CHAPITRE XXIX.
Le lendemain matin, à son réveil, Richard Swiveller distingua peu à peu des voix qui chuchotaient dans sa chambre. Il regarda à travers les rideaux et aperçut M. Garland, M. Abel, le notaire et le gentleman réunis autour de la marquise, et lui parlant avec une grande animation, bien qu'à demi-voix, dans la crainte sans doute de le troubler. Il ne perdit pas de temps pour les avertir que cette précaution était inutile. Les quatre gentlemen s'approchèrent aussitôt du lit. Le vieux M. Garland fut le premier à prendre la main de Richard, à qui il demanda comment il se trouvait.
Dick allait répondre qu'il était infiniment mieux, quoique aussi faible que possible, quand sa petite gardienne, écartant les visiteurs et se mettant à son chevet, comme si elle eût été jalouse que d'autres approchassent de son malade, lui servit son déjeuner et insista pour qu'il le prît avant de se fatiguer, soit à entendre parler, soit à parler lui-même. M. Swiveller, qui avait une faim dévorante, et qui, toute la nuit, avait nourri un rêve clair et suivi de côtelettes de mouton, de bière forte et autres raffinements de friandise, trouva même à une tasse de thé faible et à une rôtie sèche des douceurs infinies, mais il ne consentit à manger et boire qu'à une condition.
«C'est, dit-il en rendant à M. Garland sa poignée de main, c'est que vous répondiez franchement à la question suivante, avant que je prenne un morceau ou que je boive une gorgée: Est-il trop tard?
— Pour compléter l'oeuvre si bien commencée par vous hier au soir? dit le vieux gentleman. Non, vous pouvez avoir l'esprit tranquille là-dessus. Non, je vous le certifie.»
Rassuré par cette nouvelle, le convalescent prit son repas avec le plus vif appétit, quoiqu'il ne parût pas avoir à manger lui-même la moitié du plaisir qu'éprouvait sa garde-malade à le voir manger. Voici comment les choses se passaient: M. Swiveller, ayant à main gauche le morceau de rôtie ou la tasse de thé, et prenant, selon l'occasion, tantôt une bouchée, tantôt une gorgée, tenait constamment dans sa main droite et serrait étroitement une des mains de la marquise; et pour presser ou même baiser cette main captive, il interrompait de temps en temps son déjeuner avec un sérieux parfait, une gravité complète. Toutes les fois qu'il mettait quelque chose dans sa bouche pour manger ou pour boire, le visage de la marquise s'éclairait d'une joie indicible; mais lorsque Richard lui donnait ces marques de reconnaissance, les traits de la jeune fille s'assombrissaient, et elle commençait à sangloter. Et soit qu'elle rayonnât de joie, soit qu'elle s'abandonnât à ses larmes, la marquise ne pouvait s'empêcher de se tourner vers les visiteurs avec un regard éloquent qui semblait dire: «Vous voyez ce jeune homme, puis-je l'abandonner?» Et les assistants, devenus ainsi acteurs à leur tour dans la scène qui se passait, répondaient régulièrement par un autre regard: «Non, certainement non.» Ce jeu muet dura pendant tout le déjeuner de l'invalide, et l'invalide lui-même, pâle et maigre, n'y prenait pas une médiocre part; aussi peut-on douter, à juste titre, que jamais repas, muet comme celui-là d'un bout à l'autre, ait été aussi expressif par des gestes en apparence si simples et si insignifiants.
Enfin, et, pour dire vrai, ce ne fut pas long. M. Swiveller avait expédié autant de rôties et de thé que la prudence permettait de lui en donner, à cette époque de sa convalescence. Mais les soins de la marquise ne s'arrêtèrent pas là, car ayant disparu un instant, elle revint presque aussitôt avec une cuvette pleine d'une eau bien claire. Elle lava le visage et les mains de Richard, lui brossa les cheveux, et l'eut bientôt rendu aussi propre, aussi coquet qu'on peut l'être en pareille circonstance; et tout cela vivement, d'un air dégagé, comme si Richard n'eût été qu'un petit enfant dont elle fût elle-même la bonne. M. Swiveller se prêtait à ces divers soins avec un étonnement plein de reconnaissance qui ne lui permettait pas de parler. Quand tout fut achevé, quand la marquise se fut retirée dans un coin à distance pour prendre son mince déjeuner, qui s'était passablement refroidi, Richard détourna quelques moments son visage, et agita gaiement ses mains en l'air.
«Messieurs, dit-il après cette pause et en se retournant vers la compagnie, j'espère que vous m'excuserez. Les gens qui sont tombés aussi bas que je l'ai été, sont aisément fatigués. Me voilà dispos maintenant et en état de causer. Nous sommes à court de sièges ici, sans compter bien d'autres bagatelles qui y manquent aussi; mais si vous daignez vous asseoir sur mon lit…
— Que pouvons-nous faire pour vous? dit M. Garland avec effusion.
— Si vous pouviez faire de la marquise que voilà une vraie marquise, et non pas une marquise de contrebande, je vous serais reconnaissant d'opérer cette métamorphose en un tour de main. Mais comme c'est impossible, et qu'il ne s'agit pas ici de ce que vous pouvez faire pour moi, mais de ce que vous pouvez faire pour quelqu'un qui a bien autrement de droits à votre intérêt, apprenez-moi, je vous prie, monsieur, comment vous comptez agir.
— C'est surtout pour cela que nous sommes venus, dit le locataire; car bientôt vous allez recevoir une autre visite. Nous avions peur que vous ne fussiez inquiet si vous n'appreniez pas de notre propre bouche les démarches auxquelles nous comptons nous livrer; et en conséquence nous avons voulu vous voir avant de poursuivre l'affaire.
— Messieurs, répondit Richard, je vous remercie. Excusez une impatience bien naturelle dans l'état d'affaiblissement où vous me voyez. Je ne vous interromprai plus, monsieur.
— Eh bien, mon cher ami, dit le locataire, nous ne doutons pas de la vérité de cette découverte qui a été si providentiellement mise au grand jour…
— Par elle!… s'écria Richard en montrant la marquise.
— Oui, par elle; nous n'avons aucun doute à cet égard; nous sommes même certains que par un emploi convenable et intelligent de cette révélation, nous pourrons obtenir immédiatement la mise en liberté du pauvre garçon; mais nous craignons beaucoup que cela ne suffise pas pour nous faire mettre la main sur Quilp, l'agent principal dans toute cette infamie. Je vous dirai que nous ne sommes que trop confirmés dans ce doute, et presque dans cette certitude, par les meilleurs renseignements, qu'en un aussi court espace de temps, nous avons pu nous procurer à ce sujet. Vous conviendrez, avec nous, qu'il serait monstrueux de laisser à cet homme la moindre chance d'échapper à la justice, si nous pouvons y mettre ordre. Vous conviendrez avec nous, j'en suis sûr, que, si quelqu'un doit encourir les rigueurs de la loi, c'est lui plus que tout autre.
— Assurément, dit Richard. Oui, si quelqu'un doit les encourir… Mais, c'est cette hypothèse qui me déplaît; et pourquoi donc quelqu'un? pourquoi pas tous? puisque les lois ont été faites à tous leurs degrés pour châtier le vice chez les autres aussi bien que chez moi, et cætera, vous savez?… N'êtes-vous pas frappé de cette idée?»
Le gentleman sourit comme si cette idée, introduite par M. Swiveller dans la question, n'était pas extrêmement frappante, et lui expliqua que leur dessein était d'agir de ruse d'abord, pour essayer d'arracher un aveu à la séduisante Sarah.
«Quand elle verra, dit-il, combien nous savons de choses et comment nous les savons; lorsqu'elle comprendra à quel point elle est déjà compromise, nous avons quelque lieu d'espérer que nous obtiendrons d'elle les renseignements suffisants pour atteindre ses deux complices. Si nous en arrivions là, je la tiendrais quitte du reste.»
Dick ne fit pas du tout à ce plan un gracieux accueil, et représenta avec autant de chaleur qu'il lui était possible alors de le faire, qu'on aurait plus de peine à venir à bout du vieux lapin, c'est de Sarah qu'il voulait parler, que de Quilp lui-même; que ni ruses, ni menaces, ni caresses n'étaient capables d'agir sur elle ni de la faire céder; que cette Brass-là était un vrai bras d'acier, aussi roide et aussi inflexible; en un mot, qu'ils n'étaient pas de taille à se mesurer contre elle, et qu'ils seraient battus à plate couture.
