Elle se retrouva seule avec Septime dans la loge. L'orchestre entamait le prélude du troisième acte de Lohengrin. Cette musique nouvelle pour eux, comme toutes les choses de leur vie, les tenait en une sorte de suspens quasi pénible et quasi délicieux. Leurs âmes et leur chair étaient soumises à de telles épreuves! Ils étaient grisés de choses bouleversantes et incomprises. Ils se sentaient partout comme de petites meurtrissures très chères au cœur, au corps, à l'esprit. Leur candeur s'enfiévrait de ce monde, de ce luxe, de ce train, de cette musique et d'eux-mêmes. Ils n'osaient se le dire. Cela s'exprime si mal! Mais sans doute ils se sentaient pareillement remués, pareillement surpris, pareillement surabondants de quelque incompréhensible et pareille force, née de la fièvre même, et qui les approchait malgré eux, les approchait progressivement et, d'un instant à l'autre, pouvait s'épancher, devait s'épancher, ils ignoraient de quelle manière. Oh! tout cela était terriblement gênant et doux. Les silences entre eux leur devenaient familiers, et, au lieu d'en être incommodés, ils recevaient de ces instants un soulagement inouï qui, parfois, les ravissait jusqu'aux larmes. Déjà plusieurs fois ils s'étaient dit tout à coup, la gorge serrée: «Sommes-nous bêtes! mon Dieu, mon Dieu! sommes-nous bêtes!» Et nul tressaillement humain ne valut leur émotion naïve.
La partition de Wagner était achevée; le roi applaudissait posément, lentement; et toute la salle se penchait pour voir le roi applaudir. Au bruit, la jeune femme fut secouée d'un frisson et elle poussait des soupirs comme si quelque chose l'oppressait.
—Vous souffrez? dit Septime.
—Mais non, je ne sais pas, ça va très bien pourtant.
Imperceptiblement il se pencha vers elle avec un geste de la main comme pour saisir quelque chose d'elle. La lumière d'une gerbe à incandescence lui dorait les cheveux sur le front et répandait une poussière d'or aussi sur le duvet de sa lèvre. Elle le regarda, prise tout à coup d'une complaisance extraordinaire pour ce visage, car elle eut un étonnement prompt dans le regard, qui se fondit malgré elle dans un sourire plus fort que tout, un discret sourire de tendresse embrasseuse et brûlante qui lui ouvrit à lui aussi les lèvres comme en une extase; et ils allaient ainsi l'un à l'autre de leurs pareils yeux bleus à leur bouche éclatante et pure.
Un violoncelle qui chantait la romance de Jocelyn aux longues caresses mélancoliques, les abîma l'un et l'autre en une rêverie affolée où plus rien du réel ne tenait. Cela était l'écho prolongé de leur sourire, prolongé au delà du monde, exhaussé jusqu'au ciel imaginaire. Tous deux regardaient fixement le gros homme chauve qui, lentement et d'une main grasse, balançait son archet sur les cordes sonores. Ils ne pouvaient quitter des yeux ce mouvement rythmique et ce doux frôlement des soies d'où l'enchantement naissait. Cependant, ils ne se voyaient pas, la vision perdue parmi les formes imprécises des rêves de voluptés et de déchirements emmêlés et inextricables. De petites phrases au rythme plus court, parfois, ou plus léger, leur donnaient au milieu de l'alanguissement du songe, comme un repos pour un joli mot amoureux ou un geste de grâce; puis reprenait une ardeur éperdue et la sensation de baisers fous en plein cœur, enivrants et douloureux, qui s'achevaient en sanglots, en longs cris désespérés pareils à des voix d'amants absents qui s'appellent et dont la plainte meurt dans la distance.
Beaucoup de personnes pleuraient. Eux, pâlissaient, demeuraient inertes et presque rigides comme si leur âme s'en fût allée.
L'entrave de leurs organes, toujours inhabiles et gauches, ne les gênait plus; ils se joignaient, se parlaient enfin au travers de cette harmonie, céleste lieu de rendez-vous où ils s'étreignaient à l'abri, blessés seulement de la douleur naturelle au plaisir d'amour.
C'était plus d'émotion que n'en pouvait supporter le tempérament de la jeune femme. Il lui sembla qu'elle allait crier à tous sa vie nouvelle, que toutes ces femmes fardées la montraient du doigt et lui lançaient des pointes, comme à l'autre, parce qu'elle aussi avait quelque chose d'extraordinaire, se sentait radieuse, d'une insolite beauté. Elle s'épeura, croyant ne plus maîtriser ses gestes ni sa parole: elle se renversa en arrière; Septime, éveillé en sursaut, épeuré, blême, l'allait recevoir dans ses bras. Mais Grandier était debout derrière eux, et, de chacune de ses larges mains, il les reçut l'un et l'autre. Sa barbe blanche étalée sur sa poitrine énorme, ses yeux heureux abaissés sur cette jeunesse pâmée, il avait l'air d'un dieu bienveillant qui triomphe.
XV
Néans, août 189...
À Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie, à Aix-les-Bains
«Mon cher enfant,
»Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous m'avez causé par votre lettre, et aussi que votre âme est en paix. Je prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien véritablement précieux, qu'une seule cause d'allégresse, et que c'est de sentir sa conscience comme un miroir immaculé. Je n'ai jamais envisagé sans crainte le milieu profane où il a plu à monsieur votre père de vous jeter tout à coup. Quoi! se pourrait-il que la grâce se fût dès aussitôt retirée de vous? Je comptais du moins sur la forte résistance des saints principes dont vous êtes abondamment pourvu.
»Est-ce que leur floraison que je me plaisais à contempler, tel un beau parterre printanier, n'aurait été qu'artificielle? Ah! mon bien cher enfant, ne négligez pas vos prières! Je suis sûr que tout vient de là; vous aurez cessé d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis que la tentation se levât sous chacun de vos pas, ne fût-ce que pour vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille! Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Céleste Bonté que j'aie été averti, et par vous-même, quoique malgré vous, du malaise de votre âme.
»Priez, et parlez-moi à cœur ouvert, cessez ces restrictions, ces réticences qui ont dû vous être si pénibles, parlez-moi de tout et de tous; il est terrible de garder un nom dans le cœur, qui ne soit celui de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom de certaines personnes de qui l'on a pu être un instant ému comme si elles vous devaient être un sujet de damnation, alors qu'avec le secours divin elles peuvent tourner précisément à hâter votre salut.
»Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la grâce qui sauve et non point, hélas! nos paroles. Je ne cesse de prier pour vous, pour vous tous, et je fais des vœux pour que la santé de notre vénéré doyen me permette, coûte que coûte, de voler à votre aide.
»Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidèle ami en N.-S.
»GATIEN DE PRÉBENDES, »Prêtre.
»P.-S.—Au moment où j'allais envoyer à la poste, je reçois un mot de monsieur votre père qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre qui lui plaît infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous; que, pour lui, il va bien et part pour la pêche. Cette lettre, qu'est-ce à dire? et que n'ai-je reçu la même!»
XVI
Septime prononça un juron tel que M. Grandier avait mis quarante ans avant d'en formuler de semblable.
—Eh! eh! fit celui-ci qui justement entr'ouvrait la porte, voilà qui ne va pas mal! Et je ne trouve pas mauvais qu'on se mette en colère quand on commence à devenir un homme.
—Docteur, dit Septime, qui avait rougi jusqu'à l'occiput, c'est que j'ai beaucoup de peine à déchiffrer la fine écriture de monsieur de Prébendes.
—Ah bah!... ce bon abbé, cet excellent abbé! et comment va-t-il?
—Fort bien... et il attend que monsieur le curé doyen fasse de même pour venir nous rejoindre.
—En ce cas, prononça Esculape, il ne nous a pas rejoints.
—Mais, docteur, savez-vous bien que monsieur le curé fit sept fois le tour du jardin par l'allée des buis, dès auparavant notre départ.
—Alors, monsieur le curé est en état de porter le bon Dieu à mademoiselle Hubertine la Hotte au cas où elle ferait mine de tourner à trépas, et je vois que monsieur de Prébendes fait sa valise.
