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Le magasin d'antiquités, Tome II cover

Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 26: CHAPITRE XXV.
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About This Book

The narrative continues to explore the life of Kit, who has become increasingly integrated into the household of Mr. Abel and his companions. As Kit navigates his new environment, he reflects on his past and the warmth of his former home, despite its poverty. The story delves into themes of familial love and the deep connections that bind individuals to their humble origins. Kit's experiences highlight the contrast between wealth and genuine affection, emphasizing that true attachment to one's home is rooted in emotional bonds rather than material possessions. The text also portrays Kit's growing responsibilities and skills, showcasing his development within a supportive community.

Sampson perdit contenance, et l'anxiété se peignit sur ses traits. Au lieu de déplorer amèrement la perte de son argent, comme miss Sally s'y attendait, il alla sur la pointe du pied jusqu'à la porte, l'ouvrit, regarda dehors, referma la porte tout doucement, revint sur la pointe du pied et dit à voix basse:

«C'est une circonstance extraordinaire et pénible, monsieur Richard, c'est une circonstance très-pénible. Le fait est que moi- même j'ai perdu récemment plusieurs petites sommes que j'avais laissées sur mon pupitre; je m'étais donné de garde d'en parler, espérant que le hasard ferait découvrir le coupable; mais non, je n'ai rien pu découvrir. Sally, monsieur Richard, c'est une très- malheureuse affaire!»

Tout en parlant, Sampson posa le billet de banque sur son pupitre parmi d'autres papiers, comme par mégarde, et mit ses mains dans ses poches. Richard Swiveller lui montra le billet et l'avertit de le reprendre.

«Non, monsieur Richard, dit Brass avec émotion; non, je ne le reprendrai pas. Je le laisserai en cet endroit, monsieur. Le reprendre, monsieur Richard, ce serait jeter un doute sur vous, et j'ai en vous, monsieur, une confiance illimitée. Nous laisserons là ce billet, monsieur, s'il vous plaît; pour rien au monde, je ne voudrais le reprendre.»

Et, ce disant, M. Brass lui frappa deux ou trois fois sur l'épaule, de la façon la plus amicale.

«Soyez certain, ajouta-t-il, que je n'ai pas moins confiance en votre probité qu'en la mienne.»

En tout autre temps, M. Swiveller eût attaché médiocrement d'importance à ce compliment; mais vu les circonstances présentes, il éprouva un grand soulagement de cette assurance qu'on ne lui faisait point l'injure de le soupçonner. Il répondit convenablement. Alors M. Brass le prit par la main et parut s'abandonner à une sombre méditation; il en fut de même de miss Sally. Richard aussi s'était plongé dans ses pensées. À tout moment, il craignait d'entendre accuser la marquise, car il ne pouvait s'empêcher de la croire coupable.

Durant quelques minutes, ils restèrent tous trois dans cette attitude.

Soudain miss Sally donna un grand coup sur le pupitre avec son poing fermé en s'écriant:

«Je le tiens.»

En effet, elle tenait le pupitre, et elle avait touché juste; car elle en fit voler un morceau de son poing mignon; mais ce n'était pas là le sens de ses paroles.

«Eh bien! dit Brass avec impatience. Expliquez-vous!

— Eh bien! répliqua la soeur, d'un air de triomphe, depuis ces trois ou quatre dernières semaines n'y a-t-il pas eu quelqu'un qui rôdait dans l'étude et dehors? Cette personne n'a-t-elle pas été laissée seule quelquefois dans l'étude, grâce à votre confiance? et me soutiendrez-vous que ce n'est pas là le voleur?

— Quelle personne?… cria Brass.

— Attendez donc, comment l'appelez-vous?… Kit!

— Le domestique de M. Garland?

— Certainement.

— Jamais! s'écria Brass, jamais! Ne me parlez pas de ça. Pas un mot de plus!»

Et il secouait la tête, et il agitait ses deux mains comme s'il eût voulu détruire dix mille toiles d'araignée.

«Jamais je ne croirai cela de lui; jamais!

— Eh bien! moi, je parie, répéta miss Brass en humant une nouvelle prise de tabac, je parie que c'est notre voleur.

— Eh bien! moi, je parie, répliqua Sampson avec violence, que ce n'est pas lui. Qu'est-ce que c'est que cela? Comment osez-vous l'accuser? Des caractères comme celui-là doivent-ils être en butte à des insinuations pareilles? Savez-vous bien que c'est le garçon le plus honnête et le plus fidèle qui ait jamais existé, et qu'il a une réputation sans tache?… Entrez, entrez.»

Ces derniers mots ne s'adressaient pas à miss Sally, quoiqu'ils eussent été prononcés sur le même ton que les chaleureuses remontrances qui avaient précédé, mais à une personne qui venait de frapper à la porte de l'étude; et à peine M. Brass les eut-il fait entendre, que Kit lui-même parut et dit:

«Le gentleman d'en haut est-il chez lui, monsieur, s'il vous plaît?

— Oui, Kit, dit Brass encore enflammé d'une vertueuse indignation et regardant sa soeur avec des yeux pleins de courroux et les sourcils froncés; oui, Kit, il y est. Je suis charmé de vous voir, Kit; je me réjouis de vous voir. Passez par ici, Kit, en redescendant.»

Et quand le jeune homme se fut retiré:

«Ce garçon-là un voleur! s'écria Brass; lui un voleur, avec cette physionomie franche et ouverte!… Je lui confierais de l'or sans le compter. Monsieur Richard, ayez la bonté de vous rendre immédiatement chez Wrasp et Compagnie, dans Broad-Street, et d'y demander s'ils ont eu des instructions pour paraître dans l'affaire Karmen et Painter. Ce garçon-là un voleur! reprit Sampson en ricanant de colère. Suis-je donc aveugle, sourd, imbécile? Est-ce que je ne sais pas juger la nature humaine d'un coup d'oeil? Kit un voleur! Bah!»

Jetant à miss Sally cette interjection finale avec un incommensurable dédain, Sampson Brass plongea la tête dans son pupitre comme pour se soustraire à la vue des misères et des bassesses de ce monde, et jeter un dernier défi à la médisance, à l'abri du couvercle à demi clos.

CHAPITRE XXII.

M. Sampson Brass était seul dans l'étude, au moment où Kit, ayant rempli sa commission, sortit de chez le gentleman et descendit l'escalier, environ un quart d'heure après être monté. Le procureur ne chantait point comme à l'ordinaire. Il n'était pas non plus assis à son pupitre. La porte, toute grande ouverte, laissa voir M. Brass adossé au feu et ayant un air si étrange, que Kit s'imagina qu'il lui avait pris quelque indisposition subite.

«Qu'y a-t-il donc, monsieur? dit Kit.

— Ce qu'il y a!… répondit vivement Brass. Rien. Pourquoi y aurait-il quelque chose?

— Vous êtes tellement pâle, que je vous aurais à peine reconnu.

— Bah! bah! pure imagination, cria Brass en se penchant pour relever les cendres; jamais je n'ai été mieux, Kit; jamais de ma vie je ne me suis mieux porté. Je suis même très-gai. Ah! ah! Comment va notre ami d'en haut?

— Beaucoup mieux.

— J'en suis ravi; mille remercîments. Un parfait gentleman! honnête, libéral, généreux, ne donnant aucun embarras; un admirable locataire. Ah! ah! M. Garland se porte bien, j'espère, Kit? Et mon ami le poney, mon ami intime, vous savez? Ah! ah!»

Kit donna des nouvelles satisfaisantes de tout le petit monde d'Abel-Cottage. M. Brass, qui semblait distrait et impatient, se plaça sur son tabouret, et invita Kit à s'approcher en le prenant par la boutonnière.

«J'ai pensé, Kit, dit le procureur, que je pourrais faire gagner à votre mère quelques petits émoluments. Vous avez votre mère, je crois? Si j'ai bonne mémoire, vous m'avez raconté que…

— Oh! oui, monsieur, oui, certainement.

— Une veuve, n'est-ce pas? une veuve laborieuse?

— La femme la plus dure à la besogne et la meilleure mère qui ait jamais existé, monsieur.

— Ah! s'écria Brass, c'est touchant, très-touchant. Une pauvre veuve luttant pour tenir ses orphelins dans un état décent et confortable. C'est un délicieux tableau de vertu humaine. Déposez votre chapeau, Kit.

— Merci, monsieur, il faut que je m'en aille tout de suite.

