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Le magasin d'antiquités, Tome II cover

Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 33: CHAPITRE XXXII.
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About This Book

The narrative continues to explore the life of Kit, who has become increasingly integrated into the household of Mr. Abel and his companions. As Kit navigates his new environment, he reflects on his past and the warmth of his former home, despite its poverty. The story delves into themes of familial love and the deep connections that bind individuals to their humble origins. Kit's experiences highlight the contrast between wealth and genuine affection, emphasizing that true attachment to one's home is rooted in emotional bonds rather than material possessions. The text also portrays Kit's growing responsibilities and skills, showcasing his development within a supportive community.

«Fi donc!» s'écria Barbe.

Mais elle le laissa recommencer. Il l'eût même embrassée jusqu'à trois fois si le poney ne se fût avisé de ruer et de secouer la tête comme dans un transport subit de folle joie. Barbe, effrayée, s'enfuit, nais elle n'alla pas tout droit là où se trouvaient sa mère et mistress Nubbles, de peur qu'elles n'eussent l'idée de remarquer comme elle avait les joues rouges, et de la questionner là-dessus. O la maligne petite Barbe!

Quand les premiers transports de tout le monde furent passés, lorsque Kit et sa mère, Barbe et sa mère, avec le petit Jacob et le poupon, eurent soupé, sans se presser, car ils fussent volontiers restés ensemble la nuit entière, M. Garland appela Kit, et le menant à part dans une salle où ils étaient tout seuls il lui annonça qu'il avait à lui faire une communication qui le surprendrait étrangement. Kit parut si inquiet et devint si pâle- en entendant ces paroles, que le vieux gentleman s'empressa d'ajouter que cette surprise serait d'une nature agréable, et il lui demanda s'il serait prêt le lendemain matin pour entreprendre un voyage.

«Un voyage, monsieur?… s'écria Kit.

— Oui, en ma compagnie et celle de mon ami qui est à côté.
Devinez-vous le motif de ce voyage?»

Kit devint plus pâle encore et secoua la tête comme s'il ne s'en doutait pas.

«Oh! que si, je suis sûr que vous le devinez déjà, lui dit son maître. Essayez.»

Kit murmura quelques mots vagues et inintelligibles. Cependant il dit distinctement: «Miss Nell!» Il le dit trois ou quatre fois, et chaque fois il secouait la tête, comme s'il eût voulu ajouter: «Mais non, ce n'est pas ça.»

Mais M. Garland, au lieu de lui dire: «Essayez,» puisque Kit avait satisfait à sa question, dit très-sérieusement qu'il avait deviné juste.

«Le lieu de leur retraite est enfin découvert, poursuivit-il. Tel est le but de notre voyage.»

Kit multiplia en tremblant des questions comme celles-ci: Où était le lieu de leur retraite? Comment l'avait-on découvert? Depuis quand? Miss Nell était-elle bien portante? Était-elle heureuse?

«Nous savons qu'elle est heureuse, dit M. Garland. Bien portante, je… je pense qu'elle ne tardera pas à l'être. Elle a été faible et souffrante, à ce qu'on m'a dit; mais elle était mieux, d'après les nouvelles que j'ai reçues ce matin, et l'on était plein d'espoir. Asseyez-vous, que je vous dise le reste.»

Osant à peine respirer, Kit obéit à son maître. M. Garland lui raconta alors qu'il avait un frère, dont il devait se souvenir d'avoir entendu parler dans la famille et dont le portrait, fait au temps de sa jeunesse, ornait la plus belle pièce de la maison; que ce frère avait vécu depuis longues années à la campagne, auprès d'un vieux desservant son ami d'enfance; que tout en s'aimant comme doivent s'aimer deux frères, ils ne s'étaient pas revus dans tout ce laps de temps, et n'avaient communiqué entre eux que par des lettres écrites à d'assez longs intervalles; qu'en attendant toujours l'époque où ils pourraient encore se presser la main, ils laissaient s'écouler le présent, selon l'usage des hommes, et l'avenir devenir lui-même le passé; que son frère, dont le caractère était très-doux, très-tranquille, très-réservé, comme celui de M. Abel, avait gagné l'affection des pauvres gens parmi lesquels il vivait et qui vénéraient le vieux bachelier (c'était son sobriquet) et éprouvaient tous les jours les effets de sa charité et de sa bienveillance; qu'il avait fallu bien du temps et des années pour connaître toutes ces petites circonstances, car le vieux bachelier était de ceux dont la bonté fuit le grand jour et qui éprouvent plus de plaisir à découvrir et vanter les vertus des autres qu'à emboucher la trompette pour préconiser les leurs, fussent-elles plus grandes. M. Garland ajouta que c'était pour cela que son frère lui parlait rarement de ses amis du village; que cependant deux de ces derniers, une enfant et un vieillard auquel il s'était fortement attaché, lui avaient tellement été au coeur que, dans une lettre datée de ces derniers jours, il s'était étendu sur leur compte, depuis le commencement jusqu'à la fin, et avait donné sur l'histoire de leur vie errante et de leur tendresse mutuelle des détails si touchants, que cette lettre avait fait couler les larmes de toute la famille. À cette lecture, M. Garland avait été amené tout de suite à penser que l'enfant et le vieillard devaient être ces deux infortunés fugitifs qu'on avait tant cherchés, et que le ciel les avait confiés aux soins de son frère. Il avait en conséquence écrit pour obtenir de nouvelles informations qui ne laissassent subsister aucun doute: le matin même, la réponse était arrivée; elle avait confirmé les premières conjectures. Telle était la cause du projet de voyage qu'on devait exécuter dès le lendemain.

«Cependant, ajouta le vieux gentleman en se levant et posant la main sur l'épaule de Kit, vous devez avoir grand besoin de repos; car une journée comme celle-ci est faite pour briser les forces de l'homme le plus robuste. Bonne nuit, et puisse le ciel donner à notre voyage une heureuse fin!»

CHAPITRE XXXII.

Kit ne fit pas le paresseux le lendemain matin. Il sauta à bas du lit avant le jour et commença à se préparer pour l'expédition tant désirée. Agité à la fois par les événements de la veille et par la nouvelle inattendue qu'il avait reçue le soir, il n'avait guère goûté de sommeil durant les longues heures d'une nuit d'hiver; des rêves sinistres qui avaient assiégé son chevet l'avaient tellement fatigué, que ce fut pour lui un repos de se trouver debout sur ses pieds.

Mais, quand c'eût été le commencement de quelque grand travail, comme ceux d'Hercule, avec Nelly pour but, quand c'eût été le départ pour quelque voyage de longue haleine, à pied même, dans cette saison rigoureuse, condamné à toutes les privations, entouré de tous les genres d'obstacles, menacé de mille peines, de mille fatigues, de mille souffrances; quand c'eût été l'aurore d'un grand jour d'entreprise laborieuse, capable de mettre à l'épreuve toutes les ressources de sa fermeté, de son courage et de sa patience, qu'on lui laissât voir seulement en perspective la chance de le terminer heureusement par la satisfaction et le bonheur de Nell, Kit n'aurait pas déployé moins de zèle, il n'aurait pas montré moins d'impatience et d'ardeur.

Il n'y avait pas que lui qui fût éveillé et sur pied. Un quart d'heure après, toute la maison était en mouvement. Chacun était affairé, chacun voulait contribuer pour sa part à hâter les préparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvait guère rien faire par lui-même; mais il exerçait une surveillance générale, et peut-être n'y avait-il personne qui se donnât autant de mouvement. Il ne fallut pas longtemps pour arranger les bagages; tout était prêt dès le point du jour. Alors Kit commença à regretter qu'on eût été aussi vite, car la chaise de poste qui avait été louée d'avance ne devait arriver qu'à neuf heures; et d'ici là, il n'y avait que le déjeuner pour remplir l'attente d'une heure et demie.

Oui, mais Barbe? Il ne faut pas l'oublier. Barbe avait fort à faire; mais tant mieux, après tout, Kit pourrait l'aider, et c'était bien la manière la plus agréable de tuer le temps. Barbe ne fit aucune objection à cet arrangement; et Kit, poursuivant l'idée qui la veille au soir lui était venue si subitement, commença à se douter que sûrement Barbe l'aimait et que sûrement il aimait Barbe.

