XVIII
COLERE DE BONARD
Frédéric et Alcide restaient devant la porte de M. Georgey, muets et consternés: Frédéric pleurait; Alcide, les poings fermés, les yeux étincelants de colère, réfléchissait au moyen de se tirer d'affaire en jetant tout sur Frédéric.
FRÉDÉRIC.—Qu'allons-nous devenir, mon Dieu, si M. Georgey va tout raconter à nos parents! Donne-moi un bon conseil, Alcide; toi qui m'as entraîné à mal faire et qui as toujours de bonnes idées pour t'excuser.
ALCIDE.—J'en ai une pour moi; je n'en ai pas pour toi.
FRÉDÉRIC.—Comment, tu vas m'abandonner, à présent que je suis dans la crainte, dans la désolation!
ALCIDE.—Je m'embarrasse bien de toi. Tu es un imbécile, un lâche. C'est ta sotte figure effrayée qui a attiré l'attention des gendarmes et qui nous a fait prendre. Maudit soit le jour où je t'ai mis de moitié dans mes profits!
FRÉDÉRIC.—Et maudit soit le jour où je t'ai écouté, où je t'ai aidé dans tes voleries! Sans toi, je serais heureux et gai comme Julien; je n'aurais peur de personne et je serais aimé de mes parents comme jadis.
ALCIDE.—Vas-tu me laisser tranquille avec tes jérémiades. Va-t'en chez toi, tu n'as que faire ici.»
Au moment où il disait ces mots, un seau d'eau lui tomba sur la tête et il entendit une voix qui disait:
«Coquine! Canaille!»
Alcide, suffoqué d'abord par l'eau, ne put rien distinguer; mais, un instant après, il se tourna de tous côtés et ne vit rien; il leva les yeux vers la fenêtre de M. Georgey: elle était fermée, le rideau était baissé, on n'y voyait même pas de lumière. Il était seul. Frédéric même avait disparu. Surpris, un peu effrayé, il prit le parti de rentrer chez lui et de se coucher; l'horloge du village sonnait deux heures.
Frédéric courait de toute la vitesse de ses jambes pour arriver chez ses parents, qu'il croyait trouver endormis depuis longtemps. Il ouvrit la barrière, se dirigea vers l'écurie, où il comptait passer la nuit, et vit, à sa grande frayeur, de la lumière dans la salle, dont la porte était ouverte. Il n'y avait pas moyen d'éviter une explication.
«Je vais tâcher, pensa-t-il, de faire comme Alcide; l'effronterie lui réussit toujours.»
Il entra. Mme Bonard poussa un cri de joie; Bonard, qui sommeillait les coudes sur la table, se réveilla en sursaut.
FRÉDÉRIC.—Comment, mes pauvres parents, vous m'attendez? J'en suis désolé; si j'avais pu le deviner, je ne me serais pas laissé entraîner par la dernière représentation au théâtre; et puis ce bon M. Georgey, avec lequel je suis revenu, m'a fait manger dans un excellent café. Tout cela m'a attardé; je vous croyais couchés depuis longtemps et bien tranquilles sur mon compte.
MADAME BONARD.—Pendant que tu t'amusais, Frédéric, nous nous faisions du mauvais sang; nous nous tourmentions, te croyant seul avec ce mauvais sujet d'Alcide, car M. Georgey nous avait ramené Julien vers neuf heures.»
Frédéric parut troublé; la mère pensa que c'était le regret de les avoir inquiétés.
BONARD.—Et sais-tu ce qui nous est arrivé pendant que tu t'amusais?»
Frédéric ne répondit pas.
BONARD.—Nous avons été volés... Tu ne dis rien. Tiens, regarde l'armoire, on l'a brisée; on a pris l'argent du pauvre Julien; on a emporté nos deux plus belles dindes. Pourquoi es-tu parti avant le retour de ta mère?... Mais parle donc! Tu es là comme un oison, à écarquiller tes yeux. Qui est le voleur? Le connais-tu? l'as-tu vu?
FRÉDÉRIC.—Je n'ai rien vu. Je ne sais rien; j'étais parti... Je croyais... Je ne savais pas.
BONARD.—Va te coucher. Tu m'impatientes avec ta figure hébétée. Demain tu t'expliqueras. M. Georgey t'aura fait boire comme ce pauvre Julien. Va-t'en.»
Frédéric ne se le fit pas répéter; il alla dans sa chambre, plus inquiet encore que lorsqu'il était arrivé. Il se coucha, mais il ne put dormir. Au petit jour il tendit l'oreille, croyant toujours entendre M. Georgey. L'heure de se lever était arrivée; Bonard alla soigner les chevaux; Julien levé depuis longtemps, l'aidait de son mieux; Frédéric n'osait quitter son lit et faisait semblant de dormir.
Enfin, vers huit heures, sa mère entra, le secoua. Frédéric, feignant d'être éveillé en sursaut, sauta à bas de son lit.
FRÉDÉRIC.—Quoi? Qu'est-ce que c'est? Les voleurs?
MADAME BONARD.—Il faut te lever, Frédéric. Ton père a déjeuné avec nous, puis il est parti pour aller faire sa déclaration à la ville. Voyons, habille-toi et viens manger ta soupe.»
Frédéric se leva.
Il n'avait pas prévu que son père porterait plainte du vol commis à la ferme; toutes ses craintes se réveillèrent. Il tremblait, ses dents claquaient.
MADAME BONARD.—Quelle drôle de mine tu as! De quoi as-tu peur?
FRÉDÉRIC.—De rien, de rien. Ce n'est pas moi qui vous ai volés. Ce sont les chemineaux.
MADAME BONARD.—Comment le sais-tu? Tu les as donc vus?
FRÉDÉRIC.—Je n'ai rien vu. Comment les aurais-je vus? De quoi aurais-peur? Où est Julien? Est-ce que M. Georgey est venu?
MADAME BONARD.—Non. Pourquoi viendrait-il?
FRÉDÉRIC.—Pour le vol. Vous savez bien.
MADAME BONARD.—Mais en quoi cela regarde-t-il M. Georgey?
FRÉDÉRIC.—Je n'en sais rien. Est-ce que je peux savoir? Puisque je n'y étais pas.
MADAME BONARD.—Tiens, tu ne sais pas ce que tu dis. Viens manger ta soupe, il est tard.
FRÉDÉRIC.—Je n'ai pas faim.