Mais il était inutile d'engager ces messieurs à suivre un autre plan. Nous avons dit que le locataire avait exposé leurs intentions communes; il faudrait ajouter que tous parlaient à la fois, que si l'un d'eux, par hasard, s'arrêtait un instant, ce n'était que pour respirer, pour reprendre haleine, en attendant une nouvelle occasion de recommencer à crier; en résumé, qu'ils avaient atteint ce degré d'impatience et d'anxiété où les hommes ne peuvent plus se laisser raisonner ni convaincre; et qu'il eût été plus facile de dompter la tempête que de les faire revenir sur leur première détermination. Ainsi donc, après avoir dit à M. Swiveller qu'ils n'avaient pas perdu de vue la mère de Kit et ses enfants, ni Kit lui-même, et qu'ils n'avaient cessé de faire tous leurs efforts pour obtenir en faveur du condamné un adoucissement de peine, tout partagés qu'ils étaient alors entre les fortes preuves de sa culpabilité et leurs présomptions bien affaiblies en faveur de son innocence; après avoir ajouté enfin que M. Richard Swiveller pouvait se tranquilliser, que tout serait terminé heureusement avant la nuit; après toutes ces déclarations, auxquelles se joignirent une foule d'expressions bienveillantes et cordiales adressées à Richard et qu'il est inutile de reproduire ici, M. Garland, le notaire, le gentleman s'en allèrent bien à propos, sans quoi Richard Swiveller allait tomber, à coup sûr, dans un nouvel accès de fièvre, dont les suites eussent pu lui être fatales.
M. Abel était resté. Souvent il consultait sa montre, puis il allait regarder à la porte de la chambre jusqu'au moment où M. Swiveller fut tiré d'une courte sieste par le bruit que fit comme en tombant des épaules d'un commissionnaire sur le carreau du palier, un énorme paquet qui sembla ébranler toute la maison et fit résonner les petites fioles de pharmacie posées sur le manteau de la cheminée du malade. Aussitôt que ce bruit eut frappé ses oreilles, M. Abel s'élança, gagna la porte en boitillant, l'ouvrit… Et voilà qu'on aperçoit un homme aux formes athlétiques, avec une grande manne qu'il traîne dans la chambre, qu'il découvre et qui laisse échapper de ses larges flancs des trésors de thé, café, vin, biscuits, oranges, raisins, poulets à rôtir et à bouillir, gelée de pieds de veau, arrow-root, sagou et autres ingrédients délicats. La petite servante, comme pétrifiée et immobile, avec son unique soulier au pied, restait à contempler ces objets, dont l'existence simultanée ne lui semblait possible que dans les boutiques. L'eau lui était venue tout à la fois aux yeux et à la bouche, et la pauvre enfant était incapable d'articuler un mot. Mais il n'en était pas de même de M. Abel, ni du gaillard robuste qui, en un clin d'oeil, avait vidé la manne, toute pleine qu'elle était, ni d'une bonne vieille dame qui apparut si soudainement, qu'elle était sans doute auparavant derrière la manne, assez large du reste pour la cacher, et qui, allant à droite, à gauche, partout en même temps sur la pointe du pied et sans bruit, se mit à remplir de gelée les tasses à thé, à faire du bouillon de poulet dans de petites casseroles, à peler des oranges pour le malade et à les distribuer par tranches, à offrir à la petite servante un verre de vin et à lui choisir quelques morceaux jusqu'à ce que des mets plus substantiels fussent préparés pour remettre ses forces. Il y avait tant d'imprévu et presque de magie dans ce coup de théâtre, que M. Swiveller, après avoir pris deux oranges avec un peu de gelée, et vu le gros porteur s'en aller avec sa manne vide, en laissant à sa disposition cette abondance de trésors, ne trouva rien de mieux à faire que de se rejeter sur l'oreiller et de se rendormir, tant son esprit était hors d'état de comprendre de tels miracles.
Pendant ce temps, le gentleman, le notaire et M. Garland s'étaient rendus à un café. Là, ils rédigèrent une lettre qu'ils envoyèrent à miss Sally Brass, la priant en termes mystérieux et concis de vouloir bien accorder le plus tôt possible l'honneur de sa compagnie à un ami inconnu qui désirait la consulter et qui l'attendait en ce lieu. Cette communication eut le plus prompt résultat: dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis le retour du messager, lorsqu'on annonça miss Brass en personne.
«Madame, dit le gentleman seul alors dans la salle, veuillez prendre une chaise.»
Miss Brass s'assit d'un air très-roide et très-froid. Elle parut n'être pas peu surprise, et elle l'était beaucoup en effet, de trouver que le locataire et le mystérieux correspondant ne faisaient qu'un.
«Vous ne vous attendiez pas à me voir? dit le gentleman.
— En effet, je ne m'y attendais guère, répondit l'aimable beauté. Je supposais qu'il s'agissait d'une affaire de l'étude. S'il s'agit de votre appartement, vous donnerez naturellement à mon frère un congé en forme, vous comprenez, ou bien de l'argent. C'est très-simple. Vous êtes un homme solvable; ainsi, dans le cas dont il s'agit, argent légal ou congé légal, cela revient à peu près au même.
— Je vous remercie infiniment de votre bonne opinion, répliqua le gentleman. Je partage votre sentiment. Mais ce n'est pas là le sujet dont je désire vous entretenir.
— Oh!… alors expliquez-vous. Je suppose que c'est une affaire qui concerne notre profession.
— Oui, oui, c'est une affaire qui se rattache au droit.
— Très-bien. Mon frère et moi nous ne faisons qu'un. Je puis prendre vos instructions et vous donner mes avis.
— Comme il y a, avec moi, d'autres parties intéressées, dit le gentleman en se levant et en ouvrant la porte d'une chambre intérieure, nous ferons mieux de conférer tous ensemble. Miss Brass est ici, messieurs!»
M. Garland et le notaire entrèrent d'un air très-grave. Ils placèrent leurs chaises de chaque côté de celle du gentleman, et formèrent ainsi une sorte de barrière autour de la gentille Sarah qu'ils bloquèrent dans un coin. En pareille circonstance, son frère Sampson n'eût pas manqué de laisser paraître quelque confusion, quelque trouble; mais elle, toute calme, tira de sa poche sa boîte d'étain et y puisa tranquillement une pincée de tabac.
«Miss Brass, dit le notaire prenant la parole en ce moment décisif, dans notre profession nous nous entendons mutuellement, et, quand nous le voulons bien, nous pouvons exprimer en très-peu de mots ce que nous avons à dire. Vous avez dernièrement publié un avis dans les journaux pour une servante qui a disparu de chez vous?
— Eh bien! répondit miss Sally, dont les joues se couvrirent d'une subite rougeur, qu'y a-t-il?
— Elle est retrouvée, madame, dit le notaire en déployant victorieusement son mouchoir de poche. Elle est retrouvée.
— Qui l'a retrouvée? demanda vivement Sarah.
— Nous, madame, nous trois. C'est seulement depuis hier au soir; sinon, vous eussiez eu plus tôt de nos nouvelles.
— Et maintenant que j'ai eu de vos nouvelles, dit miss Brass, croisant ses bras d'un air résolu, comme si elle était décidée à se faire tuer plutôt que de rien avouer, qu'avez-vous à me dire? Est-ce qu'il vous est venu là-dessus quelque chose dans la tête? Des preuves, s'il vous plaît! Des preuves! voilà tout. Vous l'avez retrouvée, dites-vous? Je puis vous dire, moi, si vous l'ignorez, que vous avez retrouvé la plus artificieuse, la plus menteuse, la plus voleuse, la plus infernale petite gaupe qui ait jamais existé. L'avez-vous amenée ici? ajouta miss Brass en jetant autour d'elle un regard farouche.
— Non, elle n'est pas ici à présent, répondit le notaire, mais en lieu de sûreté.
— Ah!… s'écria Sally puisant dans sa boîte une prise de tabac avec autant de dédain que si elle eût pincé du même coup le nez de la petite servante, je vous l'y mettrai désormais en sûreté; je vous le garantis.
— Je l'espère bien, répondit le notaire. Ne vous étiez-vous jamais aperçue, avant sa fuite, que la porte de votre cuisine avait deux clefs?»
Miss Sally aspira une nouvelle prise de tabac, et penchant la tête, elle regarda M. Witherden en contractant ses lèvres avec une incroyable expression de ruse et de défi.
«Deux clefs, répéta le notaire, deux clefs dont l'une fournissait à votre servante le moyen d'errer la nuit dans la maison, quand vous pensiez l'avoir bien enfermée, et de saisir certaines consultations confidentielles, entre autres cette conversation intime qui aujourd'hui même sera déférée au juge et que vous entendrez répéter par cette enfant; cette conversation que vous eûtes avec M. Brass dans la nuit même qui précéda le jour où ce malheureux et innocent jeune homme fut accusé de vol, par suite d'une machination horrible, dont je me bornerai à dire qu'on pourrait la flétrir de toutes les épithètes que tout à l'heure vous lanciez à cette pauvre petite créature, et même de plus fortes encore.»
Sally huma une nouvelle prise de tabac. Bien qu'elle sût étonnamment composer son visage, il était évident qu'elle était prise sans vert, et que les reproches auxquels elle s'attendait, au sujet de sa petite servante, n'étaient certainement pas ceux qu'elle venait d'essuyer.
