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Le mal d'aimer

Chapter 5: III
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About This Book

The narrative follows a young woman who arrives at a seaside resort with her mother and an elegant elder sister, where domestic routines and summer leisure set the stage for social maneuvering. The elder sister cultivates coquettish performances to attract a wealthy admirer, while the younger sister watches with clear-eyed irony, dissecting manners, ambition, and sentimental calculation. Scenes contrast spontaneous feeling and practiced seduction, exploring themes of desire, social ambition, family dynamics, and the provincial seaside as a milieu for subtle power plays and moral observation.

III

C’était l’heure de la haute mer.

Par le chemin de la digue, blanche de soleil, par les jolies rues claires aux lointains ombreux, les promeneurs affluaient vers la plage. Avec un entrain souriant, ils venaient sans hésitation s’écraser sur l’étroite terrasse de planches attenant à l’établissement des bains, d’où ils pouvaient suivre de tout près les évolutions des baigneurs, en particulier des baigneuses, tout en papotant, potinant, flirtant à souhait, sous l’ombre protectrice des tentes que brûlait le soleil d’août.

Et le spectacle était joli de toutes ces élégances féminines, baignées par l’air lumineux dans le cadre clair des sables et de l’eau bleue dont l’horizon s’estompait sous la brume des journées très chaudes.

Pourtant, France, qui sortait de la petite salle où elle se réfugiait en dehors de l’hôtel pour faire de la musique, se détourna alertement de la brillante cohue ; et, les yeux ravis par la houle éblouissante du large, elle se mit à gravir la montée de la falaise.

Car il y avait, sur la hauteur, une allée verte, toujours solitaire le matin, où elle trouvait délicieux d’aller travailler en paix, devant l’infini des eaux dont le chant la berçait. Avec une ardeur d’enfant, elle se hâtait pour y arriver, insouciante du soleil qui flamboyait sur le chemin sans ombre. A peine même elle en avait conscience, tant elle était encore toute dans le monde merveilleux où la musique lui faisait vivre des minutes incomparables.

Les harmonies continuaient de chanter dans son âme, dans sa pensée toute vibrante, dans ses nerfs demeurés frémissants. Et la fièvre exquise que la musique allumait en son être avivait encore l’éclair bleu de son regard, rosant la mate transparence de la peau.

France allait vite, un peu grisée par la jouissance de marcher dans la lumière, enveloppée par le grand souffle du large dont la fraîcheur baignait son visage que l’ombrelle dédaignée ne protégeait pas, sa main dégantée serrant son livre et le buvard qui enfermait « ses paperasses », comme elle disait.

Sur le haut de la falaise, au moment de gagner l’ombre de l’allée, elle s’arrêta, regardant les yeux mi-clos, car l’intense clarté l’éblouissait, l’horizon large, où se fondaient, en un délicat lointain, les eaux et le ciel ; puis plus près, à ses pieds, l’étendue blonde des sables que longeait l’étroit chemin de la digue… Et soudain, un petit sourire retroussa ses lèvres. Sur la chaussée de pierre, parmi le flot des promeneurs, elle apercevait, en silhouette menue, Colette qui marchait correctement entre sa mère et Asseline, tous trois avançant d’une allure flâneuse de créatures privilégiées qui n’ont qu’à se laisser vivre.

Elle pensa, moqueuse :

« Vraiment, ils ont déjà l’air tout à fait famille. Madame Asseline, l’heure de votre défaite approche, croyez-en mon expérience ! Ah ! vous n’étiez pas de force à lutter avec une femme aussi jolie, aussi résolue et volontaire que ma sœur Colette… »

Immobile, elle regardait le groupe s’éloigner, dominé par l’ombrelle rouge de Colette, qui semblait une large fleur dressée vers le ciel clair… Et alors, seulement, elle remarqua un autre promeneur qui marchait près d’Asseline, très grand, d’une sveltesse robuste, dont elle connaissait bien l’allure, maintenant, Claude Rozenne.

Et, de nouveau, le sourire de malice courut sur sa bouche. Elle savait très bien que si celui-là avait soupçonné quels yeux le regardaient, il aurait aussitôt cherché, et sûrement trouvé, un moyen d’aller rencontrer, par hasard, la petite personne à qui appartenaient les yeux dont le bleu de lapis le charmait…

Mais il n’en pouvait rien soupçonner. Nulle intuition ne l’avertissait ; il continuait à causer, sans doute, avec cette ironie subtile, joyeuse et nonchalante qui lui était familière… Et, peut-être, — sans vanité, même avec toute sorte de raisons, elle pouvait le penser, — il cherchait à apprendre quels étaient, pour ce jour-là, les projets de promenade de « l’insaisissable Mlle France », comme il la qualifiait avec un peu de dépit.

Cette idée traversa son cerveau de fillette, sceptique déjà sur la valeur des admirations masculines. Alors elle secoua sa jolie tête volontaire, pour en chasser les réflexions oiseuses, et reprit sa marche vers la paisible allée qu’elle aimait, véritable coulée de verdure qui s’arrêtait court sur l’horizon de la mer.

Sous le dôme léger des branches, la chaleur s’apaisait vraiment un peu. Joyeusement, France respira cette fraîcheur soudaine et s’arrêta encore pour contempler, sur la mousse, le jeu mouvant des ombres et des clartés ; et plus loin, le miroitement radieux des eaux, entrevu à travers la dentelle des herbes frêles qui hérissaient la falaise.

Puis, d’un geste vif, elle enleva son chapeau, écarta les cheveux fous dont le vent nimbait son front, et les mains croisées sur son buvard entr’ouvert, elle demeura immobile, assise dans l’herbe, les prunelles rêveuses, songeant à mille choses imprécises qui flottaient dans sa vivante pensée.

Mais la brise souleva soudain les pages du cahier fermé devant elle. Alors, elle baissa la tête vers les feuilles ainsi agitées et, au passage, ses yeux virent la date écrite la veille même sur ce cahier où elle aimait à causer avec elle-même, « 19 août ».

Le 19 août ! Déjà tant de jours, trois semaines qu’elle vivait sur cette plage souriante ; des jours qui tous, ou presque tous, avaient laissé leur empreinte légère, délicate ou profonde dans son cœur, dans sa pensée. Cette empreinte, elle n’avait qu’à feuilleter les pages griffonnées presque quotidiennement pour la retrouver… Tout à coup, une curiosité la prenait de retrouver toutes ces impressions, si multiples et si complexes qu’elle n’eût vraiment su dire de quelle trame lumineuse, sombre ou grise, elles étaient faites.