— Posez-le toujours, pendant que vous êtes là, dit Brass, qui lui prit son chapeau des mains et mit quelque désordre dans les papiers en lui cherchant une place sur le pupitre. Je pensais, Kit, que très-souvent nous avons à louer des maisons pour les personnes de notre clientèle, etc. Or, vous savez que nous sommes obligés de mettre du monde dans ces maisons pour les surveiller, et malheureusement ce sont trop souvent des gens à qui nous ne pouvons nous fier. Qui nous empêcherait d'avoir une personne en qui nous pussions avoir une confiance absolue, en même temps que nous nous donnerions la douceur de faire une bonne action? Je m'explique: qui nous empêcherait d'employer cette digne femme, votre mère, tantôt à une besogne, tantôt à une autre? Elle aurait le logement, et un bon logement, à peu près toute l'année, sans impositions, en outre une allocation hebdomadaire; tout cela donnerait à votre famille bien des avantages dont elle ne saurait jouir dans sa condition présente. Qu'est-ce que vous en pensez? Y voyez-vous quelque objection? Je n'ai pas en cela d'autre désir que de vous rendre service, Kit; ainsi ne vous gênez pas, expliquez-vous librement.»

En parlant ainsi, Brass remua deux ou trois fois le chapeau qu'il glissa de nouveau parmi les papiers, avec l'air de chercher quelque chose.

«Quelle objection pourrais-je faire à une proposition aussi bienveillante que la vôtre, monsieur? répondit Kit d'un accent pénétré. Je ne sais vraiment, monsieur, comment vous remercier.

— Eh bien! alors,» dit Brass se tournant tout à coup vers lui et approchant son visage de celui de Kit, avec un sourire si repoussant que le jeune homme, même dans toute la plénitude de sa reconnaissance, recula presque effrayé, «eh! bien, alors c'est fait

Kit le regarda d'un air de trouble.

«C'est fait, dis-je, reprit Sampson se frottant les mains et reprenant ses manières doucereuses. Ah! ah! vous verrez, Kit, vous verrez. Mais, bon Dieu! que M. Richard tarde à revenir! Quel ennuyeux flâneur!… Voulez-vous bien veiller sur l'étude une minute, le temps seulement de monter là-haut? une minute seulement. Je ne vous tiendrai pas un instant de plus, Kit.»

En même temps, M. Brass s'élança hors de l'étude où il revint presque aussitôt. M. Swiveller rentra; et comme Kit sortait en toute hâte de la chambre pour regagner le temps perdu, miss Brass elle-même le rencontra au seuil de la porte.

«Oh! dit ironiquement Sally, qui en entrant le suivit de l'oeil, voici votre favori qui s'en va, Sammy!

— Oui, il s'en va, répondit Brass. Mon favori, tant que vous voudrez. Un honnête garçon, monsieur Richard, un digne jeune homme.

— Hem! fit miss Brass avec une petite toux provoquante.

— Je vous dis, drôlesse, s'écria Sampson avec colère, que je donnerais ma vie en gage de sa probité. Est-ce que ça ne finira pas? Serai-je toujours harcelé, obsédé par vos honteux soupçons? N'avez-vous aucun respect pour le vrai mérite, méchant garnement que vous êtes? Tenez, si vous voulez que je vous le dise, je suspecterais plutôt votre honnêteté que la sienne!»

Miss Sally tira sa tabatière d'étain et huma longuement et lentement une prise de tabac, tout en attachant sur son frère un regard fixe et ferme.

«Elle me rendra fou de rage, monsieur Richard, dit Brass; elle m'exaspère au delà de toute mesure. Je suis enflammé, je suis outré, monsieur. Ce ne sont pas là les manières, ce n'est pas là la tenue d'un homme qui est dans les affaires; mais elle me met hors de moi!

— Pourquoi ne le laissez-vous pas tranquille? dit Richard à miss
Sally.

— Parce que c'est plus fort qu'elle, monsieur, répliqua Sampson; parce que c'est un besoin de sa nature que de m'irriter et de me vexer; je crois que sans cela elle tomberait malade. Mais n'importe, n'importe; j'ai fait ce que je voulais. J'ai montré ma confiance en ce jeune homme. Aujourd'hui encore, il a gardé l'étude. Ah! ah!… Fi! vilaine vipère!»

La belle vierge huma une nouvelle prise de tabac et mit dans sa poche sa boite d'étain, tout en continuant de contempler son frère avec un sang-froid parfait.

«Aujourd'hui encore il vient de garder l'étude, répéta Brass d'un ton triomphant; je lui ai donné cette nouvelle preuve de ma confiance, et je ne m'en tiendrai pas là. Eh bien! où donc est le?…

— Qu'avez-vous perdu? demanda M. Swiveller.

— O ciel!…, s'écria Brass, tâtant toutes ses poches l'une après l'autre, regardant dans le pupitre, dessus, dessous, et bouleversant d'une main fébrile les papiers voisins; le billet, monsieur Richard! le billet de banque de cinq livres, qu'est-il devenu? Je l'avais laissé ici… Dieu me pardonne!

— Allons!… s'écria à son tour miss Sally, tressaillant, frappant ses mains et semant les papiers sur le plancher. Disparu!… Qui est-ce qui avait raison?… Qui est-ce qui l'a pris?… Ce n'est pas pour les cinq livres!… Qu'est-ce que c'est que cela, cinq livres?… Mais ce garçon est honnête, vous savez, très-honnête. Ce serait une indignité de le soupçonner. Ne courez pas après lui. Non, non, pour rien au monde!…

— Sur ma parole, monsieur Richard, répliqua le procureur, qui n'avait cessé de fouiller ses poches avec tous les signes de la plus vive agitation, je crains que ce ne soit une vilaine affaire. Certainement le billet de banque a disparu, monsieur; que faut-il faire?

— Ne courez pas après lui, dit miss Sally, se bourrant de plus en plus le nez de tabac. Non, non, gardez-vous-en bien. Laissez-lui le temps de se débarrasser du billet. Ce serait trop cruel de le surprendre en flagrant délit!»

M. Swiveller et Sampson Brass se regardèrent mutuellement après avoir regardé miss Brass; l'un et l'autre étaient bouleversés. Soudain, par une même impulsion, ils saisirent leurs chapeaux et s'élancèrent dans la rue dont ils prirent le milieu, renversant tout sur leur passage, comme s'ils couraient pour échapper à la mort.

Or, justement Kit avait couru aussi, bien qu'un peu moins vite, et comme il était parti depuis quelques minutes, il avait sur eux une assez grande avance. Cependant, comme ils connaissaient bien son itinéraire, du train dont ils allaient, ils l'eurent bientôt rattrapé, au moment où, il venait de reprendre haleine pour recommencer à courir.

«Arrêtez!… cria Sampson lui posant une main sur l'épaule, tandis que M. Swiveller le happait de l'autre côté. Pas si vite, monsieur. Vous êtes donc bien pressé?

— Oui, je le suis, dit Kit les regardant tous deux avec une vive surprise.

— Il… il…, m'est pénible de tous soupçonner, dit Sampson d'une voix haletante; mais un objet de quelque valeur vient de disparaître de l'étude. J'espère que vous ne savez pas ce que c'est.

— Savoir quoi! bon Dieu, monsieur Brass! s'écria Kit tremblant de la tête aux pieds. Vous ne supposez pas…

— Non, non, dit vivement Brass. Je ne suppose rien. Ce n'est pas moi qui vous accuse. Vous allez me suivre tranquillement chez moi, j'espère?

— Volontiers. Pourquoi pas?

—- Certainement! dit Brass. Pourquoi pas? J'ai bien peur que la chose ne finisse pas par un «pourquoi pas.» Si vous saviez quels assauts j'ai eus à supporter ce matin pour vous défendre, Christophe, vous en seriez peiné.

— Et moi, je suis sûr que vous regretterez, monsieur, de m'avoir soupçonné. Allons, revenons vite chez vous.

— Oui, oui! s'écria Brass. Le plus tôt sera le mieux. Monsieur Richard, ayez la bonté de prendre ce bras; moi, je vais prendre celui-ci. Il n'est pas facile de marcher trois de front; mais dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est indispensable; il n'y a pas d'autre moyen.»

Kit passa du blanc au rouge et du rouge au blanc lorsqu'ils s'assurèrent ainsi de sa personne, et un moment il parut disposé à résister. Mais, faisant un prompt retour sur lui-même, et songeant que s'il engageait une lutte, il pourrait être traîné par le collet à travers les rues, il se borna à répéter d'un accent plein de sincérité et avec des larmes dans les yeux, qu'ils auraient bien du regret de ce qu'ils faisaient là, et se laissa emmener. Tandis qu'ils reprenaient le chemin de l'étude, M. Swiveller, à qui ses fonctions présentes répugnaient extrêmement, saisit un instant propice pour souffler à l'oreille de Kit que, s'il consentait à avouer sa faute, fût-ce par un simple mouvement de tête, et qu'il lui promit de ne plus recommencer à l'avenir, il l'autorisait à donner un croc-en-jambe à Sampson Brass pour se sauver; mais Kit ayant repoussé cette offre avec indignation, il ne resta plus d'autre parti à Swiveller que de le tenir ferme jusqu'à ce qu'ils eussent atteint Bevis-Marks, où on le mit en présence de la charmante Sarah, qui prit aussitôt la précaution de fermer la porte à clef.