Barbe, de son côté, s'il faut dire la vérité, comme on doit toujours la dire, Barbe semblait, de toutes les personnes de la maison, celle qui s'associait avec le moins de plaisir à tout ce mouvement; et Kit, dans l'expansion de son coeur, lui ayant fait connaître tout son ravissement, toute sa joie, Barbe devint encore plus abattue et parut voir avec moins de plaisir que jamais le voyage projeté.

«Vous n'êtes pas plutôt de retour au logis, Christophe, dit Barbe du ton le plus insouciant du monde, vous n'êtes pas plutôt de retour au logis, que vous voilà tout content de partir.

— Ah! mais vous savez pourquoi? répondit Kit. Pour ramener miss Nell! pour la revoir! Songez donc!… et puis, ça me fait tant de plaisir de penser que vous aussi vous allez la voir enfin, Barbe!»

La jeune fille ne dit pas absolument qu'elle n'y trouverait pas un grand plaisir; mais elle exprima si parfaitement par un petit mouvement de tête ce qu'il y avait dans son coeur, que Kit en fut tout déconcerté et se demanda, simple comme il était, pourquoi elle témoignait tant de froideur.

«Vous verrez, dit-il en se frottant les mains, si elle n'a pas la plus douce, la plus jolie figure que vous ayez jamais aperçue. Je suis bien sûr que vous le direz comme moi.»

Barbe secoua de nouveau la tête.

«Qu'y a-t-il donc, Barbe? dit Kit.

— Rien,» s'écria Barbe.

Et Barbe fit la moue, pas de ces moues qui enlaidissent, mais une jolie petite moue qui fit encore mieux voir le vermeil de ses lèvres couleur de cerise.

Il n'y a pas d'école où l'élève fasse de progrès plus rapides que celle où Kit avait pris son premier grade en donnant un baiser à Barbe. Il comprit la pensée de Barbe; il sut tout de suite sa leçon par coeur; Barbe était le livre; il le lut tout couramment comme si les pages en étaient imprimées.

«Barbe, dit Kit, vous n'êtes pas fâchée contre moi?»

Oh! mon Dieu! non. Pourquoi Barbe serait-elle fâchée? Quel droit avait-elle d'être fâchée? Et puis, qu'est-ce que cela faisait qu'elle fût fâchée ou non? Qui est-ce qui faisait attention à elle?

«Moi, dit Kit; moi naturellement.»

Barbe dit qu'elle ne savait pas pourquoi c'était lui naturellement.

Kit répondit qu'elle devait pourtant le savoir; qu'elle n'avait qu'à y penser un peu.

Certainement oui, elle voulait bien y penser un peu. Mais ça n'empêche pas qu'elle ne voyait pas pourquoi «c'était lui naturellement.» Elle ne comprenait pas ce que Christophe entendait par là. D'ailleurs, elle était sûre qu'on avait besoin d'elle en haut, et elle était obligée de monter.

«Non, Barbe, dit Kit la retenant doucement, séparons-nous bons amis. Dans mes chagrins, je n'ai cessé de songer à vous. J'eusse été, sans vous, bien plus malheureux encore que je ne l'ai été.»

Bonté céleste! que Barbe était jolie avec la rougeur qui colora son visage, toute tremblante comme un petit oiseau qui se recoquille!

«Sur mon honneur, je vous dis la vérité, continua Kit avec chaleur, mais je ne la dis pas aussi fortement que je le voudrais. Si je désire que vous ayez quelque satisfaction à voir miss Nell, c'est seulement parce que je serais content si vous aimiez ce que j'aime. Voilà tout. Quant à elle, Barbe, je mourrais volontiers pour lui rendre service; mais vous en feriez autant si vous la connaissiez comme je la connais, j'en suis bien sûr.»

Barbe fut touchée, elle eut regret de s'être montrée si indifférente.

«Voyez-vous, reprit Kit, je me suis habitué à parler d'elle, à penser à elle absolument comme si elle était devenue un ange. Au moment où je m'apprête à la revoir, je me rappelle comme elle souriait, comme elle était contente lorsque j'arrivais, comme elle me tendait la main et disait: «Voilà mon vieux Kit!» ou quelque chose comme ça. Je pense au plaisir de la voir heureuse, avec des amis autour d'elle, traitée comme elle le mérite, comme elle doit l'être. Mais moi, je ne me considère que comme son ancien serviteur, comme un garçon qui a chéri en elle son aimable, bonne et gentille maîtresse, et qui se serait mis au feu pour la servir et qui s'y mettrait encore, oui, encore. D'abord, je n'ai pu m'empêcher de craindre que, si elle revenait avec des amis auprès d'elle, elle n'eût oublié ou rougi d'avoir connu un humble garçon comme moi, et qu'ainsi elle ne me parlât froidement, ce qui m'aurait percé jusqu'au fond du coeur plus que je ne saurais le dire, Barbe. Mais en y songeant de nouveau, j'ai réfléchi que sûrement je lui faisais injure: j'ai donc pris le dessus, espérant bien la trouver telle qu'elle était toujours autrefois. Cette espérance, ce souvenir m'ont animé du désir de lui plaire, et de me montrer à ses yeux tel que je voudrais être toujours comme si j'étais encore à son service. Si je trouve du plaisir à penser tout ça, et la vérité est que j'en éprouve beaucoup, c'est à elle encore que j'en suis redevable; je l'en aime et je l'en honore d'autant plus. Voilà l'honnête et exacte vérité, chère Barbe; sur ma parole, voilà tout.»

La petite Barbe n'était ni entêtée ni capricieuse; et comme elle se sentit pleine de remords, elle fondit tout bonnement en larmes. Nous n'avons pas à rechercher où cette conversation eût pu les conduire en se prolongeant: car en ce moment on entendit les roues de la chaise de poste, puis la sonnette retentit à la porte du jardin, et aussitôt toute la maison fut en rumeur. Si l'on s'était engourdi un peu, il y eut alors un redoublement de vie et d'énergie.

En même temps que la voiture de voyage, M. Chukster arriva en fiacre. Il était porteur de certains papiers et de fonds supplémentaires pour le gentleman, à qui il les remit. Ce devoir accompli, M. Chukster présenta ses devoirs à la famille; puis se réconfortant par un bon déjeuner qu'il fit debout, en péripatéticien, il assista avec une indifférence parfaite au chargement de la chaise de poste.

«Le snob est de la partie, à ce que je vois, monsieur? dit-il à M. Abel Garland. Je croyais que la dernière fois on ne l'avait pas emmené, parce qu'on avait lieu de craindre que sa présence ne fût pas très-agréable au vieux buffle.

— À qui, monsieur? demanda M. Abel.

— Au vieux gentleman, répondit M. Chukster un peu interdit.

— Notre client préfère l'emmener, dit sèchement M. Abel. Il n'y a plus de ces précautions-là à prendre avec eux: les liens de parenté qui existent entre mon père et une personne qui a toute leur confiance, seront une garantie suffisante de la nature amicale de cette excursion.

— Ah! pensa M. Chukster regardant par la fenêtre, tout le monde excepté moi. Un snob passe avant moi! à la bonne heure. Il n'a pas pris, à ce qu'il paraît, le billet de banque de cinq livres, mais je n'ai pas le moindre doute qu'il ne soit toujours à la veille de quelque chose comme ça. Il y a longtemps que je l'ai dit avant cette affaire. — Tiens! Voilà une fillette qui est diablement gentille! Parole d'honneur, une jolie petite créature!»

C'était Barbe qui était l'objet des remarques flatteuses de M. Chukster. Pendant qu'elle se tenait près de la voiture prête à partir, ce gentleman se sentit saisi tout à coup d'un très-vif intérêt pour la fillette. Il s'en alla en flânant dans un coin du jardin, où il prit position à distance convenable pour jouer de la prunelle. Comme c'était un vrai Lovelace, la coqueluche du beau sexe, et par conséquent fort au courant de ces petits artifices qui vont droit au coeur, M. Chukster prit une pose à effet: il appuya une main sur sa hanche, et de l'autre ajusta les boucles flottantes de sa chevelure. C'est une attitude à la mode dans les cercles élégants, et, pour peu qu'on l'accompagne d'un gracieux sifflement, elle a souvent, comme on sait, un succès immense.

