XIII
TERREUR DE MADAME BONARD
Tout à coup, au tournant d'une haie, Frédéric poussa un cri étouffé.
ALCIDE.—Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
FRÉDÉRIC, tremblant.—Je crois reconnaître maman, là-bas, sur la route: elle est arrêtée à causer avec quelqu'un.
ALCIDE.—Vite, derrière la haie; ils nous tournent le dos, ils ne nous ont pas vus.»
Ils se jetèrent tous deux à plat ventre, rampèrent à travers un trou de la haie et se blottirent derrière un épais fourré. Pendant quelques instants ils n'entendirent rien; puis un bruit confus de rires et de voix arriva jusqu'à eux, puis des paroles très distinctes.
«Comme vous marchez vite, madame Bonard! Je puis à peine vous suivre; ça me coupe la respiration.
MADAME BONARD.—C'est que j'ai peur de faire attendre mon pauvre garçon, madame Blondel. Je lui avais promis d'être de retour avant midi, et voilà que j'entends sonner midi à l'horloge de la ville; je ne serai pas revenue avant la demie.
MADAME BLONDEL.—Ah bah! il restera plus tard ce soir; une demi-heure de perdue, ce n'est pas la mort.
MADAME BONARD.—C'est qu'il n'est pas très docile, voyez-vous, madame Blondel; il est capable de s'impatienter et de partir, laissant la ferme et les bestiaux à la garde de Dieu.
MADAME BLONDEL.—Tout le pays est à la foire, il ne viendra personne.
MADAME BONARD.—Et les chemineaux qui courent tout partout, qui volent, qui tuent même, dit-on!
MADAME BLONDEL.—Laissez donc! Tout ça, c'est des bourdes qu'on nous fait avaler... Mais nous voici arrivées; nous n'avons pas rencontré Frédéric, il n'est donc pas parti.»
Elles entrèrent dans la cour de la ferme.
MADAME BONARD.—Tiens! où est donc Frédéric? Je pensais le trouver à la barrière.
MADAME BLONDEL.—C'est qu'il est dans la maison, sans doute.»
Mme Bonard entra la première; elle ôta son châle, le ploya proprement et voulut le serrer dans l'armoire. Elle poussa un cri qui épouvanta Mme Blondel.
MADAME BLONDEL.—Qu'y a-t-il? vous êtes malade? Vous vous trouvez mal?»
Mme Bonard s'appuya contre le mur; elle était pâle comme une morte.
«Volés! volés, dit-elle d'une voix défaillante. L'armoire brisée! la serrure arrachée!»
Mme Blondel partagea la frayeur de son amie, toutes deux criaient, se lamentaient, appelaient au secours, mais personne ne venait; comme l'avait dit Mme Blondel, tout le pays était à la foire.
Ce ne fut que longtemps après qu'elles visitèrent l'armoire et qu'elles s'assurèrent du vol qui avait été commis.
MADAME BONARD.—Pauvre Julien! tout son petit avoir! Ils ont tout pris! Je m'étonne qu'ils ne nous aient pas entièrement dévalisés; ils n'ont touché ni aux robes ni aux vêtements.
MADAME BLONDEL.—C'est qu'ils en auraient été embarrassés. Qu'auraient-ils fait du linge et des habits, qui auraient pu les faire découvrir?
MADAME BONARD.—Mais Frédéric, où est-il?... Ah! mon Dieu! Frédéric, mon pauvre enfant, où es-tu?
MADAME BLONDEL.—Il se sera blotti dans quelque coin.
MADAME BONARD.—Pourvu qu'on ne l'ait pas massacré!
MADAME BLONDEL.—Ah! ça se pourrait! Ces chemineaux c'est si méchant! Ça ne connaît ni le bon Dieu ni la loi.»
Mme Bonard, plus morte que vive, continua à crier, à appeler Frédéric, à courir de tous côtés, cherchant dans les greniers, dans les granges, dans les étables, les écuries, les bergeries. Son amie l'escortait, criant plus fort qu'elle, et lui donnant des consolations qui redoublaient le désespoir de Mme Bonard.
«Ah! ils l'auront égorgé... ou plutôt étouffé, car on ne voit de sang nulle part... Quand je vous disais que ces chemineaux, c'étaient des démons, des satans, des riens du tout, des gueux, des gredins!... Et voyez cette malice! ils l'auront jeté à l'eau ou enfoui quelque part pour qu'il ne parle pas.»
Après avoir couru, cherché partout, les consolations de Mme Blondel produisirent leur effet obligé; Mme Bonard, après s'être épuisée en cris inutiles, fut prise d'une attaque de nerfs, que son amie chercha vainement à combattre par des seaux d'eau sur la tête, par des tapes dans les mains, par des plumes brûlées sous le nez; enfin, voyant ses efforts inutiles, elle reprit son premier exercice, elle poussa des cris à réveiller un mort. La force de ses poumons finit par lui amener du secours; Bonard, qui revenait tout doucement de la foire après avoir bien, très bien vendu ses bestiaux, entendit le puissant appel de Mme Blondel; fort effrayé, il pressa le pas et entra hors d'haleine dans la maison. Peu s'en fallut qu'il ne joignît ses cris à ceux de Mme Blondel; sa femme était étendue par terre dans une mare d'eau, le visage noirci et brûlé, les membres agités par des mouvements nerveux. Mais Bonard était homme: il agissait au lieu de crier; il releva sa femme, l'essuya de son mieux, la coucha sur son lit, lui enleva ses vêtements mouillés, lui frotta les tempes et le front avec du vinaigre, et la vit enfin se calmer et revenir à elle.
Mme Bonard ouvrit les yeux, reconnut son mari et sanglota de plus belle.
BONARD.—Qu'as-tu donc, ma femme ma bonne chère femme?
MADAME BONARD.—Frédéric, Frédéric! ils l'ont assassiné, égorgé, étranglé, enfoui dans un fossé.
BONARD, avec surprise.—Frédéric! Assassiné, étranglé! Mais qu'est-ce que tu dis donc? Je viens de le quitter riant comme un bienheureux dans un théâtre de farces, en compagnie de Julien, de M. Georgey et, ce que j'aime moins, d'Alcide; mais M. Georgey a voulu les régaler tous et leur faire tout voir.
MADAME BONARD, joignant les mains.—Dieu soit loué! Dieu soit béni! Mon bon Jésus, ma bonne sainte Vierge, je vous remercie! Je croyais que les voleurs l'avaient tué.
