V
TOUS LES TURKEYS
Quand Bonard rentra à la maison, il raconta à sa femme ce qui s'était passé entre lui et Frédéric. Mme Bonard pleura, tout en trouvant que son mari avait eu raison.
Pendant deux ou trois jours, tout le monde fut triste et silencieux à la ferme; petit à petit les Bonard oublièrent les torts graves de leur fils. Frédéric oublia la punition qu'il avait subie, et Julien oublia la conduite de Frédéric à son égard.
Tout marchait donc régulièrement dans la maison Bonard.
Quand M. Georgey fut revenu chez lui, il changea de vêtements, et alla dans le petit café tenu par le père d'Alcide.
M. GEORGEY.—Mossieu Bourel, jé venais vous dire, votre jeune gentleman Alcide était une malhonnête.
BOUREL.—Alcide! Pas possible, Monsieur Georgey. C'est un garçon de confiance.
M. GEORGEY.—Jé disais, moi, c'était une garçon voleur; il m'avait volé l'argent du turkey; j'avais tiré, et mis dans les mains à lui, houite francs. Et quoi j'avais? rien du tout. Le turkey avait couru, que jé né pouvais pas lé rattraper; et houite francs Alcide avait remportés dans son poche. Et moi étais pas content; et moi disais à vous, Alcide était une malhonnête.»
«Alcide, viens donc t'expliquer avec M. Georgey; il n'est pas content de toi.»
Alcide entra et dit d'un air hypocrite:
«Je suis bien fâché, Monsieur Georgey, de vous avoir mécontenté; tout ça, c'est la faute de Julien.
M. GEORGEY, vivement.—Comment tu disais? Juliène était une good fellow. Lui relevait moi dans lé boue noire et mal parfioumée. Et lé turkey c'était pas lui. M. Bonarde m'a dit c'était pas lui. C'était pas croyable comme tu étais une malhonnête pour les turkeys.
ALCIDE.—Monsieur, je vous assure que M. Bonard s'est trompé; il croit Julien qui est un menteur; moi, Monsieur, je vous aime bien, et je ferai tout ce que vous voudrez pour vous contenter et vous bien servir.
M. GEORGEY.—Moi voir cette chose tardivement, moi demander à Madme Bonarde.
ALCIDE.—Mme Bonard ne dira pas vrai à Monsieur, parce qu'elle ne m'aime pas et qu'elle ne croit que Julien.
M. GEORGEY.—Madme Bonarde était bien aimable; elle disait toujours le vrai. Good bye, Mossieu Bourel; good bye, Alcide. Prends attention! Jé n'aimais pas quand on trompait moi.»
M. Georgey sortit et rentra chez lui; il appela sa servante.
«Caroline, jé voulais dîner très vite; lé midi il était passé.»
Cinq minutes après, Caroline apportait le dîner de M. Georgey.
CAROLINE.—Monsieur devait acheter un dindon, et Monsieur ne m'a rien rapporté.
M. GEORGEY.—C'étaient tous ces garçons qui faisaient des malentendements. Moi plus comprendre les raisonnements. J'avais donné houite francs pour une grosse, belle animal, et moi j'avais rien du tout. Pas de turkey dans lé cuisine, moins houite francs dans mon poche. Moi demander à Madme Bonarde. C'était une aimable dame, Madme Bonarde. Et moi demander toutes les choses à Madme Bonarde.»
Après avoir dîné, M. Georgey se mit à copier les papiers que lui avait repassés Mme Bonard; ils étaient d'une couleur qui sentait trop le bain qu'ils avaient pris.
Tout en écrivant, il songeait à son turkey et aux moyens de le ravoir. Tout à coup une idée lumineuse éclaircit sa physionomie.
«Caroline, s'écria-t-il. Caroline, vous venir vite; je voulais parler à vous.» Caroline accourut.
CAROLINE.—Qu'est-ce qu'il y a? Monsieur se trouve incommodé?
M. GEORGEY.—Oui, my dear; beaucoup fort incommodé par mon turkey. Vous allez tout de souite, très vitement, chez Madme Bonarde; vous demander à Madme Bonarde ma grosse turkey, et vous apporter le turkey strangled.
CAROLINE.—Qu'est-ce que c'est strangled?
M. GEORGEY.—Vous pas savoir quoi strangled? Vous, serrez lé gorge du turkey; lui être morte et pas courir, pas sauver chez Madme Bonarde.
CAROLINE.—Ah! Monsieur veut dire étranglé?
M. GEORGEY.—Yes, yes, my dear, stranglé. Moi croyais fallait dire strangled; c'était stranglé. C'était la même chose. Allez vitement.»
Caroline partit en riant. Elle avait à peine fait dix pas qu'elle s'entendit encore appeler par la fenêtre.
M. GEORGEY.—Caroline, my dear, vous acheter tous les turkeys de Madme Bonard, et tous les semaines vous prendre deux turkeys, et moi manger deux turkeys.
CAROLINE.—Combien faut-il les payer, Monsieur?
M. GEORGEY.—Vous payer quoi demandait Madme Bonard, et vous faire mes salutations. Allez, my dear, vous courir vitement.»
La tête de M. Georgey disparut; la fenêtre se referma. Caroline marcha vite d'abord; quand elle fut hors de vue, elle prit son pas accoutumé.
