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Le Mauvais Génie

Chapter 19: IX
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About This Book

Une série de récits courts prend pour cadre une ferme et suit surtout Julien, un jeune orphelin au service d'une famille, confronté à des malentendus, des responsabilités agricoles et aux caprices d'un enfant du ménage. Les épisodes décrivent la perte et la recherche de dindes, les reproches de l'autorité paternelle, les petites tricheries et oublis, ainsi que les remords, les prières et les efforts de réparation. Le ton mêle observations domestiques et leçons morales sur le travail, la fidélité et la miséricorde familiale.


Tout le monde se leva; les Bonard et Julien pour retourner à la ferme; l'Anglais pour les reconduire.

MADAME BONARD.—Vous venez avec nous, Monsieur?

M. GEORGEY.—Yes, Madme Bonarde; jé promenais en votre compagnie. Moi aimais beaucoup prendre un promenade en votre compagnie. Moi voulais voir les turkeys. Jé avais un peu beaucoup peur Frédéric mangeait les turkeys dans l'absentement de pétite Juliène.

MADAME BONARD, riant.—Oh! Monsieur, Frédéric ne mangera pas quarante-quatre dindons, malgré qu'il soit un peu gourmand.

M. GEORGEY.—Frédéric était gourmand! Fy! C'était laide, c'était affreuse, c'était horrible d'avoir lé gourmandise. Pétite Juliène n'avait pas lé gourmandise. Il aimait turkey, mais pas lé gourmandise.»

Les Bonard ne purent s'empêcher de rire; Julien lui-même sourit en regardant rire ses maîtres.

M. GEORGEY.—Quoi vous avez, Madme Bonarde? J'avais dit un sottise? Eh! j'étais content alors. Pétite Juliène il riait, il avait fini lé pleurnichement.»

M. Georgey se mit à rire aussi; mais il avait à peine eu le temps d'ouvrir la bouche et de montrer ses longues dents, que Bonard, qui marchait un peu en avant, s'écria:

«Ah! coquin! Je t'y prends, enfin!»

Et il s'élança dans le bois.

Tout le monde s'arrêta avec surprise; Bonard avait disparu dans le fourré. M. Georgey était un peu en arrière; il n'avait pas encore tourné le coin du bois.

MADAME BONARD.—Qu'y a-t-il donc? Julien, as-tu vu quelque chose?

JULIEN.—Rien du tout, maîtresse. Je ne sais pas ce que c'est.

M. GEORGEY.—My goodness! Jé voyais! Jé voyais! Il courait! Il sautait lé fosse! Il tombait! Eh! vitement! Master Bonard il arrivait! Oh! very well! il était au fondation dé fosse. Ah! ah! ah! master Bonard il s'arrêtait. Master Bonard il voyait pas!... Il rentrait dans lé buissonnement. C'était sauvé! Bravo! bravo! my dear! c'était très joli. Alcide il était beaucoup fort habile.

MADAME BONARD.—Que voyez-vous donc, Monsieur Georgey? Qu'est-ce que c'est? Je ne vois rien, moi.»

M. Georgey lui expliqua avec beaucoup de peine qu'étant resté en arrière il avait vu ce qui s'était passé au tournant du petit bois. Alcide en était sorti en courant, poursuivi par M. Bonard qui se trouvait encore dans le plus épais du taillis; Alcide, se voyant au moment d'être pris, avait sauté dans le fossé; s'y était couché tout de son long, caché par un saule dont les branches retombaient sur le fossé; que M. Bonard, sorti du bois, n'avait plus trouvé Alcide et revenait sans doute à la ferme à travers bois.

Mme Bonard ne trouva pas la chose aussi plaisante et hâta le pas pour rejoindre son mari. Julien le suivit, malgré les appels réitérés de M. Georgey, qui restait à la même place et qui voulait aller chercher Alcide dans son fossé.

Mme Bonard arriva à la ferme en même temps que son mari.

MADAME BONARD.—C'est-il vrai, Bonard, que tu as vu Alcide? Pourquoi as-tu couru après lui?

BONARD.—Parce que je croyais avoir aperçu Frédéric; je voulais le prendre sur le fait.

MADAME BONARD.—Etaient-ils vraiment ensemble? M. Georgey n'a vu qu'Alcide tout seul qui est tombé dans le fossé en sortant du bois.

BONARD.—Je n'ai plus vu personne. Mais nous allons bien voir si Frédéric est à la ferme. Si je ne trouve pas, c'est qu'il doit être encore avec ce coquin d'Alcide, et qu'ils se sont sauvés chacun de leur côté. Va voir à l'étable pendant que je vais voir à l'écurie.»

Bonard entra dans l'écurie et aperçut Frédéric couché sur des bottes de foin et profondément endormi.

«C'est étonnant, se dit-il; j'aurais juré qu'ils étaient deux.»

Il s'approcha de Frédéric, le poussa légèrement; Frédéric entr'ouvrit les yeux, se souleva à demi et retomba endormi.

BONARD, à mi-voix.—Il dort tout de bon! C'est singulier tout de même.»

Et il s'en alla en refermant la porte.

A peine fut-il parti que Frédéric se releva.

«J'ai eu une fameuse peur! Une seconde de plus, j'étais pris. C'est-il heureux que je sois trouvé cacher par un buisson et que j'aie pu rentrer par la porte de derrière avant le retour de mon père. Alcide se sera échappé, je suppose. A-t-il détalé! Ha! ha! ha!

«Et ces diables de chevaux qui n'ont pas dîné! Heureusement qu'ils ne parleront pas... Il faut que je revoie Alcide avant la foire, tout de même; nous ne sommes convenus de rien; et, comme il dit, il nous faut de l'argent pour nous amuser.» Frédéric secoua les brins de foin restés attachés à ses vêtements, sortit de l'écurie et entra dans la maison, où il parut étonné de trouver tout le monde rentré.

FRÉDÉRIC.—Ah! vous voilà de retour? Y a-t-il longtemps?

BONARD.—Quelques instants seulement. Je t'ai trouvé dormant dans l'écurie; je n'ai pas voulu te réveiller, pensant que tu avais eu du mal à faire seul tout l'ouvrage de la ferme et que tu étais fatigué.