Cependant telle est la différence des moeurs de la ville et de celles de la campagne, que personne ne prit garde le moins du monde à cette pose engageante; car toutes ces bonnes gens ne songeaient qu'à adresser leurs adieux aux voyageurs, à s'envoyer des baisers avec la main, à agiter leurs mouchoirs, enfin à une foule de pratiques bien moins élégantes et moins distinguées que la pose de M. Chukster. Déjà le gentleman et M. Garland étaient dans la voiture, le postillon en selle, et Kit, bien enveloppé d'un manteau, bien emmitouflé, était monté sur le siège de derrière. Près de la chaise de poste se tenaient mistress Garland, M. Abel, la mère de Kit et le petit Jacob; à quelque distance, la mère de Barbe qui portait le poupon éveillé Tous faisaient signe de la tête et des bras, saluaient ou criaient «Bon voyage!» avec toute l'énergie dont ils étaient capables. Au bout d'une minute, la voiture fut hors de vue; M. Chukster resta seul à son poste. Il avait encore présent aux yeux Kit, debout sur son siège, envoyant de la main un adieu à Barbe, et l'image de Barbe lui renvoyant le même salut, _sous ses yeux, _lui Chukster, Chukster l'homme à bonnes fortunes, Chukster, sur qui tant de belles dames avaient laissé tomber leurs regards, du haut de leur phaéton, le dimanche à la promenade dans les parcs!

Mais il est hors de notre sujet de retracer comme quoi M. Chukster, exaspéré par ce fait monstrueux, resta là quelque temps comme s'il avait pris racine dans le sol, protestant en lui- même contre Kit, ce prince des perfides, cet empereur du Mogol et des intrigants, et comme quoi il rattacha dans sa pensée cette révoltante circonstance à l'ancien trait d'hypocrisie du schelling. Nous n'avons rien de mieux à faire que de suivre les roues qui tournent, et de tenir compagnie à nos voyageurs durant leur pénible excursion d'hiver.

C'était par une journée d'un froid aigu; un vent violent soufflait au visage des voyageurs et blanchissait la terre durcie en dépouillant les arbres et les haies de la gelée qui les couvrait, et qu'il faisait tournoyer comme un tourbillon de poussière. Mais qu'importait à Kit le mauvais temps! Il y avait même dans ce vent qui arrivait avec des mugissements quelque chose de libre et de rafraîchissant qui eût été agréable si le souffle n'avait pas été si fort. Tandis qu'il balayait tout sur le passage de son nuage de glace, jetant à terre les branches sèches et les feuilles flétries, et les emportant pêle-mêle, il semblait à Kit qu'une sympathie générale régnait dans la nature en faveur du même but, et que tout y mettait le même intérêt et le même empressement qu'eux-mêmes. Chaque bouffée semblait les pousser en avant. Croyez-vous que ce ne fût rien que de leur livrer bataille à chaque pas, de les forcer à livrer passage, de les vaincre l'une après l'autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs forces et leur furie pour les assaillir, de leur faire tête un moment, le temps de les laisser passer en sifflant, et alors de se donner le plaisir de se retourner pour les voir fuir par derrière, honteux comme des vaincus, d'entendre leur rage expirante dans le lointain, frémissant encore au travers des arbres robustes qui se courbent devant les derniers efforts de la tempête!

Toute la journée, il neigea sans interruption. La nuit vint, brillante et étoilée; mais le vent n'était pas tombé, et le froid était des plus vifs. Parfois, vers la fin de ce long relais, Kit ne pouvait s'empêcher de souhaiter qu'il fît un peu plus chaud; mais quand on s'arrêtait pour changer de chevaux, et qu'il avait battu la semelle pendant quelques minutes, payé le postillon, éveillé l'autre, qu'il s'était donné du mouvement à droite et à gauche jusqu'à ce que les chevaux fussent attelés, il avait si chaud, que le sang lui fourmillait au bout des doigts. Alors il lui semblait qu'avec un peu moins de froid il perdrait la moitié du plaisir et de l'honneur du voyage. Là-dessus, il s'élançait gaiement sur sa banquette, chantant aux accords joyeux des roues qui recommençaient à tourner; et, laissant les bons citadins dormir dans leurs lits bien chauds, il poursuivait sa course le long de la route solitaire.

Cependant les deux gentlemen qui étaient à l'intérieur, fort peu disposés à dormir, trompaient le temps par la conversation. Pressés l'un et l'autre de la même impatience, leur entretien roulait souvent sur l'objet de leur expédition, sur la manière dont elle avait été conduite, sur les espérances et les craintes que leur en inspirait le dénoûment. Des premières, ils en avaient beaucoup; des secondes, peu, peut-être même aucune, au delà de cette inquiétude indéfinissable qui est inséparable d'une espérance subitement éveillée et d'une attente prolongée.

Dans un moment de repos après une de leurs conversations, et quand déjà la moitié de la nuit s'était écoulée, le gentleman, devenu de plus en plus silencieux et pensif, se tourna vers son compagnon et lui dit brusquement:

«Êtes-vous un auditeur patient?

— Comme bien d'autres, je suppose, répondit en souriant M. Garland. Je puis l'être si ce qu'on me raconte m'intéresse; dans le cas contraire, je puis faire semblant de l'être. Pourquoi me demandez-vous ça?

— J'ai sur les lèvres un court récit, et je vais vous mettre tout de suite à l'épreuve. C'est très-court.»

Et sans attendre une réponse, il appuya sa main sur le bras de
M. Garland et s'exprima ainsi:

«Il y avait autrefois deux frères qui s'aimaient tendrement l'un l'autre. Il existait entre leurs âges une certaine disproportion: quelque douze ans. Peut-être était-ce une raison pour accroître leur attachement mutuel. Cependant, malgré la distance qui les séparait, ils devinrent rivaux de bonne heure. La plus profonde, la plus forte affection de leurs coeurs se porta sur le même objet.

«Le plus jeune s'en aperçut le premier, à diverses circonstances qui éveillèrent son attention et sa vigilance. Je ne vous dirai pas quelle douleur il éprouva, à quelle agonie son âme fut en proie, quelle lutte il eut à soutenir contre lui-même. Il avait eu une enfance maladive. Son frère, plein de patience et d'égards au sein de sa belle santé et de sa force, s'était bien souvent sevré des plaisirs qu'il aimait pour rester assis au chevet du malade, lui racontant de vieilles histoires jusqu'à ce que son visage pâle s'illuminât d'un éclat extraordinaire; ou pour le porter dans ses bras jusqu'à quelque lieu champêtre où il veillait sur le pauvre et triste enfant, pendant qu'il jouissait là d'une brillante journée d'été et du spectacle de la santé, partout dans la nature alentour, excepté en lui-même; en un mot, pour lui servir de tendre et fidèle garde-malade. Je ne m'étendrai pas sur tout ce qu'il fit pour conquérir l'amour de la pauvre et faible créature; car mon histoire n'aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps de la rivalité, le coeur du plus jeune frère se remplit du souvenir de ces jours d'autrefois. Le ciel lui donna la force d'acquitter, par les sacrifices réfléchis d'une âme déjà mûrie par les années, les soins donnés par un élan de dévouement juvénile. Il ne troubla point le bonheur de son frère. La vérité ne s'échappa jamais de ses lèvres; il quitta son pays, avec l'espoir de mourir à l'étranger.

Le frère aîné épousa cette femme… qui depuis longtemps est dans le ciel et légua une fille à son mari.

«Si vous avez vu quelque galerie de portraits d'une ancienne famille, vous aurez dû remarquer combien de fois la même physionomie, la même figure, souvent la plus belle et la plus simple de toutes, se perpétue à vos yeux dans diverses générations, et comme vous pouvez suivre à la trace la même douce jeune fille à travers toute une longue ligne de portraits, ne vieillissant jamais, ne changeant jamais, comme le bon ange de la famille, toujours là pour assister les siens à l'heure des épreuves, peut-être pour les racheter de leurs fautes…

«Dans cette fille revivait la mère. Vous pouvez juger avec quel amour celui qui avait perdu la mère presque en l'obtenant s'attacha à cette enfant, sa vivante image. Elle grandit; elle devint femme, elle donna son coeur à un homme qui n'en était pas digne. Eh bien! son tendre père ne put la voir s'affliger et languir dans la peine. Il se dit que peut-être, après tout, cet homme qu'il regrettait de lui voir aimer valait mieux qu'il ne paraissait; qu'en tout cas, il ne pourrait manquer de s'améliorer dans la compagnie d'une telle femme. Le pauvre père joignit leurs mains: le mariage s'accomplit.