«Quand je perdrais quelques minutes, se dit-elle, les tarké, comme il les appelle, n'auront pas disparu. Mais, avec lui, c'est toujours vite, vite. Il n'a pas de patience. C'est un brave homme tout de même, et les Bourel le savent bien. Ils l'attrapent joliment. C'est le garçon surtout que je n'aime pas. Il trompe ce pauvre M. Georgey que c'est une pitié. Je finirai bien par le démasquer tout de même. Tiens! le voilà tout juste; il sort du café Margot. Où prend-il tout l'argent qu'il dépense? Ce n'est toujours pas le père qui lui en donne; car il est joliment serré. Tiens! voilà le petit Bonard qui le rencontre... Ils entrent dans le bois, qu'est-ce qu'ils ont à comploter ensemble? Ça me fait l'effet d'une paire de filous.»
Tout en observant et en réfléchissant, Caroline était arrivée chez les Bonard; elle ne trouva que la femme et lui fit de suite la commission de M. Georgey.
MADAME BONARD, riant.—Ah! c'est M. Georgey qu'il s'appelle; mes dindes lui ont donné dans l'oeil, à ce qu'il parait. Il est un peu drôle, tout de même.
CAROLINE.—Lui vendez-vous vos dindes? il les veut toutes.
MADAME BONARD.—Toutes à la fois? Que va-t-il faire de ces quarante-six bêtes qu'il faut nourrir et mener dans les champs?
CAROLINE.—Non, non, il en veut deux par semaines; mais il les retient toutes. Combien les vendez-vous?
MADAME BONARD.—Je les vends quatre francs; mais s'il faut les lui garder trois ou quatre mois encore, ce n'est pas possible; les bêtes me coûteraient cher à nourrir; de plus, elles dépériraient et ne vaudraient plus rien.
CAROLINE.—Il m'a pourtant bien recommandé de les acheter toutes.
MADAME BONARD.—Ecoutez; pour l'obliger, je veux bien lui en garder une douzaine, mais je vendrai le reste à la foire du mois prochain. Pas possible autrement; elles sont toutes à point pour être mangées.
CAROLINE.—Va-t-il être contrarié! Il tient à vos dindes que c'en est risible; les deux dernières que je lui ai servies, je croyais le voir étouffer, tant il en a mangé. Jamais il n'en avait eu de si tendres, de si blanches, de si excellentes, disait-il entre chaque bouchée.
MADAME BONARD.—Est-ce qu'il vit seul? Que fait-il dans notre pays?
CAROLINE.—Il vit tout seul. Il n'a que moi pour le servir. Il est venu, paraît-il, pour construire et mettre en train une usine pour un ami, le baron de Gerfeuil, qui n'y entend rien et qui l'a fait venir d'Angleterre. Et il doit avoir beaucoup d'argent, car il en dépense joliment. Il travaille toujours; il ne voit personne que les ouvriers et un interprète qui transmet ses ordres. C'est qu'on ne le comprendrait pas sans cela.
MADAME BONARD.—Il a un drôle de jargon. Et comment est-il? Est-il bonhomme? Il me fait l'effet d'être colère.
CAROLINE.—Il est vif et bizarre; mais c'est un brave homme. Je commence à m'y attacher, et ça me taquine de le voir attrapé comme il l'est sans cesse par ces Bourel père et fils. Alcide surtout le plume à faire frémir; c'est un mauvais garnement que ce garçon; vous feriez bien de ne pas laisser votre Frédéric se rencontrer avec lui.
MADAME BONARD.—Oh! Frédéric ne le voit plus: Bonard le lui a bien défendu.
CAROLINE.—Mais je viens de les voir entrer ensemble dans le bois, près de chez nous.
MADAME BONARD, effrayée.—Encore! Oh! mon Dieu! si Bonard le savait! Il le lui a tant défendu.
CAROLINE.—Et il a bien fait, car une société comme ça, voyez-vous, Madame Bonard, il y a de quoi perdre un jeune homme.
MADAME BONARD.—Je le sais, ma bonne Mademoiselle Caroline, je ne le sais que trop, et je parlerai ferme à Frédéric, je vous en réponds. Mais, pour Dieu! n'en dites rien à Bonard; il le rouerait de coups.
CAROLINE.—Je ne dirai rien. Madame Bonard; mais... je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que le père connaisse les allures de son fils. Ne vaut-il pas mieux que le garçon soit battu maintenant que de devenir un filou, un gueux plus tard?
MADAME BONARD.—J'y penserai, j'y réfléchirai, ma bonne Caroline, je vous le promets. Mais gardez-moi le secret, je vous en supplie.
CAROLINE.—Je veux bien, moi; au fait, ça ne me regarde pas, c'est votre affaire. Au revoir, Madame Bonard: donnez-moi une de vos dindes, que je l'emporte; si je revenais les mains vides, mon maître serait capable de tomber malade.
MADAME BONARD.—Mais je ne les ai pas, elles sont aux champs.
CAROLINE.—Il faut que nous y allions; je ne veux pas rentrer sans la dinde.
MADAME BONARD.—Ecoutez; allez le long du bois, tournez dans le champ à gauche, vous trouverez Julien avec les dindes, et vous ferez votre choix. Vous connaissez Julien, je pense?
CAROLINE.—Ma foi, non; il n'y a pas longtemps que je suis dans le pays, je n'y donnais pas beaucoup de monde.
MADAME BONARD.—Vous le reconnaîtrez tout de même, puisqu'il n'y a que lui qui garde mes dindes dans le champ. Le long du bois, puis à gauche.
