
Une fois le vieux fossoyeur dit à Nelly:
«C'est un bon petit garçon, tout de même. Quand son frère aîné mourut, … frère aîné, c'est cela qui est drôle, un frère aîné de sept ans, je me rappelle qu'il en fut frappé jusqu'au fond du coeur.»
Nelly songea à ce que le maître d'école lui avait dit de l'oubli où tombaient les morts, et elle jugea que son petit ami donnait un démenti à ce préjugé.
«Quoique ça, je pense qu'il s'est remis l'esprit en repos; car il est assez gai parfois. Je parierais bien que vous et lui vous avez été écouter le vieux puits.
— Vraiment non, répliqua Nelly. J'aurais eu trop peur d'aller auprès… Je ne vais pas souvent dans cette partie basse de l'église; je ne connais même pas l'endroit.
— Venez-y avec moi, dit le fossoyeur. Je n'étais encore qu'un enfant que je le connaissais déjà. Venez!…»
Ils descendirent les marches étroites qui menaient à la crypte et s'arrêtèrent parmi les arcades sombres, dans un endroit plein de ténèbres et de tristesse.
«C'est ici, dit le vieillard. Donnez-moi la main pendant que vous relèverez le couvercle, de peur que vous ne veniez à trébucher et à tomber dans le puits. Je suis trop vieux et trop chargé de rhumatismes pour pouvoir me pencher moi-même.
— Est-ce noir et effrayant!… s'écria l'enfant.
— Regardez au fond,» dit le vieillard en montrant du doigt l'orifice du puits.
L'enfant obéit et plongea sou regard dans l'abîme.
«Ce puits ne ressemble-t-il pas à un tombeau? dit le vieillard.
— Oui, il ressemble à un tombeau, répéta l'enfant.
— Souvent je me suis imaginé, dit le fossoyeur, qu'on avait dû le creuser dans l'origine pour rendre la vieille église plus lugubre, et les moines plus pieux et plus austères. On a l'intention de le fermer et de le murer, à ce qu'ils disent.»
L'enfant était encore à contempler pensive le souterrain.
«Mais bah! nous verrons, dit le fossoyeur, bien des jeunes têtes ensevelies dans l'autre terre, avant qu'on bouche ce jour-là. Dieu le sait! Soi-disant c'est pour le printemps prochain.
— Les oiseaux recommenceront à chanter, au printemps, pensa l'enfant le soir, pendant qu'elle était appuyée à sa petite fenêtre et contemplait le soleil couchant. Le printemps!… la belle et heureuse saison!»
CHAPITRE XIX.
Un jour ou deux après le thé donné par Quilp au Désert, M. Swiveller se rendit, à l'heure accoutumée, à l'étude de Sampson Brass. Se trouvant seul dans ce temple de la probité, il posa son chapeau sur le pupitre; puis, tirant de sa poche une étroite bande de crêpe noir, il se mit à l'appliquer autour de sa coiffure, et à l'y fixer avec des épingles, en signe de deuil. Quand il eut terminé l'arrangement de cet appendice, il contempla son oeuvre avec une complaisance toute paternelle, et replaça son chapeau sur sa tête, très-penché sur un oeil pour en rendre l'effet plus lugubre. Tout étant disposé de façon à le satisfaire complètement, il enfonça ses mains dans ses poches et arpenta l'étude de long en large à pas comptés.
«Toujours il en fut ainsi pour moi, dit M. Swiveller, toujours. Oui, toujours il en fut ainsi, depuis ma première enfance où j'ai vu s'écrouler mes plus chères espérances; jamais je n'ai aimé un arbre ou une fleur sans voir l'arbre dépérir et la fleur se faner la première entre toutes. J'avais élevé une gentille gazelle pour me réjouir dans la contemplation de ses doux yeux noirs: mais quand elle en vint à me bien connaître et à m'aimer, il a fallu que ce fut pour épouser un jardinier-fleuriste!»
Accablé par ces réflexions, il s'arrêta court devant le fauteuil des clients, et se jeta dans les bras qu'il semblait lui tendre pour le consoler.
«Et voilà, reprit-il avec une sorte d'amertume railleuse, voilà la vie, sans doute. Oh! certainement. Pourquoi pas? C'est bon: je ne veux plus me plaindre.»
Puis, retirant son chapeau de sa tête et le contemplant avec férocité, comme si des considérations pécuniaires l'empêchaient seules de le fouler aux pieds, il poursuivit ainsi:
«Je porterai cet emblème de la perfidie d'une femme, en mémoire de celle avec qui je ne suivrai plus les détours du labyrinthe, de celle à qui je n'adresserai plus de toast avec le vin rosé, de celle qui jusqu'à la fin empoisonnera le baume de ma courte existence!… Ah! ah! ah!»
Ici il peut être nécessaire de faire observer, de peur que la fin de ce monologue ne paraisse peu convenable, que M. Swiveller ne se fût pas élevé à ce diapason de fou rire si fort en opposition assurément avec ses réflexions solennelles, n'était que se trouvant en humeur théâtrale, il accomplissait seulement ce jeu de scène qu'on appelle dans le mélodrame: «Rire infernal.» En effet il paraîtrait que dans les enfers, ces diables-là rient toujours par syllabes, et toujours en trois syllabes, jamais plus jamais moins, ce qui est chez cette race un trait de caractère fort remarquable et tout à fait digne d'attention.
L'écho des imprécations sinistres était à peine éteint et M. Swiveller se tenait encore assis avec tous les signes du désespoir dans le fauteuil des clients, quand vint à retentir la sonnette, ou, pour mieux accommoder le mot à l'humeur actuelle de l'infortuné, le glas funèbre de la cloche de l'étude. Il ouvrit vivement la porte et aperçut la tête expressive de M. Chukster. Ils échangèrent un bonjour fraternel.
«Vous voilà diablement de bonne heure dans ce vieux et pestilentiel abattoir, dit le gentleman, se posant sur une jambe tandis qu'il balançait l'autre avec une aisance parfaite.
— Mais oui, un peu, répondit Richard.
— Un peu! répéta M. Chukster avec cet air de gracieux badinage qui lui allait si bien. Parbleu! je le crois. Savez-vous, mon bon, quelle heure il est? Neuf heures et demie passées du matin!
— Est-ce que vous n'entrez pas? dit Richard. Je suis tout seul.
Vous savez, Swiveller, solus: «C'est l'heure du sabbat…
— Où le cimetière s'ouvre…
— Et où les tombeaux rendent leurs morts…»
En terminant cette citation intercalée dans l'entretien familier, chacun des deux gentlemen prit la pose de rigueur; puis revenant aussitôt à la vile prose, ils entrèrent dans l'étude. Ces tirades lyriques étaient familières aux glorieux Apollinistes, c'étaient comme les chaînons qui les liaient les uns aux autres et les élevaient au-dessus de la froide et terne humanité.
«Eh bien! comment cela va-t-il, mon gaillard? dit M. Chukster en prenant un tabouret. J'ai été obligé de me rendre dans la Cité pour certaines petites affaires qui me concernent, et je n'ai pu passer devant le coin de cette rue sans voir si vous étiez arrivé; mais sur mon âme, je ne m'attendais pas à vous rencontrer. Il est si prodigieusement de bonne heure!»