MADAME BONARD.—Tu es donc malade? Tu es pâle comme un mort? Voilà ce que c'est que de trop s'amuser et rentrer si tard. Viens manger tout de même. Il ne faut pas rester à jeun, tu prendrais du mal; l'appétit te viendra en mangeant.»
Frédéric, obligé de céder, suivit sa mère et trouva Julien qui balayait la salle et rangeait tout. Ils se regardèrent tous deux avec méfiance. Fréderic craignait que Julien n'eût deviné quelque chose; Julien avait réellement des soupçons, qu'il ne voulait pas laisser paraître.
Frédéric finissait sa soupe quand M. Georgey parut. Julien courut à lui.
«Je suis content de vous voir, Monsieur. Hier soir, en me déshabillant, j'ai trouvé beaucoup de pièces d'or dans la poche de mon habit: elles ne sont pas à moi. Elles doivent être à vous; j'étais tout près de vous, je pense que vous vous êtes trompé de poche; au lieu de mettre dans la vôtre, vous avez mis dans la mienne.
M. GEORGEY.—No, no, jé n'avais mis rien; jé n'avais touché rien. Jé avais dormi comme toi, povre pétite Juliène. Jé comprénais, jé savais. C'était lé malhonnête, les coquines Alcide, Fridric; ils avaient volé moi et mis une pétite somme dans lé gilet de toi, pour dire: C'était Juliène le voleur de Georgey.»
Mme Bonard ne pouvait en croire ses oreilles; elle tremblait de tout son corps.
M. GEORGEY.—Où Master Bonard? Jé avais à dire un terrible histoire à lui et à povre Madme Bonarde... Ah! lé voilà Master Bonard. Venez vitement. Jé avais à dire à vous votre Fridric il était un voleur horrible; Alcide une coquine davantage horrible, abominable.»
Bonard, qui venait d'entrer, devint aussi tremblant que sa femme; Frédéric, ne pouvant s'échapper, était tombé à genoux au milieu de la salle. Julien était consterné. Personne ne parlait.
M. Georgey raconta de son mieux ce qui lui était arrivé depuis qu'ils avaient rencontré Alcide et Frédéric. Il dit comment il avait trouvé sa poche vidée en rentrant chez lui; comment il était retourné à la ville pour porter plainte; qu'en cherchant Alcide et Frédéric, il avait été encore volé par deux jeunes gens qu'on avait arrêtés, et sur lesquels on avait trouvé sa montre, sa bourse et une autre montre dont les gendarmes cherchaient le propriétaire, et qui était celle qu'Alcide et Frédéric venaient d'acheter.
Il parla avec émotion de sa douloureuse surprise quand il avait vu Frédéric amené par des gendarmes en compagnie d'Alcide; quand il avait vu Frédéric ayant dans sa poche une chaîne d'or et des guinées qui étaient précisément celles qu'on lui avait volées à lui Georgey.
Il raconta sa généreuse résolution de sauver l'honneur de ses amis Bonard. Il avait dû en même temps, quoique à regret, certifier l'innocence d'Alcide, puisque les deux garçons avaient été arrêtés ensemble; il expliqua comment il avait déclaré leur avoir tout donné et comment, après cette déclaration, il les avait emmenés avec lui. Il raconta comment Alcide avait dû couler des pièces d'or dans la poche de Julien pour rejeter le vol sur lui.
«J'avais dit toutes les choses horribles au papa Alcide, ajouta M. Georgey. Le papa avait donné à Alcide un bâtonnement si terrible, que lé misérable il était resté couché sur la terre. Je croyais Fridric pas si horrible; il avait écouté l'Alcide abominable. Jé croyais il avait du chagrinement, du repentissement; qu'il ferait plus jamais une volerie si méchant. Mais j'avais dit à vous, pour que le povre Madme Bonarde, et vous Master Bonard, vous savoir comment a fait votre garçone. C'était très fort vilaine, et lé pauvre Juliène avoir rien fait mauvais. Ce n'était pas sa faute avoir pris beaucoup de boisson de vin; c'était moi lé criminel, lé malheureuse, avoir fait ivre lé pauvre pétite. J'avais donné méchant exemple au pétite. J'avais une honte terrible, j'avais un chagrinement horrible; jé prenais résolution jamais boire davantage plus un seul bottle vin. Jé promettais, jé assurais, jé jurais. Un seul bouteille. J'avais fait jurement à mon coeur.»
Mme Bonard sanglotait. Bonard avait laissé tomber sa tête dans ses mains et gémissait. Frédéric, atterré, plus pâle qu'un linge, s'était affaissé sur ses genoux et n'osait bouger. Julien pleurait en silence.
M. Georgey les regardait avec pitié.
«Povres parents! j'avais devoir de parler. Pour les turkeys, moi j'avais rien dit; et moi avais fait découverte que les deux étaient pétites voleurs. J'avais croyance qué plus jamais voler des turkeys, et j'avais acheté tous les turkeys pour empêchement voler eux. Mais je ne pouvais pas faire un cachement d'hier; c'était trop mauvais.
—Et le vol de l'armoire! s'écria tout à coup Bonard en s'élançant sur Frédéric et le saisissant par les cheveux: dis, parle; avoue, scélérat!
—C'est Alcide, répondit Frédéric d'une voix défaillante.
BONARD.—Tu l'as vu; tu le savais!
—J'y étais, répondit Frédéric de même.
BONARD.—Pourquoi as-tu brisé au lieu d'ouvrir?
FRÉDÉRIC.—C'est Alcide, pour faire croire que c'étaient les voleurs.
BONARD, avec désespoir.—Et moi qui ai porté plainte! Et les gendarmes qui vont venir! Et mon nom qui sera déshonoré! Misérable, indigne de vivre! je ne peux plus te voir; je ne veux pas être déshonoré par toi! Et ta pauvre mère? Montrée au doigt! Mère d'un voleur! Voleur! Voleur! Mon fils voleur!»
Et Bonard, fou d'épouvante et de douleur, saisit une lourde pince, et, levant le bras, allait frapper d'un coup peut-être mortel, lorsque M. Georgey, s'élançant sur lui, l'étreignit de ses bras vigoureux, et, malgré sa résistance, l'entraîna dans la chambre voisine. Frédéric était tombé sans connaissance; Julien soutenait Mme Bonard, à moitié évanouie sur sa chaise.
L'Anglais avait fermé à double tour la porte de la chambre, de peur que Bonard ne lui échappât.