CAROLINE.—C'est entendu; et je payerai Julien?
MADAME BONARD.—Comme vous voudrez; nous nous arrangerons.»
Caroline partit; elle prit le chemin que lui avait indiqué Mme Bonard, et trouva Julien avec son troupeau.
VI
LES PIECES D'OR DE M. GEORGEY
A mesure que Caroline approchait, Julien la regardait et s'inquiétait; craignant quelque nouvelle aventure, il fit avancer ses dindons à grands pas. Mais Caroline marchait plus vite que les dindons; elle ne tarda pas à le rejoindre. Elle examina attentivement les bêtes pour avoir la plus belle.
L'inquiétude de Julien augmenta; il ne quittait pas des yeux Caroline, et fit siffler sa baguette pour lui faire voir qu'il était prêt à défendre à main armée le troupeau dont il avait la garde.
Caroline n'y fit pas attention; elle ne se doutait pas de la méfiance dont elle était l'objet.
Mais quand Julien la vit se baisser pour saisir la dinde qu'elle avait choisie, il lui appliqua un coup de sa baguette sur les mains et s'avança sur elle d'un air menaçant. Caroline poussa un cri.
JULIEN.—Ne touchez pas à mes dindes, ou je vous cingle les doigts d'importance.
CAROLINE.—Que tu es bête! Tu m'as engourdi les doigts, tant tu as tapé fort. On ne plaisante pas comme ça, Julien.
JULIEN.—Je ne veux pas que vous touchiez à mes bêtes; allez-vous-en.
CAROLINE.—Mais puisque j'en ai acheté une à Mme Bonard! C'est elle qui m'a envoyé ici pour la choisir.
JULIEN.—Ta! ta! ta! je connais cela. Je ne m'y fie plus. On m'en a déjà volé deux; je ne me laisserai pas voler une troisième fois.
CAROLINE.—Tu es plus sot que tes dindes, mon garçon. J'ai fait le prix avec Mme Bonard; voici quatre francs pour payer ta dinde, est-ce voler, cela?
JULIEN.—Je n'en sais rien, mais vous n'y toucherez pas que Mme Bonard ne m'en ait donné l'ordre. Est-ce que je sais qui vous êtes et si vous dites vrai?
CAROLINE.—Puisque je t'appelle par ton nom, c'est que quelqu'un me l'a dit; et ce quelqu'un, c'est Mme Bonard. Voyons, laisse-moi faire, et voici les quatre francs.
JULIEN.—Je ne vous laisserai pas faire, et je ne veux pas de vos quatre francs. Vous faites comme Alcide, qui m'offrait aussi quatre francs pour avoir un dindon qu'il revendait huit francs à son Anglais.
CAROLINE.—Quel Anglais? M. Georgey? c'est mon maître.
JULIEN.—Tant pis pour vous; votre maître emploie des fripons comme Alcide à son service; je me moque bien de votre Anglais; je ne connais que Mme Bonard, et je donne rien que par son ordre.
CAROLINE.—Tu n'es guère poli, Julien; je vais aller me plaindre à Mme Bonard.
JULIEN.—Allez où vous voulez et laissez-nous tranquilles, moi et mes quarante-six bêtes.
CAROLINE.—Quarante-six bêtes et toi, cela en fait bien quarante-sept; et la plus grosse n'est pas la moins bête.
JULIEN.—Tout ça m'est égal. Allez vous plaindre si cela vous fait plaisir: dites-moi toutes les injures qui vous passeront par la tête, offrez-moi tout l'argent que vous avez, rien n'y fera: vous ne toucherez pas à mes dindes.
CAROLINE.—Petit entêté, va! Tu me fais perdre mon temps à courir. Si je voulais, j'en prendrais bien une malgré toi.
JULIEN.—Essayez donc, et vous verrez.»
Et Julien se campa résolument entre Caroline et son troupeau, les poings fermés prêts à agir, et les pieds en bonne position pour l'attaque ou la défense.
Caroline leva les épaules et s'en alla du côté de la ferme.
«Elle n'est pas méchante tout de même, pensa Julien: c'est égal, je ne la connais pas, je dois prendre les intérêts de mes maîtres, et t'ai bien fait en somme.»
Caroline revint à ta ferme et conta à Mme Bonard ce qui s'était passé. Mme Bonard rit de bon coeur.
«C'est un brave petit garçon, dit-elle: il a eu peur qu'il ne lui arrivât une aventure comme avec Alcide, et il a bien fait.
CAROLINE.—Grand merci! Vous trouvez bien fait de m'avoir cinglé les doigts à m'en laisser la marque, de me...
MADAME BONARD.—Ecoutez donc, c'est ma faute; j'aurais dû vous accompagner et lui expliquer moi-même notre marché. Venez, venez, Caroline, je vais vous faire donner votre dinde.»
Elles retournèrent au champ, et, à leur grande surprise, elles virent près de Julien M. Georgey riant et se tenant les côtes.
Quand elles approchèrent, il redoubla ses éclats de rire et ne put articuler une parole.
MADAME BONARD.—Qu'y a-t-il, mon Julien? Pourquoi M. Georgey est-il avec toi? Pourquoi rit-il si fort?