M. Swiveller lui exprima ses remercîments; et comme la suite de la conversation témoigna qu'il se portait bien et que M. Chukster était également dans cette condition désirable, ces deux messieurs, d'accord en cela avec la coutume antique et solennelle de la Société fraternelle à laquelle ils appartenaient, unirent leurs voix dans un passage du duo populaire de: «Tout va bien!» en faisant un long trille sur la finale.
«Et quoi de neuf? dit Richard.
— La ville est aussi plate, mon cher ami, répondit M. Chukster, que la surface, d'un four hollandais. Pas de nouvelles. Par parenthèse, votre locataire est bien le plus singulier original. Il échappe à la perspicacité la plus vigoureuse. Jamais on ne vit d'homme semblable!
— Qu'est-ce qu'il a donc fait encore?
— Par Jupiter! monsieur, répondit M. Chukster en tirant une tabatière oblongue, dont le couvercle était orné d'une tête de renard en cuivre curieusement ciselée, cet homme est impénétrable. Monsieur, cet homme s'est lié par un commerce d'amitié avec notre apprenti clerc. Celui-ci n'est pas méchant, mais il est extraordinairement lourd et doucereux. S'il avait besoin d'un ami, ne pouvait-il pas en choisir un qui sût dire deux mots, le charmer par ses manières et sa conversation? J'ai mes défauts, monsieur…
— Nullement, nullement.
— Si, si, j'ai mes défauts; personne ne connaît ses défauts mieux que moi. Mais je ne suis pas doucereux. Mes plus grands ennemis, tout homme a ses ennemis, monsieur, et j'ai les miens, ne m'ont jamais accusé d'être doucereux. Et je vous le dis, monsieur, si je ne possédais pas plus de ces qualités, qui d'ordinaire attachent l'homme à ses semblables, que n'en possède notre apprenti clerc, j'irais plutôt prendre un fromage de Chester et me l'attacher au cou pour me noyer. Je mourrais dégradé comme j'aurais vécu. Je le ferais, sur mon honneur!»
M. Chukster s'arrêta après cette période, frotta la tête du renard juste sur le bout du nez avec la phalangette de l'index, prit une pincée de tabac et regarda fixement M. Swiveller, comme pour lui dire que, s'il s'imaginait qu'il allait éternuer, il se trompait bien.
«Non content, monsieur, continua-t-il, de s'être lié avec Abel, il a cultivé la connaissance du père et de la mère. Depuis qu'il est revenu de cette chasse aux oies sauvages, il a toujours été fourré chez ces gens-là: en ce moment même il y est encore. Il protège en outre ce jeune snob, vous savez; vous pourrez le voir, monsieur, constamment en route, soit pour aller à notre maison soit pour en revenir; et cependant, moi, monsieur, sauf quelques formes banales de politesse, je ne suppose pas qu'il ait jamais échangé plus d'une demi-douzaine de mots avec moi. Maintenant, sur mon âme! vous me connaissez, ajouta M. Chukster secouant gravement la tête, comme on a l'habitude de le faire quand on juge que les choses vont un peu trop loin; c'est une affaire si humiliante que, si je n'éprouvais quelque sympathie pour le patron et ne savais pas qu'il ne pourrait jamais marcher sans moi, je serais forcé de rompre nos relations. En vérité, je n'aurais pas d'autre alternative.»
M. Swiveller, qui était assis sur un autre tabouret en face de son ami, ranima le feu dans un excès de sympathie, mais sans prononcer une parole.
«Quant au jeune snob, monsieur, poursuivit M. Chukster avec un regard prophétique, vous verrez qu'il tournera mal. Notre profession nous permet de connaître quelques-uns des replis du coeur humain; croyez-en ma parole, ce garçon-là, qui était revenu soi-disant pour achever de gagner son schelling, se révélera un de ces jours sous ses couleurs véritables. C'est un fripon, monsieur. Il faut que ce soit un fripon.»
M. Chukster s'étant levé eût probablement continué sur le même sujet et avec plus d'emphase encore, mais un coup appliqué à la porte et qui semblait annoncer l'arrivée de quelque client, l'obligea de prendre un air de calme qui ne s'accordait guère avec la violence de ses dernières paroles. En entendant ce même bruit, M. Swiveller imprima à son tabouret un mouvement rapide de rotation sur un des pieds et le fit tourner en face du pupitre, où il fourra le tisonnier que, dans le trouble de ses esprits, il avait oublié de déposer à sa place légitime, en criant:
«Entrez!»
Or, qui est-ce qui se présenta? Précisément ce même Kit qui venait d'être le thème des injures de M. Chukster! Jamais homme ne reprit si vivement courage et ne parut plus féroce que M. Chukster lorsqu'il vit le nouveau venu. Quant à M. Swiveller, il considéra un moment Kit; puis sautant à bas de son tabouret et retirant le tisonnier de l'endroit où il l'avait caché, il s'en servit pour exécuter avec une sorte de frénésie toutes les passes et les parades de l'escrime à l'espadon.
«Le gentleman est-il chez lui?» dit Kit passablement étonné de cette réception peu ordinaire.
Avant que M. Swiveller eût pu répondre, M. Chukster saisit l'occasion pour protester du ton d'un homme indigné contre cette manière de demander les gens, manière irrespectueuse, dit-il, et digne d'un snob.
«Lorsque vous voyez deux gentlemen ici présents, comment osez-vous dire le gentleman? Ne pouviez-vous dire au moins l'autre gentleman? ou plutôt, car il n'est pas impossible que celui que vous demandez soit de qualité inférieure, pourquoi n'avez-vous pas dit son nom tout court, laissant à ceux qui vous entendent le soin de lui donner eux-mêmes sa qualité? J'ai quelque raison de croire que c'est une insulte personnelle que vous avez voulu me faire; je ne suis pas homme à permettre que l'on s'avise de badiner avec moi, comme certains snobs que je ne veux point nommer pourraient bien l'apprendre à leurs dépens.
— Je demande le gentleman de là-haut, dit Kit se tournant vers
Richard Swiveller. Est-il chez lui?
— Pourquoi? répondit Richard.
— Parce que s'il y est, j'ai une lettre pour lui.
— De quelle part?
— De la part de M. Garland.
— Oh!… murmura Richard avec une extrême politesse. Vous pouvez alors me la remettre, monsieur. Et si vous attendez une réponse, monsieur, vous pouvez l'attendre, monsieur, dans le couloir, qui est un appartement spacieux et bien aéré, monsieur.
— Je vous remercie, répondit Kit. Mais je ne dois donner cette lettre qu'au gentleman, s'il vous plaît.»
L'audace excessive de cette réplique mit tellement M. Chukster hors de lui-même et excita à un si haut degré sa fibre sensible à l'endroit de la dignité de son ami, que le maître clerc déclara que, s'il n'était retenu par des considérations officielles, il anéantirait Kit sur place; quand l'affront était aggravé par les circonstances extraordinaires qui l'accompagnaient, le juste châtiment qui en eût résulté ne pouvait manquer de recevoir, selon lui, la sanction, l'approbation d'un jury anglais, qui ne ferait aucune difficulté de rapporter un verdict d'homicide justifiable et d'y joindre un haut témoignage en faveur de la moralité et du caractère du vengeur de l'affront. Loin de s'enflammer ainsi sur ce sujet, M. Swiveller éprouva un peu de honte de l'emportement de son ami, surtout en face du sang-froid et de l'air calme de Kit, et il ne savait trop que faire quand on entendit le gentleman appeler à haute voix sur l'escalier.