M. GEORGEY.—Craignez pas, povre créature; pas de déshonorement; moi tout arranger; moi dire comme hier: C'était moi.
BONARD.—C'est impossible; on va faire une enquête; je ne veux pas qu'on vous croie un voleur, un scélérat! Personne ne le croirait, d'ailleurs. Vous, riche, briser un meuble pour voler un pauvre homme! C'est impossible! Personne ne vous croirait.
M. GEORGEY.—Croirait très parfaitement. Jé disais: Moi Georgey voulais habillement joli de pétite Juliène pour lé foire. Moi Georgey pas trouvé lé clé. Moi Georgey beaucoup fort entêté, moi voulais; jé voulais habillements. Moi Georgy riche. Moi casser fermeture, moi prendre habillements et argent pour amuser pétite Juliène et les autres, car moi oublier jaunets dans ma poche. Moi révenir en lé jour de foire trop tardivement hier. Moi révenir en lé jour d'aujourd'hui pour raconter, demander excuse et faire payement pour dédommager. Et jé fais payement avec les jaunets du pocket de la pétite Juliène. C'était très bien, ça. Moi payer bon dîner à gendarmes et tout sauvé.»
A mesure que M. Georgey parlait, le visage de Bonard s'éclaircissait. Quand M. Georgey eut terminé son explication, le pauvre Bonard, rempli de reconnaissance, se précipita à genoux devant le généreux Anglais, et, joignant les mains, s'écria:
«Oh! monsieur, vous me sauvez plus que la vie! Vous sauvez notre honneur à tous! Vous sauvez mon misérable fils! Vous me sauvez d'un crime! Je n'aurais pu le voir sans le maudire, sans le tuer peut-être. Oh! Monsieur, soyez béni! Toute ma vie je vous bénirai comme mon bon ange, mon sauveur!
M. GEORGEY.—No, no, my dear! c'était trop pour une povre homme solitaire, ridicule. Jé savais que jé faisais des sottises, beaucoup, que les autres riaient de moi. Jé savais. Jé savais. Ils faisaient justice.»
Quand Bonard fut tout à fait remis, M. Georgey lui permit de rentrer dans la salle pour consoler et rassurer Mme Bonard.
«Quant à Frédéric, dit Bonard, faites-le partir, que je ne le voie plus.
M. GEORGEY.—No, Master Bonarde, c'était pas bon, c'était mauvais. Fridric très désolé. Fridric très fort repentissant; Fridric toujours votre garçon. Vous lui gronder pour vous faire agrément; vous lé taper un peu, mais faut pas chasser; c'était mauvais, c'était méchanceté. Voyez bon Dieu, pardonnait toujours. Vous, papa comme bon Dieu, et vous pardonner. Entrez vitement.»
M. Georgey ouvrit la porte, poussa dans la salle Bonard, qui hésitait encore. Frédéric était toujours étendu sans mouvement. Julien était occupé de Mme Bonard, qui continuait ses sanglots. Bonard alla à elle.
«Rassure-toi, console-toi, ma pauvre femme, il n'y aura pas de déshonneur ni d'enquête. Notre sauveur, le généreux M. Georgey, a tout arrangé.»
Bonard lui expliqua les intentions de M. Georgey. Quand Mme Bonard eut bien compris la généreuse résolution de l'Anglais, elle, à son tour, se jeta à ses pieds, lui embrassa les genoux, lui adressa les remercîments les plus touchants. Le pauvre M. Georgey cherchait en vain à terminer une scène qui l'embarrassait; il n'y put parvenir qu'en lui montrant le corps de son fils étendu sur le plancher.
«Et je l'avais oublié dans mon chagrin!» s'écria Mme Bonard en s'élançant sur le corps inanimé de son fils.
Avec l'aide de Julien et de M. Georgey, Frédéric fut relevé, déshabillé, couché, frictionné de vinaigre; il ouvrit les yeux, regarda d'un air effaré les personnes qui l'entouraient; en jetant les yeux sur son père, il poussa un cri d'effroi, se débattit un instant et perdit encore connaissance.
«Master Bonarde pas rester, dit M. Georgey. Fridric avait un épouvantement très gros. Madame Bonarde seule rester avec pétite Juliène.»
XIX
LA MALADIE
M. Georgey emmena Bonard, qu'il eut de la peine à calmer; tantôt il s'accusait d'avoir tué son fils, tantôt il parlait de le chasser, de le rouer de coups. M. Georgey, impassible, le laissait dire. Il attendait les gendarmes.
«Jé voulais dire moi-même, disait-il. Jé voulais faire explication moi seul.»
Il allait sans cesse dans la chambre à côté, savoir des nouvelles de Frédéric et en rapporter à Bonard. La connaissance était revenue, mais il paraissait ne rien comprendre et ne pas savoir ce qu'il disait. Il croyait toujours voir Alcide de son lit; il suppliait qu'on le chassât.
«Il va me faire du mal; j'ai peur... Il est si méchant!... Au secours! il veut m'entraîner; il m'entraîne,... au secours! Il appelle les gendarmes! Il veut faire prendre Julien... On croit que Julien a volé. Pauvre Julien! On le garrotte, on le mène en prison... Arrêtez! arrêtez! Ce n'est pas lui, c'est Alcide!... Je vous jure que c'est Alcide... Je l'ai vu,... il me l'a dit... Il ment, il ment... Ne l'écoutez pas, gendarmes... Voyez, voyez comme il verse du vin blanc et du rouge à M. Georgey... Il veut l'enivrer... pour le voler. Voyez-vous comme il le vole? Voyez-vous comme il met des pièces d'or dans la poche de Julien... Mais dites-lui...? empêchez-le... Mon Dieu, mon Dieu! quel malheur que j'aie écouté Alcide!...»
Frédéric retombait épuisé sur son oreiller. Il semblait parfois s'endormir, mais il recommençait à crier, à se débattre et à faire connaître, par ses propos incohérents, tout ce qui s'était passé entre lui et Alcide. Mme Bonard ne savait que faire. M. Georgey dit à Julien d'aller chercher le médecin. Julien y courut.
Pendant qu'il faisait sa commission, les gendarmes se présentèrent pour faire leur enquête sur le vol commis la veille chez Bonard.
M. Georgey alla au-devant d'eux et leur serra la main à l'anglaise en riant.
«Vous voir lé vol et lé brisement!... Voilà!»