«Le malheur qui suivit cette union, le froid abandon et les reproches immérités, la pauvreté qui vint fondre sur la maison, les luttes de la vie quotidienne, ces luttes trop mesquines et trop pénibles pour être racontées, mais affreuses à traverser: tout cela, la jeune femme le supporta comme les femmes seules savent le supporter, dans le dévouement profond de leur coeur, dans l'excellence de leur nature. Ses moyens d'existence étaient épuisés; le père était réduit presque au dénûment par la conduite du gendre; et chaque jour, comme ils vivaient tous sous le même toit, il était témoin des mauvais traitements et du malheur que subissait sa fille. Et cependant elle ne se plaignait point d'autre chose que de n'être point aimée de son mari. Patiente et soutenue jusqu'au bout par la force de l'affection, elle suivit à trois semaines de distance son mari dans la tombe, léguant aux soins de son père deux orphelins: l'un, un fils de dix ou douze ans; l'autre, une fille, une fille presque encore au berceau, semblable pour sa faiblesse, pour son âge, pour ses formes et ses traits, à ce qu'elle avait été elle-même quand elle avait perdu sa mère jeune encore.

«Le frère aîné, grand-père de ces deux orphelins, était désormais un homme brisé par la douleur; courbé, écrasé déjà, moins par le poids des années que sous la main pesante du malheur. Avec les débris de sa fortune il entreprit le commerce des tableaux d'abord, puis des curiosités antiques. Il avait toujours eu, dès l'enfance, un goût dominant pour les objets de ce genre; il en avait fait son amusement autrefois, il s'en fit alors une ressource pour se procurer une subsistance pénible et précaire.

«Le fils en grandissant rappelait de plus en plus le caractère et les traits de son père; la fille était tout le portrait de sa mère: aussi quand le vieillard la prenait sur ses genoux et contemplait ses doux yeux bleus, il lui semblait sortir d'un rêve douloureux et revoir sa fille redevenue enfant. Le garçon dépravé ne tarda pas à se dégoûter de la maison et à chercher des compagnons qui convinssent mieux à ses goûts. Le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls ensemble.

«Ce fut alors, ce fut lorsque l'amour qu'il avait eu pour deux mortes qui avaient été l'une après l'autre si chères à son coeur, se fut porté tout entier sur cette petite créature; lorsque ce visage, qu'il avait constamment devant les yeux, lui rappelait heure par heure les changements qu'il avait observés d'année en année chez les autres, les souffrances auxquelles il avait assisté et tout ce que sa propre fille avait eu à supporter; ce fut alors, quand les désordres d'un jeune homme dissipé et endurci achevèrent l'oeuvre de ruine que le père avait commencée, et amenèrent plus d'une fois des moments de gêne et même de détresse, ce fut alors que le vieillard commença à se sentir poursuivi sans cesse par la sinistre image de la pauvreté, du dénûment, qu'il redoutait non pas pour lui, mais pour l'enfant. Cette idée une fois conçue vint obséder la maison comme un spectre qui la hantait jour et nuit.

«Le plus jeune frère avait pendant ce temps-là visité plusieurs contrées étrangères et traversé la vie en pèlerin solitaire. On avait injustement interprété son bannissement volontaire, mais il avait supporté, non sans douleur, les reproches et les jugements précipités pour accomplir le sacrifice qui avait brisé son coeur, et il avait su se tenir dans l'ombre. D'ailleurs, les communications entre lui et son frère aîné étaient difficiles, incertaines, souvent interrompues; toutefois elles n'étaient point brisées, et ce fut avec une profonde tristesse que de lettre en lettre il apprit tout ce que je viens de vous raconter.

«Alors les rêves de la jeunesse, d'une vie heureuse, heureuse, bien que commencée par le chagrin et la souffrance prématurée, l'assaillirent de nouveau plus fréquemment qu'auparavant: chaque nuit, redevenu enfant dans ses rêves, il se revoyait aux côtés de son frère. Il mit le plus tôt possible ordre à ses affaires, convertit en espèces tout ce qu'il possédait, et avec une fortune suffisante pour deux, le corps tremblant, la main ouverte, le coeur plein d'une émotion délirante, il arriva un soir à la porte de son frère! …

Le narrateur, dont la voix était devenue défaillante, s'arrêta.

«Je sais le reste, dit M. Garland en lui serrant la main.

— Oui, reprit son ami après un moment de silence, nous pouvons nous épargner le reste. Vous connaissez le triste résultat de toutes mes recherches. Lors même qu'après des poursuites où j'ai mis toute l'activité et la prudence possible, nous apprîmes qu'on les avait vus en compagnie de deux pauvres coureurs de foires, et que plus tard nous découvrîmes ces deux hommes, puis le lieu où s'étaient retirés le vieillard et l'enfant, eh bien! même alors nous arrivâmes trop tard. Ah! Dieu veuille que cette fois encore il ne soit pas trop tard!

— Non, non, dit Garland; cette fois nous réussirons.

— Déjà je l'ai cru, déjà je l'ai espéré; en ce moment je le crois et je l'espère. Mais un poids cruel pèse sur mon esprit, et la tristesse qui m'obsède résiste à l'espérance et à la raison.

— Cela ne me surprend point, dit M. Garland; c'est la conséquence naturelle des événements que vous venez de retracer; de ces temps malheureux, de ce voyage pénible, et, par-dessus tout, de cette nuit affreuse. Une nuit affreuse, en vérité!… Entendez-vous comme le vent mugit!…»

CHAPITRE XXXIII.

Le jour revint et retrouva les voyageurs en route. Depuis leur départ, ils avaient dû s'arrêter quelquefois pour prendre un peu de nourriture; et souvent perdre du temps, surtout la nuit, pour attendre des chevaux de relais. Hors cela, ils n'avaient fait aucune halte. Mais le temps continuait d'être affreux; les routes étaient souvent escarpées et difficiles. Ce n'était qu'à la nuit qu'ils pouvaient espérer d'atteindre le but de leur excursion.

Kit, tout gonflé, tout roidi par le froid, supportait cela comme un homme. Il avait bien assez de maintenir son sang en circulation, de se représenter l'heureuse issue de cet aventureux voyage et de s'étonner à chaque pas de tout ce qui lui passait sous les yeux, sans prendre le temps de songer aux inconvénients de la route. Cependant le jour qui s'obscurcissait, et la fuite rapide des heures accroissaient son impatience, comme celle de ses compagnons. La courte clarté d'un jour d'hiver ne tarda pas à s'évanouir; quand la nuit fut tombée, il leur restait encore à faire plusieurs milles.

Le vent tomba à l'entrée de la nuit. Ses mugissements éloignés devinrent une plainte basse et mélancolique: rampant tout le long du chemin et effleurant des deux côtés les buissons desséchés, on aurait dit un grand fantôme pour qui la route était trop étroite et dont les vêtements frôlaient de chaque côté les ronces du chemin à mesure qu'il avançait. Petit à petit il finit par se calmer et s'éteindre; ce fut au tour de la neige.

Les flocons se pressaient, serrés et rapides; bientôt ils couvrirent la terre à quelques pouces d'épaisseur, répandant en même temps un silence solennel, tout alentour. Les roues tournaient sans bruit; et le son éclatant et retentissant du sabot des chevaux ne devint plus qu'un piétinement sourd et comprimé. Leur marche muette et lente ne troublait plus le silence de mort qui régnait partout.

Abritant ses yeux contre la neige qui se gelait sur ses cils et obscurcissait sa vue, Kit s'efforçait souvent de distinguer les premières lueurs vacillantes qui pouvaient indiquer l'approche de quelque bourg. Il apercevait bien de temps en temps quelques objets, mais aucun d'une manière précise. Tantôt apparaissait un grand clocher qui bientôt après se transformait en un arbre; tantôt une grange; tantôt une ombre qui s'étendait sur le sol, projetée par les brillantes lanternes de la chaise de poste; tantôt c'étaient des cavaliers, des piétons, des voitures qui précédaient les voyageurs ou se croisaient avec eux sur la route étroite, et qui, au bout d'un certain temps, devenaient des ombres à leur tour. Un mur, une ruine, un pignon épais se dressait au bord de la route; et, lorsqu'on avançait la tête, on trouvait que ce n'était plus que la route elle-même. D'étranges tournants, des ponts, des courants d'eau semblaient s'élancer au-devant des voyageurs, rendant la direction plus incertaine encore: et cependant on était toujours sur la route; et tout cela, comme le reste, finissait par se perdre en de vaines illusions.

