»L'amitié: c'est un mot gonflé et c'est pourquoi, si aisément, il crève. Amis par habitude, par un verre de cognac pris en commun, par le mélange coutumier de la fumée des pipes! Et l'on s'étonne que pour un mot qui exprime une idée, quelquefois tout cela se détraque; mais c'est que le mot est plus fort que tout cela. Je ne trahis rien de respectable: j'accomplis une œuvre plus importante que la culture de cette plante commune. Je vais à l'essentiel. Même, je ne trahis rien, car il n'entre pas dans les conventions tacites d'un pacte amical, si médiocres qu'en soient les bases, de se faire le serviteur dévoué des bassesses réciproques. Puisque ami il y a, je rétablis l'ordre dans la maison de mon ami qui ne sait pas le faire lui-même.
»Septime?... dix-sept ans... langueurs significatives... la sève, la jeune sève qui monte... Eh! Eh! je ne le plains pas!»
Grandier se leva, parcourut la salle de la bibliothèque à grands pas, les mains dans ses poches, qu'il en retirait de temps en temps pour se les frotter nerveusement, souriant, la tête rejetée en arrière où tremblaient ses cheveux gris épais. La fenêtre était fermée et les volets rabattus; il ouvrit tout. Une fraîcheur pénétra, souleva l'atmosphère lourde de la pièce. L'orage s'éloignait; des arbres du jardin, de larges gouttelettes tombaient en petits bruits espacés et les feuilles humides luisaient à la lueur des derniers éclairs. Il respira, s'accouda à la fenêtre. Et là, il combina, avec une méthode, une précision minutieuses, au milieu du sommeil de Néans, son plan généreux de séduction et d'adultère.
IX
Lespingrelet fit danser la «demoiselle» trois jours durant, sur la pelouse aux pivoines, en face de la petite maison bourgeoise des Veulottes. Le sacristain était autorisé à joindre à ses fonctions augustes ces travaux profanes, pourvu qu'il fût de retour à Néans pour sonner l'Angelus; encore sa femme s'en chargeait-elle, ainsi que de tinter un glas inopiné, toutes les fois qu'elle n'était pas en couches. Nul ne s'entendait, comme ce petit bout d'homme, à disposer un massif de fleurs, à lui donner la forme de l'ovale traditionnel, ou les courbures et sinuosités congruentes à la disposition des allées, à la configuration générale du parterre. Avait-il pris au service des autels ce goût à distribuer les fleurs ainsi qu'en général tout motif d'ornement? Toujours est-il qu'il y valait les jardiniers les plus renommés et même, depuis un voyage qu'il avait fait au Jardin botanique de Saumur pour les serres de M. le baron de Roquencourt, il savait, par le moyen de plantes grasses ou de floraisons un peu touffues, inscrire dans une corbeille, en beaux caractères, soit le nom du propriétaire, soit quelque devise de choix judicieux. Il en inscrivait même en latin, ce dont il tirait vanité, et ce qui lui était arrivé pour le jardin du presbytère où toute la paroisse s'était rendue pour déchiffrer un Magnificat anima mea Dominum, en eupatoires, que l'on pouvait lire du pont en passant l'eau, du moins ceux qui avaient de bons yeux. Il était le jardinier ordinaire de M. Durosay.
Cinq cents mètres avant la grille des Veulottes, le petit tape-cul du docteur Grandier qui allait devant la voiture Durosay, ayant dû s'arrêter pour un léger accident aux rênes, on entendit les coups sourds du marteau-pilon surnommé «demoiselle», et l'on s'apprêta à rire à cause du singulier accouplement que devait faire le sacristain au corps d'araignée avec cet instrument lourdaud affublé d'un nom galant.
La Grand'Jeannette et les garçons de ferme qui se relevaient de la sieste quand les voitures arrivèrent, entouraient justement Lespingrelet de facéties. Lespingrelet étant de la ville ne dormait pas à midi. Quand donc est-ce qu'il dormait? À coup sûr pas la nuit: on comptait sa progéniture; on en oubliait toujours; il avait huit enfants vivants et cinq morts. Il avait vraiment la main heureuse, il ne ratait pas une bouture. L'aurait-on cru à le voir? On pouvait dire de lui comme du bon Dieu, qu'il faisait quelque chose avec rien. Il augmentait tout ce qu'il touchait. Madame Lespingrelet n'était donc point jalouse de la «demoiselle»? Quelques-uns la trouvaient plus grosse qu'hier.
Outre cela, il était d'église.
Sa force consistait à répondre aux quolibets par des mots latins qu'il savait, sans en comprendre le sens. L'effet était infaillible; on se retirait en disant: «Tout de même, est-il spirituel!»
La porte grillée des Veulottes donnait sur une de ces belles allées de tilleuls, parfaitement droites et qui datent du siècle dernier. Le bruit des voitures attirait les chiens que l'on trouvait là tout debout, le museau passé entre les barreaux de fer. Ils aboyaient, sautaient, faisaient des bonds formidables autour de la voiture. Madame Durosay cachait ses mains, car cette exubérance lui faisait peur. «Tout beau! tout beau!» leur adressait M. Durosay avec un geste d'apaisement; et, se tournant vers Septime: «Voilà! jeune homme! il faut devenir agile et vigoureux comme ces petites bébêtes-là! Ah! dame, ah! dame! il faut se secouer! du jarret! du biceps, sacrebleu!»
Septime souriait comme on le fait aux paroles des gens qui vous entretiennent de quelque chose qui ne vous intéresse pas du tout; il s'essayait, en lui-même, à s'imaginer combien il serait gentil s'il sautait et gambadait comme ces chiens. À la descente de voiture, il fallut, bon gré, mal gré, essuyer le choc de leurs embrassements. Ils s'élançaient et vous venaient heurter la poitrine de leurs pattes tendues, puis se laissaient retomber en vous éraflant de leurs griffes, tout le long du gilet et du pantalon. Madame Durosay eut sa robe déchirée. Septime, qui venait pour la première fois aux Veulottes, fut aspiré, reniflé sur toutes les coutures.
—Les belles bêtes, hein! gare aux perdreaux, en septembre!... As-tu remarqué, Bellotte, la petite tache que ce fox a sur le front!...
—Monsieur Septime, disait madame Durosay, vous allez voir une maison bien abandonnée et en grand désordre.
La Grand'Jeannette s'avançait. Elle avait le corps bâti comme une vierge de Cimabuë et d'une longueur désespérante. Son caillon blanc laissait flotter, tout en haut, de petites ailes ratatinées. La peau de sa figure et de son cou était crevassée comme un cratère, et de hauts reliefs s'y détachaient, sortes de croûtes dorées qui semblaient transparentes comme du sucre d'orge. Elle avait des yeux noirs et doux tout environnés de duvet. Mais quand Septime vit sa bouche, il se détourna.
Elle expliquait, après mille salutations, que «la petite amusette» ne serait pas prête pour aujourd'hui, au dire de Lespingrelet qui avait pourtant «bien dansé, bien dansé», mais rapport à ce que la pelouse était «fourragée» de trous de taupes. Fallait-il donc se donner du mal et avaler des bouteilles de vin blanc pour jouer à «c'te partie-là»!
On apercevait, entre deux noisetiers, Lespingrelet et son pilon. Il se remuait si fort que l'on ne savait lequel des deux soulevait l'autre.
Personne ne parut éprouver de chagrin violent que la partie fût remise. Il faisait une grande chaleur. Madame Durosay avait hâte déjà d'aller s'étendre et elle s'engageait sous la petite allée couverte, qui contournait les communs, sous des massifs de lilas, jusqu'au perron de la maison bourgeoise. Ces messieurs la suivirent, sauf le notaire qui avait toujours mille recommandations à faire; mille doléances à recevoir de la métayère.
Une odeur toute particulière en même temps qu'une grande fraîcheur les enveloppa, les pénétra, en ouvrant les hauts volets blancs de la porte-fenêtre qui donnait accès dans le vestibule. On n'ouvrait jamais dans la journée pour éviter la chaleur. Ils furent là dedans complètement aveuglés, ayant refermé aussitôt derrière eux, et Septime heurta même le bras de madame Durosay, recouvert seulement d'une chemisette de percaline. Il en perdit toute contenance, mais l'obscurité sauva tout. La jeune femme gagna la causeuse et ces messieurs remuèrent des chaises; peu à peu on se reconnut. On s'épongeait le front et le visage et l'on ne trouvait rien à dire hormis la pesanteur de la température et l'énumération des différentes sortes de rafraîchissements que d'ailleurs on n'avait point. On décida d'aller manger des cerises dans l'arbre dès que le soleil serait un peu tombé.