«Maintenant, dit Brass, vous savez, Christophe, l'innocence ne saurait mieux ressortir que d'un examen minutieux qui satisfasse pleinement toutes les parties. En conséquence, si vous voulez bien permettre qu'on vous fouille, ce sera pour tout le monde un grand soulagement.»

Il accompagna ces paroles d'une démonstration qui indiquait le genre d'enquête à pratiquer, autrement dit, il retourna la coiffe de son chapeau.

«Fouillez-moi, dit fièrement Kit en croisant ses bras. Mais songez-y bien, monsieur, vous en aurez du regret jusqu'à la fin de vos jours.

— C'est assurément une circonstance très-pénible, dit Brass avec un soupir, comme il plongeait sa main dans une des poches de Kit et en retirait une collection variée de menus objets, c'est une circonstance très-pénible. Il n'y a rien là dedans, monsieur Richard; parfait, parfait. Rien non plus ici, monsieur Rien dans la veste, monsieur Richard; rien dans les basques de l'habit. Vraiment j'en suis ravi.»

Richard Swiveller, tenant à la main le chapeau de Kit, suivait l'opération avec le plus vif intérêt, et dissimulait du mieux possible un léger sourire, tandis que Brass, fermant un oeil, sondait avec l'autre l'intérieur d'une des manches du pauvre jeune homme comme il eût regardé dans un télescope. Soudain Sampson, se retournant vivement vers son clerc, lui ordonna de fouiller le chapeau.

«Il y a un mouchoir, dit Richard.

— Nul mal à cela, monsieur, répondit Brass appliquant son oeil à l'autre manche et parlant du ton d'un homme qui aperçoit devant lui une perspective illimitée. Un mouchoir, c'est très-innocent. Quoique pourtant la Faculté ne considère point, je pense, monsieur Richard, l'habitude de porter un mouchoir dans un chapeau comme très-favorable à la santé. J'ai entendu dire que cela tient la tête trop chaude. Mais à tout autre point de vue, l'examen est satisfaisant, très-satisfaisant.»

Une triple exclamation jetée à la fois par Richard Swiveller, miss Sally et Kit lui-même, arrêta net le procureur. Sampson tourna la tête et vit Richard le billet de banque à la main.

«Dans le chapeau?… s'écria Brass avec une sorte de glapissement.

— Sous le mouchoir, et caché dans la doublure,» dit Richard, frappé d'horreur à cette découverte.

M. Brass regarda successivement Richard, miss Sally, les murs, le plafond et le plancher, tout enfin, excepté Kit qui était demeuré stupéfié et incapable de faire un mouvement.

«Et voilà, s'écria Brass enjoignant ses mains, voilà donc ce que c'est que ce monde qui tourne sur son axe, soumis aux influences de la lune et aux révolutions qui s'opèrent autour des corps célestes et ainsi de suite!… Voilà donc la nature humaine!… O nature, nature!… Voilà le malheureux que je voulais faire profiter des ressources de ma petite industrie, et pour qui, même en ce moment encore, j'éprouve une compassion telle, que je le laisserais volontiers partir!… Mais, ajouta M. Brass d'un accent plus ferme, avant tout je suis homme de loi, et par conséquent mon devoir est de donner l'exemple en mettant à exécution les lois de mon heureuse patrie. Pardonnez-moi, ma chère Sally, et tenez-le ferme de l'autre côté. Monsieur Richard, ayez la bonté de courir chercher un constable. Le temps de la faiblesse est passé, monsieur; la force morale est revenue. Un constable, monsieur, s'il vous plaît!»

CHAPITRE XXIII.

Kit était comme plongé dans un sommeil léthargique, les yeux tout grands ouverts et fixés sur le sol, sans prendre garde à la main tremblante de M. Brass qui le tenait par un des bouts de sa cravate, ni à la serre beaucoup plus solide de miss Sally qui en avait étreint l'autre bout; cependant les précautions de la vieille fille n'étaient pas pour lui sans inconvénient: car miss Sally, cette femme enchanteresse, outre qu'elle lui enfonçait de temps en temps les phalanges de ses doigts dans la gorge un peu plus qu'il ne fallait, avait dès le premier moment appréhendé si fortement ce malheureux, que même dans le désordre et l'égarement de ses pensées, il ne pouvait s'empêcher de se sentir suffoqué. Il resta dans cette posture, entre le frère et la soeur, passif et n'opposant aucune résistance, jusqu'au moment où M. Swiveller revint suivi d'un constable.

Ce fonctionnaire était sans doute familiarisé avec des scènes de cette nature; les vols qui chaque jour défilaient sous ses yeux, depuis le minime larcin jusqu'à l'effraction dans les maisons habitées, ou les aventures de grand chemin, n'étaient pour lui qu'une affaire comme une autre; il ne voyait dans les individus coupables de ces méfaits qu'autant de pratiques qui venaient se faire servir au magasin de loi criminelle en gros et en détail dont il tenait le comptoir; aussi reçut-il de M. Brass le rapport de ce qui s'était passé à peu près avec autant d'intérêt et de surprise qu'en pourrait montrer un entrepreneur de pompes funèbres, s'il lui fallait écouter dans les plus minutieux détails le récit de la dernière maladie du mort auquel il vient rendre par profession les devoirs suprêmes. Ce fut donc avec une parfaite indifférence qu'il arrêta Kit.

«Nous ferons bien, dit ce ministre subalterne de la police, de le conduire au bureau du magistrat, tandis que celui-ci y est encore. Je vous prierai, monsieur Brass, de venir avec nous, ainsi que…»

Il regarda miss Sally d'un air d'hésitation et de doute, comme s'il ne savait comment qualifier une personne qui pouvait être prise aussi raisonnablement pour un griffon ou tout autre monstre mythologique.

«Madame, hein? dit Sampson.

— Ah! oui… madame, répliqua le constable. Le jeune homme qui a découvert le billet est nécessaire également.

— Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d'une voix dolente Quelle triste nécessité!… Mais l'autel de la patrie, monsieur…

— Vous prendrez un fiacre, je suppose? interrompit le constable saisissant avec peu de précaution par le bras, au-dessus du coude, Kit que ses gardiens avaient relâché. Veuillez en envoyer chercher un.

— Mais permettez-moi de dire un mot, s'écria Kit levant ses yeux et regardant autour de lui d'un air de supplication. Un mot seulement! Je suis aussi innocent que pas un de vous. Sur mon âme, je ne suis pas coupable. Moi, un voleur! Ah! monsieur Brass, vous ne le croyez pas, j'en suis sûr. C'est bien mal de votre part.

— Je vous donne ma parole, constable…» dit Brass.

Mais ici le constable l'interrompit, en vertu de ce principe constitutionnel: «Les paroles volent,» faisant observer que les paroles ne sont que de la bouillie pour les chats, mais que les serments en justice sont la nourriture des hommes forts.

«Parfaitement juste, constable, dit Brass toujours sur le même ton dolent; c'est d'une exactitude rigoureuse. Constable, je fais devant vous le serment qu'il y a quelques minutes à peine, avant d'avoir fait cette fatale découverte, j'avais encore tant d'estime pour ce jeune homme, que je lui eusse confié… Un fiacre, monsieur Richard! Vous tardez bien, monsieur!…

— Vous ne trouverez personne, s'écria Kit, pour peu qu'il me connaisse, qui n'ait confiance en moi. Qu'on demande à qui que ce soit si jamais l'on a douté de ma probité, si jamais j'ai fait tort d'un farthing à personne. Autrefois, quand j'étais pauvre, quand j'avais faim, ai-je jamais été pris en faute, et peut-on supposer que je commencerais à l'être aujourd'hui?… Oh! réfléchissez à ce que vous faites. Comment, avec cette affreuse accusation qui pèse sur moi, oserais-je jamais revoir les meilleurs amis qu'il y ait au monde?»

M. Brass répondit que le prisonnier aurait bien fait de penser à tout cela plus tôt; et il était en train de lui adresser d'autres observations d'une nature aussi peu consolante, quand on entendit le locataire demander, du haut de l'escalier, ce qu'il y avait et pourquoi tout ce tapage et ce bruit de pas qui remplissaient la maison.

Involontairement, Kit fit un mouvement pour s'élancer vers la porte, dans son désir de répondre lui-même; mais il fut vivement retenu par le constable, et il eut la douleur de voir M. Sampson Brass sortir seul pour aller raconter les faits à sa manière.

