— De la prudence, une prudence excessive! l'oeil au guet! s'écria Brass en hochant la tête. Bouche close, monsieur, même ici, voilà ma pensée exacte.
— Votre pensée exacte… à vous, à vous, méchant Polichinelle, qu'est-ce que c'est que votre pensée? Qu'est-ce que vous me parlez de coalitions faites ensemble? Est-ce que je me coalise, moi? Est-ce que je connais rien à vos coalitions?
— Non, non, monsieur; non certainement, non du tout.
— Si vous continuez de me cligner de l'oeil et de me secouer ainsi votre tête, dit le nain regardant autour de lui comme s'il cherchait son tisonnier, je vais faire faire une autre grimace à votre figure de singe.
— Ne vous emportez pas, je vous prie, monsieur, répliqua Brass se reprenant vivement. Vous avez parfaitement raison, monsieur, parfaitement raison. Je n'eusse pas dû faire d'allusion à ce sujet, monsieur. Changeons de conversation, s'il vous plaît. Vous vous êtes informé, monsieur, à ce que m'a dit Sally, de notre locataire. Il n'est pas de retour, monsieur.
— Non? dit Quilp faisant bouillir du rhum dans une petite casserole et le surveillant pour l'empêcher de déborder. Pourquoi n'est-il pas de retour?
— Pourquoi, monsieur?… Il… mon Dieu! monsieur Quilp…
— Pour quelle raison? dit le nain suspendant sa main au moment où il allait porter la casserole à sa bouche.
— Vous avez oublié l'eau, monsieur, dit Brass, et… Excusez-moi, monsieur, mais c'est brûlant.»
Sans daigner répondre à cette observation autrement que par un fait pratique, M. Quilp approcha la casserole de ses lèvres et but résolument tout le spiritueux qui s'y trouvait contenu, une pinte environ, qui, à l'instant où il avait retiré le vase du feu, bouillonnait et sifflait avec force. Ayant absorbé ce joli petit stimulant et montré son poing à l'amiral, il ordonna à M. Brass de poursuivre.
«Mais d'abord, dit-il avec sa grimace habituelle, prenez vous-même une goutte, une légère goutte, une bonne goutte toute chaude.
— Volontiers, monsieur, dit Brass; s'il y avait dedans quelque chose comme une cuillerée d'eau, ça ne ferait pas de mal…
— Il n'y a rien de semblable ici! cria le nain. De l'eau pour les procureurs!… Du plomb fondu et du soufre, une bonne poix bouillante à faire des vésicatoires, et du goudron, voilà ce qu'il leur faut. N'est-ce pas, Brass? hein?
— Ah! ah! ah! dit en riant M. Brass. Dieu, que c'est brûlant! et cependant cela vous chatouille. On a beau faire, c'est un vrai plaisir, ma parole!
— Buvez cela, dit le nain qui pendant ce temps en avait fait chauffer encore un peu. Avalez-moi cela jusqu'à la lie, écorchez- vous le gosier et soyez heureux.»
L'infortuné Sampson prit quelques petites gorgées de la liqueur, qui aussitôt se répandit en larmes brûlantes, et sous cette forme coula des joues de Brass dans la cruche où il buvait, faisant passer au rouge cramoisi la couleur de son visage et de ses paupières et produisant un violent accès de toux, au milieu duquel on eût pu entendre encore la victime déclarer, avec la constance d'un martyr, que c'était «vraiment magnifique!»
Tandis que le procureur souffrait le martyre, le nain renoua la conversation.
«Qu'est-il donc devenu, votre locataire? demanda-t-il.
— Il est encore avec la famille Garland, répondit Brass pris par intervalles de quintes de toux. Il n'est venu chez nous qu'une fois, monsieur, depuis le jour où le coupable a subi son interrogatoire. C'était pour annoncer à M. Richard qu'il ne pouvait plus supporter le séjour de la maison après ce qui s'était passé; qu'il en avait beaucoup souffert, d'autant plus qu'il se regardait jusqu'à un certain point comme la cause de cet événement. Un excellent locataire, monsieur. J'espère que nous ne le perdrons pas.
— Bah! s'écria le nain; vous ne pensez jamais qu'à vos intérêts; pourquoi alors ne pas vous imposer des réformes? Si j'étais à votre place, je gratterais, j'entasserais, j'économiserais.
— Sur ma parole, monsieur, je crois que Sarah entend l'économie aussi bien que personne. Je fais bien tout ce que vous dites là, monsieur Quilp.
— Allons, arrosez-moi encore votre gosier; vous n'avez encore pleuré que d'un oeil: c'est au tour de l'autre à présent, buvez, mon homme, cria le nain. Vous allez me faire croire que c'est pour m'obliger que vous avez pris un clerc.
— Enchanté, monsieur, toutes les fois que nous pouvons vous être agréables. Eh bien! oui, monsieur, c'était pour vous faire plaisir.
— Qu'est-ce qui vous empêche de le renvoyer? Ce sera toujours ça d'économisé.
— Renvoyer M. Richard!…
— Dame! à moins que vous n'en ayez encore un autre, perroquet que vous êtes! Quand vous répéterez toujours ce que je dis, à quoi bon?… Eh bien! oui.
— Sur ma parole, monsieur… Je ne m'attendais pas à ce conseil de votre part.
— Comment pouviez-vous vous y attendre? dit le nain en ricanant, moi-même je ne m'y attendais pas. Combien de fois aurai-je besoin de vous répéter que j'ai conduit chez vous ce jeune homme pour avoir toujours l'oeil sur lui et savoir ce qu'il devenait; que j'avais une combinaison, un projet, un joli petit divertissement en train, dont l'essence, la fine fleur étaient que le vieillard et l'enfant, qui sont maintenant, je pense à tous les diables, devinssent aussi gueux que des rats galeux, tandis que Richard et son gracieux ami les croyaient riches comme des Crésus!
— Je sais cela, monsieur; je sais bien cela.
— Très-bien, monsieur. Mais à présent vous pouvez savoir aussi qu'ils ne le sont pas, pauvres, qu'ils ne peuvent pas l'être, lorsqu'un homme tel que votre locataire les cherche et bat tout le pays pour les retrouver?
— Naturellement, dit Sampson.
— Naturellement? répéta le nain avec humeur. Eh bien! alors naturellement aussi vous devez comprendre que je me moque de ce jeune homme comme de rien du tout, et naturellement vous devez savoir que hors de là il ne peut vous servir à rien ni à vous ni à moi?
— J'ai dit fréquemment à Sarah, répondit Brass, qu'il n'entendait rien aux affaires. On ne peut avoir aucune confiance en lui, monsieur. Vous me croirez si vous voulez, mais je me suis aperçu que ce jeune homme, même dans les plus simples affaires de l'étude qui lui étaient confiées, embrouillait tout, malgré les recommandations qu'on lui avait faites. C'est une mâchoire, monsieur, dont l'incapacité dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer. N'était le respect, la reconnaissance que je vous dois, monsieur…»
Comme il devenait clair que Sampson allait se lancer sur le terrain d'une harangue apologétique, à moins qu'il ne fût interrompu à propos, M. Quilp le frappa poliment sur le haut de la tête avec la petite casserole, en le priant de vouloir bien lui laisser la paix.
«J'entends, monsieur, dit Brass en frottant la place sur sa caboche avec un sourire, vous me rappelez au fait, c'est bien là votre caractère pratique, et j'ajouterai aussi extrêmement plaisant, excessivement plaisant!
— Écoutez-moi, s'il vous plaît, répliqua le nain; sinon, je serai un peu moins plaisant. Il n'y a pas lieu de penser que le digne ami de Richard revienne jamais. Ce chenapan aura été forcé de se sauver pour quelque friponnerie en pays étranger, où puisse-t-il pourrir!
— Certainement, monsieur, c'est très-juste, puissamment raisonné, s'écria Brass regardant de nouveau l'amiral, comme si la grosse tête était en tiers dans leur conversation.
— Je le hais, dit Quilp entre ses dents; je l'ai toujours haï pour des motifs de famille. C'était d'ailleurs un drôle intraitable; autrement, on eût pu en tirer parti. Le Swiveller est un coeur de poule, un esprit léger. Je n'ai plus besoin de lui. Qu'il se pende ou se noie, qu'il meure de faim ou qu'il aille au diable, peu m'importe!