Son doigt distrait tournait les feuillets. Au passage, sur l’un d’eux, un nom l’arrêta, « Marguerite »… Elle lut, quelques lignes plus haut, « 6 août ! »… La date de l’arrivée de sa sœur. Qu’avait-elle écrit ce jour-là ? Quelles avaient donc été ses impressions de la première heure qu’elle ne se rappelait plus très nettes, maintenant que d’autres, nées du rapprochement de leurs deux vies, les effaçaient peu à peu ?…

« 6 août.

« Marguerite arrive !… Marguerite est arrivée !… Et en moi, c’est un chaos où se heurtent la joie, la surprise, l’anxiété, et aussi une tristesse que je voudrais tant qualifier d’absurde !…

« Est-ce Marguerite ou moi qui ai changé ? Non, je ne peux plus retrouver en elle la Marguerite d’autrefois, la Marguerite de ses fiançailles. Au fond de ses yeux, j’ai aperçu le je ne sais quoi qui imprégnait ses lettres de mélancolie. Il y a quelque chose de résigné, je dirais volontiers de désillusionné, dans leur expression de douceur pensive… Ah ! si je pouvais croire que son état présent de fatigue en est la cause !…

« Depuis ce matin, mon cœur avait des sursauts de joie, chaque fois que cette délicieuse pensée se précisait dans mon esprit, « c’est aujourd’hui, aujourd’hui ! que Marguerite arrive !… » O ma chère grande sœur, par personne ta présence n’a jamais pu être désirée davantage qu’elle l’a été ce matin par ta « petite enfant » d’autrefois !… J’en avais la fièvre !…

« Pour occuper mon impatience, je suis retournée encore dans la toute petite maison — si modeste, hélas ! — que je suis enfin arrivée à lui découvrir, presque dans la campagne, avec le bout de jardin, — plutôt de jardinet, — qu’elle souhaitait tant pour elle et surtout pour son petit Robert, dit Bob. Afin que ce minuscule logis lui paraisse plus hospitalier, j’y ai prodigué les fleurs, faisant de mon mieux pour rendre moins criante cette affreuse banalité des maisons de passage.

« Enfin l’heure, l’heure bienheureuse ! est venue, de partir pour la gare. Mais, tout à coup, à voir si proche, maintenant, la minute que j’avais tant désirée, il me prenait une peur folle de retrouver Marguerite autre, trop différente de la Marguerite qui a été la lumière, la joie, la passion aussi de ma jeunesse de petite fille. Deux ans que je ne l’avais vue, après la naissance de Bob !… Elle vivait dans son village des Alpes, au bout de la France, et le voyage était très cher pour aller la voir… Dans la famille Danestal, l’élément féminin ne se permet que les voyages… utiles !

« Maman et Colette, qui détestent la marche, sont parties pour la gare en voiture. Moi, je m’en suis allée toute seule, librement comme j’aime, mais avec le regret que le ciel se fût voilé, devenu d’un gris très doux, un peu mélancolique… Ce n’était pas le ciel de fête que j’avais rêvé… Dieu ! que de souvenirs de mon court passé me revenaient au cœur…

« Vraiment, ce que je possède de meilleur en moi, je le dois à Marguerite… Ah ! si, malgré les apparences, je ne suis pas tout à fait, du moins pas trop profondément, une jeune fille modern style, avec tout ce que l’expression peut enfermer de moins que flatteur dans les jugements maternels, — et masculins aussi, — c’est bien à elle que je le dois ! C’est elle qui m’a sauvée de… ce que j’aurais pu être… Aujourd’hui encore, comme au temps où j’étais fillette, je ne pourrais supporter, même à travers la distance, le blâme de ses yeux.

« En ce temps de ma toute jeunesse, ils étaient toujours un peu pensifs, ces chers yeux, — couleur des fleurs de lin, — sans doute, parce que ma grande sœur avait vu et compris trop de choses, rien qu’en regardant tout près, autour d’elle… Que de fois elle a apaisé des orages où semblait devoir périr notre pauvre foyer ouvert à tous les vents, et ainsi empêché peut-être entre père et maman une de ces séparations sur lesquelles on ne revient plus… Maman le sait bien tout ce qu’elle aussi doit à Marguerite… Seulement, mon Dieu ! son existence continue à être tellement occupée de soucis divers qu’elle n’a guère le loisir de songer à ces choses du passé…

« J’en avais, moi, la pensée toute remplie encore, quand, enfin ! le train est apparu, en retard à son ordinaire. Mon cœur battait stupidement… Les wagons se sont arrêtés. Les portières se sont ouvertes. Sans bouger, figée dans mon émotion, je crois, je cherchais des yeux Marguerite… C’est André que j’ai vu apparaître. Pas changé, lui, toujours joli homme, mince, blond, n’ayant rien perdu de son allure de clubman très chic, appartenant à une authentique noblesse, ruinée. Il a pris dans ses bras un beau petit garçonnet qu’il a mis sur la terre, d’où maman l’a enlevé incontinent. Puis il a tendu la main à Marguerite pour l’aider à descendre. Je me suis glissée dans le flot des voyageurs… Mon regard l’a enveloppée, et avec quelle tendresse… Ah ! c’était bien toujours son visage fin, mais effilé et pâli, ses yeux clairs, très doux, très aimants, — un peu graves, — son sourire charmant… Cependant comme j’ai eu, forte, l’impression de retrouver une Marguerite autre que celle dont la présence, jadis, était ma gaîté !

« Peut-être, après tout, l’ai-je trouvée différente, surtout parce que sa future maternité la déforme déjà un peu, rejetant vers un passé bien enfoui le souvenir de sa svelte silhouette de jeune fille.

« Nous nous sommes embrassées… Mal, devant tous ces étrangers. Pourtant, ces baisers-là, c’étaient nos deux cœurs qui les donnaient…

« André, très aimable, avec une courtoisie joyeuse, s’empressait autour de nous, et, évidemment ébloui par la beauté de Colette, l’aspergeait de compliments discrets et délicats, tant et si bien qu’il en oubliait tout à fait de s’occuper de ses bagages. Maman, cessant d’être en contemplation devant Bob, s’est tout à coup avisée que Marguerite était seule à chercher ses malles ; et alors, heureusement, elle a dit les mots qui me brûlaient les lèvres et que je n’osais articuler :

«  — André, aidez donc votre femme à rassembler vos bagages… Elle se fatigue à le faire. C’est très mauvais pour elle !

