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Le magasin d'antiquités, Tome II cover

Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 6: CHAPITRE V.
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About This Book

The narrative continues to explore the life of Kit, who has become increasingly integrated into the household of Mr. Abel and his companions. As Kit navigates his new environment, he reflects on his past and the warmth of his former home, despite its poverty. The story delves into themes of familial love and the deep connections that bind individuals to their humble origins. Kit's experiences highlight the contrast between wealth and genuine affection, emphasizing that true attachment to one's home is rooted in emotional bonds rather than material possessions. The text also portrays Kit's growing responsibilities and skills, showcasing his development within a supportive community.

— Ce n'est pas vrai! répliqua Kit avec indignation. Pouvez-vous bien dire chose pareille?… Et surtout pas de sottises, s'il vous plaît. Quel mal ai-je fait? Je ne serais certainement pas venu ici pour les emmener si je n'y avais été forcé, vous pouvez en être sûr; je voulais le faire sans bruit, mais vous, vous en voulez. Maintenant ayez la bonté de garder vos injures pour Satan et compagnie si cela vous convient, monsieur, mais laissez-moi tranquille, s'il vous plaît.»

En même temps, Kit sortit de la chapelle, suivi de sa mère et du petit Jacob, et se trouva en plein air avec un vague souvenir d'avoir vu l'auditoire s'éveiller et le regarder tout surpris; il se rappelait également que Quilp, durant cette scène d'interruption, avait gardé la même attitude sans détacher ses yeux du plafond ni paraître prendre le moindre intérêt à ce qui se passait.

«O Kit! dit la mère en portant son mouchoir à ses yeux, qu'avez- vous fait! Jamais je ne pourrai plus revenir ici, jamais!

— J'en suis enchanté, ma mère. Vous aviez donc bien du repentir de la petite part de plaisir que vous avez prise la nuit dernière, que vous avez cru devoir en faire pénitence ce soir? Voilà pourtant comme vous faites toujours! s'il vous arrive d'avoir un moment de bonheur ou de gaieté, vous venez ici, devant cet homme- là, dire que vous en êtes bien fâchée. Vraiment, ma mère, si vous n'étiez pas ma mère, je vous en ferais honte.

— Silence! mon cher enfant, s'écria mistress Nubbles, je sais bien que vous ne pensez pas ce que vous dites; mais c'est égal, vous parlez là comme un pécheur.

— Je ne pense pas ce que je dis! repartit Kit. Certainement que je le pense! Je ne puis croire, ma mère, que l'innocente gaieté et que la bonne humeur soient considérées dans le ciel comme de plus grands péchés que des cols de chemise, et ces gens-là ne montrent ni raison ni bon sens en voulant supprimer les derniers, ou en interdisant le reste; certainement si, je le pense. Mais, je n'ajouterai pas un mot de plus sur ce sujet, si vous me promettez de ne plus pleurer; ce sera tout. Prenez le poupon, qui est plus léger, et donnez-moi le petit Jacob. Tout en marchant, et tâchons que ce soit le plus vite possible, je vous communiquerai les nouvelles que j'apporte et qui vous surprendront un peu, je vous en avertis. Là, c'est bien. Maintenant, vous voilà comme si vous n'aviez vu de toute votre vie le Petit-Béthel, et j'espère bien que vous ne le reverrez plus. Voilà aussi le poupon, très-bien. Petit Jacob, montez sur mon dos à califourchon et tenez mon cou bien serré; et si par hasard le ministre du Petit-Béthel vous appelle un précieux agneau, vous ou votre frère, vous pourrez bien dire que c'est la plus grande vérité qui lui soit sortie de la bouche depuis un an, et que s'il voulait bien ne pas assaisonner son agneau à la sauce au poivre, il n'en vaudrait que mieux, pour être moins piquant et moins aigre. Jacob, vous pouvez lui dire ça de ma part.»

C'est ainsi que moitié gaiement, moitié sérieusement, déterminé à se montrer de bonne humeur, pour en donner aussi à sa mère et aux enfants, Kit les mena d'un bon pas. Chemin faisant, il raconta ce qui s'était passé chez le notaire, et exposa le but pour lequel il était venu se jeter au travers des solennités du Petit-Béthel.

La mère ne fut pas médiocrement effrayée en apprenant le service qu'on attendait d'elle: elle tomba tout d'abord dans un chaos d'idées, où ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que de voyager en chaise de poste, ce serait sans doute pour elle un grand honneur, une grande distinction, mais qu'il était moralement impossible de laisser là ses enfants. Et combien d'autres objections à faire encore! Par exemple, certains articles de toilette étaient au blanchissage, d'autres n'existaient point dans sa garde-robe. Mais Kit, à ces objections diverses, opposait victorieusement une réponse unique, irrésistible, le plaisir de retrouver Nell, la joie de la ramener en triomphe.

«Nous n'avons plus que dix minutes à nous, mère, dit Kit lorsqu'ils eurent atteint le logis. Voici un carton, jetez-y tout ce dont vous aurez besoin, et dépêchez-vous de partir.»

Dire comment Kit entassa dans la boîte toutes sortes de choses qui lui semblaient de l'usage le plus immédiat, et laissa de côté tout ce qu'il jugea le moins utile; comment une voisine consentit à venir surveiller les enfants; comment ceux-ci pleurèrent d'abord tristement, puis rirent de bon coeur à la promesse d'une foule de jouets impossibles, imaginaires; comment la mère de Kit ne pouvait se lasser de les embrasser, ni Kit se résoudre à la gronder de perdre ainsi son temps, tout cela ne nous avancerait guère, ni vous ni moi. Laissant donc de côté ces détails, bornons-nous à dire que, peu de minutes après l'expiration des deux heures fixées, Kit et sa mère arrivaient devant la porte du notaire où une chaise de poste attendait déjà.

«Une voiture à quatre chevaux, ce me semble! dit Kit stupéfait de ces préparatifs. Vous arrivez juste à temps, ma mère… La voici, monsieur. Voici ma mère. Elle est toute prête, monsieur.

— Fort bien, répondit le gentleman. N'ayez aucune crainte, madame; on aura grand soin de vous. Où est la boîte avec les vêtements neufs et les nécessaires de voyage?

— La voici, dit le notaire. Christophe, mettez-la dans la voiture.

— C'est fini, monsieur, dit Kit, tout est prêt, monsieur.

— Alors partons,» dit le gentleman.

Là-dessus, il donna le bras à la mère de Kit, la fit monter dans la voiture aussi poliment que si c'était une grande dame, et prit place à côté d'elle.

Le marchepied est relevé, la portière se ferme avec bruit, les roues commencent à tourner, tandis que la mère de Kit, penchée et comme suspendue hors d'une des vitres, agitait un mouchoir de poche humide de ses larmes et jetait de loin mille recommandations pour le petit Jacob et le poupon, sans que personne pût en entendre un mot.

Kit était resté immobile au milieu de la rue; il les suivit du regard. Lui aussi il avait les larmes aux yeux, mais ces larmes n'étaient point causées par le départ dont il venait d'être témoin, elles coulaient à l'idée du retour qu'il prévoyait déjà.

«Ils se sont éloignés à pied, pensait-il, et personne n'était là pour leur parler, pour leur adresser un adieu amical: ils reviendront traînés par quatre chevaux, avec ce riche gentleman pour compagnon et pour ami, laissant derrière eux tous leurs soucis! Elle oubliera peut-être que c'est elle qui m'a appris à écrire…»

Je ne sais pas tout ce que Kit s'avisa de penser là-dessus, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y mit le temps: en effet, notre garçon resta à contempler les lignes brillantes des réverbères, bien après que la chaise de poste eut disparu; et quand il rentra enfin dans la maison, le notaire et M. Abel, qui étaient eux-mêmes restés sur le seuil de la porte jusqu'à ce que le bruit des roues se fut complètement éteint dans l'éloignement, s'étaient déjà demandé plusieurs fois avec étonnement quel motif pouvait le retenir encore.

CHAPITRE V.

Il convient maintenant que nous laissions pendant quelque temps Kit pensif, et plein d'impatience, pour suivre les aventures de la petite Nelly; nous allons reprendre le fil de notre récit là où nous l'avons quitté à plusieurs chapitres d'intervalle.