— Il sera fait assurément comme vous le voulez, répondit Brass. Ce sera un coup pénible pour Sarah; mais elle sait maîtriser toutes ses impressions. Ah! monsieur Quilp, j'y ai souvent pensé, mon Dieu! s'il avait plu à la Providence de vous réunir vous et Sarah dans votre jeunesse, quels fruits de bénédiction eussent résulté d'une telle union! Vous n'avez jamais connu notre cher père, monsieur? C'était un gentleman parfait. Sarah était son orgueil et sa joie; monsieur, le vieux renard eût fermé ses yeux en paix, s'il eût pu auparavant lui trouver un époux tel que vous. Vous l'estimez, n'est-ce pas, monsieur?
— Je l'aime! coassa le nain.
— Vous êtes trop bon, monsieur. Avez-vous à me donner quelque autre ordre dont je puisse prendre note, avec cette petite affaire de M. Richard?
— Non, répondit le nain en saisissant la casserole. Buvons à la belle Sarah.
— Si nous pouvions, dit humblement le procureur, y boire dans un autre vase qui fût moins brûlant, cela vaudrait peut-être mieux. Je pense que Sarah, en apprenant l'honneur que vous lui avez fait de porter un toast à sa santé, ne sera pas fâchée en même temps d'apprendre que cette fois-ci la liqueur aura été un peu moins chaude.»
Mais M Quilp resta sourd à ces objections. Sampson Brass, qui jusqu'alors avait bu modérément, se vit forcé à de nouvelles libations de cette liqueur diabolique; aussi, malgré tous ses efforts pour conserver le sang-froid et l'équilibre, le rhum eut- il sur lui un effet terrible. Le pauvre procureur vit le comptoir tourner en cercle avec une excessive rapidité, et le parquet s'élever en même temps que le plafond descendait, de manière à produire un aplatissement épouvantable. Après un moment de stupeur léthargique, il se trouva partie sous la table partie sur la grille du foyer. Comme cette position peu confortable n'était pas celle qu'il eût choisie lui-même, il tenta de se remettre sur ses jambes vacillantes, et prenant pour point d'appui la tête de l'amiral, il chercha autour de lui son hôte.
La première impression de M. Brass fut que son hôte était parti, et l'avait laissé seul, que peut-être même il l'avait enfermé sous clef pour la nuit. Cependant, une forte odeur de tabac, changeant le cours de ses idées, l'amena à regarder en l'air: il vit alors que le nain était occupé à fumer dans son hamac.
«Bonsoir, monsieur, dit M. Brass d'un ton caressant; bonsoir, monsieur.
— Vous avez, à ce que je vois, l'intention de passer là toute la nuit? dit le nain, laissant tomber un regard sur lui. Eh bien! c'est bon, passez-y la nuit, si vous voulez.
— En vérité, cela me serait impossible, monsieur, répondit Brass, que les nausées et l'atmosphère fétide de la chambre avaient presque asphyxié; si vous aviez l'extrême bonté de me prêter une lumière pour que je pusse me diriger à travers votre cour, monsieur…»
Quilp descendit en un moment, non sur ses jambes, ni sur sa tête ni sur ses mains, mais en laissant rouler son corps tout en bloc.
«Certainement,» dit-il.
Et il saisit une lanterne qui était le seul luminaire de la maison.
«Prenez bien garde où vous mettrez le pied, mon cher ami. Marchez prudemment parmi les charpentes, car tous les gros clous ont la pointe en l'air. Dans la ruelle voisine il y a un chien. La nuit dernière, il a mordu un homme; la nuit précédente, une femme; et mardi dernier, il a étranglé un enfant, seulement, histoire de rire. N'approchez pas trop de lui.
— De quel côté du chemin se trouve-t-il, monsieur? demanda Brass épouvanté.
— À droite. Mais quelquefois il se cache à gauche pour s'élancer de là sur les passants. Je ne puis donc pas vous renseigner d'une manière précise à cet égard. Ayez soin de bien vous garer. Je ne vous pardonnerai jamais si vous y manquez. Voici une lumière. Allons, n'hésitez pas, vous connaissez le chemin: tout droit!»
Quilp avait méchamment caché la lumière en tournant le verre de la lanterne du côté de sa poitrine, et il resta à la porte de son comptoir, éclatant de rire et tremblant de joie des pieds à la tête; car il entendait le procureur trébucher sur le terrain, et de temps en temps tomber lourdement de tout son poids. Enfin, cependant, M. Brass parvint à s'éloigner, et Quilp ne distingua plus le bruit de ses pas.
Alors le nain rentra chez lui et s'élança de nouveau dans son hamac.
CHAPITRE XXVI.
Ce n'était pas à tort que l'agent de justice avait annoncé à Kit, en guise de consolation, que le jugement de sa petite affaire aurait lieu à Old-Bailey et ne se ferait sans doute pas attendre longtemps. Au bout de huit jours, la session s'ouvrit. Le lendemain, le grand jury déclara qu'il y avait lieu à suivre contre Christophe Nubbles pour crime de félonie; et deux jours après cette déclaration, le prévenu était appelé à comparaître pour répondre devant le tribunal sur la question de culpabilité ou de non-culpabilité comme ayant, ledit Christophe, saisi et dérobé traîtreusement dans le domicile et l'étude du nommé Sampson Brass, gentleman, un billet de banque de cinq livres sterling provenant du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, contrairement aux statuts établis et en vigueur sur la matière, comme aussi à la paix de notre souverain maître le roi, et à la dignité de sa couronne.
Quand la question lui fut posée, Christophe Nubbles répondit d'une voix basse et tremblante, qu'il n'était pas coupable. Ceux qui ont l'habitude de former sur les apparences des jugements précipités et qui eussent voulu que Christophe, s'il était innocent, parlât à voix haute et ferme, purent remarquer à quel point l'emprisonnement et l'anxiété abattent les coeurs les plus résolus: un homme qui est resté étroitement enfermé, ne fût-ce que dix à onze jours, à ne voir que des murs de moellon et tout au plus quelques visages de pierre, se sentira naturellement déconcerté et même effrayé en entrant tout à coup dans une grande salle pleine de bruit et de mouvement.: sans compter que l'aspect de personnages avec des perruques est beaucoup plus effrayant pour beaucoup de gens que celui de têtes coiffées de leurs cheveux naturels. Si l'on ajoute à ces considérations l'émotion que Kit dut éprouver en voyant les deux MM. Garland et le petit notaire, pâles et le visage rempli d'anxiété, personne ne s'étonnera qu'il fût déconcerté et qu'il ne se sentît pas du tout à son aise.
Bien que depuis son emprisonnement il n'eût reçu la visite ni d'aucun des MM. Garland ni de M. Witherden, cependant on lui avait donné à entendre qu'ils avaient fait choix pour lui d'un avocat. Lorsqu'un des gentlemen en perruque se leva et dit: «Milord, je me présente ici pour le prisonnier,» Kit fit un salut; et lorsqu'un autre gentleman, également en perruque, se leva à son tour et dit: «Milord, je me présente contre lui,» Kit devint tout tremblant, et salua aussi cet avocat. Mais je suis sûr qu'au fond de l'âme il espérait bien que son gentleman à lui allait faire voir à l'autre gentleman son béjaune, et ne tarderait pas à le renvoyer tout penaud.
L'avocat qui plaidait contre Kit fut appelé à parler le premier: il était malheureusement dans les dispositions les plus heureuses, car il venait justement, dans la dernière affaire jugée, d'obtenir à peu près l'acquittement d'un jeune étourdi qui avait eu le malheur d'assassiner son père. Aussi il avait la parole en main, et il en usa joliment, comme vous pouvez croire. Il prévint les jurés que, s'ils acquittaient le prévenu, ils devaient s'attendre à éprouver autant de remords cuisants et de tortures morales que les jurés précédents en eussent ressenti s'ils avaient condamné l'autre accusé. Après avoir exposé amplement l'affaire, après avoir dit que jamais il n'en avait vu de pire espèce, il s'arrêta un instant, comme un homme qui a quelque chose de terrible à leur communiquer. «Je suis informé, dit-il, qu'un effort sera tenté par mon honorable ami (et il se tourna en le désignant vers le conseil de Kit) pour invalider la déposition des témoins irréprochables que je vais appeler devant vous, messieurs; mais j'ai l'espoir et la confiance que mon honorable ami montrera plus de respect et de vénération pour le caractère du plaignant. Jamais il n'y eut, je le sais, plus digne membre de cette digne profession à laquelle il appartient. Messieurs les jurés connaissent-ils Bevis-Marks, et, s'ils connaissent Bevis-Marks, comme j'ose l'affirmer en leur nom, connaissent-ils les hautes illustrations historiques qui se rattachent à ce lieu si remarquable? Pourraient-ils croire qu'un homme tel que M. Brass pût résider dans un lieu comme Bevis-Marks, et n'être pas un coeur vertueux, un esprit élevé?»