Quand M. Brass fut de retour, il dit, au sujet du gentleman:

«Il est comme nous tous: il ne voulait pas y croire. Que ne puis- je moi-même mettre en doute le témoignage de mes sens! Mais malheureusement ce témoignage est irréfragable. Mes yeux n'ont pas besoin de subir un débat contradictoire, et, en disant cela avec véhémence, il clignotait et frottait ses yeux, ils sont bien obligés de s'en tenir à leur impression première. Allons, Sarah! j'entends le fiacre qui roule dans Bevis-Marks; mettez votre chapeau; nous partirons immédiatement. Triste commission! Il me semble que je vais à l'enterrement.

— Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi une faveur. Conduisez-moi d'abord chez M. Witherden.»

Sampson secoua la tête d'un air d'irrésolution.

«Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon maître y est. Au nom du ciel, conduisez-moi là d'abord.

— En vérité, je ne sais pas… balbutia le procureur; qui peut- être avait ses raisons secrètes pour désirer de se présenter sous le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien de temps avons-nous?»

Le constable, qui, durant toute cette scène, avait mâchonné une paille avec la plus grande philosophie, répondit que, si l'on partait tout de suite, on aurait bien le temps; mais que, si l'on s'amusait à lanterner, il faudrait aller tout droit à Mansion- House; et finalement, il déclara que ça lui était bien égal, qu'on en ferait ce qu'on voudrait.

M. Richard Swiveller, que le fiacre avait amené, était resté incrusté dans, le meilleur coin sur la banquette de derrière. M. Brass invita le constable à faire avancer le prisonnier, et se déclara prêt à partir. En conséquence, le constable, tenant toujours Kit de la même manière et le poussant un peu devant lui, à la distance réglementaire d'environ trois quarts de bras, le fit monter dans la voiture où il le suivit. Miss Sally grimpa ensuite. La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le siège et fit partir le cocher.

Encore étourdi complètement par le changement soudain et terrible qui s'était opéré dans son sort, Kit était assis tristement, promenant son regard à travers la glace de la portière. Il appelait de tous ses voeux l'apparition dans la rue de quelque phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avec raison qu'il faisait un rêve. Hélas! tous les objets qu'il apercevait n'étaient que trop réels et trop connus; c'était la même succession de détours de rue, c'étaient les mêmes maisons, les mêmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns près des autres, dans diverses directions; le même mouvement de charrettes et de voitures sur la chaussée; les mêmes étalages bien connus à la porte des boutiques: une régularité dans le bruit et le tumulte, telle que jamais rêve n'en a possédé. Toute fantastique qu'elle semblait être, la situation n'en était donc pas moins réelle. Kit était arrêté sous une accusation de vol; le billet de banque avait été trouvé sur lui, bien qu'il fût innocent en pensée comme en action, et on l'emmenait prisonnier!

Absorbé par ces cruelles idées, songeant dans l'affliction de son coeur à sa mère et au petit Jacob, se disant que la conscience même de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermeté en face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable; perdant de plus en plus l'espérance et le courage à mesure qu'on approchait de la maison du notaire, le pauvre Kit continuait de regarder fixement sans rien voir à travers la glace, quand tout à coup, comme si le nain avait été évoqué par une conjuration magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.

Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face!

Quilp était à la fenêtre d'une taverne d'où il promenait ses regards dans la rue; et il se penchait si fort en avant, les coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la tête posée entre ses deux mains, que cette attitude, ainsi que ses efforts pour comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître tout bouffi, tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que de coutume. En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatement arrêter la voiture juste en face de l'endroit où était le nain. Celui-ci ôta son chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse et grotesque politesse.

— Ohé! cria-t-il. Où allez-vous ainsi, Brass? Où allez-vous?
Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally! Et Richard? Aimable
Richard! Et Kit? Honnête Kit!

— Il est tout à fait jovial!… dit Brass au cocher. Ah! monsieur, une triste affaire!… Ne croyez jamais à la probité, monsieur.

— Pourquoi pas? répliqua le nain. Pourquoi pas, coquin de procureur?

— Un billet de banque se perd dans notre étude, monsieur, dit Brass en secouant la tête, et il se retrouve dans son chapeau. Je l'avais laissé seul un moment auparavant. Pas moyen de se faire illusion, monsieur. Une kyrielle de preuves. Rien n'y manque.

— Eh! quoi, s'écria le nain, avançant son corps à moitié hors de la fenêtre, Kit un voleur! Kit un voleur! Ah! ah! ah! Eh bien, c'est le voleur le plus laid qu'on puisse montrer pour un penny. Ohé, Kit! Ah! ah! ah! Comment? vous avez fait arrêter ce pauvre Kit avant qu'il ait eu seulement le temps de me rosser. Est-ce malheureux! Ohé, Kit!»

Et en même temps, il fit entendre une explosion de rire qui fit trembler le cocher sur son siège, montrant du doigt la perche d'un teinturier voisin, d'où pendaient diverses étoffes, qui figuraient, par analogie, un homme accroché au gibet.

«Ah! voilà comme ça finit, Kit?… cria-t-il en se frottant rudement les mains. Ah! ah! ah! Quel chagrin pour le petit Jacob et pour son aimable mère!… Brass, envoyez-lui le ministre du Petit-Béthel, pour qu'il l'assiste et le console. Holà, Kit, holà! En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour, Kit; bonne chance; bon courage; toutes mes amitiés aux Garland, à la bonne chère dame et au gentleman. Dites-leur, je vous prie, que j'ai demandé de leurs nouvelles. Bien des voeux pour eux, pour vous, pour tout le monde, Kit, pour tout le monde!»

Ces voeux et ces adieux coulaient comme un torrent, et le flot en durait encore lorsque la voiture fut hors de vue. Bien sûr enfin de ne plus apercevoir le fiacre, Quilp releva la tête et se roula sur le parquet dans un accès de joie furibonde.

On arriva chez le notaire, ce qui ne fut pas long, car on avait rencontré le nain dans une rue voisine, à très-peu de distance de la maison de M. Witherden. Brass descendit; et ouvrant d'un air triste la portière du fiacre, il invita sa soeur à l'accompagner dans l'étude, pour préparer les excellentes personnes qui se trouvaient dans la maison à la fâcheuse nouvelle qu'on leur apportait. Il requit également l'assistance de M. Swiveller. Tous trois entrèrent dans l'étude, M. Sampson donnant le bras à sa soeur, et M. Swiveller seul, derrière eux.

Le notaire était assis devant le feu, au fond de l'étude; il causait avec M. Abel et M. Garland; M. Chukster, assis à son pupitre, attrapait comme il pouvait à la volée quelques lambeaux de leur conversation. Tout en tournant le bouton, M. Brass observa, à travers le vitrage de la porte, cette disposition locale; et voyant que le notaire l'avait reconnu, il commença à secouer la tête et à soupirer profondément, tout le long de la cloison qui les séparait encore.

«Monsieur, dit Sampson, retirant son chapeau et portant à ses lèvres les deux premiers doigts du gant de castor de sa main droite, je me nomme Brass, Brass de Bevis-Marks, monsieur. J'ai eu l'honneur et le plaisir, monsieur, de soutenir contre vous quelques petites affaires testamentaires. Comment va votre santé, monsieur?

— Mon clerc est là pour s'entendre avec vous, monsieur Brass, sur l'affaire qui vous amène, dit le notaire, l'éloignant par un geste.

— Je vous remercie, monsieur, je vous remercie certainement. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter ma soeur; presque un de nos collègues, monsieur, malgré la faiblesse de son sexe; une femme qui m'est précieuse, monsieur, dans mes travaux. Monsieur Richard, ayez la bonté d'approcher, s'il vous plaît. Non réellement, dit Brass, faisant quelques pas entre le notaire et son cabinet, vers lequel celui-ci avait commencé à battre en retraite, et parlant du ton d'un homme offensé, réellement, monsieur, avec votre permission je requiers de vous personnellement un mot ou deux d'entretien.

— Monsieur Brass, répondit avec vivacité le notaire, je suis occupé. Vous voyez bien que je suis occupé avec monsieur. Si vous voulez communiquer votre affaire à M. Chukster que voici là-bas, vous pouvez compter de sa part sur toute l'attention qu'elle mérite.

— Messieurs, dit Brass, portant sa main droite le long de son gilet et regardant avec un sourire affable les deux Garland père et fils, messieurs, j'en appelle à vous; veuillez considérer que je m'adresse à vous. J'appartiens à la justice. Je suis qualifié «gentleman» par acte du parlement. Mon titre, je le maintiens en vertu d'une patente annuelle de douze livres sterling pour mon diplôme. Je ne suis pas de vos musiciens, de vos acteurs, de vos faiseurs de livres, de vos peintres, tous gens qui prennent un état sans garantie du gouvernement. Je ne suis pas de vos bohémiens ou vagabonds. Quiconque m'intente une poursuite, est obligé de m'appeler gentleman; sinon, son action est nulle et de nul effet. Eh bien! je vous le demande, est-ce comme ça qu'on doit me recevoir? En effet, messieurs…

— Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez la bonté d'exposer votre affaire, monsieur Brass.