Le vestibule était tapissé d'un papier à fond blanc parsemé de corbeilles et de guirlandes de roses: les meubles y étaient couverts de housses blanches; il y avait aux murs, accrochés, une gourde de chasse, des fouets, une lithographie de Napoléon III et une de l'impératrice Eugénie, entre des têtes de cerf. Septime vit réapparaître la jeune femme, dans la pénombre, au milieu de ce décor qu'il jugea charmant et tel qu'on n'en peut point trouver de meilleur à la campagne. Il se sentit si aise physiquement, dans cet intérieur frais, qu'il s'enhardit à parler et il fit remarquer l'odeur des pièces partout si différente, qui tenait souvent on ne savait trop à quoi et qu'il percevait si fort que, tout petit, on s'amusait à lui bander les yeux et à le promener par toute la maison pour lui faire dire où il se trouvait; il se trompait rarement. Madame Durosay n'avait jamais prêté attention à cela; pourtant elle avait beaucoup de goût pour les parfums.
—Il faut sentir, dit le docteur; on s'y devrait exercer comme à l'agilité des membres, car les odeurs sont un langage varié par quoi la nature nous parle et nous pénètre aussi bien que les tons et les nuances, ou les belles combinaisons des sons.
Il avait déjà prescrit des parfums à l'usage de madame Durosay, comme il eût fait des potions. Il les étudiait sur elle, et il voulait qu'elle s'imprégnât de celui qui lui serait agréable. Il fut enchanté de cette disposition naturelle chez Septime. Il voulut que la jeune femme lui donnât à sentir son mouchoir, en manière de divertissement, dit-il, et pour voir s'il reconnaîtrait l'essence. Son intention allait au delà. Septime s'approcha et se baissa vers la main qui tenait le mouchoir. Mais il fut si troublé qu'il ne savait plus tout d'un coup ce qu'il faisait là, et il aspirait, préoccupé de l'approche des doigts qu'il sentait près de sa bouche, en lui effleurant la joue; et il s'en retournait brusquement à sa place sans rien dire.
—Eh bien, qu'est-ce que c'est, monsieur Septime?
—Ah!... c'est vrai, c'est... c'est... est-ce que ce n'est pas «la maréchale»?
C'était justement de la maréchale. On lui fit compliment avec force petits sous-entendus malins qui l'embarrassèrent.
—Mon Dieu, fit-il, je tiens cela tout simplement de papa qui a chez lui tous les parfums, non pour lui, car il n'en sent aucun; mais qui s'amuse à en changer à chaque session du conseil général pour faire parler ces messieurs.
Madame Durosay sourit. Le docteur trouva M. de Jallais, le père, plein d'esprit et dit que Septime le vaudrait assurément. Il parla de toutes les qualités qu'il croyait attachées à cette faculté du développement olfactif. Les artistes d'abord avaient tous un excellent nez; quant aux grands esprits, d'où venait donc l'expression populaire «avoir du nez», qui n'était pas si bête? On alla jusqu'à défendre les nobles dimensions de l'organe. Montesquieu qui était un philosophe et un écrivain admirable avait un grand nez, et Diderot, et combien d'autres; que dire de M. de Prébendes qui n'était retenu que par le dogme, mais possédait la plus subtile intelligence?
On en vint graduellement à parler des nez présents. Le docteur plaisanta avec aisance du sien qui était gros et rond et ressemblait, disait-il, à une pomme cuite qu'il aurait reçue par le beau milieu de la figure.
Madame Durosay et Septime l'avaient assez bien fait; mais rien n'est plus désagréable à certaines personnes que d'écouter parler même avantageusement de leur physique. Septime ne pouvait entendre un mot de cette sorte touchant sa physionomie ou sa taille sans rougir, et il excellait à trouver subitement une occupation qui l'éloignât ou détournât la conversation. Il s'aperçut que le mouchoir de madame Durosay était tombé à terre, et se précipita; le docteur aussi se précipita; Septime glissa, faillit s'étaler, mais, par le bond même, atteignit l'objet le premier et le tendit à la jeune femme. On rit. Une certaine familiarité naissait.
Malheureusement madame Durosay ne pouvait se retenir de se laisser aller au sommeil et on s'aperçut qu'elle s'endormait. C'est ainsi que les choses distrayantes et les conversations l'effleuraient à peine; dans l'instant que l'on croyait l'avoir saisie, elle vous passait entre les mains.
Sur le fond clair de la causeuse, et parmi les guirlandes de roses qui couraient aux murs, en sa chemisette de percaline et sa robe simple faite d'une cotonnade à gros carreaux rouges, comme des rideaux rustiques, elle formait un tableau joli et délicat. Le sommeil la pâlissait un peu, et ses cheveux noirs ondulés se boursouflaient en désordre jusqu'à presque couvrir les croissants d'ombre que dessinaient ses cils longs.
Grandier et Septime demeurèrent là quelques instants. On entendait au dehors, dans la chaleur, le bourdonnement des abeilles sur les massifs d'héliotropes, de dahlias et de pivoines, et, dans l'éventail clair qui s'ouvrait au plafond du point de jointure de la porte-fenêtre jusqu'au fond de la pièce, quand quelqu'un passait à pas lourds, un grand rayon d'ombre oscillait lentement. Le pilon s'était arrêté. Lespingrelet causait avec M. Durosay et les voix semblaient très lointaines. L'idée quasi inconsciente de la vibration lumineuse et brûlante du dehors, et l'opposition de cette ombre silencieuse et fraîche avaient un charme qu'ils recevaient et goûtaient l'un et l'autre à leur manière. Le docteur vit que Septime regardait la jeune femme ensommeillée et il dit:
—C'est la Belle au bois dormant...
Et Septime en souriant sentit que ses joues s'empourpraient. Grandier était heureux et plein d'espoir.
—Mon petit ami, dit-il en entraînant le jeune homme au dehors, il y a, n'est-ce pas, dans la vie, des moments trop délicieux. Monsieur l'abbé ne vous l'avouerait pas et c'est un tort puisque vous l'éprouvez; un précepteur ne doit sembler ignorer rien de ce qui peut passer par la tête ou les sens de son élève. Je ne crains pas de vous en parler, et non pour vous dire de les fuir, ce qui serait tout à fait gauche, car ils ornent votre sensibilité; mais pour vous apprendre à les savoir mesurer, à en profiter sans en être affaibli. J'aurais pu vous laisser dans cette ombre et devant d'aimables images; ainsi votre rêve se fût étiré en longueur sans s'augmenter en quoi que ce soit, et je préfère vous emmener vous mouvoir au soleil. Ne fuyez pas les moments ni les choses qui vous délectent, mais aussitôt charmé, souvenez-vous que vous avez quelque chose à faire, et allez à votre action qui sera tout imprégnée de votre belle minute de songe. Que votre rêve ne soit jamais inerte; c'est un bouquet de fleurs que vous prenez en partant et que vous respirez en vous livrant à vos petites affaires. Voici les raquettes et les balles, nous allons ôter nos paletots et d'un bout à l'autre de la pelouse, nous ferons décrire à nos énergies de belles trajectoires par-dessus les têtes de notre cher hôte et de monsieur Lespingrelet.
«Voilà, pensa Septime, un homme qui me plaît, car il vous dit des choses graves tout en ayant l'air de se moquer du ton pédant qu'on est obligé de prendre en ces matières, et il vous mène en chemin ouvert.»
Il avait jusqu'alors peu fréquenté le docteur, l'abbé ayant une sainte terreur de cet esprit impudique, irrespectueux et légèrement gouailleur qu'il jugeait de relations malsaines. Ce n'était que sur les instances réitérées de M. de Jallais le père qui voulait que son fils «eût du monde», qu'il s'était décidé à le laisser fréquenter chez madame Durosay, la femme, certes, qui pût lui donner les meilleures façons.
D'un coup, le docteur s'emparait de l'esprit du jeune homme par la clairvoyance qu'il avait de ses sensations les plus confuses, et il le lançait habilement dans la voie de la sensualité voluptueuse mais active, il le modelait d'un tour de pouce, en un objet de séduction tendre et émue, mais efficace; car il en voulait faire un amoureux dont le platonisme—inévitable, étant donné l'âge du héros, et les circonstances—ne serait qu'une qualité surajoutée à la folle ardeur juvénile. «Donc, se disait-il, me voici passé précepteur d'amour!» Et il ne songeait nullement à en sourire, comme l'eussent fait infailliblement beaucoup de personnes sottes.
Ces messieurs se mirent en bras de chemise et s'appliquèrent à lancer la balle à des hauteurs ou à des distances prodigieuses que Grandier atteignait par sa force, et Septime par cette adresse naturelle que l'on remarque souvent aux créatures destinées à l'amour. Le docteur prit un grand plaisir à le regarder s'animer et gagner de la grâce en ses mouvements. Il se demandait comment il n'avait pas connu plus tôt la précieuse nature de cet enfant.
Il y a des prédestinés; on sent très bien des hommes qui ne seront jamais aimés, et ceux qui le doivent être en ont des marques indéfinissables qu'un certain sens découvre, même d'homme à homme. Septime n'avait pas de beauté; mais il avait dans la tournure, le geste et le regard, ce charme spécial et discret qui peut passer inaperçu, mais, ici ou là, un beau jour, inopinément frappe à coups sûrs et profonds. Grandier avait remarqué en outre l'étrange et fort pouvoir des hommes qui manquent d'expansion et semblent s'enrichir et s'orner de tout ce qu'ils ne dépensent pas au dehors. L'instinct de curiosité des femmes va plus droit à ce léger mystère et il y est plus fortement retenu qu'aux qualités brillantes dont on a sitôt fait le tour. Il regardait le jeune homme s'échauffer et il s'enthousiasmait à mesure que se mêlaient et s'harmonisaient en cette jeunesse animée, tant de signes favorables à ses propres projets.