Dans une de ses promenades du soir, tandis que Nelly, suivant les deux soeurs à distance respectueuse, trouvait dans sa sympathie pour elles, et dans la contemplation de leurs peines qui offraient une ressemblance fraternelle avec son propre isolement, une sorte de soulagement et de calme remplis d'un bonheur momentané, mais profond, bien que ce doux plaisir qu'elle avait à les voir fût de ceux qui naissent et s'éteignent dans les larmes; dans une de ses promenades, disons-nous, à l'heure paisible du crépuscule, lorsque le ciel, la terre, l'air, l'eau courante, le son des cloches éloignées, tout était en harmonie avec les émotions de l'enfant solitaire, et faisait naître en elle des pensées consolantes, mais qui n'appartenaient pas au monde où vivent les enfants, ni à ses joies faciles; dans une de ces excursions qui étaient devenues son unique satisfaction, sa seule consolation, la lumière du jour s'était éteinte sous l'ombre du soir qui s'avançait de plus en plus vers la nuit, et cependant la jeune créature continuait d'errer dans les ténèbres: elle trouvait une compagnie dans cette nature si sereine, si paisible, tandis qu'au contraire le bruit des paroles et l'éclat des lumières éblouissantes eussent été pour elle la solitude.

Les deux soeurs étaient retournées à leur logis, et Nelly était seule. Elle leva ses yeux vers les brillantes étoiles qui projètent une si douce clarté du haut des vastes espaces du ciel; à mesure qu'elle les contemplait, de nouvelles étoiles lui apparaissaient, puis d'autres au delà, puis d'autres encore, jusqu'à ce que toute l'étendue fût diamantée d'astres rayonnants de plus en plus élevés dans l'incommensurable infini, éternels dans leur multiplicité comme dans leur ordre immuable et indestructible. Nelly se pencha vers la rivière calme et limpide, et là elle vit les étoiles reluire dans leur même ordre, telles qu'au temps du déluge la colombe les vit se refléter dans les eaux débordées et profondes d'un million de lieues, bien au-dessus du sommet des montagnes, au-dessus du genre humain qui avait péri presque tout entier.

L'enfant s'assit en silence sous un arbre: la beauté de la nuit et toutes les merveilles qu'elle étale la frappaient d'une admiration muette. L'heure, le lieu éveillèrent ses réflexions: avec une espérance douce, moins d'espérance peut-être que de résignation, elle évoqua le passé, le présent et ce que l'avenir lui gardait en réserve. Entre elle et le vieillard il s'était opéré par degrés une séparation plus pénible à supporter qu'aucun des chagrins d'autrefois. Chaque soir, souvent même dans le jour, il s'absentait, il s'en allait seul; et bien que Nelly sût où il allait et pourquoi il s'absentait, car les yeux hagards de son grand-père et les appels constants qu'il faisait à sa pauvre bourse épuisée étaient de trop sûrs indices, cependant le vieillard évitait toute question, se renfermait dans une réserve entière et fuyait même la présence de sa petite-fille.

Nelly, assise à l'écart, méditait donc sur ce changement avec une tristesse empreinte de la teinte mélancolique que la nuit répandait autour d'elle, lorsqu'au loin l'horloge d'une église sonna neuf heures. Nelly se leva, se remit à marcher et se dirigea pensive vers la ville.

Elle avait atteint un petit pont de bois jeté au-dessus du courant, quand elle aperçût tout à coup, sur la prairie qu'elle devait prendre, une lumière rouge, et, regardant avec plus d'attention, reconnut qu'elle partait, selon toute apparence, d'un camp de bohémiens qui avaient allumé un feu à une petite distance du chemin, et s'étaient assis ou couchés tout autour. Trop pauvre pour avoir rien à craindre d'eux, Nelly continua son chemin. Il lui eût fallu d'ailleurs, pour en prendre un autre, allonger considérablement sa route; seulement elle ralentit son pas.

Quand elle fut proche du feu du bivouac, un mouvement de curiosité timide la poussa à y jeter un regard. Entre elle et le foyer il y avait une figure dont le contour se dessinait en courbe marquée vers le feu. À cette vue, Nelly s'arrêta brusquement; mais après avoir réfléchi et s'être dit, ou même s'être assurée, à ce qu'elle croyait, que ce n'était ni ne pouvait être la personne qu'elle avait supposée, elle passa outre.

Cependant l'entretien qui avait été entamé devant le feu des bohémiens reprit son cours; et Nelly, bien qu'elle ne pût distinguer les paroles, fut alors frappée du son de voix de celui qui parlait, une voix qui lui était aussi familière que la sienne même.

Elle se retourna et regarda derrière elle. La personne que cherchaient ses yeux venait de se lever, et, debout, le corps un peu incliné, elle s'appuyait sur un bâton qu'elle tenait à deux mains. Cette attitude n'était pas moins connue de Nelly que le son de la voix.

C'était son grand-père.

Le premier mouvement de l'enfant fut d'appeler le vieillard; le second, de se demander quels pouvaient être ses compagnons et dans quelle intention ils se trouvaient là réunis, une crainte vague d'abord, puis le désir violent d'éclaircir ses doutes, rapprocha Nelly du groupe présent à ses yeux: toutefois elle eut soin de dissimuler ses pas, et de se glisser le long d'une haie.

Elle put de là arriver jusqu'à quelques pieds seulement du bivouac, et, cachée entre de jeunes arbres, voir et entendre à la fois sans craindre d'être aperçue.

Là il n'y avait ni femmes ni enfants, comme elle en avait remarqué dans d'autres camps de bohémiens devant lesquels elle avait passé avec son grand-père durant leur vie errante: ce qu'elle vit seulement, ce fut un gipsy d'une taille athlétique, qui se tenait à peu de distance les bras croisés, appuyé contre un arbre, et tantôt regardait le feu, tantôt fixait ses noires prunelles sur trois autres hommes qui entouraient le foyer et dont il suivait la conversation avec un intérêt constant mais déguisé. Parmi ces trois hommes était son grand-père: dans les deux autres, Kelly reconnut les joueurs de cartes qu'elle avait vus dans l'auberge pendant la trop mémorable nuit d'orage, celui qu'on appelait Isaac List, et son sinistre compagnon. Une de ces tentes basses et cintrées en usage chez les bohémiens était fixée non loin de là, mais elle était, ou du moins elle paraissait vide.

«Eh bien, partez-vous? dit le gros homme, levant son regard de la place où il était étendu à l'aise, pour le fixer sur le visage du vieillard. Il n'y a qu'une minute, vous étiez si pressé! Partez, si cela vous plaît. Vous en êtes bien maître, il me semble.

— Ne le tourmentez pas, répliqua Isaac List, qui était accroupi comme une grenouille de l'autre côté du feu, avec un regard louche et faux. Cet homme ne voulait pas vous insulter.

— Vous me ruinez, vous me dépouillez, et après cela vous vous faites un jeu de me railler, dit le vieillard s'adressant tour à tour à l'un et à l'autre. Vous voulez donc me rendre fou?»

Le contraste qu'il y avait entre la prostration complète et la faiblesse d'esprit de cet enfant à tête grise, et les regards astucieux et pervers des hommes aux mains desquels il était tombé, frappa le coeur de la jeune créature qui était là aux écoutes. Mais elle se contint pour veiller à tout ce qui se passait sans perdre un regard, une parole.

«Que le diable vous emporte! Qu'est-ce que vous entendez par là? dit le gros homme, se soulevant un peu et s'appuyant sur un de ses coudes. On vous ruine! vous nous ruineriez si vous le pouviez, n'est-il pas vrai? Voilà ce que c'est que d'avoir affaire à de méchants petits joueurs qui ne savent que pleurnicher. Si vous perdez, vous êtes des martyrs; mais quand vous gagnez, c'est différent. On vous dépouille!… ajouta-t-il en haussant la voix. Dieu me damne! Qu'est-ce que vous entendez par ce mot de «dépouiller,» si peu convenable entre gentlemen, hein?»

L'orateur se laissa tomber tout de son long par terre et appliqua vivement et violemment un ou deux coups de talon comme pour achever de témoigner de son honnête indignation. Il était évident qu'ils agissaient, lui en matamore, et son ami en conciliateur, dans quelque dessein particulier: il n'y avait que le faible vieillard qui pût s'y méprendre; car ils échangeaient presque ouvertement des clins d'oeil tantôt de l'un à l'autre, tantôt avec le camarade accroupi, qui, en découvrant ses dents blanches, faisait une grimace d'approbation.

Le vieillard resta quelque temps tout abattu au milieu d'eux, puis il dit en se tournant vers celui qui l'avait maltraité:

«Vous-même, vous parliez de jeux où l'on dépouille les gens, vous le savez bien. Ne soyez donc pas si violent avec moi. N'avez-vous pas dit cela?

— Je n'ai pas dit que ce fût dans cette compagnie! C'est l'honneur… l'honneur qui fait tout entre gentlemen, monsieur! répliqua le gros homme qui sembla se retenir pour ne pas donner à sa phrase une conclusion plus rude.

— Jowl, ne le traitez pas trop durement, dit Isaac List. Il regrette, j'en suis sûr, de nous avoir offensés. Allons, brave homme, continuez ce que vous disiez, continuez.

— Il faut que je sois bête et doux comme un agneau, s'écria M. Jowl, de perdre le temps, à mon âge, à donner des conseils quand je sais qu'ils seront mal reçus, et que je n'en retirerai que des injures pour la peine. Mais je n'en fais pas d'autres depuis que je suis au monde. L'expérience aurait pourtant bien dû refroidir ces élans de mon bon coeur.