— M'y voici, monsieur. Ah! monsieur Witherden! vous êtes loin de vous douter de… Mais je ne me laisserai pas aller aux digressions. Je pense que le nom d'un de ces messieurs est Garland.

— De tous deux, dit le notaire.

— Vraiment!… dit Brass avec le salut le plus humble. J'eusse dû le penser, d'après la ressemblance qui est prodigieuse. Enchanté d'avoir l'honneur d'être présenté à deux gentlemen de leur distinction, quoique la circonstance qui me vaut cette faveur soit bien pénible. Un de vous, messieurs, a un domestique appelé Kit?

— Tous deux, répondit le notaire.

— Deux Kit!… dit Brass en souriant. Bon Dieu!

— Un Kit, monsieur, répliqua M. Witherden avec impatience; un Kit qui est au service de ces deux messieurs. Eh bien, qu'y a-t-il?

— Ce qu'il y a, monsieur!… répondit Brass en baissant la voix de manière à faire impression sur l'auditoire. Ce jeune homme, monsieur, en qui j'avais une confiance entière et sans limites; que j'avais toujours traité comme s'il était mon égal; ce jeune homme a ce matin commis un vol dans mon étude, et il a été saisi en flagrant délit.

— C'est quelque fausseté! s'écria le notaire.

— Ce n'est pas possible, dit M. Abel.

— Je n'en crois pas un mot,» dit le vieux gentleman.

M. Brass promena sur eux un regard calme et répondit avec le même sang-froid:

«Monsieur Witherden, vos paroles sont de celles qu'on peut actionner; et si j'étais un homme de bas étage, qui ne pût supporter bravement la calomnie, je vous poursuivrais en dommages. Mais dans ma position, je me borne à mépriser de pareilles expressions. Je respecte la chaleureuse indignation de l'autre gentleman, et je regrette sincèrement d'être le messager d'aussi mauvaises nouvelles. Je ne me fusse certainement pas exposé à une commission si pénible, n'était que le jeune homme a demandé d'être conduit ici d'abord et que j'ai cédé à ses prières. Monsieur Chukster, voulez-vous avoir la bonté de frapper à la fenêtre pour avertir le constable qui attend dans le fiacre?»

À ces mots, les trois gentlemen s'entre-regardèrent avec consternation. M. Chukster, exécutant la prière qui lui était adressée et quittant son tabouret avec l'ardeur d'un prophète qui voit l'accomplissement de ses prédictions à jour fixe, tint la porte ouverte pour laisser entrer le malheureux prisonnier.

Quelle scène lorsque le pauvre Kit entra! Jetant les accents à la fois éloquents et rudes que lui dictait la vérité, il appela le ciel en témoignage de son innocence, et déclara devant Dieu qu'il ne savait pas comment le billet avait pu être trouvé sur lui! Quelle confusion de langues, avant que tous les détails fussent relatés et les preuves énoncées! Quel morne silence quand tout eut été dit, et quels regards de doute et de surprise furent échangés par les trois amis!

«N'est-il pas possible, dit M. Witherden après une longue pause, que ce billet soit tombé accidentellement dans le chapeau, par exemple, quand on a écarté les papiers qui se trouvaient sur le pupitre?»

Mais on lui fit comprendre clairement que c'était impossible. M. Swiveller, bien qu'il ne voulût pas être un témoin à charge, ne put s'empêcher de démontrer, d'après la place qu'occupait le billet dans le chapeau, qu'on devait l'y avoir caché tout exprès.

«Je suis désolé, dit Brass, affreusement désolé. Lorsqu'il sera mis en jugement, je m'estimerai heureux de le recommander à l'indulgence du tribunal en raison de ses bons antécédents. J'avais déjà perdu de l'argent, mais il ne s'ensuit pas positivement que ce soit ce garçon qui l'ait pris. La présomption est contre lui, elle est très-forte; mais, après tout, nous sommes des chrétiens.

— Je suppose, dit le constable en promenant son regard en demi- cercle, que personne ne peut fournir de témoignage sur tout l'argent dont il a pu disposer dans ces derniers temps. En savez- vous quelque chose, monsieur?»

M. Garland, à qui la question avait été posée, répondit: «Il avait de l'argent de temps en temps. Mais l'argent dont vous parlez lui était donné, m'a-t-il dit, par M. Brass lui-même.

— Oui certainement, s'écria vivement Kit. Ne pouvez-vous pas me justifier en cela, monsieur?

— Hein? murmura Brass, dont les yeux se portèrent de visage en visage avec une expression d'étonnement stupide.

— Vous savez, cet argent, ces petits écus que vous me donniez de la part du locataire.

— O ciel! s'écria Brass en secouant la tête et en fronçant les sourcils, vilaine affaire! vilaine affaire!

— Eh! quoi, ne lui avez-vous pas donné de l'argent, de la part de quelqu'un, monsieur? demanda M. Garland avec la plus grande anxiété.

Moi? je lui ai donné de l'argent, monsieur! répondit Sampson. Oh! par exemple, c'est trop d'effronterie. Constable, mon cher ami, nous ferons mieux de partir.

— Comment!… dit Kit d'une voix déchirante, ose-t-il nier qu'il m'ait donné cet argent?… Demandez-le-lui, je vous en supplie. Demandez-lui de déclarer, oui ou non, si ce n'est pas vrai.

— Est-ce vrai, monsieur? dit le notaire.

— Messieurs, répondit Brass de l'accent le plus grave, je vous déclare qu'il ne fera que gâter encore son affaire par un pareil détour. Si réellement il vous inspire de l'intérêt, donnez-lui plutôt le conseil de changer de tactique. Vous me demandez si c'est vrai, monsieur? Certainement non, ce n'est pas vrai.

— Messieurs, s'écria Kit, éclairé tout à coup par un rayon de lumière, mon maître, monsieur Abel, monsieur Witherden, vous tous, je vous ai dit la vérité!… Comment ai-je pu m'attirer sa haine, je l'ignore; mais tout ceci n'est qu'un complot tramé pour ma ruine. Soyez-en sûrs, messieurs, c'est un complot; et quoi qu'il arrive, jusqu'à mon dernier soupir je dirai que c'est lui, lui- même, qui a mis le billet dans mon chapeau. Regardez-le, messieurs. Voyez comme il change de couleur. Lequel de nous deux a l'air d'être le coupable, de lui ou de moi?

— Vous l'entendez, messieurs, dit Brass en souriant, vous l'entendez. Maintenant, n'êtes-vous pas frappés de l'idée que cette affaire prend une sombre tournure? Est-ce un acte de haute trahison ou bien un simple délit ordinaire? Peut-être, messieurs, s'il n'avait pas dit cela en votre présence et si je vous l'avais rapporté, vous n'eussiez pas voulu le croire, mais vous voyez.»

Grâce à ces observations pacifiques et railleuses, M. Brass avait réussi à dissiper la répugnance invincible qu'inspirait son caractère. Mais la vertueuse Sarah, obéissant à l'impulsion de sentiments plus violents, et peut-être aussi plus jalouse de l'honneur de la famille, s'élança d'auprès de son frère sans que rien eût pu faire soupçonner son dessein, et se rua furieuse sur le prisonnier. Le visage de Kit se fût probablement trouvé mal de cette attaque, si le constable, devinant les projets de miss Sally, n'eût poussé Kit de côté dans ce moment critique. Ce fut M. Chukster qui paya pour lui: car ce gentleman, se trouvant juste auprès de l'objet du ressentiment de miss Brass, et la rage étant aveugle comme l'amour et la fortune, il fut appréhendé au corps par la belle guerrière; son faux-col fut arraché jusqu'en ses fondements et sa chevelure mise dans le plus grand désordre avant que les efforts réunis des assistants fussent parvenus à faire comprendre à miss Sally son erreur.