«Allez, allez, miss Brass, dit le notaire; vous avez au plus haut degré l'art de contenir votre physionomie; mais vous voyez que par un hasard, auquel vous n'eussiez jamais songé, ce lâche complot est dévoilé, et que deux des complices peuvent être traînés devant la justice. Maintenant, vous connaissez le châtiment qui vous est réservé, je n'ai donc pas besoin de m'étendre sur ce chapitre. Mais j'ai une proposition à vous faire. Vous avez l'honneur d'être la soeur d'un des plus grands fripons qui existent; et, si je puis parler ainsi à une femme, vous êtes à tous égards digne de votre frère. Mais avec vous deux il y a un tiers, un méchant homme nommé Quilp, le premier instigateur de toute cette machination diabolique, et je le crois pire que ses deux associés. Pour votre salut, pour celui de votre frère, miss Brass, veuillez nous révéler toute la trame de cette affaire. Rappelez-vous que, si vous cédez à nos prières, vous vous mettrez par là en pleine sûreté (tandis que votre position actuelle n'est pas des meilleures), et que vous ne ferez, du reste, aucun tort à votre frère; car nous avons déjà contre lui comme contre vous des preuves bien suffisantes. Vous comprenez? Je ne veux pas dire que nous vous suggérions ce moyen par pitié; car, à vous parler franchement, nous ne saurions avoir de pitié pour vous; mais c'est une nécessité que nous subissons, et je vous recommande la franchise comme la meilleure politique.»
M. Witherden ajouta en tirant sa montre:
«Dans une affaire comme celle-ci, le temps est extrêmement précieux. Faites-nous connaître le plus tôt possible votre décision, madame.»
Miss Brass grimaça un sourire, regarda successivement les personnes présentes, prit encore deux ou trois pincées de tabac; et comme sa provision s'était épuisée, elle se mit à fouiller tous les coins de sa tabatière avec le pouce et l'index, puis enfin à gratter pour trouver encore à glaner quelques atomes tabachiques. Après cette opération, elle remit soigneusement la boîte dans sa poche et dit:
«Comme cela, il faut que sur-le-champ j'accepte ou repousse votre proposition?
«Oui,» dit M. Witherden.
La charmante créature ouvrait les lèvres pour répondre quand la porte fut poussée vivement…
La tête de Sampson Brass apparut dans la chambre.
«Pardon, dit à la hâte le procureur. Attendez un peu.»
En parlant ainsi, et sans se préoccuper de l'étonnement causé par sa présence, il s'avança, ferma la porte, baisa son gant graisseux par forme de politesse très-humble, et fit le salut le plus rampant.
«Sarah, dit-il, retenez votre langue, s'il vous plaît, et laissez- moi parler. Messieurs, vous auriez peine à me croire si je vous exprimais le plaisir que j'éprouve à voir trois gentlemen tels que vous dans une heureuse unité de sentiments, dans un concert parfait de pensées. Mais quoique je sois malheureux, bien plus, messieurs, criminel, s'il était permis d'employer des expressions si violentes en une compagnie comme la vôtre, cependant, je suis sensible comme un autre. J'ai lu dans un poëte que la sensibilité était le lot commun de l'humanité. Pensée si belle, messieurs, que quand ce serait un pourceau qui l'eût trouvée, elle eût suffi pour le rendre immortel.
— Si vous n'êtes pas un idiot, dit rudement miss Brass, taisez- vous.
— Ma chère Sarah, je vous remercie, répondit le frère. Mais je sais ce que je suis, mon amour, et je prendrai la liberté de m'exprimer en conséquence… Monsieur Witherden, votre mouchoir va tomber de votre poche. Voulez-vous bien me permettre…»
Comme M. Brass s'avançait pour remédier à l'accident, le notaire s'écarta de lui avec un air de grande dignité. Brass qui, outre ses agréments physiques habituels, avait la face égratignée, une visière verte sur un oeil, et son chapeau gravement bossue, s'arrêta court et se retourna avec un piteux sourire.
«Il me fuit, dit Sampson, comme si je voulais amasser sur sa tête des charbons enflammés. Bien!… Ah! j'y suis: la maison croule, et les rats, si je puis me servir de cette expression à l'endroit du gentleman que je respecte et que j'aime au plus haut degré, se dépêchent de déménager. Messieurs, quant à votre conversation de tout à l'heure, je vous dirai que, voyant ma soeur venir ici et me demandant où elle pouvait aller ainsi, étant d'ailleurs, dois-je l'avouer? assez soupçonneux de ma nature, je l'ai suivie. Arrivé à la porte, je me suis mis à écouter.
— Si vous n'êtes pas fou, dit miss Sally, arrêtez-vous, pas un mot de plus.
— Sarah, ma chère, répondit Brass avec une politesse marquée, je vous remercie infiniment, mais je tiens à continuer. Monsieur Witherden, comme nous avons l'honneur d'appartenir à la même profession, pour ne rien dire de cet autre gentleman qui a été mon locataire et qui a partagé, selon l'adage, mon toit hospitalier, je pense qu'à la première occasion vous ne m'opposerez pas le refus que vous avez fait de mon offre. Maintenant, mon cher monsieur, ajouta-t-il en voyant que le notaire était prêt à l'interrompre, permettez-moi de parler, je vous en prie.»
M. Witherden garda le silence, et Brass poursuivit en ces termes, après avoir levé sa visière verte et découvert un oeil horriblement poché:
«Si vous voulez bien me faire la faveur de regarder ceci, vous vous demanderez naturellement au fond du coeur comment cela a pu m'arriver. Si de mon oeil vous portez votre examen au reste de ma figure, vous chercherez avec étonnement quelle a pu être la cause de ces meurtrissures. De mon visage, dirigez vos yeux sur mon chapeau, et voyez dans quel état il est! Messieurs, cria-t-il en frappant avec rage sur son chapeau avec son poing fermé, à toutes ces questions je répondrai: Quilp!»
Les trois gentlemen échangèrent mutuellement un regard sans rien dire.
«Je dis, poursuivit Brass tournant de côté les yeux vers sa soeur, comme s'il parlait pour elle, et s'exprimant d'un ton d'amertume bourrue qui contrastait singulièrement avec ses habitudes de langage mielleux, je dis qu'à toutes ces questions je répondrai: Quilp, Quilp, qui m'a attiré dans son infernale tanière, et a trouvé son plaisir à me contempler dans l'embarras et à rire aux éclats tandis que je m'écorchais, que je me brûlais que je me meurtrissais, que je m'estropiais; Quilp! qui jamais, non jamais, dans toutes nos relations, ne m'a traité autrement que comme un chien; Quilp! que j'ai toujours détesté de tout mon coeur, mais jamais autant qu'à présent. Pour cette dernière affaire, il me bat froid, comme s'il n'avait rien à y voir et comme s'il n'avait pas été le premier à me la proposer. Comment voulez-vous qu'on se fie à lui? Dans un de ses accès d'humeur hurlante, frénétique, flamboyante, on croit qu'il va aller jusqu'au bout, fût-ce jusqu'au meurtre, et qu'il ne s'imaginera jamais en avoir fait assez pour vous épouvanter. Eh bien! à présent, ajouta M. Brass reprenant son chapeau, rabaissant sa visière sur son oeil et se prosternant dans l'attitude la plus servile, où tout cela peut-il me conduire? Messieurs, y a-t-il quelqu'un de vous qui puisse me faire le plaisir, de me le dire? Je vous défie de le deviner.»
Tout le monde se tut. Brass resta quelque temps à sourire avec une sorte de malice, comme s'il allait lâcher encore quelque coq-à- l'âne de premier choix, et finit par dire:
«Eh bien! pour abréger, voilà où cela me conduit: si la vérité s'est fait jour, comme cela est arrivé, de manière qu'on ne puisse en douter (et quelle sublime et grande chose c'est que la vérité, quoique, comme tant d'autres choses sublimes et grandes, l'orage et le tonnerre, par exemple, nous ne soyons pas toujours parfaitement satisfaits de la voir en face); j'aime mieux perdre cet homme que de laisser cet homme me perdre. C'est pourquoi, s'il y en a un qui doive déchirer l'autre, je préfère jouer ce rôle et prendre cet avantage. Ma chère Sarah, comparativement parlant, vous n'avez rien à craindre. Je relate ces faits pour ma propre sûreté.»
Après cela, M. Brass se mit à raconter toute l'histoire avec une extrême volubilité; pesant lourdement sur son aimable client, et se représentant comme un petit saint, bien que sujet, il le reconnut, aux faiblesses humaines. Voici comment il conclut:
«À présent, messieurs, je ne suis pas homme à faire les choses à demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce qu'il vous plaira. Si vous voulez mettre ma déposition par écrit, rédigez-en immédiatement la teneur. Vous aurez des ménagements pour moi, j'en suis sûr. Vous êtes des hommes de coeur, et vous avez des sentiments. J'ai cédé à Quilp par nécessité; car si la nécessité n'a pas de loi, cela ne l'empêche pas d'avoir les hommes de loi. Je me livre donc à vous par nécessité, mais aussi par politique, et pour obéir aux mouvements de sensibilité qui depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs. Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez-le sous vos pieds. Voilà longtemps qu'il m'en fait autant.»