—Croyez-vous? fit vivement Septime.
—Vous y tenez donc bien? dit Esculape d'un air attendri.
Septime ne put s'empêcher de sourire. Il tournait déjà les talons et le docteur dépliait un journal; tous deux, à leur façon, pensaient à l'arrivée possible de l'abbé et ils couvrirent de politesse leur opinion plus ou moins amère:
—C'est un bien excellent homme! prononcèrent-ils tous les deux à la fois.
Septime, retiré dans sa chambre, s'affala en un petit fauteuil bas qu'on nomme crapaud, et froissant de la main la lettre, demeura quelques minutes anéanti comme à la suite d'un choc qui vous laisse étourdi et sans pensée. La colère le releva, colère contre l'abbé, contre sa finesse ecclésiastique, contre cette sorte de maternité religieuse qui le poursuivait; colère contre lui-même; colère contre tout.
Et il s'interrogeait, de la meilleure foi du monde, n'ayant pas eu la moindre conscience de sa bévue, la découvrant tout à coup par cette lettre parabolique et mielleuse, en même temps que par elle il découvrait son enfance encore d'hier, et se découvrait subitement vieilli d'années. Avoir écrit à l'abbé sans prononcer son nom! Dieu de Dieu! quelle puérilité! Et toute sa candeur lui fut révélée en même temps que son amour.
La fenêtre ouverte donnait sur la plaine d'Aix, encore baignée dans la vapeur du matin. Cependant, tout en face, la montagne du Chat avec sa crête dentelée apparaissait très nette, semée d'un vert menu et de petits arbres pignochés qu'on distinguait jusqu'à la cime. Elle s'abaissait lentement vers l'extrême pointe du lac, clos là-bas de deux monts bleuâtres et embarrassé de brumes cotonneuses et légères. Toute verte, toute moussue, la longue et molle colline de Tresserve, en avant du Chat, pareille à une lourde bête couchée au bord du lac qu'elle cachait en partie, s'y allait lentement baigner vers la droite, parmi des peupliers et un semis rare de toits rouges. Plus près, au bas des villas et de la basilique montante, la ville, dont les bruits ne parvenaient pas, semblait baignée dans ses eaux tièdes.
Septime parcourait ce pays, du regard; et il repassait ce qu'il en avait vu, ce qu'il y avait fait depuis son arrivée. Un petit torrent voisin, descendu des pentes du Mont-Revard et dont il remarqua pour la première fois le ronflement monotone, l'éclaira sur la sorte d'étourdissement qu'il avait subi depuis quelques semaines. Mais non! il n'avait pensé à rien! il ne savait rien! En vérité, l'abbé venait de lui tout apprendre avec ses façons d'envisager tout par rapport à Dieu. Lui-même avait négligé de se prendre au sérieux.
Il s'interrogeait sur les termes qu'il avait pu employer, sur les choses qu'il avait dites. «J'aurai donc parlé de ce Lac, disait-il, avec trop de tendresse, sans doute; oui, notre arrivée, la nuit, le train passant sur ces bords, et ce que j'ai senti de singulier, je l'ai dit. Ce poète aussi dont je n'ai pu ne pas parler!... Mais elle, elle? passée complètement sous silence! Enfant! enfant!» Il s'en étonnait, se mordait les ongles; sa sottise lui paraissait monstrueuse. Et c'était tout naturellement que la sottise s'était commise. En face de l'image de M. de Prébendes, ce nom s'était dérobé, ce nom n'allait plus, ne cadrait plus avec cette noire soutane; et, sans effort, sans arrière-pensée, il l'avait laissé dans l'ombre qui lui semblait jolie. Ce nom s'enveloppait d'une discrétion toute neuve, n'avait rien à faire avec le reste des choses... Était-ce cela? Mais il l'avait bien prononcé vis-à-vis de papa, il avait parlé d'elle franchement, tant que l'envie l'en avait tenu. En effet, il paraissait qu'à papa l'on pût tout dire; même ce qui affectionnait l'ombre jolie et se vêtait de ce manteau de discrétion si délicat, si fragile, s'accommodait en face de papa de je ne sais quel surtout de couleur tendre, et souriait, et voulait bien danser au soleil sans être offusqué le moins du monde par le bon regard de papa qui voyait tout en simplicité.
Septime avait écrit ses deux lettres de la façon la plus coulante et aisée, et sans se douter même du poids qu'avait à son cœur ce qu'il découvrait à l'un si inconsidérément et, qu'à l'autre, il tenait caché avec une insistance trop évidente. Il avait flairé: cela va pour celui-ci; et pour celui-là, cela ne va point. Mais qu'était cela?
Or, une grande clarté venait de ces besicles lointaines, que sûrement l'abbé avait dû frotter du coin de son mouchoir, et fortement, ces temps-ci, comme il faisait quand il s'agissait de mettre au net quelque complexité. Et, à mesure que la clarté descendait et découvrait d'étranges replis ignorés de Septime, Septime s'émouvait en face de la ville d'Aix qui s'animait dans la tiédeur du matin et du Lac aux jolies brumes voletantes, peu à peu en allées. Il s'émouvait, non des tourments de l'abbé, non pas de ceci, non plus même de sa propre niaiserie à vendre si bon compte les choses de son cœur, non! mais de ce cœur lui-même que l'abbé, avec toute sa prudence, venait de lui découvrir et presque de lui toucher du doigt.
Il se leva brusquement du fauteuil, et fut debout sur le balcon. Quelque chose bondissait en lui-même, que sa poitrine lui semblait trop étroite pour contenir. Il y porta la main malgré lui et il eut la sensation physique de son amour, un peu de la même façon que les femmes sentent dans les flancs le germe tressaillir. De petites bouffées de vent lui caressèrent le visage, qui venaient de toucher, là-bas, les eaux et tout ce pays désormais adorable. Il ouvrit la bouche et s'en emplit. L'image de la jeune femme était éparse en tout cela, et, à la vérité, c'était elle qu'il aspirait. Et il s'en sentit envahi comme jamais encore. Un appétit de tendresse affolée l'empoigna; et il se serrait les mains l'une à l'autre nouées, pour ne pas faire le geste emphatique d'embrasser éperdument toutes choses.
Il bénissait sa sottise, il bénissait l'abbé, il bénissait tout le bénissable du monde; car il valait mieux décidément savoir son cœur et voir clair en soi à tout prix. Après cela, qu'importait le reste? Tout l'égoïsme de l'état d'amour prenait logement en lui.
Il revint au fauteuil, après cette première secousse; l'approcha du balcon, et s'y étendit, la nuque appuyée contre le sommet du dossier bas. Ainsi, caressé encore par les légères brises qui sentaient la montagne et le matin, il ferma les yeux et laissa venir la mémoire des moments et des objets chéris.
Pour tout ce qui était de son entourage immédiat et de ce pays nouveau, il ne s'étonnait point que cela prît la couleur d'enchantement qu'il y voyait. Mais il admira qu'il ne pouvait imaginer aucune des choses familières, une promenade, un repas, une phrase musicale, un son de voix, un appel et jusqu'aux plus menues et insignifiantes matérialités: sa lampe, son lit, son écritoire, et même le nœud de sa cravate, sans avoir conscience d'un élément inaccoutumé qui donnait à tout ceci une tonalité spéciale et jamais aperçue jusqu'ici. Il ne s'étudiait nullement, n'avait aucune habitude d'examen. Tout naturellement, en cet instant, lui venait la remarque de ces minutieuses bizarreries. Il ne remarquait point que c'était de tout à l'heure que les choses ainsi changeaient d'aspect, mais que de quelque temps déjà, elles étaient accoutrées de la sorte. «Il est curieux, pensait-il, que tout ait, vis-à-vis de nous, une physionomie si marquée puisque l'on en peut saisir la mobilité. Jusqu'à une voix qui m'appelle, la voix du docteur, par exemple, qui n'a pas changé, que je sache, me paraît une tout autre voix, me fait lever la tête d'une autre manière.» Et tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, tout ce qui le frappait en quelque façon, lui paraissait empreint d'une douceur, d'une complaisance envers lui; il semblait que la moindre des choses fût aimable et tendre; il eût souri à un objet quelconque, car, véritablement, il le voyait sourire.