Le constable, averti par cette attaque désespérée et pensant probablement qu'il serait mieux dans les vues de la justice que le prisonnier fût conduit sain et sauf devant le magistrat avant d'être mis en pièces, emmena Kit sans plus de façons vers le fiacre. Là, il insista pour que miss Brass montât en lapin auprès du cocher. Ce ne fut pas sans une violente discussion que cette charmante créature voulut bien obtempérer à cette proposition. Pourtant elle finit par prendre sur le siège la place occupée précédemment par son frère Sampson, qui après quelque résistance se mit sur la banquette à la place de Sarah. Ces arrangements une fois terminés, prisonnier, constable et témoins se rendirent en toute hâte chez le magistrat, suivis par le notaire et ses deux amis dans une autre voiture. M. Chukster seul fut laissé en arrière, à sa grande indignation: car il considérait comme si matériellement concluantes, et comme des indices si frappants du caractère hypocrite et astucieux de Kit, les preuves qu'il eût pu fournir sur la manière dont ce jeune homme était revenu pour achever de gagner son schelling, qu'il ne pouvait voir dans la suppression forcée de son témoignage qu'un compromis véritable avec le crime.

À la salle de justice, ils trouvèrent le locataire qui s'y était rendu directement et les attendait dans une impatience indicible. Mais cinquante locataires ensemble n'eussent pu prêter assistance au pauvre Kit. Au bout d'une demi-heure, il était renvoyé aux prochaines assises. Tandis qu'il était conduit en prison, un charitable agent de la justice l'avertit de ne point se laisser abattre, car la session devait s'ouvrir bientôt; sa petite affaire y serait, selon toute vraisemblance, jugée très-promptement, et en moins d'une quinzaine il pourrait être confortablement embarqué pour se voir transporter à Botany-Bay.

CHAPITRE XXIV.

Les moralistes et les philosophes diront tout ce qu'ils voudront, il est permis de se demander si un coupable eût éprouvé la moitié au moins de l'angoisse que Kit, malgré son innocence, ressentit cette première nuit. Le monde, rempli comme il l'est d'une foule énorme d'injustices, est un peu trop enclin à se décharger de toute responsabilité, grâce à cet axiome, que, si la victime de sa fausseté et de sa malice a la conscience nette, elle ne pourra manquer de se tirer d'affaire, et que, de manière ou d'autre, le bon droit triomphera à la fin; auquel cas ceux-là mêmes qui ont plongé le malheureux dans l'embarras, en sont quittes pour dire: «À coup sûr, nous ne nous y attendions pas, mais nous en sommes bien heureux.» Le monde, au contraire, devrait songer que, de toutes les iniquités sociales, l'injustice est pour une âme généreuse et élevée la plus insupportable, celle peut-être qui inflige le plus de tortures.; et qu'il n'en faut pas davantage pour avoir égaré plus d'une conscience, et brisé plus d'un noble coeur: car le sentiment de leur innocence ne pouvait qu'aggraver leur souffrance et leur en rendre le poids doublement douloureux.

Cependant il n'y avait rien ici à imputer aux erreurs du monde; Kit était innocent, mais son innocence même et l'idée que ses meilleurs amis ne l'en jugeaient pas moins coupable; que M. et mistress Garland le regarderaient comme un monstre d'ingratitude; que Barbe le confondrait avec tout ce qu'il y avait de plus méchant et de plus criminel; que le poney se croirait abandonné par son ami; que sa mère elle-même pourrait se laisser aller à la force des apparences qui s'élevaient contre lui et lui imputer sérieusement la faute qu'il semblait avoir commise; tout cela le plongea d'abord dans un accablement d'esprit inexprimable. Il était presque fou de chagrin, et il arpentait en tous sens la petite cellule dans laquelle on l'avait enfermé pour la nuit.

Même quand la violence de ces émotions premières se fut un peu apaisée; quand le prisonnier eut commencé à devenir plus calme, une angoisse nouvelle s'empara de son esprit, et celle-là était à peine moins cruelle que le reste. L'enfant, cette brillante étoile qui avait rayonné sur son humble existence; l'enfant, qui toujours se représentait à son souvenir comme un beau rêve; l'enfant qui avait fait, de la partie de sa vie la plus pauvre et la plus misérable, la plus heureuse et la meilleure; que penserait-elle si elle venait à apprendre cet événement!… Quand cette idée vint se présenter à son esprit, les murs de la prison semblèrent s'écrouler pour faire place à la vieille boutique d'autrefois, telle qu'elle était par les nuits d'hiver, avec le foyer, avec le souper sur la petite table, avec le chapeau, l'habit et la canne du vieillard, avec cette porte demi-close qui menait à la chambrette de l'enfant: tout revivait dans son souvenir, tout était à sa place. Nell y était, et lui aussi, tous deux riant de bon coeur comme ils avaient fait souvent; et après s'être égaré dans ces douces visions, Kit ne put aller plus loin; il se jeta sur sa misérable couchette pour s'abandonner à ses larmes.

Qu'elle fut longue cette nuit-là! longue à n'en plus finir! Cependant Kit s'endormit et rêva. Il se voyait toujours en liberté et cheminant tantôt avec une personne, tantôt avec une autre; mais une vague crainte d'être remis en prison traversait constamment ces rêves: ce n'était pas cette prison même qui s'offrait à son imagination, mais bien plutôt une idée lugubre, l'image sombre sinon d'un cachot, du moins de la tristesse et de la peine, l'image d'un événement accablant, image toujours présente, quoique toujours indéfinissable.

L'aube apparut enfin, et avec elle la réalité froide, noire, effrayante, la réalité en un mot. Mais Kit eut la consolation d'être laissé seul à lui-même. On lui permit de se promener, à une certaine heure, dans une petite cour pavée: le guichetier qui était venu lui ouvrir son cachot et lui montrer où il devait se laver, lui apprit qu'il y avait pour les visites faites aux prisonniers un espace de temps déterminé, et que, si quelqu'un de ses amis se présentait afin de le voir, on le ferait descendre au guichet. Après lui avoir donné ces informations ainsi qu'une écuelle d'étain contenant son déjeuner, le guichetier le verrouilla de nouveau; puis cet homme s'en alla bruyamment le long du couloir de pierre, ouvrant et fermant tour à tour un grand nombre d'autres portes et faisant retentir des échos sonores qui se prolongeaient et se répétaient dans l'étendue du bâtiment, comme si les échos mêmes étaient aussi sous les verrous sans pouvoir s'échapper de leurs prisons.

Le geôlier lui avait donné à entendre qu'il était, ainsi que plusieurs autres détenus, logé à part de la masse des prisonniers, parce qu'on ne le supposait pas complètement dépravé ni tout à fait incorrigible, et que jamais il n'avait encore occupé d'appartements dans ce palais. Kit se sentit reconnaissant de cette mesure d'indulgence: il s'assit et se mit à lire très- attentivement le catéchisme, bien qu'il le sût par coeur depuis sa plus tendre enfance, jusqu'au moment où il entendit la clef tourner dans la serrure et vit le geôlier entrer de nouveau.

«Allons, dit celui-ci, suivez-moi.

— Où, monsieur?» demanda Kit.

L'homme se borna à répondre brièvement: «Des visiteurs,» et prenant Kit par le bras juste comme le constable l'avait pris la veille, il le mena à travers des corridors tortueux et en ouvrant successivement plusieurs portes épaisses, jusqu'à un couloir où il le mit derrière un grillage; après quoi, il tourna les talons. Au delà de cette grille, à une distance de quatre ou cinq pieds environ, il y en avait une autre, exactement semblable à la première. Dans l'intervalle laissé entre les deux grilles était assis un guichetier qui lisait un journal; et au delà de l'autre grille, Kit aperçut, le coeur tout palpitant, sa mère avec le petit enfant dans les bras; la mère de Barbe avec son inséparable parapluie, et le pauvre petit Jacob regardant de son mieux, comme pour voir un oiseau en cage ou plutôt une bête féroce dans sa loge, s'imaginant qu'il ne se trouvait là des hommes que par pur accident; que pouvaient-ils avoir de commun avec des barreaux?

Mais voici que le petit Jacob vit son frère, et passa ses bras entre les grilles pour l'étreindre; puis, comprenant qu'il ne pouvait arriver jusqu'à lui, il posa la tête, de désespoir, contre le bras qu'il venait d'appuyer le long d'un barreau, et commença à se lamenter: là-dessus, la mère de Kit et la mère de Barbe, qui s'étaient contenues jusque-là, se mirent à leur tour à pleurer, à sangloter. Le pauvre Kit ne put s'empêcher de joindre ses larmes à leurs larmes; aucun d'eux n'était en état de prononcer un seul mot.

Pendant cet intervalle de tristesse muette, le guichetier lisait son journal avec un air jovial; sans doute il était tombé sur quelque article facétieux. Ayant détourné un instant les yeux de ce passage, comme s'il voulait savourer à son aise l'excellente plaisanterie qui le faisait rire aux larmes, il s'avisa pour la première fois qu'on pleurait auprès de lui.

«Mesdames, mesdames, dit-il en se retournant avec surprise, je vous engage à ne pas perdre le temps comme ça. Il vous est rationné, vous savez, et puis ne laissez pas cet enfant faire tant de bruit, c'est contre le règlement.