Kit descendit lentement de sa banquette, car ses membres étaient transis de froid, au moment où l'on arriva à une maison de poste isolée, et il y demanda à quelle distance ils étaient encore du terme de leur voyage. Il était tard pour un relais de traverse, et tout le monde était couché. Mais d'une fenêtre d'en haut quelqu'un répondit: Dix milles. Les quelques minutes qui s'écoulèrent ensuite semblèrent avoir la durée d'une heure; mais enfin un homme amena en grelottant les chevaux, et ne tarda pas à repartir.

Le chemin où l'on s'engagea était un chemin de traverse. Au bout de trois ou quatre milles, il se trouva qu'il était plein de trous et d'ornières, couverts de neige, qui faisaient à chaque instant tomber les chevaux tremblants et les obligeaient à ne plus aller qu'au pas. Comme il était impossible, pour des gens aussi agités que l'étaient nos voyageurs, de rester tranquillement assis et d'avancer si lentement, tous trois descendirent et suivirent péniblement la voiture. La distance semblait interminable, et l'on avait toutes les peines du monde à marcher. Les voyageurs croyaient déjà que le postillon s'était trompé de route, lorsque minuit sonna à l'horloge d'une église peu éloignée; la voiture s'arrêta. Elle ne faisait pas grand bruit auparavant; mais lorsqu'elle cessa de faire craquer la neige, le silence fut aussi effrayant que si quelque tumulte étourdissant avait été remplacé tout à coup par un calme complet.

«C'est ici, messieurs, dit le postillon descendant de son cheval et frappant à la porte d'une petite auberge. Holà!… après minuit, dans ce pays-ci, tout est mort.»

Le postillon avait frappé ferme et longtemps, mais sans réussir à se faire entendre des habitants plongés dans le sommeil. Tout demeurait sombre et silencieux. Les voyageurs se reculent pour regarder aux fenêtres, simples trous grossièrement percés dans la muraille blanche. Pas de lumière. On croirait la maison déserte, et les dormeurs déjà morts; car rien ne bouge.

Les voyageurs se consultèrent avec anxiété et à voix basse, comme s'ils craignaient de troubler les échos sinistres qu'ils venaient de réveiller.

«Allons-nous-en, dit le gentleman, et que ce brave homme continue de frapper jusqu'à ce qu'on l'entende, si c'est possible. Je ne puis me reposer avant de savoir si nous ne sommes pas arrivés trop tard. Allons-nous-en, au nom du ciel!»

Ils s'éloignèrent, laissant au postillon le soin de recommencer à frapper et de se procurer tout ce que l'auberge pourrait fournir. Kit les accompagna avec une petite boîte qu'il avait suspendue dans la voiture au moment du départ, sans l'oublier depuis; c'était l'oiseau de Nelly dans sa vieille cage, juste comme elle le lui avait légué. Il savait bien qu'elle aurait du plaisir à revoir son oiseau!

La route descendait par une pente douce en avançant, les voyageurs perdirent de vue l'église dont ils avaient entendu l'horloge, ainsi que le petit village groupé tout autour. Les coups de marteau répétés à la porte de l'auberge, et que dans le calme général ils pouvaient distinguer parfaitement, les troublaient. Ils auraient voulu que le postillon se tînt plutôt tranquille, et regrettèrent de ne pas lui avoir dit de ne point rompre le silence avant leur retour.

La vieille tour de l'église, revêtue comme un fantôme de son blanc manteau de frimas, se dressa de nouveau devant eux; et en quelques moments, ils s'en trouvèrent tout près. Ce monument vénérable tranchait par sa teinte grise sur la blancheur du paysage dont il était entouré. L'ancien cadran solaire placé sur le mur du beffroi avait presque disparu sous un monceau de neige et on eût eu peine à le reconnaître. Le temps semblait lui-même avoir caché ses heures, dans son humeur triste et sombre, désespérant de voir jamais le jour succéder à cette nuit funèbre.

Tout près de là se trouvait une porte à claire-voie; mais il y avait plus d'un sentier dans le cimetière sur lequel elle ouvrait; et incertains de celui qu'ils prendraient, les voyageurs s'arrêtèrent.

— Voici la rue du village, si l'on peut donner le nom de rue à un assemblage irrégulier de pauvres chaumières de grandeurs et d'époques diverses, les unes se présentant de face, les autres de dos, d'autres avec des pignons tournés vers la route; çà et là une enseigne ou un hangar, qui empiétait sur le chemin. À une fenêtre peu éloignée tremblait une faible lumière; Kit courut vers cette maison pour prendre des informations.

Un vieillard qui était à l'intérieur répondit au premier appel, il parut aussitôt à la petite croisée, en roulant un vêtement autour de sa poitrine pour se garantir du froid, et demanda qui pouvait être dehors à cette heure indue et ce que l'on voulait.

«Par un si mauvais temps, dit-il d'un ton grondeur, on ne dérange pas les gens. Ma besogne n'est pas de nature à ce qu'on ait besoin de me relancer jusque dans mon lit. Il n'y a pas grand mal à laisser refroidir les corps pour lesquels on recourt à moi, surtout dans cette saison. Qu'est-ce que vous demandez?

— Je ne vous aurais pas fait sortir de votre lit, répondit Kit, si j'avais su que vous fussiez âgé et malade.

— Âgé!… répéta l'autre d'un accent bourru; comment pouvez-vous savoir si je suis âgé? Peut-être pas aussi âgé que vous le pensez, l'ami. Quant à être malade, vous trouverez bien des jeunesses moins bien portantes que moi, et c'est grand dommage; non pas que je sois robuste et actif malgré mes années, ce n'est pas là ce que je veux dire, mais que la jeunesse ne les empêche pas d'être si faibles et si fragiles. Je vous demande pardon si je vous ai d'abord parlé rudement. Mes yeux ne sont pas bien bons la nuit, mais ce n'est pas à cause de l'âge ou de la maladie; ils n'ont jamais été bons, et je n'avais pas vu que vous êtes un étranger.

— Je suis bien fâché de vous avoir fait lever de votre lit, reprit Kit; mais ces messieurs que vous apercevez à la porte du cimetière sont aussi des étrangers qui arrivent en ce moment après un long voyage, pour aller au presbytère. Pouvez-vous nous l'indiquer?

— Si je le puis! répondit le vieillard d'une voix tremblante. Vienne l'été prochain, il y aura cinquante ans que je suis fossoyeur en ce village. Votre chemin, mon ami, est de prendre à droite. J'espère que vous n'apportez pas de fâcheuses nouvelles à notre bon ministre?»

Kit s'empressa de répondre négativement et de le remercier. Il allait s'éloigner quand son attention fut attirée par une voix d'enfant. Il leva les yeux et aperçut une toute petite créature à une croisée voisine.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit vivement l'enfant. Est-ce que mon rêve serait vrai? Je vous en prie, dites-le-moi, qui que vous soyez, vous qui êtes là debout et éveillé.

— Pauvre enfant! dit le fossoyeur avant que Kit eût pu répondre.
Comment ça va-t-il, mon mignon?

— Mon rêve est-il vrai? s'écria de nouveau l'enfant d'une voix si fervente qu'elle eût fait vibrer le coeur de quiconque pouvait l'entendre. Non, non, c'est impossible. Je me trompe. Comment serait-ce possible?

— Je comprends sa pensée, dit le fossoyeur. Retourne à ton lit, cher enfant!

— Oh! s'écria l'enfant dans un transport de désespoir, je savais bien que cela n'était pas possible, j'en étais bien sûr avant de le demander. Mais toute cette nuit et l'autre nuit aussi, mon rêve a été le même. Je ne puis plus m'endormir sans que ce vilain rêve me revienne.

— Essaye de te rendormir, dit doucement le vieillard; ton rêve ne reviendra pas.