« Il y avait un peu d’impertinence dans la voix de maman. Mais André n’en a pas paru troublé du tout. Il s’est mis à rire gaîment et a répliqué :

«  — Ma mère, je suis tout à fait de votre avis… Mais détrompez-vous si vous croyez que Marguerite me céderait sa place en la circonstance !… J’imagine que je lui inspire à peu près autant de confiance que Bob lui-même… Marguerite, comme toutes les femmes, — excusez-moi, — ne trouve bien que ce qu’elle fait elle-même !

« Tout en parlant, par hasard, il avait tourné la tête de mon côté. Je ne sais ce qu’il pouvait y avoir au fond de mes yeux ; mais, nos regards s’étant croisés, l’expression de son visage a changé ; son front s’est rayé d’un pli… Et, aussitôt, il nous a quittées pour aller vers Marguerite qui, finissant de donner des ordres, se rapprochait de nous, un sourire sur sa pauvre figure amaigrie où paraissaient presque trop grands ses yeux que la fatigue cernait…

« Vraiment, je n’ai goûté le bonheur de la revoir que quand, enfin, elle a été dans sa toute petite maison, assise devant son minuscule jardin où, tout de même, il faisait très bon, très frais ; où flottait une exquise senteur de réséda et d’héliotrope.

« Maman, exultant d’avoir un beau petit-fils, avait emmené Bob pour que Marguerite pût se reposer un peu. Colette et André causaient, sans beaucoup s’occuper de la propriétaire qui prétendait accomplir tout de suite la formalité d’un rigoureux inventaire… Moi, sous prétexte d’aider Marguerite à déballer ses malles, j’étais restée près d’elle ; un désir fou me bouleversait le cœur de sentir, enfin ! toute vivante encore, notre immense tendresse de jadis.

« Je l’avais fait asseoir dans le fauteuil le moins inconfortable de la maison. Je lui ai glissé un tabouret sous les pieds. Elle m’a dit « merci ! » avec un sourire heureux et lassé ; et sa voix avait tellement l’accent inoublié que, comme un bébé, je me suis glissé à genoux contre elle, et les mains jointes sur son fauteuil, ma tête sur son épaule, j’ai murmuré :

«  — Oh ! Marguerite ! que c’est bon de te retrouver ma Marguerite d’autrefois !

« Ses doigts caressaient mes cheveux.

«  — Tu ne la retrouvais donc pas, ta Marguerite ? C’est vrai qu’elle a vieilli ; qu’elle n’est plus, oh ! plus du tout, une élégante Danestal, ni de visage, ni de taille, ni de toilette !… Mais je t’assure qu’elle aime comme autrefois sa petite fille France !

« Comme autrefois… Eh bien ! non, ce n’était plus, ce ne pouvait plus être comme autrefois, quand j’étais sa première tendresse. Maintenant, il y avait, avant moi, dans son cœur, Bob et son mari ! Moi seule de nous deux, je n’avais pas changé, et je l’aimais toujours de même !

« Dieu ! comme de cela j’ai eu le sentiment triste, oh ! triste ! une seconde, avec le regret passionné de ce qui avait été et ne pourrait plus être… Une seconde, seulement ! Je sentais tellement encore Marguerite prête à être pour moi l’amie par excellence, que l’impression douloureuse s’est enfuie, et, assise à ses pieds, je me suis mise à réveiller avec elle tous les souvenirs qui nous étaient précieux ; puis, nous avons effleuré le présent, avec des mots rapides qui se croisaient, des interrogations dont les réponses arrivaient pêle-mêle avec d’autres questions. Vraiment, cette petite chambre inconnue cessait de nous être étrangère par la grâce de ce passé que nous y ressuscitions et qui la peuplait d’images, de souvenirs, de visages familiers.

« Mais tout à coup André est entré et a demandé :

«  — Marguerite, êtes-vous un peu reposée ? Il vaudrait mieux que vous fissiez vous-même l’inventaire avec notre propriétaire qui prétend compter du linge… Et puis, je voudrais descendre avec Colette jusqu’à la plage et prendre les journaux du soir.

«  — Très bien, allez… En rentrant, vous voudrez bien demander à maman de me renvoyer Bob.

« Et ç’a été tout. A elle, il semblait tout naturel qu’il ne s’inquiétât pas de la fatigue qu’elle éprouverait à inventorier avec la propriétaire. Et lui, avec une simplicité parfaite, trouvait non moins naturel qu’il en fût ainsi. Joyeux autant qu’un écolier délivré de sa tâche, il se préparait à sortir. Il a gentiment embrassé Marguerite sur les cheveux, tandis qu’elle, refusant mes services, se mettait en devoir d’accomplir sa fastidieuse tâche dans toutes les pièces de la maison.

« Et il est parti pour se promener. De la fenêtre devant laquelle j’étais debout, j’ai entendu leurs voix très gaies, à Colette et à lui. Vraiment, ils étaient aussi élégants l’un que l’autre, dignes d’être frère et sœur ; arrêtés devant la petite grille, ils causaient ; puis André a ouvert la porte devant Colette et s’est effacé. De toute évidence, sa vanité masculine s’arrangeait fort bien d’escorter une aussi charmante personne.

« Et pendant que je les regardais s’éloigner, tels des êtres libres de tout souci ; que j’entendais l’accent lassé de Marguerite qui comptait des serviettes, des draps, des torchons, que sais-je encore ?… je me rappelai le temps des fiançailles de Marguerite… Alors André était, auprès d’elle, si attentif, qu’il faisait de moi une petite fille follement jalouse parce qu’il absorbait trop, qu’il voulait trop pour lui seul, ma grande sœur qui, jusqu’alors, avait été mon bien…

« Je retrouvais, toujours vivante dans l’intimité de mon souvenir, la vision de certains regards, de certaines attitudes, de mots ou de sourires d’André, dans lesquels il y avait tant d’amour pour Marguerite qu’alors, tout bas, j’avais compris que, pour être aimée ainsi, on acceptait joyeusement l’épreuve de l’avenir incertain, la séparation d’avec les êtres les plus chéris jusqu’alors. Il y a trois ans et demi de cela. Avec la naïveté de mes quinze ans, m’étais-je trompée ?… Ou bien ai-je tort de croire aujourd’hui que l’amour ne vit pas longtemps ?… oh ! non, pas longtemps ! J’en ai eu tant d’exemples déjà !