«Hé! cria-t-il, n'ai-je pas vu venir quelqu'un pour moi?
— Oui, monsieur, répondit Richard. Certainement, monsieur.
— Alors, où est-il?
— Ici, monsieur, répliqua M. Swiveller. Allons, jeune homme, n'entendez-vous pas qu'on vous appelle? Êtes-vous sourd?»
Kit n'eut pas l'air d'avoir la moindre envie de poursuivre le débat, mais il se précipita vers l'escalier et laissa les glorieux Apollinistes se regarder l'un l'autre en silence.
«Qu'est-ce que je vous disais? s'écria M. Chukster. Que pensez- vous de cela?»
M. Swiveller était au fond ce qu'on appelle un bon enfant. Comme il ne voyait rien dans la conduite de Kit de répréhensible ni de blâmable, il se trouva assez embarrassé pour répondre. Il fut tiré de peine cependant par l'arrivée de M. Brass et de sa soeur Sally, dont l'aspect fit fuir précipitamment M. Chukster.
Le procureur et son aimable compagne avaient l'air d'avoir tenu une consultation après leur frugal déjeuner, sur quelque sujet d'un grand intérêt et d'une haute importance. Quand avaient lieu de semblables conférences, Brass et Sally apparaissaient généralement à l'étude une demi-heure plus tard que de coutume et avec un air souriant, comme si les plans qu'ils venaient de tramer avaient tranquillisé leurs esprits et jeté un rayon de lumière sur leurs doutes pénibles. En ce moment, par exemple, ils semblaient plus gais encore que d'habitude; miss Sally avait quelque chose d'onctueux, et M. Brass se frottait les mains comme un homme qui se sent l'humeur joyeuse et l'esprit libre de tout souci.
«Eh bien, monsieur Richard!… dit le procureur, comment allons- nous ce matin? Sommes-nous dispos et content, monsieur?… Hein, monsieur Richard?
— Très-bien, monsieur, répondit Swiveller.
— À merveille. Ah! ah! soyons gais comme des pinsons, monsieur Richard, pourquoi pas? C'est un monde charmant que le monde où nous vivons, monsieur. Il s'y trouve de mauvaises gens, monsieur Richard; mais s'il n'y avait pas de mauvaises gens, il n'y aurait pas de bons procureurs. Ah! ah! est-il venu quelque lettre par la poste ce matin, monsieur Richard?»
M. Swiveller répondit négativement.
«Ah! reprit Brass, ça ne fait rien. S'il y a peu de besogne aujourd'hui, il y en aura davantage demain. Un coeur satisfait, monsieur Richard, c'est la douceur de l'existence. Il n'est venu personne, monsieur?
— Mon ami seulement, répondit M. Richard. «Puissions-nous ne jamais manquer d'un…
— D'un ami,» continua vivement Brass, «ou d'une bouteille à lui offrir.» Ah! ah! C'est ainsi que dit la chanson, n'est-il pas vrai? Une jolie chanson, monsieur Richard, une jolie chanson. J'en aime le sentiment. Ah! ah! Votre ami est, je pense, le jeune homme de l'étude de Witherden? Oui. «Puissions-nous ne jamais manquer d'un…» Il n'y a rien d'ailleurs, monsieur Richard?
— Quelqu'un seulement chez le locataire.
— En vérité? Quelqu'un chez le locataire, ah! ah!… «Puissions- nous ne jamais manquer d'un ami ou d'une…» Quelqu'un chez le locataire, disiez-vous, monsieur Richard?
— Oui, dit celui-ci un peu surpris du décousu des paroles de son patron. Ils sont ensemble en ce moment.
— Ensemble!… s'écria Brass. Ah! ah! Qu'ils y restent, joyeux et libres, tirelirelire!… N'est-ce pas, monsieur Richard? Ah! ah!
— Certainement.
— Et, dit Brass en fouillant dans ses papiers, quel est ce visiteur? Ce n'est pas, j'espère, une dame, monsieur Richard? Vous savez qu'à Bevis-Marks on tient à la morale, monsieur! «Quand femme jolie se livre à la folie…» et cetera. Vous dites donc, monsieur Richard?
— C'est un autre jeune homme qui appartient aussi à Witherden ou à peu près, un nommé Kit.
— Kit!… répéta Brass. Singulier nom!… Le nom d'une pochette de maître à danser… Ah! ah! Ce Kit est ici?»
Richard regarda miss Sally, s'étonnant tout bas qu'elle ne gourmandât point cette exubérance d'esprit extraordinaire chez M. Brass. Mais comme elle n'essayait nullement de la réprimer, et qu'au contraire même elle semblait y donner un acquiescement tacite, Richard conclut de ce bon accord qu'ils venaient sans doute de perpétrer ensemble quelque fourberie, dont ils avaient déjà reçu le salaire.
— Voulez-vous avoir la bonté, monsieur Richard, dit Sampson en tirant une lettre de son pupitre, d'aller porter ceci à Peckham Rye? Il n'y a pas de réponse; mais la lettre est particulière et doit être remise en main propre. Vous mettrez votre voiture à la charge de l'étude, vous comprenez? Ne ménagez pas l'étude; tirez- en tout ce que vous pourrez. C'est la devise d'un clerc. N'est-ce pas, monsieur Richard? ah! ah!»
M. Swiveller retira solennellement sa veste de canotier, endossa son habit, prit son chapeau au crochet, mit la lettre dans sa poche, et partit. Sitôt qu'il fut dehors, miss Sally Brass se leva, et adressant un aimable sourire à son frère, qui fit un signe de tête et se frotta le nez en manière de réponse, elle se retira également.
Sampson Brass ne fut pas plutôt seul, qu'il ouvrit toute grande la porte de l'étude, et s'établit à son pupitre qui était juste en face. De cette façon, il ne pouvait manquer de voir les gens qui descendraient l'escalier ou qui franchiraient la porte de la rue. Il commença à écrire avec beaucoup d'ardeur et de suite, chantant entre ses dents, d'une voix qui n'était rien moins que musicale, certains refrains qui semblaient se rapporter à l'union de l'Église et de l'État; car c'était une espèce de salmigondis de l'hymne du matin et du God save the King.
Le procureur de Bevis-Marks resta donc assis pendant longtemps, écrivant et fredonnant à la fois: parfois, cependant, il s'arrêtait et se mettait à écouter avec une physionomie pleine d'astuce; n'entendant rien, il reprenait plus vivement sa chanson, et plus lentement sa copie. Enfin, dans un de ces moments d'arrêt, il entendit la porte de son locataire s'ouvrir, puis se fermer, et le bruit d'un pas qui retentissait sur l'escalier. Alors M. Brass cessa tout à fait d'écrire, et, sa plume à la main, il chanta plus fort que jamais, battant la mesure avec sa tête, comme un homme dont l'âme tout entière s'abandonne aux voluptés de la musique, avec un sourire de séraphin.