BONARD.—Les voleurs! Quels voleurs? Mon Dieu, mon bon Dieu! mais tu n'as plus ta tête, ma pauvre chère femme!»
Mme Blondel prit la parole et lui expliqua ce qui avait causé leur terreur et le désespoir de Mme Bonard.
La longueur de ce récit eut l'avantage de donner aux Bonard le temps de se remettre.
Mme Bonard se leva, se rhabilla, montra à son mari l'armoire et la serrure brisées. Ils firent des suppositions, dont aucune ne se rapprochait de la vérité, sur ce vol qu'ils ne pouvaient comprendre; ils firent une revue générale à l'intérieur et au dehors; bêtes et choses étaient à leur place. Quand ils arrivèrent au dindonnier et qu'ils eurent compté les dindons, les cris des femmes recommencèrent.
«Taisez-vous, les femmes, leur dit Bonard avec autorité; au lieu de crier, remercions le bon Dieu de ce que nos pertes se bornent à deux dindes, à quelque argent, et que les craintes de ma femme ne se trouvent pas réalisées.»
Les femmes se turent.
Bonard continua:
«D'ailleurs, ces dindes ne sont peut-être pas perdues; elles se seront séparées dans les bois, et tu vas les voir revenir probablement avant la nuit.»
Mme Bonard, déjà heureuse de savoir son fils en sûreté, accepta volontiers l'espérance que lui offrait son mari.
Quant à la femme Blondel, le calme de Mme Bonard lui rendit bientôt le sien, qu'elle n'avait perdu qu'en apparence.
Mme Bonard, ayant complètement repris sa tranquillité d'esprit, commença à trouver mauvais que Frédéric fût parti avant son retour et eut livré la ferme et les bestiaux au premier venu.
«Et puis, dit-elle, on n'a jamais entendu parler de vol à l'intérieur dans aucune maison; qu'est-ce qui a pu être assez hardi pour venir briser une porte, et une serrure dans une ferme qu'on sait être habitée?
MADAME BLONDEL.—Et puis, comment aurait-on pu deviner qu'il y avait une somme d'argent dans cette armoire?
MADAME BONARD.—Et pourquoi s'est-on contenté de prendre l'argent et n'a-t-on pas emporté du linge et des habits?
MADAME BLONDEL.—Et si Frédéric n'est parti qu'à midi, comme vous le lui aviez recommandé, comment des voleurs ont-ils pu avoir le temps de commettre ce vol?
MADAME BONARD.—Et si les dindons ont été volés, comment ne les aurait-on pas tous emportés?
MADAME BLONDEL.—Et comment supposer que des voleurs se soient entendus pour venir dévaliser votre ferme, juste pendant la demi-heure où il n'y avait personne?
MADAME BONARD.—Et comment...?
BONARD.—Assez de suppositions, mes bonnes femmes; quand nous parlerions jusqu'à demain, nous n'en serions pas plus savants. Frédéric reviendra avant la nuit; nous allons savoir par lui ce qu'il a vu et entendu. Et demain j'irai porter ma plainte au maire et à la gendarmerie: ils sauront bien découvrir les voleurs.»
Cette assurance mit fin aux réflexions des deux amies. Mme Blondel continua son chemin pour se rendre au village, où elle alla de porte en porte raconter l'aventure dont elle avait été témoin. Mme Bonard s'occupa des bestiaux et de la recherche de ses dindes perdues. Bonard alla soigner ses chevaux, faire ses comptes et calculer les profits inespérés qu'il avait faits de la vente de ses génisses, vaches et poulains.
Quand le travail de la journée fut terminé, le mari et la femme se rejoignirent dans la salle pour souper et attendre le retour de Frédéric et de Julien.
XIV
DÎNER AU CAFE
Pendant ces agitations de la ferme, Frédéric et Alcide avaient rejoint à la ville M. Georgey et Julien. Ils ne reconnurent pas Julien au premier coup d'oeil. M. Georgey lui avait acheté un habillement complet en beau drap gros bleu, un chapeau de castor, des souliers en cuir verni: il avait l'air d'un monsieur.
Le premier sentiment des deux voleurs fut celui d'une jalousie haineuse de ce qu'ils appelaient son bonheur; le second fut un vif désir d'obtenir de M. Georgey la même faveur.
ALCIDE.—Comment, c'est toi, Julien? Qu'est-ce qui t'a donné ces beaux habits? Je n'en ai jamais eu d'aussi beaux, moi qui suis bien plus riche que toi!
FRÉDÉRIC.—Es-tu heureux d'être si bien vêtu! Je serais bien content que mes parents m'eussent traité aussi bien que toi. Mais ils ne me donnent jamais rien; ils ne m'aiment guère, et je suis sans le sou comme un pauvre.
M. GEORGEY.—C'était lé pétite Juliène soi-même avait acheté tout.»
Julien voulut parler. M. Georgey lui mit la main sur la bouche.
M. GEORGEY.—Toi, pétite Juliène, pas dire une parole. Jé pas vouloir. Jé voulais silence.
ALCIDE.—Je parie, Monsieur, que c'est vous qui avez tout payé. Vous êtes si bon, si généreux!
FRÉDÉRIC.—Et vous aimez tant à donner! Et on est si heureux quand vous donnez quelque chose!
M. GEORGEY.—C'était lé vérité vrai? Alors moi donner quelque chose à vous si vous êtes plus jamais malhonnêtes. Vous trois vénir après mon dos. Jé donner dans lé minute. Pétite Juliène, toi mé diriger pour une excellente dîner. Et après, jé donner un étonnement, une surprise à les deux.
ALCIDE.—J'ai un de mes cousins qui tient un excellent café Monsieur. Si vous voulez me suivre, je vous mènerai.
M. GEORGEY.—No. Moi voulais suivre pétite Juliène. Marchez, Juliène.»
Julien obéit; il marcha devant; les deux autres suivirent M. Georgey, et tous les quatre arrivèrent à un des meilleurs cafés de la ville. M. Georgey prit place à une table de quatre couverts; ses compagnons s'assirent auprès et en face de lui.
M. GEORGEY.—Garçone!
UN GARÇON.—Voilà, M'sieur! Quels sont les ordres de M'sieur?
M. GEORGEY.—Un excellent dîner.
LE GARÇON.—Que veut Monsieur?