Et il montra du doigt l'armoire.
«Vous voir lé voleur?... Voilà!»
Et il se désigna lui-même du doigt.
LE BRIGADIER.—Comment, Monsieur! Vous, le voleur? Ce n'est pas possible.
M. GEORGEY.—Ça était très possible, pourquoi ça était.»
M. Georgey se mit à rire de la mine stupéfaite des gendarmes. Il leur expliqua le soi-disant vol, comme il l'avait promis à Bonard, et l'indemnité qu'il venait de lui offrir; Julien avait posé les pièces d'or sur la table; elles y étaient encore.
«Voilà, dit M. Georgey; jé donnais deux cents francs.
LE BRIGADIER.—Il n'y a plus rien à dire, Monsieur; du moment que vous payez si largement le dégât, je ne pense pas que M. Bonard réclame autre chose.
M. GEORGEY.—Master gendarme, moi vous dire un autre chose; lé jeune garçon qué vous attraper hier dans lé ville, c'était lé garçon de M. Bonard. Le povre fils il était si choqué, si désolé, vous croire il était un voleur, qué il était en désespération, malade et imbécile; il croyait toujours être une voleur; il voyait toujours votre apparition subite. Venez voir; voyez pauvre Madme Bonarde; faut pas attraper si vite. C'est dangereux, bon pour faire un garçon mort.»
M. Georgey ouvrit la porte, fit entrer les gendarmes au moment où Frédéric criait:
«Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!... Monsieur le gendarme, ce n'est pas moi!... Lâchez-moi, je vais mourir... Au secours! tout le monde... Ce n'est pas moi!
—Venez vitement, dit M. Georgey en les tirant par leurs habits. Vous lui faisez épouvantement. N'ayez pas peur, Madme Bonard. Le physicien il allait venir. C'était bon lé physicien; il guérissait toutes les choses.»
Les gendarmes se retirèrent et témoignèrent à Bonard tout leur intérêt et leurs regrets. M. Georgey les accompagna.
«Voilà pour boire et manger», dit-il en leur tendant une pièce d'or.
LE BRIGADIER.—Pardon, Monsieur, si nous refusons; c'est une insulte que de nous offrir de l'argent pour avoir fait notre devoir. Bien le bonsoir, Monsieur.
M. GEORGEY.—J'étais bien beaucoup chagrine de offenser vous, courageuse soldat, répondit M. Georgey. Jé voulais pas; lé vérité vrai, je voulais pas.
LE BRIGADIER.—Je le pense bien, Monsieur; vous êtes étranger, vous ne connaissez pas nos usages et nos caractères français.
M. GEORGEY.—Moi connaissais bien caractère français; c'était généreuse, c'était très grande, c'était très aimable, et d'autres choses. Jé connaissais, jé savais. Bonsoir gendarme française.»
Les gendarmes partirent en riant. M. Georgey rentra.
«Jé restais pour écouter lé physicien. Jé voulais savoir quelles choses il fallait pour Fridric.»
Il s'assit et ne bougea plus.
Julien ne tarda pas à revenir accompagné du médecin.
M. Georgey le fit entrer de suite chez Frédéric.
M. Boneuil tâta le pouls du malade, examina ses yeux injectés de sang, écouta sa parole brève et saccadée.
«Il doit avoir eu une vive émotion, une grande frayeur. Depuis quand est-il dans cet état?
MADAME BONARD.—Depuis trois ou quatre heures, Monsieur.»
L'interrogatoire et l'examen continuèrent quelques temps encore; le résultat de la consultation fut une saignée immédiate, des sinapismes aux pieds, et divers autres prescriptions, auxquelles se conforma scrupuleusement Mme Bonard.
M. Georgey se retira avec M. Boneuil; il l'interrogea; le médecin comprenait mal ses questions, auxquelles il faisait des réponses que M. Georgey ne comprenait pas du tout. La conversation continua ainsi jusqu'à la porte de M. Georgey, qui salua et rentra.
CAROLINE.—Monsieur ne ramène donc pas Julien?
M. GEORGEY.—No, my dear; Madme Bonarde elle avait la nécessité de lui.
CAROLINE.—Et quand l'aurons-nous?
M. GEORGEY.—Jé pas savoir. Physiciène savoir; moi pas comprendre lé parole sans compréhension de cette mosieur Bonul. Lui parlait, parlait comme un magpie.
CAROLINE.—Qu'est-ce que c'est, Monsieur, un magpie?
M. GEORGEY.—Vous pas comprendre? C'est étonnant! Vous rien savoir. Un magpie, c'était une grosse oison qui avait des plumets blanc et noir, qui parlait beaucoup toujours. On disait de femmes: elle parlait comme une magpie.
CAROLINE.—Ah! Monsieur veut dire une pie!
M. GEORGEY.—Très justement! Une pie! C'était ça tout justement; comme vous, Caroline.»
M. Georgey, fatigué de sa journée de la veille et de sa matinée, voulut rester chez lui pendant quelque temps à travailler à ses plans et à ses modèles de mécaniques. Il alla seulement tous les jours, matin et soir, savoir des nouvelles de Frédéric; il ne manquait jamais de demander à Julien quand il viendrait.
«Quand Frédéric sera guéri, Monsieur, et quand Mme Bonard n'aura plus besoin de moi», répondait toujours Julien.
La maladie fut longue, la convalescence plus longue encore.
La présence de Bonard faisait retomber Frédéric dans un état nerveux qui obligea le médecin à défendre au père de se faire voir jusqu'au rétablissement complet de son fils.
Un jour, deux mois après la foire, Julien entra précipitamment chez Mme Bonard.
«Maîtresse, savez-vous la nouvelle? Alcide vient de s'engager. C'est son père qui l'y a obligé; il lui a donné le choix ou d'être soldat ou d'être chassé sans argent, sans asile. Il a mieux aimé partir comme soldat.»
Les yeux de Frédéric s'animèrent.
«Il a bien fait; je voudrais bien faire comme lui.
MADAME BONARD.—Toi! Y penses-tu, mon pauvre enfant? C'est un métier de chien d'être soldat.
FRÉDÉRIC.—Pas déjà si mauvais. On voit du pays; on a de bons camarades.
MADAME BONARD.—Ne va pas te monter la tête. Je ne veux pas que tu sois soldat, moi. Ton père ne le voudrait pas non plus. Pour te faire tuer dans quelque bataille!