L'escalier et les accents mélodieux guidèrent Kit jusqu'à ce doux spectacle. À l'instant où le jeune homme arrivait juste en face de sa porte, M. Brass interrompit son chant sans interrompre son sourire; il fit un signe de tête affable, et, du bout de sa plume, adressa un appel à Kit.
«Comment ça va-t-il, Kit?» dit M. Brass, de l'air du monde le plus aimable.
Kit, qui se méfiait passablement de cet ami, fit une réponse convenable, et déjà il avait posé la main sur le bouton de la porte de la rue, quand M. Brass l'appela d'un accent doucereux.
«Ne vous en allez pas, s'il vous plaît, Kit, dit le procureur d'un air mystérieux et affairé. Restez un peu, s'il vous plaît. Mon Dieu! mon Dieu! Quand je vous regarde, ajouta Sampson quittant son tabouret et s'adossant au feu, je me rappelle la plus ravissante petite figure que jamais mes yeux aient contemplée. Je me souviens que vous êtes venu trois ou quatre fois dans la maison du bonhomme, pendant que nous en prenions possession légale. Ah! Kit, mon cher ami, dans notre profession, nous avons à accomplir des devoirs si pénibles, qu'on ne doit point nous en vouloir; non, l'on ne doit point nous en vouloir!
— Je ne vous en veux pas non plus, monsieur, dit Kit; ce n'est pas d'ailleurs à moi à juger de ça.
— Notre unique consolation, Kit, poursuivit le procureur en le regardant d'un air pensif et absorbé, c'est que, si nous ne pouvons détourner l'orage, du moins nous pouvons l'adoucir, à brebis tondue, vous savez, les procureurs mesurent le vent.
— Oui, tondue, et bien tondue, pensa Kit sans le dire.
— Dans cette occasion, Kit, dans cette circonstance à laquelle je viens de faire allusion, j'eus un rude assaut à soutenir contre M. Quilp, car M. Quilp n'est pas un homme commode, afin d'obtenir en faveur du vieillard et de l'enfant les égards qu'ils ont obtenus. Cela pouvait me faire perdre un client. Mais la cause de la vertu souffrante me donnait du courage, et j'ai fini par l'emporter.
— Tiens! il n'est pas si méchant après tout, pensa l'honnête Kit, tandis que le procureur serrait ses lèvres de l'air d'un homme obligé de réprimer ses bons sentiments.
— Vous, Kit, je vous estime, dit Brass avec émotion. Je vous ai suffisamment vu à l'oeuvre dans ce temps-là pour vous estimer, bien que votre condition soit humble et votre fortune modeste. Ce n'est pas à la veste que je regarde, c'est au coeur. Les bigarrures de la veste ne sont que les barreaux de la cage: mais le coeur est l'oiseau. Ah! combien de petits oiseaux comme ça qui consument leur vie captive à passer leur bec à travers les barreaux, pour essayer de fraterniser avec l'humanité!»
Cette image poétique, que le jeune homme prit pour une allusion directe à son gilet rayé, triompha de tous ses doutes. La voix et l'attitude de M. Brass n'ajoutaient pas médiocrement à l'effet de ces paroles fleuries; car le procureur parlait avec l'austérité affable d'un ermite, et il ne lui manquait que le cordon de Saint- François à la ceinture par-dessus sa grosse redingote, et un crâne posé sur la cheminée, pour compléter l'illusion, et le transformer en un anachorète de profession.
«C'est bel et bon, dit-il, souriant comme sourit un brave homme qui compatit à ses peines ou à celles des personnes qu'il aime; mais voici quelque chose de plus solide. Prenez cela, s'il vous plaît.»
Tout en parlant, il lui montra une couple d'écus posés sur le pupitre.
Kit regarda les pièces, puis le procureur, avec une hésitation.
«C'est pour vous, dit Brass.
— De quelle part?
— Peu importe de quelle part. Dites-moi seulement si vous voulez les accepter. Nous avons là-haut des amis excentriques, mon cher Kit; il ne faut pas leur faire trop de questions ni trop parler, vous comprenez? Prenez, voilà tout; et, entre nous, je ne crois pas que ces deux écus soient les derniers que vous aurez à recevoir de la même main. J'espère que non. Bonjour, Kit, bonjour!»
Le jeune homme prit l'argent avec force remercîments, et, tout en se faisant à lui-même des demi-reproches pour avoir, sur de légères apparences, suspecté la bonne foi d'un homme qui, dès leur première conversation, se montrait si différent de ce qu'il avait supposé, il s'achemina d'un pas pressé vers la maison de ses maîtres. M. Brass était resté devant son feu, et il avait repris tout à la fois ses exercices de vocalise et son sourire de séraphin.
«Puis-je entrer? dit miss Sally hasardant un regard dans l'étude.
— Oui, oui, vous pouvez entrer, lui répondit son frère.
— Eh bien?… fit-elle avec une forte toux.
— Oui, répondit Sampson, le tour est fait.»
CHAPITRE XX.
L'indignation de M. Chukster n'était pas dénuée de quelque fondement. L'amitié qui s'était établie entre le gentleman et M. Garland, loin de se refroidir, avait fait de rapides progrès; on peut dire qu'elle était devenue florissante. Ces deux messieurs n'avaient pas tardé à nouer entre eux de fréquents rapports; ils avaient fini par se voir continuellement. Vers cette époque, le gentleman eut une maladie peu grave, à la vérité, et qui, sans doute, provenait de l'excitation d'esprit causée par le désappointement de ses démarches infructueuses. Cette circonstance avait donné lieu à des relations plus étroites encore. Il ne se passait pas un jour sans qu'un des habitants d'Abel-Cottage, à Finckley, vînt visiter Bevis-Marks.
Comme le poney avait jeté le masque, et que, sans prendre la peine de pallier désormais la chose ou détourner autour du pot, il refusait obstinément de se laisser conduire par tout autre que Kit, il arrivait généralement que, si le vieux M. Garland ou M. Abel venait à Bevis-Marks, Kit était de la partie. En vertu de sa position, Kit était le porteur de tous les messages, de toutes les lettres. Aussi, tant que dura l'indisposition du gentleman, Kit fit-il, chaque matin, le voyage de Bevis-Marks avec presque autant de régularité que la grande poste.
M. Sampson Brass, qui, sans doute, avait ses raisons pour l'épier attentivement, apprit bientôt à distinguer le trot du poney et le bruit que faisait la petite chaise en tournant le coin de la rue. Dès que le premier son arrivait à ses oreilles, il déposait immédiatement sa plume pour se frotter les mains en témoignant la plus grande joie.
«Ah! ah! s'écriait-il. Voici encore le poney. Un bon poney, monsieur Richard, et si docile! N'est-ce pas, monsieur?»
Richard faisait une réponse en l'air; quant à M. Brass, grimpé sur le haut de son tabouret, comme pour jeter un coup d'oeil dans la rue à travers le haut de sa fenêtre opaque, il se mettait à l'affût afin d'observer les visiteurs.