JULIEN.—Il paraît qu'il était ici tout près, caché dans un buisson, pendant que je défendais mes dindes contre cette dame qui voulait m'en prendre une. Dès qu'elle a été partie, il a sauté hors de son buisson, il est arrivé à moi en courant; il a voulu me saisir les mains, je me suis défendu avec ma baguette, je l'ai cinglé de mon mieux. Au lieu de se fâcher, il s'est mis à rire; plus je cinglais, plus il riait et le voilà qui rit encore à s'étouffer. Tenez, voyez, le voilà qui se roule... Je vais me sauver avec mes dindes;... le voilà qui se calme; il ne disait qu'un seul mot, toujours le même: tarké, tarké!»
Les rires de l'Anglais reprirent de plus belle.
MADAME BONARD.—N'aie pas peur, mon Julien, reste là; ce M. Georgey veut une bête de ton troupeau, qu'il appelle tarké. Et voici sa servante, Mlle Caroline, qui venait en acheter une; c'est moi qui te l'envoyais.
JULIEN, troublé.—Je ne savais pas, maîtresse. Je vous fais bien mes excuses, ainsi qu'à Mlle Caroline. Je craignais, ne la connaissant pas, qu'elle ne me volât une de vos dindes, comme l'avait fait Alcide.»
L'Anglais, voyant l'air confus de Julien, crut que Mme Bonard le grondait. Son rire cessa à l'instant; il se releva et dit:
«Vous, Madme Bonarde, pas gronder Juliène: Juliène il était une honnête pétite, une excellente pétite; il avait battu mon Caroline beaucoup fort; il avait poussé le money de Caroline; il avait voulu boxer Caroline; il avait battu moi. C'était très bien, parfaitement excellent. J'aimais beaucoup fort Juliène; jé voulais lé prendre avec les turkeys; Madme Bonarde, jé voulais emporter Juliène avec les turkeys. Il était un honnête garçone; j'aimais les honnêtes garçones. Good fellow, you, little dear, ajouta M. Georgey en passant la main sur la tête de Julien. Oh oui! good fellow, toi venir avec les turkeys chez moi, dans mes services? Oh yes! Disait vitement yes, pétite Juliène.
MADAME BONARD.—Mais, Monsieur, je ne veux pas du tout laisser venir Julien chez vous. Je veux le garder.
M. GEORGEY.—Oh! Madme Bonarde! Vous si aimable! Vous si excellent! J'aimais tant un honnête garçone!
MADAME BONARD.—Et moi aussi, Monsieur, j'aime les honnêtes garçons, et c'est pourquoi j'aime Julien et je le garde.
M. GEORGEY.—Ecoute, pétite Juliène, si toi venais chez moi, je donner beaucoup à toi. Tenez, pétite, voilà.»
M. Georgey tira sa bourse de sa poche.
M. GEORGEY.—Tu voyais! Il était pleine d'argent jaune. Moi té donner cinq jaunets. C'était bien beaucoup; c'était une grosse argent.»
Et il les mit de force dans la main de Julien. Mme Bonard poussa un cri; Julien lui dit:
«Qu'avez-vous, maîtresse? De quoi avez-vous peur?
MADAME BONARD, tristement.—Tu vas me quitter, mon Julien! Moi-même, je dois te conseiller de suivre un maître si généreux!
M. GEORGEY.—Bravo! Madame Bonarde, c'était beaucoup fort bien! Viens, pétite Juliène, moi riche, moi te donner toujours les jaunets.
JULIEN.—Merci bien, Monsieur, merci, je suis très reconnaissant. Voici vos belles pièces, Monsieur, je n'en ai pas besoin: je reste chez M. et Mme Bonard; j'y suis très heureux et je les aime.»
Julien tendit les cinq pièces de vingt francs à M. Georgey, qui ouvrit la bouche et les yeux, et qui resta immobile.
MADAME BONARD.—Julien, mon garçon, que fais-tu? tu refuses une fortune, un avenir!
M. GEORGEY.—Juliène, tu perdais lé sentiment, my dear. Pour quelle chose tu aimais tant master et Mme Bonarde?
JULIEN.—Parce qu'ils m'ont recueilli quand j'étais orphelin, Monsieur; parce qu'ils ont été très bons pour moi depuis plus d'un an, et que je suis reconnaissant de leur bonté. Ne dites pas, ma chère maîtresse, que je refuse le bonheur, la fortune. Mon bonheur est de vous témoigner ma reconnaissance, de vous servir de mon mieux, de vivre près de vous toujours.
—Cher enfant! s'écria Mme Bonard, je te remercie et je t'aime, ce que tu fais est beau, très beau.»
Mme Bonard embrassa Julien, qui pleura de joie et d'émotion; Caroline se mit aussi à embrasser Julien; l'Anglais sanglota et se jeta au cou de Julien en criant:
«Beautiful! Beautiful! Pétite Juliène, il était une grande homme!»
Et, lui prenant la main, il la serra et la secoua à lui démancher l'épaule. Julien lui coula dans la main ses pièces d'or, l'Anglais voulut en vain le forcer à les accepter. Julien s'enfuit et retourna à son troupeau, qui s'était éparpillé dans le champ pendant cette longue scène. Il courait de tous côtés pour les rassembler; Caroline et Mme Bonard coururent aussi pour lui venir en aide: l'Anglais se mit de la partie et parvint à saisir deux des plus belles dindes; il les examina, les trouva grosses et grasses, leur serra le cou et les étouffa.