Le teint trop pâle de Septime se rosait; de minces filets bleus lui avivaient les tempes et sa chemise large ouverte montrait son cou gonflé. Il y avait plaisir à voir, sous le soleil, le désordre de ses cheveux dorés couronner cette fraîche adolescence. Grandier adorait l'heure que vivait cet enfant. La notion de la beauté, pensait-il, vient de naître en lui; inconsciemment, tout son être s'y conforme; l'allégresse actuelle de ses membres est un des rites du culte qu'il lui voue; il éprouve le besoin de ne plus se contenir parce qu'il l'a entrevue; en cet instant, quelqu'un saisit la vie... Grandier, qui s'exaltait aisément à tout signe de vitalité, continuait, non sans quelque emphase, la série de ses réflexions. Il aperçut que madame Durosay était venue et, respirant des fleurs de verveine, regardait, elle aussi, Septime égaré dans son ardeur. Lespingrelet se remit à danser et l'on alla s'asseoir à l'ombre et s'égayer à voir le pas du sacristain.
—Monsieur Septime, vous avez très chaud; vous allez prendre mal, dit madame Durosay, quand elle aperçut les perlettes de sueur au front du jeune homme, et elle s'apprêtait, de ce geste maternel, à lui plonger un doigt dans le dos par le col de la chemise. Quelque chose l'arrêta qu'elle ne sembla pas comprendre elle-même, mais qui lui brisa net le mouvement commencé, et elle en ressentit un imperceptible embarras. Les yeux de Septime, qu'il leva sur elle en cet instant, en furent peut-être la cause. Quoiqu'ils ne pussent assurément rien exprimer de précis, étant lourds au contraire d'une sentimentalité sensuelle, timide, inavouée, leur richesse profonde, inaffleurante encore, peut-être atteignait-elle justement l'instinct de la femme plus vivement que n'eût fait une parole claire. Elle n'osa même pas lui dire de boutonner son col. Il passa sa veste et, appuyé sur un coude, il regardait, essoufflé un peu, le bout pointu du petit soulier de madame Durosay étendue, trois doigts de bas noir sur le cou-de-pied et le bord de la robe à carreaux rouges qui le venaient frôler en un balancement léger.
M. Durosay grommelait que cette pelouse ne fût pas apprêtée; il n'admettait pas qu'étant venus pour une chose, on ne l'accomplît pas, ce qui pourtant arrive communément, et ne pouvant faire mieux pour cette partie de tennis, il la regrettait en des paroles pleines d'amertume. Il parla de changer Lespingrelet. On se récria. Au fond, cet homme à famille pullulante, malgré la vertu qu'il avait au point de vue de l'économie sociale, lui donnait parfois comme des nausées. On défendit Lespingrelet qui trépignait pour le moment d'une façon très distrayante.
En des minutes de silence, on voyait l'ombre des arbres s'allonger sur la pelouse, et une sorte d'atmosphère complaisante et attendrie, envelopper toutes choses, la chaleur tombée. Le bourdonnement des abeilles et des mouches s'était tu; d'autres petites bêtes grésillaient dans les herbes et les oiseaux se couchaient en grande chamaillerie. Septime perdait toutes les paroles prononcées pour suivre sans beaucoup de pensées le lent allongement de l'ombre qui, avec l'idée d'une chose très chère et proche, il ne savait comment, le comblaient d'un bien-être infini. Il ne souhaitait rien de plus, en vérité, que de regarder perpétuellement grandir cette ombre et être perpétuellement certain que la chère chose était là. Et puis, ne pas parler, grand Dieu! avoir le droit de ne pas parler, un de ces droits de l'homme auxquels la société n'a pas songé. Quand l'ombre fut au bout de la prairie, Lespingrelet s'en alla avec sa «demoiselle»; tous les oiseaux étaient casés, et la paix des champs endormis vint s'ajouter à la douceur de l'heure.
Septime s'aperçut tout à coup que ces messieurs s'en étaient allés et qu'il restait seul avec madame Durosay qui achevait, silencieuse, un ouvrage au crochet. Il eut une peur terrible et se leva d'un bond. Elle n'eut pas le temps de lui dire: «Monsieur Septime, qu'avez-vous donc?» Il avait déjà découvert qu'elle avait besoin d'une pelote de laine et lui-même avait laissé un mouchoir dans la poche de son pardessus. Il ne pouvait pas encore supporter d'être seul avec elle. Une terreur enfantine, un excessif amour-propre: la crainte ou de rester sans rien dire ou de parler gauchement, ou de dire, d'un coup, plus qu'il ne voulait ou ne pouvait dire, l'affolait; et, déjà, il courait vers la maison, maudissant à part lui sa sottise; et il se serait battu, pour manquer ainsi une occasion délicieuse. Mais il était à cet âge tendre de la vie, et à cette heure délicate de la passion, où les prémices seules peuvent être goûtées, tout ce qui va plus avant causant une commotion intolérable.
Cependant, comme il ne pouvait indéfiniment chercher cette pelote de laine, dont madame Durosay affirmait qu'elle n'avait pas besoin, ni ce mouchoir dans la poche du pardessus, il revint, et eut lieu bientôt d'observer que les hasards, qui sont mutins en certaines occasions, le sont parfois avec acharnement.
M. Durosay était de retour près de sa femme et annonçait que le docteur venant d'être appelé en consultation dans une ferme, le dîner en serait retardé; il fit remarquer bénévolement à Septime qu'il manquait de galanterie à laisser ainsi madame Durosay qui était peureuse dès le crépuscule. Le propos mit Septime mal à l'aise. Enfin, le notaire proposa d'aller en attendant faire un tour jusqu'au potager. Madame Durosay dit qu'elle n'aurait jamais la force.
—Offrez donc votre bras à madame Durosay, jeune homme, prononça le notaire; moi, je la soutiens de la droite comme il convient à l'époux; et allons, si le jour le permet, compter nos melons et nos poires.
En passant par des allées obstruées par des arbustes, on marcha sur de fines branches sèches qui craquaient et l'on dérangea des oiseaux qui voletèrent quasi sans bruit; madame Durosay poussait de petits cris. Sur un pont de bois qui enjambait un ruisseau, le choc sonore et sourd de leurs pas, la fit encore tressaillir: elle craignait surtout d'aller du côté de l'étang qui est trop triste, le soir; la moindre de ces petites choses lui coupait bras et jambes. «Bébête, bébête!» faisait M. Durosay, et il narrait des occasions critiques de sa vie où il n'avait pas tremblé.
On retrouva Lespingrelet flanqué de deux arrosoirs gros comme lui et inondant des plants de radis, de laitues, de petits pois et de choux-fleurs.
Il eut encore à parler à M. Durosay, qui, d'ailleurs, voulait voir des graines provenant de chez Vilmorin; on les aperçut bientôt l'un et l'autre à la porte d'une resserre aux grenages et aux outils, se soufflant dans les mains en creux où la semence éprouvée demeurait stable comme un sable lourd ou s'éparpillait voltigeante, pareille à une nuée de moucherons.
Septime gardait le bras de madame Durosay. Ils étaient dans une allée large et droite bordée de lavandes qui sentaient fort. Quand ils eurent fini de dire: «Voyez, ils se soufflent dans les mains à la porte de la resserre», l'allée de lavandes, large et droite, parut tout à coup à Septime immense, indéfinie, et telle qu'il serait épuisé sans doute avant d'en atteindre l'extrémité. Il eut chaud subitement. Une demi-obscurité enveloppait le jardin; il distingua les moindres bruits: la porte de la grille d'entrée à l'autre bout de l'enclos, que quelqu'un ouvrit et ferma, un chat qui rôdait parmi les massifs, et, très loin, le clic-clac d'une charrette sur un mauvais chemin et qui l'impatientait d'aller si péniblement, si lentement. Il se creusait la tête pour dire quelque chose de pas trop banal à la jeune femme dont la tiédeur à son bras le rendait stupide et muet. Il se roidissait, se voulait pincer au sang, fouetter. L'idée poignante que c'était là un moment unique dont son bonheur à venir pouvait dépendre, qu'il fallait qu'à cette minute il lui plût ou fût par elle définitivement jugé nul, le paralysait. Il ne s'imaginait point pouvoir survivre à une épreuve malheureuse de cette sorte. Et le temps coulait. Il ne disait rien.
Ils avançaient dans cette allée interminable bordée de lavandes. Au delà, il y avait des poiriers symétriquement plantés, et il se sentit la tentation de les compter; c'était une besogne qui s'imposait comme étant la plus sotte possible. Mesurer aussi l'intervalle des clic-clac de la charrette par rapport aux battements de son pouls qu'il percevait. Puis, l'embrouillement de mille idées, baroques, heurtées, confuses, troubles à ne pas en pêcher une décente; et il ouvrait de grands yeux égarés sur la large allée droite, qui n'en finissait pas et se perdait dans l'ombre.