«Encore le vieux gentleman!… s'écriait-il, un vieux gentleman, de l'abord le plus prévenant, monsieur Richard, une charmante tournure, monsieur, quelque chose de calme, une bienveillance parfaite dans toute la physionomie, monsieur. Il réalise complètement pour moi le type du roi Lear, tel qu'il était lorsqu'il possédait encore son royaume, monsieur Richard. C'est la même affabilité, c'est la même chevelure blanche sur une tête à demi chauve, c'est la même facilité à se laisser attraper. Ah! quel beau coup d'oeil, monsieur, quel beau coup d'oeil!»
Puis, dès que M. Garland avait mis pied à terre et gravi l'escalier, Sampson adressait, de sa croisée, un signe de tête et un sourire à Kit; il sortait ensuite dans la rue pour le saluer, et entamait avec lui une conversation à peu près en ces termes:
«Voilà une bête admirablement pansée, Kit!»
M. Brass caresse le poney.
«Il vous fait honneur; le poil lisse et brillant. Il a littéralement l'air d'avoir été passé au vernis de la tête aux pieds.»
Kit touche le bord de son chapeau, sourit, caresse lui-même le poney et exprime sa conviction «qu'en effet, M. Brass en trouverait peu comme cela.
— Un magnifique animal!… s'écrie M. Brass, et si intelligent!
— Dieu me pardonne! répond Kit, il comprend tout ce qu'on lui dit comme un chrétien.
— Vraiment!… s'écria M. Brass, qui ne pouvait revenir de son étonnement quoiqu'il eût entendu la même chose, à la même place, de la même personne, dans les mêmes termes, une douzaine de fois.
— La première fois que je le vis, dit Kit flatté du profond intérêt que le procureur témoigne à son favori, je ne m'attendais guère à devenir aussi intime avec lui que je le suis à présent.
— Ah! réplique M. Brass, chez qui les préceptes de morale et d'amour de la vertu coulaient à pleins bords, c'est un charmant sujet de réflexion pour vous, un charmant sujet; un sujet d'orgueil et de joie, Christophe. La probité est la meilleure politique. Je l'ai toujours éprouvé par moi-même. Ce matin même, j'ai perdu quarante-sept livres dix schellings par pure probité. Mais pour moi ce n'est pas une perte, c'est un gain véritable.»
M. Brass frotte vivement son nez avec sa plume et regarde Kit avec des larmes dans les yeux. Kit pense que si jamais brave homme donna un démenti à son extérieur, c'est bien Sampson Brass.
«Un homme, dit le procureur, qui dans une seule matinée perd par probité quarante-sept livres dix schellings est un homme à faire plutôt envie que pitié. Si la somme avait été de quatre-vingts livres, la plénitude de mon coeur ne connaîtrait plus de bornes. Pour chaque livre perdue, j'eusse gagné cent pour cent de bonheur. Il y a là en moi, Christophe, ajoute Brass avec un sourire et en se frappant sur la poitrine, une petite voix de conscience qui me chante des chansons si douces, que c'est toute joie et tout plaisir.»
Kit est tellement frappé de ces paroles; il trouve ces sentiments si complètement à l'unisson des siens, qu'il en est à se demander ce qu'il répondra, quand M. Garland reparaît. M. Sampson Brass aide avec de grandes démonstrations de politesse le vieux gentleman à remonter dans sa chaise; et le poney, après avoir secoué la tête plusieurs fois et être resté trois à quatre minutes avec ses quatre pieds plantés fixement sur le sol comme s'il était déterminé à ne pas quitter la place, à la vie et à la mort, part tout d'un coup sans être touché le moins du monde, et court à une vitesse de douze milles anglais à l'heure. Alors M. Brass et sa soeur, qui est venue le rejoindre à la porte, échangent un sourire bizarre qui n'est pas des plus avenants, et retournent auprès de M. Richard Swiveller qui, durant leur absence, s'est régalé de diverses attitudes de pantomime, et se laisse surprendre, à son pupitre, dans un état d'agitation et de rougeur qui le trahit, grattant vivement rien du tout avec son canif ébréché.
Quand il arrivait que Kit venait seul et sans la chaise, toujours aussi il se trouvait que Sampson Brass, se rappelant une commission, avait à envoyer M. Swiveller, sinon de nouveau à Peckam Rye, du moins à quelque endroit assez éloigné pour que le clerc ne pût pas être de retour avant deux ou trois heures, ce gentleman n'étant pas d'ailleurs, à dire vrai, renommé pour sa diligence dans les courses, car il avait plutôt l'habitude de prolonger et d'étendre jusqu'aux dernières limites du possible le temps qui lui était accordé. Sitôt M. Swiveller sorti, miss Sally s'éclipsait. Alors M. Brass ouvrait toute grande la porte de l'étude, se mettait gaiement à entonner sa vieille chanson et reprenait son sourire séraphique. En arrivant à l'escalier, Kit ne manquait pas de s'entendre appeler: le procureur engageait avec lui une conversation morale et amusante; parfois il le priait de veiller un instant sur l'étude parce qu'il avait à faire une petite course, et, en revenant, il le gratifiait d'un écu ou deux. Ces rémunérations se reproduisirent si souvent, que Kit, ne doutant nullement qu'elles vinssent du gentleman déjà si généreux avec mistress Nubbles, ne pouvait assez admirer tant de libéralité, et il achetait tant de bagatelles à bon marché, soit pour la mère, soit pour le petit Jacob, soit pour le poupon, soit enfin pour Barbe, que chaque jour l'un ou l'autre avait son nouveau cadeau.
Tandis que ces faits et gestes se manigançaient tant chez Sampson Brass qu'au dehors, Richard Swiveller, souvent laissé seul dans l'étude, commença à trouver que le temps lui pesait. En conséquence, pour se maintenir en belle humeur et pour empêcher ses facultés de se rouiller, il fit l'emplette d'un cribbage[2] et d'un jeu de cartes, et s'habitua à jouer au cribbage avec un mort, en supposant des mises de vingt, trente et quelquefois cinquante livres de chaque côté, sans compter les paris hasardeux qui s'élevaient à un chiffre fabuleux.
Tandis que le jeu se poursuivait dans le plus grand silence, malgré l'importance des intérêts qui y étaient attachés, M. Swiveller en vint à penser que les soirs où M. et miss Brass étaient dehors, et maintenant cela leur arrivait souvent, il entendait une sorte de ronflement ou de respiration difficile dans la direction de la porte: après réflexion, il avisa que ce bruit pourrait bien provenir de la petite servante qui avait un rhume perpétuel causé par l'humidité de sa résidence. Un soir donc, regardant avec attention de ce côté, il aperçut distinctement un oeil qui brillait au trou de la serrure; ne doutant plus de la justesse de ses soupçons, il se glissa doucement jusqu'à la porte, et fondit à l'improviste sur la petite curieuse.
«Oh! je ne voulais pas faire de mal. Sur ma parole, je ne voulais pas faire de mal, s'écria la petite servante, se débattant avec une vigueur qui n'était pas de sa taille. La cuisine en bas est si triste! Je vous en prie, n'en dites rien; je vous en prie, ne le dites pas.
— Et pourquoi donc le dirais-je?… N'était-ce pas pour chercher compagnie que vous regardiez à travers le trou de la serrure!