FRÉDÉRIC.—Ça, c'est vrai, j'étais très fatigué...

MADAME BONARD, sèchement.—Tu n'avais pourtant pas tant d'ouvrage! Les animaux à nourrir; ton dîner à chauffer et à manger; voilà tout.

FRÉDÉRIC.—C'est que les cochons m'ont fait joliment courir; ils avaient passé dans le bois, et de là ils étaient au moment d'entrer dans l'orge; ils y auraient fait un joli dégât, vous pensez!

MADAME BONARD, de même.—Par où donc ont-ils passé? tout est bien clos.

FRÉDÉRIC, embarrassé.—Par où, je ne puis vous dire; le fait est qu'ils y étaient.

MADAME BONARD.—Les as-tu enfermés?

FRÉDÉRIC.—Je crois bien; mais après qu'il m'ont fait courir plus d'une heure.

MADAME BONARD.—C'est bon, tais-toi!

BONARD.—Qu'as-tu donc, femme? tu as l'air tout en colère contre Frédéric; il n'a pas fait pourtant grand mal en se reposant une heure.

MADAME BONARD.—Bah! il n'était pas fatigué; il n'avait pas besoin de se reposer.

BONARD.—Qu'en sais-tu?

MADAME BONARD.—Je sais ce que je sais. Frédéric, va me chercher des pommes de terre et le morceau de porc frais dans la cave.»

Frédéric, étonné du ton sec de sa mère, sortit tout tremblé et alla à la cave, mais pour n'y rien trouver, puisqu'il venait de manger avec Alcide ce que sa mère demandait.

«Que vais-je dire? se demanda-t-il. Alcide me conseille de nier que j'y ai touché, mais ils ne le croiront pas. Cet Alcide est par trop gourmand; j'avais beau lui dire de n'y pas toucher, de nous contenter de ce qu'on m'avait laissé (et il y en avait grandement pour deux), il m'a fallu lui céder. Il m'aurait battu! C'est qu'il me tient, à présent. J'ai partagé avec lui le profit des dindons, et je ne peux plus m'en dépétrer. Avec cela qu'il me mène toujours à mal et que je ne suis guère heureux depuis que je l'ai écouté; j'ai toujours peur de mes parents, de Julien, d'Alcide lui-même.... Il est méchant cet Alcide; il serait capable de me dénoncer, de dire que c'est moi qui l'ai conseillé, et je ne sais quoi encore. Quand il me fait ses raisonnements, il me semble qu'il dit vrai; mais quand je me retrouve seul, je sens qu'il a tort.... Pourquoi l'ai-je écouté, mon Dieu! Pourquoi n'ai-je pas fait comme Julien!

JULIEN, accourant.—Frédéric! Frédéric! Mme Bonard te demande; elle s'impatiente; elle dit qu'il lui faut sa viande tout de suite pour qu'elle ait le temps de la préparer pour ce soir.»

Frédéric ne savait que dire. Julien le regardait avec étonnement. «Qu'as-tu donc? Es-tu malade?

FRÉDÉRIC.—Non, pas malade, mais embarrassé; je ne trouve pas le morceau de porc; je ne sais que faire.

JULIEN, l'examinant.—Mais qu'est-il devenu?

FRÉDÉRIC.—Je n'en sais rien; quelqu'un l'aura pris.

JULIEN.—Pris! Ici, dans la cave! C'est impossible! Dis-moi vrai; tu l'as mangé?»

Frédéric ne répondit pas.

JULIEN.—Tu l'as mangé, et pas seul, n'est-ce pas?

FRÉDÉRIC, effrayé.—Tais-toi! si on t'entendait!

JULIEN.—Ecoute, Frédéric, je sais qu'Alcide était avec toi tantôt; je devine qu'il t'a donné de mauvais conseils, comme il fait toujours. Sais-tu ce qu'il faut faire? Avoue la vérité à ta mère, elle est si bonne; elle te pardonnera si elle voit que tu te repens sincèrement.

FRÉDÉRIC.—Je n'oserai jamais; mon père me battrait.

JULIEN.—Non; tu sais que ce qui le met en colère contre toi, c'est quand il voit que tu mens; mais, si tu lui dis la vérité, il te grondera, mais il ne te touchera pas.»

Pendant que Frédéric hésitait, Mme Bonard s'impatientait.

«Je n'aurai pas le temps de faire cuire ma viande,... dit-elle. Je vais y aller moi-même; ce sera plus tôt fait.»

Elle arriva en effet au moment où Julien disait sa dernière phrase.

MADAME BONARD.—Qu'est-ce qu'il y a? Encore une de tes sottises, Frédéric?»

Frédéric tressaillit et resta muet.

JULIEN.—Parle donc! Dis à Mme Bonard ce que tu me disais tout à l'heure, que tu es bien fâché, que tu ne recommenceras pas.»

Frédérit continuait à se taire; Mme Bonard, étonnée, regardait tantôt l'un, tantôt l'autre.

MADAME BONARD.—Où est le morceau de porc frais? L'aurais-tu mangé en compagnie de ce gueux d'Alcide?

JULIEN.—Tout juste, maîtresse; et c'est ce que Frédéric n'ose vous dire, malgré qu'il en ait bonne envie et qu'il le regrette bien. Et il promet bien de ne pas recommencer.

MADAME BONARD.—C'est-il bien vrai ce que dit Julien?

FRÉDÉRIC.—Oui, maman, très vrai; Alcide m'a obligé de lui laisser manger le morceau que vous aviez préparé pour ce soir, et il m'a obligé à le partager avec lui.

MADAME BONARD.—Obligé! Obligé! c'est que tu l'as bien voulu. Mais enfin, puisque tu l'avoues, que tu ne mens pas comme d'habitude, je veux bien te pardonner et n'en rien dire à ton père. Mais ne recommence pas, et ne fais plus de niaiseries avec ce méchant Alcide qui te mène toujours à mal. Julien, cours vite chercher quelque chose chez le boucher, et reviens tout de suite.»