« Mais s’il ne nous est donné que pour nous être enlevé, et ce doit être la pire douleur, celle des élus à qui l’on ravirait leur ciel… alors, mon Dieu, si vous écoutez les prières des lâches petites créatures qui ont peur de souffrir, faites-moi la grâce de n’aimer jamais ! »

« 7 août.

« Ce matin, première rencontre solennelle avec la colonie Asseline.

« Accueil plutôt frais de Mme Asseline, gracieuse comme un hérisson, et plutôt chaleureux de M. Asseline, que la beauté de Colette paraît vivement impressionner.

« L’excellent Paul, doux et sans malice, immobilise sur elle des yeux admiratifs dont elle reçoit l’hommage avec une grâce parfaite, la même qu’elle apporte dans ses rapports avec la vieille dame revêche, qu’elle s’est juré de dompter. C’est un dressage qui lui fera honneur, car il n’est pas commode… Je n’oserais dire qu’il sera glorieux, étant donnés sa cause et son but.

« Maman, hélas ! s’est fait aussi, sans doute, un serment de conquête, car elle ne semble pas s’apercevoir de la maussaderie de Mme Asseline et cause, très aimable, très souriante, remplissant avec son habituelle aisance son rôle de femme d’un poète célèbre que, sûrement, ni Mme Asseline ni ses amis n’ont lu.

« Ah ! les belles-lettres ne doivent guère les passionner… Il suffit de les entendre causer un moment pour être édifié sur la qualité de leurs goûts et de leurs plaisirs, sur leur degré de culture artistique.

« Mais, en revanche, ce sont des gens riches, très riches, bourgeoisement riches, — à vous donner envie d’être pauvre ! — de grands marchands, des fabricants de toute sorte de produits qui leur rapportent évidemment beaucoup plus d’espèces sonnantes que les impeccables sonnets de papa.

« Aussi apprécient-ils leurs semblables en raison de la fortune dont ils les savent ou les croient possesseurs. Je les ai entendus ce matin et je suis éclairée. Ce qu’il est revenu de fois dans la conversation de ces femmes « pratiques », de ces grands industriels ou financiers, ces mêmes phrases : « Est-il très riche ?… A-t-elle une grosse dot ?… Le chiffre de cette maison est superbe, tant et tant, etc… » Ça ne se compte pas !

« Pendant les dix premières minutes, je me suis presque amusée à écouter, parce que je me trouvais dans un milieu qui m’était tout nouveau, et cela m’intéressait de chercher à démêler un peu la personnalité de toutes ces dames si bien habillées par des couturiers de choix, — et de prix ! — parce que j’étais curieuse d’entrevoir ce que peuvent bien être les goûts et idées de ces adorateurs du veau d’or.

« Mais, sans doute, j’ai l’esprit mal fait et capricieux… Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que je me sentais en train de m’acheminer vers un de ces ennuis terribles qui vous donnent envie de trépigner, de crier, comme un enfant mal élevé, pour échapper à la torpeur où vous jettent ceux qui vous entourent… J’ai pourtant trop souvent entendu la conversation des gens du monde pour être difficile sur la qualité de ce qu’il faut écouter.

« Mais là, vraiment, c’était autre chose encore !… Non plus de gentilles pauvretés, coquettement troussées, mais des platitudes vulgaires, des plaisanteries de commis voyageurs, des bavardages sans drôlerie, ni esprit, ni rien, rien qui leur prête une certaine saveur.

« Comment maman et Colette, accoutumées à une tout autre atmosphère, n’avaient-elles pas, ainsi que moi, le désir fou de s’enfuir ! Elles continuaient à se mettre en frais déplorables pour Mme Asseline qui s’amadouait un peu, — bien malgré elle ! — impressionnée favorablement sans doute par leur grand air de femmes du monde, par l’énumération discrète de quelques-unes de nos belles et innombrables relations, par le récit adroitement placé des ovations reçues en Allemagne par père ; et peut-être plus encore, par l’attention que maman et Colette accordaient à toutes ses paroles.

« Quant à M. Asseline père, il se complaisait, de ci de là, en calembours lourdement épicés, ponctués d’un gros rire de bonne humeur qui lui valait un regard courroucé de sa femme, troublée dans les oracles qu’elle rend sur toutes choses, — petites et grandes, — sur les salades, les ministres, les domestiques, les chevaux, les appartements, le clergé, etc. Tout y passe, jugé par des goûts d’épicière et l’autorité que lui donnent ses millions…

« Et voilà quelle belle-mère Colette veut se donner ! Voilà le monde où elle prétend entrer… Et où elle entrera !… Car ce qu’elle veut, elle le veut bien…

« Ce matin, pour fuir ces odieux papotages, j’ai, à tout hasard, murmuré que le soleil me gênait ; et, tout doucement, j’ai avancé mon pliant. Personne, d’ailleurs, n’a fait mine de vouloir retenir la sauvage petite personne qui se montrait silencieuse autant que l’excellent Paul, absorbé dans la béatitude de contempler Colette.

« Ah ! quelle jouissance ç’a été de me retrouver à peu près seule, d’entendre de presque loin l’écho de toutes ces voix bruyantes, de ces rires trop éclatants, de pouvoir oublier l’insipide bavardage dont j’étais saturée…

« Vraiment, le seul spectacle de la mer me paraissait un bain rafraîchissant. De petits reflets nacrés erraient sur l’eau couleur d’opale qui se retirait vers la pleine mer, avec des ondulations caressantes. Des éclairs de soleil flambaient dans les nappes transparentes laissées par la marée descendante. Et de cette eau si fraîche, du ciel bleu adorablement, de cette plage blonde dont l’or pâle luisait au soleil, montait une ardente symphonie, un chant d’été que tout moi écoutait et recueillait ravi.

« Je regardais deux petits qui jouaient sur le sable, et je pensais à notre Bob ; je regrettais de ne pas l’avoir près de moi, enfonçant ses jambes menues dans cette poussière chaude que ses pieds nus foulent avec délices, sur lequel roule, si volontiers, son joli corps de bébé !

« Une voix derrière moi a demandé :

«  — Est-il permis, mademoiselle, de troubler votre contemplation ?