M. GEORGEY.—Tout quoi vous avez.
LE GARÇON.—Nous avons des potages aux croûtes, au vermicelle, à la semoule, au riz. Lequel demande M'sieur?
M. GEORGEY.—Toutes.
LE GARÇON, étonné.—Combien de portions, M'sieur?
—Houit. Deux dé chacune.»
Le garçon, de plus en plus surpris, apporta deux portions de chaque potage.
M. GEORGEY.—Deux à moi Georgey, deux à pétite Juliène, deux à les autres.» Le garçon posa devant M. Georgey et les trois garçons les assiettées de potage.
M. GEORGEY.—Mange, pétite Juliène; mangez, les autres.
JULIEN.—Monsieur..., Monsieur, mais... c'est beaucoup trop.
M. GEORGEY, d'un ton d'autorité.—Mange, pétite Juliène; je disais mange.»
Julien n'osa pas désobéir, il mangea; les deux autres convives en firent autant.
M. GEORGEY.—Garçone.
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur.
M. GEORGEY.—Quoi vous avez?
LE GARÇON.—Du bouilli, du filet aux pommes, du dindon...
—Oh! yes! vous donner lé turkey; et pouis du claret (bordeaux) blanc, rouge; bourgogne blanc, rouge.»
Le garçon apporta deux ailes de dindon et quatre bouteilles du vin demandé.
M. GEORGEY.—Quoi c'est? deux bouchées pleines! Jé voulais une turkey toute... Vous pas comprendre. Une turkey, une dindone toute, sans couper aucune chose.»
Et il avala du vin que lui versa Alcide; M. Georgey remplit le verre de Julien.
«Toi boire, pétite Juliène», dit-il en vidant son verre, qu'Alcide s'empressa de remplir de nouveau, tandis que Frédéric remplissait celui de Julien.
Le garçon, émerveillé, alla chercher une dinde entière. M. Georgey donna à Frédéric et à Alcide les deux portions apportées d'abord, coupa le dindon entier, en mit une aile énorme devant Julien, et mangea le reste sans s'apercevoir que toute la salle et les garçons le regardaient avec étonnement.
M. GEORGEY.—Garçone!
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.—Quoi vous avez?
LE GARÇON.—Des perdreaux, du chevreuil...
M. GEORGEY.—Oh! yes! Moi voulais perdreaux six; chévrel, un jambe.
LE GARÇON.—M'sieur veut dire une cuisse?
M. GEORGEY.—Oh! dear! shocking! Moi pas dire cé parole malpropre. On disait: un jambe.»
Le garçon alla exécuter sa commission au milieu d'un rire général. Quand les plats demandés furent apportés, M. Georgey donna un perdreau à Julien, un à Frédéric et à Alcide, et en mangea lui-même trois. Il avala d'un trait la bouteille de vin qu'il avait devant lui, après en avoir versé dans le verre de Julien, coupa trois tranches de chevreuil qu'il passa à ses convives, et mangea le reste. Alcide remplissait sans cesse le verre de l'Anglais, qui buvait sans trop savoir ce qu'il avalait. Alcide commença à mélanger le vin blanc au vin rouge pour le griser plus sûrement. Julien buvait le moins qu'il pouvait.
M. Georgey appela:
«Garçone!
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.—Apportez vitement, champagne, madère, malaga, cognac. Vitement; j'étouffais, j'avais soif.»
M. Georgey ne s'apercevait pas du manège d'Alcide, du mélange des vins, et du nombre de verres qu'il lui versait sans cesse.
Le reste du dîner fut à l'avenant; M. Georgey demanda encore des bécasses, des légumes, quatre plats sucrés, des fruits de diverses espèces, des compotes, des macarons, des biscuits, un supplément de vin.
Quand il demanda la carte, qui était de quatre-vingt-dix francs, il dit:
«C'était beaucoup, mais c'était une bonne cuisson. Moi revenir... Voilà...»
Il posa sur la table cent francs, se leva et se dirigea vers la porte en chancelant légèrement.
LE GARÇON.—Si M'sieur veut attendre une minute, je vais apporter la monnaie à M'sieur.
M. GEORGEY.—Moi attends jamais.»
Et il sortit. Julien le suivit, chancelant plus que l'Anglais. Alcide dit au garçon:
«Apportez-moi le reste; c'est moi qui lui garde sa monnaie.»
Le garçon rapporta à Alcide les dix francs restants; celui-ci les mit dans sa poche.
LE GARÇON.—Et le garçon, M'sieur?
ALCIDE.—C'est juste. Frédéric, donne-moi deux sous.
Frédéric les lui donna; Alcide les mit dans la main du garçon, qui eut l'air fort mécontent et qui grommela:
«Quand je verrai le maître, je lui dirai la crasserie de ses valets.»
Malgré que M. Georgey fût habitué à boire copieusement, la quantité de vin qu'il avait avalé et le mélange des vins firent leur effet: il n'avait pas ses idées bien nettes. Julien, qui buvait jamais de vin, se sentit mal affermi sur ses jambes; ils marchaient pourtant, suivis de Frédéric et d'Alcide; plus habitués au vin et plus sages que Julien, ils avaient peu bu et conservaient toute leur raison. Ils dirigèrent la marche du côté du théâtre, où ils firent entrer M. Georgey et Julien. Alcide paya les quatre places, se promettant bien de rattraper son argent avec profit. C'était là que les avait vus Bonard entre deux et trois heures de l'après-midi. On jouait des farces; tout le monde riait. Après les farces vint une pièce tragique. Alcide profita de l'attention des spectateurs, dirigée sur la scène, et de l'assoupissement de M. Georgey et de Julien, pour glisser doucement sa main dans la poche de l'Anglais et en retirer une poignée de pièces d'or, qu'il mit dans son gousset, après en avoir glissé une partie dans la poche de Julien.
«Pourquoi fais-tu cela? demanda Frédéric.
ALCIDE.—Chut! tais-toi. Je te l'expliquerai tout à l'heure.»
La pièce continua; quand elle fut finie et que chacun se leva pour quitter la salle, M. Georgey et Julien dormaient profondément. Personne n'y fit attention; la salle se vida. Alcide et Frédéric étaient partis.
Vers huit heures du soir, la salle s'éclaira et commença à se remplir une seconde fois. M. Georgey se réveilla le premier, se frotta les yeux, chercha à se reconnaître, se souvint de tout et fut honteux de s'être enivré devant trois jeunes garçons et surtout devant Julien, dont il devait être le maître et le protecteur à partir du lendemain.