Julien y courut en effet et rapporta un morceau de viande, que Mme Bonard se dépêcha de mettre au feu. Bonard ne se douta de rien, car il était parti pour travailler, et quand il entra, la soupe était prête, la viande cuite à point et le couvert mis. Mme Bonard profita de son tête-à-tête avec Frédéric pour lui parler sérieusement, pour lui démontrer le mal que lui faisait Alcide, et les chagrins qu'il leur préparait à tous. Frédéric promit de ne plus voir ce faux ami, et fut très satisfait de s'en être si bien tiré.



IX


IL A JULIEN


Pendant quelques jours tout alla bien; Frédéric fuyait Alcide; Julien menait ses dindes aux champs, M. Georgey venait l'y rejoindre tous les jours à deux heures, s'asseyait près de lui, ne disait rien de ses projets et se faisait raconter tous les petits événements de la vie de son protégé: son enfance malheureuse, la misère de ses parents, la triste fin de son père mort du choléra, et de sa mère, morte un an après de chagrin et de misère; son abandon, la charitable conduite de M. et Mme Bonard, et leur bonté à son égard depuis plus d'un an qu'il était à leur charge.

M. GEORGEY.—Et toi, pauvre pétite Juliène, toi étais pas heureuse? demanda-t-il un jour.

JULIEN.—Je serais heureux, Monsieur si je ne craignais de gêner mes bons maîtres. Ils ne sont pas riches; ils n'ont que leur petite terre pour vivre, et ils travaillent tous deux au point de se rendre malades parfois.

M. GEORGEY.—Et Frédéric? Il était un fainéante?

JULIEN, embarrassé.—Non, M'sieur: mais,... mais...

M. GEORGEY.—Très bien, très bien, pétite Juliène, jé comprénais; jé voyais lé vraie chose. Toi voulais pas dire mal. Et Frédéric il était une polissonne, une garnement mauvaise, une voleur, une...

JULIEN, vivement.—Non, non, Monsieur; je vous assure que...

M. GEORGEY.—Jé savais, jé disais, jé croyais. Tais-toi, pétite Juliène... Prends ça, pétite Juliène, ajouta-t-il en lui tendant une pièce d'or. Prendez, jé disais: prendez, répéta-t-il d'un air d'autorité auquel Julien n'osa pas résister. C'était pour acheter une blouse neuf.»

M. Georgey se leva, serra la main de Julien, et s'en alla d'un pas grave et lent sans tourner la tête.

Le lendemain, M. Georgy revint s'asseoir comme de coutume près de Julien, pour l'interroger et le faire causer. En le quittant, il lui tendit une nouvelle pièce d'or, que Julien refusa énergiquement.

JULIEN.—C'est trop, M'sieur, c'est trop; vrai, c'est beaucoup trop.

M. GEORGEY.—Pétite Juliène, jé voulais. C'était pour acheter lé inexpressible (pantalon).»

Et, comme la veille, il le força à accepter la pièce de vingt francs.

Le surlendemain, même visite et une troisième pièce d'or.

«C'était pour acheter une gilète et une couverture pour ton tête. Jé voulais.»

Pendant deux jours encore, M. Georgey lui fit prendre de force sa pièce de vingt francs. Julien était reconnaissant, mais inquiet de cette grande générosité.

Tous les jours il remettait sa pièce d'or à Mme Bonard en la priant de s'en servir pour les besoins du ménage.

JULIEN.—Moi, je n'ai besoin de rien, maîtresse, grâce à votre bonté; et je serais bien heureux de pouvoir vous procurer un peu d'aisance.

MADAME BONARD.—Bon garçon! je te remercie, mon enfant; je n'oublierai point ce trait de ton bon coeur.»

Mme Bonard l'embrassa, mit sa pièce d'or dans un petit sac et se dit:

«Puisse l'Anglais remplir ce sac; ce serait une fortune pour cet excellent enfant! Quel malheur que Frédéric ne lui ressemble pas!»

La veille du jour de la foire, M. Georgey vint à la ferme Bonard.

«Madme Bonarde, dit-il en entrant, combien il reste de turkeys à vous?

MADAME BONARD.—Vous en avez mangé douze, Monsieur: il m'en reste trente-quatre.

M. GEORGEY.—Madme Bonarde, vous vouloir, s'il plaît à vous, les conserver pour moi?

MADAME BONARD.—Mais, Monsieur, je ne puis pas les garder si longtemps: leur nourriture coûterait trop cher.

M. GEORGEY.—Madme Bonarde, moi aimer énormément beaucoup le turkey; moi payer graine et tout pour leur graissement, et moi payer dix francs par chacune turkey.

MADAME BONARD.—Oh non! Monsieur, c'est trop. Du moment que vous payez la nourriture, six francs par bête, c'est largement payer.

M. GEORGEY.—Madme Bonarde, moi, pas aimer ce largement: moi aimer lé justice et moi vouloir forcément, absolument payer dix francs, Jé voulais. Vous savez, jé voulais.

MADAME BONARD.—Comme vous voudrez, Monsieur: je vous remercie bien, Monsieur: c'est un beau présent que vous me faites et que je ne mérite pas.

M. GEORGEY.—Vous méritez tout à fait bien. Vous très excellente pour ma pétite Juliène, et moi vous demander une grande chose par charité. Donnez-moi lé pétite Juliène. Jé vous démande très fort. Donnez-moi lé pétite Juliène.

MADAME BONARD.—Mais, Monsieur, je veux que mon Julien ne change pas sa religion: les Anglais ne sont pas de la religion catholique comme nous.

M. GEORGEY.—Oh! yes! moi Anglais catholique, moi du pays Irlande: lé pétite Juliène catholique comme moi. Vous voyez pas moi à votre église comme vous!... Pourquoi vous pas dire rien? Jé vous démande lé pétite Juliène.»

Mme Bonard pleurait et ne pouvait répondre.

M. GEORGEY.—Vous pas comprendre, lé pétite Juliène être très fort heureuse avec moi. Lui apprendre tout: avoir l'argent beaucoup: avoir lé bonne religion catholique. Tout ça excellent.

MADAME BONARD.—Vous avez raison, Monsieur: je le sais, je le vois... Prenez-le, Monsieur, mais après la foire.