Il comprit qu'il n'y avait point d'objet, point de geste, point de parole qui ne lui rappelât la jeune femme; qu'il avait, et sans savoir, caressé de sa pensée toutes les choses environnantes, interprété par rapport à elle tout signe aperçu, tout mot prononcé, et que les choses ainsi imprégnées lui gardaient et lui rendaient la chère image comme feraient les fleurs de leurs parfums.
Il la vit, il la sentit elle-même partout. Les belles eaux du Lac, ces aimables grisailles des monts, et le charme de ce pays entier, c'était elle. Sa figure passait en quelque lieu qu'il portât sa vision. Elle ne l'avait pas quitté. Elle peuplait toute sa mémoire de deux grands mois en arrière. Il trouvait étrange d'avoir pu pénétrer en une vie si complètement différente sans éprouver la transition. Il est probable que l'on entrait de même en paradis et il devait falloir que quelqu'un vous y abordât un jour et vous dît: «Tiens! vous voilà ici!» pour qu'on s'en aperçût. Il le demanderait à M. de Prébendes.
Pour la première fois, le nom de M. de Prébendes le fit sourire. Pour la première fois aussi, il prononça: «Ce pauvre monsieur l'abbé!» Mais ceci fut léger comme le chatouillement d'une plume qui vous frôle en son vol: il n'eut pas le temps de réfléchir à ce que ce sourire et ces mots contenaient de clarté sur son évolution, un quart d'heure après que la semonce de ce même monsieur l'abbé l'avait troublé considérablement. Mais dans la joie de cette minute de conscience, il oubliait tout pour jouir de ces deux mois de bonheur presque ignoré. De la pénombre un peu molle, tiède et dolente, les images remontaient à la chaleur et à l'éclat du jour.
Un soubresaut le remit debout, avec une brutalité qu'il ne put maîtriser. Le rêve un peu trouble de sa béatitude le plongeait ainsi en de languides nonchalances, et la claire opposition, tout à coup, d'un détail précis, le faisait bondir comme un jeune fauve. Il se retrouva sur le balcon comme tout à l'heure, le cœur battant, le corps agité, une grande force inconnue, comme une source récemment jaillie, réclamant un épanchement, une action. Quelle? il ne savait. Mais il lui fallut absolument se mouvoir, aller, marcher devant lui, se rompre de fatigue, briser quelque chose, écraser un animal sous son talon, soulever des pierres, peut-être amonceler des moellons comme ces maçons qu'il apercevait construisant une villa. Il quitta sa chambre avec l'intention de s'élancer sur la route et d'aller loin.
Comme il arrive fréquemment, au milieu de la pire exaltation morale, Septime fut distrait par la plus prosaïque des réalités. M. Durosay et le docteur l'appelaient à la grille de la villa. Madame Durosay elle-même se penchait au balcon, en robe de chambre, et tout le domestique se pressait aux fenêtres pour voir passer une voiture à pétrole, de marche assez bruyante, et que dirigeait un homme élégant, de la physionomie de qui tout le monde retint la belle barbe brune.
XVII
L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure, mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient: «Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de Samson et Dalila dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie, assistant à un lunch en plein air, offert par les divines sœurs Iñès et Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay, à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des mœurs comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que, parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.
Dans les conversations, on disait: la Voiture.
Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.
—Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de Sparte et s'affiche avec des hétaïres!
Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache, et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui, pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des rouages.
—Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous demander quelques petits renseignements.
Il se nomma, le sourire aux lèvres, toute la figure dilatée d'une vaste satisfaction.
—Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutôt que M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention a l'avantage de vous entretenir en malpropreté.
Mais ayant aperçu madame Durosay sans doute lorgnée déjà parmi les beautés du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite, salua, et fut tout aménité et complaisance. Il dut se nommer quand M. Durosay eut achevé les présentations et, charmé de la compagnie d'une jeune femme, esquiva la démonstration du mécanisme de la voiture en conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.
M. Godefroy Lureau-Vélin, ingénieur, à la tête d'une grande fortune, vivait à sa guise et en complète indépendance. Il avait beaucoup et longtemps voyagé, voyagerait sans doute encore. Cependant il commençait à se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se fixer. C'était dans ce but qu'il parcourait la province, à la recherche d'une terre qui lui plût.
—J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ maître Durosay, notaire. La terre de Saint-Pont...
M. Godefroy Lureau-Vélin jeta un nouveau et rapide regard du côté de madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe, prononça:
—Nous en reparlerons, monsieur, très volontiers.
—Bigre! fit, à part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux remplis d'étonnement, d'admiration et d'une immédiate et sourde haine incomprise.
Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.
—Avez-vous jamais fait la montée de la Grande-Chartreuse, au clair de lune? demanda M. Lureau-Vélin.
—Nous ne l'avons jamais faite.
En ce cas, M. Lureau-Vélin proposa d'attendre à Saint-Laurent la tombée de la nuit, ce qu'il n'eût pas eu la patience de faire sans l'aubaine d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il désirait ardemment, sachant la promenade incomparable.
—Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'écria madame Durosay un peu enfantine, battant des mains et découvrant la double rangée pure de ses dents.
Il fut aussitôt décidé que l'on abandonnerait les grands chars à bancs, dînerait au village même, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse ne fermait ses portes à présent qu'à dix heures; on assisterait à l'office de nuit qui se dit à onze heures et demie, après avoir confié madame Durosay à l'hôtellerie des dames. Quant au retour, M. Lureau-Vélin ne voulut point qu'on y pensât; il se ferait un plaisir de ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait à M. Durosay d'en voir de près et étudier le fonctionnement.
Le jour s'acheva sans que l'on y prît seulement garde. M. Lureau-Vélin parlait avec une égale aisance de tout et à tous. Il s'initiait d'un coup au caractère, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances variées, son prodigieux et prompt accommodement aux tempéraments les plus divers. Il conquit le docteur par son habileté et le reste de la société par un prestige d'homme supérieur. M. Durosay était anxieux de connaître la nature des liens qui l'unissaient à l'illustre musicien Saint-Saëns et à Sa Majesté le roi de Sparte. M. Lureau-Vélin le séduisit beaucoup plus que s'il avait dit: «Ce sont mes cousins», en avouant avec une adorable simplicité qu'il les connaissait par le pétrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et cependant vous déconcertait.
M. Lureau-Vélin craignit pour sa machine les côtes par trop dures; on prit un break et l'on partit à la nuit noire.
Septime, gagné lui-même par certaines attentions particulières qu'ont rarement les hommes pour les très jeunes gens et par une façon que ce monsieur avait de vous prendre au sérieux, blottissait cependant avec plus de plaisir qu'à la conversation de M. Lureau-Vélin, contre la hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspération de son amour, croissante depuis ces derniers jours.
Ils s'accordaient, à présent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la figure bien consacrée, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait à la rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore dérouter une interprétation un peu douée de complaisance. Ils s'asseyaient infailliblement l'un contre l'autre et toléraient le contact immédiat et chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en principe; et à défaut, se les laissaient errer voisines: une occasion était, par exemple, de proposer brusquement de jouer à la main chaude en en donnant aussitôt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire les lignes de la main; le défaut d'une occasion, c'était de se rencontrer par hasard sous les châles et de demeurer ainsi, un doigt contre un doigt, immobiles et sans oser plus.
Mais, ce soir, une fièvre extraordinaire, ardente jusqu'à la douleur, animait l'âme et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit groupe si formé à une consistance immuable, de cet homme important et nouveau, sans encore éveiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui communiquait une sorte de hâte brûlante, de disposition à se jeter tête baissée dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement ouverte au monde extérieur, recevait de ce nouveau personnage une force d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance séductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple bon ton toutes ses réserves précieuses, enfin, l'aise avec laquelle il se mouvait, en élégance, parmi les femmes et les hommes, causaient au jeune homme le mirage de sa propre personnalité qu'il eût désirée telle, et il s'augmentait véritablement de la vertu de ce reflet.
On mit pied à terre quand la lune parut. La côte était extrêmement rapide et les chevaux allaient au pas.