Le docteur fut tout à coup près d'eux, émergeant de la nuit. Septime, au lieu de bénir sa venue comme celle d'un sauveur, en éprouva un désespoir si violent que ses jambes vacillèrent et il se penchait vers la haute bordure de lavande et en arrachait des brins durs et résistants, se préparant une excuse, un prétexte quelconque, s'il venait à tomber, comme il le redouta. Les personnes douées d'un fort amour-propre et, en même temps, d'une grande sensibilité, ne s'étonneront pas de cette complexité et de ces infinies prévoyances à la minute du plus violent trouble. L'arrivée du docteur clôturait pour le pauvre enfant la période qu'il s'était donnée comme essentielle et dont il ne devait sortir que bienheureux ou condamné. Et il n'avait pas ouvert la bouche; elle, sans doute, avait attendu qu'il eût la politesse de le faire et était demeurée muette. Ah! s'il se fût agi d'être poli, comme aisément il s'en fût tiré! Mais il avait eu cette envie soudaine, pressée, ardente et irrésistible de plaire, de plaire d'un coup, d'être certain tout de suite qu'on a plu, envie terrible que beaucoup de jeunes âmes passionnées et sans expérience ont connue, et par quoi, souvent, elles furent empoisonnées. Peu à peu, il lâchait le bras de madame Durosay; il se disait: «Quand je ne la sentirai plus, je m'enfuirai ou je tomberai là; et si je ne meurs pas du coup, ce sera ce soir, je sais bien, dans l'eau, là, pas loin....» Et comme il se représentait la vilaine eau de l'étang aperçue tout à l'heure, où les feuilles de nénuphars formaient de larges plaques obscures, de vraies fleurs de désespérés, il sentit que doucement la jeune femme, elle-même, reprenait son bras et lui donnait à nouveau sa pression tiède et légère, et elle dit:
—Mais non, monsieur Septime, vous donnez très bien le bras, ne vous en allez donc pas; j'aime me promener avec vous....
Il crut qu'elle lui parlait d'au delà de la mort; il eut envie de pleurer; s'il avait voulu prononcer une parole, elle se fût étranglée dans sa gorge. Un extraordinaire besoin de tendresse lui souleva la poitrine, le suffoqua. Le docteur heureusement parlait. L'écoutait-elle? Quelle était, à elle, à cette heure, sa pensée? La nuit était partout répandue, et, pour les âmes émues, modifiait la figure des choses.
X
Revenant le soir des Veulottes, en son petit tape-cul, Esculape résolut de mettre le feu aux poudres.
Il laissa passer devant la voiture Durosay, qui contenait Septime entre Monsieur et Madame, parmi des couvertures et des châles, et chatouillant du bout du fouet la bonne vieille Rossinante au cou, il regardait les oscillations de la capote du cabriolet que balançaient les ornières et les cailloux du chemin communal. Dans cette capote, il y avait les éléments de son œuvre, qui, pour le moment, mijotaient. Il penchait la tête un peu sur le côté et ne détachait pas ses yeux de cette chose oscillante, ainsi qu'il vous arrive pour un objet chéri. Qui donc eut jamais un quart d'heure pareil à celui qu'il passait? Peut-être quelques utopistes ou hommes de génie, parmi ses confrères, qui crurent tenir ou tinrent un remède neuf et paradoxal alors qu'ils s'en venaient de l'administrer secrètement et supputaient avec un peu d'angoisse et beaucoup de minutie les petits progrès ou les défaillances, les imperceptibles résultats ou les effets contradictoires, les chances enfin de succès ou le probable fiasco accablant. Rossinante trottait d'une allure monotone et sûre de bête avancée qui sait, depuis beau temps, que tout chemin mène à l'écurie.
Déjà, il pensait au mémoire, joliment tourné, ma foi! qu'il adresserait peut-être de sa cure étrange à l'Académie; aux chuchotements de ces messieurs graves sitôt brisé le cachet de la communication leur provenant de la petite ville de Néans, en province; à leurs manières si distinguées, si discrètes de discerner d'un coup la farce d'un plaisant, de n'en être nullement choqués, et le soir, en ville, par manière de divertissement, d'en causer à table. Le petit reporter, qui est toujours là, se saisissait de l'aventure et c'était, dès le lendemain, des gorges chaudes en première page, une popularité de bouffon assurée au docteur rabelaisien nommé Grandier, de province. Car tout ce qui touche à la vie libre et franche, amoureuse et saine, en France, est rabelaisien; tout ce qui est rabelaisien fleure l'obscénité; seul Rabelais est inconnu.
Esculape haussait les épaules tout en souriant et sautant sur les semis de cailloux de la route de Néans. Cependant il éprouvait l'amertume légère que ressentirent tous les obscurs qui dévièrent du chemin commun; l'instant de faiblesse en face de l'opinion qui va se mettre contre, et le curieux vertige de la solitude de pensée. La capote allait se dandinant avec mollesse sur les ressorts excellents, image de la bonne vie confortable et garantie contre les heurts par tout ce que la prévoyance humaine inventa d'assurances.
Le long ruban de la route se déroula sous la lune, qu'un nuage découvrait; du même coup, les étoiles apparurent dans le beau ciel d'été, et les grandes plaines moissonnées où les blés étaient couchés en gerbes. Une odeur de force, d'énergie calme, de soumission directe aux ordres les plus hauts, émanait de toute cette nuit et de toute cette terre aux fruits mûrs cueillis. Si le fermier n'ensemençait pas cette terre, il faudrait remplacer le fermier; et si cette terre se refusait à pousser des fruits, qui hésiterait à faire la dépense qui la rendra féconde? «Il faut agir! il faut aimer! continuait le docteur, quasi tout haut, achevant une série de pensées; il faut que le cœur jeune reçoive un afflux excessif, et palpite comme s'il allait se rompre, pour garder l'impulsion jusqu'à l'extrême vieillesse. Il faut que la chair tressaille jusqu'à être harassée, pour ne pas garder cet aspect fadasse et misérable de toute chose demeurée à l'écart de son destin, de la terre non retournée par le soc, de la joue où le sang n'a pas afflué un jour sous la morsure d'un baiser. L'inertie est le seul mal.
»Tout doit se mouvoir et courir et bondir.... Ah! qu'ils me donnent, hors l'amour, le stimulant qui peut recréer une vie à nos pauvres femmes inertes, ramener un rire, un désir, un caprice, un vice même! aux dames de Néans!....»
Grandier, ragaillardi, chatouillait de la mèche du fouet Rossinante. La route était devenue belle et plane; les voitures filaient au grand trot. Comme M. Durosay était trop enclin à ménager sa bête, aussitôt que le train semblait se ralentir, Esculape, par derrière, élevait la mèche, la faisait claquer vulgairement à la façon des charretiers et le cabriolet s'ébranlait de nouveau, et l'on y entendait de légers rires et des exclamations: «Ce diable d'Esculape! Ah! ce docteur! Ah! ce docteur! Ah! ce monsieur Grandier!....»
Esculape, peu à peu, prenait un goût nouveau à cette poursuite de la précieuse capote sur la belle route et sous la nuit. Il lui semblait qu'elle était une boule et qu'il la tenait à la main; et il la lançait de toute la vigueur de ses muscles, sur la longue piste, vers son but. «Clic! clac! clic! clac! en avant, capote bondissante! clic! clac! avez-vous peur des soubresauts et des pentes? clic! clac! mais c'est moi qui vous mène; mes muscles sont forts et ma main est sûre! Âmes et chairs, je vous ai pétries et mises en boule, et je vous lance à présent.... Clic! clac! et je veux entendre ronfler sur le sol, quel qu'il soit, votre élan éperdu! Clic! clac! clic! clac!» Et les rires légers qui lui parvenaient parmi les bruits du roulement et du trot, l'enorgueillirent, le haussèrent, lui donnèrent une joie quasi surhumaine, car il pensait que Dieu pouvait éprouver cela quand lui aussi entendait rire les hommes.
Un appétit de course vertigineuse, alors, le prit; il sentit l'impatience d'aller vite au terme de ses vœux, d'écraser toutes les causes de ralentissement, d'embrasser tout de suite un peu de son œuvre épanouie. On commençait à apercevoir les toits de Néans ensommeillé, pareil, au loin, à un lac calme sous la pâleur lunaire. La vue de cette inertie l'enflamma. La route allait désormais en pente, jusqu'à la ville. Il continuait de presser sa bête et de faire claquer son fouet. Il vit que M. Durosay penchait la tête hors de la capote et lui criait: «Grandier! Voyons! soyez raisonnable! tout beau! tout beau! Saprelotte!...» Puis ce fut de l'autre côté la tête de Septime qui se pencha; et il imaginait que madame Durosay avait peur et certainement poussait de petits cris: «Clic! clac! clic! clac! Tant mieux! morbleu! soyez effrayés! Soyez secoués, une fois enfin, bonnes gens de la capote sur ressorts excellents! mais, plutôt cassons-nous les reins que nous les tenir éternellement dans l'insipidité de votre coton.» Et, se refusant à les dépasser, il les conduisit ainsi à toute bride jusqu'au bas de la côte, serrant le frein, et brandissant le fouet sonore.