— Je vous répète, dit Isaac List, qu'il regrette ce qui s'est passé et qu'il désire que vous continuiez.

— Est-ce bien vrai? demanda l'autre.

— Oui, grommela le vieillard en s'asseyant et se balançant à droite et à gauche, continuez, continuez! à quoi servirait-il de vous contrarier là-dessus? Continuez.

— Je reprends donc, dit Jowl, où j'en étais quand vous vous êtes levé si brusquement. Si vous êtes persuadé que le temps est venu où la chance doit tourner, et ce n'est que trop sûr; et si vous trouvez que vous ne possédez pas les moyens suffisants pour la tenter, au moins pour un coup, car vous savez bien que vous n'aurez jamais les fonds nécessaires pour tenir toute une soirée, que n'acceptez-vous l'occasion qui semble tout exprès s'offrir à vous? Empruntez, je vous dis, et vous rendrez quand vous le pourrez.

— Certainement, ajouta Isaac List avec une intention marquée; si cette bonne dame qui montre les figures de cire a de l'argent et qu'elle le mette dans une boite d'étain quand elle va se coucher, sans fermer sa porte à clef, de peur du feu, il me semble que la chose serait facile. Je dirais presque que c'est un coup de la Providence si je n'avais pas été élevé dans des principes religieux.

— Vous comprenez, Isaac, dit son ami d'un ton plus animé et en se rapprochant du vieillard, tandis qu'il faisait signe au bohémien de ne point intervenir; vous comprenez, Isaac; à toute heure il y a des étrangers qui vont et viennent par là; eh bien! un de ces étrangers aura pu se glisser sous le lit de la bonne dame ou se fourrer dans l'armoire, rien de plus vraisemblable; les soupçons auront le champ large, et il n'y a pas de danger qu'on se doute de la vérité… Moi, je lui donnerais sa revanche jusqu'au dernier farthing qu'il apporterait, quel que fût le montant de la somme.

— Mais le pourriez-vous? demanda Isaac List. Votre banque est- elle assez forte pour cela?

— Assez forte! répondit l'autre avec un dédain simulé. Monsieur, voulez-vous bien me tirer cette boite de la paille?»

Cette invitation s'adressait au bohémien, qui se glissa à quatre pattes dans sa tente basse et étroite, et après quelques recherches, quelques fouilles en apparence laborieuses, revint avec une cassette que Jowl ouvrit au moyen d'une clef qu'il portait sur lui.

«Voyez-vous ceci? dit-il ramassant l'argent dans sa main et le laissant retomber en pluie à travers ses doigts. Entendez-vous ceci? Connaissez-vous le son de l'or? Tenez, emportez cette cassette. Et vous, Isaac, ne parlez plus des banques que lorsque vous en aurez gagné une.»

Isaac List, avec une grande apparence d'humilité, affirma qu'il n'avait jamais mis en doute la parole d'un gentleman aussi honorablement connu pour sa loyauté que M. Jowl, et que s'il avait laissé exhiber la cassette, ce n'était pas pour éclaircir ses doutes, car il n'en avait aucun, mais pour se régaler de la vue de tant de richesses, ce qui pouvait paraître à d'autres une jouissance vaine et purement imaginaire, mais n'en était pas moins pour lui une source de plaisir infini, le plus grand de tous les plaisirs, après celui d'avoir à soi cet argent dans sa propre poche.

Bien que M. List et M. Jowl eussent l'air de s'adresser mutuellement l'un à l'autre, il était à remarquer qu'ils épiaient le vieillard qui, les yeux fixés sur le feu, se tenait assis dans l'attitude de la méditation. On pouvait juger de l'intérêt qu'il prenait à leur conversation par un certain mouvement de tête involontaire, ou par une contraction de ses traits à chaque mot qui sortait de leur bouche.

«Le conseil que je lui donne là, dit Jowl en se recouchant à plat ventre, est bien simple… un vrai conseil d'ami. Pourquoi donc procurerais-je à un individu le moyen de me gagner peut-être tout ce que je possède, si ce n'est parce que je le considère comme mon ami? C'est une folie de se donner tant de mal pour les autres, bien sûr, mais c'est mon caractère, et je ne puis pas m'en empêcher; ainsi il ne faut pas m'en vouloir, mon cher Isaac List.

— Moi, vous en vouloir! répliqua Isaac; je ne vous en veux pas le moins du monde, monsieur Jowl. Je voudrais bien être à même de me montrer aussi généreux que vous! et, d'ailleurs, comme vous dites, il rendra, s'il gagne; mais s'il perd…

— Ça, c'est la moindre des choses, dit Jowl. Car, enfin, supposez qu'il perde, et rien n'est moins vraisemblable d'après ce que je connais des chances du sort, eh bien! il vaut toujours mieux, il me semble, perdre l'argent des autres que le sien.

— Ah! s'écria vivement Isaac List, quel plaisir de gagner! Quel plaisir de ramasser de l'argent, de brillants, de beaux petits jaunets, et de les plonger dans sa poche! Quel délice de triompher à la fin, de penser qu'on n'a pas été obligé de s'arrêter tout court et de tourner le dos à la fortune! qu'on a fait, au contraire, bravement la moitié du chemin pour la rencontrer! Mais vous ne partez pas, mon vieux monsieur?

— Pardon, il faut que je parte, dit le vieillard qui s'était levé et qui avait fait déjà deux ou trois pas à la hâte, lorsqu'il revint non moins précipitamment: «J'aurai l'argent, tout, jusqu'au dernier sou.

— À la bonne heure, c'est bien, ça! s'écria Isaac en sautant et le frappant sur l'épaule; j'estime en vous ce reste de jeune sang. Ah! ah! ah! Joe Jowl regrette presque de vous avoir donné des conseils. Comme nous allons rire à ses dépens! Ah! ah! ah!

— Il m'a promis ma revanche, vous savez, dit le vieillard montrant Jowl avec un mouvement violent de sa main ridée; vous savez, il m'a promis écu pour écu, jusqu'au fond de la bourse, qu'il y ait beaucoup ou qu'il y ait peu. Rappelez-vous ça.

— Je suis votre témoin, répondit Isaac, et j'aurai soin que tout s'exécute loyalement.

— J'ai engagé ma parole, dit Jowl avec une feinte répugnance, et je la tiendrai. Quand aura lieu cette joute? Je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Sera-ce cette nuit?

— Il faut d'abord que j'aie l'argent, dit le vieillard; je l'aurai demain…

— Pourquoi pas cette nuit? dit Jowl en insistant.

— Il est tard; je serais obligé de trop me presser. Il faut agir avec prudence. Non, non, ce sera pour demain soir.

— Demain, soit! dit Jowl. Buvons une goutte de réconfort. Bonne chance au plus vaillant! Remplissez les verres.»

Le bohémien apporta trois gobelets d'étain qu'il remplit d'eau-de- vie jusqu'au bord. Le vieillard se détourna en se disant à lui- même quelques mots avant de boire. Celle qui l'écoutait entendit prononcer son propre nom, joint à des souhaits si fervents, qu'ils semblaient adressés au ciel comme une prière pleine d'angoisses.

«Que Dieu ait pitié de nous! s'écria en elle-même la pauvre enfant. Que Dieu nous assiste à cette heure d'épreuve!… Oh! que faire pour le sauver?…»

Le reste de la conversation s'acheva assez brièvement sur un ton plus bas; c'étaient de bons avis sur l'exécution du projet et sur les précautions à prendre pour écarter les soupçons. Alors le vieillard échangea une poignée de main avec ses tentateurs, puis il se retira.

Ils le suivirent des yeux tandis qu'il marchait lentement, incliné et le dos voûté; et chaque fois que le vieillard tournait la tête pour regarder en arrière, ce qui lui arrivait souvent, ils agitaient la main ou lui jetaient de loin un cri d'encouragement. Ce ne fut qu'après l'avoir vu graduellement diminuer et se perdre comme un point dans le lointain, qu'ils se retournèrent l'un vers l'autre et se hasardèrent à pousser de grands éclats de rire.

«Ainsi, dit Jowl chauffant ses mains au feu, voilà qui est fait, enfin. Il a fallu, pour le convaincre, plus d'efforts que je ne l'aurais cru. Savez-vous qu'il n'y a pas moins de trois semaines que nous avons commencé à chauffer ça. Qu'est-ce qu'il apportera, à votre idée?

— Quoi qu'il apporte, part à deux,» répondit Isaac List.

L'autre secoua la tête et dit:

«Il faudra aller vite en besogne et lui brûler la politesse; autrement, nous serions soupçonnés, et ce n'est pas une plaisanterie.»