Il chercha Julien; il le vit dormant paisiblement près de lui.
«Quoi faire? se demanda-t-il. Quel racontement je lui dirai! Quoi dire! Quoi j'expliquerai! Pauvre pétite Juliène! C'était moi qui lui avais donné lé boisson!... Jé suis très terriblement en punissement!»
Pendant qu'il rougissait, qu'il s'accusait, qu'il secouait légèrement Julien, celui-ci fut réveillé par le bruit que faisaient les arrivants et par les efforts de M. Georgey. Il regarda de tous côtés, vit M. Georgey debout, sauta sur ses pieds.
«Me voilà, M'sieur. Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je ne sais ce qui m'a pris. Je suis prêt à vous suivre M'sieur.»
M. Georgey se leva sans répondre; il sortit, suivi de Julien. Il faisait déjà un peu sombre, mais la lune se levait; la route était encombrée de monde; M. Georgey marchait sans parler.
«M'sieur, lui dit enfin Julien, je vois que vous êtes fâché contre moi... Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je sais bien que j'ai eu tort. Je ne bois jamais de vin, M'sieur; je n'aurais pas dû en accepter autant. Je vous assure, M'sieur, que je suis honteux, bien triste. Jamais, jamais je ne recommencerai, M'sieur. Je vous le jure.
M. GEORGEY.—Pauvre pétite Juliène! Moi pas du tout en colère, pauvre pétite. Seulement, de moi-même j'étais furieuse et j'étais en rougissement. Jé avais fait une actionnement mauvaise, horrible; j'étais une stupide créature: et toi, povre pétite Juliène, pas mal fait, pas demander excuse, pas rien dire mauvais pour toi-même. Voilà lé barrière de Mme Bonarde; bonsoir, good bye, little dear; bonsoir. Jé revenir demain.»
XV
REVEIL ET RETOUR DE JULIEN
M. Georgey continua sa route, laissant Julien à la barrière.
Julien entra, alla à la maison, et trouva les Bonard inquiets de lui et de Frédéric. Il faisait tout à fait nuit; il était neuf heures.
«Ah! vous voilà, enfin! dit Mme Bonard; je commençais à m'inquiéter. Où est Frédéric? j'ai à lui parler.
JULIEN, d'un air embarrassé.—Je ne sais pas, maîtresse; il y a longtemps que je ne l'ai vu.
MADAME BONARD.—Et pourquoi vous êtes-vous séparés?
JULIEN, baissant la tête.—Maîtresse, c'est que... je me suis endormi au théâtre, et M. Georgey ne m'a éveillé qu'à huit heures.
MADAME BONARD.—Endormi! Eveillé à huit heures! par M. Georgey! Qu'est-ce que cela signifie?
JULIEN, éclatant en sanglots.—Oh! maîtresse, cela signifie que je suis un malheureux, indigne des bontés de M. Georgey; je me suis enivré; c'est pourquoi je me suis endormi. Oh! maîtresse, pardonnez-moi; je vous jure que je ne recommencerai pas.
MADAME BONARD.—Mon pauvre garçon, je te pardonne d'autant plus volontiers que tu ne t'es pas grisé tout seul, sans doute, et que M. Georgey t'aura payé ton vin.
JULIEN.—Oui, maîtresse.
MADAME BONARD.—C'est donc lui qui t'a grisé?
JULIEN.—Oh non! maîtresse, il dînait; il ne faisait pas attention à moi; je buvais quand je n'aurais pas dû boire. Et moi qui avais été à la foire pour l'empêcher d'être trompé!
MADAME BONARD.—Trompé par qui?
JULIEN.—Par..., par... Alcide.
MADAME BONARD.—Mais il n'était pas avec vous, Alcide.
JULIEN.—Pardon, maîtresse, il nous a rejoints avec Frédéric.
BONARD, frappant du poing sur la table.—Avec Frédéric! Encore! Quand je l'avais tant défendu!
MADAME BONARD.—Et sont-ils restés ensemble?
JULIEN.—Je ne sais pas, maîtresse; je ne les ai plus vus quand je me suis réveillé.
BONARD.—C'est égal, mon garçon, ne t'afflige pas; tu n'y as pas mis de méchanceté, tu ne savais pas que ce vin te griserait. Tu as l'air fatigué; va te coucher.
MADAME BONARD.—Ote tes beaux habits neufs, d'abord. Je vais les serrer ici à côté.»
Julien ôta sa redingote, puis son gilet. Il mit les mains sur les poches.
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc?... De l'argent!... De l'or!... D'où vient ça? Ce n'est pas à moi!... Je n'y comprends rien.
MADAME BONARD.—De l'or! Comment as-tu de l'or dans tes poches?»
Elle et son mari comptèrent les pièces: il y en avait dix, plus quelques pièces d'argent. Ils étaient stupéfaits.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Julien, on va croire que je les ai volées! Mais comment tout cet or a-t-il pu venir dans ma poche? Je ne me souviens de rien que d'avoir dîné et puis dormi au théâtre.
BONARD.—Ecoute, Julien, M. Georgey n'était-il pas un peu gris comme toi?
JULIEN, avec hésitation.—Je crois bien que oui, Monsieur... Un peu, car ses jambes n'étaient pas solides; il marchait un peu de travers dans la rue. Alcide et Frédéric le soutenaient.
BONARD.—C'est peut-être lui qui t'a mis tout cela lui-même dans ta poche.
JULIEN.—Je ne peux pas garder ça, M'sieur. Si c'est lui, bien sûr, il ne savait guère ce qu'il faisait. J'étais près de lui, il se sera trompé de poche; il l'aura voulu mettre dans la sienne et il l'a mis dans la mienne... Oh! M'sieur, laissez-moi lui porter cet argent tout de suite, qu'il ne croie pas qu'il a été volé.
BONARD.—Tu le lui reporteras demain, mon ami; il est trop tard aujourd'hui. Tu le trouveras couché, et, comme il a trop bu, il ne serait pas facile à éveiller.