M. GEORGEY.—Bravo, Madme Bonarde, vous bonne créature: moi beaucoup remercier vous. Jé viendrai lé jour de lendemain du foire. Adieu, bonsoir.»

M. Georgey s'en alla se frottant les mains: en passant devant le champ où Julien gardait les dindons, il lui annonça le consentement de Mme Bonard, lui promit de le rendre très heureux, de lui faire apprendre toutes sortes choses, et de le laisser venir chez les Bonard tous les soirs.

Julien ne pleura pas cette fois; il commençait à avoir de l'amitié pour l'Anglais, qui avait été si bon pour lui; il comprenait que chez M. Georgey il ne serait à charge à personne, qu'il y recevrait une éducation meilleure que chez Mme Bonard. Et puis, il craignait un peu de se laisser gagner par les mauvais exemples de Frédéric et par les détestables conseils d'Alcide, qu'il ne pouvait pas toujours éviter.

Julien se borna donc à soupirer; il remercia M. Georgey et lui promit de se tenir prêt pour le surlendemain. M. Georgey lui secoua la main, lui dit qu'il le reverrait à la foire, et s'en alla très content.

A peine fut-il parti qu'Alcide sortit du bois.

ALCIDE.—Bonjour, Julien, tu gardes toujours tes dindons? Belle occupation, en vérité!

—J'aime mieux garder les dindons que les voler, répondit sèchement Julien.

ALCIDE.—Ah! tu m'en veux encore, à ce que je vois. Ne pense plus à cela, Julien; j'ai eu tort, je le sais, et je t'assure que je ne recommencerai pas. Viens-tu à la foire demain?

JULIEN.—Je n'en sais rien; c'est comme Mme Bonard voudra. Je n'y tiens pas beaucoup, moi.

ALCIDE.—Tu as tort: ce sera bien amusant; des théâtres, des drôleries, des tours de force de toute espèce.

JULIEN.—Tu ne verras rien de tout cela, toi, puisque tu n'as pas d'argent.

ALCIDE.—Bah! on trouve toujours moyen de s'en procurer. Et puis, je suis convenu avec Frédéric d'y conduire l'Anglais; il nous régalera.

JULIEN.—Alcide, tu vas faire quelques tromperies à ce bon M. Georgey. Je ne veux pas de ça, moi.

ALCIDE.—Quelle tromperie veux-tu que je lui fasse? Ce n'est pas que ce soit difficile, car il est bête comme tout; on lui fait accroire tout ce qu'on veut.

JULIEN.—Il n'est pas bête; il est trop bon. Si tu l'as trompé avec tes dindons, c'est parce qu'il a eu confiance en toi et qu'il t'a cru honnête.

ALCIDE, en ricanant.—Tu m'ennuies avec tes dindons, tu répètes toujours la même chose! Si tu crains que nous ne trompions ton Anglais, viens avec lui; tu nous empêcheras de l'attraper, tu le protégeras contre nous.

JULIEN.—Ma foi, je ne dis pas non; et ce serait une raison pour aller à cette foire dont je ne me soucie guère pour mon compte.

ALCIDE.—Vas-y ou n'y vas pas, ça m'est égal. Frédéric et moi, nous irons avec l'Anglais, tu peux bien y compter.»

Alcide mit ses mains dans ses poches et s'en alla en sifflant:

J'ai du bon tabac, dans ma tabatière.
J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.

Julien le suivit des yeux quelque temps.

«J'irai, se dit-il. Je vais demander à Mme Bonard d'y aller. J'irai avec le bon M. Georgey, et peut-être lui serai-je utile.»

Alcide se disait de son côté:

«Il ira, bien sûr qu'il ira. Il se figure qu'il nous empêchera de faire nos petites affaires. Mais il est certain qu'il nous y aidera sans le savoir.... Ce Frédéric est embêtant tout de même. S'il avait bien voulu m'écouter, nous n'aurions pas eu besoin de ce grand nigaud d'Anglais pour nous amuser.... Ce n'était pourtant pas si mal de chiper à ses parents une pièce de dix francs. Le bien des parents n'est-il pas le nôtre? Avec cela qu'il est seul enfant et que ses parents ne lui donnent jamais rien pour s'amuser.... Mais, faute de mieux, l'Anglais fera notre affaire. Nous le griserons et puis nous verrons.... Si Julien y va avec lui,... nous le griserons aussi, nous lui ferons faire ce que nous voudrons et nous lui mettrons tout sur le dos. Et puis, d'ici à demain, je trouverai peut-être un moyen de me procurer l'argent. Vive la joie! Vive le vin, la gibelotte et le café! Je ne connais que ça de bon moi!»



X


LE COMPLOT


Julien revint avec ses dindes; il les compta, les renferma, leur donna du grain et rentra à la maison.

Il n'y trouva que Frédéric; Bonard labourait encore, Mme Bonard était à la laiterie.

«Tu ne vas pas à la foire demain? demanda Frédéric à Julien.

JULIEN.—Si fait, je crois bien que j'irai. Je le demanderai ce soir à Mme Bonard.

FRÉDÉRIC, surpris.—Comment? tu disais hier que tu resterais à la maison.

JULIEN, avec malice.—Oui, mais j'ai changé d'idée.

FRÉDÉRIC.—Qu'est-ce qui gardera les dindes si tu t'en vas?

JULIEN.—Elles ne mourront pas pour rester un jour dans la cour avec du grain à volonté.

FRÉDÉRIC.—Mais il faudra bien que quelqu'un reste pour garder la maison.

JULIEN.—Ah bien! on t'y fera rester sans doute.

FRÉDÉRIC, indigné.—Moi!... par exemple! Moi le fils de la maison! Pendant que toi tu irais t'amuser! Toi qui es ici par charité pour servir tout le monde!

JULIEN, attristé.—Je n'y resterai pas longtemps! Ce ne sera pas moi qui te ruinerai.

FRÉDÉRIC.—Et où iras-tu? Qu'est-ce qui voudra de toi?

JULIEN.—Ne t'en tourmente pas. Je suis déjà placé.

FRÉDÉRIC.—Placé! Toi placé? Et chez qui donc?

JULIEN.—Chez M. Georgey. Le bon M. Georgey, qui veut bien me garder chez lui.»