Arrivé au terme de cette péroraison, Sampson arrêta tout court le torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit comme savent sourire seuls les flatteurs et les lâches.
Miss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-là tenu appuyé sur ses mains, et, mesurant Sampson de la tête aux pieds, elle dit avec un ricanement amer:
«Quand je pense que cet être-là est mon frère!… Mon frère, pour qui j'ai travaillé, pour qui je me suis usée à la peine; mon frère, chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme!
— Ma chère Sarah, répondit Sampson en se frottant légèrement les mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous… vous êtes contrariée, Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites, vous vous exposez.
— Oui, pitoyable poltron, je vous comprends. Vous avez eu peur que je ne prisse les devants sur vous. Moi! moi! me croire capable de me laisser prendre à dire un mot! Non, non, j'eusse résisté dédaigneusement à vingt ans d'attaques comme celles-là.
— Hé! hé! dit avec un sourire niais Sampson Brass, qui, dans son profond affaissement, semblait réellement avoir changé de sexe avec sa soeur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques étincelles de virilité qui avaient pu briller en lui, vous croyez cela: il est possible que vous le croyiez; mais vous auriez changé d'avis, mon garçon. Vous vous seriez rappelé la maxime favorite du vieux Renard, notre vénérable père, messieurs: «Méfiez-vous de tout le monde.» C'est une maxime qu'on doit avoir présente à l'esprit durant la vie entière! Si vous n'étiez pas encore décidée à acheter votre salut, au moment où je suis venu vous surprendre, je soupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je fait, moi; et je vous en ai épargné l'ennui et la honte. La honte, messieurs, ajouta Brass se donnant l'air légèrement ému, s'il y en a, qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse pas!…»
Quelque respect que nous ayons pour le jugement de M. Brass, et particulièrement pour l'autorité du grand ancêtre, il nous est permis de douter, en toute humilité, que la maxime professée par le vieux Renard et mise en pratique par son descendant, soit toujours prudente et produise toujours les résultats qu'on peut en attendre. Je sais bien que ce doute, en dehors même de la question, est hardi et téméraire, d'autant plus qu'une foule de gens éminents, qu'on appelle des hommes du monde, à la mine longue, au regard futé, aux calculs subtils, aux mains crochues, des aigrefins, des tricheurs, des filous, ont fait et font chaque jour, de la maxime du vieux Renard, leur étoile polaire et leur boussole. Pourtant qu'on me permette d'insinuer ce doute tout doucement. Par exemple, nous prendrons la liberté de faire observer que si M. Brass, au lieu d'être soupçonneux à l'excès, avait, sans se mettre à l'affût et aux écoutes, laissé à sa soeur le soin de conduire en leur nom commun la conférence; ou que si, tout en se mettant à l'affût et aux écoutes, il ne s'était pas tant hâté de la prévenir, ce qu'il n'eût point fait sans sa méfiance jalouse, il ne s'en serait pas trouvé plus mal au dénoûment. De même, il arrive souvent que ces habiles du monde qui vont toujours armés de pied en cap, également en garde contre le bien et contre le mal, n'ont pas beaucoup à s'en louer, sans parler de l'inconvénient et du ridicule qu'il y a à monter constamment la garde avec un microscope, et à porter une cotte de mailles en permanence dans les circonstances les plus innocentes.
Les trois gentlemen s'entretinrent quelques instants en aparté. Après cette conférence, qui du reste fut très-courte, le notaire dit à M. Brass:
Il y a sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire. Si vous voulez rédiger votre déclaration, rien ne vous manque. Je dois aussi vous prévenir que votre présence à la justice de paix sera nécessaire; c'est à vous à peser tout ce que vous avez à dire ou à faire.
— Messieurs, dit Brass, retirant ses gants et s'aplatissant moralement devant les trois gentlemen, je saurai justifier les ménagements avec lesquels je ne doute pas qu'on me traite; et, comme d'après la découverte qui a été faite je serais, si l'on ne me ménageait pas, celui de nous trois qui aurait la plus fâcheuse position, vous pouvez compter que je ne vais rien dissimuler. Monsieur Witherden, j'éprouve une faiblesse… voudriez-vous me faire la faveur de sonner pour demander quelque chose de chaud et d'épicé? D'ailleurs, nonobstant ce qui s'est passé, ce sera pour moi une consolation dans mon malheur, de boire à votre santé. J'avais espéré, ajouta Brass en regardant autour de lui avec un sourire dolent, vous voir tous trois, messieurs, un de ces jours, réunis à dîner, les pieds sous ma table d'acajou, dans mon humble parloir de Bevis-Marks. Mais l'espoir est quelque chose de si volage! O mon Dieu!»
En ce moment, M. Brass se trouva si accablé, qu'il ne put rien dire ni rien faire jusqu'à ce que le rafraîchissement fût arrivé. Il l'absorba assez lestement pour un homme si agité, puis il s'assit et se mit à écrire.
Pendant ce temps, la belle Sarah, tantôt les bras croisés, tantôt les mains jointes par derrière, arpentait la salle à grandes enjambées; elle ne s'arrêtait que pour tirer de sa poche sa tabatière, dont elle ratissait les parois. Elle continua ce manège jusqu'à satiété, et finit, de guerre lasse, par se laisser tomber dans un fauteuil près de la porte où elle s'endormit.
On eut lieu de supposer depuis, et non sans raison, que ce sommeil était une pure frime; car miss Sally trouva moyen de s'échapper sans être aperçue, à la faveur de l'obscurité. Que ce fut la fugue intentionnelle d'une personne bien éveillée, ou le départ somnambulique d'une personne qui marche en dormant les yeux ouverts, c'est un sujet de controverse médicale que je ne veux point aborder; mais tout le monde fut d'accord sur le point principal. C'est que, dans quelque état qu'elle fût sortie, il est certain qu'elle ne revint pas.
Puisque nous avons parlé de l'obscurité, il est à propos d'ajouter qu'en effet la tâche de M. Brass demanda un assez long temps pour ne pouvoir être terminée que le soir; mais, lorsque enfin tout fut achevé, le digne procureur et les trois amis se rendirent en fiacre au bureau du magistrat, lequel fit à M. Brass un accueil très-empressé et le retint en lieu sûr pour avoir plus sûrement le plaisir de le revoir le lendemain. Le juge, en renvoyant les autres personnes, leur promit formellement qu'un mandat d'amener serait lancé aussi le lendemain contre M. Quilp, et que le secrétaire d'État, qui par bonheur était à Londres, ne manquerait pas de recevoir sur tous ces faits un rapport circonstancié pour assurer la grâce de Kit et sa mise immédiate en liberté.
Et maintenant tout semblait annoncer que la funeste influence de Quilp tirait à sa fin; car le châtiment, qui souvent s'apprête lentement, surtout quand il doit être terrible, avait dépisté avec certitude les traces de ce misérable et le gagnait de vitesse. La victime, qui n'entend pas derrière elle le pas léger de la vengeance, poursuit sa marche triomphale. Mais déjà l'autre est sur ses talons, et une fois attachée à sa poursuite, elle ne lâchera pas sa proie.
Voyant leur tâche accomplie, les trois gentlemen retournèrent en toute hâte chez M. Swiveller. Ils le trouvèrent assez bien rétabli pour pouvoir se tenir assis une demi-heure et causer avec entrain. Depuis quelque temps mistress Garland était partie, mais M. Abel avait voulu rester assis auprès de Richard. Après lui avoir raconté tout ce qu'ils avaient fait, les deux MM. Garland et le vieux gentleman, comme par un accord tacite, prirent congé pour la nuit, laissant le convalescent seul avec M. Witherden et la petite servante.
«Puisque vous voilà mieux, dit le notaire en s'asseyant au chevet du lit, je puis me hasarder à vous communiquer une pièce que la nature de mes fonctions a mise entre mes mains.»
L'idée d'une communication officielle faite par un gentleman appartenant au ressort de la loi sembla causer à Richard un médiocre plaisir. Peut-être se liait-elle, dans son esprit, avec certaines dettes criardes et des créanciers obstinés. Ce fut avec un certain trouble qu'il répondit:
«Volontiers, monsieur. J'espère cependant que ce n'est pas quelque chose d'une nature trop désagréable.
— S'il en était ainsi, répliqua M. Witherden, j'eusse choisi un moment plus opportun pour vous faire cette communication. Permettez-moi de vous dire d'abord que mes amis, qui sont venus ici aujourd'hui, ne connaissent nullement cette affaire, et que leur empressement à votre égard a été tout spontané et complètement sans arrière-pensée. Cela doit vous rassurer et vous disposer parfaitement à recevoir cette nouvelle.»
Dick le remercia.
«Je m'étais livré à quelques recherches pour vous découvrir, dit M. Witherden, et j'étais bien loin de m'attendre à vous trouver dans des circonstances semblables à celles qui nous ont réunis. Vous êtes le neveu de Rébecca Swiveller, vieille demoiselle qui habitait Cheselbourne, dans le Dorsetshire, et qui y est décédée.