JULIEN.—Ce pauvre M. Georgey! Ce n'est pas sa faute. Je me souviens, à présent, qu'Alcide le pressait toujours de boire, et qu'il lui mettait du vin blanc avec du rouge; et puis il lui a fait boire à la fin du cidre en bouteilles, qui moussait comme son champagne; c'est ça qui lui a porté à la tête! Ce pauvre M. Georgey! C'est donc pour cela qu'il me demandait pardon le long du chemin en revenant; il paressait honteux. Et moi qui me méfiais d'Alcide et qui allais à la foire pour empêcher qu'il ne fût attrapé! Je l'ai laissé enivrer et... voler peut-être.
MADAME BONARD.—Volé!... Comment?... tu crois que..., qu'Alcide...?
JULIEN, avec précipitation.—Non, non, maîtresse, je ne crois pas ça; je ne crois rien, je ne sais rien. J'ai parlé trop vite.»
Bonard et sa femme gardèrent le silence; ils engagèrent Julien à aller se coucher. Il leur souhaita le bonsoir et alla regagner son petit grenier.
Arrivé là, il pria et pleura longtemps.
«Ce que c'est, pensa-t-il, que le mauvais exemple et de mauvais camarades! Sans eux je n'aurais pas la honte de m'être enivré; le pauvre M. Georgey n'aurait pas non plus à rougir de sa journée de foire! Pauvre homme! c'est dommage! il est si bon!... Et comme Alcide a gâté Frédéric! Mes malheureux maîtres! il leur donnera bien du chagrin! Et moi qui m'en vais! Ils n'auront personne pour les aider, les soigner... Et de penser qu'il faut que je m'en aille pour ne pas leur être à charge! Ah! si je n'avais pas eu cette crainte, je ne les aurais jamais quittés. Mes bons maîtres! s'ils étaient plus riches! mais le bon Dieu fait tout pour notre bien, dit M. le curé; il faut que je me soumette.»
Et, tout en pleurant. Julien s'endormit.
XVI
LES MONTRES ET LES CHAINES
Pendant ce temps, qu'avaient fait Alcide et Frédéric?
A la fin du spectacle, ils s'en allèrent tout doucement, de peur de réveiller M. Georgey et Julien. Quand ils se trouvèrent hors du théâtre, Frédéric demanda à Alcide:
«Pourquoi as-tu mis des pièces d'or dans la poche de Julien? Où les as-tu prises?
ALCIDE.—Dans la poche de l'Anglais, parbleu!
FRÉDÉRIC.—Comment? tu l'as volé?
ALCIDE.—Tais-toi donc, imbécile! Tu cries comme si tu parlais à un sourd. On ne dit pas ces choses tout haut. J'ai pris, je n'ai pas volé.
FRÉDÉRIC.—Mais puisque tu as pris dans sa poche sans qu'il s'en doutât.
ALCIDE.—Eh bien, je les ai prises pour empêcher un autre de les prendre. Il était ivre, tu sais bien; il dormait et soufflait comme un buffle. Le premier sujet venu pouvait le dévaliser et peut-être l'égorger. Ainsi, en lui vidant ses poches, je lui ai probablement sauvé la vie.
FRÉDÉRIC.—Ah! je comprends. Tu veux lui rendre son argent.
ALCIDE.—Je ne lui rendrai pas ses jaunets; pas si bête! Il nous avait promis de nous faire un présent, il ne nous a rien donné; je lui ai épargné la peine de chercher; nous achèterons nous-mêmes ce qui nous convient le mieux.
FRÉDÉRIC.—Mais pourquoi en as-tu mis dans la poche de Julien?
ALCIDE.—Pour faire croire que c'est Julien qui a dévalisé celle de l'Anglais, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de quelque chose.
FRÉDÉRIC.—Mais c'est abominable, ça! Après avoir volé Julien, tu fais une vilaine chose et tu veux la rejeter sur ce pauvre garçon?
ALCIDE.—Tu m'ennuies avec tes sottes pitiés, et tu es bête comme un oison. D'abord l'Anglais, qui est un imbécile fieffé, ne pensera pas à compter son argent; il croira qu'il a tout dépensé ou qu'il a perdu ses pièces par un trou que j'ai eu soin de lui faire au fond de sa poche. Et s'il se plaint, on lui dira que c'est Julien qui aura cédé à la tentation; on fouillera dans les habits de Julien, on trouvera les pièces d'or; l'Anglais, qui l'aime, ne dira plus rien: il emmènera son povre pétite Juliène, et on n'y pensera plus.
FRÉDÉRIC.—Mais mon père et ma mère y penseront, et ils croiront que Julien est un voleur.
ALCIDE.—Qu'est-ce que cela te fait? Ce Julien est un petit drôle, c'est ton plus grand ennemi; il travaille à prendre ta place dans la maison et à t'en faire chasser. Crois bien ce que je te dis. Tu le verras avant peu.
FRÉDÉRIC.—Comment? Tu crois que Julien...?
ALCIDE.—Je ne crois pas, j'en suis sûr. C'est un vrai service d'ami que je te rends... Mais parlons d'autre chose. As-tu envie d'avoir une montre?
FRÉDÉRIC.—Je crois bien! Une montre! C'est qu'il faut beaucoup d'argent pour avoir une montre! Et toi-même, tu n'en as pas, malgré tout ce que tu as chipé à tes parents et à d'autres.
ALCIDE.—Je n'en ai pas parce que je n'ai jamais eu une assez grosse somme à la fois. Mais à présent que nous avons de quoi, il faut que chacun de nous ait une montre. Allons chez un cousin horloger que je connais.
FRÉDÉRIC.—Mais si on nous voit des montres, on nous demandera qui nous les a données.
ALCIDE.—Eh bien, la réponse est facile. Le bon Anglais, l'excellent M. Georgey.
FRÉDÉRIC.—Et si on le lui demande à lui-même?
ALCIDE.—Est-ce qu'il sait ce qu'il fait, ce qu'il donne? D'ailleurs il ne comprendra pas, ou bien on ne le comprendra pas.
FRÉDÉRIC.—J'ai peur que tu ne me fasses faire une mauvaise chose et qui n'est pas sans danger, car si nous sommes découverts, nous sommes perdus.
ALCIDE, ricanant.—Tu as toujours peur, toi. Tu as près de dix-sept ans, et tu es comme un enfant de six ans qui craint d'être fouetté. Est-ce qu'on te fouette encore?
—Non, certainement, répondit Frédéric d'un air piqué. Je n'ai pas peur du tout et je ne suis pas un enfant.
ALCIDE.—Alors, viens acheter une montre, grand benêt: c'est moi qui te la donne.» Frédéric se laissa entraîner chez le cousin horloger. Alcide demanda des montres; on lui en montra plusieurs en argent.