Mais le spectacle fut tout à coup inouï. La route serpentait dans la gorge que des pics feuillus, exagérés par l'ombre, dominaient, étranges et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle aux effets romantiques, parmi les déchiquetures des cimes sombres découpées sur une nuit de lumière. Une silhouette d'arbre, parfois, apportait sa familiarité reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de la terre; et c'était subitement une percée immense où les yeux erraient dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une féerie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage fantastique, d'apparence irréelle, à cause de leur splendeur diverse et renouvelée à plaisir et à cause des jeux étonnants de la clarté lunaire sur les plans échelonnés, pour un résultat de séduction et d'angoisses et d'effarements.
Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrière, et la jeune femme, à chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit cri. M. Lureau-Vélin parlait, de sa mâle voix mélodieuse, et il se plut à diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la puérilité coutumière qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes comparaisons pittoresques, rendre sensible et élargir le spectacle, et surtout, après les expressions appropriées, garder de ces habiles silences qui prolongent l'écho des paroles. Il dit même des vers, car cet homme possédait tout; et la musique en demeurait durant qu'on avançait dans l'enchantement.
La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme impersonnel; sa sensualité attendrie et les environs habituels de sa tendresse en profitaient, et à mesure que sa tête s'échauffait de visions, elle se désaltérait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne voyait rien qu'à travers elle ou qu'elle à travers tout.
M. Lureau-Vélin éveillait le souvenir d'épisodes romanesques où se trouvaient justement mêlées des somptuosités de paysages; il évoquait de grands poètes, depuis Chateaubriand jusqu'à Loti. Et les aventures connues d'un René ou d'une petite Rarahu, se retraçaient dans l'imagination des amants simples, soutenues et avivées par le déroulement continu d'un décor harmonieux, et les pénétraient doucement et profondément, comme une nourriture idéalement appropriée à leurs appétits et à leur moment. Un tel penchant à l'abandon naturel, à la caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire milieu! Le cœur de Septime battait jusqu'à le contraindre de s'arrêter, par instants, en la montée. Elle souriait à tout, voulait baiser les feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre penché leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et dans le prétexte du léger effroi, affolés tout à coup de la fraîche moiteur de leur visage, se donnèrent leur premier baiser. Sans un mot. Ils voulurent même, aussitôt après, faire entre eux comme si rien ne s'était passé, et, riant de leur peur, ils allèrent toucher l'arbre. Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le sens de la vie étaient changés pour eux.
Brusquement, la lune haussée dans le ciel éclaira la profondeur de la gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanées y faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles à des miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On découvrait les arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'était toute la féerie fantastique retournée. On relevait les yeux: non, les mêmes scènes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait suspendu sur ce ruban étroit et serpentant, entre ces deux emphases pittoresques où M. Lureau-Vélin jetait des vers d'Hugo répercutés de ciel en abîme.
Ce soir-là, les amants eussent accompli l'invraisemblable.
M. Lureau-Vélin décrivit par avance à madame Durosay la façon dont elle serait logée à l'hôtellerie des Dames. Il dit la qualité du lit, les images de piété appendues, le prie-Dieu; il eut même un tour charmant et discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'était à croire qu'il y eût couché lui-même. Il ne dit point quelle dame il y avait hospitalisée; mais il frappa lui-même à la porte et la sœur tourière eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de reconnaissance.
À la Chartreuse même, en face, où l'on frappa après avoir dit adieu à madame Durosay, il s'informa près du frère portier de la santé du R. P. supérieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une planchette de bois crasseux percée de petits trous numérotés, indiqua à ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous correspondants.
Éveillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Préféraient-ils attendre en se promenant dans la cour?
À peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, désormais inoubliable, que M. Lureau-Vélin, décidément en verve, aborda des sujets auxquels on était le plus éloigné de s'attendre. Les toits d'ardoise brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entrée piquait durement le ciel de ses arêtes de zinc. Le grand Som, dressé au delà des portes, recevait de Phœbé des caresses ambiguës. Cette nuit claire, improvisée après cette montée romanesque, et dans ce monastère célèbre et isolé, disposait les âmes à la méditation ou, du moins, les tournait à des impressions insolites. M. Durosay, lui-même, s'apprêtait à exalter la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mêlait de la religiosité à sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon, s'attendait à l'entendre encore débiter ici quelque intelligent à-propos.
—Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.
Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de l'éclaircir.
—Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres, une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.
M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme blessait Septime en son naissant amour.
M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:
—J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses sœurs dont vous aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret, je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes continents!
—Oh! fit M. Durosay.
—Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous, appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées, pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'œuvre de ces sévères pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»
»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...
—Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit pervers...
Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vélin en même temps entamait le prélude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs que l'office allait commencer.
On s'enfonça dans des couloirs indéfinis que la lueur de veilleuses, de loin en loin, éclairait d'un jour louche. La chapelle était complètement obscure; le jubé cachait la lampe du chœur; un prêtre, dans la tribune du public, avait allumé une petite bougie et lisait son bréviaire. Quelques personnes se soupçonnaient dans la pénombre.
Une cloche tinta. Une à une, à intervalles irréguliers, de lentes formes blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite lanterne. Elles disparaissaient derrière le jubé, et la double rangée des stalles dans le chœur se piquait alors d'une lumière encore aussitôt voilée par un écran de bois.
Après des minutes de silence, l'ensemble des voix s'élevait et les versets des psaumes s'égrenaient, monotones et singulièrement impressionnants, dans la nuit religieuse.
Septime tomba sur le prie-Dieu, harassé d'une fatigue morale et physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se précipitait! À quoi songer? À son baiser? Il en avait le cœur encore tout disloqué. Ou à ceux qui allaient venir, à tout ce qui allait venir après, et qui l'effrayait en l'anéantissant de désirs? Ou bien à cet étrange nouveau venu dont la personne l'emplissait à la fois d'admiration et de répugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu'à ne pouvoir penser à quoi que ce fût que sa figure n'y fût mêlée? Il l'admirait homme fait, fort et beau, tel que lui-même souhaitait, espérait être. Ses connaissances, sa prodigieuse facilité le subjuguaient. Et en même temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilité une sorte d'effarouchement mal expliqué. Il se rappelait le Faust de Goethe à cet endroit adorable et délicat que Gounod a passé, et où Marguerite entrant dans la chambre après le départ de Méphistophélès, qu'elle ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fenêtre, et chante comme pour purifier l'atmosphère. Il éprouvait au fond même de son instinct, un contact pénible de cette expérience si complète des hommes et des choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et dispos. Toute sa jeune fébrilité passionnée s'en indignait en quelque sorte. Et de plus, des nausées lui venaient de cette désinvolture à parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mêlaient ce mot à des expressions ordurières. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme des osselets sur la main. N'était-ce pas une chose sainte et sacrée? M. Grandier lui-même, avait eu à ce propos une attitude qui ne concordait guère avec ses idées coutumières. Et il semblait au pauvre enfant que l'on avait, ce soir, piétiné son aimée, profané son culte. Il se prenait la tête à deux mains, courbé sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la sévérité des prières influaient; les ressouvenirs de sa vie dévote remontaient à son âme en un tumulte confus. Il crut qu'il éprouvait le besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonçait la paume des mains sur les yeux, se provoquait à une douleur rédemptrice, eût voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le sol, les gens et les choses.
Il releva ses yeux attristés, et, dans la pénombre qui paraissait moins obscure, les laissa reposer sur le jubé où des peintures se devinaient, sans qu'on en pût distinguer les formes. Pourquoi ces toiles indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience. Était-ce la pénitence singulière qu'il s'était imposée? Demeurer là, immobile et sans pensée, devant cette œuvre inconnue, jusqu'à ce qu'il en eût recréé le sujet? C'était absurde et tyrannique. Cependant, il recréait malgré lui. Mais infailliblement des formes naissaient de l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient; quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'écrier; se boucha les yeux; ramena ses mains sur les paupières. C'était sa figure, à elle, à la chérie, à l'aimée; mais sa figure transformée, remaniée et comme modelée à nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement terrifiant, à la façon des conversations de ces messieurs. Elle était souriante et jolie, mais ses yeux étincelaient d'un éclat inaccoutumé; et le comble était qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait presque, de son petit air mutin. Et c'était lui qui venait de faire surgir cela, petit à petit, de son regard lentement promené sur la toile sombre!