Frédéric retomba sur sa chaise dans son étonnement. Julien serait à la place qu'ambitionnait, qu'espérait Alcide! Une place si pleine d'agréments, près d'un homme si facile à tromper! Et c'était ce petit sot, ce petit pauvrard qui profitait de tous ces avantages!

«Il faut que je voie Alcide, se dit-il; il faut que je le prévienne; il a de l'esprit, il est fin, il trouvera peut-être un moyen de le perdre dans l'esprit de l'Anglais.... Heureusement que nous avons encore une journée devant nous.» Julien examinait la figure sombre de Frédéric et se disait:

«Il n'est pas content, à ce qu'il paraît. Il ne veut pas que j'aille à la foire, il a peur que je les empêche de tromper ce pauvre M. Georgey. Raison de plus pour que j'y aille.»

Ils restèrent quelques minutes sans rien dire, sans se regarder. Mme Bonard rentra pour servir le souper.

Tous deux se levèrent. Frédéric allait parler, mais Julien le prévint.

«Maîtresse, dit-il en s'avançant vers elle, j'ai quelque chose à vous demander, une chose que je désire beaucoup.

MADAME BONARD.—Parle, mon enfant; tu ne m'as jamais rien demandé. Je ne te refuserai pas, bien sûr.

JULIEN.—Maîtresse, j'ai bien envie d'aller demain à la foire.

MADAME BONARD.—Tu iras, mon ami, tu iras. J'allais te dire de t'y préparer; tu as bien des choses à acheter pour être vêtu proprement. Et ce n'est pas l'argent qui te manque, tu sais bien.

JULIEN.—Avec tout ce que vous m'avez déjà acheté, maîtresse, je n'ai guère plus de dix francs; à cinq francs par mois, il faut du temps pour gagner de quoi se vêtir.

MADAME BONARD.—Dix francs! Tu vois ce que tu as.»

Et, ouvrant l'armoire, elle en tira un petit sac en toile, le dénoua et étala sur la table cinq pièces de vingt francs, quatre pièces de cinq francs et trois francs soixante centimes de monnaie.

«Tu vois, mon ami, dit-elle, tu es plus riche que tu ne le pensais.

JULIEN.—Ce n'est pas à moi ces cinq pièces d'or, maîtresse. Vous savez que je vous les ai laissées pour le ménage.

MADAME BONARD.—Et tu crois, pauvre petit, que j'aurais consenti à te dépouiller du peu que tu possèdes et que tu dois à la générosité de M. Georgey. Non, ce serait une vilaine action que je ne ferai jamais.

JULIEN.—Merci, maîtresse; je suis bien reconnaissant de votre bonté pour moi. Je puis aller à la foire?

MADAME BONARD.—Certainement, mon ami; et je t'accompagnerai pour t'acheter ce qu'il te faut.

FRÉDÉRIC.—Et moi, maman, puis-je y aller dès le matin?

MADAME BONARD.—Non, mon garçon, tu resteras ici pour garder la maison et soigner les bestiaux jusqu'à mon retour. Je partirai de bon matin, tu pourras y aller après midi.»

Mme Bonard remit l'argent dans le sac, rattacha la ficelle, le remit en place, ôta la clef et la posa dans sa cachette, derrière l'armoire. Puis elle se mit à faire les préparatifs du souper. Julien l'aidait de son mieux. Frédéric resta pensif; au bout de quelques instants, il se leva et sortit.

MADAME BONARD.—Où vas-tu, Frédéric?

FRÉDÉRIC.—Je vais voir si mon père est rentré avec les chevaux et s'il a besoin de moi.

MADAME BONARD.—C'est très bien, mon ami. Cela fera plaisir à ton père.

«Cela m'étonne, continua-t-elle quand il fut parti; en général, il ne fait tout juste que ce qui lui a été commandé. Je serais bien heureuse qu'il changeât de caractère. Maintenant que nous allons te perdre, mon Julien, il va bien falloir qu'il travaille davantage. Son père le fera marcher pour le gros de l'ouvrage, mais pour le détail il faudra que Frédéric y pense de lui-même et le fasse.

JULIEN.—Il le fera, maîtresse, il le fera; moi parti, il ne comptera plus sur mon aide, et il s'y mettra de tout son coeur.

MADAME BONARD.—Que le bon Dieu t'entende, mon Julien, mais je crains bien d'avoir à te chercher un remplaçant sous peu de jours.»

Julien ne répondit pas, car il le pensait aussi. Il continua à s'occuper du souper. Une demi-heure après, Bonard rentra.

BONARD.—Le souper est prêt? Tant mieux! J'ai une faim à tout dévorer.

MADAME BONARD.—A table, alors. Voici la soupe. Donne ton assiette, Bonard; et toi aussi, Julien. Et Frédéric, où est-il donc? Tu l'as laissé à l'écurie?

BONARD.—Je ne l'ai pas vu; je croyais le retrouver ici.

MADAME BONARD.—Comment ça? Il est allé il y a plus d'une demi-heure au-devant de toi pour t'aider à rentrer et à arranger les chevaux.

BONARD.—Je n'en ai pas entendu parler. Il y longtemps que je suis revenu, puisque je leur ai fait manger leur avoine, je les ai fait boire, je leur ai donné leur foin, arrangé leur litière; il faut plus d'une demi-heure pour tout cela.

MADAME BONARD.—C'est singulier! Va donc voir, Julien.»

Julien se leva et alla à la recherche dans la ferme, il prit le chemin du village.

«Bien sûr, se dit-il, qu'il aura été prendre ses arrangements avec Alcide pour changer leurs heures. Il croyait aller à la foire dès le matin, et le voilà retenu jusqu'à midi.»

En effet, il rencontra Frédéric revenant avec Alcide.

«Que viens tu faire ici? lui dit Alcide avec brusquerie. Viens-tu nous espionner?

JULIEN.—Je venais chercher Frédéric, parce que M. et Mme Bonard m'ont envoyé voir où il était. On est à table depuis quelque temps.

ALCIDE.—C'est-il vexant! Ce mauvais garnement va te dénoncer. Prends garde!