«Des montres d'or, dit Alcide en repoussant avec mépris celles d'argent.
—Tu es donc devenu bien riche? répondit le cousin.
ALCIDE.—Oui; on nous a donné de quoi acheter des montres en or.
L'HORLOGER.—C'est différent. En voici à choisir.
ALCIDE.—Quel prix?
L'HORLOGER.—En voici à cent dix francs; en voilà à cent vingt; cent trente et au delà.
ALCIDE.—Laquelle prends-tu, Frédéric?
FRÉDÉRIC.—Je n'en sais rien; je n'en veux pas une trop chère.
L'HORLOGER.—En voici une de cent vingt francs, Monsieur, qui fera bien votre affaire.
—Et moi, dit Alcide, je me décide pour celle-ci; elle est fort jolie. Combien?
L'HORLOGER.—Cent trente, tout au juste.
ALCIDE.—Très bien; je la prends.
L'HORLOGER.—Une minute; on paye comptant; je ne me fie pas trop à ton crédit.
ALCIDE.—Je paye et j'emporte. Voici de l'or; ça fait combien à donner?
L'HORLOGER.—Ce n'est pas malin à compter: cent vingt et cent trente ça fait deux cent cinquante. Voici vos montres et leurs clefs; plus un cordon parce que vous n'avez pas marchandé.»
Alcide tira de sa poche une multitude de pièces de vingt francs; il en compta dix, puis deux; puis deux pièces de cinq francs que lui avait rendues le garçon de café, et empocha le reste.
L'HORLOGER.—Tu as donc fait un héritage?
ALCIDE.-Non, mais j'ai un nouvel ami, riche et généreux, qui a voulu que nous eussions des montres. Au revoir, cousin.
L'HORLOGER.—Au revoir; tâche de m'amener ton ami.
ALCIDE.—Je te l'amènerai; ce sera un vrai service que je t'aurai rendu, car la vente ne va pas fort, ce me semble.
L'HORLOGER.—Pas trop; d'ailleurs, plus on a de pratiques et plus on gagne.»
Les deux fripons s'en allèrent avec leurs montres dans leur gousset; Alcide était fier et tirait souvent la sienne pour faire voir qu'il en avait une. Frédéric, honteux et effrayé, n'osait toucher à la sienne de peur qu'une personne de connaissance ne la vît et n'en parlât à son père.
«A présent, dit Alcide, allons voir les autres curiosités.»
Et il se dirigea vers le champ de foire, où se trouvaient réunis les baraques et les tentes à animaux féroces ou savants, les faiseurs de tours, les théâtres de farces et les danseurs de corde. Ils entrèrent partout; Alcide riait, s'amusait, causait avec les voisins. Frédéric avait la mine d'un condamné à mort, sérieux, sombre, silencieux. Sa montre lui causait plus de frayeur que de plaisir; sa conscience, pas encore aguerrie au vice, le tourmentait cruellement. Sans la peur que lui inspirait son méchant ami, il serait retourné chez l'horloger pour lui rendre sa montre et reprendre l'argent, qu'il aurait reporté à M. Georgey.
Toute la salle riait aux éclats des grosses plaisanteries d'un Paillasse en querelle avec son maître Arlequin. Alcide avait à ses côtés deux jeunes gens aimables et rieurs avec lesquels il causait et commentait les tours d'adresse et les bons mots du Paillasse. Alcide y aurait volontiers passé la nuit; jamais il ne s'était autant amusé. Mais Arlequin et Paillasse avaient épuisé leur gaieté et leur répertoire; ils saluèrent, sortirent et la salle se vida. Dans la foule pressée de courir à de nouveaux plaisirs, Alcide se trouva séparé de ses aimables compagnons, et il eut beau regarder, chercher, il ne put les retrouver.
«C'est ennuyeux, dit-il à Frédéric, me voici réduit à ta société, qui n'est pas amusante. Tu ne dis rien, tu ne regardes rien, tu ne t'amuses de rien. J'aurais bien mieux fait de venir sans toi.
FRÉDÉRIC.—Plût à Dieu que je ne t'eusse pas accompagné à cette foire maudite. Depuis ce matin, je n'ai eu que du chagrin et de la terreur.
ALCIDE.—Parce que tu es un imbécile et un trembleur; tu n'as pas plus de courage qu'une poule; si je t'avais écouté, nous serions partis et revenus les poches vides; nous nous serions mis à la suite de ce sot Anglais et de son petit mendiant; nous n'aurions pas eu nos montres ni tout ce que nous allons encore acheter.
FRÉDÉRIC.—Oh! Alcide, je t'en prie, n'achète plus rien; cette montre me fait déjà une peur terrible.
ALCIDE.—Ah! ah! ah! quel stupide animal tu fais! Suis-moi: je vais te mener chez un brave garçon qui nous complétera nos montres.
FRÉDÉRIC.—Que veux-tu y mettre de plus? Elles ne sont que trop complètes et trop chères.
ALCIDE.—Tu vas voir. Et cette fois, si tu n'es pas content je te plante là et tu deviendras ce que tu pourras.
FRÉDÉRIC, avec résolution.—Si tu me laisses seul, j'irai chez M. Georgey, je lui rendrai sa montre, et je lui raconterai tout.
ALCIDE.—Malheureux, avise-toi de faire ce que tu dis, et je mets tout sur ton compte; et je m'arrangerai de façon à te faire arrêter et te faire mettre en prison; et ce sera toi qui auras tout fait. Et mon cousin l'horloger dira comme moi, pour avoir ma pratique et celle de mon riche et généreux ami.»
L'infortuné Frédéric, effrayé des menaces d'Alcide, lui promit de se taire et de prendre courage.
Ils entrèrent chez un bijoutier.
LE BIJOUTIER.—Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
ALCIDE.—Des chaînes de montre, s'il vous plaît.
LE BIJOUTIER.—Chaînes de cou ou chaînes de gilet?
ALCIDE.—Chaînes de gilet. (Bas à Frédéric.) Parle donc, imbécile; on te regarde.
—Chaînes de gilet, répéta Frédéric timidement.
LE BIJOUTIER.—Voilà, messieurs. En voici en argent... (Alcide les repousse.) En voici en argent doré. (Alcide repousse encore.) En voici en or.
ALCIDE.—A la bonne heure. Choisis, Frédéric, il y en a de très jolies.»