M. GEORGEY.—Caroline. Caroline, j'avais les turkeys; j'avais strangled deux grosses: ils étaient lourdes terriblement.»
Les dindes étaient réunies: Caroline accourut près de son maître et regarda celles qu'il tenait.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, elles sont mortes; vous les avez étranglées?
M. GEORGEY, souriant.—Yes, my dear; jé voulais manger des turkeys, toujours des turkeys.
CAROLINE.—Mais. Monsieur, vous en avez pour huit jours.
M. GEORGEY.—No, no, my dear, une turkey tous les jours... Taisez-vous, my dear. J'avais dit jé voulais, et quand j'avais dit jé voulais, c'était jé voulais. Demaine vous dites à Master Bonarde, à Madame Bonarde, à pétite Juliène, jé voulais ils dînaient tous chez moi, dans mon petite maison. Allez, my dear, allez tout de suite, vitement. Jé payais les turkeys démain.»
M. Georgey s'en alla sans tourner la tête; Caroline ramassa les deux dindes et alla faire part à Mme Bonard et à Julien de l'invitation de M. Georgey. Mme Bonard remercia et accepta pour les trois invités; ils se séparèrent en riant.
Pendant ce temps, Frédéric était venu rejoindre Alcide dans le bois.
«Eh bien, pauvre ami, es-tu bien remis de la rossée que t'a donnée ton père?
FRÉDÉRIC.—Oui, et je viens te dire que je ne peux plus te voir en cachette, mon père me surveille de trop près.
ALCIDE.—Bah! avec de l'habileté on peut facilement tromper les parents.
FRÉDÉRIC.—Mais, vois-tu, Alcide, je ne suis pas tranquille; j'ai toujours peur qu'il ne me surprenne. J'aime mieux me priver de te voir et obéir à mon père.
ALCIDE.—Voilà qui est lâche, par exemple! Moi qui te croyais un si bon ami, qui faisais ton éloge à tous nos camarades, tu me plantes là comme un nigaud que tu es. Quel mal faisons-nous en causant? Quel droit ont tes parents de t'empêcher de te distraire un instant, après t'avoir fait travailler toute la journée comme un esclave? Ne peux-tu pas voir tes amis sans être battu? Faut-il que tu ne voies jamais que tes parents et ce petit hypocrite de Julien qui cherche à se faire valoir?
FRÉDÉRIC.—Julien est bon garçon, je t'assure. Il m'aime.
ALCIDE.—Tu crois cela, toi? Si tu savais tout ce qu'il dit et comme il se vante de prendre ta place! Crois-moi, on te fait la vie trop dure. Voici la foire qui approche; je parie qu'ils ne te donneront pas un sou, et il te faut de l'argent pour t'amuser. Il faut que nous en fassions, et nous en aurons. Veux-tu m'aider?
FRÉDÉRIC, hésitant.—Je veux bien, si tu ne me fais faire rien de mal.
ALCIDE.—Sois tranquille. Mais séparons-nous, de peur qu'on ne te voie; je t'expliquerai ça dimanche quand nous nous reverrons ici.»
Et les deux amis se quittèrent.
Quand Bonard rentra du labour avec Frédéric qui était venu le rejoindre, et qu'il ne laissait plus seul à la maison que pour le travail nécessaire, Mme Bonard leur raconta les aventures de l'après-midi. Bonard rit beaucoup; il fut touché du désintéressement et du dévouement de Julien.
«Merci, mon garçon, dit-il; je n'oublierai pas cette preuve d'amitié que tu nous as donnée. Merci.»
Frédéric avait écouté en silence. Quand le récit fut terminé, il dit à Julien:
—Il est donc bien riche, cet imbécile d'Anglais? Tu aurais dû garder son argent.
JULIEN.—Il n'est pas imbécile, mais trop bon. Je pense qu'il est riche, mais je n'avais pas mérité l'or qu'il m'offrait, et je ne voulais pas accepter son offre de le suivre.
FRÉDÉRIC.—Je trouve que tu as été très bête dans toute cette affaire.
BONARD, sèchement.—Tais-toi! Tu n'as pas le coeur qu'il faut pour apprécier la conduite de Julien.»
VII
DINER DE M. GEORGEY
Le lendemain, Frédéric, qui était de mauvaise humeur de n'avoir pas été invité chez M. Georgey, s'en prit à Julien et recommença à le blâmer de n'avoir pas accepté l'or de l'Anglais.
JULIEN.—Mais tu vois bien qu'il me le donnait pour entrer à son service, et je voulais rester ici.
FRÉDÉRIC.—C'est ça qui est bête! Chez l'Anglais, tu serais devenu riche, il t'aurait payé très cher: tu aurais pu gagner sur les achats qu'il t'aurait fait faire.
JULIEN.—Comment ça? Comment aurais-je gagné sur les achats?
FRÉDÉRIC.—C'est facile à comprendre, Alcide me l'a expliqué. Tu achètes pour deux sous de tabac: tu lui en comptes trois: tu prends un paquet de chandelles, trois francs: tu comptes trois francs cinquante; et ainsi de suite.
JULIEN, avec indignation.—Et tu crois que je ferais jamais une chose pareille!
FRÉDÉRIC.—Tiens, par exemple Alcide le fait toujours. Il dit que c'est pour payer son temps perdu à faire des commissions, et c'est vrai, ça: alors, c'est avec cela qu'il s'amuse, qu'il achète des cigares, des saucisses, toutes sortes de choses, et il ne s'en porte pas plus mal.