Après avoir ressassé cet argument vigoureux, l'avocat ajouta, en manière de conclusion, qu'insister sur un fait si bien apprécié déjà par MM. les jurés, serait faire injure à leur intelligence, et en conséquence il appela tout d'abord Sampson Brass au banc des témoins.
M. Brass se présente. Il est vif et frais. Il salue le juge en homme qui a eu déjà le plaisir de le voir et qui espère bien avoir conservé son estime depuis leur dernière entrevue, croise ses bras et regarde son avocat comme pour dire: «Me voici. Je suis plein de preuves jusqu'à la gorge. Un petit coup seulement sur la bonde, et je vais déborder?» L'avocat se met aussitôt à la besogne, mais avec une grande réserve, tirant peu à peu les preuves pour en faire ressortir la netteté et l'éclat aux yeux de tous les assistants. Alors le conseil de Kit provoque un contre- interrogatoire; mais il ne peut rien tirer du procureur qui soit utile à la cause de son client. Après avoir subi un grand nombre de longues questions auxquelles il ne fait que de courtes réponses, M. Sampson Brass descend du banc dans toute sa gloire.
Sarah lui succède. Elle est jusqu'à un certain point d'humeur coulante avec l'avocat de M. Brass, mais très-rétive avec celui de l'accusé. En résumé, l'avocat de Kit ne peut obtenir d'elle que la répétition de ce qu'elle a déjà énoncé, seulement cette fois en termes plus violents contre son client; aussi un peu confus, s'empresse-t-il de la renvoyer. Alors l'avocat de M. Brass appelle Richard Swiveller: Richard Swiveller paraît.
On a secrètement averti l'avocat de M. Brass que ce témoin éprouve des dispositions favorables au prisonnier; et, à dire vrai, il n'est pas fâché de le savoir, car ledit avocat passe pour être très-fort dans l'art de coller son homme, comme on dit vulgairement. En conséquence, il commence par requérir l'huissier de s'assurer si le témoin a baisé l'évangile, puis il se met à entreprendre Richard des pieds et des mains, des dents et des griffes.
Quand celui-ci a fini sa déposition dans laquelle il a mis une contrainte visible et trahi son désir de la rendre le moins défavorable possible à l'accusé:
«Monsieur Swiveller, dit l'avocat de Brass, où avez-vous, s'il vous plaît, dîné hier?
— Où j'ai dîné hier?
— Oui, monsieur; où avez-vous dîné hier? Était-ce près d'ici, monsieur?
— Oh! certainement… Oui… Tout près d'ici.
— Certainement… Oui… Tout près d'ici, répète l'avocat de M. Brass en jetant de côté un regard à la cour. Et il ajoute: Vous étiez seul, monsieur?
— Plaît-il, monsieur?… dit M. Swiveller qui n'a pas saisi la question.
— Si vous étiez seul, monsieur? répète d'une voix de tonnerre l'avocat de M. Brass. Avez-vous dîné seul? N'avez-vous pas traité quelqu'un, monsieur? Parlez.
— Oh! certainement si; si, j'ai traité quelqu'un, dit
M. Swiveller avec un sourire.
— Ayez la honte, monsieur, de vous départir d'une légèreté très- déplacée devant le tribunal, quoique peut-être vous ayez quelque raison de vous féliciter d'y être seulement en qualité de témoin.»
Et en disant cela l'avocat donne à entendre par un signe de tête que la place légitime de M. Swiveller serait plutôt au banc des accusés.
«Veuillez m'écouter attentivement. Hier vous étiez près d'ici, attendant pour savoir si le procès serait appelé. Vous avez dîné de l'autre côté de la rue. Vous avez traité quelqu'un. Maintenant, ce quelqu'un n'était-il pas le frère du prisonnier ici présent?»
M. Swiveller se met en devoir de fournir des explications.
«Oui ou non, monsieur? crie l'avocat de Brass.
— Mais permettez-moi…
— Oui ou non, monsieur?
— Eh bien, oui, mais…
— Vous voyez bien! s'écrie l'avocat l'arrêtant net. Un joli témoin, ma foi!»
L'avocat de M. Brass s'assied. L'avocat de Kit, ne sachant pas de quoi il s'agit, n'ose insister sur l'incident. Richard Swiveller se retire abasourdi. Le juge, les jurés, les spectateurs, tout le monde se le représente en idée, faisant quelque orgie avec un sacripant aux épaisses moustaches, un jeune dissolu de six pieds de haut pour le moins. La réalité, c'est le petit Jacob avec ses mollets au grand air et sa taille enveloppée d'un châle. Personne ne sait la vérité, tout le monde est dupe d'un mensonge, et cela grâce au talent de l'avocat de M. Brass!
Les témoins à décharge sont appelés ensuite. C'est ici que brille de nouveau l'avocat du procureur. Il appert que M. Garland n'a pas eu de renseignements précis sur Kit, qu'il n'en a demandé qu'à la mère même du jeune homme, et que celui-ci a été renvoyé par son premier maître pour cause inconnue, «En, vérité, monsieur Garland, dit l'avocat de M. Brass, c'est être à votre âge, et j'affaiblis l'expression, singulièrement imprudent.» Cette conviction est partagée par le jury qui déclare Kit coupable. On emmène le prisonnier sans écouter ses humbles protestations d'innocence. Les spectateurs se pressent à leurs places avec un redoublement d'attention, car on doit entendre dans l'affaire suivante plusieurs femmes qui déposeront comme témoins, et le bruit court que l'avocat de M. Brass sera très-amusant dans le débat contradictoire qu'il leur fera subir vis-à-vis de l'accusé.
La mère de Kit, pauvre femme! attend en bas de la prison à la grille du parloir. Elle est accompagnée de la mère de Barbe, âme excellente! qui ne sait que pleurer en tenant le petit enfant. Triste entrevue que celle de Kit et des visiteuses! Le guichetier amateur de journaux leur a tout dit. Il ne pense pas que Kit soit transporté pour la vie, parce qu'il peut encore prouver ses bons antécédents, ce qui ne manquera pas de lui être utile.
«Je m'étonne, dit le guichetier, qu'il ait commis ce vol.
— Il ne l'a jamais commis! s'écrie mistress Nubbles.
— Bien, bien, je ne veux pas vous contredire; mais qu'il l'ait commis ou non, c'est tout un.»
La mère de Kit passe sa main à travers les barreaux qu'elle secoue. Dieu seul et ceux auxquels il a donné une semblable tendresse savent avec quel désespoir Kit lui recommande d'avoir bon courage et, sous prétexte de se faire présenter les enfants pour les embrasser encore, il prie à demi-voix la mère de Barbe de ramener mistress Nubbles au logis.
«Des amis se lèveront pour nous défendre, ma mère, j'en suis bien sûr, dit Kit. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera bientôt Mon innocence ressortira, ma mère, et je serai renvoyé absous: je m'y attends. Ayez soin un jour d'apprendre à Jacob et au petit tout ce qu'il en était, car s'ils pensaient que j'aie jamais pu être un malhonnête homme, s'ils le pensaient quand ils seront devenus assez grands pour comprendre les choses, mon coeur se briserait à cette idée, fussé-je à des milliers de milles d'ici. Oh! ne se trouvera-t-il pas ici un homme compatissant pour soutenir ma mère!…»
La main de mistress Nubbles quitte celle du prisonnier; la pauvre créature tombe à la renverse, privée de ses sens. Tout à coup Richard Swiveller parait; il s'approche vivement, écarte les assistants, saisit non sans peine mistress Nubbles, l'emporte sur un bras, à la manière des ravisseurs de théâtre, fait un signe amical à Kit, ordonne à la mère de Barbe de le suivre, et gagne rapidement un fiacre qui l'attendait à la porte.