List et le bohémien donnèrent leur assentiment à ces paroles. Après s'être divertis quelque temps aux dépens de la crédulité de leur victime, les trois hommes laissèrent là ce sujet comme épuisé, et se mirent à causer dans un argot que l'enfant ne pouvait comprendre. Cependant, comme ils paraissaient s'entretenir de choses qui les intéressaient vivement, Nelly jugea que le moment était opportun pour s'enfuir sans être aperçue; elle se glissa d'un pas lent et discret, suivant l'ombre des haies et franchissant les fossés jusqu'à ce qu'elle eût gagné la route et fût assez loin d'eux pour se croire en sûreté. Alors elle courut de toutes ses forces vers le logis, déchirée et ensanglantée par les ronces et les épines, mais le coeur bien autrement meurtri; enfin elle se jeta tout accablée sur son lit.

La première idée qui se présenta à son esprit, ce fut la fuite, une fuite immédiate; ce fut d'entraîner le vieillard et de mourir plutôt de faim au bord de la route que de laisser son grand-père en butte à de si terribles tentations. Nelly se souvint alors que le crime ne devait pas être commis avant la nuit suivante: elle avait donc le temps nécessaire pour réfléchir et pour aviser à ce qu'il fallait faire. Mais une horrible crainte s'empara d'elle: si en cet instant même le crime allait être commis!… Elle tremblait d'entendre des cris inarticulés et des gémissements rompre le silence de la nuit; elle songeait en frémissant à ce que son grand-père pourrait être conduit à faire, s'il venait à être surpris au milieu du vol, n'ayant à lutter que contre une femme. Supporter une pareille torture, c'était impossible. Nelly se glissa jusqu'à la chambre où se trouvait l'argent; elle ouvrit la porte et regarda. Dieu soit loué! le vieillard n'était pas là… et mistress Jarley dormait paisiblement! L'enfant revint à sa propre chambre pour se mettre au lit.

Mais le sommeil était-il possible? le sommeil! mais le repos même était-il possible au sein de pareilles terreurs toujours croissantes? À demi habillée, les cheveux en désordre, elle courut au lit du vieillard, qu'elle saisit par le poignet en l'arrachant au sommeil.

«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il, tressaillant dans son lit et fixant ses yeux sur cette figure de fantôme.

— J'ai fait un rêve effrayant, dit l'enfant avec une énergie qui ne pouvait naître que de l'excès de sa terreur. Un rêve effrayant, horrible! Ce n'est pas la première fois. Dans ce rêve il y a des hommes aux cheveux gris comme vous; ces hommes sont au milieu d'une chambre obscurcie par la nuit, et ils volent l'or de ceux qui dorment. Debout! debout!…»

Le vieillard trembla de tous ses membres et joignit les mains dans l'attitude de la prière.

«Si ce n'est pour moi, dit l'enfant, si ce n'est pour moi, au nom du ciel! debout, pour nous soustraire à de telles extrémités. Ce rêve n'est que trop réel. Je ne puis dormir, je ne puis demeurer ici, je ne puis vous laisser seul dans une maison où il se fait de ces rêves-là. Debout! il faut fuir!»

Il la contemplait comme un spectre, et elle en avait toute l'apparence; elle avait l'air d'une déterrée, et le vieillard éprouvait un tremblement redoublé.

«Il n'y a pas de temps à perdre, dit l'enfant, pas une minute.
Debout! venez avec moi!

— Quoi! cette nuit? murmura le vieillard.

— Oui, cette nuit. Demain soir il serait trop tard. Le rêve reviendrait. La fuite seule peut nous sauver. Debout!»

Le vieillard sortit de son lit, le front humide, couvert d'une froide sueur, la sueur de l'épouvante, et, se courbant devant l'enfant, comme si c'était un ange envoyé en mission pour le conduire à sa volonté, il fut bientôt prêt à la suivre. Elle le prit par la main et l'emmena. Au moment où ils passaient devant la porte de la chambre où le vieillard s'était proposé de commettre le vol, Nelly frissonna et regarda son grand-père en face. Qu'il était pâle! et quel regard il rencontra dans les yeux de l'enfant!

Elle le conduisit à sa propre chambre, et le tenant toujours par la main, comme si elle craignait de le perdre un instant de vue, elle rassembla son modeste bagage et suspendit son panier à son bras. Le vieillard reçut d'elle son bissac qu'il jeta sur son dos, son bâton qu'elle avait apporté, puis Nelly le fit sortir.

Ils traversèrent des rues resserrées, des ruelles étroites; leur pas était à la fois timide et rapide. Ils gravirent aussi, toujours courant, la colline escarpée, couronnée par le vieux château noir, sans s'être seulement retournés pour jeter un regard derrière eux.

Mais comme ils approchaient des murs en ruine, la lune se leva dans tout son éclat; et alors, du pied de ce monument garni de lierre, de mousse et d'herbes grimpantes, l'enfant contempla la ville endormie, couchée dans l'ombre de la vallée; puis plus loin la rivière avec ses sillages mouvants de lumière, puis encore les collines lointaines; et pendant ce temps elle pressait moins fortement la main du vieillard, quand tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta au cou de son grand-père.

CHAPITRE VI.

Cette faiblesse momentanée une fois passée, l'enfant évoqua de nouveau la résolution qui l'avait soutenue jusqu'alors; et ne perdant pas de vue cette idée salutaire, que c'était le crime des hommes qui précipitait sa fuite, que de sa seule fermeté dépendait le salut de son grand-père, sans qu'elle eût pour s'aider l'appui d'un bon conseil ou d'une main secourable, elle pressa le pas de son compagnon et s'interdit de regarder désormais en arrière.

Tandis que le vieillard, soumis et abattu, semblait se courber devant elle, se faire humble et petit comme s'il était en présence de quelque être supérieur, l'enfant éprouvait en elle-même un sentiment nouveau qui élevait sa nature et lui inspirait une énergie et une confiance qu'elle ne s'était jamais connues. Maintenant la responsabilité ne se divisait plus: le poids tout entier de leurs deux existences retombait sur Nelly, et désormais c'était elle qui devait penser et agir pour deux.

«C'est moi qui l'ai sauvé, pensait-elle. Dans tous les dangers, dans toutes les épreuves, je saurai m'en souvenir.»

En tout autre temps, l'idée d'avoir abandonné sans un mot d'explication l'amie qui leur avait montré une bienveillance si franche, l'idée qu'elle et son grand-père seraient coupables, au moins en apparence, de trahison et d'ingratitude; joint à cela, le regret d'avoir dû s'éloigner des deux soeurs, l'eussent remplie de chagrin. Mais maintenant toute autre considération s'effaçait devant les incertitudes, les anxiétés de leur vie sauvage et errante; et dans le désespoir même de leur situation Nelly puisait plus d'élévation et de force.

Aux pâles lueurs du clair de lune qui ajoutaient à la blancheur mate de son teint, ce visage délicat sur lequel la pensée soucieuse s'unissait à la grâce charmante et à la douceur de la jeunesse, ces yeux brillants, cette tête tout intellectuelle, ces lèvres qui se pressaient avec tant de résolution et de courage, ces contours fins, ce mélange de tant d'énergie et de tant de faiblesse, tout cela disait dans un silence éloquent l'histoire de Nelly et de son grand-père: mais cette histoire, elle n'était recueillie que par le vent qui l'emportait pour jeter peut-être au chevet de quelque mère le rêve pénible d'une enfant se fanant dans sa fleur et s'endormant de ce sommeil qui ne connaît point de réveil.

La nuit commença à disparaître, la lune à s'effacer, les étoiles à pâlir et à s'obscurcir: le matin, froid comme ces astres sans lumière, se montra lentement. Alors de derrière une colline le soleil se leva majestueux, poussant devant lui les brouillards comme de noirs fantômes, et purgeant la terre de ces ombres sépulcrales jusqu'à ce que les ténèbres fussent dissipées. Quand il eut monté plus haut sur l'horizon, et que ses rayons bienfaisants eurent repris leur chaleur, l'enfant et le vieillard se couchèrent pour dormir sur une berge, tout près d'un cours d'eau.

Cependant Nelly laissa sa main posée sur le bras du vieillard; et longtemps après qu'il se fut endormi profondément, elle le contemplait encore d'un oeil fixe. Enfin, la lassitude s'empara d'elle; sa main se détendit, se roidit de nouveau, se détendit encore, et les deux compagnons sommeillèrent l'un auprès du l'autre.

Un bruit confus de voix, mêlé à ses rêves, éveilla Nelly. Vers elle et le vieillard, était penché un homme à l'extérieur rude et grossier; deux de ses compagnons regardaient également, du haut d'un grand bateau pesamment chargé qui avait été amarré à la berge, tandis que nos voyageurs dormaient. Le bateau n'avait ni rames, ni voiles; mais il était tiré par une couple de chevaux qui, en ce moment, stationnaient sur le chemin de halage, pendant que la corde qui les retenait était détendue et traînait dans l'eau.