Cette figure, ainsi, était contenue en lui, avec ses traits amusants et toute cette chair découverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait jamais imaginée. Cela était nouveau, absolument nouveau après les phases de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise douloureuse hérissée de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette image horrible et était par elle irrésistiblement attiré. Il crut tout à coup avoir découvert qu'il la détestait, qu'il la haïssait à lui cracher à la face, et était porté vers elle par le goût pressenti de petites morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses yeux, et en même temps les écartait d'un geste brutal. Il retourna au panneau du triptyque. Rien ne s'effaçait, et il commençait d'être suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effaçât. Oui, oui, là, c'était bien sa tête avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras, défaisant l'ordre de ses bandeaux reposés. Il voulait lui dire:
«Pourquoi défaites-vous ces bandeaux avec quoi nous avons coutume de vous trouver si belle, d'une beauté retenue, de la beauté d'une lumière que l'on contient, que l'on tamise au travers du charme discret d'une étoffe légère?...» Et il disait malgré lui: «Je sais, je sais pourquoi tu défais ces bandeaux; il faut que tu sois ainsi, désordonnée et de la folie plein toi! moi-même je te veux ainsi, il ne me déplairait pas même que tu fusses un peu laide; que ta voix se fît tout à coup vulgaire à m'écorcher, et que je vinsse à remarquer quelque chose de répugnant en tes gestes! J'aime ça! j'aime ça! je te mords ainsi! Continue, va, n'aie pas peur de devenir cette autre qui naît de toi, que je sens tout à fait toi cependant!» Il suivait le bras relevé. «Son bras! son bras!» répétait-il. Il ne l'avait jamais découvert au delà du coude; il ignorait son épaule et s'étonnait de l'imaginer d'un coup, si nettement. Son attrait passionné l'avait jusque-là aveuglé sur les détails de la chair. La vue de ce bras ombré et de cette épaule l'étouffait. Il comprenait le regard étrange que prenait la figure et ce sourire familier et ennemi, semblait-il, où une singulière expression d'égoïsme se lisait, que sa morale religieuse lui faisait juger atroce, en ce moment de fanatisme. Mais le reste du corps demeurait invisible. Un voile insoulevable le couvrait jusqu'à la gorge, et l'autre bras en tenait le bord en un signe de promesse continue de l'écarter, sans l'écarter jamais. Et l'on eût juré que les yeux et la bouche racontassent tout ce corps. C'était un murmure confidentiel et effronté qu'il écoutait comme la révélation d'un oracle ou d'un Dieu. Des mots qu'il ne prononçait jamais, dont l'articulation ne sonnait même pas en la part auditive de ses plus libres songeries, lui étaient soufflés à l'oreille et lui évoquaient ce corps, presque inconnu, de la femme, cet objet de la plus inqualifiable épouvante à l'imagination forte des hommes sensuels et vierges. Il répétait les mots qui désignaient. Il regardait le geste immobile de la main au bord du voile. C'était l'offre incessante d'une seconde de ciel, avec la mort et l'enfer. Il acceptait avec ivresse. «Si je vois, pensait-il, assurément je ne pourrai le supporter; je sens que ça va être trop fort...» Les mots, toujours, vibraient avec une précision hallucinante; et l'affolement venait de ce qu'ils sortaient des lèvres de l'image cynique qui se promettait en se décrivant peu à peu.
La récitation monotone des psaumes tomba; des instants de silence succédèrent: tous les Chartreux, à genoux, méditaient sans doute ou adoraient.
Septime releva les yeux, secoua la tête; et, comme au sortir d'un cauchemar, voulut en reconstruire les diverses péripéties. Il écarquilla les yeux vers le triptyque, s'efforça de distinguer décidément. Aberration! On ne voyait rien absolument, que le cadre et de l'ombre. Mais alors, brusquement, s'établit en sa pensée la confrontation de la véritable image de l'aimée avec l'apparition récente qui l'avait, tout le temps de sa durée, dévoré au point de ne pas laisser persister l'idée qu'elle subsistait peut-être encore quelque part, toujours suave, inviolée, tendrement enchanteresse. Oh! il était temps de faire cesser le malentendu, la monstrueuse confusion. Il avait indignement prêté les traits adorés à cette hallucination luxurieuse que les conversations légères de ces messieurs avaient probablement provoquée. Mais il demeurait là-bas, parmi la pure nuit étoilée, dans la cellule blanche, le cher être d'amour dont le délice était d'effleurer l'épaule, seulement des cheveux, en penchant la tête, comme l'apôtre Jean à Jésus, et de sentir le souffle reposant. Il dirigea sa pensée vers cette cellule; et il s'amusait d'abord d'en frôler la porte avec des baisers; et il rougit, fut presque honteux d'en forcer l'entrée même imaginairement; il osait à peine lever les yeux vers la couche, souriant enfantinement de son pieux sacrilège.
Dans la candeur totale de la cellule et du lit, ce fut l'image impudique encore qui parut. Il eut peur de revoir la figure; mais il se vautra sur ce corps étalé parmi les draps purs.
M. Grandier lui toucha du doigt l'épaule.
—Jeune homme, il est temps de nous aller coucher.
—Ces bons pères, disait M. Lureau-Vélin, sont un peu lambins en leurs affaires de nuit.
On éveilla M. Durosay qui dormait sur sa chaise.
Septime se leva, l'air stupide. Alors seulement lui vint la pensée qu'en ce lieu saint, il n'avait même pas prié. Ce léger choc brisa sa rêverie. Il suivit ses compagnons par les corridors infinis et sombres. Et dans ce répit de la première heure de luxure, il songeait avec tristesse à la volupté de cette prière d'autrefois qui le fuyait... Il la regretta comme une chère parente morte, dont le souvenir tout à coup vous étreint. On se perdit dans ces couloirs tous pareils; on s'éternisait. Le chagrin montait à la gorge de Septime, sans qu'il en sût au juste la raison. Quoi? pour la douceur puérile de ces oraisons désormais impossibles? pour cette câlinerie énervante de l'abîmement en Dieu? Il regardait ces messieurs, M. Lureau-Vélin et M. Grandier, surtout, dont la virilité se passait de ces sortes d'épanchements.
Mais aussi quel navrement suintait de ces longs murs dénudés qui, avec leurs portes étiquetées et closes et les petits Christs appendus, ressemblaient aux rues souterraines d'une nécropole! Chaque porte était celle d'un caveau. Quels morts anonymes reposaient là dedans? M. Lureau-Vélin, tenant un bout de bougie, promenait parmi tout cela sa tournure élégante et la grâce alerte de ses réflexions. Et l'impression de tristesse en était accrue par l'idée que l'on avait de cette grande paix violée et d'un contraste choquant. La nuit et les précédentes heures fiévreuses exaltaient toute imagination. Septime voulut que ces mots fussent toutes les douces choses de son enfance, de son adolescence, perdues, et qu'il piétinait à la suite de ces mâles impies et en prononçant des phrases légères. Il voulait se retenir; ne plus avancer, même retourner en arrière; revenir à cette chapelle où tout, aux pieds divins, se retrouverait peut-être. M. Lureau-Vélin disait la sorte de gilet de soie qu'il portait pour se préserver de l'humidité quand il visitait des catacombes... À Rome, une jeune femme s'était reposée sur un petit tas d'ossements qui, en craquant, avait laissé jaillir une espèce de glu que l'on peut enlever même d'une étoffe de crépon par un mélange... etc. Et ces messieurs, tout en souriant, s'approchaient pour écouter la recette inattendue. Septime marchait sur leurs ombres dansantes, à la lueur pâlotte de la bougie. Non! non! on ne revient pas en arrière! Adieu! adieu! petits morts bien clos en vos cellules étiquetées; joies naïves, et tendresses surtout, éperdues tendresses d'adolescence, par l'ignorance encore de la rudesse de vivre; embrassements de la divinité familière ou des cous maternels, adieu! adieu!