« C’était Claude Rozenne. Parce que nous habitons le même hôtel, qu’il est lié avec Paul Asseline, un camarade de collège à lui, un semblant de relations s’est établi entre nous et lui.

« Maman le trouve « un garçon chic », Colette un homme très aimable, et le traite comme un ami du précieux Asseline ; moi, je bataille agréablement avec lui quand ses opinions, volontiers paradoxales, m’invitent à une contradiction moqueuse qu’il accepte, et à laquelle il riposte avec une bonne grâce spirituelle, très amusante.

« Ce matin, la joie d’être sortie du cercle Asseline me rendait à son égard d’une mansuétude incomparable… Aussi avons-nous causé comme de vieilles gens très raisonnables qui se savent dignes de juger, à huis clos, leurs semblables.

« Il m’a dit avec un geste à peine esquissé vers le groupe Asseline :

«  — Vous avez fui la terrible dame ?

«  — Oui, et son entourage aussi !

« L’aveu m’était échappé. J’ai trop tard mordu ma lèvre pour le retenir. Il me regardait avec malice. Je me suis mise à rire. Et nous avons repris notre causerie sans tête ni queue, entrecoupée de silences durant lesquels nous étions ressaisis par le songe intérieur…

« La mer s’éloignait de plus en plus. Elle semblait maintenant un gigantesque ruban de moire azurée qui barrait l’horizon et s’immobilisait sous le regard brûlant du soleil de midi. La plage se dépeuplait. Dans la colonie Asseline, des adieux s’échangeaient. Je ne bougeais pas, ni Rozenne. Mon nom, jeté tout à coup, m’a fait tourner la tête.

«  — France !

« Mon élégant beau-frère passait, rentrant déjeuner. Il souriait de son air satisfait de l’existence, habillé irréprochablement de laine blanche. Je lui ai demandé :

«  — Comment va Marguerite ?… Elle était sortie quand je suis allée chez elle ce matin.

«  — Marguerite ?… Mais elle est en excellente santé, toujours absorbée par ses travaux de ménagère ou ses soucis de mère de famille…

«  — C’est vrai, elle vit pour les autres, prenant la peine pour elle seule et leur laissant le plaisir…

« Il n’a rien répondu et s’est avancé à la rencontre de Colette qui venait me chercher.

« 8 août.

« Sans vanité aucune, pour constater tout simplement un petit fait, je reconnais ici que Claude Rozenne semble vraiment me faire l’honneur de me trouver à son gré pour animer sa villégiature. Si je voulais m’y prêter, il engagerait volontiers avec moi un flirt gentil et sans conséquence que nous n’aurions l’un et l’autre qu’à oublier, la saison finie, pour peu que nous jugions préférable une telle conclusion.

« Seulement, voilà, je ne m’y prête pas, étant tout à fait édifiée sur les charmes de cette sorte de distraction. Et je devine qu’en son for intérieur, il est un brin surpris de mon insensibilité devant une recherche aussi flatteuse que discrète, son amour-propre masculin étant habitué à de plus favorables traitements. J’ai, à tout instant, l’occasion de le constater ici même…

« Parce que c’est un jeune homme à marier, de haute allure, maman l’honore d’une estime particulière, et le lui témoigne volontiers. Colette s’applique à se faire de lui un allié pour la conquête qu’elle s’est juré de réussir. Il a d’ailleurs parfaitement pénétré, je suis sûre, le mobile de la diplomatique amabilité de ma jolie sœur ; car il m’a tout l’air d’être un connaisseur très perspicace des manœuvres féminines, qu’il observe avec un plaisir assaisonné d’ironie et de curiosité…

« Et c’est pourquoi il ne m’ennuie jamais ; pourquoi nous traitons de puissance à puissance ; pourquoi encore, l’estimant un adversaire de valeur, je le laisse discrètement rôder autour de mon humble personnalité dont les imprévus tiennent son attention en éveil et me donnent, sans doute, une certaine saveur qui lui paraît digne d’être dégustée par lui…

« Tout de même, il enrage un peu de voir inutiles tant de galantes intentions ; et cela m’amuse prodigieusement à certaines heures. En d’autres, il m’intéresse fort : c’est un garçon très intelligent, d’esprit remarquablement ouvert, vraiment artiste. Il crayonne avec un don naturel qui ferait de lui bien mieux qu’un amateur de talent, s’il daignait en avoir la volonté… Seulement, il ne daigne pas du tout !

« Pour son plus grand dommage, — c’est moi qui parle, — il est pourvu de rentes honnêtes dues à sa situation de fils unique d’une excellente dame veuve en province, qui n’a d’autre souci que de lui simplifier l’existence.

« Il trouve, naturellement, la chose charmante et se complaît dans cette existence capitonnée, se laissant vivre avec une insouciance joyeuse, une nonchalance délicate de dilettante, et le désir très avoué de goûter à toutes les friandises intellectuelles et autres que la vie, la vie parisienne en particulier, peut lui offrir. Il doit y goûter, d’ailleurs, spirituellement, avec une pensée très fine, une âme légère et changeante qui ressemble à un brillant miroir où, sans cesse, se reflètent toute sorte d’images, divertissantes pour sa curiosité…

« En toute sincérité, je reconnais qu’il n’aurait pas le flirt banal, mais agréable au contraire, d’autant qu’il apporte dans ses rapports avec les femmes une sorte de grâce respectueuse et caressante dont le charme peut être puissant…

« Mais moi, j’ai l’horreur et la terreur du flirt, à un point qu’il ne peut comprendre, lui qui ne sait quelle sceptique et clairvoyante personne le monde s’est chargé de faire de la dernière des « petites Danestal »…

« Oh ! oui, j’ai la terreur et le mépris de ce jeu coquet, parce que j’ai eu trop souvent l’occasion de voir, chez mes amies, ce qu’il en advient des flirts où elles se sont lancées joyeusement avec des curiosités, de la tendresse, des espérances plein le cœur et l’esprit… et d’où elles s’échappent presque toujours misérablement déçues, conscientes, trop tard ! d’avoir seulement servi à distraire une fantaisie masculine. Ah ! je le connais, l’égoïsme féroce et souriant des hommes. J’ai regardé, j’ai entendu, j’ai compris… et tant que je conserverai un atome de sage volonté, je ne flirterai pas. Non, non, oh ! non !…

« Aussi, en toute honnêteté, pour que Claude Rozenne ne dépense pas ses soins pour moi avec une inutile espérance, je lui ai, en toute franchise, fait ma profession de foi… Trois ou quatre petites phrases bien nettes, et la chose était servie. Sans doute, il ne s’attendait pas à pareille déclaration, car il m’a regardée une seconde, comme pour essayer de démêler si je plaisantais… Puis il s’est écrié avec sa gaîté drôle :

«  — Bonté du ciel, mais si vous ne flirtez pas dans le monde, qu’est-ce que vous pouvez bien y faire pour vous distraire ?