FRÉDÉRIC.—Mon père! Ça lui est bien égal. Que je vive ou que je meure, que lui importe? Sans M. Georgey, il y a longtemps que je ne serais plus.
MADAME BONARD.—Frédéric, ne parle pas comme ça. N'oublie pas ce qui s'était passé.»
Frédéric se tut, baissa la tête et resta triste et silencieux. Depuis sa maladie on ne le voyait plus sourire: on entendait à peine sa voix; il mangeait peu, il dormait mal, il travaillait mollement. Jamais il ne parlait à son père ni de son père. Il évitait de se trouver avec lui et même de le regarder; il semblait que la vue de Bonard lui causât une sensation pénible, douloureuse même.
XX
L'ENGAGEMENT
Julien avait enfin rempli son engagement avec M. Georgey. Trois mois après la fameuse foire qui avait été témoin de si fâcheux événements, Frédéric put reprendre son travail et Julien commença le sien chez M. Georgey.
Son nouveau maître le fit aller à l'école; Julien avait de la mémoire, de la facilité, de l'intelligence et de la bonne volonté; il apprit en moins d'un an à lire, à écrire, le calcul, les premiers éléments de toutes les choses que M. Georgey voulait lui faire apprendre. Tout le monde était content de lui; il aidait à tout; il était actif, complaisant, prévenant même; il servait M. Georgey avec un zèle et une fidélité qui étaient vivement appréciés par le brave Anglais. Bien des fois M. Georgey avait voulu récompenser généreusement Julien de ses services; Julien avait toujours refusé; et quand son maître insistait, sa réponse était toujours la même.
«Si vous voulez absolument donner, Monsieur, donnez à Mme Bonard ce que vous voulez me faire accepter et ce que je suis loin de mériter.
—Very well, my dear, répondait M. Georgey; moi porter à Madme Bonarde.»
Et il remettait en effet à Mme Bonard des sommes dont nous saurons plus tard le montant, car M. Georgey lui avait défendu d'en parler, surtout à Julien, qu'il aimait et qu'il voulait mettre à l'abri de la pauvreté.
«Il refusait, disait-il, et moi voulais pas lé abandonner sans fortune. Moi voulais Juliène manger des turkeys.»
Un jour il trouva Mme Bonard seule, pleurant au coin de son feu.
M. GEORGEY.—Quoi vous avez, povre Madme Bonarde? Pourquoi vous faisez des pleurements?
MADAME BONARD.—Ah! Monsieur, j'ai bien du chagrin! Je ne peux plus me contenir. Il faut que je pleure pour me soulager le coeur.
M. GEORGEY.—Pour quelle chose le coeur à vous était si grosse?
MADAME BONARD.—Parce que, Monsieur, mon mari et Frédéric ne peuvent plus se supporter depuis ce jour terrible où vous avez empêché un si grand malheur. Le père ne peut pas voir le fils sans qu'il se sente pris d'une colère qui devient de plus en plus violente. Et le fils a pris son père en aversion, sans pouvoir vaincre ce mauvais sentiment. Je suis dans une crainte continuelle de quelque scène épouvantable. Ce matin, ils ont eu un commencement de querelle, que j'ai arrêtée avec difficulté. Frédéric voulait s'engager comme soldat; le père lui disait qu'un voleur n'était pas digne d'être militaire. Ils se sont dit des choses terribles. J'ai heureusement pu les séparer en entraînant Frédéric; mais si une chose pareille se passait en mon absence, vous jugez de ce qui pourrait en arriver.»
L'Anglais ne répondit pas; il réfléchissait et la laissait pleurer... Tout à coup il se leva et se plaça devant elle les bras croisés.
«Madme Bonarde, dit-il d'une voix solennelle, avez-vous croyance... c'est-à-dire confidence à moi?
MADAME BONARD.—Oh oui! Monsieur, toute confiance, je vous assure.
M. GEORGEY.—Mille mercis, Madme Bonarde. Alors vous tous sauvés et satisfaits.
MADAME BONARD.—Comment? Que voulez-vous faire? Comment empêcherez-vous le père de rougir de son fils, et le fils de garder rancune à son père?
M. GEORGEY.—Je pouvais très bien. Vous voir bien vite.
MADAME BONARD.—Mais, en attendant, s'ils se reprennent de querelle?
M. GEORGEY.—Reprendre rien, du tout rien. Où il est Fridric?
MADAME BONARD.—Il bat le blé dans la grange.
M. GEORGEY.—Très bon, très bon. Je voulais lui vitement. Vous appeler Fridric.»
Mme Bonard, qui avait réellement confiance en M. Georgey, se dépêcha d'aller chercher Frédéric et l'amena dans la salle.
M. GEORGEY.—Fridric, il y avait deux années toi pas heureuse, M. Bonarde pas heureuse, Madme Bonarde pas heureuse. Moi voulais pas. Moi voulais tous heureuse. Toi venir avec moi, toi prendre logement avec moi. Et moi t'arranger très bien. Bonsoir, Madme Bonarde; demain jé dirai toute mon intention. Viens, Fridric, viens vitement derrière moi.»
M. Georgey sortit, Frédéric, très surpris, le suivit machinalement sans comprendre pourquoi il s'en allait. Mme Bonard, non moins étonnée, le laissa partir sans savoir ce que voulait en faire M. Georgey, mais fort contente de le voir quitter la maison et très assurée que c'était pour son bien.
En route, M. Georgey expliqua à Frédéric, tant bien que mal, ce qu'il venait d'apprendre.
M. GEORGEY.—Il fallait pas rester là, Fridric. Il fallait devenir soldat, une bonne et brave militaire française. Toi avais envie. Le père pas, moi jé voulais et toi voulais. Toi demeurer avec pétite Juliène; moi écrire lé lettre pour faire une bonne engagement. Jé connaissais une brave colonel; moi lui faire recommandation pour toi. Quand lé colonel dira yes, jé enverrai toi avec des jaunets pour toi être heureuse là-bas... Tu voulais? Dis si tu voulais. Tu avais dix-houit ans, tu pouvais.
FRÉDÉRIC.—J'en serais bien heureux, Monsieur; mais mon père ne voudra pas, il refusera la permission.