Le temps d'autres choses semblait venu. Quelles? Ah! qui l'eût pu dire? C'était la sensation confuse de l'irrémédiable, c'était noir comme l'enfoncée profonde du grand corridor, devant soi, où le lumignon clignotait aux mains de ces personnes expertes et savantes, elles, sans doute, et qui devisaient de tout sur un ton badin.
Ce fut encore sur un mot plaisant que l'on se quitta devant les cellules enfin retrouvées: on y faisait allusion à la solitude volontaire, à la femme dont l'idée, ici, prenait une tournure paradoxale; à l'amour, dont on ne pouvait décidément parler, sans rire, d'un certain rire de vaurien, de garnement en goût de canaillerie. La gorge de Septime se serra durant qu'il donnait la main à ces gens aisés, et refermant sur soi la porte, les sanglots d'un coup l'étouffèrent, et il tomba sur le lit, pleurant sans nulle honte, toutes les larmes de son cœur.
Car il lui semblait qu'il n'aimait plus, que cela aussi était en allé et mort avec le reste des choses puériles... Tout à l'heure, il avait dû passer devant le sépulcre de son amour, parmi tous les autres, dans cet alignement funèbre que l'on vieillissait d'années à parcourir. S'il avait bien regardé, il aurait déchiffré un nom sur la porte, reconnu une figure peut-être, cette figure adorée qu'il s'efforçait en vain de reconstituer pour l'embrasser comme autrefois, imaginairement, et de tendresse seulement, de cette spéciale tendresse qui la laissait, sous les baisers, si divine, si belle. Ne la retrouverait-il donc jamais plus? Parmi ses larmes, il évoquait avec un acharnement de désespéré, une minute encore, une minute de cette adoration muette, respectueuse et délicieusement anéantissante, aux pieds de l'être qui est tout. Mais la femme qui avait été, pour lui, cela à la suite de Dieu, se refusait, comme la prière; n'apparaissait plus que morte, pauvre chose chérie et passée dont la mémoire n'appelle que les larmes et larmes vaines! Il se roulait sur le lit dur; se tordait, emmêlé dans ce deuil. Il retrouva quelque chose de son passé; ce fut d'appeler enfantinement, en des termes presque de poupée, la figure bien-aimée. Il la voulait amadouer en la prenant par parties, quasi par bribes; s'adressait à un de ses yeux qui l'avait, le plus de fois, tendrement regardé; appelait son nez chéri, sa bouche à l'instant où elle prononçait telle parole qu'il savait bien, etc., etc. Quels hommes, dans les crises d'amour, n'ont pas recouru à de pareils enfantillages? Et par bribes menues, par parties, membre à membre, plus vite que ses appels, se reconstituait la créature d'amour, l'Aphrodite, radieuse d'impudeur, divinement attirante, qui semblait tout contenir, et qui, présente, éclipsait le reste des choses.
Il cessa de pleurer dès qu'il l'eut revue; oublia qu'il avait souhaité autre chose en cette noire traversée des corridors. Folie! qu'y avait-il au monde, hormis cette chair! La vue seule de ce bras eût consolé tous les misérables. Et il défaillait à la seule représentation de son sein nu! Et il s'enhardissait à présent, la voulait découvrir presque toute; retournait à la cellule blanche de l'hôtellerie, au lit où elle avait l'air de l'attendre, lui ouvrait ses bras, lui donnait ses beaux seins tendus et l'assommait tout à coup de quelque chose d'inouï.
XVIII
On éprouva de l'embarras à écrire à M. de Prébendes.
L'abbé ayant manifesté l'intention de venir, sur l'invitation pressante qui d'ailleurs lui en avait été faite, on ne pouvait manquer de soutenir son bon mouvement, bien que personne ne se souciât de le voir achevé. Jamais épithètes gracieuses ne furent prodiguées à un membre du clergé, en si grand nombre qu'il fut fait pour ce cher abbé durant les quelques jours qu'on négligea de lui répondre. «Il faut écrire à l'abbé», soupirait quelqu'un. «Ce bon abbé! cet excellent abbé! ce vénérable homme! ce savant homme! ce digne prélat!» même avait été jusqu'à dire M. Durosay, à la suite des exclamations de tout le monde. Septime fit observer que la prélature était une dignité considérable que l'abbé n'avait point. «Il la mérite, assurément; elle lui pend au nez; cet homme-là ira loin...—Il viendra jusqu'ici, fit le docteur.—Eh! qu'il vienne donc, parbleu! Dis, çà, bellotte, as-tu une tasse de café pour monsieur l'abbé?—Et qui lui annonce que son lit est fait?» Ici, tout le monde froissait sa serviette et se dispersait en chantonnant, les uns l'opérette de la veille, les autres celle d'il y a vingt-cinq ans, qui se trouvaient parfois être la même.
L'infinité des soins prescrits par le docteur tenait madame Durosay de longues heures à sa toilette, et tout le reste de la journée étant occupé au dehors, c'était dans les quelques minutes de répit entre ces opérations diverses, qu'elle faisait sa correspondance. Dès en ouvrant les yeux, elle aperçut l'écritoire et essaya de lier quelques idées pour l'abbé, dans la moiteur de pensée du réveil.
«Monsieur l'abbé... cher monsieur l'abbé.» «Suis-je sotte! je ne sais même pas comment dire! Ah! çà, qu'est-ce que je dis quand je lui broche un petit mot pour l'inviter à dîner? et que lui racontai-je autrefois quand il fit son voyage de Rome?» Elle s'étira, s'allongea, rejeta le drap qui la couvrait trop chaudement, et demeura un instant inerte, toute idée enfuie. L'heure délicieuse seulement l'imprégnait. Il ne venait aucun bruit que le chant des oiseaux en liesse dans les acacias du jardin. La chambre était plongée dans l'ombre, mais au travers des rideaux transperçait cette lueur, qu'on sent être le plein soleil, la belle éblouissante lumière des matins d'été. D'un geste, elle pouvait faire entrer cette joie matinale qui sent si bon, qui semble apporter tout le paysage avec soi, où il y a de la montagne, des cyclamens et de la fraîcheur d'eau. Elle aimait aller à la fenêtre qu'elle entr'ouvrait, et se laisser aveugler les yeux un moment, puis les baigner dans la vapeur d'argent qui s'élevait de la terre ou du lac, et revenir au lit, à demi découverte, une fois les moiteurs évaporées, se laisser caresser par la petite brise, s'imaginant que par une grande chaleur elle se couchait, la peau nue, sur de l'herbe humide.
Elle oubliait déjà qu'elle avait fait cela d'abord par soumission aux conseils du docteur, et presque en riant de l'étrangeté du précepte. «C'est par une simplification des vieilles lois nécessitées par l'embarras de la vie moderne, formulait-il, que l'on vous ordonne le bain dans cet élément unique, dans l'eau. Nous sommes faits pour nous baigner dans toute la nature; nous avons autant besoin du rayon du soleil, de l'air chargé de l'haleine des plantes, de la terre même sur notre peau que de cette cruche de liquide que l'on vous fait répandre le matin.» Et il disait à la jeune femme, improvisant des subtilités: «Il faut épier chaque flatterie éprouvée par le moyen de ces choses; c'est de la vie qui vous pénètre. Vous iriez tous les jours à l'établissement thermal si l'on vous disait que les eaux vous en sont bonnes, et vous ne taririez pas à nous raconter par le menu le bien-être que vous en ressentiriez. Je vous ordonne l'établissement thermal le meilleur du monde, où l'on prend les eaux universelles. Il est partout, ouvert à toute heure. Vous le fréquentez dans la chaleur du lit, quand, à force d'aise, de légers frissons vous courent comme des caresses, et lorsque vous mirant dans votre glace vous vous sentez de la beauté. Les miroirs sont sains, ils ont éveillé le sang appauvri de beaucoup de petites vierges qui s'étiolaient; et, lorsque, aux repas, un joli rire vous secoue, vous ébranlant la tête jusqu'à penser un court instant la perdre, et même lorsque l'heure silencieuse du soir vous donne à croire que vous allez pleurer, jeune femme, enfant, vous êtes encore à l'établissement qui guérit, et je vous écouterai tout le temps qu'il vous plaira de ne pas tarir à me raconter les heureux effets que vous en aurez éprouvés.»