Il reconduisit mistress Nubbles à son domicile. Nul ne sait combien d'incroyables absurdités il débita en route avec sa manie de citer des ballades et des poésies de toute sorte. Après avoir attendu que la mère de Kit fût complètement revenue de son évanouissement, il partit, mais comme il n'avait pas d'argent pour payer la voiture, il se fit transporter pompeusement dans Bevis- Marks, commandant au cocher de rester devant la porte de M. Brass tandis qu'il entrerait dans cette maison pour «changer.» Car, c'était un samedi soir, jour de paye.
«Monsieur Richard!… Eh! bonjour!» s'écria joyeusement le procureur.
Si d'abord l'affaire de Kit lui avait semblé monstrueuse, cette fois Richard ne put s'empêcher de soupçonner son aimable patron d'y avoir joué un vilain rôle. Peut-être le sentiment sérieux éprouvé en ce moment par ce jeune homme d'un caractère léger, provenait-il surtout de la triste scène à laquelle il avait assisté: quelle qu'en fût la source, ce sentiment le dominait; aussi se borna-t-il à dire brièvement le motif qui l'amenait.
«De l'argent!… s'écria Brass en tirant sa bourse. Ah! ah!… Certainement, monsieur Richard, certainement, monsieur. Il faut bien que tout le monde vive. Pouvez-vous me rendre sur un billet de banque de cinq livres?
— Non, répondit sèchement Dick.
— Ah! tenez, voici justement la somme. Cela sera plus tôt fait.
Vous êtes venu à propos. Monsieur Richard…»
Dick, qui déjà avait gagné la porte, se retourna à l'appel de son nom.
«Vous n'aurez pas besoin de vous déranger pour revenir ici, monsieur.
— Hein?
— C'est comme cela, monsieur Richard, dit Brass en plongeant ses mains dans ses poches et se balançant à droite et à gauche sur son tabouret. Il est certain qu'un homme de votre mérite, monsieur, perd complètement son temps, son avenir en restant dans notre sphère aride et desséchante. C'est une pénible, ennuyeuse, énervante besogne. Moi, je pense que le théâtre, ou l'armée, monsieur Richard, ou quelque emploi supérieur dans le commerce patenté des liquides, c'est là seulement ce qui convient au génie d'un homme tel que vous. J'espère que vous reviendrez nous voir de temps en temps. Sally en sera enchantée certainement. Elle regrette infiniment de vous perdre, monsieur; mais la conscience de son devoir envers la société la soutiendra. C'est une créature extraordinaire, monsieur! Vous trouverez votre compte d'argent bien exact. Il y a eu un carreau cassé, mais je n'ai pas voulu en faire déduction. «Toutes les fois qu'on se sépare de ses amis, monsieur Richard, il faut qu'on s'en sépare au moins d'une manière libérale.» J'aime cet axiome de la sagesse plus que je ne puis vous dire.»
Swiveller ne répondit pas un seul mot. Mais rentrant pour reprendre sa jaquette de canotier, il la roula en une espèce de boule très-serrée, et regarda fixement le procureur comme s'il eût voulu lui lancer ce paquet au visage. Cependant il se contenta de mettre le vêtement sous son bras, et sortit de l'étude en gardant un profond silence. À peine avait-il fermé la porte, qu'il la rouvrit; il resta sur le seuil à regarder encore quelques minutes M. Brass avec la même gravité majestueuse; et faisant un dernier signe de tête, il disparut lentement et glissa comme un fantôme.
Il paya le cocher et s'éloigna dans Bevis-Marks en ruminant de grands projets pour consoler la mère de Kit, et rendre service à Kit lui-même.
Mais la vie des jeunes gens voués, comme Richard Swiveller, au plaisir, est extrêmement précaire. L'excitation que son esprit avait subie depuis une quinzaine de jours, jointe au travail intérieur qu'avaient dû produire plusieurs années d'excès bachiques, agit tout à coup sur lui de la manière la plus violente. Dans la nuit même il tomba dangereusement malade, et dès le lendemain il était en proie à une fièvre ardente.
CHAPITRE XXVII.
Richard Swiveller se retournait en tous sens dans son lit brûlant et incommode: tourmenté par une soif dévorante que rien ne pouvait apaiser; sans pouvoir trouver aucune position qui lui procurât un moment de calme ou de bien-être; se perdant à travers un dédale de pensées qui se pressaient sans trêve ni relâche; pas une image consolante, pas une voix amie près de lui! Livré à un accablement continuel, il avait beau changer de place ses membres épuisés par la fièvre, il n'y trouvait aucun soulagement; il avait beau lancer dans les divagations les plus variées son esprit en délire, il était toujours dominé par une anxiété sombre. Il sentait derrière lui quelque chose d'inachevé qui poursuivait ses rêves. Il voyait devant lui des obstacles insurmontables, obsédé par une préoccupation qu'il ne pouvait parvenir à repousser, mais qui assiégeait son esprit en désordre, auquel elle se représentait tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Toujours une vision funèbre et voilée d'ombre; toujours le même fantôme, quelque apparence qu'il prit, affreux et sombre comme la conscience du mal, qui lui faisait du sommeil une torture horrible. Telles étaient les souffrances et les angoisses de la maladie cruelle qui peu à peu consumait, épuisait l'infortuné, jusqu'à ce qu'enfin, lorsqu'il lui semblait avoir combattu, avoir lutté corps à corps, s'être vu saisi et entraîné vers l'abîme par des démons, il tomba dans un sommeil profond, un sommeil sans rêves.
À son réveil, il eut une sensation de repos bienfaisant, plus réparateur encore que le sommeil; il commença par degrés à se rappeler quelque chose de ses souffrances passées, à se souvenir de la longue nuit qui s'était écoulée, à se demander s'il n'avait pas deux ou trois fois passé par le délire. Dans le cours de ces réflexions, il lui arriva d'étendre la main; il fut surpris de la sentir si lourde, et en même temps de la voir si maigre et si transparente. Au sein de la sensation vague et heureuse qu'il éprouvait, sans s'attacher à définir la cause de ce changement, il demeurait livré à une sorte de sommeil lucide, quand une toux légère attira son attention. Il se demanda avec un certain doute si c'est que la nuit dernière il avait oublié de fermer sa porte, et fut tout stupéfait de voir qu'il avait un compagnon de chambre. Il n'avait pas assez de force encore pour enchaîner ses idées; et à son insu, dans un reste de somnolence, il attacha son regard sur quelques raies vertes qui sillonnaient son couvre-pied: elles lui représentaient des pièces de frais gazon, tandis que le fond jaune de l'étoffe produisait à ses yeux comme des allées sablées qui lui ouvraient une longue perspective de jardins bien entretenus.
Il errait en imagination sur ces terrasses, il s'y était même égaré lorsqu'il entendit tousser encore. À ce bruit, le sentiment de la réalité renaît; les allées de gazon de ses jardins imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied. Il se soulève un peu sur son lit, et écartant d'une main le rideau, il regarde hors de l'alcôve.
C'était bien toujours sa même chambre, éclairée en ce moment par une chandelle; mais avec quel profond étonnement il voit toutes ces bouteilles, tous ces bols, tous ces linges exposés au feu, tous les objets enfin qu'on rencontre dans la chambre d'un malade! Tout était propre et net, mais cette chambre était bien différente de ce que Richard l'avait laissée quand il s'était mis au lit. Une fraîche senteur d'herbes et de vinaigre remplissait l'atmosphère; le plancher était arrosé; le… Eh! quoi, la marquise!… Oui, la marquise assise à table et jouant toute seule au cribbage. Elle était là, appliquée à son jeu, toussant parfois tout bas comme si elle craignait d'éveiller M. Swiveller, taillant les cartes, coupant, distribuant, jouant, comptant, marquant, s'acquittant enfin de toutes les opérations du cribbage, comme si elle n'eût jamais fait autre chose depuis sa naissance.
M. Swiveller resta quelque temps à la contempler; puis laissant retomber le rideau, il posa de nouveau sa tête sur l'oreiller.
«Je fais un rêve, pensa-t-il, c'est évident. Quand je me suis mis au lit, mes mains n'étaient pas faites de coquilles d'oeufs; et maintenant je puis parfaitement voir à travers. Si ce n'est pas un rêve, je me serai réveillé par aventure en pleine Arabie, dans le pays des Mille et une Nuits et non pas à Londres. Mais il n'y a pas de doute que je suis endormi.»
Ici la petite servante eut un nouvel accès de toux.