Dès les premières maisons, Néans, plus que jamais, l'écœura. Que faire en cette atmosphère de fadeur coutumière alors qu'il s'agissait d'enchanter une créature, de séduire tous ses sens et de fasciner son cerveau? Il repassa mentalement chaque article de la méthode qu'il avait élaborée une des nuits précédentes; remonta l'échelle graduée des émotions qu'il avait à faire naître en son sujet et qui allait du respir d'un parfum jusqu'à la crise violente de l'amour; et il haussa les épaules de pitié devant la perspective de la rue de la Douve et de la rue Saint-Porchaire aux petites façades proprettes ou prétentieusement bourgeoises, conservatrices d'inertie et de vertu.
Et il eût volontiers continué sa course folle au delà de Néans, où? n'importe! si la voiture Durosay n'eût fait halte à la porte du presbytère où l'on déposa Septime entre les mains de son digne précepteur qui l'embrassa au front comme on fait aux enfants, en s'informant s'il avait été sage.
—Comme une image, firent à la fois, monsieur et madame Durosay et le docteur.
Et les voix confondues en bonsoirs répétés se perdaient au milieu de la vapeur qui, dans la fraîcheur du soir, à la lueur des lanternes, sortait en petits nuages touffus de toutes les bouches ouvertes.
Esculape décida, vis-à-vis de la petite porte à judas du presbytère et des lunettes brillantes de l'abbé, un bonsoir plus définitif.
XI
Il y a des heures, à Néans, dont on a crainte de parler même, tant l'on sent que ce sera en ternir la limpidité. Avez-vous vu ces petits étangs à la surface unie comme un miroir, et qui, paisibles entre leurs roseaux, sont l'image de la quiétude? On a peur qu'un vol de libellule en vienne iriser la glace polie, et l'on retiendrait son souffle par respect de cette immobilité pure.
Il est midi. Le soleil brûle la place du marché au beau pavé luisant et que nul arbre n'ombrage. L'air embrasé y vibre en une couche asphyxiante qui s'élève du sol jusqu'au pas des boutiques. Toutes les persiennes sont closes, les stores verts baissés. Deux cafés voisins et ennemis déroulent leurs toiles à rayures sur les terrasses aux petites tables désertées. Pas une âme, pas un bruit. Un chien passe, baguenaudant de-ci, de-là, flairant de petits tas anodins qui ne valent pas un geste, enfin au coin de l'épicerie, près d'un sac de lentilles, se décide à lever la patte. Cependant, le bourrelier est sorti, le collier d'un harnais passé sur l'épaule où flambent des plaquettes de cuivre: il s'est enfoncé sous l'ancienne porte de ville, criblée de trous honorables, et somnolente au soleil comme une centenaire ridée. Un quart d'heure se passe sans un mouvement nouveau. Tout à coup, à bride abattue, une carriole traverse la ville à grand fracas sur les pavés. Le bruit se perd brusquement à un tournant de rue. Et plus rien. Une voix de fillette dans un intérieur. L'agent voyer et deux commis voyageurs sortent de l'hôtel en s'épongeant le front. Le chien repasse infailliblement à midi trois quarts. Et ce sera tout jusqu'à deux heures et demie ou trois heures de l'après-midi.
Vers trois heures, une vieille dame en noir frôle les murs, contre lesquels il commence à se faire un peu d'ombre; elle croise un monsieur obèse coiffé d'un panama à larges bords, la jaquette d'alpaga flottante, et qui la salue bas; un facteur rural met la main à son képi à liserés rouges. Toutes personnes qui se rencontrent à Néans échangent un signe de connaissance, fût-ce M. Durosay et son jeune confrère qui tournent la tête chacun de leur côté.
Mais une seconde personne en robe gris perle soutenue d'une crinoline, par une élégance archaïque, et dont le chef s'adorne de rubans émeraude parmi des petits choux violâtres, ayant été signalée sur le filet ombreux qui s'élargit, on a dû se dire dans le bureau de tabac de madame Sirop et chez mademoiselle Mistouflet, mercière, où l'on a relevé les stores à demi: «Madame Duperrier et mademoiselle Hubertine la Hotte sont sorties.» Deux heures plus tard, quelques échanges ayant eu lieu de boutique à boutique, par toute la rue du Marché et la rue Saint-Porchaire, la nouvelle sera: «Madame Duperrier est allée aujourd'hui chez madame Hédoux, et mademoiselle Hubertine la Hotte est allée prendre des nouvelles de madame Durosay.» Vers cinq heures de l'après-midi, par exemple, madame Duperrier ayant par hasard croisé mademoiselle Hubertine la Hotte, qui sortait de chez madame Durosay, une information d'une extraordinaire puissance extensive est issue de leur contact et court jusqu'au bout de la rue de la Douve: «Monsieur et madame Durosay vont aux eaux avec le docteur Grandier et monsieur Septime qui est chez monsieur l'abbé de Prébendes!»
Et c'en est fait du miroir limpide des douces heures de midi à Néans.
Le soir de ce jour, après dîner, on sonna quinze fois chez mademoiselle Hubertine la Hotte qui prenait le frais dans sa petite cour large comme un drap de lit et tapissée de glycines, de vignes-vierges et de chasselas roses, enveloppés, au naturel, par de larges toiles d'araignées. Ce fut d'abord mademoiselle Mistouflet qui avait justement à rapporter un petit ouvrage que Mademoiselle lui avait confié depuis six mois. Ce fut la femme de journée qui ne savait plus si c'était mercredi ou vendredi que Mademoiselle l'avait retenue. Ce fut la petite repasseuse de fin qui apportait les camisoles et les bonnets de Mademoiselle deux jours plus tôt que de coutume. Ce fut madame Benoît, la jeune femme du greffier; il y avait si longtemps qu'elle se faisait un remords de ne pas venir souhaiter le bonjour à mademoiselle Hubertine, et, ma foi, la soirée était si belle... Madame Lepoix vint dire que l'on avait pris un saumon de quatorze livres, qui serait mis en loterie. Madame Jourdain, la mine à l'envers, annonçait que le journal était plein de choléra; le fléau arrivait à pas de géant; etc., etc.
La difficulté était d'aborder le sujet qui amenait tout le monde, au cas où mademoiselle Hubertine ne serait pas en goût de parler, et voudrait «faire sa cachottière». Mademoiselle Hubertine fit sa cachottière. Elle était mauvaise comme la bise et supputait à l'avance l'amplitude qu'une habile discrétion pourrait donner à l'aventure. Ces dames pestaient, et, ayant usé les détours, en vinrent droit au fait. Mademoiselle sourit et jeta négligemment qu'en effet l'on allait aux eaux, c'était une mode à présent. Il est vrai que cette pauvre madame Durosay était bien bas.—Au point de ne pouvoir se passer de son médecin?... Mademoiselle ne jeta ici qu'une expression énigmatique. Alors, de petits bruits qui couraient déjà, pointèrent, se lièrent, prirent corps, et, par l'organe de madame Jourdain, voilèrent leur crudité sous des expressions d'une décence affectée. On ne parlait rien moins que d'un scandale par le fait de ce parpaillot de docteur Grandier; et l'on allait donc se cacher loin du clocher de la paroisse, et ce bon M. Durosay n'y voyait que du feu. Mais M. Septime? C'était un petit benêt, un agneau comme il est bon d'en avoir en pareille occasion pour donner à toutes choses une tournure d'innocence. Et voilà.
Oh! fit mademoiselle Hubertine qui ne croyait pas un mot du potin; et elle parla de la charité chrétienne, du silence qui est d'or, dit l'Écriture, et qui convient en certaines occurrences; mais se garda de contredire. Le potin s'affermit, parut tout à coup si bien en forme, si solide sur pieds, que toutes celles qui en avaient apporté les pièces et les morceaux, en furent un instant stupéfaites. Toutes faisaient: «Oh!», s'étonnaient très sincèrement. Quelqu'un trouva que madame Jourdain avait du toupet de dire si ouvertement des choses de cette force. On faillit se retourner contre elle. Madame Jourdain se trouvait isolée avec ce qu'elle venait de mettre au monde. Et ce fut elle qu'on interrogea, bien qu'elle eût tout appris dans la présente réunion. On l'entourait en sortant. Mademoiselle Hubertine la Hotte s'en lavait les mains, elle n'était vraiment pour rien en cette odieuse calomnie.