M. GEORGEY.—Jé disais tu avais dix-houit années. Jé disais tu pouvais sans permission. Dis si tu voulais.
FRÉDÉRIC.—Oui, Monsieur; je veux, je le veux, bien certainement. Je ne peux plus vivre chez mon père, j'y suis trop malheureux. Il ne me parle que pour m'appeler voleur, coquin, scélérat. Il me fait des menaces terribles pour m'empêcher de recommencer, dit-il. Ma pauvre mère pleure toujours; mon père la gronde. La maison est un enfer.
M. GEORGEY.—C'était mauvais, oune enfer; il fallait oune paradis, et moi lé voulais. Toi devenir oune brave militaire; toi gagner lé croix ou lé médaille, et toi revenir toute glorieuse. Le papa devenir glorieuse, la maman fou de bonheur et toi contente et honorable.
—Merci, Monsieur, merci, s'écria Frédéric rayonnant de joie. Depuis plus d'un an, je mène la vie la plus misérable, et c'est à vous que je devrai le bonheur.»
M. Georgey regardait avec satisfaction Frédéric, dont les yeux se remplissaient de larmes de reconnaissance.
M. GEORGEY.—C'est très bien, my dear. Toi rester encore bonne créature; Alcide il était parti, toi jamais voir cette coquine, cette malhonnête. C'était bien.»
M. Georgey rentra avec Frédéric.
M. GEORGEY.—Caroline, Fridric prendre logement ici. Lui rester oune semaine. Vous, préparer oune couchaison.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, je n'ai ni chambre ni lit à lui donner.
M. GEORGEY.—Vous cherchez dans lé bourg vitement.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, personne ici n'a de lit à prêter.
M. GEORGEY.—Jé demandais pas prêter; jé demandais acheter. Allez vitement acheter le lit de la coquine Alcide.
CAROLINE.—Combien faudra-t-il le payer, Monsieur?
M. GEORGEY.—Caroline, vous mettez en colère moi. Payez quoi demandera lé coquine de père. Allez vitement; j'étais tout en bouillonnement.»
Caroline disparut pour exécuter l'ordre de M. Georgey; elle savait que la contrariété le mettait dans des colères terribles, et, malgré qu'il n'eût jamais frappé ni même injurié personne, elle avait une grande frayeur de ses yeux étincelants, de ses dents serrées, de ses poings crispés, de ses mouvements brusques, des coups qu'il frappait sur les meubles. Le marché fut débattu et pas conclu.
BOUREL.—Pour qui donc demandez-vous le lit d'Alcide?
CAROLINE.—C'est pour quelqu'un qui est pressé.
BOUREL.—Il ne vaut pas grand'chose, je vous en préviens; il n'est pas neuf, il s'en faut.
CAROLINE.—Aussi je ne pense pas que vous me demandiez un grand prix. Vous le donnerez bien pour vingt-cinq francs?
BOUREL.—Ce n'est guère, vingt-cinq francs; mais sans couvertures, alors.
CAROLINE.—Que voulez-vous que nous fassions d'un lit sans couvertures?
BOUREL.—Nous, dites-vous? C'est donc pour vous, c'est-à-dire pour votre maître.
CAROLINE.—Certainement, et il est pressé.
BOUREL.—Ah! c'est pour M. Georgey? Et il est pressé! Il m'en donnera bien cent francs.
CAROLINE.—Cent francs pour une patraque de lit! Quatre planches et une méchante paillasse! Vous plaisantez, père Bourel.
BOUREL.—Je ne plaisante pas. Cent francs ou rien.»
Caroline hésita. Si elle revenait sans lit, elle amènerait une crise de colère. D'un autre côté, payer cent francs un vieux lit vermoulu qui se composait d'une paillasse, d'un traversin et de deux mauvaises couvertures, c'était par trop se laisser duper.
«Ma foi non, c'est trop fort aussi. Gardez votre lit, j'en aurai un ailleurs.» Et Caroline sortit.
BOUREL, criant.—Man'selle Caroline, man'selle Caroline, revenez donc; je le donne pour quatre-vingts,... pour soixante,... pour quarante. Revenez donc. Ne soyez pas si prompte... Je vous le porterai et je vous le monterai par-dessus le marché.»
CAROLINE.—Apportez-le, dans ce cas, et dépêchez-vous. Monsieur est impatient.
BOUREL.—Le temps de démonter le lit et je serai chez vous.»
Caroline rentra triomphante; elle raconta à son maître comment elle lui avait fait gagner soixante francs. M. Georgey rit de bon coeur. «Tenez, Caroline, voilà cent francs.
CAROLINE.—C'est quarante, Monsieur, puisque j'ai marchandé.
M. GEORGEY.—Vous faire marchandement pour vous, moi marchandais pas, jamais.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, c'est soixante francs que vous me donnez. C'est trop.
M. GEORGEY.—Jé disais c'était pas trop pour récompensement. L'honnête, c'était rare beaucoup; jé payais cher lé rare. Et soixante francs c'était pas trop... Moi pas voulais voir cette malhonnête. Faisez tout l'affaire tout seul.» Caroline se retira rouge de joie, avec force remercîments et révérences.
M. GEORGEY.—C'était assez, my dear. Allez-vous là-bas. Fridric aussi là-bas. Quand pétite Juliène est retourné, vous direz à lui monter.»
Ils s'arrangèrent de leur mieux en bas. Caroline fit placer le lit de Frédéric dans un cabinet noir près de la cuisine; ce n'était que pour peu de jours; il déclara s'y trouver très bien.
Une heure après, quand Julien monta chez M. Georgey, il le trouva écrivant une lettre.
M. GEORGEY.—Ah! pétite Juliène, je voulais savoir tes connaissances. Jé voulais voir tes écritures.»
Julien lui fit voir ses cahiers qu'il apportait de chez le maître d'école. M. Georgey les examina.
M. GEORGEY.—C'était très parfaitement bien. L'écrivement il était très joli; lé dessination il était très fort régularisé. Le calculement il était parfaitement exactement.
JULIEN.—C'est que voilà plus d'un an, Monsieur, que je prends des leçons.
M. GEORGEY.—Et jé voulais toi prendrais une année encore, et alors toi pouvais rétourner avec Master et Madame Bonarde. Ça était mieux qué faire des dessinations, des fabrications comme jé voulais. Eux tout seuls, tout tristes, eux t'aimer beaucoup fort; toi heureuse chez Madme Bonarde; moi laisser à toi argent; toi pas être un charge, mais un richesse. Tu devenais rouge? Tu étais contente.