JULIEN.—Je ne l'ai jamais dénoncé, vous le savez bien tous les deux. Pourquoi commencerais-je aujourd'hui, à la veille de quitter la maison?

ALCIDE.—Qu'est-ce que tu vas dire?

JULIEN.—Je n'en sais rien, cela dépend; si on m'interroge, je dirai la vérité, bien sûr. Qu'il rentre le premier, il parlera pour lui-même; alors on ne me demandera rien.

FRÉDÉRIC, inquiet.—Qu'est-ce que je dirai?

ALCIDE.—Tu diras que tu as été au champ par la traverse; que, voyant la charrue dételée et restée dans le sillon, tu as pensé que ton père était rentré par l'autre chemin. Que tu as rencontré un ouvrier qui t'a dit que ton père était chez le maréchal pour faire ferrer un cheval, et que tu en revenais quand tu as rencontré Julien.

FRÉDÉRIC.—Bon, je te remercie; tu as toujours des idées pour te tirer d'affaire.»

Et, sans faire attention à Julien, Frédéric courut pour arriver à la maison le premier.

Quand il entra, il commença son explication avant qu'on ait eu le temps de l'interroger.

Et il ajouta:

«Sans entrer chez le maréchal, j'ai bien vu, mon père, que vous n'y étiez pas, et je suis revenu en courant, pensant que vous ne seriez pas fâché d'avoir un coup de main.

BONARD.—Merci, mon garçon; mais quel est l'imbécile qui t'a fait le conte du cheval déferré.

FRÉDÉRIC embarrassé.—Je ne sais pas, mon père; c'est sans doute un des nouveaux ouvriers de l'usine, car je ne l'avais pas encore vu dans le pays.

BONARD.—Mais comment me connaît-il?

FRÉDÉRIC.—Il ne vous connaît pas, je pense. Quand je lui ai demandé s'il vous avait rencontré (car il venait comme de chez nous), il m'a répondu qu'il venait de voir passer un homme avec deux chevaux dont l'un était déferré; alors j'ai pensé que vous étiez chez le maréchal.

BONARD.—Allons, c'est très bien; mais où est Julien?

FRÉDÉRIC.—Il est resté en arrière; le voilà qui arrive.»

Julien entra.

MADAME BONARD.—Viens achever ton souper, mon pauvre Julien, je suis fâchée de t'avoir fait courir pour rien. Mangez tous les deux, vous devez avoir faim; l'heure est avancée.»

Frédéric et Julien ne se le firent pas dire deux fois; ils mangèrent la soupe, de l'omelette au lard, du boudin et des groseilles: un souper soigné: c'était le dernier que devait faire Julien chez eux.



XI


DÉPART POUR LA FOIRE


Le lendemain matin, comme Julien finissait son ouvrage, Mme Bonard vint le chercher pour aller à la foire. Ils se mirent en route.

MADAME BONARD.—Dis donc, Julien, si nous prenions M. Georgey en passant devant sa porte? Il ne va pas pouvoir s'en tirer tout seul à la foire; il se fera attraper, voler, bien sûr.

JULIEN.—Maîtresse, si vous voulez, nous y passerons seulement pour lui dire qu'il m'attende, que je viendrai le chercher vers midi.

MADAME BONARD.—Et pourquoi pas l'emmener tout de suite, puisque nous y allons?

JULIEN.—Maîtresse, c'est que..., c'est que... j'aimerais mieux que nous ayons fini nos emplettes sans lui.

MADAME BONARD.—Pourquoi cela?

JULIEN.—Parce que... je crains... que..., que..., qu'il ne veuille tout payer. Et il m'a déjà tant donné, que j'en serais honteux.

MADAME BONARD.—Tu as raison. Julien. C'est une bonne et honnête pensée que tu as là.» Mme Bonard lui donna une petite tape sur la joue, et ils continuèrent leur chemin.

Julien monta chez M. Georgey pendant que Mme Bonard se reposait en causant avec Caroline, qui s'apprêtait aussi pour la foire.

«Monsieur, dit Julien en entrant, pardon, si je vous dérange.

M. GEORGEY.—Pas dérangement du tout, pétite Juliène. Moi satisfait voir toi: je voulais aller au foire avec toi.

JULIEN.—Oui, Monsieur; je venais tout juste vous demander de m'attendre jusqu'à midi, je viendrai vous prendre.

M. GEORGEY.—Moi aimer plus aller dans lé minute. Moi voulais acheter une multitude de choses.

JULIEN.—Il y aura plus de marchands à midi, Monsieur.

M. GEORGEY.—Alors moi garder toi, pétite Juliène; nous mangerons un turkey auparavant lé foire.

JULIEN.—Je ne peux pas, Monsieur; il faut que je m'en aille.

M. GEORGEY.—Quoi c'est cet impatientement? Pourquoi il fallait partir toi seul?

JULIEN, avec hésitation.—Parce que Mme Bonard m'attend à la porte, Monsieur, et que...

M. GEORGEY.—Oh! my goodness! Madme Bonarde attendait et moi pas savoir! C'était beaucoup malhonnête, pétite Juliène.»

Et, avant que Julien eût pu l'en détourner, M. Georgey était descendu.

M. GEORGEY.—Oh! dear! Madme Bonarde! Moi étais fâché fort; vous rester devant mon porte et moi pas savoir. Oh! pétite Juliène, c'est très fort ridicoule! Moi faire excuses, pardon. Entrez, Madame Bonarde, s'il vous plaît.

MADAME BONARD.—Je ne peux pas. Monsieur, il faut que je mène Julien faire des emplettes et que nous soyons de retour à midi.

M. GEORGEY.—Et lé pétite nigaude Juliène disait pas à moi les emplettes. Il disait rien. Jé allais manger un pièce. Caroline. Caroline! vitement thé, crème, toast. Beaucoup toast, beaucoup tasses, beaucoup crème. Vitement, Caroline.»