— Décédée! s'écria Richard.
— Décédée. Si vous vous étiez conduit autrement avec votre tante, vous fussiez entré en pleine possession, le testament le dit, et je n'ai aucune raison d'en douter, de vingt-cinq mille livres[3]. Quoi qu'il en soit, elle vous a légué une rente annuelle de cent cinquante livres[4]; c'est beaucoup moins sans doute, cependant je crois devoir vous en faire mon compliment.
— Monsieur, dit Richard sanglotant et riant à la fois, comment donc? mais avec plaisir. Dieu merci, nous allons faire une savante de la pauvre marquise! Elle va porter des robes de soie, elle va avoir plus d'argent qu'il ne lui en faut, aussi vrai que j'espère bien quitter ce lit maudit.»
CHAPITRE XXX.
Ignorant les faits que nous avons exposés fidèlement dans le chapitre qui précède, et ne se doutant pas le moins du monde de la mine qui s'était creusée sous ses pieds, car pour éviter tout soupçon de sa part on avait, dans toutes les démarches, gardé le plus profond secret, M. Quilp demeurait enfermé dans son ermitage, et jouissait doucement et en toute sécurité du résultat de ses machinations. Absorbé par des chiffres et des comptes, occupation que favorisaient le silence et la solitude de sa retraite, il y avait deux jours entiers qu'il n'était pas sorti de sa tanière. Le troisième jour le trouva plus appliqué que jamais au travail et peu disposé à mettre le pied dehors.
C'était le lendemain même des aveux de M. Brass, et par conséquent le jour où M. Quilp devait se voir menacé dans sa liberté, et brusquement informé de certains faits assez désagréables auxquels il ne s'attendait guère. Mais, comme il n'avait aucun pressentiment du nuage suspendu au-dessus de sa maison, il était dans son état habituel de gaieté; et quand il trouvait qu'il avait fait assez de besogne, au point de vue de sa santé et de sa belle humeur qu'il fallait ménager, il variait ses occupations monotones par un petit cri, ou par un hurlement, ou par tout autre délassement innocent de même nature.
Il était servi, selon l'ordinaire, par Tom Scott, accroupi auprès du feu comme un crapaud, et saisissant le moment où son maître avait le dos tourné pour imiter ses grimaces avec une affreuse exactitude. La grosse tête de bois n'avait pas encore disparu; elle figurait toujours à son ancienne place. Horriblement brûlée à force d'avoir reçu des coups de tisonnier tout rouge, ornée en outre d'un énorme clou que le nain lui avait enfoncé dans le nez, elle souriait cependant encore avec ceux de ses traits qui étaient le moins lacérés, et semblait, comme un hardi martyr, défier son bourreau et provoquer ses nouveaux outrages.
Dans les quartiers les plus élevés et les plus beaux de la ville, le jour était humide, sombre, froid et triste: mais dans cet endroit bas et marécageux, le brouillard étendait sur tous les coins et recoins un voile épais d'obscurité. On n'y voyait point à deux pas de distance. Les lumières et les feux de signaux allumés sur le fleuve étaient impuissants à vaincre ces ténèbres; et s'était le froid vif et pénétrant qui régnait dans l'air, n'était le cri d'alarme de quelque batelier effaré qui se reposait sur ses rames en essayant de s'orienter, on eût pu croire que le fleuve lui-même était à quelques milles de là.
Quoique le brouillard tombât lentement, il était très-incommode. Il perçait les fourrures et les vêtements les plus épais. Il semblait pénétrer les passants grelottants jusque dans la moelle des os, pour les torturer de froid et de souffrance. Tout était humide et gluant. La flamme ardente pouvait seule le braver de ses joyeuses étincelles. C'était un jour à rester chez soi, accroupis autour du foyer, en se racontant mutuellement l'histoire des voyageurs qui, par un temps semblable, se sont égarés dans les bruyères et les marécages, et à savourer plus que jamais les délices d'un âtre brûlant.
On sait que le goût favori du nain était d'avoir son coin du feu à lui tout seul, et, s'il se sentait d'humeur à se régaler, de s'empiffrer aussi tout seul. Plus sensible que jamais, ce jour-là, au plaisir de s'établir confortablement dans son intérieur, il ordonna à Tom Scott de bourrer de charbon le petit poêle, et renvoyant le travail à un autre jour, il se détermina à se donner du bon temps.
À cette fin, il alluma des chandelles neuves et amoncela le combustible sur son feu. Puis, ayant dîné avec un bifteck qu'il fit rôtir lui-même, sans plus d'apprêt que les sauvages et les cannibales, il se prépara un grand bol de punch brûlant, alluma sa pipe et s'assit pour passer agréablement sa soirée.
En ce moment, un coup frappé timidement à la porte de la cabine attira son attention. Il attendit que le coup eût été répété deux ou trois fois; alors il ouvrit doucement sa petite fenêtre, et y passant la tête, demanda:
«Qui est là?
— Ce n'est que moi, Quilp, répondit une voix de femme.
— Ce n'est que vous!… cria le nain allongeant le cou afin de mieux apercevoir son visiteur. Qui vous amène ici, coquine? Osez- vous bien approcher du manoir de l'ogre?
— Je suis venue vous apporter des nouvelles, répondit mistress
Quilp. Ne vous fâchez pas contre moi.
— Sont-ce de bonnes nouvelles, d'agréables nouvelles, des nouvelles à bondir de joie et à faire claquer ses doigts? La chère vieille dame serait-elle morte?
— J'ignore quelles sont ces nouvelles, et si elles sont bonnes ou mauvaises.
— Alors la vieille dame est encore vivante, et il ne s'agit pas d'elle. Retournez au logis, petit hibou, retournez au logis.
— Je vous apporte une lettre, dit la douce petite femme.
— Jetez-la par la croisée et passez votre chemin, cria Quilp; sinon, je sors, et si je vous attrape…
— Je vous en prie, Quilp, écoutez-moi, dit la jeune femme d'un ton humble et les larmes aux yeux. Je vous en prie!
— Parlez donc! grogna le nain avec une grimace malicieuse Faites vite surtout. Allons, parlerez-vous?
— Cette lettre, dit mistress Quilp tremblante, a été apportée dans l'après-midi à la maison, par un commissionnaire qui a dit ne pas savoir de quelle part elle venait, mais qu'on lui avait enjoint de nous la laisser avec force recommandations de vous la porter tout de suite, vu qu'elle était de la plus haute importance. Mais, ajouta-t-elle comme son mari étendait la main pour saisir la lettre, veuillez me laisser entrer chez vous. Vous ne savez pas comme je suis mouillée et gelée, car je me suis égarée bien des fois avant d'arriver jusqu'ici à travers cet épais brouillard. Laissez-moi me sécher cinq minutes à votre feu. Je partirai aussitôt que vous me l'ordonnerez, Quilp, je vous le promets.»
L'aimable époux eut un moment d'hésitation; mais pensant en lui- même que mistress Quilp pourrait emporter la réponse, s'il en avait une à faire, il ferma la croisée, ouvrit la porte et invita rudement sa femme à entrer. Celle-ci obéit avec empressement et s'agenouilla devant le feu pour se réchauffer les mains, après avoir remis au nain un petit paquet.
«Que je suis donc content de vous voir mouillée comme ça, dit Quilp en lui arrachant la lettre des mains et dirigeant sur sa femme des yeux louches; quel plaisir de vous voir gelée! Quel bonheur que vous vous soyez perdue en route! C'est une vraie jouissance de voir comme vos yeux sont rouges à force de pleurer, et je me sens dilater le coeur de voir votre petit nez violet de froid comme une pomme de terre.
— Quilp!… s'écria la jeune femme en sanglotant, que vous êtes cruel!…
— Eh bien! elle croyait donc que j'étais mort! dit le nain plissant son visage en une foule de grimaces plus extraordinaires les unes que les autres. Elle croyait donc qu'elle allait avoir tout mon argent pour se remarier à quelque galant de son goût? Ah! ah! ah! elle croyait ça!»
Ces reproches ne furent suivis d'aucune réponse de la pauvre petite femme. Elle restait agenouillée, chauffant ses mains en pleurant, ce qui charmait M. Quilp. Mais, tandis qu'il la contemplait, tout épanoui de joie, il vint à remarquer que Tom Scott paraissait aussi s'amuser beaucoup de son côté. Comme il ne se souciait pas d'associer à son plaisir ce présomptueux compagnon, le nain se lança sur lui, le saisit au collet, le traîna jusqu'à la porte et, après une courte lutte, l'envoya d'un coup de pied dans la cour. En retour de cette marque d'attention, Tom se planta immédiatement sur ses mains et courut ainsi jusqu'à la croisée; là, si l'on peut admettre cette expression, il regarda avec ses souliers par la fenêtre: tambourinant avec ses pieds comme une benshée[5], du haut en bas des vitres. Naturellement, M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir à l'inévitable tisonnier. Il s'avança doucement en faisant des détours et se mettant en embuscade; puis soudain, avec sa barre de fer, il envoya à son jeune ami un ou deux compliments si peu équivoques, que Tom Scott se sauva précipitamment, laissant son maître tranquille possesseur du champ de bataille.