JULIEN.—Oui, très content, Monsieur; mais vous, Monsieur que j'aime et auquel je dois tant, il faudra donc que je vous quitte?
M. GEORGEY.—Oui, my dear. Moi avoir fini ici l'établissement du fabrication. Moi faisais pour m'amuser, pour voir lé pays, pour faire des progressions de fabrication dans lé France. Moi étais riche, très fort riche. J'avais pas besoin pour moi. Toi avoir instrouction assez dans une année encore; moi laisser à Madme Bonarde argent pour ton vivotement et pour ton établissement.
JULIEN.—Je ne sais pas comment vous remercier, Monsieur, de toutes vos bontés pour moi. Je voudrais ne jamais vous quitter, Monsieur. Je voudrais bien aussi rentrer chez M. et Mme Bonard, si bons pour moi. Mais Frédéric, Monsieur? Il ne m'aime pas beaucoup, vous savez; il ne sera pas content que je rentre chez lui.
M. GEORGEY.—Fridric il avait quitté chez lui; il sé faisait soldat français. Il était dans lé bas, chez Caroline; va demander explication à lui.»
Julien, surpris de savoir Frédéric chez M. Georgey et n'osant le questionner à ce sujet, descendit dans la salle à manger et y trouva Frédéric seul. Caroline s'occupait du ménage. Julien apprit alors ce qui s'était passé le matin entre M. Bonard et son fils; il comprit les terreurs de Mme Bonard et le moyen qu'avait trouvé M. Georgey pour les faire cesser.
JULIEN.—Mais as-tu réellement envie de t'engager, Frédéric?
FRÉDÉRIC.—C'est le seul moyen pour moi d'échapper au mépris et à la colère de mon père! Si tu savais comme je suis malheureux depuis près de deux ans que j'ai repris mon travail avec mon père! J'ai fait de bien grandes fautes, c'est vrai; mais je les ai tant regrettées! J'en ai eu un si grand chagrin, que mon père aurait dû avoir pitié de moi et me les pardonner comme a fait ma mère. Quand je serai soldat, on ne pensera plus à moi; et si j'ai le bonheur d'être tué dans un combat, on me pardonnera peut-être. J'ai été voir plusieurs fois notre bon curé; il a cherché à me consoler. Il trouve que je ferais bien de partir pour l'armée.
JULIEN.—Je trouve aussi que ta pensée est bonne; mais que deviendront tes pauvres parents, ta pauvre mère, surtout?
FRÉDÉRIC.—Tu leur resteras, Julien: ils t'aiment beaucoup, et ils ont bien raison. Ah! si j'avais fait comme toi! Si j'avais repoussé les conseils de ce méchant Alcide! Si je t'avais écouté!»
Frédéric tendit la main à Julien, qui la serra dans les siennes.
FRÉDÉRIC.—Mon cher Julien! j'ai été jaloux de toi parce que tu étais bon! Je t'ai détesté parce que tu avais refusé de faire comme moi! Pardonne-moi, Julien! Sois mon ami, mon frère! Je t'aime à présent.»
Julien se jeta dans les bras de Frédéric.
JULIEN.—Oui. Frédéric, je suis ton ami, ton frère. Je garderai ta place pour ton retour.»
Ils causèrent longtemps encore. Frédéric sentit son coeur soulagé après cette conversation; sa tristesse se dissipa, et il se raffermit dans ses bons sentiments.
Tous deux servirent M. Georgey pendant son dîner, et tous deux s'efforcèrent de lui témoigner leur reconnaissance par mille petits soins, que M. Georgey recevait avec plaisir et affection.
XXI
LES ADIEUX
Cinq à six jours après, Caroline apporta à M. Georgey une lettre timbrée de Lyon. Il la lut et appela Frédéric.
«Voilà, dit-il, c'était lé réponse du colonel.»
Frédéric prit la lettre et lut:
«Mon cher Georgey, envoyez-moi de suite le jeune homme dont vous me parlez, et auquel vous prenez un si vif intérêt. J'en aurai soin: soyez tranquille sur son avenir. Il faudra qu'il passe six mois au dépôt du régiment. Après ce temps, je me le ferai envoyer en Algérie, où nous sommes pour quelques années encore. J'espère que vous n'oublierez pas la visite que vous m'avez promise. Vous trouverez ici de quoi satisfaire votre goût pour les manufactures de toute espèce. Adieu, mon ami: mille amitiés reconnaissantes pour les services que vous m'avez rendus et que je n'oublierai jamais.
«BERTRAND DUGUESCLIN,
«Colonel du 102e chasseurs d'Afrique.»
M. GEORGEY.—Demain, il fallait partir, Fridric.
FRÉDÉRIC.—Demain! Déjà! Julien, mon bon Julien, va dire à ma pauvre mère qu'elle vienne m'embrasser ce soir et demain encore.
M. GEORGEY.—C'est moi qui allais dire à Madme Bonarde. Toi gardais pétite Juliène pour consolation.»
M. Georgey prit son chapeau et sortit.
«Comme il est bon, M. Georgey! dit Frédéric d'un air pensif. C'est pour que je ne reste pas seul qu'il va lui-même parler à maman. Et moi qui le trompais, qui le laissais voler par ce mauvais Alcide!
JULIEN.—Ne pense plus au passé, Frédéric; tu sais qu'un soldat doit être courageux d'esprit et de coeur aussi bien que d'action. Tu vas partir pour nous revenir tout changé; ainsi laisse tes vieux péchés, ne songe qu'à l'avenir.
FRÉDÉRIC.—Je tâcherai; mais, Julien, avant de tout quitter, de tout oublier, il faut que j'écrive à mon père pour emporter son pardon. Apporte-moi de quoi faire mes lettres.»
Julien lui apporta papier, plume et encre, et se mit lui-même à faire un devoir pendant que Frédéric écrivait ce qui suit:
«Mon père, je pars pour signer un engagement; le bon M. Georgey m'ayant assuré qu'à dix-huit ans votre permission n'était pas nécessaire, je me borne à vous demander votre pardon pour le passé, votre bénédiction pour l'avenir. Je serai malheureux tant que je ne me sentirai pas remonté dans votre affection et votre estime. Je vous réponds que désormais votre nom sera dignement porté par votre fils infortuné.
«FRÉDÉRIC,
«Soldat au 102e chasseurs d'Afrique.»
Il écrivit une seconde lettre au bon curé, une autre à M. Georgey, pour leur exprimer une dernière fois son repentir et sa reconnaissance; il écrivit enfin une lettre que Julien devait remettre après son départ à Mme Bonard.