«Prodigieux! pensa Richard. Jamais je n'avais rêvé d'une toux réelle, comme celle-là». Au reste, j'ignore si j'ai jamais rêvé de toux ou d'éternuement. Peut-être est-ce dans la philosophie des songes un article dont on ne rêve pas. Une autre toux!… Une autre!… Décidément, c'est un peu fort pour un rêve.»
Afin de se fixer lui-même sur la réalité des choses, M. Swiveller, après réflexion, se pinça le bras.
«Voilà qui est encore plus étrange! pensa-t-il. Quand je me suis mis au lit, j'étais plutôt gras que maigre, et maintenant je n'ai plus que la peau sur les os. Il faut que je passe un nouvel examen…»
Le résultat de cette dernière inspection de la chambre fut de convaincre Swiveller que les objets dont il se voyait entouré étaient bien réels, et qu'il les contemplait sans aucun doute avec des yeux éveillés.
«Alors, se dit-il, je vois ce que c'est: c'est une nuit des contes arabes. Je suis à Damas ou bien au grand Caire. La marquise est un Génie; elle aura fait avec un autre Génie un pari, à qui montrerait le plus beau jeune homme du monde, le plus digne de devenir l'époux de la princesse de la Chine; elle m'a transporté avec ma chambre pour me soumettre à la comparaison. Peut-être, ajouta-t-il en se tournant languissamment sur son oreiller et regardant du côté de la ruelle, peut-être la princesse est-elle encore là… Non, elle est partie.»
Cette explication ne lui suffisait pas, car toute satisfaisante qu'elle lui paraissait, elle était enveloppée de doute et de mystère. Aussi, M. Swiveller prit-il le parti de relever le rideau, bien déterminé cette fois à saisir la première occasion favorable pour adresser la parole à sa compagne. Cette occasion se présenta bientôt d'elle-même. La marquise donna les cartes, retourna un valet et oublia de marquer. Sur quoi, Richard dit le plus haut qu'il lui fut possible:
«Deux points au talon!»
La marquise fit un bond et frappa des mains.
«Toujours une nuit d'Arabie, rien de plus sûr, pensa M. Swiveller; les Génies frappent toujours des mains au lieu de tirer la sonnette. Voilà qu'elle appelle deux mille esclaves noirs portant sur leur tête des jarres pleines de joyaux.»
Elle avait frappé des mains, mais c'était de joie: car aussitôt elle commença à rire, puis elle se mit à pleurer, déclarant, non pas en beaux termes arabes, mais tout simplement en anglais familier, qu'elle était si heureuse qu'elle ne savait plus où elle en était:
«Marquise, dit Richard devenu pensif, veuillez, je vous prie, vous approcher. Avant tout, ayez la bonté de m'apprendre où je pourrai retrouver ma voix; puis, ce qu'est devenue ma chair?»
La marquise se contenta de secouer tristement la tête, et elle pleura de nouveau; là-dessus, M. Swiveller, qui était très-faible, sentit ses yeux mouillés aussi.
«Je commence à croire, d'après votre attitude et aussi d'après tout ce que je vois, marquise, dit Richard après une pause et en souriant d'une lèvre tremblante, que j'ai été malade.
— Si vous l'avez été!… répondit la petite servante en s'essuyant les yeux. Et comme vous avez eu le délire!
— Oh! marquise… j'ai donc été bien malade?
— En danger de mort. Je n'espérais pas que vous guérissiez. Dieu soit loué! vous voilà guéri!»
Swiveller resta longtemps silencieux. Puis, il commença à parler et demanda combien de jours avait duré sa maladie.
«Il y aura demain trois semaines, répondit la petite servante.
— Trois… quoi?
— Semaines! reprit la marquise enflant sa voix; trois longues et lentes semaines.»
La simple pensée d'avoir été réduit à une telle extrémité fit retomber Richard dans un nouveau silence. Il s'étendit sur le dos tout de son long. La marquise, ayant arrangé ses draps pour qu'il fût mieux couché et trouvant qu'il avait les mains et le front moins brûlants, découverte qui la remplit de joie, en pleura un peu plus fort, et se mit alors en devoir de préparer le thé et de faire griller des rôties bien minces.
Pendant ce temps, Swiveller la contemplait avec reconnaissance, étonné de voir comme elle s'était complètement identifiée au ménage, et faisait remonter l'origine de ces soins à Sally Brass, que dans le fond de sa pensée il ne pouvait assez remercier. Quand la marquise eut achevé de faire les rôties, elle étendit un linge bien propre sur un plateau, et servit à Swiveller quelques tartines croustillantes et un grand bol de thé faible avec lequel, suivant l'ordonnance du docteur, dit-elle, il pouvait se rafraîchir maintenant qu'il était éveillé. Elle plaça des oreillers derrière lui pour lui soutenir la tête, peut-être pas avec l'habileté d'une garde-malade expérimentée, mais certainement avec des soins plus affectueux. Une ineffable satisfaction se peignit dans ses regards, tandis que le pauvre convalescent, s'arrêtant parfois pour lui serrer la main, prenait son modeste repas avec un appétit et un plaisir que les meilleures friandises du monde n'eussent jamais provoqués dans d'autres circonstances. Ayant ensuite tout nettoyé et bien rangé tout avec ordre autour de lui, elle s'assit à table pour prendre le thé à son tour.
«Marquise, dit M. Swiveller, comment va Sally?»
La petite servante fit une moue pleine d'embarras et de bouderie, en même temps qu'elle secoua la tête.
«Eh bien! est-ce qu'il y a longtemps que vous ne l'avez vue?
— Vue? s'écria-t-elle. Dieu merci, je me suis sauvée de chez elle.»
Richard, en entendant cela, se laissa aussitôt retomber tout de son long, position où il resta environ cinq minutes. Il se remit ensuite par degrés sur son séant et demanda:
«Et où demeurez-vous, marquise?
— Où je demeure? s'écria-t-elle. Ici!
— Oh!» murmura-t-il.
Et il retomba en arrière aussi brusquement que s'il eût reçu un coup de feu. Il resta ainsi, sans mouvement et sans parole, jusqu'à ce que la marquise eût achevé son repas, remis tout en place et balayé. Alors il la pria d'approcher une chaise de son lit; et, bien appuyé de nouveau sur ses oreillers, il reprit ainsi la conversation:
«Comme cela, vous vous êtes enfuie?
— Oui… dit la marquise, et ils m'ont avisée.
— Ils vous ont…? Je vous demande pardon, qu'est-ce qu'ils ont fait?
— Ils m'ont avisée, vous savez? avisée dans les journaux.
— Ah! oui… Ils ont publié un avis pour vous retrouver.»
La petite servante fit une inclination de tête et cligna des yeux. Ses pauvres yeux! les veillées et les larmes les avaient tellement rougis, que la muse tragique elle-même dont ce n'est pas le métier aurait eu, je crois, meilleure grâce à cligner de l'oeil. Dick fut frappé de cette idée.
«Dites-moi, ajouta-t-il, comment se fait-il que vous ayez pensé à venir ici?
— Mais vous sentez, répondit la marquise; vous parti, je n'avais plus d'ami; car le locataire n'était pas revenu, et j'ignorais où je pourrais vous trouver l'un ou l'autre. Mais un matin, comme j'étais…
— Au trou de la serrure? dit Swiveller pour la tirer d'embarras.
— Tout juste, répondit-elle en baissant la tête. Comme j'étais au trou de la serrure de l'étude où vous m'avez trouvée, vous savez, j'entendis une femme dire qu'elle demeurait ici, et qu'elle était la maîtresse de la maison où vous étiez logé, que vous étiez tombé dangereusement malade, et demander s'il n'y avait personne qui voulût venir vous soigner. M. Brass dit: «Ce n'est pas mon affaire.» Miss Sally dit: «C'est un drôle de corps, mais cela ne me regarde pas.» La femme s'en alla indignée, et ferma la porte rudement, je vous en réponds. Cette nuit-là même, je m'enfuis; je vins ici, je dis aux gens de cette maison que vous étiez mon frère, ils me crurent, et depuis je suis restée auprès de vous.
— Cette pauvre petite marquise! s'écria Dick. Elle s'est tuée de fatigue!
— Non, dit-elle, pas du tout. Ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve bien de m'asseoir dans un de ces fauteuils et, Dieu merci, j'y ai souvent fait un somme. Mais, si vous aviez pu voir comme vous vous efforciez de sauter par la fenêtre, si vous aviez pu entendre comme vous chantiez sans cesse, comme vous faisiez de grands discours, vous ne le croiriez pas encore. Oh! que je suis heureuse que vous soyez mieux, monsieur Viverer!…
— Oui, Viverer, dit Richard devenu pensif. Je suis vivant, en effet; mais c'est bien grâce à elle. Je soupçonne fort, marquise, que sans vous je serais mort.»