Caroline se dépêcha si bien, qu'un quart d'heure après, le thé et les accompagnements du thé étaient apportés dans la salle. M. Georgey força Mme Bonard et Julien à se mettre à table et à manger. Comme ils n'avaient encore rien pris, ce petit repas improvisé fut avalé avec plaisir. M. Georgey mangea une douzaine de toasts, c'est-à-dire des tartines de pain et de beurre grillées; chacune d'elles était grande comme une assiette. Quatre de ces tartines eussent étouffé tout autre. Mais M. Georgey avait un estomac vigoureusement constitué; il n'éclata pas, il n'étouffa pas, et il se leva satisfait et pouvant sans inconvénient attendre l'heure du dîner. Un petit verre de malaga acheva de le réconforter; et, prenant son chapeau, il sortit avec Mme Bonard et Julien après avoir pris la précaution de glisser dans sa poche une poignée de pièces d'or.

La ville n'était pas loin; le temps était magnifique; ils arrivèrent au bout d'une demi-heure de marche. Pendant qu'ils achètent, que M. Georgey paye, qu'il fait d'autres emplettes pour son compte, châles, robes, fichus, bonnets, pour Mme Bonard, vêtements, chaussures, chapeau, etc., pour Julien, présents d'espèces différentes pour d'autres qu'il voulait récompenser des petits services qu'il en avait reçus, Frédéric et Alcide se rencontraient à la ferme.



XII


VOL AUDACIEUX


«Eh bien, dit Alcide en arrivant, sont-ils tous partis?

FRÉDÉRIC.—Tous partis jusqu'à midi: il est dix heures, nous avons deux heures devant nous.

ALCIDE.—C'est bon: on fait bien des choses en deux heures. Julien est à la foire avec ta mère, m'as-tu dit hier: l'Anglais les rejoindra, bien sûr, ou plutôt Julien l'aura pêché quelque part.

FRÉDÉRIC.—Et toute notre partie est manquée. Julien va empêcher l'Anglais de nous amuser, de payer pour nous. Ce sera assommant!

ALCIDE.—Laisse donc! Nous empaumerons Julien; il n'est pas si saint qu'il le paraît; trois ou quatre verres de vin et nous le tenons.

FRÉDÉRIC.—Mais, pour commencer, nous n'avons pas d'argent.

ALCIDE.—J'y ai pensé; il faut en faire. Il est possible que Julien prévienne l'Anglais et qu'il l'empêche de nous inviter à l'accompagner. Et moi qui pense à tout, j'ai pris mes précautions. Les dindes sont ici, n'est ce pas?

FRÉDÉRIC.—Mais oui, puisque l'Anglais veut les manger toutes; on les lui garde.

ALCIDE, riant.—Et ce sera toi qui les garderas; ce sera bien amusant.

FRÉDÉRIC.—Ne m'en parle pas; j'en suis en colère rien que d'y penser. Avec cela, mon père qui sera toujours sur mon dos.

ALCIDE.—Eh bien, je vais t'aider à diminuer leur nombre pour qu'elles soient plus tôt mangées; tu vas voir.

FRÉDÉRIC.—Tu ne vas pas en tuer, j'espère. Je ne veux pas de ça, moi.

ALCIDE.—Tu me prends donc pour un nigaud. Attends-moi un instant que j'aille chercher mon homme.

FRÉDÉRIC.—Quel homme? Je veux savoir; je veux...»

Alcide était bien loin, il avait couru à la barrière; deux minutes après, il rentrait avec un gros homme en sabots et en blouse.

«Tenez, Monsieur Grandon, voici les dindes; elles sont belles, bien engraissées, bonnes à manger, comme vous voyez. Choisissez-en deux, comme nous sommes convenus.»

L'homme examina les dindes.

«Oui, elles sont en bon état; et combien la pièce?

ALCIDE.—Dame! voyez ce que vous voulez en donner.

GRANDON.—Trois francs; c'est-il assez?

ALCIDE.—Trois francs! Vous plaisantez, Monsieur Grandon? Elles valent quatre francs comme un sou; et vous les revendrez cinq à six francs pour le moins.

GRANDON.—Ceci est une autre affaire; la vente ne te regarde pas. C'est pour les faire manger que je les achète et pas pour les revendre; trois francs cinquante si tu veux, par un liard de plus.

ALCIDE.—Je tiens à quatre francs, pas un centime de moins; on m'a commandé de tenir à quatre francs, payés comptant.

GRANDON.—Allons, va pour quatre francs, mais j'y perds; vrai, j'y perds.

ALCIDE, riant.—Ceci est une autre affaire; le gain ou la perte ne me regardent pas. Quatre francs payés de suite.

GRANDON.—Passe pour quatre francs, mauvais plaisant.

ALCIDE.—Deux dindes à quatre francs, ça fait..., ça fait?... Combien que ça fait, Frédéric?»

Frédéric ne répondit pas; la surprise le rendait muet; l'audace d'Alcide l'épouvantait; il n'osait plus lutter, et il tremblait de ce qui pouvait arriver de ce vol impudent.

GRANDON, riant.—Ça fait sept francs, parbleu! Tu ne sais donc pas compter?

ALCIDE.—Si fait, Monsieur Grandon, si fait; je vois bien, ça fait sept francs, comme vous dites.

GRANDON.—C'est bien heureux! Tiens, voici tes sept francs, j'emporte les bêtes; je suis en retard.»

Il ouvrit la barrière, se dépêcha de placer dans une cage à volailles les deux gros dindons, monta dans sa carriole et partit au grand trot, de peur que le vendeur ne s'aperçût que les dindes étaient payées trois francs cinquante au lieu de quatre. Alcide compta son argent: les sept francs y étaient bien.

«Tu vois, dit-il, que nous sommes riches, que nous avons de quoi nous amuser, et que te voilà délivré de la garde de deux de ces assommantes bêtes... Qu'as-tu donc? tu ne dis rien.

FRÉDÉRIC.—Alcide, qu'as-tu fait? Qu'est-ce que je vais devenir? Que puis-je dire pour m'excuser?

ALCIDE.—Es-tu bête, es-tu bête! Tu n'as pas plus d'imagination que ça? Tu vas venir de suite avec moi: nous allons prendre la traverse pour arriver à la ville par les champs, et nous n'y entrerons qu'après midi, quand nous serons sûrs que ta mère est revenue à la ferme.

FRÉDÉRIC.—Mais ça ne dit pas comment les deux dindes seront disparues?