— Non, non, je préfère qu'il revienne, tout cruel qu'il est; je préfère qu'il revienne. Je n'ai pas peur de le revoir dans mon sommeil, mais après ça, j'en ai tant de chagrin que j'en suis triste, tout triste!…»

Le vieux fossoyeur lui adressa un: «Dieu te bénisse!» L'enfant éploré répondit: «Bonne nuit!» et Kit se trouva seul de nouveau.

Il se hâta de retourner vers son maître, tout ému de ce qu'il venait d'entendre, mais plus encore de l'accent du jeune garçon, que de ses paroles, dont il ne pouvait comprendre le sens. Les voyageurs suivirent le sentier indiqué par le fossoyeur, et bientôt ils arrivèrent au presbytère. Regardant alors autour d'eux quand ils furent en cet endroit, ils aperçurent, à quelque distance et à la fenêtre ogivale d'un bâtiment en ruine, une lumière qui veillait solitaire.

Cette lumière entourée de l'ombre épaisse des murs au fond desquels elle était enfoncée, brillait comme une étoile. Vive et radieuse comme les astres qui diamantaient le ciel au-dessus de la tête des voyageurs, solitaire et immobile comme eux, elle semblait être de la même famille que les éternelles lampes de l'espace et brûler de conserve avec elles.

«Quelle est cette lumière? s'écria le gentleman.

— Sûrement, dit M. Garland, elle est dans la ruine qu'ils habitent. Je ne vois pas d'autre bâtiment ruiné.

— Impossible, répliqua vivement le gentleman: ils ne peuvent pas veiller jusqu'à une heure aussi avancée!…»

Kit, pour les tirer d'embarras, leur proposa, tandis qu'ils sonneraient à la porte du presbytère, d'aller, en attendant, du côté où brillait la lumière pour reconnaître s'il y avait par là quelqu'un d'éveillé; il s'élança donc, avec leur permission, respirant à peine, et toujours la cage à la main, tout droit vers son but.

Il n'était pas facile de se diriger parmi les tombes, et en toute autre occasion Kit eût marché plus lentement ou bien pris un détour. Mais, sans se préoccuper des obstacles, il continua son chemin à pas pressés, et ne tarda point à arriver à quelques pieds de la fenêtre.

Il s'approcha le plus doucement possible, et frôlant la muraille d'assez près pour heurter avec sa manche le lierre blanchi par la neige, il écouta. Nul bruit à l'intérieur. L'église elle-même ne pouvait pas être plus silencieuse. Appuyant sa joue contre la vitre, il écouta encore. Rien. Et pourtant, il y avait alentour un si profond silence, que Kit était bien certain qu'il eût pu entendre même la respiration d'une personne endormie, s'il y en avait eu dans ce lieu.

Chose étrange qu'une lumière en cet endroit à une heure aussi avancée de la nuit, et personne auprès de la lumière!

Un rideau était tiré vers la partie inférieure de la croisée; Kit ne pouvait donc voir dans la chambre. Mais, sur ce rideau ne se projetait aucune ombre. Grimper au mur et essayer de regarder du dehors n'eût pas été une tentative sans danger, ni certainement sans bruit, et il eût pu effrayer Nelly, si c'était là réellement le lieu de sa demeure. Il écouta encore; toujours le même silence inquiétant.

Il quitta la place lentement et avec précaution, tourna derrière la ruine et arriva enfin à une porte. Il frappa. Point de réponse. Mais à l'intérieur régnait un singulier bruit. Il eût été difficile d'en déterminer la nature. Il ressemblait au gémissement étouffé d'une personne affligée; mais ce n'était pas cela, car il était trop régulier et trop répété. Tantôt on eût dit une sorte de chant, tantôt une lamentation, selon le sens imaginaire qu'il lui prêtait, car le son était uniforme et continu. Jamais Kit n'avait entendu rien de semblable, et dans cette psalmodie, il y avait quelque chose d'effrayant, de surnaturel et de glacial.

Kit sentit son sang se figer plus encore peut-être que tout à l'heure par la gelée et la neige: cependant, il frappa de nouveau. Pas de réponse; le bruit continua sans interruption. Alors, Kit posa avec précaution sa main sur le loquet et poussa son genou contre la porte qui, n'étant pas fermée à l'intérieur, céda à la pression et tourna sur ses gonds. Le jeune homme aperçut le reflet d'un feu de foyer sur les vieilles murailles, et il entra.

CHAPITRE XXXIV.

La sombre et rougeâtre lueur d'un feu de bois, car ni lampe ni chandelle n'éclairaient la chambre, montra à Kit un personnage assis en face du foyer, tournant le dos et penché vers la flamme vacillante. Son attitude était celle d'un homme qui rechercherait la chaleur. C'était cela, et ce n'était pourtant pas tout à fait cela. Sa pose inclinée, sa taille voûtée semblaient indiquer cette intention; mais ses mains n'étaient pas étendues en avant pour recueillir la chaleur bienfaisante, mais il n'y avait ni mouvement d'épaules ni frémissement du corps qui annonçât qu'il savourait le bien-être du foyer en le comparant avec le froid âpre du dehors. Les membres ramassés, la tête baissée, les bras croisés sur sa poitrine et les doigts étroitement repliés, cette figure se balançait à droite et à gauche sur son siège sans s'arrêter un moment, accompagnant cette oscillation du son lugubre que Kit avait entendu.

Quand le jeune homme était entré, la lourde porte s'était refermée derrière lui avec un fracas qui l'avait fait tressaillir. La figure ne parla ni ne se retourna pour regarder; elle ne témoigna par aucun signe que ce bruit fût parvenu jusqu'à elle; c'était la forme d'un vieillard, dont les cheveux blancs se rapprochaient par leur teinte des cendres consumées vers lesquelles il tenait la tête penchée. Lui, et la lueur vacillante, et le feu mourant, et la chambre délabrée, et la solitude, et les débris d'une vie frappée au coeur, et l'obscurité, tout était en harmonie. Cendres, poussière, ruines!

Kit essaya de parler et prononça quelques mots sans savoir ce qu'il disait. Toujours le même gémissement terrible et sourd, toujours le même balancement sur la chaise. La figure restait courbée, dans sa même attitude et sans paraître se douter de la présence d'un étranger.

Kit avait la main sur le loquet pour sortir, quand il crut reconnaître ce personnage mystérieux à la lueur que fit une bûche embrasée en se rompant et roulant par terre. Il retourna plus près, puis il avança d'un pas, d'un autre, d'un autre encore. Un autre pas, et il put voir sa figure. Oh! oui, toute changée qu'elle était, il la reconnut bien!

«Mon maître! s'écria-t-il tombant à genoux et lui prenant la main.
Mon cher maître! parlez-moi!»

Le vieillard se retourna lentement vers lui et murmura d'une voix sourde:

«Encore un!… Combien donc d'esprits y aura-t-il eu cette nuit?

— Ce n'est pas un esprit, mon bon maître. Ce n'est que votre ancien serviteur. Vous me reconnaissez, n'est-ce pas, j'en suis sûr? Miss Nell… où est-elle? Où est-elle?

— Ils sont tous de même: ils ne savent dire que cela! s'écria le vieillard. Ils me font tous la même question. C'est encore un esprit.

— Où est-elle? demanda Kit. Oh! je ne vous demande que ça!… Où est-elle, mon cher maître?

— Elle dort là-bas, là.

— Dieu soit loué!

— Oui, Dieu soit loué! répéta le vieillard. Je l'ai prié bien des fois, bien des fois, bien des fois, tout le long de la nuit, quand elle s'est endormie. Il le sait bien. Écoutez! n'a-t-elle pas appelé?

— Je n'ai rien entendu.

— Vous avez entendu. Vous l'entendez maintenant. Me direz-vous que vous n'avez pas entendu ça?»

Il se leva et écouta de nouveau.

«Ni ça peut-être? s'écria-t-il avec un sourire triomphant. Ah! c'est que personne ne peut connaître sa voix aussi bien que moi?… Chut! chut!»

Faisant signe à Kit de garder le silence, le vieillard passa dans une autre chambre.

Après une courte absence, pendant laquelle Kit put l'entendre parler d'une voix douce et caressante, il revint, portant à la main une lampe.

«Elle dort toujours, murmura-t-il. Vous aviez raison. Elle n'a pas appelé, à moins que ce ne soit dans son sommeil. Ce ne serait pas la première fois, monsieur, qu'elle m'aurait appelé dans son sommeil, et qu'assis près d'elle à la veiller, j'aurais vu ses lèvres remuer; et que j'aurais bien reconnu, quoiqu'il n'en sortit pas de son, qu'elle parlait de moi. J'ai craint que la lumière n'éblouît ses yeux et ne l'éveillât; aussi je l'ai apportée ici.»