Elle en avait éprouvé de si heureux qu'elle avait eu garde de les dire. Elle avait pu même brûler l'ordonnance et continuer d'en accomplir les prescriptions, par cœur et fidèlement.
Ainsi, ce matin, elle s'attardait avant le lever, prolongeant avec une complaisance infinie un moment délicieux, habile déjà à savourer, goutte à goutte, chaque minute heureuse. Elle hésitait à donner entrée à ce jour qu'elle sentait si souriant au dehors et elle promenait les yeux doucement par toute la pénombre comme sur de la mollesse épandue.
Pourquoi ne pas se débarrasser tout de suite de cette lettre? Elle y voyait tout juste assez pour griffonner; elle atteignit l'écritoire:
«Monsieur l'abbé,
»Votre grand enfant nous avertit de l'heureuse intention que vous avez...» Elle aperçut qu'elle était découverte et rabattit brusquement le drap, «que vous avez de nous venir trouver au plus tôt. Ai-je besoin de vous dire combien nous avons applaudi à un tel projet? Nous ne l'osions pas espérer réalisable à cause de la santé de notre vénérable curé doyen, que nous savons, hélas! bien fragile...»
Elle écrivait penchée sur le côté, le petit buvard appuyé à demi sur l'oreiller, à demi sur la poitrine; et du va-et-vient du bras nu qui allait puiser l'encre et du mouvement de son sein à chaque gros soupir qu'elle poussait en cherchant ses mots, montait son parfum de femme qu'elle-même respirait. Et elle se mit tout à coup à rougir à cause de cette lettre à l'abbé, écrite en cette atmosphère, et qui en garderait peut-être un relent. Elle jeta feuille et plume et s'enfonça tout entière sous le drap, comme surprise à mal faire, jusqu'à temps que fut passée sa rougeur. Elle sourit là-dessous ou de son enfantillage ou de la singularité qu'avait en effet la façon d'écrire à l'abbé. Mais la rougeur ne diminuait point, ni l'enfantillage, car, toute pelotonnée sur elle-même, ayant rencontré son genou tout près de ses lèvres, ne lui plut-il pas de l'embrasser, à plusieurs reprises? Et elle rejeta vite hors du lit sa jolie tête moite et colorée où ses yeux d'un brillant adorable et indéfinissable avaient du gamin, du vaurien, de la folie, de la bonté ou de l'amoureuse. D'un bond, elle fut sur une chaise et, telle quelle, continua la lettre commencée:
«Hélas, bien fragile... Il faut s'attendre à tant de surprises de la part de ces existences si mobiles et si délicates. Il est vrai que nous pouvons précisément avoir une amélioration passagère qui nous permettrait de jouir quelques instants de votre présence. J'espère au moins que c'est votre amitié et non l'inquiétude qui vous presse. Il ne faudrait pas vous mettre le moins du monde en peine de votre cher élève. Figurez-vous que je me plais à lui répéter que je suis ici monsieur l'abbé en personne. C'est un peu bien présomptueux de ma part de prétendre exercer cet intérim, mais vous êtes trop aimable pour même penser que je ne le mérite pas un peu... au moins pour un temps de vacances. Je ne crois pas parvenir à empêcher votre pupille d'avoir un regret de vous, mais il m'accorde toute la docilité qui vous serait due, et je m'efforce d'être aussi sévère et exigeante que vous, ce qui est vous dire combien lui et moi avons de mal, cher et bon précepteur?...
«Nous avons fait la connaissance d'un monsieur... »
Elle ne put encore supporter de s'apercevoir si nue, par l'entre-bâillement de la chemise de nuit durant qu'elle écrivait à l'abbé: elle laissa encore une fois la petite feuille de papier mauve, et courut mettre un peignoir pour ouvrir les rideaux.
Le jour venu, elle oublia complètement l'abbé, tout entière à l'emploi qu'on allait faire aujourd'hui de ce soleil splendide, de ces appels au dehors qui venaient par la voix des oiseaux et les bruits lointains de la villa éveillée... Toute sa jeunesse et sa beauté lui bourdonnaient aux oreilles; elle entr'ouvrit seulement la porte-fenêtre sur le balcon, et là, penchée contre l'étroite ouverture où la fraîcheur de l'air se faufilait, elle eut cet instant unique aux jolis êtres qui sentent tout un beau jour à eux et le baisent avant que d'en jouir, comme se baisent paisiblement et pieusement les amants dans la minute où ils goûtent l'avant-goût des caresses. L'attrait extraordinaire de l'expansion joyeuse qu'appelait cette journée la saisit avec tant de violence qu'elle eut envie de sauter, de battre des mains dans sa chambre, comme une enfant.
Elle courut au tub, se sentant le besoin soudain de s'étourdir par l'eau, de barboter et d'être remuée, fouettée à vif. Passé le petit tressaillement sous l'eau ruisselante aux épaules, elle ne pouvait plus se retirer de la vasque où elle se donnait elle-même cette pluie bienheureuse. Elle s'accoutumait à regarder, à présent, dans la haute psyché, son corps ressuscité sous l'ondée. Les premiers temps du traitement, elle jetait des serviettes sur les miroirs, et encore aujourd'hui, elle refusait d'être aidée par sa femme de chambre, de tels soins physiques dépassant la conception de la vieille Catherine qui n'allait point jusqu'à comprendre que l'on pût se mettre à l'eau toute nue. Mais peu à peu, avec les mille perlettes d'eau pure dégringolant le long du corps, s'écoulait dans la vasque cette puérile terreur de soi, cette peur chrétienne de la chair. Doucement, les jeux divers de ces brillotements argentés, pendant l'extrême bien-être physique, lui faisaient prendre sympathie à ses formes, quasiment en jouant; et, n'y trouvant, en vérité, rien d'affreux, il se créait entre elle et sa beauté d'aimables relations familières.
Elle se prit à aimer ses bras qu'elle soulevait au-dessus de la nuque en pressant l'éponge. Ils étaient pleins et d'une blancheur parfaite que l'ombre encadrée de la tête et les deux nids obscurs des aisselles rendaient plus éclatante et plus expressive. Elle s'amusait à en suivre, nonchalamment, la ligne sinueuse et jolie et s'ingéniait, d'instinct, à ce que son geste fût gracieux. Elle soutenait et pressait, d'une main, la masse épaisse de sa chevelure, et de l'autre s'arrosait les épaules.
Elle eut le goût de sa peau qu'elle surveilla jusqu'à la minutie, lui voulant un grain impeccable, et se souriant, malgré elle, lorsqu'elle promenait au hasard le bout de ses doigts sur la surface infailliblement satinée. Mais sa gorge fut sa plus chère amie. Elle s'en occupait avec une complaisance qui la faisait parfois se taquiner elle-même cependant pour sa futilité. Quand elle mirait ses deux seins remplis chaque nouveau jour de sa vitalité remontante, elle ne pouvait se tenir d'être fière, et elle se satisfaisait, en quittant le miroir, du lent balancement de ses hanches.
Le seul plaisir de sa grâce la tenait ainsi, et elle retirait de se plaire une secrète joie si bonne, qu'enroulée, au sortir du tub, en son peignoir de bain, ou repelotonnée sur elle-même au lit, elle demeurait les yeux clos, quelquefois fort longtemps, savourant en elle quelque chose d'assez imprécis, et qui était tout simplement l'ivresse naturelle et magnifique qu'a une femme d'être belle au milieu d'une atmosphère heureuse.