ALCIDE.—Parfaitement; tu diras que tu es parti un peu plus tôt, pensant que ta mère ne tarderait pas à rentrer, que les dindes étaient dans la cour quand tu es parti. Que des chemineaux auront guetté ton départ pour voler les dindes et les vendre à la foire.

FRÉDÉRIC.—Des chemineaux auraient plutôt enlevé l'argent qui se trouve dans l'armoire de la salle.

ALCIDE.—De l'argent? Il y a de l'argent? Tu as raison, des chemineaux ne font pas les choses à demi. Tu es sûr qu'il y a de l'argent?

FRÉDÉRIC.—Très sûr; cent vingt-trois francs, je crois, que maman a comptés hier soir et qui appartiennent à Julien.

ALCIDE.—A Julien? Cent vingt-trois francs! Pas possible!

FRÉDÉRIC.—J'en suis sûr; c'est son imbécile d'Anglais qui lui a donné cent francs.

ALCIDE.—C'est beaucoup trop pour un mendiant comme Julien, et, comme tu le disais, les chemineaux ne peuvent pas l'avoir laissé sans l'enlever. Montre-moi où est l'argent.

FRÉDÉRIC, effrayé.—Qu'est-ce que tu vas faire?

ALCIDE.—Tu vas voir, je vais te sauver. Va donc, dépêche-toi. Il faut que nous soyons partis dans un quart d'heure: ta mère n'a qu'à rentrer plus tôt.»

Frédéric voulut résister aux volontés d'Alcide, mais celui-ci le prit par le collet et le fit marcher jusqu'à l'armoire dans la salle.

«Où est la clef?» dit-il d'un ton impératif.

Frédéric tremblait; il tomba sur une chaise.

ALCIDE.—Donne-moi la clef ou je te donne une rossée qui te préparera à celle que tu recevras de ton père, s'il te soupçonne d'avoir..., d'avoir... pris tout cela. Sans compter que je dirai à ton père que je t'ai battu parce que tu m'as proposé de voler cet argent, dont moi je ne pouvais pas soupçonner l'existence.»

Frédéric, stimulé par cette menace et par une claque, lui fit voir la cachette de sa mère pour la clef. Alcide ouvrit l'armoire, trouva facilement le sac, le vida, prit soixante-trois francs qui y étaient restés, y laissa dix centimes, remit la clef dans sa cachette, saisit une pince, brisa un panneau de l'armoire et arracha la serrure.

ALCIDE.—A présent, viens vite: il n'y a pas de temps à perdre; on croira que les voleurs, ne trouvant pas la clef, ont tout brisé; de cette façon, on ne te soupçonnera pas, toi qui connais la cachette. Courons vite, nous nous amuserons joliment; je garderai le reste de l'argent, nous en avons pour longtemps, et nous n'aurons plus besoin de l'Anglais.»

Et, entraînant le malheureux Frédéric terrifié, qui avait plus envie de pleurer que de s'amuser, ils coururent prendre le chemin de traverse et disparurent bientôt derrière une colline.

Ils s'arrêtèrent quelque temps dans un bois. Alcide eut peur que le visage consterné de son ami n'attirât l'attention. Il chercha à le remonter.

«Allons, Frédéric, lui dit-il, remets toi. De quoi t'effrayes-tu? Ce n'est pas un grand crime que d'être parti quelques minutes avant l'heure. Pouvais-tu prévoir qu'on viendrait voler dans la ferme, tout juste pendant ces quelques minutes d'absence? Tu diras à tes parents que c'est un bonheur que tu sois parti plus tôt, parce que les voleurs t'auraient peut-être tué; tu diras qu'ils étaient probablement plusieurs pour avoir pu briser une serrure aussi forte. Tu prendras un air effrayé, indigné; tu chercheras les traces des voleurs; tu diras que tu te souviens à présent avoir vu passer des chemineaux, etc., etc.

FRÉDÉRIC, tremblant.—Ils ne me croiront peut-être pas?

ALCIDE.—Il est certain que si tu prends l'air que tu as maintenant, ils devineront de suite que tu leur fais un conte; il faut arriver gaiement, comme un garçon qui vient de s'amuser, grâce à l'Anglais, lequel a voulu tout payer; n'oublie pas ça, c'est important. Et quand on te parlera de vol, tu prendras l'air consterné et tu t'écrieras:

«Quel bonheur que je n'y aie pas été! Ces coquins m'auraient tué pour que je ne les dénonce pas!» N'oublie pas ça non plus.

FRÉDÉRIC.—Oui, oui, je comprends. Mais c'est une bien mauvaise action que tu m'as fait commettre; j'ai des remords.

ALCIDE.—Imbécile! A qui avons-nous fait tort?

FRÉDÉRIC.—A mon père et à ma mère d'abord; et puis à ce pauvre Julien, qui me fait pitié à présent que nous lui avons volé tout ce qu'il possédait.

ALCIDE.—D'abord, Julien n'y perdra rien, car son richard d'Anglais, qui l'a pris en amitié, je ne sais pourquoi, lui donnera le double de ce qu'il a perdu. Pas à tes parents non plus, qui sont assez riches pour perdre deux dindons: ils n'en mourront pas, tu peux être tranquille. D'ailleurs, comme je te l'ai déjà dit plus d'une fois, est-ce que leur bien ne t'appartient pas? N'es-tu pas leur seul enfant? Ne sera-ce pas toi qui auras un jour la ferme et tout ce qu'ils possèdent? Et s'ils ne te donnent jamais un sou pour t'amuser, n'as-tu pas droit de prendre dans leur bourse? Est-ce qu'un garçon de dix-sept ans doit être traité comme un enfant de sept? Tu as donc pris ce qui est à toi. Où est le mal?

—C'est pourtant vrai! s'écria le faible Frédéric: jamais on ne me donne rien!

ALCIDE.—Tu vois bien que j'ai raison. Ils veulent que tu vives comme un mendiant. Ne te laisse pas faire. A dix-sept ans on est presque un homme. Voyons, n'y pense plus et continuons notre chemin tout doucement pour ne pas arriver trop tard à la ville. Nous avons encore une demi-heure de marche, et je crois bien qu'il n'est pas loin de midi.»

Ils continuèrent leur chemin.