«  — J’y regarde flirter les autres.

«  — C’est beaucoup moins amusant…

«  — Croyez-vous ?… C’est amusant… autrement… voilà tout !… Et puis c’est très instructif, et je suis encore à l’âge où l’on doit s’instruire, vous savez…

«  — Je sais… je sais… Seulement, il me paraît que l’un des fruits les plus remarquables que vous devez à votre instruction mondaine, c’est, à l’égard des hommes, une sévérité de jugement que vous me permettrez de regretter…

«  — Pour moi ou pour les hommes, vos frères ?

«  — Si j’osais, je dirais… pour tous les deux… Mais je n’ose pas et je parle seulement pour ceux qui souhaitent vous conquérir…

« Conquérir !… Toujours ce mot qu’ils ont aux lèvres quand ils songent à nous, qui ne leur paraissons pas autre chose, mon Dieu ! qu’une proie à saisir…

« Une petite révolte avait fait bondir tous mes instincts de créature jalousement indépendante. Et j’ai répliqué vite :

«  — Ce serait un souhait bien inutile ! Je ne veux pas me laisser conquérir !

«  — Parce que ?…

«  — Parce que l’état de puissance conquise me paraît peu enviable.

«  — Quel que soit le conquérant ?

«  — Il y en a si peu qui soient dignes de leur conquête !

« Il lui est échappé une espèce d’exclamation impatiente ou dépitée.

«  — Encore ! Mais quels sujets d’observation avez-vous donc rencontrés pour avoir tant de scepticisme à votre âge ?

« Je n’ai pas répondu. J’aurais pu lui dire pourtant que j’ai grandi, vécu dans un foyer désemparé, sans union, ni dévouement, ni amour !… Qu’aujourd’hui encore je vois chez Marguerite, et avec quelle angoisse ! ce que peut faire même un homme qui n’est pas méchant, d’un fragile cœur de femme lui appartenant tout entier…

« Comme il me voyait silencieuse, il s’est tu aussi ; mais dans la nuit, — car c’était en marchant sur la digue que nous causions ainsi, après le dîner, — je devinais au fond de ses yeux cette attention que mes réflexions y amènent parfois.

« Sûrement, il avait très envie de savoir quelles idées enfermait ma cervelle féminine sur le sujet abordé. Toutefois, il n’aventurait aucune question, moitié par discrétion, moitié parce qu’il savait que si je n’en avais pas la fantaisie, je ne lui répondrais pas…

« Et nous avons avancé un moment, sans plus rien dire. La mer chantait sourdement sur le sable ; et au-dessus de nos têtes, il y avait un ruissellement d’étoiles, sur le velours sombre du ciel.

« Tout à coup, il me prenait cette soif de recueillement et de silence qui s’empare impérieusement de moi à certaines heures, de ces heures où je me sens capable d’écrire des choses qui me feront encore battre le cœur, quand je serai une vieille femme, parce que j’y verrai ressusciter l’âme même de ma jeunesse…

« Mais Rozenne ne pouvait pas savoir… Et soudain, avec tant de bonne grâce que je lui ai pardonné de me ramener à lui, il m’a demandé drôlement :

«  — Est-ce que, sans flirter, nous ne pourrions pas causer un peu… comme deux vieilles personnes très sages ?

« Et ainsi qu’il disait, comme « deux vieilles personnes très sages », nous nous sommes mis à parler musique et poésie…

« 9 août.

« Sous le ciel changeant, — lumineux ou gris, selon les caprices du vent, — continuent à se jouer, dans notre petit monde de Villers, toute sorte de menues comédies, éternellement les mêmes, d’ailleurs, et bien pareilles à celles qui se jouent tous les hivers à Paris.

« Colette, qui mériterait, comme l’héroïne du conte, d’être appelée l’adroite princesse, poursuit avec un art merveilleux qui m’humilie pour elle la rude conquête des millions de Mme Asseline. La vieille dame, très clairvoyante, les défend de son mieux, prodigue de paroles discrètement malveillantes ou grincheuses, exaspérée que Colette ne les paraisse pas entendre…

« C’est une exaspération que j’excuse. Elle sera vaincue et elle en a conscience… Le bon Paul n’a plus d’autre volonté que celle de la dame de ses pensées. Et M. Asseline père est presque aussi absolument subjugué, Colette l’ayant attaqué par son grand point vulnérable : à savoir, un goût effréné pour la pêche et la navigation.

« Or, ma brillante sœur, possédant un cœur insensible aux ondulations de la mer, a accepté des promenades dans le yacht Asseline, où sa farouche adversaire ne pouvait s’aventurer sans grand dommage. Elle s’est intéressée, avec une attention flatteuse, aux exploits, comme pêcheur, de ce richissime fabricant et, lui aussi, n’en voit plus que par la belle Colette Danestal.

« Maman, jugeant l’affaire en bonne voie, s’épanouit et oublie, un instant, combien est mauvais pour notre bourse étroite le séjour du premier hôtel de Villers. De plus, son petit-fils Bob lui tourne la tête et la comble de joie en lui faisant faire ses trente-six menues volontés.

« Moi, je vis délicieusement à ma fantaisie, je travaille à souhait, je vagabonde solitairement à pied ou à bicyclette dans de jolis chemins verts, ce qui m’attire la toute particulière réprobation de Mme Asseline. Colette s’en était agitée, craignant l’effet de cette réprobation pour ses ambitions matrimoniales. Mais, cette fois, je me suis regimbée et j’ai réclamé le droit d’agir à ma guise, comme le fait Colette elle-même, quitte à être considérée par la correcte mère du bon Paul comme un fâcheux petit produit d’une éducation parisienne. J’imagine qu’elle serait fort surprise si elle apprenait que je suis couramment traitée de « sauvage » par nos mondaines relations sur la côte, qui ne peuvent comprendre mon horreur des casinos, des parties de toute sorte organisées quotidiennement par des gens insatiables de distractions.