— Oui, ce n'est que pour ça, ma parole.
— Y a-t-il longtemps que vous vous amusez à vous glacer l'oeil à cet exercice? demanda Richard.
— Oh! depuis que vous avez commencé pour la première fois à jouer aux cartes, et même longtemps avant.»
Le vague souvenir de divers amusements fantastiques auxquels il s'était livré pour se rafraîchir des fatigues du travail, et dont sans doute la petite servante avait été témoin, déconcerta passablement M. Swiveller: mais il n'était pas assez sensible à cet égard pour ne point se remettre promptement.
«C'est bien, venez, dit-il après un moment de réflexion; venez ici, asseyez-vous. Je vous apprendrai à jouer.
— Oh! je n'oserais pas, répondit la petite servante. Miss Sally me tuerait si elle savait que je suis entrée ici.
— Avez-vous du feu en bas? demanda Richard.
— Un tantinet.
— Ma foi! miss Sally ne me tuera pas, moi, si elle vient à savoir que j'y suis descendu. J'y vais donc, dit Richard mettant les cartes dans sa poche. Dieu! que vous êtes maigre! Pourquoi donc ça?
— Ce n'est pas ma faute.
— Est-ce que vous ne mangeriez pas bien du pain et de la viande? dit Richard décrochant son chapeau. Oui? Ah! je le pensais bien. Avez-vous jamais goûté de la bière?
— J'en ai bu une fois un petit coup.
— Quel état de choses! s'écria M. Swiveller levant ses yeux au plafond. Elle n'en a jamais goûté!… Car ce n'est pas en goûter que d'en boire un petit coup. Quel âge avez-vous?
— Je ne sais pas.»
M. Swiveller ouvrit de grands yeux et parut quelques moments pensif; alors ordonnant à la jeune fille de veiller à la porte jusqu'à ce qu'il fût de retour, il s'éloigna vivement.
Il ne tarda pas à revenir, suivi d'un garçon de taverne qui portait d'une main une assiettée de pain et de boeuf, et de l'autre un grand pot rempli d'une boisson très-odorante et d'un fumet agréable; espèce de bière d'absinthe supérieure, faite d'après une recette particulière que M. Swiveller avait enseignée au maître de l'établissement, à l'époque où il était fort endetté chez lui et où il lui importait de se concilier son amitié. À la porte, il déchargea le garçon de son fardeau qu'il remit à sa petite compagne en la pressant de l'emporter, de peur de surprise, à sa cuisine où il la suivit.
«Là! dit-il, en posant l'assiette devant elle. Avant tout, nettoyez-moi ça; et nous verrons après.»
La petite servante ne se le fit pas dire deux fois, et l'assiette fut bientôt vide.
«Maintenant, dit Richard lui tendant le pot, empoignez-moi ça; mais modérez vos transports, vous savez! car vous n'avez pas l'habitude de la chose. Eh bien! est-ce bon?
— Oh! oui, n'est-ce pas?» dit la petite serrante.
M. Swiveller parut enchanté au delà de toute expression par cette réponse. Il absorba lui-même un bon coup du précieux liquide, tout en regardant fixement sa compagne. Après ces préliminaires, il se mit à enseigner le jeu à la petite servante qui ne fut pas longtemps à l'apprendre d'une manière passable, car elle avait l'esprit subtil et délié.
«Maintenant, dit M. Swiveller, mettant deux pièces de six pence dans une saucière et ajustant la mauvaise chandelle, les cartes une fois battues et coupées, maintenant voici les enjeux. Si vous gagnez, vous aurez tout; si je gagne, ce sera pour moi. Pour rendre le jeu plus amusant et plus comique, je vous appellerai la Marquise, entendez-vous?»
La petite servante fit un signe de tête.
«Allons, marquise, dit Swiveller, feu!»
La marquise, tenant ses cartes très-serrées dans ses deux mains, examina laquelle elle jetterait; et M. Swiveller, prenant l'attitude joviale et fashionable qui convenait à une semblable compagnie, s'ingurgita une nouvelle gorgée de bière à l'absinthe, en attendant que la petite servante eût joué.
CHAPITRE XXI.
M. Swiveller et sa partenaire jouèrent plusieurs parties avec des succès variés, jusqu'à ce que la perte de trois pièces de six pence, l'absorption graduelle de la bière et le son des horloges, qui annoncèrent dix heures du soir, rappelèrent à ce gentleman la fuite rapide du temps et la nécessité pour lui de se retirer avant le retour de M. Sampson et de miss Sally Brass.
«Marquise, dit-il d'un ton de gravité, en présence de ces circonstances impérieuses, je demanderai à Votre Seigneurie la permission de mettre le jeu dans ma poche, et de vous quitter maintenant que j'ai achevé ce pot; vous faisant seulement observer, marquise, que, si la vie coule comme un fleuve, je ne m'alarme pas de la voir couler si vite, madame, puisqu'une pareille absinthe croît sur ses bords, et que de tels yeux éclairent ses ondes pendant qu'elles suivent leur cours. Marquise, à votre, santé! Excusez-moi de garder mon chapeau; mais le palais est humide, et le pavé de marbre est, pardon de l'expression, fangeux.»
Comme précaution contre ce dernier inconvénient, M. Swiveller était resté, durant tout le temps, assis avec les pieds en l'air posés contre la plaque de la cheminée, position qu'il gardait encore lorsqu'il donna cours à ces observations apologétiques, tandis qu'il savourait lentement les dernières gouttes du nectar.
«Le baron Sampsono Brasso et sa charmante soeur sont, me dites- vous, au spectacle?» dit M. Swiveller, appuyant d'aplomb son bras gauche sur la table et élevant sa voix avec sa jambe droite, à la manière des bandits de théâtre.
La marquise fit un signe de tête.
«Ah! dit M. Swiveller avec un majestueux froncement de sourcils, c'est bien, marquise! Mais que nous importe!… Du vin, holà!»
Comme accompagnement à ces déclamations mélodramatiques il se présenta le vidrecome avec beaucoup de respect et fit claquer ses lèvres avec une satisfaction farouche.
La petite servante, qui était loin de posséder aussi bien que M. Swiveller le secret des ficelles théâtrales, n'ayant jamais vu une comédie ni entendu parler de rien de semblable, à moins que ce ne fût par hasard, à travers les fentes des portes ou en tout autre endroit défendu, fut passablement alarmée de ces démonstrations si nouvelles pour elle; et ses regards témoignèrent si manifestement de son trouble, que M. Swiveller jugea qu'il devait, par charité, échanger sa pose de brigand contre une attitude plus conforme à la vie habituelle.
«Est-ce qu'ils vous laissent souvent ici pour voler où la gloire les appelle? demanda-t-il.
— Oh! oui, je crois bien! répondit la petite servante, Miss Sally est si gagneuse!
— Si…?
— Si gagneuse!» répéta la marquise.
Après un moment de réflexion, M. Swiveller se détermina à ne plus se préoccuper de rectifier le langage de la jeune fille et à la laisser babiller à l'aise: il était évident que sa langue était déliée par la bière à l'absinthe; et d'ailleurs, elle n'était pas assez souvent en humeur de discourir pour qu'il dût perdre le temps à discuter un petit barbarisme de plus ou de moins.