Une fureur prit Néans. C'était d'approcher quiconque, de près ou de loin, touchait à la maison Durosay, à la maison Grandier ou au presbytère. Fût-on certain de n'en tirer pas un fétu, joindre dans la rue une servante, un petit clerc, voire madame Lespingrelet qui n'avait de rapport avec ces messieurs que par son mari, devenait un besoin farouche, irrésistible et que l'on satisfit sans en rapporter toutefois grand bénéfice. D'abord tout ce qui avait de la dévotion et quelques personnes qui s'en trouvaient ce jour-là, environnèrent M. de Prébendes à l'issue de sa messe de sept heures. Monsieur l'abbé, qui ne cherchait point la petite bête, fut fort touché de l'intérêt que l'on portait à cette chère petite dame Durosay, si bonne, si charitable et de si bon exemple: il la recommanda aux prières. N'allait-on pas jusqu'à s'inquiéter de M. Septime qui était une édification pour la paroisse dans la façon dont il servait la messe... «Oh! si peu souvent, fit M. de Prébendes, avec un sourire bénévole; le cher enfant n'y a point de goût!» À coup sûr ce n'était pas M. Grandier qui le lui donnerait durant le voyage. La pieuse femme qui prononçait ces mots touchait l'abbé en son point faible. Mais M. de Prébendes tourna à l'attendrissement; il ôta ses lunettes pour s'essuyer les yeux, et la piété de Néans s'en retourna bredouille. Cependant, tout le monde s'apercevait bien que ce pauvre monsieur l'abbé était vaincu et victime d'une grande machination.
Il y eut du monde, à midi, aux petites tables de la place du Marché, malgré la chaleur accablante. Au moindre bruit les stores se levaient comme si quelqu'un s'y fût tenu à l'affût. Lespingrelet, assailli sur la place, y faillit perdre son latin. Il n'y eut pas jusqu'aux petits tas qu'aspire le toutou de midi trois quarts qui ne parussent avoir plus de relent qu'à l'ordinaire, et mériter, haut la patte, la distinction réservée au sac de lentilles; de celui-ci, ce jour-là, mieux vaut ne pas parler.
XII
Aix-les-Bains, 1er août 189...
«Cher monsieur l'abbé,
»Je veux vous écrire avant même que j'aie pu remercier papa de s'être si promptement décidé à me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moitié de jour et moitié de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des Fioretti que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de voyage. Ah! vous m'aviez chargé, monsieur l'abbé, de vous rendre compte de toutes nos petites santés durant cette expédition; vous aviez si peur qu'on ne fût malade... Eh bien, le docteur s'est porté à merveille et n'a pas cessé d'être d'une gaieté folle; il est encore plus amusant qu'à Néans. J'espère que vous ne me blâmerez pas, cher monsieur l'abbé, d'avoir goût à ses reparties et à son entrain, du moment que je me garde d'accueillir ses opinions comme vérités évangéliques; c'est un bien bon homme, ne l'avouez-vous pas vous-même? Il est descendu à presque tous les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M. Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de rire en avalant tout jusqu'à la dernière miette. Il est vraiment extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'être mal à son aise pour dormir, quoiqu'à dire vrai, il dormît presque tout le temps.
»Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la difficulté de s'entendre pour placer leurs jambes a donné lieu à toutes sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.
»Il y eut une autre série de divertissements quand la nuit fut venue et qu'il s'agit d'être gêné par la lumière ou de ne l'être pas. Le docteur voulait que les petits rideaux verts fussent tirés sur le globe, en disant que la clarté de la lampe l'empêchait de dormir. M. Durosay voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de l'abat-jour de coton vert, juste sur l'œil de M. Durosay, avait un peu de râpé et quelques fils rompus sur la surface à peu près d'une pièce de dix sous, ce M. Grandier le rompit tout à fait, et, pour maintenir le trou, y fit un point de boutonnière avec une adresse surprenante et avec une aiguillée de fil que l'on avait justement dans un petit sac à ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dardé sur la paupière, tandis que nous étions tous dans l'obscurité. Vous trouvez, sans doute, tout ceci bien futile, monsieur l'abbé; mais, en voyage est-ce mauvais d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidèlement raconter tout par le menu détail?
»Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous n'avons eu aucun accident et que personne n'a été ni incommodé, ni malade, ce dont vous étiez si inquiet. Ah! je vois que j'ai oublié de vous dire que la bonne et la femme de chambre, qui étaient dans un wagon de seconde, ont été notre seul tourment, car on s'était aperçu, une fois, qu'elles étaient descendues avec tous leurs colis, se croyant arrivées, et on a eu toutes les peines du monde à les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire que le trajet fût si long, et à tous les arrêts, il fallait leur faire signe: «Ne bougez pas, sacrebleu!» Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur l'abbé, que c'est le docteur qui faisait ce signe.
»Enfin, nous nous sommes tous réveillés, secoués et regaillardis un peu, au buffet de Culoz où l'on change de train et nous avons côtoyé le lac du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'était si beau, monsieur l'abbé, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout le temps que nous sommes restés sur les bords du lac, nous n'avons presque pas parlé ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai pensé à Dieu, mais d'une manière si particulière et nouvelle, qu'elle n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant absolument pas dire ce qu'elle est.
»Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abbé, à la villa Julie, c'est là que nous sommes installés; je ne sais si on avait prononcé ce nom devant vous. Il ne plaisait point à M. Durosay tout d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine, il en raffole, car c'est, dit-il, son poète préféré. Tout est plein de Lamartine ici; nous avons près de nous la villa Raphaël, la villa Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous faire de la peine en y prenant plaisir, car, en réfléchissant, il me semble que vous n'aviez pour ce poète qu'une amitié réservée? Ferais-je un gros péché d'acheter ici, sur mes économies, quelques-uns des ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de Jocelyn?
»D'ailleurs, monsieur l'abbé, quittez de ce côté la méfiance que vous pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a l'air de s'en souvenir et rien n'est plus éloigné du lac du Bourget que la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures parcourent incessamment la belle allée de platanes qui les relient. Je suis sûr que vous serez charmé pour moi de la vie qu'on y mène et qui est si peu propice aux «rêvasseries» que vous détestez. Nous voyons bien le lac de nos fenêtres, avec une montagne pointue qui a nom la Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'idée que la journée va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme, lorsqu'on est à la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la plage; mais aussitôt le petit déjeuner, on se laisse descendre jusqu'aux casinos,—car il y en a deux côte à côte—qui sont si charmants que l'on en revient le soir sans avoir songé à les quitter.
»Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'où l'on peut contempler le lac et les montagnes, et s'offrir, en écoutant un orchestre ou en froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir, assis en des «torpeurs», comme on le fait à Néans, la brise qui vient d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient être aussi bien rue de la Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode fût de s'y rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques à musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les bâtiments de la gare.—Eh! quoi? faites-vous, c'est là que vous passez vos jours?—Oui, monsieur l'abbé.—À quoi faire, mon bon Jésus?—Je ne saurais vous dire, monsieur l'abbé. Je me le suis demandé aussi; et, cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grâces spéciales pour les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et à qui peut-être ressemblons-nous déjà, moyennant quoi le temps passe de façon miraculeuse, sans doute, et fort agréable, sans que l'on y mette la main, le moins du monde.
»De ces gens, monsieur l'abbé, j'aurais quelque malaise à vous parler, probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont trop dissemblables de nos personnes accoutumées; et, parce que j'ai comme un soupçon que le miracle vient d'eux, de leur mobilité, de leur diversité qui amuse et étourdit; tel serait, monsieur l'abbé, un volètement de papillons de fort jolies couleurs continuellement miroitant et gracieux; enfin, parce qu'étant si éloignés de ce que l'on trouve de plus distingué à Néans, fût-ce mademoiselle Hubertine la Hotte qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abbé, que je me laisse influencer par des objets de mauvais goût.
»Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si mesquines; mais cette lettre était destinée à vous donner une première impression d'un endroit où l'on ne fait en somme que passer ses vacances et à vous rassurer sur notre santé à tous. J'espère occuper mon temps de façon plus sérieuse et j'ai voulu déjà faire la connaissance de monsieur le curé ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrés nulle part et je me suis informé près de plusieurs personnes en ville qui n'ont pas su me dire où se trouvait le presbytère.
»Toute la villa Julie se recommande respectueusement à votre souvenir et à vos prières, monsieur l'abbé, et croyez, je vous prie, au très humble et fidèle attachement de votre
»SEPTIME.»
XIII
Aix-les-Bains, août 189...
À Monsieur de Jallais, conseiller général.
«Mon cher papa,
»Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dépeint les beautés d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu. Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laissé venir passer les vacances ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans précepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuyé le moins du monde à Candes, nous aurions passé de bonnes journées à pêcher dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie petite promenade au bord de la rivière jusqu'au château de Montsoreau! Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchanté de n'avoir pas monsieur l'abbé sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit jeune homme que l'on voit constamment affublé de son précepteur et que toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce pauvre garçon a déjà un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est à peu près dans ce cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay me l'affirme, et c'est une femme tout à fait entendue, je t'assure, et bien précieuse à connaître. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de meilleures façons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave homme, soit pesant et mal équarri en toutes ses entournures, elle n'en a pas souffert la moindre influence fâcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage ravissant, lui a été excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas de joie, car c'est lui qui avait prévu et combiné cette médication. On avait bien peur en partant de Néans, car elle était faible comme un pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abbé se tourmentait comme une vraie maman. Je lui ai écrit déjà pour le rassurer. Il a dû dire des messes à notre intention. C'est peut-être cela qui a amené un si bon résultat, bien que tu ne croies pas du tout à ces sortes d'interventions.