« Ni les uns ni les autres ne savent que ma vraie joie, c’est de demeurer auprès de Marguerite, ma pauvre chère Marguerite, trop souvent seule, que je voudrais si heureuse et qui, j’en suis certaine, ne l’est guère…, du moins, comme elle espérait l’être au temps de ses fiançailles.

« Et cela, je ne puis le pardonner à André, qui devrait être en adoration devant le trésor de femme qu’il possède.

« En adoration ? Ah ! Dieu, non, il ne l’est pas, il se laisse aimer. Il accepte avec une simplicité révoltante que, même dans l’état où elle est, en toute occasion, elle se dévoue à son agrément, à son bien-être, à sa parfaite tranquillité, elle se dérange, se fatigue pour lui. Et, à peine s’il l’en remercie, tant la chose lui paraît naturelle. Pourtant, il n’est ni méchant ni sot. Je crois que, surtout, il est d’une légèreté inouïe qui le rend parfois, sans qu’il en ait conscience, d’un égoïsme monstrueux.

« Un tout jeune garçon qui serait à l’aube de sa vie d’homme n’aurait pas plus d’ardeur pour jouir de toutes les distractions qui s’offrent à lui. Peut-être parce qu’il vient de passer trois années dans un pays perdu, il est atteint maintenant d’une sorte de fièvre de vie mondaine. Et comme il a des allures de gentilhomme, qu’il sait être fort séduisant, son succès est complet. Il est maintenant de toutes les parties, quand il ne file pas à Trouville où les petits chevaux l’attirent fort, hélas !

« Et pendant ce temps, Marguerite souffrante sort à peine de son jardinet, où elle surveille Bob, où elle travaille pour lui quand, malgré les prescriptions du médecin, elle ne s’épuise pas, à « faire le ménage », comme dit André dédaigneusement. Je bondis d’indignation quand il parle ainsi !… Car enfin, si elle s’astreint à cette insipide besogne, c’est pour lui, pour qu’il ne méprise pas tout à fait le modeste petit home dont l’humilité lui paraît mal supportable. Elle le sait bien, la pauvre chérie, qui fait des prodiges pour donner un semblant d’élégance à leur intérieur et qui passe tant de minutes énervantes à chercher les moyens d’équilibrer leur mince budget, toujours culbuté par son insouciance, à lui.

« L’autre matin, quand je suis arrivée, elle était si absorbée dans ses comptes, qu’elle ne m’a pas entendue entrer. Elle murmurait :

«  — Comment peut-il être si léger et jouer pareillement ! S’il continue, jamais nous n’arriverons à finir notre séjour sans dettes !

« Quelle anxiété il y avait dans son accent !… Cinq minutes plus tôt, je venais d’apercevoir André qui, toujours très chic, parcourait les journaux, installé sur la terrasse du Casino, ayant tout à fait un air de gentleman possesseur de rentes sérieuses.

« Cela, tandis que sa pauvre petite femme, habillée d’un méchant peignoir d’indienne, ne valant pas cinq francs ! s’énervait à compter, pour lui donner la possibilité de jouer quelques semaines un brillant personnage. Oh ! cet égoïsme masculin !… Jamais encore je n’en avais eu, peut-être, la conscience plus nette. Dans la famille d’Humières, c’est bien comme dans la famille Danestal ! Ce sont les femmes qui portent le poids si lourd des soucis d’argent que font naître les hommes !… Maman, elle, en gémit hautement. Marguerite, pas. Jamais elle ne se plaint, et dans nos causeries qui redeviennent bien intimes, grâce à Dieu ! jamais il ne lui échappe même un mot de blâme indirect pour son mari, ni une réflexion amère ou seulement désillusionnée, sur la solitude où il la laisse sans scrupule, parce qu’elle paraît trouver tout simple que lui jouisse de distractions dont elle est privée. Elle insiste même pour qu’il en profite si, par aventure, pour la forme, il s’avise de quelques cérémonies et lui offre de rester avec elle. Oh ! ces propositions faites avec le secret désir qu’elles soient repoussées !… Comme je comprends que Marguerite les accueille sans joie et ne les accepte pas !…

« Avec son joli sourire doux qui enferme tant de mélancolie, elle lui répond, indulgente, comme si elle parlait à Bob :

«  — Allez, André… Cela me fait plaisir que vous vous amusiez !

« Certes, voilà un plaisir qu’il est toujours prêt à lui offrir.

« Si je ne me souvenais qu’il a été, pour elle, tellement autre, je craindrais moins que, tout bas, elle ne souffre beaucoup d’avoir perdu des joies trop fragiles et sans prix…

« 10 août.

« Maman, docile aux injonctions de Colette, a demandé à Mme Asseline quand elle recevait, et cette désagréable personne, prise sans doute au dépourvu, a indiqué son jour de réception où fréquentent les « gros » propriétaires bourgeois de Villers et les baigneurs parisiens de ses amis.

« Il est évident que l’adversaire de Colette, douée d’une jolie dose de vanité, s’est avisée, nous voyant pourvues de brillantes relations sur toute la côte, à Trouville, à Houlgate, à Villers même ; s’est avisée que, même dénuées de millions, nous pouvions cependant n’être pas tout à fait à dédaigner, d’autant que nous portons un nom qu’on lui a dit être illustre.

« Vraiment, n’était son pressentiment qu’elle marche vers une catastrophe où elle perdra son cher Paul ; n’était la certitude si cruelle pour ses instincts autoritaires qu’elle sera vaincue par la souriante et ferme volonté de ma sœur, elle serait même très flattée de compter dans son cercle habituel l’épouse et la fille d’un homme célèbre.