Il se parlait ainsi à lui-même, plutôt qu'il ne s'adressait au visiteur; mais lorsqu'il eut posé la lampe sur la table, il la leva, comme s'il était frappé d'un souvenir momentané ou d'un sentiment de curiosité, et la porta au visage de Kit. Puis, ayant l'air d'oublier à l'instant même ce qu'il voulait faire, il se retourna et remit la lampe sur la table.

«Elle dort tranquillement, dit-il, mais ce n'est pas étonnant. Les mains des anges ont semé la neige à flots épais sur la terre pour que le pas le plus léger semble plus léger encore; les oiseaux eux-mêmes sont morts pour que leurs chants ne puissent l'éveiller. Elle avait l'habitude de leur donner à manger, monsieur. Quelque froid qu'il fasse et quelques affamés qu'ils soient, les timides oiseaux nous fuient; mais elle, ils ne la fuyaient jamais.»

Il s'arrêta encore pour écouter, et, osant à peine respirer, il écouta longtemps, longtemps. Passant de cette idée à une autre, il ouvrit un vieux coffre, en retira quelques vêtements avec la même précaution que si c'eussent été autant de créatures vivantes, et se mit à les caresser avec sa main et à les plier soigneusement.

«Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, chère Nell? murmura-t- il, lorsqu'il y a dehors de jolies baies rouges qui t'attendent pour les cueillir? Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, lorsque tes petits amis se glissent près de la porte en criant: «Où est Nell! la douce Nell?» et pleurent et sanglotent, parce qu'ils ne te voient pas!… Elle était toujours mignonne avec les enfants. Le plus farouche était docile avec elle. Elle était si gentille pour eux, si gentille et si bonne!»

Kit n'avait pas la force de parler. Ses yeux étaient remplis de larmes.

«Son petit vêtement de la maison, son vêtement favori!… s'écria le vieillard en le pressant contre son coeur et le caressant de sa main ridée. Elle le cherchera à son réveil. On l'avait caché ici pour rire, mais elle l'aura, elle l'aura. Je ne voudrais point contrarier ma bien-aimée, pour tous les biens du monde entier, je ne le voudrais point. Voyez ces souliers, comme ils sont usés! Elle les a gardés pour se rappeler notre long voyage. Comme ses petits pieds étaient à nu sur le sol! J'ai su depuis que les pierres les avaient blessés et meurtris. Mais elle, elle ne me l'aurait jamais dit. Non, non, elle s'en serait bien gardée! et depuis, je me suis souvenu qu'elle marchait derrière moi, monsieur, afin que je ne visse pas comme elle boitait. Et cependant elle tenait ma main dans les siennes, et cherchait encore à me soutenir!»

Il pressa les souliers contre ses lèvres, et les ayant posés avec soin, il recommença son dialogue intérieur. De temps en temps il regardait d'un oeil inquiet et ardent du côté de la chambre qu'il venait de visiter tout à l'heure.

«Elle n'avait pas l'habitude autrefois de rester ainsi au lit; mais c'est qu'alors elle se portait bien. Prenons patience. Quand elle se portera bien, elle se lèvera de bonne heure, comme autrefois; elle ira dehors respirer la fraîcheur salutaire du matin. Souvent, j'ai essayé de reconnaître le chemin qu'elle avait suivi; mais ses petits pieds de fée ne laissaient pas d'empreinte pour me guider sur la terre humide de rosée. — Qui est là?… Fermez la porte… Vite!… N'avons-nous pas déjà assez de mal à la défendre contre ce froid de marbre et à la tenir chaudement?»

La porte s'était ouverte en effet. M. Garland et son ami entrèrent, accompagnés de deux autres personnes. C'était le maître d'école et le vieux bachelier. Le maître d'école tenait à la main une lumière: selon toute apparence, il était allé chez lui nourrir sa lampe épuisée par une longue veillée, au moment où Kit était arrivé. C'est ce qui fait qu'il avait trouvé le vieillard seul.

Celui-ci se calma à la vue de ses deux amis, et perdant tout à coup l'irritation, si l'on peut donner ce nom à une agitation si faible et si triste, avec laquelle il avait parlé quand la porte s'était ouverte, il reprit sa première position, et peu à peu retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubre et vague lamentation.

Quant aux étrangers, il n'y fit seulement pas attention. Il les avait bien aperçus, mais il semblait incapable d'éprouver de l'intérêt ou de la curiosité. Le plus jeune frère se tint debout de côté. Le vieux bachelier prit une chaise et s'assit près du grand-père. Après un long silence, il se hasarda à parler.

«Comment! lui dit-il avec douceur, encore une nuit où vous ne vous êtes pas couché! J'espérais que vous me tiendriez mieux votre promesse. Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos?

— Il ne me reste plus de sommeil, répondit le vieillard. Elle a tout pris pour elle.

— Ça lui ferait bien de la peine si elle savait que vous veillez ainsi, dit le vieux garçon. Vous ne voudriez pas lui causer du chagrin?

— Ce n'est pas sûr, si je croyais que ça dût la réveiller!… Voilà si longtemps qu'elle dort!… Et cependant j'ai tort. C'est un bon et heureux sommeil, n'est-ce pas, hein?

— Oui, oui, répondit le vieux garçon. Oh! oui, un bienheureux sommeil.

— Bien!… Et le réveil? demanda le vieillard d'une voix tremblante.

— Il sera heureux aussi. Plus heureux que ne peut le dire aucune langue, que ne peut le concevoir aucun coeur.»

En le voyant se lever pour aller sur la pointe du pied dans la chambre voisine, où la lampe avait été replacée, en l'entendant parler encore dans cette chambre muette, ils s'entre-regardèrent, et pas un d'eux dont la joue ne fût humide de larmes. Le vieillard revint; il dit à demi-voix qu'elle était encore endormie, mais qu'il croyait l'avoir vue remuer. «C'est sa main, dit-il, … un peu, un tout petit peu;» mais il était bien sûr qu'elle l'avait remuée, peut-être en cherchant la sienne. Ce n'était pas la première fois qu'il le lui avait vu faire, et dans son plus profond sommeil encore. À ces mots, il retomba sur sa chaise, et, frappant sa tête de ses mains, il poussa un de ces gémissements qu'on ne saurait oublier.

Le bon maître d'école fit signe au vieux bachelier de s'approcher de l'autre côté et de lui adresser la parole. Tous deux lui retirèrent doucement ses doigts qu'il avait enroulés dans ses cheveux gris, et les pressèrent entre leurs mains.

«Il m'écoutera, j'en suis sûr, dit le maître d'école. Il écoutera l'un de nous, vous ou moi, si nous l'en supplions. Elle nous écoutait toujours.

— Je veux bien écouter toute voix qu'elle se plaisait à entendre, dit le vieillard. J'aime tout ce qu'elle aimait!

— Je le sais, répliqua le maître d'école, j'en suis certain. Songez à elle; songez à tous les chagrins, à toutes les épreuves que vous avez partagés; à toutes les fatigues et à toutes les paisibles jouissances que vous avez connues ensemble.

— J'y songe, j'y songe bien. Je ne songe à rien autre.

— Je désire que cette nuit vous ne songiez pas à autre chose, mon cher ami, que vous songiez uniquement à ces sujets qui peuvent calmer votre coeur et l'ouvrir aux impressions d'autrefois, aux souvenirs du temps passé. C'est ainsi qu'elle vous parlerait elle- même, et c'est en son nom que je vous parle.

— Vous faites bien de parler à voix basse, dit le vieillard. Cela fait que nous ne l'éveillerons pas. Oh! que je serais content de revoir ses yeux, de revoir son sourire. En ce moment, il y a bien encore un sourire sur son jeune visage; mais il est fixe et immobile. Je voudrais le voir aller et venir. Cela arrivera au temps du bon Dieu. Ne l'éveillons pas.

— Ne parlons point de ce qu'elle est dans son sommeil, mais de ce qu'elle était habituellement quand vous voyagiez ensemble, bien loin; de ce qu'elle était au logis, dans la vieille maison d'où vous avez fui ensemble; de ce qu'elle était dans votre bon temps d'autrefois.