Ils en prirent quelques-unes, les laissèrent et les reprirent plusieurs fois. Le bijoutier ne les perdait pas de vue; l'air effronté d'Alcide et la mine troublée, effarée de Frédéric lui inspiraient des soupçons.
«Ça m'a tout l'air de voleurs, pensait-il.
ALCIDE.—Choisis donc celle qui te plaît, Frédéric; veux-tu celle-ci?»
Alcide lui en présenta une. Frédéric la prit en disant: «Je veux bien» d'une voix si tremblante, que le bijoutier mit instinctivement la main sur ses bijoux et les ramena devant lui.
LE BIJOUTIER.—Vous savez, Messieurs, dit-il, que les bijoux se payent comptant.
ALCIDE.—Certainement, je le sais. Combien, cette chaîne?
LE BIJOUTIER.—Quatre-vingts francs, Monsieur.
—Voilà, dit Alcide en jetant sur le comptoir quatre pièces de vingt francs. Et celle-ci?
-Quatre-vingt-cinq francs, Monsieur, répondit le bijoutier avec une politesse marquée.
—Voilà», dit encore Alcide.
Il voulut tirer sa montre pour la rattacher à la chaîne, il ne la trouva plus; elle était disparue. Il eut beau chercher, fouiller dans tous ses vêtements, la montre ne se retrouva pas.
«Vous avez été volé, Monsieur? lui dit le bijoutier; soupçonnez-vous quelqu'un?
—Au théâtre, j'étais entre deux jeunes gens qui m'ont fait mille politesses, et auxquels j'ai donné, sur leur demande, l'heure de ma montre, répondit Alcide d'une voix tremblante.
LE BIJOUTIER.—Il faut aller porter plainte au bureau du commissaire de police, Monsieur.
—Merci, Monsieur; viens, Frédéric.»
Frédéric, voyant la figure consternée de son ami, saisit avec bonheur l'occasion de se débarrasser de sa montre.
FRÉDÉRIC.—Tiens, prends la mienne, Alcide, je n'y tiens pas.
ALCIDE, avec surprise.—La tienne? Et toi donc? Que feras-tu de la chaîne?
FRÉDÉRIC.—Prends-la avec la montre, que le bijoutier a accrochée après. Prends, prends tout; tu me rendras service.
ALCIDE.—Si c'est pour te rendre service, c'est différent. Merci; je la garde en souvenir de toi.
FRÉDÉRIC.—Vas-tu porter plainte?
ALCIDE.—Pas si bête! pour ébruiter l'affaire et me faire découvrir! Il faudrait donner mon nom, le tien, celui de l'horloger. On me demandera où j'ai pris l'or pour payer les montres, et tout serait découvert. Les coquins! Ils avaient l'air si aimables!»
XVII
LES GENDARMES ET M. GEORGEY
«Qu'est-ce qui se passe donc par là, sur le champ de foire?» demanda Frédéric qui avait repris de la gaieté depuis qu'il s'était débarrassé de sa montre et de la chaîne. «On dirait que les gendarmes ont arrêté quelqu'un.
ALCIDE.—Allons voir, tout le monde y court; il doit y avoir quelque chose de curieux.
Ils se dépêchèrent et vinrent se mêler à la foule.
«Qu'est-ce qu'il y a?» demanda Alcide à un brave homme qui parlait et gesticulait avec animation.
UN HOMME.—Ce sont deux vauriens que les gendarmes viennent d'arrêter au moment où ils enlevaient la montre d'un drôle d'original qui baragouine je ne sais quelle langue. On ne le comprends pas, et lui-même ne comprend guère mieux ce qu'on lui demande.»
Ils avancèrent; Alcide se haussa sur la pointe des pieds et vit avec effroi que l'original était M. Georgey, et que les voleurs étaient ses deux aimables compagnons.
«Sauvons-nous, dit-il à Frédéric; c'est M. Georgey et les deux gredins qui m'ont probablement aussi volé ma montre. Si l'Anglais nous voit, il va nous appeler; nous serions perdus.»
Frédéric voulut s'enfuir; Alcide le retint fortement.
«Doucement donc, maladroit, tu vas nous faire prendre si tu as l'air d'avoir peur; suis-moi; ayons l'air de vouloir nous faufiler d'un autre côté.»
Ils parvinrent à sortir de la foule; pendant qu'ils échappaient ainsi au danger qui les menaçait, Alcide trouva moyen de couler dans la poche de Frédéric la seconde chaîne et l'or et l'argent qui lui restaient. Quand ils se furent un peu éloignés, ils pressèrent le pas.
En passant devant un café très éclairé, Alcide regarda à sa montre l'heure qu'il était.
«Onze heures! dit-il. Rentrons vite.»
Mais au même moment il se sentit saisir au collet. Il poussa un cri lorsqu'en se retournant il vit un gendarme. Frédéric, qui marchait devant, fit une exclamation:
«Les gendarmes!»
Et il courut plus vite. Un instant après, il se sentit arrêter à son tour.
LE GENDARME.—Ah! tu te sauves devant les gendarmes, mon garçon: mauvais signe! Il faut que tu viennes avec ton camarade, qui a une si belle montre avec une si belle chaîne; le tout est mal assorti avec sa redingote de gros drap et ses souliers ferrés.
FRÉDÉRIC.—Lâchez-moi, Monsieur le gendarme. Je suis innocent, je vous le jure. Je n'ai rien sur moi, ni montre, ni chaîne.
LE GENDARME.—Nous allons voir ça, mon mignon; tu vas venir avec nous devant M. l'Anglais, qui a déclaré avoir été volé de tout son or, de sa montre et de sa chaîne.»
Frédéric tremblait de tous ses membres, le gendarme le soutenait en le traînant. Alcide, non moins effrayé, payait pourtant d'effronterie; il soutenait que sa montre et sa chaîne lui avaient été données par l'excellent M. Georgey; il indiquait l'horloger qui la lui avait vendue, le bijoutier qui venait de lui vendre sa chaîne.
Son air assuré, ses indications si précises, ébranlèrent un peu les gendarmes; celui qui l'escortait lui dit avec plus de douceur:
«Eh bien, mon ami, si tu es innocent, ce que nous allons savoir tout à l'heure, tu n'as rien à craindre des gendarmes, Nous voici près d'arriver. M. Georgey, comme tu l'appelles, saura bien te reconnaître et nous dire que tu ne lui as rien volé, non plus que ton camarade, qui dit avoir les poches vides.»