« Je dis « la fille », car, en toute humilité, il me faut reconnaître que ma chétive personne continue à attirer toute la rigueur de ses jugements sur les jeunes filles modernes. O mes sœurs en indépendance, que nous sommes donc vertement traitées par cette horrible bourgeoise qui me tient, en particulier, pour une gamine mal élevée, pas du tout Sacré-Cœur, férue d’idées subversives et saugrenues sur la vie, les gens, les choses ; une petite fille romanesque, ne rêvant qu’artistes, poètes, romances à la lune… Cela dit sous forme de considérations générales dont l’intention est évidente, grâce aux regards qu’elle dirige avec soin de mon côté. Maman, absorbée par la seule idée de ne pas entraver la marche de Colette vers le succès, laisse passer philosophiquement ces boutades furibondes, sans paraître se douter qu’elles sont offertes à la dernière des « petites Danestal ». Il lui suffit de constater que, positivement, avec Colette, Mme Asseline est beaucoup moins « porc-épic ». Mon adroite sœur la dompte insensiblement. C’est un merveilleux et pitoyable dressage par la patience. Rien ne rebute Colette, ni paroles, ni allusions désagréables. Sans se troubler, toujours gracieuse, elle se tait ou répond, si maîtresse d’elle-même, qu’il faut la bien connaître comme moi pour soupçonner, au pli léger creusé une seconde entre ses sourcils, qu’elle ménage pour l’avenir à Mme Asseline de justes représailles.

« Je savais ma sœur très forte diplomate, mais à ce point !… oh ! non ! Elle eût été une remarquable ambassadrice. Avec quel art elle joue de la célébrité de père, dont elle s’enveloppe comme d’un joli rayonnement de gloire !… Tantôt, pendant l’odieuse visite chez les Asseline, elle m’a remplie d’admiration par le tact avec lequel, sans paraître y prendre garde, elle a placé le récit des ovations faites au poète Robert Danestal par un cercle de lettrés de Munich, juste après avoir mentionné incidemment notre rencontre, ce matin, avec la princesse Blancovana.

« Dans ce salon ultra-cossu, bourgeois à faire hurler d’horreur un artiste ; auprès de cette femme aux allures de mercière enrichie, elle avait l’air d’une duchesse fourvoyée chez de petites gens parvenus ; et elle était si jolie, habillée d’un bleu délicat, que je ne m’étonnais pas que le gros Asseline père s’appliquât de toutes ses forces — elles sont considérables — à diriger un peu vers lui l’attention de cette princesse des contes de fées.

« Vraiment, comment, douée si bien pour la conquête, ne place-t-elle pas ses ambitions plus haut que Paul Asseline !… Il est riche… considérablement ! Il est doux, généreux, docile, très bien habillé, et si peu transcendant !… Et elle est bien trop intelligente pour ne pas savoir à quoi s’en tenir là-dessus. Elle ne l’aime pas. Tout juste, à ses yeux, il est un bon garçon dont elle fera tout ce qui lui plaira, qui l’adorera et l’admirera comme une idole précieuse, qui la comblera de cadeaux rares et réalisera tous ses caprices. Ses belles épaules se trouveront déchargées à jamais du faix des embarras d’argent. Elle sera très élégante, très enviée et très satisfaite, son idéal rempli. Heureuse Colette ! Il y a des minutes — pas nombreuses — où je l’envie de n’être pas, comme moi, une misérable petite chose toujours vibrante, désirant, rêvant des bonheurs si hauts que, bien sûr, la vie ne les lui accordera pas, si elle ne veut plus se contenter de ceux que lui donnent divinement la poésie et la musique.

« La « petite chose » en question s’est, en son for intérieur, très mal comportée pendant la visite qui lui était imposée. Elle trépignait, en son cœur, d’impatience devant les déclarations omnipotentes de Mme Asseline, et résistait à peine à la tentation, combien violente ! de dire justement les choses qui exaspéreraient cette pontifiante créature. Je vois d’ici la mine de père quand il sera introduit dans un pareil milieu, quand il lui faudra subir, par exemple, les conversations de M. Asseline père, dont j’ai joui, à moi toute seule, tantôt, tandis qu’il nous faisait visiter son parc ; résolument, Paul avait accaparé sa bien-aimée, et dans le salon, maman restait la proie de Mme Asseline…

« Ce parc est beau comme un Éden, beau à faire pardonner à la villa d’être une somptueuse bâtisse où un architecte inqualifiable a pris soin de réunir à peu près tous les styles. Les jardiniers de Mme Asseline, eux, sont de véritables artistes en leur empire. Ils ont créé des massifs qui sont un enchantement pour les yeux et dessiné des allées qui ont des lointains de songe, sous une voûte d’ombre transparente, pailletée d’éclairs de soleil ; des pelouses d’herbe veloutée, distillant une fraîcheur d’eau limpide !… Oh ! l’admirable parc où, dans l’air chaud, errait la petite âme odorante des fleurs…

« Au sortir du salon trop riche de Mme Asseline, il était tellement exquis à contempler, qu’il m’a soudain donné des trésors d’indulgence pour accepter la société de son prosaïque propriétaire, ravi de mes admirations. Tandis que Colette avançait devant moi, escortée de son chevalier ; que nous allions ainsi en procession, ou en noce, dans les allées embaumantes où c’eût été une douceur divine de marcher seule, avec du rêve plein le cœur et, aux lèvres, le murmure de vers aimés, il m’entretenait, et avec quelle abondance ! des plaisirs de la navigation et de la pêche, pour lesquelles il manifeste une passion excessive. Où donc ce marchand de toile d’emballage a-t-il pris un pareil amour des choses de la mer ?…

« Je le lui pardonne, parce qu’au demeurant s’il possède la distinction d’un épicier, c’est un fort brave homme, très intelligent en sa sphère, et qui aurait la richesse supportable s’il consentait à ne pas juger de si haut les gens qui ne sont pas, comme lui, de grands manieurs d’argent. Ceux-là seuls existent à ses yeux. Les autres, il les englobe dans un mépris de potentat, égal au dédain que papa éprouve, lui, pour les hommes d’affaires, égal à celui dont Mme Asseline accable les jeunes personnes sans dot.

« Ce soir, comme maman discourait sur les potinages racontés par Mme Asseline, j’ai murmuré à Colette :

«  — Cela t’amuse, des visites comme celle de tantôt ?

« Elle m’a répliqué avec une résolution froide qui nous a jetées très loin l’une de l’autre :

«  — En ce moment, je ne fais rien pour m’amuser !… Cela viendra plus tard !

« Je n’ai rien répondu, et pour oublier, je m’en suis allée batailler sur la terrasse avec Rozenne, en regardant la lune, qui était une admirable faucille d’argent…

« Parce que Claude Rozenne n’est pas un brin ambitieux, j’ai été pour lui pleine de grâce au cours de nos escarmouches habituelles, et il en a paru si aise que j’ai cru devoir honnêtement lui exposer, à l’aide de considérations philosophiques, le pourquoi de mon humeur conciliante.