«Holà! dit brusquement l'homme; qu'est-ce que c'est, hein?…

— Nous étions simplement endormis, monsieur, répondit Nelly. Nous avons marché toute la nuit…

— Voilà deux étranges voyageurs pour marcher toute la nuit, fit observer l'homme qui les avait accostés d'abord. L'un de vous est un bonhomme trop vieux pour cette sorte de besogne, et l'autre est une petite créature trop jeune. Où allez-vous?»

Nell hésita, et à tout hasard elle montra l'ouest. Là-dessus, l'homme lui demanda si elle voulait désigner certaine ville qu'il nomma. Pour éviter de nouvelles questions, Nell répondit:

«Oui, c'est cela.

— D'où venez-vous?» demanda-t-il ensuite; et comme il était plus facile de répondre à cette question qu'à la précédente, Nell prononça le nom du village qu'habitait leur ami le maître d'école, pensant bien que ces hommes ne le connaîtraient pas et renonceraient à pousser plus loin leurs questions.

«Je croyais d'abord qu'on pouvait vous avoir volée ou maltraitée, reprit l'homme. C'est tout. Bonjour.»

Lui ayant rendu son salut et grandement soulagée en le voyant s'éloigner, Nell le suivit de l'oeil tandis qu'il montait sur un des chevaux et que le bateau s'éloignait. L'équipage n'avait pas fait encore grand chemin, quand il s'arrêta de nouveau; l'enfant vit l'homme lui adresser des signes.

«Est-ce que vous m'appelez? dit Nell se dirigeant vers les bateliers.

— Vous pouvez venir avec nous si cela vous convient, répliqua l'un d'eux. Nous allons au même endroit que vous.»

L'enfant hésita un moment. Mais elle pensa, comme elle l'avait fait déjà plus d'une fois avec terreur, que les misérables qu'elle avait surpris avec son grand-père pourraient, dans leur ardeur pour le gain, suivre les traces des fugitifs, ressaisir leur influence sur le vieillard et mettre la sienne à néant; elle se dit qu'au contraire s'en aller avec ces bateliers c'était supprimer tout indice de leur itinéraire. En conséquence, elle se décida à accepter l'offre. Le bateau se rapprocha de la rive; et, avant que Nelly eût eu le temps de se livrer à un examen plus approfondi de la question, son grand-père et elle étaient à bord et glissaient doucement sur le canal.

Le soleil dardait ses feux brillants sur le miroir de l'eau qu'ombrageaient de temps en temps des arbres, ou qui parfois se développait sur la large étendue d'une campagne coupée de ruisseaux d'eau vive, et où l'on pouvait admirer un riche ensemble de collines boisées, de terres cultivées et de fermes bien encadrées de verdure. Çà et là, un village, avec la modeste flèche de son église, avec ses toits de chaume et ses pignons, sortait du sein des arbres; plus d'une fois apparaissait une ville éloignée, avec le mirage des grandes tours de ses églises se détachant dans une atmosphère de fumée, avec ses hautes fabriques qui sortaient du pêle-mêle des maisons confuses. Ils avaient le temps de les considérer d'avance, car ils marchaient lentement. Le plus souvent ils côtoyaient des prairies basses et des plaines tout ouvertes: et à part ces paysages placés à une certaine distance, à part quelques hommes qui travaillaient aux champs ou s'arrêtaient sur les ponts au-dessous desquels passait le bateau, afin de le suivre du regard dans sa marche, rien ne venait rompre la monotonie et l'isolement de ce voyage.

À une heure assez avancée de l'après-midi on s'arrêta à une espèce de débarcadère. Nell apprit avec découragement, par un des bateliers, que ceux-ci ne comptaient pas atteindre le but de leur course avant le lendemain, et que, si elle n'avait pas de provisions, elle ferait bien de s'en procurer en cet endroit. Elle ne possédait que quelques sous, sur lesquels elle avait dû déjà acheter du pain: il lui fallait ménager précieusement ce petit pécule, au moment où elle se dirigeait avec son grand-père vers une ville entièrement inconnue pour eux, et qui ne leur offrirait aucune ressource. Un peu de pain, un morceau de fromage, ce furent là toutes ses emplettes. Munie de ces provisions modestes, elle remonta dans le bateau. Au bout d'une demi-heure de halte employée par les mariniers à boire au cabaret, on se mit en marche.

Ces hommes avaient emporté à bord de la bière et de l'eau-de-vie; et grâce aux larges libations qu'ils avaient faites précédemment ou qu'ils firent ensuite, ils furent bientôt en bon train de devenir ivres et querelleurs. Nell, évitant de se tenir dans la petite cabine qui était aussi obscure que malpropre, et résistant aux offres réitérées et pressantes que les hommes leur faisaient à ce sujet, alla s'asseoir à l'air libre avec le vieillard à côté d'elle. Elle entendait, le coeur palpitant, les discussions violentes de ces êtres grossiers. Ah! combien elle eût préféré pouvoir mettre pied à terre, lui fallût-il marcher toute la nuit!

Les bateliers étaient bien, en effet, des hommes rudes, bruyants, et qui se traitaient l'un l'autre avec une extrême brutalité, bien qu'ils fussent assez polis à l'égard de leurs deux passagers. Une querelle s'éleva dans la cabine entre le marinier chargé de tenir la barre du gouvernail et son camarade, sur la question de savoir lequel des deux avait le premier émis l'avis d'offrir de la bière à Nell; cette querelle dégénéra en un combat à coups de poing qui fut ardemment engagé et soutenu des deux côtés à l'inexprimable terreur de l'enfant: cependant, ni l'un ni l'autre des combattants n'eut l'idée de faire retomber sa colère sur elle, mais chacun d'eux se contenta de la décharger sur son adversaire auquel, outre les coups, il prodigua une variété de compliments qui, par bonheur, étaient débités en une langue entièrement inintelligible pour Nell. À la fin la lutte se termina, quand l'homme qui s'était élancé hors de la cabine y eut jeté l'autre la tête la première; après quoi, il s'empara de la barre sans laisser voir la moindre trace d'émotion, pas plus qu'il n'y en avait sur le visage du camarade qui, doué d'une constitution robuste et parfaitement endurci à ces petites bagatelles, se mit aussitôt à dormir dans la position même où il était tombé, les pieds en l'air, la tête en bas, et au bout de deux minutes ronflait tout à l'aise.

Cependant, la nuit était venue tout à fait. Bien que l'enfant ressentit l'impression du froid, pauvrement vêtue comme elle l'était, elle détournait cependant ses pénibles pensées de sa propre souffrance, de ses propres privations, et les portait tout entières sur les moyens à trouver pour assurer leur existence. Le même esprit qui l'avait soutenue durant la nuit précédente la soutenait encore en ce moment. Elle voyait son grand-père endormi tranquillement auprès d'elle et pur du crime auquel il avait été poussé par la folie. C'était une grande consolation pour Nelly.

Comme toutes les aventures de sa vie, si courte encore et pourtant déjà si pleine, traversaient son esprit tandis qu'elle poursuivait son voyage! Des incidents sans importance en apparence, auxquels elle n'avait pas songé, et que jusqu'alors elle ne se rappelait pas; des figures entrevues et oubliées depuis; des paroles qu'elle avait alors entendues, sans y faire aucune attention; des épisodes d'un an de date et d'autres de la veille, se mêlant, s'enchaînant les uns aux autres; des endroits connus paraissant dans l'ombre se détacher à mesure que les voyageurs avançaient, des choses même qui y étaient le plus opposées, le plus étrangères; parfois une confusion bizarre qui s'établissait dans l'esprit de Nelly, quand elle se demandait comment elle était là, où elle allait, avec quels gens elle se trouvait. Son imagination lui suggérait des remarques et des questions si présentes à ses oreilles, que Nelly tressaillait et se retournait, comme tentée de répondre: en un mot, toutes les fantaisies, toutes les contradictions si communes dans l'état de veille, d'excitation et de continuel changement de place, assiégeaient l'enfant.

Pendant qu'elle s'abandonnait ainsi à ses pensées, il arriva qu'elle rencontrât le regard de l'homme qui était sur le pont. Chez celui-ci, la phase sentimentale de l'ivresse avait succédé à la phase de violence; aussi notre homme, ôtant de sa bouche une courte pipe soigneusement recouverte de ficelle pour la garantir de tout accident, pria-t-il Nelly de vouloir bien le gratifier d'une chanson.

«Vous possédez, dit ce gentleman, une très-jolie voix, un oeil très-doux et une excellente mémoire. Quant à la voix et à l'oeil, c'est évident; pour la mémoire, c'est une idée que j'ai. Je ne me trompe jamais. Permettez-moi de vous entendre à l'instant même.

— Je ne crois pas savoir une seule chanson, monsieur, répondit
Nell.