En disant cela, M. Swiveller saisit de nouveau la main de la petite servante: faible et triste comme il l'était, il n'eût pas manqué, en voulant lui exprimer ses remercîments, de se rendre les yeux aussi rouges que l'étaient ceux de la jeune fille: mais celle-ci coupa net à l'émotion en forçant Richard à s'étendre dans son lit et le pressant de se tenir en repos.
«Le docteur, dit-elle, a recommandé que vous soyez bien tranquille, et qu'on ne vous fasse pas de bruit. Allons, faites un somme; nous causerons ensuite. Je resterai assise auprès de vous. Fermez vos yeux, vous vous endormirez peut-être. Cela vous fera du bien, essayez.»
La marquise tira alors une petite table contre le lit, s'assit auprès, et avec l'adresse d'une vingtaine de pharmaciens se mit en devoir de préparer des boissons rafraîchissantes. Quant à Richard, fatigué comme il l'était, il ne tarda pas à s'endormir. Au bout de quelque temps il se réveilla et demanda quelle heure il était.
«Juste six heures et demie,» répondit la marquise en l'aidant à se remettre sur son séant.
Richard appuya la main sur son front et se tourna tout à coup, comme s'il venait de lui passer une idée subite par la tête.
«Marquise, dit-il, qu'est devenu Kit?
— Il a été condamné à je ne sais combien d'années de déportation.
— Est-il parti?… et sa mère?… que fait-elle?… qu'est-elle devenue?»
La petite garde-malade secoua la tête et répondit qu'elle n'en savait rien du tout.
«Mais, ajouta-t-elle, si vous vouliez me promettre de rester tranquille, et de ne pas vous donner encore une rechute, je vous conterais… Mais non, pas à présent.
— Si, si, contez toujours… cela me distraira.
— Oh! non, je suis sûre du contraire, répondit la petite servante, d'un air effaré. Attendez que vous soyez mieux portant, et alors je vous raconterai tout.»
Dick attacha sur sa petite amie un regard pressant. Ses yeux agrandis et creusés par la maladie prirent une expression telle, que la jeune fille en fut épouvantée; elle le supplia de ne plus songer à cela. Mais le peu de mots qu'elle avait prononcés n'avaient pas seulement piqué la curiosité de Richard; ils avaient fait naître en lui de sérieuses inquiétudes. Aussi la pressa-t-il de tout lui dire, quelque fâcheuses que pussent être les nouvelles.
— Oh! il n'y a rien de fâcheux là dedans, dit-elle. Rien du tout qui vous concerne.
— Mais ça concerne peut-être?… Enfin est-ce que vous n'avez rien entendu à travers les fentes des portes ou les trous de serrure, qu'on n'aurait pas été bien aise que vous pussiez entendre?»
En faisant cette question, Dick respirait à peine.
«Oh! que si.
— Dans… dans Bevis-Marks? ajouta vivement Richard Quelque conversation entre Brass et Sally?
— Oui.»
Richard tira hors du lit son bras décharné; et, saisissant la jeune fille par le poignet, il la pressa de s'expliquer; sinon, il ne répondrait pas de ce qui pourrait arriver, dans l'état d'agitation et d'angoisse où il se trouvait et qu'il était incapable de supporter davantage. En le voyant si inquiet, la marquise comprit qu'il y aurait plus de danger à différer sa révélation que d'inconvénients à la faire tout de suite. Elle promit d'obéir, à condition que le malade se tiendrait parfaitement tranquille et s'abstiendrait de remuer ou de se tourner brusquement comme il faisait.
«Mais si vous recommencez, dit-elle, je laisserai là l'histoire.
Je vous en préviens.
— Vous ne pouvez la laisser avant de l'avoir commencée. Commencez, ma mignonne. Parlez, ma soeur, parlez. Gentille Polly, dites. Dites-moi tout. Je vous en prie, marquise. Je vous en supplie.»
En présence de ces ardentes prières, que Richard Swiveller jetait d'un ton aussi passionné que s'il s'agissait des voeux les plus solennels et les plus terribles, la jeune fille ne put résister davantage.
«Eh bien! dit-elle, avant le jour où je me suis enfuie, je, couchais ordinairement dans la cuisine où nous avons joué ensemble aux cartes, vous savez. Miss Sally avait l'habitude d'avoir dans sa poche la clef de la cuisine, et le soir elle ne manquait jamais de venir prendre la chandelle et couvrir le feu. Cela fait, elle me laissait gagner mon lit dans l'obscurité, fermait la porte en dehors, remettait la clef dans sa poche, et me tenait ainsi enfermée jusqu'au lendemain matin où elle revenait de très-bonne heure, je vous assure, me rendre ma liberté. J'avais terriblement peur de me savoir ainsi calfeutrée; car je savais bien que, si le feu prenait à la maison, ils m'oublieraient pour ne songer qu'à eux. Aussi, quand je pouvais trouver une vieille clef rouillée, je la ramassais bien vite pour l'essayer à la porte. Enfin dans un coin poudreux de la cave je rencontrai une clef qui fit mon affaire.»
Ici M. Swiveller agita violemment ses jambes. Mais comme, devant cette démonstration, la petite servante s'était interrompue sur- le-champ dans son récit, il cessa de remuer et, s'excusant d'avoir oublié un moment leur convention, il pria la jeune fille de continuer.
«Allez, dit-elle, ils étaient bien regardants pour ma nourriture. Oh! vous ne sauriez vous imaginer comme ils me serraient de près. Aussi j'avais l'habitude de sortir la nuit quand ils étaient au lit et de rôder dans l'ombre, à la recherche de quelque morceau de biscuit ou de sandwich que vous auriez laissé dans l'étude, ou même de pelures d'orange pour les mettre dans de l'eau chaude et m'en faire censé du vin. Avez-vous jamais goûté de la pelure d'orange infusée dans de l'eau?»
M. Swiveller répondit qu'il n'avait jamais goûté de cette liqueur brûlante, et pressa de nouveau son amie de reprendre le fil de son récit.
«Avec beaucoup de bonne volonté on finit par trouver cela agréable: autrement, on regrette de ne pas y sentir un peu plus de goût, comme de raison. Eh bien! donc, quelquefois je sortais quand mes maîtres étaient allés se mettre au lit; et une ou deux nuits avant qu'il y eût ce fameux bruit dans l'étude quand on arrêta le jeune homme, je montai l'escalier tandis que M. Brass et miss Sally étaient assis devant le feu de l'étude; et pour dire la vérité, confiante dans ma clef qui protégeait mon retour, je me mis à écouter à la porte.»
M. Swiveller leva ses genoux comme pour faire un dais conique des draps et de la couverture; la plus grande impatience se trahit dans l'expression de ses traits. Mais la petite servante s'arrêtant et le menaçant du doigt de ne pas continuer, le cône disparut; l'air d'impatience seul resta.
«Ils étaient là tous deux, lui et elle, dit la petite servante, assis près du feu et causant tout doucement ensemble. M. Brass dit à miss Sally: «Ma foi, c'est une chose dangereuse, qui peut nous mettre bien des désagréments sur les bras, et je ne m'en soucie guère.» Mais elle, elle lui disait, vous savez son genre, elle lui disait: «Il faut que vous soyez un vrai coeur de poulet, l'homme le plus faible, le plus mou que j'aie jamais vu, et c'est une grande erreur de la nature que nous ne soyons pas nés plutôt moi le frère et vous la soeur. Quilp, dit-elle encore, n'est-il pas notre principal client? — Oui certainement, répondit M. Brass. — Et, ne sommes-nous pas toujours occupés à ruiner quelqu'un pour son compte? — Oui certainement, répondit M. Brass. — Eh bien, dit-elle, qu'importe la ruine de Kit, puisque Quilp la désire? — Au fait, oui, qu'importe?» dit M. Brass. Alors ils se mirent à chuchoter et à rire longtemps entre eux en se disant qu'il n'y aurait aucun danger pourvu que la chose fût bien menée M. Brass tira son livre de poche et dit: «Voilà l'affaire, tenez! justement le billet de banque de cinq livres que m'a remis Quilp. Il ne nous en faut pas davantage. Kit doit venir demain matin, je le sais. Tandis qu'il sera en haut, vous sortirez, et j'enverrai en course M. Richard. Kit étant seul vis-à-vis de moi, j'engagerai la conversation avec lui et mettrai ce billet dans son chapeau. Je m'arrangerai de manière à faire trouver le billet par M. Richard, qui deviendra notre témoin. Et ce sera bien le diable si avec tout cela nous ne réussissons pas à débarrasser M. Quilp de Kit pour satisfaire son ressentiment. Miss Sally se mit à rire en approuvant le plan. Mais comme ils firent mine de vouloir se retirer et que j'avais peur d'être surprise en restant plus longtemps, je redescendis bien vite mon escalier. Voilà!»