Quelques temps se passa avant le retour de M. Georgey. Il arriva enfin; l'heure du dîner l'avait appelé.
M. GEORGEY.—Madme Bonarde vénir après souper des animals. J'avais dit doucement, pour pas la faire trop surpris, trop affligée. J'avais dit comme ça:
«—Madme Bonarde, vous excellente créature; vous très douce, pas murmurant à bon Dieu. Alors j'avais à dire une chose crouelle, mais pas encore; faut laisser habituer vous au pensée cruel.»
«Madme Bonarde avait prié, avait pleuré, avait supplié moi lui apprendre chose cruelle. Mais, moi, je regardais à l'horloge et je disais:
«—No, Madme Bonarde, c'était impossible; je attendrai oune heure entier de soixante minutes.»
«J'avais du chagrinement, du gros coeur de voir les larmoiements terribles de la povre Madme Bonarde; mais jé voulais pas; j'avais prévenu, oune heure. Et c'était oune heure.
«Quand l'horloge avait sonné, jé m'étais levé; j'avais été debout devant Madme Bonarde, j'avais croisé lé bras, les deux, et j'avais dit:
«—Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. C'était très étonnant. Jé dis encore:
«—Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. Jé regardais, et jé voyais qu'elle pleurait si énormément fort, que pouvait pas dire un parole. Jé dis lé troisième fois:
«—Madme Bonarde, jé voulais, jé devais dire à vous qué Fridric, votre garçone,... devinez quoi?
«—Est mort! elle répondait.
«—No, no, jé dis; pas morte, pas morte.
«—Il est très malade, elle dit.
«—No, no, pas malade, jé dis.
«—Alors, quoi donc? Dites, parlez; vous me faites mourir!»
«—Fridric, jé dis, il allait très bien, il était très excellente; mais il devait partir demain pour soldat; aller très loin; lui voulait vous vénir lé voir, lui donner les embrassements, lé bénédictions, lé consolations, cé soir et encore demain.»
«Elle pleurait pas, elle disait:
«Quoi encore?
«—Rien» jé dis.
«Et puis elle mé disait j'étais oune cruel, j'avais méchanceté; elle très colère. Moi jé disais:
«—Quoi vous avez? J'avais fait exprès. Fridric s'en aller pour lé guerre, pour lé boulète, c'était affreux!»
«Moi lui dire rien, c'était un tourmentement terrible; elle croire Fridric morte.
«Pas du tout. Fridric seulement partir.
«Madme Bonarde alors content, parfaitement heureux. Vous voyez, les deux, j'avais fait parfaitement.»
Frédéric et Julien qui, dans le commencement du récit de M. Georgey, s'étaient sentis irrités contre lui, se mirent à rire à la fin, et n'eurent pas le courage de lui reprocher d'avoir fait souffrir inutilement Mme Bonard. Frédéric le remercia même et attendit avec impatience l'arrivée de sa mère. Elle vint plus tôt qu'il ne l'espérait, parce que son mari avait été au loin pour une vente de foin qu'il devait terminer en soupant chez son acheteur. Elle demanda à M. Georgey la permission de dîner chez lui pour rester le plus longtemps possible avec Frédéric.
M. GEORGEY.—Et votre mari, Madme Bonarde? lui pas venir?
MADAME BONARD.—Non, Monsieur; je n'ai pas osé lui en parler.
M. GEORGEY.—J'étais étonné, très étonné. Master Bonarde faisait mal; et jé croyais il faisait toujours bien.
MADAME BONARD.—Il attend peut-être une demande de Frédéric.
FRÉDÉRIC.—C'est à quoi j'ai pensé, maman, et je lui ai écrit une lettre que vous lui remettrez ce soir, n'est-ce pas? La voici.
MADAME BONARD.—Tu as bien fait, mon enfant; je la lui remettrai certainement aussitôt qu'il sera rentré.»
Mme Bonard était si contente d'avoir été rassurée sur son fils après la terrible inquiétude que lui avait causée l'ingénieuse idée de M. Georgey, qu'elle éprouvait plus de joie que de tristesse; le souper fut assez gai. Frédéric et Julien étaient heureux de la voir si résignée. Caroline avait soigné le repas; le vin était bon; M. Georgey, fidèle à sa promesse, n'en but qu'une bouteille et n'en laissa boire qu'une à ses convives. Ce jour-là tout le monde mangea ensemble, car c'était le dernier repas que faisait Frédéric avec sa mère et avec Julien.
Le soir, ils reconduisirent Mme Bonard chez elle. M. Georgey était reparti pendant qu'elle faisait ses adieux à Frédéric, en lui promettant une dernière visite pour le lendemain de bonne heure avant son départ. Julien demanda à Frédéric s'il ne voulait pas faire un tour dans les champs.
«Non, répondit Frédéric, je retrouverais partout des souvenirs d'Alcide et des mauvaises actions qu'il m'a fait commettre; rejoignons M. Georgey, et revenons avec lui par la route ordinaire.»
La nuit fut agitée pour Frédéric et pour Julien. Le lendemain de bonne heure, Caroline leur apporta à déjeuner. Quand ils eurent mangé, Frédéric alla faire ses adieux à M. Georgey, qui lui serra la main, mit dedans un petit rouleau de pièces d'or, et lui promit d'aller le voir pendant sa visite à son ami le colonel Duguesclin, en Algérie. Frédéric lui adressa un dernier remerciement, lui baisa la main et sortit les yeux pleins de larmes. Il trouva en bas sa mère qui arrivait.
«Et mon père? demanda-t-il.
MADAME BONARD, hésitant.—Ton père te remercie de ta lettre; il a voulu venir avec moi, mais au dernier moment il n'a plus voulu. Il a dit qu'il craignait de s'emporter; qu'il sentait qu'il avait tort, mais que c'était plus fort que sa volonté. Il m'a chargé de te dire qu'il te pardonnait, qu'il t'envoyait sa bénédiction.»
Frédéric fut consolé par ces dernières paroles et embrassa sa mère plus de dix fois. Les adieux furent pénibles. Julien accompagna son nouvel ami jusqu'à la ville et ne le quitta qu'à la gare du chemin de fer, au moment où il montait en wagon. Il revint tout triste; M. Georgey lui donna congé jusqu'au soir pour consoler la pauvre Mme Bonard.