— Ah! monsieur, c'est moi qui suis sa malheureuse mère, dit avec des sanglots mistress Nubbles en saluant humblement; et cet enfant est son frère, monsieur, O mon Dieu! mon Dieu!

— Eh bien! dit le guichetier, étendant son journal sur ses genoux comme pour se mieux préparer à lire le haut de la colonne suivante, je ne peux rien faire à ça, vous savez. Il n'est pas le premier qui soit dans cette position. Il n'y a pas de quoi faire tant de tapage.»

Cela dit, il reprit sa lecture. Cet homme n'était naturellement ni dur ni cruel. Il en était venu seulement à considérer le vol comme une sorte de maladie, telle que la fièvre scarlatine ou l'érysipèle: les uns avaient attrapé ce mal, les autres ne l'attrapaient pas, au petit bonheur!

«O mon cher Kit! dit mistress Nubbles que la mère de Barbe avait charitablement débarrassée de son petit enfant; devais-je vous voir ici, mon pauvre fils!

— Vous ne pensez pas, j'espère, que je sois coupable de ce dont on m'accuse, ma chère mère? s'écria Kit, d'une voix animée.

— Moi le penser! s'écria la pauvre femme; moi, qui sais que jamais vous n'avez menti ni commis une mauvaise action depuis votre naissance! moi à qui jamais vous n'avez causé un moment de chagrin, si ce n'est de vous avoir servi de si maigres repas, que vous preniez encore avec tant de bonne humeur et de satisfaction, que je me consolais de ne pouvoir vous mieux traiter, en vous voyant si aimant et si raisonnable, bien que vous ne fussiez qu'un petit enfant!… Moi penser cela d'un fils qui, depuis qu'il est au monde, a été jusqu'à ce jour ma consolation et ne m'a jamais fait passer une nuit d'insomnie!… Moi penser cela de vous, Kit!…

— Alors, Dieu soit loué! dit le jeune homme saisissant les barreaux avec une vivacité qui les ébranla; je pourrai supporter cette épreuve, ma chère mère. Quoi qu'il arrive, une goutte de bonheur me restera dans le coeur en songeant que vous m'estimez toujours.»

À ces mots, la pauvre femme et la mère de Barbe se remirent à pleurer. Et le petit Jacob, dont pendant ce temps les impressions vagues s'étaient résumées dans cette idée unique et distincte que Kit ne pouvait pas se promener s'il le désirait, et que derrière ces barreaux il n'y avait ni oiseaux, ni lions, ni tigres, ni autres curiosités, mais bien un frère mis en cage, Jacob joignit à petit bruit ses larmes à celles qui coulaient autour de lui.

La mère de Kit, essuyant ses yeux sans pouvoir les sécher, la pauvre âme, prit à terre un petit panier, et, d'une voix humble, elle pria le guichetier de vouloir bien l'écouter une minute. Le guichetier, qui était dans un paroxysme de gaieté folle, lui fit signe de la main de le laisser encore un instant tranquille, et conserva sa main dans cette position, comme un commandement perpétuel de ne pas l'interrompre avant qu'il eût achevé la lecture de l'alinéa: puis il la suspendit quelques secondes, en montrant sur son visage un sourire qui voulait dire: «Farceur de journaliste, va! chien de farceur!!» puis il demanda à mistress Nubbles:

«Que désirez-vous?

— Je lui ai apporté quelque chose à manger, dit la bonne femme.
S'il vous plaît, monsieur, peut-il l'avoir?

— Oui, il peut l'avoir. Le règlement ne le défend pas. Donnez-moi votre paquet quand vous vous en irez; j'aurai soin qu'il lui soit remis.

— Non, mais s'il vous plaît, monsieur… Ne vous fâchez pas, monsieur, vous avez eu une mère… Si je pouvais le voir manger seulement un petit morceau, je partirais bien plus sûre qu'il est un peu moins malheureux.»

Et de nouveau coulèrent les pleurs de la mère de Kit, de la mère de Barbe et du petit Jacob. Quant au poupon, il criait et riait à coeur joie, s'imaginant sans doute que tout ce spectacle avait été monté et mis en scène pour son divertissement particulier.

Le guichetier parut trouver la requête étrange et tout à fait insolite; néanmoins il déposa son journal, et, venant du côté de mistress Nubbles, il prit le panier qu'elle lui présentait; après en avoir examiné le contenu, il le tendit à Kit, puis retourna à sa place.

On concevra aisément que le prisonnier n'eût pas grand appétit; mais il s'assit à terre et mangea du mieux qu'il put, tandis qu'à chaque bouchée qu'il portait à ses lèvres, sa mère pleurait et sanglotait de nouveau, bien que la satisfaction qu'elle éprouvait à cette vue adoucit un peu son chagrin.

Tout en se livrant à cette occupation, Kit fit avec anxiété quelques questions sur ses maîtres, et demanda s'ils avaient exprimé une opinion sur son compte; mais tout ce qu'il put apprendre, ce fut que M. Abel lui-même avait, la nuit précédente, porté à mistress Nubbles avec infiniment de bonté et de délicatesse la nouvelle de l'événement, sans laisser percer son opinion personnelle sur l'innocence ou la culpabilité du prisonnier. Kit était au moment de réunir tout son courage pour demander à la mère de Barbe des nouvelles de sa fille, quand le porte-clefs qui l'avait amené reparut, en même temps que le deuxième guichetier se montrait derrière les visiteurs, et que le troisième, l'homme au journal, disait à haute voix: «L'heure est sonnée» ajoutant du même ton: «À d'autres maintenant!» puis il remit le nez sur son journal. En un instant Kit disparut, emportant une bénédiction de sa mère et un cri poussé par le petit Jacob qui retentissait cruellement à ses oreilles. Comme il traversait la cour suivante, sous la conduite du premier guichetier, son panier à la main, un autre employé vint à eux et les invita à s'arrêter. Il tenait un litre de porter.

«Ce n'est pas là, dit-il, le nommé Christophe Nubbles, qui est entré ici hier au soir pour crime de vol?

— Oui, répondit le camarade, c'est le poulet en personne.

— Alors cette bière est pour vous, dit l'homme à Kit. Eh bien! qu'avez-vous tant à regarder? Il n'y en a pas de répandue.

— Je vous demande pardon, dit Kit; mais qui m'a envoyé cela?

— Qui? votre ami m'a dit que vous en auriez autant chaque jour; et vous l'aurez s'il paye.

— Mon ami! répéta Kit.

— Comme vous êtes effaré!… Tenez, voici sa lettre. Prenez.»

Kit prit la lettre, et une fois dans sa cellule, il lut ce qui suit:

«Buvez à cette coupe, vous y trouverez à chaque goutte un charme contre les maux de l'humanité. Prenez ce cordial qui a pétillé pour Hélène. La coupe d'Hélène n'était qu'une fiction; mais celle- ci est une réalité (Barclay et Cie). Si on vous la remet en vidange, plaignez-vous au directeur.

«Votre ami, R. S.»

«R. S.» dit Kit après un moment de réflexion. Ce doit être M. Richard Swiveller. Ah! c'est bien bon de sa part, et je le remercie de tout mon coeur!»

CHAPITRE XXV.

Une faible lumière, rouge et enflammée, comme un oeil qui souffre du brouillard, scintillait à la fenêtre du comptoir de Quilp, en son débarcadère. Tel était, à travers la brume, le fanal qui annonça à M. Sampson Brass, s'approchant d'un pas craintif de la maisonnette de bois, que l'excellent propriétaire de l'immeuble, son estimable client, était chez lui et attendait sans doute, avec sa patience accoutumée et la douceur bien connue de son caractère, l'accomplissement de la mission qui amenait M. Brass dans son magnifique domaine.

«Un vilain endroit pour s'y hasarder la nuit, murmurait Sampson, comme il trébuchait pour la vingtième fois sur quelque vieille épave et se relevait boitant du coup. Je crois en vérité que le gamin s'amuse chaque jour à changer de place les attrapes dont il jonche le sol pour meurtrir et estropier les gens, à moins que ce ne soit son maître lui-même qui le fasse de ses propres mains, ce qui est encore plus probable. Je n'aime pas à venir ici sans ma soeur Sally, c'est une protection plus sûre que celle d'une douzaine d'hommes.»

Tout en rendant cet hommage au mérite de l'enchanteresse en son absence, M. Brass fit une halte; il dirigea un regard d'anxiété, d'abord vers la lumière, puis par-dessus son épaule.