«C'est bien! dit froidement le nain. À présent que cette petite affaire est heureusement terminée, je vais lire ma lettre. Hum! murmura-t-il en y jetant les yeux, je connais cette écriture. C'est de la belle Sarah!…»
Il ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes, écrites en une ronde légale magnifique:
«Sammy s'est laissé retourner et a révélé le secret. Tout est connu. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous sauver, car on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ils sont restés tranquilles jusqu'à cette heure, parce qu'ils espèrent vous surprendre. Ne perdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon côté. Je les défie bien de me trouver. Si j'étais à votre place, je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant à B. M.»
Il ne faudrait rien moins qu'une langue nouvelle pour décrire les divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant cette lettre une demi-douzaine de fois: jamais on n'a rien écrit, rien lu, rien dit qui fût d'un effet plus énergique. Pendant longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais après un intervalle considérable qui tint mistress Quilp paralysée de terreur sous les regards que lui lançait son mari, celui-ci murmura avec un effort inouï:
«Si je le tenais ici! Ah! si je le tenais seulement ici!…
— Quilp, dit-elle, qu'y a-t-il donc? Contre qui êtes-vous en colère?
— Je le noierais! dit le nain sans s'occuper d'elle. C'est une mort trop facile, trop prompte, trop douce, mais la rivière coule à deux pas d'ici. Oh! si je le tenais! Tout juste pour le mener jusqu'au bord en l'amadouant et causant avec amitié, en le prenant par la boutonnière, en plaisantant avec lui; puis le pousser tout à coup et l'envoyer patauger dans l'eau! On dit que les gens qui se noient reviennent trois fois à la surface. Ah! le voir ces trois fois et me moquer de lui, quand sa figure reviendrait comme un bouchon de ligne à pêcher, oh! quel magnifique régal!…
— Quilp, balbutia la jeune femme, qui se hasarda en même temps à lui toucher l'épaule, qu'est-il donc arrivé de fâcheux?»
Elle éprouvait une telle épouvante du plaisir avec lequel Quilp peignait les tortures qu'il eût voulu infliger au procureur, qu'à peine pouvait-elle parler d'une manière intelligible.
«Ce misérable chien qui n'a pas de sang dans les veines! dit Quilp en se frottant lentement les mains et les serrant étroitement, je comptais sur sa couardise et sa servilité pour nous garantir son silence. Oh! Brass, Brass, mon cher ami, mon bon ami, mon ami dévoué, fidèle et complimenteur, si je vous tenais seulement ici!…»
Mistress Quilp, qui s'était un peu retirée à l'écart pour n'avoir pas l'air d'écouter ces apartés, essaya de nouveau de reprendre courage et de s'approcher de lui. Elle ouvrait la bouche quand le nain s'élança vers la porte et appela Tom Scott qui, n'ayant pas oublié sa dernière petite leçon, jugea prudent de paraître sans retard.
«Ici! dit Quilp l'attirant dans la chambre. Reconduisez-la à la maison. Ne revenez pas ici demain, car mon comptoir sera fermé, ne revenez plus jusqu'à ce que vous ayez eu de mes nouvelles ou que vous m'ayez vu. Vous comprenez?»
Tom inclina la tête d'un air boudeur et invita mistress Quilp à partir.
«Quant à vous, dit le nain s'adressant directement à sa femme, ne faites aucune question sur moi; pas de recherche pour me retrouver; rien enfin qui me concerne. Je ne serai pas mort, madame, si cela peut vous consoler. Tom aura soin de vous.
— Mais, Quilp, qu'y a-t-il donc?… Qu'est-ce que vous projetez de faire?… Dites-moi quelque chose de plus!…
— Si vous ne partez pas immédiatement, s'écria le nain en la saisissant par le bras, je dirai et ferai des choses qu'il vaut mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.
— Qu'est-il arrivé?… demanda instamment sa femme. Oh! dites-le- moi.
— Oui-da!… cria le nain. Non pas. Vous êtes bien curieuse. Je vous ai dit ce que vous avez à faire. Malheur à vous si vous y manquez, ou si vous me désobéissez, de l'épaisseur d'un cheveu seulement! Voulez-vous partir?…
— Je pars, je pars tout de suite… Mais, ajouta la jeune femme en tremblant, répondez d'abord à une question, une seule. Cette lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chère petite Nell? Il faut que je vous fasse cette question, je le dois absolument, Quilp. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'en a coûté de jours et de nuits de chagrin pour avoir trompé cette enfant. J'ignore au juste de quel mal j'ai pu être la cause: mais qu'il soit grand ou petit, je ne l'ai fait que pour vous, Quilp. Ma conscience me le reproche. Répondez-moi là-dessus seulement, je vous en prie.»
Le nain exaspéré ne répondit rien; mais il se retourna et chercha avec tant de violence son arme habituelle, que Tom Scott, mesurant le danger, crut devoir entraîner mistress Quilp de vive force et le plus vite possible. Il était temps: Quilp en effet, presque fou de rage, les poursuivit jusqu'à la ruelle voisine, et il eût prolongé cette chasse, n'était le sombre brouillard qui les déroba bientôt à sa vue, car de moment en moment il semblait devenir plus épais.
«Voilà une bonne nuit pour voyager incognito, dit Quilp comme il s'en revenait lentement, tout essoufflé de sa course. Halte-là. Prenons garde. Nous ne sommes pas en sûreté ici.»
Grâce à sa force incroyable, il ferma les deux vieux battants de porte qui étaient profondément enfoncés dans la boue et les étaya avec de lourdes poutres. Cela fait, il secoua ses cheveux collés sur ses yeux qu'il écarquilla pour mieux voir.
«La balustrade qui sépare mon débarcadère de la propriété voisine peut être aisément franchie, dit le nain après avoir pris ces précautions. Il y a ensuite une ruelle reculée. Ce sera par là que je passerai. Il faut un homme qui connaisse joliment son chemin pour le trouver la nuit dans ce charmant endroit. Je ne crois pas que j'aie à craindre de visiteurs par ce temps-là.»
Réduit à la nécessité de se diriger à tâtons, tant l'obscurité et le brouillard s'étaient accrus, il revint à son repaire. Là, il resta quelque temps à rêver auprès du feu, puis il disposa tout pour un prompt départ.
Tandis qu'il réunissait quelques objets de première nécessité et les fourrait dans ses poches, il ne cessait de se redire à voix basse, entre ses dents, ce qu'il avait dit en achevant la lecture de la lettre de miss Brass:
«O Sampson, bonne et digne créature! Si je pouvais seulement vous étreindre! Si je pouvais seulement vous serrer dans mes bras et vous presser les côtes! Oh! comme je les presserais si je vous tenais là bien contre moi! quelle étroite union entre nous! Sampson, si jamais nous nous rencontrons, vous n'oublierez de votre vie l'accueil que je vous destine, je vous en réponds. Choisir exprès le moment où tout allait si bien pour me trahir par pure bonté d'âme, par un remords de charité. Oh! si nous nous trouvions jamais face à face dans cette chambre, maître cafard, avec ton visage jaune comme un coing, il y en a un de nous deux qui passerait un mauvais quart d'heure!»
Ici il s'arrêta; et portant à ses lèvres le bol de punch, il en absorba longuement une bonne lippée, comme si ce n'était pour son gosier brûlant que de l'eau fraîche, un simple rafraîchissement. Ensuite il le posa brusquement, reprit ses préparatifs et recommença son soliloque.
«Sally!… dit-il les yeux flamboyants, à la bonne heure! Voilà une crâne femme qui a du coeur, de l'énergie, des idées!… Elle était donc endormie ou pétrifiée, qu'elle ne l'a pas poignardé ou empoisonné pour plus de sûreté; elle aurait dû prévoir ce qui allait arriver. Pourquoi m'avertit-elle quand il est trop tard? Lorsqu'il était assis dans cette chambre, là, là, avec sa face blême, ses cheveux rouges, son sourire dégoûtant, pourquoi n'ai-je pas su deviner ce qui se passait dans son âme? Si j'avais connu son secret, je le lui aurais noyé dans le coeur… Ou bien, il aurait donc fallu qu'il n'y eût plus au monde de drogues pour endormir un homme, ou de feu pour le brûler!»