Ce fut à l'issue d'un de ces repos, que la jeune femme entr'ouvrant ses yeux humides de la douceur du rêve, réaperçut sur la petite table le carré de papier mauve et les quelques lignes interrompues que sa main avait jetées et abandonnées là. Ses yeux aussitôt s'élargirent et se fixèrent dans le vide comme il arrive lorsque se présente une de ces contradictions insolubles et plutôt flairées par l'instinct que saisies par l'intelligence. Un singulier mélange se fit en ses impressions et il lui parut que toutes choses, jusqu'à la lumière du jour, en étaient ternies. Elle n'allait pas jusqu'à se représenter la signification de ce papier, ce qui lui eût permis peut-être, ou d'en faire fi délibérément ou de concilier les oppositions qu'elle éprouvait. Elle en était simplement incommodée, désagréablement affectée. Ce bout de papier mauve prenait tout à coup des proportions encombrantes; elle eût donné beaucoup pour pouvoir souffler dessus, le voir s'envoler, disparaître à jamais.
Et elle se voyait, dans son demi-songe, soufflant à s'époumoner du côté de la petite table. Mais ce carré de papier était posé à plat sur une feuille de buvard, y semblait collé; elle soufflait encore: le papier se soulevait; il quittait le buvard, il tombait en voletant très gauchement; et filant brusquement, s'abattait vers la fenêtre; un petit coup de vent: il est parti. Enfin! elle est toute seule avec les choses qui la flattent et la caressent; elle va pouvoir aller, venir, quitter son peignoir, se laisser baiser la peau par les petits souffles tièdes, étaler ses cheveux... On frappe. C'est Catherine qui dit à travers la porte: «Madame, c'est une lettre qui vient de tomber par la fenêtre de Madame.—Ah! c'est bon, entrez donc, Catherine, et mettez-la sur la petite table.» Non, non, ce papier mauve ne sortirait pas de là. Déchiré, brûlé, il le faudrait regriffonner. Plié en quatre, mis sous enveloppe, jeté à la poste, il ramènerait de Néans quelque autre paperasse avec l'écriture de l'abbé, sinon l'abbé lui-même. Il y avait là quelque chose dont ce carré de papier mauve n'était qu'un misérable simulacre et qui ne fuirait par la fenêtre ou par toute autre issue que pour être ramassé et rapporté par quelque serviteur vigilant.
Elle fut prise d'un mouvement de colère, de cette révolte qu'excite la brisure faite à une harmonie, l'entrave apportée à l'amplitude caressante d'un sentiment, l'épine malencontreuse au pied de qui court de tout son élan. Elle se redressa vivement, sauta du lit; elle laissa tomber son peignoir pelucheux où elle s'était recroquevillée, en prit un de flanelle qu'elle se jeta seulement sur les épaules, et ainsi toute chaude d'émotion, s'assit à la petite table, se pencha sur la lettre de papier mauve qu'elle enserra d'une sorte de cage faite de toute sa personne, de toute sa féminité épanouie. Ses cheveux dénoués en partie, frôlaient le papier, son bras nu et parfumé s'y appuyait, son sein même se posait sur le nom de l'abbé, et son souffle emplissait et saturait cette cloche voluptueuse où la jeune femme achevait la lettre invitante et polie, semblait vouloir asphyxier de toute sa rage passionnée tout ce qui, de près ou de loin, ferait obstacle à sa joie de vivre.
XIX
M. Lureau-Vélin ayant vu les pieds sous la table reçut la confirmation de sa perspicacité. Il se flatta de la main la barbe, de cet air qu'il avait, de se caresser tout entier. On eût dit que, pour s'être laissé toucher, la jeune femme était plus désirable et jolie.
On dînait dans les jardins de la Villa-des-Fleurs. M. Durosay avait pensé être plus agréable à l'aimable homme qui l'avait ramené de la Grande-Chartreuse, en l'invitant dans ce milieu élégant. Des petites tables étaient disposées dehors, ornées de cyclamens mêlés de roses, et des bougies aux petits abat-jour de couleur répandaient de tendres lueurs diverses sur les visages et les gorges à demi découvertes des femmes. Les hommes, en smoking, gras et les joues rasées, souriaient à leurs compagnes ou aux mets. Il était charmant de voir un coude nu s'appuyer un court instant sur la nappe, et une main tapoter les cheveux en faisant scintiller les brillants. On chuchotait; de clairs rires de femmes éclataient tout à coup. Il y avait une discrète ivresse voletante parmi les petits souffles frais de la nuit, et des phalènes venaient aux bougies se brûler les ailes.
Madame Durosay portait un costume de foulard de soie bleu pâle ouvert en carré; deux ailettes de jais composaient sa coiffure, et ses bras étaient nus jusqu'au coude. Elle avait une façon de porter ses bandeaux en négligence, qui la mettait à part des femmes les plus jolies; mais sa simplicité et son bonheur l'ornaient mieux que tout le reste.
«Voici un petit gredin, pensa M. Lureau-Vélin en glissant un regard du côté du jeune homme, qui ne me paraît pas marcher sur des épines.»
La conversation s'engagea assez banale et M. Lureau-Vélin lui-même y eût éprouvé de la gêne, comme il arrive en présence de personnes occupées à un autre endroit, s'il n'eût découvert en la figure du docteur Grandier de quoi s'étonner, ce qui ne lui était pas commun. Et, tandis que l'entretien végétait jusqu'à se soutenir par l'énumération des vertus de M. l'abbé de Prébendes—que l'on attendait au train de minuit quarante—les esprits se divertirent de psychologie.
M. Grandier était à ce moment sur son champ de bataille et dans l'imminence d'une victoire qui s'attardait en escarmouches un peu énervantes à la longue, ainsi qu'il apparaissait au certain rictus de sa lèvre et au grésillement de sa prunelle incendiaire. Parfois, cependant, trouvait-il du charme à ces temporisations. Il avait tantôt un redressement hautain et volontaire du buste, et tantôt un complaisant sourire; il semblait paternel et tour à tour un maître, un tyran. Même, il se défendait mal d'une emphase apparente aux lignes de son visage: c'était lorsqu'il gonflait l'idylle, selon sa marotte, jusqu'à l'imaginer une humanité réduite et ployée en sa main. Et il y croyait jouer le rôle de l'intelligence, qui, parmi les instincts, trie, dirige, hâte et donne aux œuvres une forme et un sens. D'instincts épars et perdus, ou zigzaguant en directions contradictoires, il composait, il harmonisait une marche à l'amour. Et chaque minute en rythmait le pas, chaque bouffée de ce soir d'été imprégné du parfum des fleurs et des femmes, en soutenait le lent mouvement berceur, enjôleur et irrésistible, et l'aise éparse de cette heure de souper, les voix heureuses, les rires, en étaient le véritable chant qui lui venait éclater aux oreilles en large fanfare.
Il s'oubliait trop pour que son masque demeurât impénétrable à un habile homme. Mais on éprouvait une telle surprise à le traverser que M. Lureau-Vélin, tout blasé qu'il fût de la comédie humaine, en faillit pousser une exclamation. Que diable le satané bonhomme venait-il faire en cet épisode galant, à moins qu'il n'y éprouvât un intérêt sénile? Néanmoins, pour ce que la chose avait de pittoresque, il valait la peine que l'on en suivît les péripéties.
Il ne déplut pas à Esculape de recevoir l'interrogation mentale de M. Lureau-Vélin, et il arriva ce qui n'est pas rare dans la plupart des réunions où l'on cause: par-dessous la conversation anodine, un dialogue s'établit entre les esprits de ces messieurs, durant que madame Durosay et Septime s'épanchaient à leur manière et que M. Durosay était de cœur avec tous.
—Mon cher monsieur, pensait Esculape tout en lâchant un aphorisme au sujet du clergé contemporain, vous me voyez attelé à une besogne plaisante et redoutable, qui mérite votre assentiment et la rigueur des lois. La position que nous occupons donc l'un et l'autre vis-à-vis des hommes nous permet de causer...
—Je ne sais, interrompait M. Lureau-Vélin, si l'envie que j'ai de vous jeter de l'eau bénite me vient de parler de tous ces pieux personnages; mais la qualité de votre air bénévole, mon bon docteur, m'en donne la démangeaison...
—Dieu lui-même, au contraire, monsieur, dut faire un peu la figure qu'en ce moment vous me voyez, lorsqu'il coucha l'homme et la femme sur l'herbe molle et leur enseigna les caresses, car il concevait également le plaisir d'amour et la grande quantité de larmes qui seraient par ce moyen répandues; cependant Dieu souriait...