— Elle était toujours joyeuse, bien joyeuse, s'écria le vieillard en regardant fixement le maître d'école. D'ailleurs, du plus loin que je me souvienne, je lui ai toujours vu quelque chose de doux et de tranquille; mais aussi c'est qu'elle était d'un bien heureux naturel.

— Nous vous avons entendu dire, ajouta le maître d'école, qu'en cela, comme en toutes ses qualités, elle était l'image de sa mère. Ne pouvez-vous y songer et vous rappeler sa mère?»

Le vieillard continua de le regarder fixement, mais sans rien répondre.

«Ou même, dit à son tour le vieux garçon, vous rappeler celle qui l'avait précédée? Il y a bien des années de cela, et l'affliction allonge la durée du temps; mais vous n'avez pas oublié celle dont la mort contribua à vous rendre si chère cette enfant, avant même que vous pussiez savoir si elle était digne de votre affection, ni lire dans son coeur? Vous pourriez, par exemple, ramener vos pensées sur les jours les plus éloignés, sur la première partie de votre existence, sur votre jeunesse, que vous n'avez point passée tout seul comme cette charmante fleur. Voyons! ne pouvez-vous pas vous rappeler, à une longue dis tance, un autre enfant qui vous aimait tendrement, quand vous n'étiez vous-même encore qu'un enfant? N'aviez-vous pas un frère depuis longtemps oublié, depuis longtemps absent, dont vous êtes séparé depuis longtemps, et qui enfin, au moment critique où vous avez besoin de lui, pourrait revenir vous soutenir et vous consoler?…

— Être enfin pour vous ce que vous fûtes autrefois pour lui! s'écria le plus jeune frère en mettant un genou en terre devant le vieillard. Oui, un frère qui revient, ô frère chéri, payer votre ancienne affection par ses soins constants, son dévouement et son amour; être à vos côtés ce qu'il n'a jamais cessé d'être quand les océans s'étendaient entre nous; invoquer, attester sa fidélité invariable et le souvenir des jours passés, des années de douleur et de misère. Mon frère, témoignez par un mot, un seul, que vous me reconnaissez; et jamais, non jamais, dans les plus beaux moments de nos plus jeunes années, quand, pauvres petits êtres innocents, nous espérions passer notre vie ensemble, jamais nous n'aurons été à moitié aussi précieux l'un à l'autre que nous allons l'être désormais.»

Le vieillard promena successivement son regard sur les assistants et remua les lèvres; mais il ne s'en échappa aucun son, aucun mot de réponse.

«Si nous étions si unis alors, continua le plus jeune frère, quel lien plus étroit encore pour nous unir désormais! Notre amour, notre intimité, ont commencé dans l'enfance, quand la vie tout entière était devant nous; ils seront renoués maintenant que nous avons éprouvé la vie et que nous voilà redevenus enfants. Il y a des esprits inquiets qui ont poursuivi à travers le monde la fortune, la renommée ou le plaisir, et qui aiment à se retirer après, sur le déclin de l'âge, là où fut leur berceau, pour s'efforcer vainement de revenir à l'enfance avant de mourir; nous, au contraire, moins heureux qu'eux au commencement de la vie, mais plus heureux à la fin, nous nous reposerons au sein des lieux et des souvenirs de notre jeune âge; et, retournant chez nous sans avoir réalisé une espérance qui se rattachât à ce bas monde; ne rapportant rien de ce que nous avions emporté, si ce n'est une compassion mutuelle; n'ayant sauvé d'autre fragment des débris de la vie que ce qui nous l'avait d'abord rendue chère, qui donc nous empêcherait de redevenir enfants comme autrefois? Et même, ajouta- t-il d'une voix altérée, et même si ce que je n'ose dire était arrivé, oui, même si cela était… ou devait être, puisse le ciel l'empêcher et nous épargner cette douleur! cher frère, ne nous séparons pas, ce sera toujours une grande consolation pour nous dans notre affliction profonde.»

Peu à peu le vieillard s'était glissé vers la chambre intérieure, tandis que ces paroles lui étaient adressées. Il y jeta un regard tout en répondant d'une voix tremblante:

«Vous complotez entre vous pour lui ravir mon coeur. Vous n'y réussirez jamais; jamais, tant que je serai vivant. Je n'ai pas d'autre parent, pas d'autre ami qu'elle; je n'en ai jamais eu d'autre; je n'en aurai jamais d'autre. Elle est tout pour moi. Il est trop tard pour nous séparer maintenant.»

Il les écarta du geste, et, appelant doucement Nelly tout en marchant, il s'insinua dans la chambre. Ceux qu'il avait laissés en arrière se réunirent, et, après avoir échangé quelques mots brisés par l'émotion, ils se déterminèrent à le suivre. Ils marchèrent avec assez de précaution pour ne faire aucun bruit; mais du sein de ce groupe s'échappaient des sanglots, des gémissements douloureux, et le deuil était sur tous les visages.

Car elle était morte! Elle reposait sur son petit lit. Le calme solennel de sa chambre n'avait plus rien d'étonnant. Tout s'expliquait.

Elle était morte. Pas de sommeil aussi beau, aussi calme, aussi dégagé de toute trace de douleur, aussi ravissant à contempler. On aurait dit une créature sortie à peine de la maison de Dieu et n'attendant que le souffle vital pour naître, plutôt qu'une créature qui eût déjà connu la vie et la mort.

Son lit était parsemé de baies d'hiver et de feuilles vertes recueillies dans un endroit qu'elle préférait.

«Quand je mourrai, mettez auprès de moi quelque chose qui ait aimé la lumière du jour et qui ait eu toujours le ciel au-dessus de soi,» telles avaient été ses paroles.

Elle était morte! Chère, charmante, courageuse, noble Nelly! elle était morte. Son petit oiseau, un pauvre être chétif qu'un coup de pouce eût étouffé, sautait vivement dans sa cage; et le coeur puissant de l'enfant, sa maîtresse, était pour jamais muet et immobile.

Où étaient les traces de ses soucis prématurés, de ses souffrances, de ses fatigues? Tout avait disparu. Le chagrin était mort en elle; mais la paix et le bonheur parfait venaient de naître à la place et se reflétaient dans sa beauté tranquille, dans son repos inaltérable.

Et pourtant toute sa personne d'autrefois subsistait encore sans que ce changement l'eût en rien altérée. Le vieil air de famille, le même calme du coin du feu souriait encore sur ce doux visage; il avait traversé comme un rêve les phases de la misère et de l'angoisse. Ce même air de douceur, de bonté affectueuse, il survivait, tel qu'il était par un soir d'été, à la porte du pauvre maître d'école; par une froide nuit pluvieuse, devant le feu de la fournaise, ou bien au chevet du petit écolier mourant; tels nous verrons les anges dans toute leur majesté… après la mort.

Le vieillard saisit un des bras inertes de Nell et appuya fortement, pour la réchauffer, la petite main contre sa poitrine. C'était la main qu'elle lui avait tendue en lui adressant son dernier sourire, la main avec laquelle elle le conduisait dans toutes leurs excursions. De temps en temps il la portait à ses lèvres, puis il la pressait de nouveau sur sa poitrine en disant à demi-voix qu'elle devenait plus chaude; et tout en parlant ainsi il regardait avec désespoir ceux qui l'entouraient, comme pour implorer leur assistance en faveur de Nelly.

Elle était morte, elle n'avait plus besoin d'assistance. Les chambres d'autrefois qu'elle remplissait de vie même alors que sa vie allait déclinant si rapidement; le jardin dont elle avait pris soin; les yeux qu'elle avait charmés; ses promenades silencieuses qu'elle avait visitées à plus d'une heure de rêverie; les sentiers qu'elle semblait avoir foulés la veille encore; rien de tout cela ne la reverrait plus.

Le maître d'école se baissa pour l'embrasser sur la joue, et donnant un libre cours à ses larmes:

«Ce n'est pas, dit-il, sur la terre que finit la justice du ciel. Pensez à ce que c'est que la terre, comparée au monde vers lequel cette jeune âme vient de prendre sitôt son essor; et dites-nous ensuite, quand nous pourrions, par l'ardeur d'un voeu solennel prononcé près de ce lit, la rappeler à la vie, dites si quelqu'un de nous oserait le faire entendre?»