— Vous en savez quarante-sept, dit l'homme avec un aplomb qui ne permettait pas de réplique. Oui, quarante-sept ni plus ni moins. Faites-m'en entendre une, la meilleure. Allons, une chanson à l'instant.»

Craignant les conséquences d'un refus, qui irriterait son ami, et tremblante à cette idée, la pauvre Nell lui dit une chansonnette qu'elle avait apprise dans un temps plus heureux. L'homme en fut tellement charmé, qu'à la fin de la chansonnette il demanda de la même façon péremptoire la faveur d'en entendre une autre, qu'il voulut bien accompagner en choeur d'un hurlement sans paroles et sans mesure, mais dans lequel et mesure et paroles étaient largement compensées par une prodigieuse énergie. Le bruit de cet intermède musical éveilla l'autre homme qui, venant sur le pont et secouant la main de son adversaire, jura que le chant était sa passion, sa joie, sa plus grande jouissance, et qu'il n'aimait rien tant que ce délassement. Un nouvel appel, plus impérieux encore que les deux autres, obligea Nelly d'obéir, et en même temps le choeur fut exécuté, non-seulement par les deux mariniers, mais aussi par le troisième compagnon, monté sur son cheval de halage. Ce dernier, à qui sa position ne permettait guère de participer directement aux plaisirs de la nuit, hurlait à l'unisson de ses compagnons et estropiait l'air. C'est ainsi, presque sans relâche et en répétant successivement les mêmes chansons, que l'enfant, épuisée et hors d'haleine, réussit à les tenir de bonne humeur toute la nuit; et plus d'un habitant de la campagne, tiré de son plus profond sommeil par le choeur discordant que lui apportait le vent, s'enfonça la tête sous ses couvertures, tout tremblant d'un tel tintamarre.

Enfin, le matin parut. Il ne fit pas plutôt clair, qu'une forte pluie commença à tomber. Comme Nelly ne pouvait supporter l'odeur malsaine de la cabine, les mariniers, pour la récompenser de ses chants, la couvrirent avec quelques morceaux de toile à voile et des bouts de prélart, ce qui suffit pour la tenir à peu près à sec et abriter même le grand-père. À mesure que le jour avançait, la pluie redoublait de violence. Vers midi, elle prit un caractère d'intensité qui ne permettait pas d'espérer qu'elle pût cesser ou diminuer de toute la journée.

Peu à peu le bateau approchait du lieu de sa destination. L'eau devenait plus profonde et plus trouble; d'autres bateaux venant de la ville se rencontraient souvent avec nos voyageurs. Les chemins couverts de cendre de charbon et les baraques de brique éclatante indiquaient le voisinage d'une grande ville manufacturière; il était facile de voir qu'on était déjà dans les faubourgs, à en juger par les rues et les maisons semées çà et là, et par la fumée qui s'échappait des fourneaux lointains. Puis les toits amoncelés, les masses de bâtiments tremblant sous l'effort laborieux des machines, dont les craquements retentissaient à l'intérieur avec un grand bruit; les hautes cheminées vomissant une noire vapeur qui se condensait en un épais nuage suspendu au-dessus des maisons et remplissant l'air d'obscurité; le cliquetis des marteaux tombant sur le fer; le tumulte des rues et le bruit de mille gens affairés augmentant par degrés jusqu'au moment où tous les sons, tous les bruits, toutes les clameurs se confondirent sans qu'il fût possible de distinguer rien de particulier dans cet ensemble, tels étaient les signes certains qui annonçaient la fin du voyage.

Le bateau fut amarré dans la partie du port à laquelle il était destiné. Les mariniers étaient fort occupés. L'enfant et son grand-père, après avoir inutilement attendu pour les remercier ou pour leur demander quelques renseignements sur le chemin à prendre, allèrent par une ruelle sombre jusqu'à une rue pleine de monde; là ils restèrent au milieu du bruit et de l'agitation sous des flots de pluie, aussi étranges dans leur attitude, aussi étourdis, aussi embarrassés que s'ils eussent vécu cent ans auparavant et que, tirés du sein des morts, ils eussent été amenés là par un miracle de résurrection.

CHAPITRE VII.

La multitude se précipitait en deux courants opposés et continus, sans repos et sans fin. Tous les passants étaient absorbés par le souci de leurs affaires; rien ne les détournait de leurs préoccupations intéressées, ni le bruit des cabriolets et des charrettes chargées de ballots qui s'entre-choquaient, ni le piétinement des chevaux sur le pavé humide et gras, ni le clapotement de la pluie qui fouettait les vitres et les parapluies, ni les coups de coude des piétons les plus impatients; en résumé, c'était le fracas et le tumulte d'une rue populeuse au moment du flux des affaires. Pendant ce temps, les deux pauvres étrangers, étourdis, éblouis par ce mouvement qu'ils apercevaient, sans y prendre part, le contemplaient avec tristesse. Ils trouvaient au milieu de la foule, une solitude d'une tristesse incomparable, semblables au marin naufragé qui, ballotté çà et là sur les vagues de l'immense océan, se sent les yeux rougis et aveuglés par la vue de l'eau qui l'environne de tous côtés, sans avoir une seule goutte pour rafraîchir sa langue brûlante.

Ils se retirèrent sous une porte basse et cintrée afin de s'y abriter contre la pluie, et, de là, se mirent à examiner la physionomie des passants, pour voir s'ils ne trouveraient pas sur quelque visage un rayon d'encouragement ou d'espérance. Les uns étaient refrognés, les autres souriants; d'autres se parlaient à eux-mêmes; d'autres faisaient des gestes saccadés comme s'ils devançaient la conversation qu'ils allaient bientôt engager; d'autres avaient le regard brillant de l'avidité du gain et de la fièvre des projets; d'autres paraissaient pleins d'anxiété et d'ardeur; d'autres allaient lentement et tristement; dans le maintien de ceux-là était écrit le mot: «Gain;» dans le maintien de ceux-ci le mot: «Perte.» Il suffisait, pour pénétrer le secret de tous ces hommes affairés, de se tenir debout et de s'arrêter à examiner leur visage à mesure qu'ils passaient. Dans les endroits dévolus aux affaires, là où chaque homme a son but, et sait que tous les autres ont aussi le leur, son caractère et ses projets sont écrits ouvertement sur sa figure. Dans les promenades publiques d'une ville, dans les centres d'élégante flânerie, on va pour voir et être vu; et là, sauf très-peu d'exceptions, une expression uniforme se répète sur tous les visages: mais celui des gens qui sont livrés à un travail quotidien est bien plus transparent et laisse bien mieux lire la vérité sur leurs traits.

Plongée dans cette espèce de rêverie, qu'une pareille solitude est bien propre à éveiller, l'enfant continua de tenir sur la foule qui passait ses yeux fixés avec un intérêt extraordinaire, qui lui faisait oublier un moment sa propre position. Mais en proie au froid, à la faim, trempée par la pluie, épuisée de fatigue, n'ayant pas une place pour y poser sa tête malade, bientôt elle reporta ses pensées vers le but dont elle s'était écartée, mais sans rencontrer personne qui semblât remarquer les deux infortunés ou à qui elle osât faire un appel. Au bout de quelque temps, ils quittèrent leur lieu de refuge et se mêlèrent à la foule.

Le soir arriva. L'enfant et le vieillard continuèrent d'errer çà et là, moins pressés par les passants, qui étaient devenus plus rares, mais avec le sentiment intérieur de leur solitude extrême, mais au milieu d'une égale indifférence de la part de ceux qui les entouraient. Les lumières des rues et des boutiques vinrent ajouter à leur désespoir; car il leur semblait que ces feux, en s'allumant sur une longue ligne, précipitaient encore la venue de la nuit et des ténèbres. Vaincue par le froid et l'humidité, malade de corps, malade de coeur jusqu'à la mort, l'enfant avait besoin de sa suprême fermeté, de sa suprême résolution même pour avancer de quelques pas.

Ah! pourquoi étaient-ils venus dans cette ville bruyante, lorsqu'il y avait tant de paisibles campagnes où la faim et la soif eussent été accompagnées pour eux de moins de souffrance que dans cette odieuse cité! Ils n'étaient là qu'un atome dans un immense amas de misère dont la vue venait encore abattre leur espoir et accroître leur terreur.

Non-seulement l'enfant avait à supporter les peines accumulées d'une position désolante, mais encore il lui fallait essuyer les reproches de son grand-père qui commençait à murmurer, à se plaindre qu'on lui eût fait quitter leur dernier séjour et à demander d'y retourner. Ne possédant pas un penny, sans secours, sans perspective même d'être assistés, ils se mirent à marcher de nouveau à travers les rues désertes et à retourner dans la direction du port, espérant retrouver le bateau qui les avait amenés, pour obtenir la permission de dormir à bord cette nuit. Mais là encore ils subirent un désappointement: car la porte du débarcadère était fermée; et quelques chiens féroces, aboyant à leur approche, les contraignirent à se retirer.