»Enfin, après ce remue-ménage, ce départ, cette installation, ce changement d'air et l'agitation que l'on a ici même sans bouger, pour ainsi dire, à cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus reconnaissable. Malgré son teint mat naturellement, on voit que le sang se reprend à circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et extrêmement abondants sont à présent plus onctueux et brillants; du moins, c'est là l'impression du docteur; quant à moi, je lui trouve je ne sais quoi de modifié dans la physionomie, dans le regard et dans le geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je jamais dit avant qu'elle l'était? Je suis sûr que je vais te faire plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais puisque je t'affirme que l'on me montrerait à présent du doigt si j'allais avec mon précepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la couturière! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au Cercle, l'après-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plaît et nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins, achetons ici un bout de dentelle, là une broche, une épingle, une mantille, un chapeau; nous remontons à la villa et essayons tout cela. M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les ennuient énormément. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une personne qui est bien.
»Je n'ai pas écrit cela à monsieur l'abbé qui n'a pas les mêmes vues que toi sur le rôle d'un homme bien élevé; je tâche de vous contenter successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris goût à la toilette depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si belles et qu'il y en a si peu à Néans! Et cela lui va fort bien; tu avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que nous avons des plus grandes beautés de Paris. Mais de celles-ci, je trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosité que vous le faites au conseil général et qu'il y ait autant de gens à les trouver fades, artificielles ou déplaisantes en quelque partie, qu'il y en a à les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que madame Durosay les mettrait tous d'accord.
»Je pense que tu n'es pas opposé à ce que j'aille au théâtre. Je n'y avais été jusqu'ici que dans mes livres classiques; à la fin, tu sais, avec monsieur l'abbé, qui est un bien bon et savant homme, je serai toute ma vie une oie. Il y a précisément ici d'excellentes troupes; nous avons l'Opéra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugère et Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les représentations de petites piécettes de même nom! Ce que nous avons vu déjà est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle? Le titre m'échappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous étions dans une loge, fort commodément et très occupés d'un costume que madame Durosay portait pour la première fois, qui, ma foi, lui allait à ravir. C'était simple comme bonjour: une robe de foulard clair tout unie, une ceinture en métal relevé d'émaux byzantins imités, quelque chose de très joli que nous avons déniché ensemble; un corsage ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois ça de là-bas! Eh bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il faut te dire que tout le monde s'entend pour gâter madame Durosay, parce qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la voir renaître, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait disposé à lui passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle était mourante. Comme M. Durosay n'a de goût que pour les vieilles pièces de théâtre qu'il a déjà vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun intérêt au spectacle, ils nous plantent là régulièrement au beau milieu du premier acte et s'en vont à la salle de jeu. De sorte que l'autre jour, précisément, madame Durosay se trouvant mal, probablement à cause de son nouveau corset, je fus tout seul à lui donner quelques soins au fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle où je l'emmenai prendre l'air. Et comme si j'avais grand mérite à n'être ni «sauvage» ni «bourru», elle m'en sait un gré infini, et je suis soigné, dorloté comme un coq en pâte.
»Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le reste de la pièce. J'étais un peu préoccupé qu'elle ne fût reprise de ses étouffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a raconté en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et comme Néans lui doit être mauvais, et comme elle se sent mieux ici où l'on peut passer des journées si agréables et chaque soir aller au théâtre voir quelque chose d'intéressant.
»Mon Dieu! que tu dois être fatigué et d'Aix-les-Bains et de ton bavard de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes habitudes quand je suis enterré à Néans où l'on ne voit rien. On m'appelle pour le dîner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il me semble que je t'ai parlé de tant de choses en un tel décousu que je te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon cœur.
»Ton fils respectueux et dévoué,
»SEPTIME.»
XIV
M. Durosay eut plein la bouche en annonçant que l'on verrait un roi.
Il brandissait le petit coupon rose de l'abonnement de saison aux représentations du Cercle et s'étonnait qu'au sortir de Néans, une pareille nouvelle n'embrasât pas les hôtes de la villa Julie.
—Mais je ne ris pas, insista-t-il, ce soir même nous l'aurons peut-être à côté de nous, au concert Colonne: nous le coudoierons, il pourra nous marcher sur les pieds...
Et il se lança, ému au tréfonds de ses convictions monarchiques, parla du passé glorieux de la France, dit un mot aigre-doux et familier pour Louis-Philippe et raconta, en quelles circonstances il avait touché la main de Napoléon III.
Grandier fit le tableau de Xerxès étalant, en face du Pont-Euxin, et de l'Attique, qui les allait engloutir, trois millions d'hommes de guerre, dont le passage avait tari les citernes d'Asie, dévasté le sol et dévoré les troupeaux. Depuis lors, tous vos roitelets n'étaient que myrmidons. Le notaire déplora qu'on ne pût parler sérieusement. Madame Durosay qui trouvait à présent la force de sortir le soir, piquait une rose à son corsage tout en mirant dans la glace l'effet de son chapeau. Septime la regardait.
Elle en était aux premiers résultats du régime Grandier, et tout étourdie encore de la vie nouvelle que cet étrange et habile homme lui infiltrait sournoisement chaque jour. Elle eût refusé avec obstination tout traitement médical; elle ne s'apercevait pas qu'il la traitait. Il s'était bien gardé de lui dire jamais: «Faites ceci», mais il avait dirigé sa vie de telle sorte qu'elle s'intéressât à elle-même et, ce point essentiel obtenu, des conversations adroitement ménagées, de tournure désintéressée, fleurant plutôt une philosophie douce qu'une hygiène, l'instruisaient, à doses infinitésimales, des mille flatteries possibles que recherche inconsciemment tout être un peu épris de soi. Avec quelle subtilité il avait manœuvré pour l'amener seulement à se dégager, elle, son corps tout au moins, de la totale indifférence dont elle avait coutume d'envisager le monde. Il avait opéré jour par jour, quasiment heure par heure, cette distraction lente d'une personnalité d'à travers la confusion trouble. Il croyait assister aux commencements d'un monde, errer aux bords des fleuves, recueillir la matière encore amorphe, et, à force de caresses ou de couvaisons chaudes, la douer de sensation.
«Dieu s'est reposé trop tôt, disait-il, j'achèverai les dames de Néans qu'il négligea.» Et ses notes de création allaient du soir sur la terrasse du notaire, où la jeune femme avait manifesté un rudiment d'intérêt en éprouvant le besoin de regarder se rasseoir le grand enfant qui avait eu pour elle de la prévenance; et elles se poursuivaient, toujours liées à la présence tiède et saine de ce garçon dont la surabondance de jeune sève, sans doute rayonnait; elles se poursuivaient jusqu'à ces goûts nouveaux pour la parure qu'il avait découverts, radieux comme au premier appétit d'un convalescent. Mais entre ces deux points extrêmes, que de choses minutieuses, que de petits soins de transition il avait fait naître et vu éclore par et pour ce corps renaissant! Il avait remarqué qu'elle renonçait depuis longtemps à certains mets qu'elle aimait et que M. Durosay ne goûtait point. «À quoi bon?» disait-elle. Il affecta de les adorer et donna le mot à Septime qui se mit à manger voluptueusement avec elle des œufs au lait qu'il détestait. Ayant parachevé sur elle son étude des parfums, Grandier lui en offrit une boîte choisie qu'il commanda à Paris. Ils s'amusèrent à les combiner, à les nuancer, et quand elle avait atteint la dose délicate qui lui plaisait, le docteur recevait du frémissement léger de ses narines minces et transparentes, une joie de séducteur. Elle demeurait la journée et la nuit dans ce petit enchantement flottant. Et l'on ne parlait plus que des choses propres à la délectation.
Esculape se révélait un étonnant petit-maître.
M. Durosay était peu ouvert à ces choses, et y entremêlait des balourdises énormes. Septime, au contraire, montrait trop de dispositions, et il se fût efféminé sans l'antidote de promenades avec le docteur, où il recevait des paroles de virilité. Grandier ainsi se multipliait et prenait soin de tous. Il se gardait bien de révéler à ce petit blanc-bec la formule des alcools qu'il donnait à madame Durosay pour couper les eaux de toilette qui, à Aix, étaient un peu dures, et il l'emmenait au soleil se hâler le visage, tandis qu'il obtenait que la jeune femme s'admirât la chair et la peau, ce à quoi elle n'avait jamais songé. Elle n'osait même parler du moindre soin physique sans beaucoup de gêne. Il voulut lui rendre sa chair familière. Pour la première fois, à la table légitime de M. Durosay, on prononça les mots de «gorge» et de «bras nus». La seule image évoquée en mettait tout le monde mal à l'aise. Le maître de la maison y éprouvait la sensation d'avoir aux doigts et dans le cou quelque matière gluante et poisseuse et faisait de gros yeux qu'Esculape évitait. L'évocation du corps nu produit une suffocation en province. Grandier, outre qu'il poursuivait un système, s'amusait énormément. Il remarqua que l'effet était moindre, si, par exemple, il parlait des belles filles d'Athènes, ôtant leur himation, pour s'élancer aux jeux publics; on prononçait presque impunément le nom d'Aspasie, mais non celui de mademoiselle Émilienne d'Alençon que le faubourg Saint-Germain cependant alla voir cet hiver à Paris.