«Ils vont quelquefois voir M. Quilp, dit la petite servante avec un regard futé; ils vont bien aussi ailleurs. Dieu merci.
— Est-ce que M. Brass est aussi un gagneur?… demanda Dick.
— Pas la moitié autant que miss Sally, pour sûr, répondit la petite servante en secouant la tête. Dieu merci! il ne ferait rien de rien sans elle.
— Vrai, il ne ferait rien?
— Miss Sally l'a si bien mis au pas, dit la petite servante, qu'il lui demande toujours son avis; quelquefois même il en profite. Bonté divine! je crois bien qu'il ne le laisse pas tomber par terre.
— Je suppose, dit Richard, qu'ils se consultent souvent et qu'ils ont l'occasion de parler de beaucoup de gens, de moi par exemple, hein! marquise?»
La marquise remua la tête d'une manière très-prononcée.
«Est-ce en bien?» demanda M. Swiveller.
La marquise changea le mouvement de sa tête, qui, sans cesser cependant de remuer, commença tout à coup à tourner de droite à gauche et de gauche à droite avec une vivacité négative qui pouvait faire craindre que le cou ne se disloquât, par occasion.
— Hum! murmura Richard. Marquise, serait-ce trop exiger de votre confiance que de vous prier de m'apprendre ce qu'ils disent du très-humble individu qui a en ce moment l'honneur de…?
— Miss Sally dit que vous êtes un garçon sans cervelle.
— Très-bien, marquise; ceci n'est pas un mauvais compliment. La gaieté, marquise, n'est point une qualité basse. Le vieux roi Cole était lui-même un joyeux compère, si nous devons ajouter foi à l'histoire.
— Mais elle dit, poursuivit sa compagne, qu'il n'y a pas à se fier à vous.
— Eh bien! au fait, marquise, dit M. Swiveller d'un air pensif, plusieurs dames et messieurs, non pas positivement des personnes d'une profession libérale, mais des gens du commerce, madame, oui, du commerce, ont fait à mon sujet la même remarque. L'obscur citoyen, qui tient un hôtel dans cette rue penchait fortement ce soir vers cette opinion quand je lui ai commandé de préparer le festin. C'est un préjugé populaire, marquise; et pourtant je ne sais vraiment sur quoi il est fondé, car j'ai dans le temps obtenu crédit pour un chiffre considérable, et je puis dire que jamais je n'ai manqué au crédit. C'est plutôt lui qui m'a manqué; mais moi, jamais… M. Brass partage l'opinion de sa soeur, à ce que je suppose?»
Son amie fit un nouveau signe de tête, mais affirmatif cette fois, en y joignant pourtant un regard malin qui semblait donner à supposer que les opinions de M. Brass à cet égard étaient encore plus prononcées que celles de sa soeur; puis, par un retour sur elle-même, elle ajouta d'un ton suppliant:
«Surtout n'en dites rien, car je serais battue à mort.
— Marquise, dit M, Swiveller en se levant, la parole d'un gentleman a autant de valeur que son billet, quelquefois même elle en a davantage; dans le cas présent, par exemple, où son billet pourrait rencontrer du doute et de la méfiance. Je suis votre ami, et j'espère que nous pourrons jouer encore plusieurs parties liées dans ce même salon. Mais, à propos, marquise, ajouta Richard s'arrêtant dans son trajet vers la porte et décrivant lentement un cercle autour de la petite servante qui le suivait avec la chandelle à la main, il est évident pour moi que vous devez avoir l'habitude constante de faire prendre l'air à votre oeil par le trou de la serrure pour en savoir si long.
— C'était seulement parce que je voulais savoir, répondit en tremblant la marquise, où était cachée la clef du garde-manger, voilà tout; et si je l'avais trouvée, je n'aurais pas pris grand- chose, seulement de quoi apaiser ma faim.
— Alors vous ne l'avez pas trouvée; car vous seriez plus grasse. Bonsoir, marquise. Porte-toi bien, et si je te quitte pour jamais, à jamais porte-toi bien. Tends la chaîne de la porte, marquise, de crainte d'accident.»
Sur ces dernières recommandations, M. Swiveller sortit de la maison; et, trouvant qu'il avait bu tout autant qu'il convenait à sa constitution (la bière à l'absinthe est un breuvage si capiteux!) il se détermina sagement à se rendre chez lui et à se mettre au lit. Il gagna donc ses appartements, car il avait conservé la fiction du pluriel; et, comme ses appartements n'étaient qu'à une courte distance de l'étude, bientôt Richard se trouva dans sa chambre à coucher où, ayant ôté une botte et oublié l'autre à son pied, il se laissa aller à une profonde méditation.
«Cette marquise, se dit-il en croisant ses bras, est une personne tout à fait extraordinaire. Le mystère l'entoure. Elle ignore le goût de la bière. Elle ne connaît pas son nom (ce qui est moins étonnant), et elle n'a pris quelques notions bornées de la société qu'à travers les trous des serrures. Tout cela était-il écrit dans sa destinée, ou bien quelque créancier inconnu a-t-il mis l'embargo sur les décrets du sort? Mystère profond et terrible!»
Ses réflexions étant arrivées à cette conclusion satisfaisante, Richard se souvint de la botte qui était restée à son pied; il se mit en devoir de la retirer avec une rare solennité, secouant tout le temps sa tête d'un air grave, et soupirant profondément.!
Il dit ensuite, en mettant son bonnet de nuit juste de la même manière qu'il posait son chapeau, sur le coin de l'oeil:
«Ces parties liées me rappellent le foyer conjugal. La femme de Cheggs joue au cribbage, à l'impériale, peut-être. Elle fait sauter la banque en ce moment. On l'entraîne de plaisir en plaisir, pour dissiper ses regrets; mais c'est égal, ils la suivent partout. Aujourd'hui, je puis le dire, ajouta Richard en posant de profil sa joue gauche et regardant avec complaisance au miroir la réflexion d'une très-petite ligne de favoris, aujourd'hui, je puis le dire, le fer a pénétré dans son coeur. C'est bien fait!…»
Tombant ensuite de ce sentiment farouche et féroce dans une pensée tendre et pathétique, M. Swiveller poussa un gémissement, arpenta sa chambre d'un air égaré, fit mine de se tirer une poignée de cheveux, mais jugea à propos de s'en tenir à la démonstration, et se contenta d'arracher le gland de son bonnet de coton. Enfin se déshabillant avec une sombre résolution, il se mit au lit.
Dans cette triste position, d'autres eussent eu recours à la boisson; mais, comme M. Swiveller en avait usé précédemment, il recourut seulement à sa flûte, en face de cette pensée affreuse et trop certaine que Sophie Wackles était à jamais perdue pour lui. Après mûres considérations, il pensa que c'était là une bonne, sonore et lugubre occupation, non-seulement en harmonie avec la tristesse de ses propres idées, mais capable d'éveiller chez les voisins de la sympathie pour le jeune célibataire. En conséquence, il poussa une petite table près de son chevet, et, disposant de son mieux la lumière et son cahier de musique, il tira la flûte de sa botte et commença à jouer de la façon la plus funèbre.