«Nous dormirons cette nuit en plein air, mon cher grand-papa, dit l'enfant d'une voix faible, au moment où ils s'éloignaient de ce dernier lieu de refuge; et demain nous nous ferons indiquer un endroit tranquille dans la campagne, où nous puissions essayer de gagner notre pain par un humble travail.

— Pourquoi m'avez-vous amené ici? répliqua le vieillard avec amertume; je ne puis plus supporter ces éternelles rues sans issue. Nous étions bien où nous étions; pourquoi m'avez-vous contraint de partir?

— Parce que j'y faisais ce rêve dont je vous ai parlé, voilà tout, dit l'enfant avec une fermeté passagère, qui bientôt finit par des larmes; parce que nous devons vivre parmi de pauvres gens, sinon, mon rêve me reviendra. Cher grand-papa, vous êtes âgé, vous êtes faible, je le sais; mais regardez-moi. Jamais je ne me plaindrai si vous ne vous plaignez pas, et cependant j'ai bien souffert aussi pour ma part.

— Ah! pauvre enfant errante, sans asile, sans mère! s'écria le vieillard joignant les mains et contemplant comme pour la première fois le visage de Nelly, contracté par la souffrance, ses vêtements de voyage tout tachés, ses pieds meurtris et gonflés, voilà donc où l'a conduite l'excès de ma tendresse! Moi qui étais si heureux autrefois! C'est donc pour en arriver là que j'ai perdu mon bonheur et tout ce que je possédais!

— Si nous étions maintenant dans la campagne, dit l'enfant, reprenant de la force tandis qu'ils marchaient et cherchaient des yeux un abri, nous trouverions quelque bon vieil arbre étendant ses bras ouverts comme un ami, agitant son vert feuillage et frémissant comme pour nous inviter à venir goûter le sommeil sous son toit protecteur d'où il veillerait sur nous. Plût à Dieu que nous y fussions bientôt, demain ou après-demain au plus tard, et en même temps croyons bien, ô cher père, que c'est une bonne chose que nous soyons venus ici: car nous sommes confondus au milieu du mouvement et du bruit de cette ville; et si des méchants nous poursuivaient, sûrement ils auraient perdu nos traces. C'est au moins une consolation. Tenez! voici une vieille porte renfoncée, très-sombre, mais sèche et chaude sans doute, car le vent n'arrive pas jusque-là. Ah! mon Dieu! …

Poussant un cri étouffé, elle recula devant une figure noire qui sortit tout à coup de l'endroit obscur dans lequel ils étaient prêts à chercher un refuge, et resta là à les regarder.

«Parlez encore, dit cette ombre; il me semble que je connais votre voix?

— Non, répondit timidement l'enfant; nous sommes des étrangers, et n'ayant pas de quoi payer notre logement pour la nuit, nous nous disposions à nous arrêter ici.»

Il y avait à quelque distance un quinquet peu lumineux, le seul qui éclairât l'espèce de cour carrée où ils étaient, mais il suffisait pour en montrer la nudité et l'état misérable. Le fantôme noir indiqua du geste cette lumière, et en même temps il s'en approcha, comme pour témoigner qu'il n'avait pas l'intention de se cacher ni de tendre un piège aux étrangers.

Ce fantôme était un homme misérablement vêtu, barbouillé de fumée, ce qui le faisait paraître plus pâle qu'il ne l'était peut-être par le contraste qu'elle offrait avec la couleur naturelle de son teint. Sa pâleur habituelle, son extérieur chétif, ressortaient suffisamment de ses joues creuses, de ses traits allongés, de ses yeux caves, non moins que d'un certain air de souffrance patiemment supportée. Sa voix était rude mais sans brutalité; et bien que son visage fut en partie couvert par une quantité de longs cheveux noirs, l'expression n'en était ni féroce ni cruelle.

«Comment en êtes-vous réduits à venir chercher ici un abri? demanda-t-il. Ou plutôt, ajouta cet homme en examinant plus attentivement l'enfant, comment se fait-il que vous cherchiez un abri à cette heure de nuit?

— Nos malheurs en sont la cause, répondit le grand-père.

— Vous ne savez donc pas, reprit l'homme dont le regard, en lui répondant, s'attachait de plus en plus sur Nelly, vous ne savez donc pas comme elle est mouillée! Vous ne savez donc pas que des rues humides ne sont pas un lieu convenable pour elle!

— Je le sais bien, par Dieu! répliqua le vieillard. Mais que puis-je y faire?»

L'homme regarda de nouveau Nelly et toucha doucement ses vêtements d'où la pluie coulait en petits ruisseaux.

«Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous réchauffer, dit-il après une pause, mais rien de plus. Mon logis est dans cette maison; et il montra le passage voûté d'où il était sorti d'abord; cette enfant y sera bien mieux qu'ici. L'endroit où se trouve le feu n'est pas beau, mais vous pouvez y passer la nuit à votre aise, si du reste vous avez confiance en moi. Voyez-vous là- haut cette lumière rouge?»

Ils levèrent les yeux et aperçurent une lueur terne se détachant sur le fond obscur du ciel; c'était la pâle réverbération d'un feu éloigné.

«C'est près d'ici, dit l'homme. Voulez-vous que je vous y conduise? Vous alliez dormir sur des briques froides; je puis vous fournir un lit de cendres chaudes; rien de mieux.»

Sans attendre une réponse qu'il lisait d'ailleurs dans leurs regards, il prit Nell dans ses bras, et invita le vieillard à le suivre.

La portant avec autant de précaution et de facilité que si elle avait été un tout petit enfant, et montrant lui-même non moins de légèreté que de solidité dans son pas, il les conduisit à travers des bâtiments qui semblaient la partie la plus misérable et la plus délabrée de la ville, sans se détourner pour éviter les trous pleins d'eau ou les dégorgeoirs inondés, précipitant sa course, malgré ces obstacles parmi lesquels il s'avançait tout droit. Ils marchèrent ainsi en silence durant un quart d'heure; et ils avaient perdu de vue la lueur que l'homme avait indiquée, dans les sombres et étroites ruelles qu'ils avaient dû suivre, quand cette lueur leur apparut de nouveau, s'échappant de la haute cheminée d'un bâtiment qui s'élevait devant eux.

«Nous voilà arrivés, dit l'homme s'arrêtant devant une porte pour mettre Nelly à terre et lui prendre la main. N'ayez pas peur; il n'y a ici personne qui puisse vous faire du mal.»

Il fallait que l'enfant et son grand-père ajoutassent une grande confiance à cette assurance pour se déterminer à entrer, et ce qu'ils virent à l'intérieur n'était certes pas de nature à diminuer leurs appréhensions et leurs alarmes.

C'était un vaste et haut bâtiment soutenu par des piliers de fer, avec de grandes ouvertures noires au haut des murs par lesquelles pénétrait l'air extérieur. Jusqu'au toit retentissait l'écho du battement des marteaux et du mugissement des machines, mêlé au sifflement du fer rouge qu'on plongeait dans l'eau et à mille bruits étranges qu'on ne pouvait entendre que là. En ce lieu ténébreux, une quantité d'hommes, s'agitant comme des démons au sein de la flamme et de la fumée, à travers un voile obscur et nébuleux, avec la coloration ardente et sauvage que leur donnaient les feux embrasés, portaient d'énormes morceaux de métal dont un seul coup mal dirigé eût suffi pour briser le crâne d'un ouvrier; on aurait dit des géants au travail. D'autres, se reposant sur des tas de charbon ou de cendres, avec leur visage tourné vers la noire voûte, dormaient ou se délassaient de leur tâche. D'autres, ouvrant les portes des fournaises chauffées à blanc, jetaient du combustible sur les flammes qui s'élançaient en sifflant pour le recevoir et qui le lapaient comme de l'huile. D'autres enfin retiraient, avec un bruit retentissant sur le sol, de grandes barres d'acier bouillant qui rendaient une chaleur insupportable et projetaient une sorte de réverbération à la fois sombre et vive, comme celle qui s'échappe de la prunelle des bêtes fauves.

À travers ces objets extraordinaires et ces rumeurs assourdissantes, leur guide conduisit Nell et le vieillard jusqu'à un endroit plus reculé où une fournaise brûlait nuit et jour, ce qu'ils comprirent du moins au mouvement de ses lèvres, car ils ne pouvaient que le voir parler, sans l'entendre. L'homme qui avait veillé sur le feu et dont la besogne était terminée pour le moment, se retira d'un air satisfait et laissa les voyageurs avec leur ami. Celui-ci étendit le petit manteau de Nell sur un tas de cendres, et indiquant à l'enfant où elle pourrait pendre ses vêtements extérieurs pour les faire sécher, il l'invita, ainsi que le vieillard, à se coucher pour dormir. Quant à lui, il prit place sur une natte usée devant la porte de la fournaise, et, le menton appuyé sur ses mains, il se mit à veiller sur la flamme qui brillait à travers les crevasses du fer et sur les cendres blanches qui tombaient au-dessous dans leur tombeau ardent.