Il remarqua aussi le peu d'efforts qu'il faut pour changer le ton d'une maison, à quelqu'un de résolu. Madame Durosay osa parler bientôt des sensations perçues par le moyen de l'épiderme, qui est un mode inavouable de sentir, d'après les canons de la bienséance. Peu importait à Grandier qu'elle parlât pourvu qu'elle fût éprouvée. Mais s'étant un jour rencontré avec M. Durosay sur le chapitre de la pénitence et de la mortification, qu'ils anathématisèrent, Esculape en profita pour aller fort loin. Il exalta le plaisir avec une violence que M. de Prébendes eût apportée à l'éloge de la continence et il avait prononcé le mot de luxure quand on se leva de table. On lui passait les pires excès parce qu'il était philosophe. Mais de ces outrances, il était rare que quelque chose ne demeurât: le retentissement de sa parole un peu haute allait au fond de l'inconscience semer infailliblement les éveils qu'il voulait. Cette villa Julie, n'est-ce pas? devenait une véritable école d'immoralité.
La pensée de la pauvre jeune femme était un peu aux abois. Quelques inquiétudes, tels de brefs éclairs, lui étaient venues à plusieurs reprises à cause de la nouvelle face de toutes choses. À Néans, elle se fût interrogée; mais l'absence de l'atmosphère et des objets coutumiers est propice aux modifications morales; ici, en outre, la brutale antithèse y excellait. Et elle s'oubliait presque totalement à cause de l'absorbant bien-être de la renaissance physique et de l'aise sans cesse caressante dont on l'entourait, dont on éblouissait, endormait toutes ses facultés. L'emprise du docteur était si adroite; elle s'exerçait sur tant de ramifications primordiales de l'être, elles le saisissaient si sûrement aux sources mêmes de sa vitalité que, pas une fois, la conscience avec sa claire lumière n'eut le temps de donner aux choses leur valeur relative. Tout juste avait-on le loisir de dire «tant pis» aux éclairs de lucidité. Madame Durosay était la victime d'une séduction, d'une séduction impersonnelle: le délice de vivre.
Elle recevait, dans cette pénombre, l'élixir que Grandier, de son philtre, lui versait goutte à goutte, et qu'il lui préparait, dans son antre de sorcier, avec tout ce que la vie peut offrir de délectable. Et la jeune femme, avec ses sens, renaissait et fleurissait en complète beauté; et l'on eût dit que le cerveau, les idées reçues, toutes les petites affaires d'éducation, toutes les façons, les mille retenues factices, demeuraient ensevelies, là-bas, dans la fadeur, dans la nonchalance de Néans.
La voiture attendait à la grille de la villa; M. Durosay pestait qu'il y eût encore un tour à donner aux bandeaux, oh! un rien, une chiquenaude, une pression ici et puis là, mais qui, trois fois déjà, avait nécessité d'enlever la voilette. On finit par sacrifier celle-ci, et, par le boulevard des Côtes, on descendit au cercle d'Aix-les-Bains.
Une petite salle de spectacle toute blanche, avec baignoires, balcon, loges et galeries; l'aspect d'un bibelot élégant, d'une bonbonnière à contenir le fin du fin de la sucrerie. Et, de fait, il n'y avait pas quarante personnes ici dont la présence ne fût signalée au monde entier par le Figaro. Des noms illustres étaient chuchotés de loge à loge garnies de femmes en toilettes claires où le blanc dominait pour un effet charmant et frais. Des guirlandes de fleurs naturelles faisaient le tour de la salle parmi les voussures du balcon, et venaient se grossir, s'enchevêtrer en des trophées de drapeaux spartiates et français de chaque côté de l'avant-scène où S. M. le roi de Sparte penchait sa figure fine aux longues moustaches tombantes.
—Le voici, fit simplement M. Durosay, touchant sa femme à l'épaule en s'installant dans sa loge.
—Qui donc? fit madame Durosay.
On arrivait un peu tard, Colonne ayant joué l'hymne spartiate que M. Durosay eût aimé entendre. Pour le moment, on exécutait la neuvième symphonie et toutes les dames étaient tournées vers le roi. Beaucoup le regardaient avec une grande mélancolie, soit qu'elles reportassent vers lui l'effet de la musique, soit qu'elles songeassent à l'instabilité des trônes, à la particulière amertume du présent pour les personnes augustes. Même on en voyait quelques-unes s'attendrir, émues de ce voisinage si proche, remuées en leurs instincts par l'idée de la majesté; et elles l'envisageaient comme elles font de Jésus dans les églises. D'autres encore peut-être au cours de cette songerie royale que Beethoven berçait, puisaient un secret plaisir morose à penser qu'un hasard eût pu faire qu'elles fussent celles, qui sait? qui eussent comblé son cœur princier!... Et une larme imperceptible pointait au coin de leurs yeux. Le roi, très simple, promenait sur l'assemblée son regard aigu tempéré d'un sourire bénévole.
Le docteur, debout dans la loge, s'offrait le ragoût psychologique de ce méli-mélo de naturel et d'artifice parmi ces femmes. L'émotion devant la puissance, l'amour de la royauté, par exemple, pensait-il, est naturel. Mais c'est par suite d'une singulière accoutumance au travestissement, d'une inaptitude contractée de pouvoir démêler le vrai de son image ou même de sa caricature, que toutes ces dames se leurrent vis-à-vis de ce fonctionnaire distingué. Il se réjouissait que madame Durosay, tout absorbée par l'ascension d'une vie pure, renouvelée, quasi enfantine, ne s'y laissât pas tromper. Sur plusieurs points, déjà, il avait remarqué, depuis quelque temps, son jugement parfaitement sain. L'excentrique et le grotesque la laissaient indifférente. Il avait essayé en vain des plaisanteries sur le grand nombre de maladies de peau qui se trouvaient ici si joliment costumées; il se trouvait précisément, ce soir-là, un amas de demi-centenaires de blanc vêtues, sur quoi des chapeaux panachés semblaient pousser et s'épanouir outre mesure, telles des plantes sur un sol fortement retourné. Madame Durosay le fit taire; ces choses lui répugnaient simplement. Septime, plus nerveux, y éprouvait un indicible malaise. Chaque soir, dans les jardins, il lui arrivait d'être attiré instinctivement des yeux par une de ces formes blanches, à taille illusionnante et aux cheveux incertains dans l'ombre. La découverte du visage provoquait un mouvement d'horreur; on se retenait de ne pas fouetter ces êtres repoussants. La femme perd le droit au respect quand elle se refuse à porter le deuil de son sexe. Par contre, Esculape, durant qu'il était au chapitre des femmes, exalta, contre l'opinion commune, une beauté de longtemps célèbre et qui, par les ressources de l'art, se perpétuait magnifiquement pure de lignes. Il ne condamnait nullement les fards pourvu qu'ils fussent efficaces et malgré que madame Durosay l'en blâmât. Il admirait, au contraire, qu'une femme se cramponnât à l'adoration de sa beauté. Sa beauté ne lui appartient pas; toute beauté est la beauté, c'est-à-dire la chose vénérable entre toutes, bienfaisante aux regards de tous et pour quoi nul soin n'est excessif, nul mensonge inexcusable, qui la peut prolonger aux yeux. Toute femme n'était-elle pas, d'ailleurs, illusion? Et un souverain charme ne lui venait-il pas de cette magie continue, de ce beau mensonge éternel, évident hommage au Beau idéal?
On retrouva cette dame durable au premier entr'acte, à la salle de jeu. Elle passait parmi les groupes serrés, entre les quatre tables du baccara, son profil impassible et pur de médaille, sa chair, marmoréenne, ses cheveux à la grecque, teints d'un beau roux brillant, la taille impeccable. Elle était coiffée d'une simple guirlande de roses, le cou entièrement nu était une merveille et les épaules et la gorge franchement découvertes jusqu'aux seins ronds et immobiles, apparaissaient sous un clair semis de perles et de saphirs. Les femmes l'accueillaient de pointes méchantes et les hommes de plaisanteries faciles à cause de sa conservation; mais on s'écartait devant elle et elle avançait de son pas tranquille de vraie reine. Il fallait avouer que beaucoup de jeunes femmes piquantes et fraîches qui étaient là et qui avaient, selon le docteur, de jolis museaux à baiser, étaient effacées, reculées, détruites, semblaient avoir été modelées par un apprenti, en présence de cette statue admirable et glacée qu'on n'eût pas été tenté de toucher du doigt. Mais Grandier s'étendit en considérations sur la beauté plastique et l'incompréhension qu'en avaient nos contemporains, qui, visiblement, fatiguèrent ses auditeurs. M. Durosay se faufila. Quant à Madame, outre qu'elle se sentait mal à la tête, ces vilaines figures autour des tables de jeu, et toute la fièvre contenue qui les dévorait, l'épeuraient comme un cauchemar, et elle s'enfuit.