JULIEN.—Non, mais il se gâte de plus en plus et devient de plus en plus malhonnête. Prends garde, Frédéric! c'est un mauvais garçon! Ne l'écoute pas, ne fais pas comme lui!
FRÉDÉRIC.—Vas-tu me prêcher, à présent? Je sais ce que j'ai à faire. Prends garde toi-même! Si tu as le malheur d'en dire un seul mot à mon père et à ma mère, nous te donnerons une rossée dont tu te souviendras longtemps.
JULIEN.—Tu n'as pas besoin de craindre que je te fasse gronder. Tu sais que je fais toujours mon possible pour t'éviter des reproches. Que de fois je me suis laissé gronder pour toi!
FRÉDÉRIC, avec aigreur.—C'est bon! je n'ai pas besoin que tu rappelles les générosités dont tu te vantes. Avec tes belles idées, Alcide dit que tu resteras un imbécile et un pauvrard à la charité de mes parents, comme tu l'es depuis un an, ce qui n'est agréable ni pour eux ni pour moi, car tu as beau faire, tu resteras toujours un étranger qu'on peut chasser d'un jour à l'autre.»
Julien rougit et voulut répondre; mais il se contint, et continua à balayer la cour, pendant que Frédéric sifflotait un air qu'il recommençait toujours.
Un autre sifflet, qui reprit le même air, se fit entendre dans le lointain. Frédéric se tut, prit un trait de charrue, le tordit pour le déchirer, tira dessus pour achever de le séparer en deux, et dit à Julien:
«Si mon père me demande, tu lui diras que j'ai été porter ce vieux trait à raccommoder chez le bourrelier. Tu vois qu'il est cassé; regarde bien, pour dire ce qui en est si mon père te questionne.
—Je vois», répondit Julien tristement.
Frédéric s'en alla avec le trait.
«Je sais bien où il va, se dit Julien. Un rendez-vous avec son ami Alcide. Ce malheureux Frédéric! comme il est changé depuis quelque temps! Cet Alcide lui a fait bien du mal!»
«Julien, Julien! voici l'heure de t'habiller pour aller dîner chez M. Georgey, cria Mme Bonard. Il faut te faire propre, mon garçon. Mets ta blouse des dimanches; donne-toi un coup de peigne, un coup de savon, et viens me trouver dans la salle. Je t'y attends.»
Julien avait fini son ouvrage; il posa le balai dans l'écurie et courut se débarbouiller à la pompe.
«Je me nettoierai aussi bien à grande eau que si j'usais le savon de Mme Bonard. Frédéric a dit vrai; je suis à la charité de M. et Mme Bonard: je dois faire le moins de dépense possible.»
Julien soupira; puis il se lava, se frotta si bien, qu'il sortit très propre de dessous la pompe; il démêla ses cheveux bien lavés avec le peigne de l'écurie qui servait aux chevaux, mit du linge blanc, une vieille blouse déteinte, mais propre, ses souliers ferrés, et alla retrouver dans la salle Mme Bonard, qui l'attendait en raccommodant du linge. Elle l'examina.
MADAME BONARD.—Bien! tu es propre comme cela. La blouse n'est pas des plus neuves, mais tu en achèteras une à la foire prochaine.
JULIEN.—Et M. Bonard? Est-ce qu'il ne vient pas?
MADAME BONARD.—Il va nous rejoindre chez l'Anglais; il a été marchander un troupeau d'oies.»
Ils se mirent en route; Julien parlait peu, il était triste.
MADAME BONARD.—Qu'est-ce que tu as, mon Julien? Tu ne dis rien; tu es tout sérieux, comme qui dirait triste.
JULIEN.—Je ne crois pas, maîtresse, je n'ai rien qui me tourmente.
MADAME BONARD.—Tu es peut-être honteux de ta blouse?
JULIEN.—Pour ça non, maîtresse; elle est encore trop belle pour ce que je vaux et pour l'ouvrage que je fais chez vous.
MADAME BONARD.—Qu'est-ce que tu dis donc? Tu travailles du matin au soir; le premier levé, le dernier couché.
JULIEN.—Oui, maîtresse; mais quel est l'ouvrage que je fais? À quoi suis-je bon? À me promener toute la journée avec un troupeau de dindes? Ce n'est pas un travail, cela.
MADAME BONARD.—Et que veux-tu faire de mieux, mon ami? Quand tu seras plus grand, tu feras autre chose.
JULIEN.—Oui, maîtresse; mais en attendant, je mange votre pain, je bois votre cidre, je vous coûte de l'argent; c'est une charité que vous me faites, et je ne puis rien pour vous, moi; voilà ce qui me fait de la peine.»
Julien passa le revers de sa main sur ses yeux. Mme Bonard s'arrêta et le regarda avec surprise.
MADAME BONARD.—Ah çà! qu'est-ce qui te prend donc? Où as-tu pris toutes ces idées?
JULIEN.—On me l'a dit, maîtresse; de moi-même je n'y avais pas pensé: je suis trop bête pour l'avoir compris tout seul.
MADAME BONARD.—Si je savais quel est le méchant coeur qui t'a donné ces sottes pensées, je lui dirais ce que j'en pense, moi. Ce n'est pas toi qui es bête, c'est l'imbécile qui t'a fait croire tout ce que tu viens de me débiter. Nomme-le-moi, Julien; je veux le savoir.