En parlant ainsi, la petite servante s'était peu à peu animée autant que M. Swiveller; aussi ne fit-elle pas d'effort pour le contenir lorsqu'il se dressa dans son lit et demanda vivement:
«Cette histoire n'a-t-elle été confiée à personne?
— Comment l'aurait-elle été? répondit la garde-malade. Rien que d'y penser j'en étais toute saisie, et j'espérais que le jeune homme serait renvoyé absous. Quand je leur entendis dire qu'on avait déclaré Kit coupable d'un vol dont je le savais innocent, vous étiez parti, le locataire aussi, et d'ailleurs je crois bien que j'aurais eu peur de lui raconter la chose, même s'il avait été là. Quant à vous, depuis que je suis venue ici, vous avez été si malade, qu'il n'y avait pas moyen de songer à vous en parler.
— Marquise, dit M. Swiveller arrachant de sa tête son bonnet de nuit qu'il envoya à l'autre bout de la chambre, faites-moi le plaisir d'aller voir quelques moments sur le palier, si j'y suis. Il faut que je sorte.
— Vous!… s'écria sa garde-malade. Vous n'y pensez pas?
— Il le faut, reprit-il en promenant son regard autour de la chambre. Où sont mes habits?
— Oh! que je suis heureuse!… Vous n'en avez plus du tout.
— M'dame!… dit M. Swiveller profondément étonné.
— J'ai été obligée de les vendre les uns après les autres afin de me procurer les médicaments qui vous étaient ordonnés. Mais ne vous occupez pas de cela, ajouta vivement la marquise en voyant Richard retomber en arrière sur son oreiller; vous n'auriez seulement pas la force de vous tenir debout.
— Je crains bien, dit tristement Richard, que vous n'ayez raison.
Que faire? Mon Dieu! que faire?»
Il lui suffit naturellement d'un moment de réflexion pour sentir qu'avant toute chose il fallait se mettre en rapport avec un des MM. Garland. Il n'était pas impossible que M. Abel ne fût pas encore sorti de l'étude. En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, la petite servante eut l'adresse écrite au crayon sur un bout de papier, avec un portrait verbal, véritable signalement du père et du fils, assez frappant pour qu'elle pût reconnaître sans la moindre difficulté, soit l'un soit l'autre des MM. Garland; enfin une recommandation spéciale de se méfier de M. Chukster, vu son antipathie bien connue pour Kit. Munie de ces minces renseignements, elle s'élança avec ordre de ramener M. Garland ou son fils M. Abel.
«Je suppose, dit Richard au moment où elle fermait lentement la porte et jetait un dernier regard dans la chambre pour s'assurer si le malade était bien à son aise, je suppose qu'il ne reste plus rien ici, pas même une veste?
— Non, rien.
— C'est embarrassant, dit-il, en cas d'incendie; un parapluie au moins eût servi à quelque chose. Mais c'est égal, ce que vous avez fait est bien fait, chère marquise. Sans vous, je serais un homme mort.»
CHAPITRE XXVIII.
Bien heureusement pour la petite servante qu'elle était vive et alerte; sans cela, la course qu'elle entreprenait toute seule, dans le voisinage même de l'endroit où elle courait le plus de risque à se montrer, eût eu pour effet peut-être d'amener une restauration de la suprême autorité de miss Sally sur sa personne. Ne se dissimulant pas le péril qu'elle courait, la marquise n'eut pas plutôt quitté la maison, qu'elle se jeta dans la première rue sombre et écartée qui s'offrit à elle; et, sans s'inquiéter du terme assigné à sa course, elle ne songea tout d'abord qu'à mettre deux bons milles de briques et de plâtre entre elle et Bevis- Marks.
Une fois qu'elle eut accompli ce premier point, elle commença à se diriger vers l'étude du notaire. En s'informant avec adresse auprès des marchandes de pommes et des écaillères, au coin des rues, plutôt que dans les brillantes boutiques ou auprès des personnes bien mises, au risque d'un accueil plus ou moins poli, elle obtint assez bien les renseignements nécessaires. Comme les pigeons voyageurs, d'abord perdus dans un lieu qui leur est inconnu, aspirent l'air au hasard pendant quelque temps, avant de s'élancer vers le lieu de leur message, de même la marquise fit des détours avant de se croire en sûreté, puis elle se dirigea vivement vers le but qui lui avait été assigné.
Elle n'avait point de chapeau; rien sur la tête qu'une grande coiffe portée au temps jadis par Sally Brass, dont le goût en fait de couture était, comme on sait, tout particulier. Sa course était plutôt entravée qu'aidée par ses souliers en savate qui s'échappaient sans cesse de ses pieds, et qu'elle avait ensuite bien de la peine à retrouver au milieu du flot des passants. La pauvre petite créature éprouva tant d'embarras et de retard pour retrouver ces objets de toilette dans la boue et le ruisseau, et fut tellement coudoyée pendant ce temps-là, poussée, heurtée et portée de main en main, qu'au moment où elle atteignit enfin la rue du notaire, elle était presque épuisée et à bout de forces: elle en avait la larme à l'oeil.
Mais enfin la voilà arrivée, c'était une grande consolation; d'autant plus que par la fenêtre de l'étude elle vit briller des lumières, et put espérer par conséquent qu'il n'était pas trop tard. Elle s'essuya donc les yeux avec le revers de sa main, et, montant tout doucement les degrés du perron, regarda à travers les vitres.
M. Chukster était debout derrière son bureau. Il faisait ses dispositions de fin de journée, comme de tirer ses poignets, de relever son col de chemise, de rattacher plus gracieusement sa cravate et d'arranger secrètement ses moustaches à l'aide d'un petit morceau de miroir d'une forme triangulaire. Devant le feu se tenaient deux gentlemen: l'un d'eux lui parut être le notaire, et elle ne se trompait pas; l'autre, qui boutonnait sa grande redingote pour s'apprêter à partir, M. Abel Garland.
Ces observations faites, la petite rusée tint conseil avec elle- même. Elle résolut d'attendre dans la rue la sortie de M. Abel. Alors elle n'aurait plus à craindre d'être forcée de parler devant M. Chukster, et il lui serait plus facile de remplir son message. Dans cette intention, elle se laissa glisser au bas de la fenêtre, traversa la rue et alla s'asseoir sur le pas d'une porte juste en face.
À peine avait-elle pris cette position, qu'un poney arriva en dansant tout le long de la rue avec ses jambes en zigzag et sa tête qui se tournait de tous côtés. Derrière le poney un phaéton, et dans le phaéton un homme; mais le poney ne semblait s'inquiéter ni du phaéton ni de l'homme: car tour à tour il se levait sur ses jambes de derrière, ou s'arrêtait, ou s'élançait, ou s'arrêtait de nouveau, ou reculait, ou se jetait de côté, sans le moindre égard pour l'un ni pour l'autre, selon que la fantaisie l'en prenait, et comme s'il avait à coeur de montrer qu'il était l'animal le plus libre qu'il y eût dans le monde. Quand la voiture arriva à la porte du notaire, l'homme dit d'une manière très-respectueuse: «Ohah! c'est ici!» ayant l'air de faire entendre que, s'il prenait l'extrême liberté d'émettre un voeu, ce serait celui de s'arrêter en cet endroit. Le poney fit une pause d'un moment; mais, comme s'il eût réfléchi que s'arrêter lorsqu'on l'en priait serait établir un précédent peu convenable et même dangereux, il repartit immédiatement, courut au trot allongé jusqu'au coin de la rue, tourna, revint sur ses pas, et alors s'arrêta de sa propre volonté.