C'était l'air Toujours avec mélancolie, air qui, lorsqu'on le joue au lit très-lentement sur la flûte, et lorsqu'en outre il a l'inconvénient d'être joué par un gentleman peu au fait de l'instrument et qui est forcé de donner plusieurs fois la même note avant de trouver la suivante, ne produit pas un effet très- saisissant. Cependant, durant la moitié de la nuit et même davantage, M. Swiveller, tantôt étendu sur le dos avec les yeux fixés au plafond, sortant du lit à moitié pour mieux lire son cahier de musique, joua vingt fois de suite cet air infortuné, ne s'arrêtant guère qu'une ou deux minutes pour respirer et faire des monologues sur le compte de la marquise; après quoi, il recommençait à jouer avec un redoublement de vigueur. Ce ne fut qu'après avoir épuisé ses divers sujets de méditation, et avoir soufflé dans sa flûte jusqu'à la lie l'essence de la bière à l'absinthe; ce ne fut qu'après avoir mis la tête à l'envers à tous les gens de la maison et des maisons voisines, peut-être de toute la rue, qu'il ferma son cahier, éteignit sa chandelle, et, se trouvant enfin l'esprit dispos et soulagé, se tourna contre le mur et s'endormit.
Le matin, au réveil, son moral était parfaitement rétabli. Il prit encore une demi-heure d'exercice sur sa flûte. Après avoir gracieusement reçu congé de la maîtresse de la maison, qui, pour lui intimer l'ordre de déguerpir, l'attendait sur l'escalier depuis le point du jour, il se rendit à Bevis-Marks. Là, la belle Sally était déjà à son poste, et son visage offrait le doux rayonnement qui brille au front de la chaste Diane.
M. Swiveller lui adressa un signe de tête et échangea son habit contre sa veste aquatique, ce qui lui prenait un certain temps, car les manches en étaient si justes, que c'était toujours une opération difficile et laborieuse. Cette difficulté vaincue, Richard s'assit devant le pupitre, à sa place accoutumée.
Miss Brass rompit brusquement le silence.
«N'avez-vous pas trouvé ce matin un porte-crayon en argent, dites?
— J'en ai peu rencontré dans la rue, répondit M. Swiveller. J'en ai vu un cependant, un gros porte-crayon, d'air très-respectable; mais, comme il était en compagnie d'un vieux canif et d'un jeune cure-dent, avec lesquels il paraissait en conversation réglée, je me serais fait conscience de le déranger.
— Voyons! pas de bêtise, avez-vous notre porte-crayon? répliqua miss Brass sérieusement; oui ou non?
— Il faut donc que vous soyez enragée pour m'adresser sérieusement une pareille question? s'écria M. Swiveller. Est-ce que vous ne voyez pas que je ne fais que d'arriver?
— À la bonne heure; mais tout ce que je sais, dit-elle, c'est qu'on ne peut pas le retrouver, et qu'il a disparu, cette semaine un jour où je l'avais laissé sur ce pupitre.
— Holà! pensa Richard; j'espère que la marquise n'aura pas travaillé de ce côté.
— Il y avait aussi, dit miss Sally, un couteau de même modèle. Ces deux objets m'avaient été donnés par mon père, il y a bien des années, et tous deux ont disparu. N'avez-vous rien perdu vous- même?»
M Swiveller porta involontairement la main à sa veste pour s'assurer que c'était bien une veste et non un habit à basques; et, s'étant convaincu bien vite que ce vêtement, l'unique effet mobilier qu'il possédât dans Bevis-Marks, était en parfaite sûreté, il fit une réponse négative.
«C'est fort désagréable, Dick, reprit miss Brass en ouvrant sa boîte d'étain et se rafraîchissant avec une pincée de tabac; mais, entre nous, entre nous qui sommes des amis, car si Sammy venait à le savoir, ça n'en finirait pas, il y a aussi de l'argent de l'étude qu'on avait laissé traîner et qui a disparu de même. Pour ma part, j'ai perdu en trois fois trois écus.
— Vous n'y pensez pas! s'écria Richard. Prenez garde à ce que vous dites, mon vieux; car c'est chose sérieuse. Êtes-vous bien sûre de votre fait? N'y a-t-il pas quelque erreur?
— C'est très-réel, répondit miss Brass avec énergie, et il ne peut y avoir aucune erreur.
— Alors, par Jupiter! pensa Richard en posant sa plume, j'ai bien peur que ce ne soit la marquise qui ait fait le coup!»
Plus il retournait ce sujet dans son esprit, plus il ne pouvait s'empêcher de croire que très-probablement la misérable petite servante était la coupable. Quand il considérait à quelle chétive nourriture elle était réduite, dans quel état d'abandon et d'ignorance elle vivait, et combien sa malice naturelle avait dû être aiguisée par la nécessité et les privations, il n'en faisait pas l'ombre d'un doute. Et cependant elle lui inspirait tant de pitié; il était tellement pénible pour Richard de voir une cause si grave troubler l'originalité de leur connaissance, qu'il se disait en lui-même, et très-sincèrement, que si on lui offrait d'une part cinquante livres sterling et de l'autre la preuve de l'innocence de la marquise, il n'hésiterait pas à repousser l'argent.
Tandis qu'il était plongé dans ces profondes et tristes méditations, miss Sally s'assit en secouant la tête d'un air de grand mystère et d'inquiétude sérieuse: on venait d'entendre dans le couloir la voix de Sampson chantant un gai refrain, et bientôt le gentleman lui-même apparut tout rayonnant de son sourire vertueux.
«Bonjour, monsieur Richard. Eh bien! monsieur, voici que nous commençons une nouvelle journée, le corps fortifié par le sommeil et le déjeuner, l'esprit frais et dispos. Nous voici, monsieur Richard, levés avec le soleil pour suivre notre petit train comme lui, notre petit train de devoirs journaliers, monsieur, et pour accomplir comme lui notre travail de la journée avec profit pour nous-mêmes et pour nos semblables. Quelle réflexion charmante, monsieur! Quelle charmante réflexion!»
Tout en adressant ces paroles à son clerc, M. Brass s'était mis avec une certaine affectation à examiner soigneusement du côté du jour un billet de banque de cinq livres qu'il tenait à la main.
Mais M. Richard ne témoignant aucun enthousiasme à ce discours, son patron tourna les yeux vers lui et remarqua tout haut qu'il paraissait troublé.
«Vous êtes agité, monsieur, dit-il. Monsieur Richard, nous nous attendions à vous trouver gaiement à l'ouvrage et non pas dans un état d'abattement. Il est juste, monsieur Richard, que…»
Ici la chaste Sarah poussa un gros soupir.
«O ciel! dit M. Sampson, vous aussi!… Qu'y a-t-il donc? monsieur
Richard…»
Et regardant miss Sally, Richard comprit qu'elle lui faisait signe d'instruire son frère du sujet de leur conversation récente. Comme sa propre position n'était pas très-agréable jusqu'à ce que la question eût été vidée de manière ou d'autre, il obéit, et miss Brass, roulant entre ses doigts sa tabatière d'une façon désordonnée, confirma le rapport de M Swiveller.