Il but encore un coup, et, se penchant vers le feu avec un air féroce, il marmotta entre ses dents:
«Et tout cela, comme tant d'autres ennuis que j'ai éprouvés dans ces derniers temps, c'est ce vieux radoteur avec sa chère enfant qui en sont cause, deux misérables vagabonds sans feu ni lieu! Patience! je serai encore leur mauvais génie. Et vous, doucereux Kit, honnête Kit, vertueux, innocent Kit, prenez garde à vous. Quand je hais, je mords. Je vous hais et pour bonne raison, mon digne garçon; et vous triomphez ce soir, mais j'aurai mon tour, n'ayez pas peur. Qu'est-ce que c'est que ça?…»
On frappait à la porte que le nain venait de fermer. On frappait très-fort. Puis il y eut un temps d'arrêt, comme si ceux qui frappaient s'étaient interrompus pour écouter. Ensuite le bruit recommença, plus violent et plus obstiné que jamais.
«Si tôt!… dit le nain; ils sont donc bien pressés!… Je crains fort que vous n'ayez compté sans votre hôte, messieurs. Il est heureux que tous mes préparatifs soient achevés. Sally, je vous rends grâces!»
Tout en parlant il éteignit sa chandelle. Dans ses efforts impétueux pour dissimuler la vive clarté du foyer, il renversa son poêle qui roula en avant et tomba avec fracas sur les charbons ardents qu'il avait vomis dans sa chute. Une épaisse obscurité régnait dans la chambre. Cependant le bruit qu'on faisait dehors continuait toujours. Quilp alors se dirigea vers la porte et se trouva en plein air.
En ce moment le bruit cessa. Il était environ huit heures, mais les ténèbres de la nuit la plus sombre eussent été la clarté de midi en comparaison du voile de brouillard qui couvrait la terre et empêchait de rien distinguer. Quilp fit quelques pas en avant, comme s'il pénétrait dans l'orifice d'une caverne noire et béante; mais, craignant de s'être trompé, il changea de direction; alors il s'arrêta, ne sachant plus de quel côté tourner.
«S'ils pouvaient frapper encore! dit-il s'efforçant de percer du regard l'obscurité qui l'entourait. Le bruit me guiderait. Allons donc! frappez donc encore à la porte!»
Il resta à écouter attentivement, mais le bruit ne se renouvela pas. On n'entendait rien dans cet endroit désert, que les chiens qui par intervalles hurlaient au loin. Ces hurlements partaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et ils ne pouvaient indiquer à Quilp sa direction; car il savait bien qu'ils venaient pour la plupart des bâtiments amarrés sur le fleuve.
«Si je trouvais un mur ou une palissade, dit le nain étendant ses bras et avançant lentement, je reconnaîtrais par là mon chemin. Quelle bonne et sombre nuit du diable pour tenir ici mon cher ami! Si je pouvais seulement réaliser ce voeu, ça me serait bien égal de ne plus jamais revoir le jour!…»
Comme ce dernier mot passait sur ses lèvres, Quilp chancela et tomba… Un moment après, il se débattait contre l'eau noire et glacée.
Au milieu du bourdonnement qui se faisait dans ses oreilles, il put entendre les coups retentir encore à la porte du débarcadère, il put entendre un cri qui s'éleva ensuite, il put reconnaître la voix. Dans la lutte qu'il soutenait contre les vagues, il put comprendre que sa femme et Tom Scott, s'étant égarés, étaient revenus au point même de leur départ, qu'ils étaient tout près de l'endroit où il se noyait, mais sans pouvoir faire le moindre effort pour le sauver, puisqu'il avait lui-même fermé toute communication. Il répondit au cri d'appel par un hurlement qui sembla faire trembler et vaciller les centaines de feux qui voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent les eût agités. Vaines clameurs! La marée montait; l'eau pénétra dans la gorge du nain et emporta le corps dans son rapide courant.
Il lutta en désespéré et remonta à la surface, frappant la vague avec ses mains, et suivant d'un regard sauvage et ardent des formes noires qui passaient près de lui. C'était la coque d'un vaisseau! Il put en toucher la surface lisse et glissante. Il jeta encore un cri retentissant, mais l'eau plus forte que lui l'entraîna sous la quille avant qu'il pût se faire entendre; cette fois elle n'emportait plus qu'un cadavre.
Dans ses caprices elle se fit un jouet de cette horrible épave, tantôt la meurtrissant contre des pieux gluants, tantôt la cachant dans la vase ou les hautes herbes du rivage, tantôt la heurtant pesamment sur de grosses pierres, ou la couchant sur le sable, tantôt paraissant vouloir la reprendre, et par une aspiration puissante l'attirant en avant jusqu'à ce que, lasse de cet épouvantable jeu, elle rejeta le cadavre dans un endroit marécageux, juste à la place infâme où des pirates avaient été autrefois pendus avec des chaînes par une nuit d'hiver et laissés à la potence pour y laisser blanchir leurs os.
Le voilà donc là, tout seul. L'horizon était embrasé, et l'eau qui avait porté le corps en ce lieu s'était colorée de cette subite lumière, tandis que le nain flottait à sa surface. La maison de bois qu'un homme vivant, à présent cadavre abandonné, venait de quitter tout à l'heure, n'était plus qu'une ruine flamboyante. Un reflet de l'incendie éclairait le visage de Quilp. Ses cheveux, qu'agitait la brise humide, se mouvaient sur sa tête comme par une ironie de la mort, une ironie qui eût réjoui le coeur de Quilp lui-même s'il eût encore été de ce monde, et le vent de la nuit soulevait ses habits en se jouant.
CHAPITRE XXXI.
Des chambres bien éclairées, de bons feux, des figures joyeuses, la musique de voix enjouées, des paroles d'amitié et de bienvenue, des coeurs chauds et des larmes de bonheur, quel changement chez M. Garland! Voilà pourtant les délices vers lesquelles le pauvre Kit précipite ses pas. On l'attend, il le sait. Il a peur de mourir de joie avant d'être arrivé parmi ceux qui l'aiment.
Toute la journée on l'avait préparé insensiblement à de si bonnes nouvelles. On lui avait dit d'abord qu'il ne devait pas perdre espoir jusqu'au lendemain. Par degrés on lui fit connaître que des doutes s'étaient élevés, qu'on allait procéder à une enquête, et que peut-être après cela il obtiendrait un verdict de libération. Le soir venu, on l'avait fait entrer dans une salle où plusieurs gentlemen étaient réunis. Parmi ceux-ci se trouvait au premier rang son bon maître qui s'avança et le prit par la main. Kit apprit alors que son innocence était reconnue, et qu'il était renvoyé de la plainte. Il ne put distinguer la personne qui lui parlait, mais il se tourna du côté d'où partait la voix, et en essayant de répondre il tomba évanoui.
On le rappela à lui-même; on lui dit de se contenir et de supporter en homme la prospérité. Quelqu'un ajouta qu'il devait penser à sa pauvre mère. Ah! c'était parce qu'il pensait tant à elle, que cette heureuse nouvelle l'avait anéanti. On l'entoura, on lui dit que la vérité s'était fait jour; que partout, en ville comme au dehors, la sympathie avait éclaté pour son malheur. Ce n'était pas là ce qui le touchait; sa pensée ne s'étendait pas au delà de la maison. Barbe avait-elle eu connaissance de tout ce qui s'était passé? Qu'avait-elle dit? Que lui avait-on dit? Il n'avait pas d'autre parole.
On lui fit boire un peu de vin. On lui adressa quelques mots affectueux jusqu'à ce qu'il fût remis; alors il put entendre distinctement et remercier ses protecteurs.
Il était libre de partir. M. Garland émit l'avis d'emmener Kit, maintenant qu'il se sentait beaucoup mieux. Les gentlemen l'entourèrent et lui pressèrent les mains. Il leur exprima toute sa reconnaissance pour l'intérêt qu'ils lui avaient témoigné et pour les bonnes promesses qu'ils lui faisaient; mais cette fois encore il fut impuissant à parler, et il lui eût été bien difficile de marcher s'il ne se fût appuyé sur le bras de son maître.
Comme on traversait les sombres couloirs, on rencontra quelques employés de la prison qui attendaient Kit pour le féliciter dans leur rude langage sur sa mise en liberté. Le lecteur de journal était de ce nombre: mais ses compliments, loin de partir du coeur, avaient quelque chose de morose. Il semblait considérer Kit comme un intrus, comme un intrigant qui, sous de faux prétextes, avait obtenu son admission dans la prison et joui d'un privilège auquel il n'avait pas droit.
«C'est, pensait-il, un excellent jeune homme; mais il n'avait pas affaire ici, et le plus tôt qu'il en sortira sera le mieux.»
La dernière porte se ferma derrière Kit et ses amis. Ils avaient franchi le mur extérieur et se trouvaient en plein air, dans la rue dont il s'était si souvent retracé l'image, qu'il avait si souvent rêvée lorsqu'il était enfermé entre ces noires murailles. La rue lui sembla plus large, plus animée qu'autrefois. La nuit était triste, et cependant combien à ses yeux elle parut vive et gaie!
Un des gentlemen, en prenant congé de Kit, lui glissa de l'argent dans la main. Kit ne le compta point: mais à peine eut-on dépassé le tronc destiné aux prisonniers pauvres, que le jeune homme y courut déposer l'argent qu'on venait de lui donner.