«Qu'est-ce qu'il fait là? se dit le procureur se levant sur la pointe des pieds et essayant de distinguer un peu ce qui se passait à l'intérieur, chose bien impossible, à raison de la distance. Il boit, je suppose; il s'échauffe le sang pour se rendre plus dolent et plus furieux encore, et pour élever sa méchanceté et sa malice à la température de l'eau bouillante. J'ai toujours peur quand il me faut venir seul ici; avec ça que sa note monte à un joli total. Je ne crois pas qu'il lui prenne envie de m'étrangler et de me jeter doucement dans l'eau à l'heure de la marée montante, ni plus ni moins qu'il tuerait un rat, mais c'est égal, je ne suis pas sûr qu'il n'en fit volontiers la farce. Attention! le voilà qui chante!…»

M. Quilp, en effet, se délassait par un exercice vocal, mais c'était moins un chant qu'un récitatif, la répétition monotone et précipitée d'une phrase unique, avec une bruyante cadence sur le mot final qu'il enflait et terminait par un rugissement discordant. Cette mélopée ne se rapportait ni à l'amour, ni à la guerre, ni au vin, ni à l'honneur, à rien de ce qui inspire la plupart des chansons; le sujet n'était pas de ceux qu'on met le plus souvent en musique ou qu'on connaît généralement dans les ballades. Voici la phrase purement et simplement: «Le digne magistrat, après avoir fait observer que le prisonnier aurait bien du mal à trouver un jury disposé à accueillir ses moyens de défense, l'a renvoyé pour être jugé aux assises prochaines, et a ordonné la mise à exécution immédiate de l'enquête ordinaire pour continuer les pour—su—i—tes.»

Toutes les fois qu'il arrivait à ce mot décisif, il y insistait à perte d'haleine, et finissait en poussant un grand éclat de rire, puis il recommençait.

«Il est terriblement imprudent, murmura Brass après avoir entendu deux ou trois reprises du chant, horriblement imprudent! Je voudrais qu'il fût muet; je voudrais qu'il fût sourd; je voudrais qu'il fût aveugle. Que le diable l'emporte!… cria-t-il en l'entendant recommencer encore. Je voudrais qu'il fût mort.»

Tout en articulant ces voeux d'ami en faveur de son client M. Sampson composait ses traits de manière à leur donner leur douceur habituelle; il attendit que le hurlement du refrain eût expiré pour s'approcher de la maison de bois et frapper à la porte.

«Entrez, cria le nain.

— Comment cela va-t-il ce soir, monsieur? dit Sampson regardant à l'intérieur. Ah! ah! ah! comment cela va-t-il, monsieur? Oh! bon Dieu! qu'il est original! étonnamment original!

— Entrez, imbécile que vous êtes, répliqua le nain, au lieu de rester là à branler la tête et à montrer vos dents. Entrez, faux témoin, parjure, suborneur! entrez.

— Quelle richesse de bonne humeur! s'écria Brass en fermant la porte derrière lui; quelle veine prodigieuse de comique! Cependant n'y a-t-il pas aussi quelque imprudence, monsieur?…

— À quoi? demanda Quilp. À quoi, Judas?

— Judas! s'écria Brass; quelle verve d'esprit et de gaieté!
Judas! Ah! oui… bon Dieu! c'est excellent! Ah! ah! ah!»

Pendant tout ce temps, Sampson se frottait les mains et contemplait avec un mélange de surprise risible et d'effroi une grande figure provenant sans doute de la carcasse d'un vieux vaisseau, une grosse tête avec des yeux à fleur de tête et un nez épaté, qui avait été dressée contre la muraille, dans un coin, auprès du poêle, comme l'idole hideuse de quelque fétiche adoré par le nain. Une certaine quantité de bois de charpente posé sur cette tête, et qui, dans l'obscurité et à distance, se dessinait comme un chapeau à cornes, ainsi qu'une imitation d'étoile sur le côté gauche de la poitrine et d'épaulettes sur les épaules, dénotait que ce devait être dans l'origine l'image de quelque amiral fameux; car, sans cela, l'observateur eût cru plutôt voir le portrait authentique d'un triton de distinction ou du grand serpent de mer. Comme cette figure se trouvait disproportionnée avec l'appartement qu'elle décorait maintenant, on l'avait sciée net à la ceinture. Même dans cet état, elle touchait encore du plancher au plafond; et se portant en avant de cet air de curiosité hardie et avec ce sans-gêne effronté qui caractérisent les têtes de vaisseau, elle paraissait réduire tout autour d'elle à des proportions microscopiques.

«Connaissez-vous cela? dit le nain suivant le regard de Sampson.
Reconnaissez-vous à qui ça ressemble?

— Eh! dit Brass penchant son visage de côté, puis le rejetant un peu en arrière, comme font les connaisseurs; en l'examinant avec plus d'attention, il me semble voir un… Oui, il y a certainement dans le sourire ce je ne sais quoi qui me rappelle le… et cependant, sur mon honneur, je…»

Le fait est que Sampson, n'ayant jamais rien aperçu qui offrît la moindre analogie avec ce fantôme matériel, était fort embarrassé, n'étant point certain que M. Quilp ne considérât pas cette figure comme sa propre image et ne l'eût pas mise là par conséquent comme un portrait de famille, ou bien qu'il n'eût pas eu la fantaisie d'y voir l'effigie de quelque ennemi. Au reste, il ne tarda pas à savoir ce qu'il en devait croire, car, tandis que Brass examinait la tête avec ce regard capable que bien des gens prennent quand ils sont pour la première fois devant des portraits qu'ils doivent deviner sans les reconnaître le moins du monde, le nain tira le journal où se trouvaient les mots déjà cités qu'il avait psalmodiés, et saisissant une grosse barre de fer qui lui tenait lieu de tisonnier, il appliqua sur le nez de l'amiral un coup si violent que la tête en fut ébranlée.

«N'est-ce pas Kit? n'est-ce pas son portrait, son image, lui-même enfin? cria le nain faisant pleuvoir un déluge de coups sur la tête impassible et la couvrant de meurtrissures profondes. N'est- ce pas là le modèle exact, le vrai daguerréotype de ce chien?… N'est-ce pas…? n'est-ce pas…? n'est-ce pas lui?»

Et chaque fois qu'il répétait cette question, il frappait sur le colosse jusqu'à ce que son propre visage fût baigné d'une sueur produite par la violence de cet exercice.

Assurément, c'eût été chose fort amusante à voir du haut d'une galerie où l'on se serait trouvé à l'abri, de même qu'un combat de taureaux est généralement regardé comme très-agréable pour les gens qui ne sont pas dans l'arène, de même aussi que l'aspect d'une maison en feu a bien plus d'attraits que la comédie même, pour les personnes qui n'habitent pas près du foyer de l'incendie. Mais dans l'ardeur des gesticulations de Quilp il y avait quelque chose qui fit regretter au procureur que le comptoir fût un peu trop petit et beaucoup trop solitaire pour trouver autant de plaisir qu'il aurait voulu à ce genre de divertissement. Il se tint donc le plus loin possible des atteintes du nain en besogne, sans pouvoir articuler que de faibles applaudissements. Mais quand Quilp eut cessé, et que d'épuisement il fut tombé sur un siège, son conseiller légal s'approcha de lui d'un air plus obséquieux que jamais.

«Parfait!… cria-t-il. Hé! hé! parfait!»

Et se retournant comme pour invoquer le témoignage de l'amiral lui-même, tout meurtri qu'il était:

«C'est une tête tout à fait remarquable! ajouta-t-il.

— Asseyez-vous, dit le nain. J'ai acheté ce chien-là hier. Je l'ai percé avec des vrilles, je lui ai enfoncé des fourchettes dans les yeux, j'ai gravé mon nom sur sa face. Je me propose de finir par le brûler.

— Ah! ah! s'écria Brass. C'est fort amusant!

— Venez! dit Quilp en lui faisant signe de s'approcher davantage.
Qu'est-ce que vous trouvez donc d'imprudent, hein?

— Rien, monsieur, rien. À peine si cela vaut la peine d'en parler, monsieur; mais je pensais que ce chant, d'une gaieté admirable en soi, était peut-être un peu…

— Oui? dit Quilp; un peu quoi?

— Un peu trop… ou si vous l'aimez mieux, suspect de ressembler à un manque de réflexion, monsieur, répondit Brass regardant avec timidité les yeux du nain qui étaient tournés vers le feu dont ils reflétaient la lueur rougeâtre.

— Eh bien?… demanda Quilp sans se retourner.

— Eh bien! vous savez, monsieur… répondit Brass s'enhardissant à prendre plus de familiarité; le fait est, monsieur, que toute allusion à ces petites coalitions d'amis pour des objets très- louables en eux-mêmes, mais que la loi désigne sous le nom de complots, doit être, vous me comprenez, monsieur? tenue, le plus possible, secrète et entre amis.

— Ah! ah! dit Quilp levant les yeux avec un calme parfait; qu'entendez-vous par là?