JULIEN.—Pardon, maîtresse; je ne peux pas vous le dire, puisque vous trouvez qu'il a mal fait.
MADAME BONARD.—Bon garçon, va! Mais n'en crois pas un mot, c'est tout des mensonges. J'ai besoin de toi, et tu me fais l'ouvrage d'un homme, et tu prends mes intérêts, et je serais bien embarrassée sans toi.
JULIEN.—Merci bien, maîtresse, vous avez toujours été bonne pour moi.»
Ils continuèrent leur chemin et arrivèrent bientôt chez M. Georgey; le père Bonard les attendait à la porte.
CAROLINE.—Entrez, entrez, Madame Bonard; mon maître est ici dans la salle.»
Caroline ouvrit la porte de la salle où M. Georgey les attendait.
M. GEORGEY.—Bonjour, good morning, pour lé société. J'avais une faim terrible pour lé turkey. Vitement, Caroline; jé sentais lé parfumerie du turkey, ça me faisait un creusement dans lé stomach.
—Et vous allez bien, Monsieur! dit Mme Bonard pour dire quelque chose.
M. GEORGEY.—Oh! yes! perfectly well!
MADAME BONARD.—Julien s'est fait beau pour venir chez vous, Monsieur; nous sommes tous bien reconnaissants...
M. GEORGEY.—Oh! dear! taisez-vous. Quand je sentais lé turkey, moi pas dire du tout pour le creusement du stomach; moi penser au turkey et pas entendre riène qué lé friturement du graisse... A table tout lé société. J'entendais lé turkey.»
Caroline arrivait en effet avec la dinde cuite à point, exhalant un parfum qui fit sourire l'Anglais; ses longues dents se découvrirent jusqu'aux gencives, ses yeux brillèrent comme des escarboucles, et il commença à dépecer la superbe bête, qui pesait plus de dix livres. Il en distribua largement aux convives, prit sa part, un quart d'heure après il n'en restait rien que la carcasse.
M. GEORGEY, avec calme.—La deuxième turkey, Caroline.»
Chacun se regarda avec surprise. Caroline sourit de leur étonnement.
M. GEORGEY, vivement.—La deuxième turkey, j'avais commandé. Quand j'avais commandé un fois, jé voulais pas commander un autre fois; c'était un troublement pour lé stomach.» Caroline se dépêcha d'apporter la seconde dinde; l'Anglais la découpa et voulut en servir de larges parts comme la première fois; mais Mme Bonard partagea son énorme morceau avec son mari.
M. GEORGEY.—Oh! quoi vous faisez, Madme Bonarde? Vous pas manger tout? Vous pas trouver excellent le turkey graissé par vous?
MADAME BONARD.—Si fait, Monsieur, mais nous ne pouvons plus manger, Bonard et moi. Vous nous en aviez déjà servi un gros morceau.
M. GEORGEY, à mi-voix.—C'était drôle! C'était beaucoup drôle!... Toi, pétite Juliène, toi, ma pétite favorisé, tu veux encore et toujours? Véritablement?
JULIEN.—Oui, Monsieur! C'est si bon la dinde! Je n'en avais jamais mangé.
M. GEORGEY.—Jamais... mangé turkey... Pétite malheureuse! Jé té donnais turkey, moi. Donné lé plateau... Un pièce... un autre pièce... un tr...
—Miséricorde! s'écria Mme Bonard en riant et en enlevant l'assiette des mains de M. Georgey; vous allez tuer mon pauvre Julien.
M. GEORGEY.—No, no, turkey jamais tuer; turkey léger... étouffait jamais le stomach.»
Il recommença à manger de plus belle. Il resta à peine la moitié du second dindon.
M. GEORGEY.—Enlevez, Caroline; donner lé..., lé..., lé hare... Vous pas comprendre lé hare?... La longue animal... Comment vous lé dites? Une, une lévrière?
CAROLINE.—Ah! je comprends. Monsieur veut dire le lièvre.
M. GEORGEY.—Yes, yes, my dear, lé lévrier. Jé disais bien, pourquoi vous pas comprendre? C'était par grognement; vous voulais pas me donner à manger l'autre turkey, et vous furious pour cette chose. Allez, my dear, allez vitement chercher le lévrier, et vous êtes bonne garçone comme pétite Juliène.»
Caroline, qui n'était pas du tout furieuse, sortit en riant et rapporta un lièvre magnifique avec une sauce de gelée de groseilles.
M. GEORGEY.—Madme Bonarde, my dear, vous manger un petit pièce de lévrier.
MADAME BONARD.—Volontiers, Monsieur, mais pas beaucoup, très peu.»
M. Georgey lui en coupa un morceau de deux livres.
MADAME BONARD.—Je ne pourrai jamais avaler tout cela, Monsieur; je vais partager avec mon mari.
M. GEORGEY.—Madme Bonarde, cela était une beaucoup petit pièce; povre m'sieur Bonarde n'avoir riène du tout.»
M. Georgey eut beau insister, ils déclarèrent en avoir plus qu'ils n'en pouvaient avaler. Julien en mangea de manière à contenter M. Georgey, qui le regardait avec une satisfaction visible. Il les fit boire en proportion de ce qu'ils avaient mangé; après le lièvre on avait servi des petits pois, puis une crème à la vanille. Julien avalait, avalait; l'Anglais riait et se frottait les mains. Bonard riait et chantait; Mme Bonard sentait sa tête tourner et s'inquiétait. Caroline sautillait, riait, versait à boire et parlait comme une pie.