«Oh! vous faites un joli coco!… dit l'homme qui ne voulait pas s'aventurer légèrement à peindre le poney sous des couleurs plus tranchées avant d'avoir mis en toute sécurité pied à terre sur le trottoir. Je voudrais bien te voir une bonne fois récompensé comme tu le mérites, va!
— Qu'est-ce qu'il a fait? dit M. Abel qui tournait un châle autour de son cou tout en descendant les marches.
— Il y a de quoi mettre un homme hors de lui, répondit le valet d'écurie. C'est bien le coquin le plus vicieux… Ohah! vas-tu rester tranquille!
— Ce n'est pas le moyen qu'il reste tranquille, si vous lui lancez des injures, dit M. Abel qui s'installa dans la voiture, les guides en main. Il est très-bon enfant quand on sait le prendre. Voici, depuis longtemps, la première fois qu'il sort, car il a perdu son conducteur, et jusqu'à ce matin il n'a pas voulu bouger. Les lanternes sont prêtes, n'est-ce pas? Bien. Trouvez- vous ici demain, à la même heure, s'il vous plaît, pour tenir mon cheval. Bonsoir.»
Après une ou deux cabrioles de son invention, le poney céda à la douceur de M. Abel et se mit à trotter gentiment.
Durant tout ce temps, M. Chukster s'était tenu debout sur le seuil de la porte. En le voyant, la petite servante n'avait pas osé s'approcher. Elle n'eut donc d'autre parti à prendre que de courir après le phaéton et de crier à M. Abel d'arrêter. Mais, par suite de cette course haletante, elle était hors d'état de se faire entendre. Le cas était désespéré, car le poney pressait le pas. La marquise se pendit quelques instants à la voiture; mais sentant qu'elle ne pouvait aller plus loin, et que bientôt même il lui faudrait renoncer à son projet, elle grimpa, d'un bond vigoureux, sur le siège de derrière, et, dans cette ascension, perdit sans retour un de ses souliers.
M. Abel étant dans une disposition d'esprit rêveuse, et ayant d'ailleurs assez à faire de diriger le poney, allait au petit trot sans se retourner. Il était bien loin de songer à l'étrange figure qu'il traînait derrière lui, jusqu'à ce que la marquise, un peu remise de sa suffocation, de la perte de son soulier et de la nouveauté de sa situation, jeta tout près de son oreille ces mots:
«Dites donc, monsieur…»
Il se retourna vivement et, arrêtant le poney, s'écria avec une certaine émotion:
«Mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça?
— N'ayez pas peur, monsieur, répondit la messagère encore haletante. Oh! j'ai tant couru après vous!
— Que voulez-vous? dit M. Abel. Comment êtes-vous là?
— Je suis montée par derrière, répondit la marquise. Oh! je vous en prie, conduisez-moi, monsieur… sans vous arrêter… vers la Cité. Oh! je vous en prie, hâtez-vous… C'est une affaire importante. Il y a là quelqu'un qui désire vous voir. Il m'a envoyée vous demander de venir tout de suite, parce qu'il sait toute l'affaire de Kit, et qu'il peut le sauver encore en prouvant son innocence!…
— Que me dites-vous là, mon enfant!
— La vérité, sur ma parole, sur mon honneur. Mais veuillez tourner de ce côté, et vivement, s'il vous plaît. Je suis partie depuis si longtemps, qu'il doit croire que je me suis perdue.»
Involontairement, M. Abel poussa le poney en avant. Le poney, obéissant à une secrète sympathie, ou bien écoutant un nouveau caprice, s'élança rapidement et sans ralentir son pas, sans, se livrer à aucun acte d'excentricité avant d'avoir atteint la porte de la maison où logeait M. Swiveller: là, chose merveilleuse! il consentit à s'arrêter au moment même où M. Abel lui en intima l'ordre.
«Voyez! dit la marquise montrant une fenêtre faiblement éclairée; c'est cette chambre là-haut. Venez!»
M. Abel, qui était bien une des créatures du monde les plus simples et les plus modestes, et qui à cette simplicité joignait une timidité naturelle, hésita; car il avait entendu parler, et il le croyait mordicus, de personnes attirées dans des lieux équivoques, en des circonstances semblables, par des guides comme la marquise, pour s'y voir volées et même assassinées.
Cependant sa sympathie pour Kit l'emporta sur toute autre considération. Ainsi, confiant Whisker aux soins d'un homme qui précisément se tenait près de là pour gagner quelque chose, il laissa sa compagne de route lui prendre là main pour le conduire jusqu'au haut d'un escalier étroit et obscur.
Sa surprise ne fut pas médiocre quand il se vit introduit dans une chambre de malade éclairée d'une lueur douteuse, où un homme dormait tranquillement dans son lit.
«N'est-ce pas, dit son guide à voix basse mais avec une certaine chaleur, n'est-ce pas que ça fait plaisir de le voir reposer comme ça?… Oh! si vous l'aviez vu il y a deux ou trois jours seulement! quelle différence!»
Le jeune M. Garland ne répondit rien, et, à dire vrai, il aimait mieux se tenir très-loin du lit et très-près de la porte. Son guide, qui paraissait comprendre sa répugnance, moucha la chandelle, la prit à la main et s'approcha du malade. Au même moment le dormeur tressaillit… M. Abel reconnut dans ce visage dévasté par la souffrance les traits de Richard Swiveller.
«Qu'est-ce que ceci? dit-il d'un ton amical et en s'élançant vers lui; vous avez donc été malade?
— Très-malade, répondit Richard, à deux doigts de la mort. Il ne s'en est fallu de rien que vous vinssiez à apprendre que votre très-humble Richard était dans sa bière, sans l'amie que j'ai envoyée à votre recherche… Une autre poignée de main, marquise, s'il vous plaît… Asseyez-vous, monsieur.»
M. Abel, qui ne parut pas médiocrement surpris d'entendre conférer une telle qualité à son guide, prit une chaise et s'assit auprès du lit.
«J'ai envoyé chez vous, monsieur, dit Richard; elle vous a sans doute appris déjà pour quel motif.
— En effet, j'en suis encore tout bouleversé. Je ne sais réellement que dire ni que penser.
— Vous le saurez bientôt, répliqua Dick. Marquise, asseyez-vous au pied du lit, s'il vous plaît. Maintenant, racontez à ce gentleman tout ce que vous m'avez raconté à moi-même, d'un bout à l'autre. Vous, monsieur, ne dites rien.»
L'histoire fut répétée exactement de la même manière que la première fois, sans addition, sans omission non plus. Durant tout le récit, Richard Swiveller tint ses yeux fixés sur le visiteur; et quand la marquise eut achevé, il reprit aussitôt la parole:
«Vous venez, dit-il, d'entendre tous ces détails, et vous ne les oublierez pas. Je suis trop affaibli, trop épuisé pour pouvoir vous donner aucun conseil; mais vous et vos amis vous saurez bien ce que vous aurez à faire. Après ce long retard, chaque minute est un siècle. Si jamais dans votre vie vous vous êtes hâté de retourner chez vous, que ce soit surtout ce soir. Ne vous arrêtez pas pour me dire un seul mot, mais partez. On la trouvera ici si l'on a besoin d'elle. Et quant à moi, vous êtes bien sûr de me trouver au logis une semaine ou deux au moins. Il y a pour cela plus d'une bonne raison. Marquise, une lumière. Si vous perdez une minute de plus à me regarder, monsieur, je ne vous le pardonnerai jamais!»
M. Abel n'avait pas besoin d'être stimulé davantage. En un instant il fut parti; et quand la marquise, qui l'avait éclairé sur l'escalier, revint, elle annonça que le poney s'était mis en plein galop sans faire la moindre objection préliminaire.
«C'est bien! dit Richard. Il a du coeur, et à partir de ce moment je l'honore. Mais soupez donc, prenez donc un pot de bière; je suis sûr que vous devez être accablée de fatigue. Prenez un pot de bière. Cela me fera autant de bien de vous voir boire que si je buvais moi-même.»
Il ne fallait rien moins que cette assurance pour déterminer la petite garde-malade à se permettre un tel luxe. Elle se mit donc à boire et à manger, à la grande satisfaction de M. Swiveller, puis elle lui donna à boire, remit tout en ordre, s'enveloppa d'un vieux couvre-pied et se coucha sur le tapis devant le feu.
Pendant ce temps, M. Swiveller murmurait dans son sommeil: «Étale, oh! étale un lit de roseaux, nous y reposerons jusqu'aux lueurs matinales… Bonne nuit, marquise.»