Ils arrivaient en effet devant le commissaire de police qui venait constater le vol. Quand les gendarmes eurent amené devant lui les deux amis, il commanda qu'on les fouillât. Alcide n'avait rien de suspect, mais Frédéric, qui avait protesté n'avoir rien dans ses poches, poussa un cri de détresse quand le gendarme retira de la poche de côté de sa redingote une chaîne et plusieurs pièces d'or et d'argent.
«Tu es plus riche que tu ne le croyais, mon garçon», lui dit le gendarme.
L'exclamation de Frédéric attira l'attention de M. Georgey; il se retourna, reconnut Frédéric et Alcide, et s'écria:
«Lé pétite Bonarde! Oh! my goodness!»
Le pauvre M. Georgey resta comme pétrifié.
LE GENDARME.—Veuillez, Monsieur, venir reconnaître si l'or et la chaîne que nous avons trouvés dans la poche de ce garçon sont à vous.»
M. Georgey s'approcha. Il jeta un coup d'oeil sur les pièces d'or, qui étaient des guinées anglaises. C'étaient les siennes, il n'y avait pas à en douter. Que faire! La pauvre Mme Bonard et son mari se trouvaient déshonorés par le vol de leur fils! Son parti fut bientôt pris. Il fallait sauver l'honneur des Bonard.
«Jé connaissais, c'était lé pétite Bonarde. J'avais donné les jaunets au pétite Bonarde et lui avais acheté lé chaîne. C'était très joli... ajouta-t-il en examinant la chaîne. Jé savais, jé connaissais. Lui venir avec moi, jé donnais tout.
LE GENDARME.—Et l'autre garçon, Monsieur? N'est-ce pas votre montre et votre chaîne qu'il a dans son gousset?
M. GEORGEY.—No, no, c'était une donation. J'avais donné, j'avais donné tout. No, no, ma horloge pas comme ça. Une chiffre. Une couronne baronnet. C'étaient les deux grands coquins avaient volé. J'étais sûr, tout à fait certain.»
On amena les deux voleurs devant M. Georgey, et on lui présenta la montre et le porte-monnaie avec lesquels ils se sauvaient quand ils furent arrêtés.
M. GEORGEY.—C'était ça! C'était ma horloge! Jé connais. Voyez voir, chiffre G.G.; ça était pour dire: George Georgey. Voyez voir, couronne baronnet; c'était moi, sir Midleway... C'était très fort visible... Le porte-argent, c'était mon. Jé connais. C'était mon petit nièce avait fait. Voyez voir, G.G... c'était pour dire: George Georgey. Couronne baronnet, ça était pour dire: sir Midleway... Je connais; c'était Alcide, ça. Laissez, laissez tous les deux garçons, jé emmener eux; il était noir, il était moitié la nuit. Goodbye, sir. Venez, Alcide; Fridric, marchez avant moi.»
Les deux voleurs, trop heureux d'en être quittes à si bon marché, ne se firent pas répéter l'ordre de M. Georgey; s'échappant du milieu de la foule, ils rejoignirent l'Anglais et marchèrent devant lui en silence.
Quand ils furent hors de la ville, Alcide, qui avait retrouvé son effronterie accoutumée, commença à vouloir s'excuser aux yeux de M. Georgey.
«Vous êtes bien bon, Monsieur, d'avoir défendu Frédéric et moi contre ces méchants gendarmes...
M. GEORGEY.—Tenez vos langues, malhonnête, voleuse; je vous défendais les paroles.
ALCIDE.—Mais, Monsieur, je vous assure...
M. GEORGEY.—Jé disais: tenez lé langue. Jé voulais pas écouter votre voix horrible: voleur, gueuse, grédine. Moi tout dire à Madme Bonarde, à Master Bonarde, à papa Alcide. Ah! tu avais volonté volé moi! Tu croyais Georgey une imbécile comme toi! Tu croyais moi disais des excuses pour toi? Moi savoir tout; moi parler menteusement pour Madme Bonarde, par lé raison de Frédric voleur avec toi. Moi avoir pitié povre Madme Bonarde... Moi savoir Madme Bonarde, Master Bonarde, morte pour la honte de Fridric. Voilà comment moi avoir parlé contrairement au vérité. Et toi, coquine, mé rendre à la minute lé montre, lé chaîne, lé guinées tu avais volé à moi Georgey.
ALCIDE.—C'est Frédéric, Monsieur, ce n'est pas moi...
M. GEORGEY.—Menteuse! grédine! Donner sur lé minute à moi tout le volement.»
M. Georgey saisit Alcide, qui se débattit violemment, mais qui fut bien vite calmé par les coups de poing du vigoureux Anglais. La montre et sa chaîne passèrent en un instant de la poche d'Alcide dans celle de M. Georgey. Frédéric n'attendit pas son tour et remit lui-même en sanglotant la chaîne et tout l'or et l'argent que lui avait rendus le gendarme.
«Oh! Monsieur, s'écria-t-il, ne croyez pas que ce soit moi qui vous ai volé. C'est Alcide qui a tout fait et qui m'a poussé à mal faire. Je ne voulais pas, j'avais peur; il m'a forcé à le laisser faire, à acheter la montre et la chaîne; il m'a coulé votre or dans la poche quand nous avons été dans cette foule qui arrêtait les deux voleurs. Je ne l'ai su que lorsque les gendarmes m'ont fouillé. Pardonnez-moi, Monsieur; ne dites rien à mon père, il m'assommerait de coups.
M. GEORGEY.—Il faisait très bien, et jé voulais dire. C'était trop horrible.»
Alcide voulut aussi demander grâce et accuser Julien; mais l'Anglais le fit taire en lui boxant les oreilles.
M. GEORGEY.—Jé défendais à toi, scélérate, de parler une parole. Jé voulais dire à les deux parents et jé dirai. Demain, jé dirai. Va dans ton maison, et toi, Fridric, va dans lé tien. Jé rentrais chez moi. Caroline, vitement, une lumière; jé voulais aller dans le lit.»
M. Georgey repoussa les deux garçons, entra chez lui, ferma la porte à double tour et monta dans sa chambre. Caroline l'entendit longtemps encore se promener en long et en large et parler tout haut.
«Il devient fou, pensa-t-elle: il l'était déjà à moitié, la foire l'a achevé.»