M. GEORGEY.—Stop, Caroline, my dear. Jé voulais plus donner à boire; ils étaient tous en tournoiement. Vous, Caroline, taisez-vous et courez vitement apporter le coffee, et laissez-nous en tranquillité.»
Caroline rentra peu d'instants après avec le café; M. Georgey en fit boire deux tasses à chacun de ses convives.
M. GEORGEY.—C'était très bon pour enlever lé tournoiement, my dear. Après le coffee nous parler tout lé jour; quand lé lune est arrivée, jé rentrer vous dans lé maison à vous.
MADAME BONARD.—Pardon, Monsieur, il faut que je m'en aille tout à l'heure; nous avons à faire chez nous.
M. GEORGEY.—Quoi vous avoir à faire? Frédéric il était là.
MADAME BONARD.—Mais il ne fera pas du tout ce qu'il y a à faire dans la ferme, Monsieur. Les vaches, les chevaux, les cochons à soigner. Et puis les dindes qui n'ont pas été au champ.
M. GEORGEY.—Alors nous tous partir à la fois, et moi aider pour les turkeys avec ma pétite Juliène, et moi converser avec lé pétite Juliène. Jé commençais.
«Ecoute mon raison, pétite Juliène. Tu avais battu Caroline pour les turkeys, c'était fort joli; tu avais dit no, no, pour son money, c'était plus excellent encore. Tu avais battu moi, fort, très fort, c'était admirable, et jé dis admirable!
«Alors j'avais dit dans mon cervelle: Pétite Juliène était une honnête créature; quoi il faisait avec Mme Bonarde? Il gardait les turkeys. Ce n'était pas une instruction, garder turkeys et batter moi et Caroline. Jé voulais faire bien à pétite Juliène; jé lé voulais. Quand jé disais, jé lé voulais, jé faisais. Ecoute encore.
«Jé une grande multitude de money. Jé donnais à pétite Juliène des habillements; jé payais lé master de lecture et de l'écriture, et dé compteries, et de dessination, et jé lé prenais pour mon fabrication, et pour mon dessinement, et jé lé prenais pour mon comptement, et pour mon caissement; et jé lé faisais un grande instruction, et jé lui avais un grande fortune. Voilà, pétite Juliène. Tu voulais? Mme Bonarde voulait. Moi, jé voulais, tout le monde voulait.»
Tout le monde se regardait, et personne ne savait que répondre. Refuser de si grands avantages pour Julien était une folie et un égoïsme impardonnable. Mais perdre Julien était pour les Bonard un vrai et grand chagrin. Ils se taisaient, ne sachant à quoi se résoudre.
Julien pensait, de son côté, qu'il ne trouverait jamais une si bonne occasion d'assurer son avenir tout en débarrassant les Bonard de la charge qu'ils s'étaient imposée en le recueillant dans son malheur; le souvenir du reproche de Frédéric le poursuivait et le rendait malheureux.
«Que pourrai-je jamais faire pour ne plus être à la charité de mes excellents maîtres? se disait-il. N'ont-ils pas Frédéric pour les aider à la ferme? Il est grand, fort, robuste. Et moi qui n'ai que douze ans, qui suis petit, chétif, sans force, à quoi pourrai-je être employé?»
Et il se décidait à accepter l'offre de M. Georgey lorsque se présentait à son esprit le chagrin de quitter M. et Mme Bonard, l'apparence d'ingratitude qu'il se donnerait en acceptant la première offre qui lui était faite par un inconnu, un étranger, un homme qu'il connaissait à peine, qui semblait être, il est vrai, brave homme, généreux, mais dont les idées originales, le langage bizarre, pouvaient amener des choses fort pénibles et tout au moins très désagréables.
M. Georgey ne disait plus rien; il les examinait tous. Enfin, Mme Bonard trouva un moyen pour gagner du temps. «Monsieur, dit-elle, Julien fera comme il voudra, mais il faut que vous me le laissiez jusqu'à ce que mes dindons soient vendus à la foire.
M. GEORGEY.—Quand c'est lé foire?
MADAME BONARD.—Dans trois semaines, Monsieur.
M. GEORGEY.—Very well, my dear; dans trois semaines jé vénais demander Juliène.
—Mais je n'ai encore rien dit, maîtresse», s'écria Julien.
Et il éclata en sanglots.
Pendant quelques instants l'Anglais le regarda pleurer. Puis il lui passa plusieurs fois la main sur la tête, et dit d'une voix attendrie et très douce:
«Povre pétite Juliène! Bonne pétite Juliène! pleurer par chagrinement de quitter master et Mme Bonarde? C'était très joli, très attachant. Don't cry,... mon pétite Juliène. Toi être consolé, moi t'aimer beaucoup fort; toi aider Caroline, aider moi, misérable homme tout solitaire qui vois pas personne pour affectionner; moi qui cherchais un honnête garçone pour rendre heureux et qui trouvais personne.
«Pleure pas, pétite Juliène, toi faire comme ton volonté. Jé té faisais demain et tous les matinées un rencontrement avec les turkeys. Quand il fera trois semaines, toi diras à moi oui ou non.»
Georgey lui secoua fortement la main. Julien leva sur lui ses yeux baignés de larmes, baisa la main qui serrait encore la sienne, essaya de parler, mais ne put articuler une parole.