La chaleur de son lit, tout dur et tout grossier qu'il était, jointe à la grande fatigue que Nelly avait éprouvée, fit bientôt que, pour les oreilles de l'enfant, le tapage de l'usine dégénéra en un bruit plus doux, et que la pauvre petite ne fut pas longtemps avant de ressentir un appel au sommeil. Près d'elle était étendu le vieillard, et elle s'endormit ayant sa main appuyée sur le cou de son grand-père.

Cependant, lorsqu'elle s'éveilla, il était nuit encore, et elle ne put savoir si son sommeil avait été de longue ou courte durée. Mais elle trouva qu'elle était garantie, par quelques vêtements appartenant à des ouvriers, à la fois contre l'air froid qui eût pu s'introduire dans le bâtiment et contre la chaleur excessive. Regardant leur ami, elle remarqua qu'il était assis exactement dans la même attitude qu'auparavant, les yeux fixés sur le feu avec la même attention invariable, et conservant une telle immobilité, qu'il ne semblait pas respirer. Nelly resta dans cet état d'incertitude entre le sommeil et la veille, continuant si longtemps à contempler la figure inerte de cet homme, qu'enfin elle éprouva au plus haut degré la crainte qu'il ne fût mort à cette place même. Elle se leva donc, s'approcha doucement de lui et s'aventura à lui murmurer quelques mots à l'oreille.

Il fit un mouvement, promena son regard de Nelly à la place qu'elle avait occupée précédemment, comme pour s'assurer que c'était bien réellement l'enfant qu'il retrouvait si près de lui, et interrogea l'expression des traits de Nelly.

«Je craignais que vous ne fussiez malade, dit-elle. Les autres hommes ici sont tous en action, et vous seul vous êtes si tranquille!…

— Ils me laissent à moi-même, répondit-il. Ils connaissent mon caractère. Parfois ils me plaisantent, mais ils ne me tourmentent pas à cet égard. Voyez-vous là-haut, voilà mon ami à moi.

— Le feu? dit l'enfant.

— Il a vécu autant que moi. Nous parlons, nous pensons ensemble durant toute la nuit.»

L'enfant le regarda vivement avec surprise; mais l'homme avait tourné les yeux dans leur direction première, et repris sa méditation.

«C'est mon livre, le seul livre où j'aie jamais lu; il me raconte plus d'une vieille histoire. C'est ma musique, car je reconnaîtrais sa voix entre mille, quoiqu'il y ait bien des voix diverses dans son rugissement. Il a aussi ses tableaux variés. Vous ne pouvez savoir combien de dessins étranges, combien de scènes différentes je me retrace dans les charbons tout rouges. Ce feu, c'est ma mémoire, j'y trouve toute ma vie.»

Penchée en avant pour le mieux écouter, Nelly ne put s'empêcher de remarquer combien, tandis qu'il parlait et méditait, ses yeux avaient d'animation.

«Oui, reprit-il avec un sourire plein de douceur, ce feu était le même quand je n'étais encore qu'un tout petit enfant, et je rampais vers lui jusqu'au moment où je m'endormais. Alors c'était mon père qui le surveillait.

— N'aviez-vous pas de mère?

— Non, elle était morte. Les femmes travaillent dur dans notre condition. Elle est morte à la peine, à ce qu'on m'a dit, et le feu m'en parle toujours. Je crois bien que c'est vrai. Je n'en ai jamais douté.

— Vous avez donc été élevé ici?

— Été comme hiver. Secrètement d'abord; mais quand on le sut, on permit à mon père de m'y garder. Ainsi c'est le feu qui a bercé mon enfance, le même feu. Il n'a jamais cessé.

— Et vous l'aimiez?

— Naturellement. Mon père est mort devant. Je le vis tomber, juste à cet endroit où ces cendres se consument maintenant, et je me demandais avec étonnement, oh! je m'en souviens bien, comment le feu n'était pas venu au secours de son vieil ami.

— Depuis ce temps, êtes-vous toujours resté ici?

— Depuis, je suis toujours venu veiller sur le feu; mais il y avait loin, et il faisait un rude froid en chemin. Ça ne l'empêchait pas de brûler tout de même et de sauter et de gambader, à mon retour, comme moi, dans mes jours de fête. Vous pouvez deviner, en me regardant, quelle sorte d'enfant j'étais alors; et lorsque cette nuit je vous ai vue dans la rue, vous m'avez remis dans l'esprit ce que j'étais après la mort du père: c'est là ce qui m'a donné l'idée de vous conduire devant le vieux feu. J'ai pensé encore à tout cet ancien temps en vous voyant dormir ici. Vous pouvez dormir encore. Recouchez-vous, pauvre enfant, recouchez-vous.»

En achevant ces paroles, il mena Nelly jusqu'à son lit grossier, et l'ayant couverte avec les vêtements dont elle s'était, à son réveil, trouvée enveloppée, il retourna à sa place d'où il ne bougea point, si ce n'est pour alimenter le brasier, restant d'ailleurs immobile comme une statue. L'enfant continua de le contempler pendant quelque temps; mais bientôt elle céda à l'assoupissement qui pesait sur elle, et dans ce lieu étrange, sur un monceau de cendres, elle dormit aussi paisiblement que si cette chambre avait été un palais et ce lit un lit de duvet.

Lorsqu'elle s'éveilla de nouveau, le grand jour brillait à travers les ouvertures du haut des murailles, et glissant en rayons obliques jusqu'à la moitié seulement de l'édifice, il semblait le rendre plus sombre encore que la nuit. Le bruit et le tumulte continuaient de retentir, et les feux impitoyables brûlaient avec autant d'ardeur qu'auparavant: car il n'y avait pas de danger qu'il y eût là, jour ou nuit, un peu de cesse ou de repos.

Leur ami partagea son déjeuner, une petite ration de café et du pain grossier, avec l'enfant et son grand-père; puis il leur demanda où ils se proposaient d'aller. Nell répondit qu'ils avaient envie de gagner quelque campagne éloignée, tout à fait à l'écart des villes et même des villages, et d'une voix hésitante elle s'informa de la meilleure direction qu'ils auraient à prendre.

«Je connais peu la campagne, dit-il en secouant la tête; car passant toute notre vie devant les bouches de nos fournaises, je vais rarement respirer dehors. Mais il paraît qu'il y a là-bas des endroits comme ça.

— Et est-ce loin d'ici? dit Nelly.

— Oh! sûrement oui. Comment pourraient-ils être près de nous, et rester verts et frais? La route s'étend, à travers des milles et des milles, tout éclairée par des feux semblables aux nôtres, une singulière route, allez, toute noire, et qui vous ferait bien peur la nuit.

— Nous perdons notre temps ici, il faut partir, dit l'enfant avec force, car elle avait remarqué que le vieillard écoutait ces détails avec anxiété.

— De dures gens, des sentiers qui n'ont jamais été faits pour de petits pieds comme les vôtres, triste chemin sans lumière. N'allez pas par là, mon enfant!

— N'importe, s'écria Nell en insistant. Si vous pouvez nous renseigner, faites. Sinon, je vous prie de ne pas essayer de nous détourner de notre dessein. En vérité vous ne savez pas quel danger nous fuyons, et combien nous avons de raisons pour le fuir: autrement, vous ne chercheriez pas, j'en suis sûre, vous ne chercheriez pas à nous arrêter.

— Dieu m'en garde, s'il en est ainsi! dit l'étrange protecteur en promenant son regard de l'enfant émue à son grand-père qui tenait la tête penchée et les yeux fixés sur la terre. Je vous enseignerai le mieux possible votre chemin, à partir de la porte. Je voudrais pouvoir faire davantage.»

Il leur indiqua alors la direction qu'ils auraient à prendre pour sortir de la ville, puis par où ils devraient aller quand ils seraient arrivés là. Il s'étendit tellement sur ces instructions, que l'enfant, tout en le remerciant avec chaleur, se mit en devoir de s'éloigner et partit afin de n'en pas entendre davantage.

Mais avant que nos voyageurs eussent atteint le coin de la ruelle, l'homme arriva courant après eux; il serra la main de Nell et y laissa quelque chose, deux vieux sous usés et incrustés de noir de fumée. Qui sait si ces deux sous ne brillèrent pas autant aux yeux des anges que les dons fastueux qu'on a soin d'inscrire sur les tombes?

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent: l'enfant pour conduire son dépôt sacré plus loin encore du crime et de la honte; le chauffeur pour retrouver un intérêt de plus à la place où avaient dormi ses hôtes et lire de nouvelles histoires dans le feu de la fournaise.