M. Garland avait dans une rue voisine une voiture qui l'attendait. Il y fit monter Kit auprès de lui, et ordonna au cocher de le conduire à la maison. La voiture ne put d'abord marcher qu'au pas, précédée de torches pour l'éclairer, tant le brouillard était intense: mais quand on eut franchi la rivière et laissé en arrière les quartiers de la ville proprement dite, on n'eut plus à prendre ces précautions, et l'on alla plus vite. Le galop même semblait trop lent à l'impatient Kit, pressé d'arriver au terme du voyage; ce ne fut que lorsqu'ils furent près de l'atteindre, qu'il pria le cocher d'aller plus lentement, et, quand il verrait la maison, de s'arrêter seulement une minute ou deux pour lui laisser le temps de respirer.
Mais ce n'était pas le moment de s'arrêter. Le vieux gentleman éleva la voix; les chevaux hâtèrent leur pas, franchirent la grille du jardin, et une minute après stationnèrent à la porte. À l'intérieur de la maison retentit un grand bruit de voix et de pieds. La porte s'ouvrit. Kit se précipita… Il était dans les bras de sa mère.
Il y avait là aussi l'excellente mère de Barbe, qui tenait le petit nourrisson dont elle ne s'était pas séparée depuis le triste jour où l'on pouvait si peu espérer une telle joie. La pauvre femme! Elle versait toutes ses larmes et sanglotait comme jamais femme n'a sangloté; puis il y avait la petite Barbe, pauvre petite Barbe, toute maigrie et toute pâle, et cependant si jolie toujours! Elle tremblait comme la feuille et s'appuyait contre la muraille. Il y avait mistress Garland, plus affable et plus bienveillante que jamais, et qui, dans son émotion, se sentait défaillante et prête à tomber sans que personne songeât à la soutenir; puis M. Abel, qui frottait vivement son nez et voulait embrasser tout le monde; puis le gentleman qui tournait autour d'eux tous sans s'arrêter un moment; enfin il y avait le bon, le cher, l'affectueux petit Jacob, assis tout seul au bas de l'escalier, avec ses mains posées sur ses genoux comme un vieux bonhomme, criant à faire trembler sans que personne s'occupât de lui: tous et chacun heureux au delà de leurs souhaits et faisant ensemble ou à part mille espèces de folies à la fois.
Même après qu'ils commencèrent à calmer ce fortuné délire, et qu'ils purent ressaisir la parole et le sourire, Barbe, cette douce, gentille et folle petite Barbe, disparut soudainement, et on s'aperçut qu'elle venait de tomber en pâmoison dans le parloir voisin; que de la pâmoison elle était tombée en une attaque de nerfs, et retombée de cette attaque de nerfs en une nouvelle pâmoison; son état était tellement grave, qu'en dépit d'une quantité considérable de vinaigre et d'eau froide, à peine finit- elle par se sentir à la fin un peu mieux qu'elle n'était d'abord. Alors la mère de Kit s'approcha demandant à son fils s'il ne voulait pas entrer voir Barbe et lui dire un mot: «Oh! oui,» dit- il, et il entra. Et il dit d'une voix amicale:
«Barbe!»
Et la mère de Barbe dit à sa fille: «Ce n'est que Kit.»
Et Barbe dit, les yeux fermés tout ce temps:
«Oh! vraiment, est-ce bien lui?»
Et la mère de Barbe dit: «Certainement, ma chère; il n'y a plus rien à craindre à présent.»
Et comme pour donner une preuve de plus qu'il était sain et sauf, Kit lui adressa de nouveau la parole, et alors Barbe tomba dans un nouvel accès d'hilarité suivi d'un nouveau déluge de pleurs, et alors la mère de Barbe et la mère de Kit sanglotèrent dans les bras l'une de l'autre, tout en la grondant d'en faire autant, mais c'était seulement pour lui rendre le plus tôt possible l'usage de ses sens. En matrones expérimentées, habiles à reconnaître les premiers symptômes propices du retour de Barbe à la santé, elles consolèrent Kit en l'assurant qu'elle «allait bien maintenant,» et le renvoyèrent d'où il était venu.
Justement en rentrant dans la chambre voisine, qu'est-ce qu'il voit? Des carafes pleines de vin et toutes sortes de bonnes choses aussi splendides que si Kit et ses amis étaient des gens de la plus haute volée. Le petit Jacob, avec une incroyable activité, tombait, comme on dit, à pieds joints, sur un baba de ménage; il ne quittait pas des yeux les figues et les oranges qui devaient suivre, et vous pouvez penser s'il faisait bon usage de son temps. Kit ne fut pas plutôt entré, que le gentleman (jamais il n'y eut gentleman aussi affairé) remplit les verres, quels verres! jusqu'au bord, porta sa santé et lui dit:
«Tant que je vivrai, vous ne manquerez jamais d'un ami.»
M. Garland fit de même, de même mistress Garland, de même M. Abel. Mais ce n'était pas assez de tant d'honneur et de distinction: car le gentleman tira de sa poche une grosse montre d'argent, qui allait bien, à une demi-seconde près, et sur le boîtier de laquelle était gravé le nom de Kit avec des enjolivements tout autour; bref, c'était la montre de Kit, une montre achetée exprès pour lui et qui lui fut offerte séance tenante. Vous pouvez être certain que M. et mistress Garland ne purent s'empêcher de donner à entendre qu'ils avaient, eux aussi, leur présent en réserve, et que M. Abel dit clairement qu'il avait également le sien, et que Kit fut le plus heureux des heureux mortels de ce monde.
Mais il y a encore un ami que Kit n'a pas revu, et comme ledit ami, en sa qualité de quadrupède, avec ses souliers ferrés, ne pouvait être convenablement admis dans le cercle de famille, Kit saisit la première occasion favorable pour s'éclipser et se rendre en toute hâte à l'écurie. Au moment même où le jeune homme posait sa main sur le loquet, le poney le salua du plus bruyant hennissement que puisse faire entendre un poney. Lorsque Kit franchit le seuil de la porte, Whisker cabriola le long de sa demeure où il était en pleine liberté, car il n'eût pas supporté l'injure d'un licou, pour lui souhaiter la bienvenue à sa manière folle; et lorsque Kit se mit à le caresser et lui donner de petites tapes, le poney frotta son nez contre l'habit de Kit, et le caressa plus tendrement que jamais poney n'a caressé un homme. Ce fut le bouquet de cette vive et chaleureuse réception, et Kit enlaça de son bras le cou de Whisker pour le presser contre sa poitrine.
Mais expliquez-moi par quel hasard Barbe se trouve à l'écurie. Ah! qu'elle était redevenue jolie! Je parie qu'elle était allée donner un coup d'oeil à son miroir depuis qu'elle avait repris l'usage de ses sens. Mais enfin comment se fit-il que de tous les endroits du monde ce fut l'écurie qu'elle choisit pour y venir? Voici l'explication du mystère: depuis que Kit était parti, le poney n'avait voulu recevoir sa nourriture de personne que de Barbe, et Barbe, vous comprenez, ne se doutant pas que Christophe fût là, et voulant s'assurer si tout était en ordre, l'avait rejoint sans le savoir. Comme elle rougit, la petite Barbe!
Peut-être que Kit avait suffisamment caressé le poney; peut-être aussi qu'il y avait à caresser mieux qu'un poney, que vingt poneys. Tout ce que je sais, c'est qu'il laissa aussitôt Whisker pour Barbe…
«J'espère que vous allez mieux, dit-il.
— Oui. Beaucoup mieux. J'ai peur (et ici Barbe baissa les yeux et rougit plus encore), j'ai peur que vous ne m'ayez trouvée bien ridicule.
— Pas du tout, dit Kit.
— Ah! tant mieux!» dit Barbe avec une petite toux; hem! la plus petite toux possible, quoi! pas plus que ça, hem!
Quel discret poney quand il lui plaisait d'être discret! Le voilà aussi tranquille que s'il était de marbre. Il a l'air un peu farceur à regarder de côté; mais ce n'est pas nouveau: il a toujours l'air farceur.
«À peine, Barbe, si nous avons eu le temps de nous serrer la main,» dit Kit.
Barbe lui tendit la main. Mais en vérité elle tremblait! Est-elle sotte, cette Barbe, d'avoir peur comme ça! quand on est à la distance d'une longueur de bras, pourtant! Il est vrai qu'une longueur de bras, ce n'est pas grand'chose, et puis le bras de Barbe n'était pas bien long, et d'ailleurs, elle ne le tenait pas tout droit, mais elle le pliait un peu. Kit était si près d'elle, quand leurs mains se pressèrent, qu'il put apercevoir une toute petite larme qui tremblait encore au bout d'un cil. Il était naturel qu'il examinât cela de plus près, sans en rien dire à Barbe. Il était naturel aussi que Barbe levât ses yeux sans se douter de cet examen et rencontrât les siens. Mais était-il aussi naturel qu'en ce moment et sans la moindre préméditation Kit embrassât Barbe? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est qu'il l'embrassa.