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Le Médecin des Dames de Néans

Chapter 24: XX
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About This Book

Dans une petite ville provinciale, la convalescence d'une femme et les visites médicales servent de prétexte à une observation des mœurs locales: consultations répétées, conversations mondaines, rivalités de prestige et routines familiales y mettent au jour hypocrisie, solidarités tièdes et habitudes sociales. L'auteur croque avec ironie discrète les rapports entre notables, praticiens et clergé, alternant scènes domestiques et réflexions sur l'amitié, la vanité et le jeu des apparences.

—À la façon d'un vieux monsieur!

—Impertinent et oisif gentleman! soupira Esculape, que n'accomplîtes-vous jamais un ouvrage pour apprendre combien malaisément les parties vous donnent l'agrément de leur beau jeu régulier. Le sourire divin fut purement philosophique, en même temps qu'il était l'escompte d'une joie un peu lente à échoir: donnez-vous donc la peine de voir le mal que j'ai.

Ils observèrent les amants durant que l'entretien roulait à la dévotion de Néans et que l'évocation de mademoiselle Hubertine la Hotte comblait d'hilarité M. Lureau-Vélin.

Les yeux de Septime, à ces soupers dans les jardins, reflétaient avec une netteté parfaite les féeries étonnantes et variées qui se jouaient en son âme. Sa gracieuse inexpérience y transformait toutes choses, rien de réel absolument ne paraissait en ces tableaux divers, toute image y subissait la transposition merveilleuse qui est l'œuvre ordinaire des cerveaux adolescents.

—C'est beau comme du Dante, faisait M. Grandier.

—Est-on tout de même nigaud à cet âge!... et que j'y voudrais être, pensait M. Lureau-Vélin.

On voyait le pauvre enfant rougir et pâlir tour à tour, sans aucun propos apparent. Il avait eu du mal à avaler son potage, la gorge serrée, la main tremblante. Son regard se noyait tout à coup, puis demeurait suspendu comme une épave lamentable. Les bras nus l'attiraient et le repoussaient, apeuré. L'éblouissement passé, il était fort vexé de cette émotion et se roidissait contre, se voulait et se croyait chaque jour aguerri, maudissait chaque nouvelle faiblesse, enviait ces beaux messieurs, aux cheveux partagés du front à la nuque, imperturbables et sereins parmi cet apprêt, ces odeurs et ces gorges de dames, lui accoutumé aux fades atmosphères, aux mœurs simples et aux gens vêtus. Puis on le sentait renoncer à tout effort, envoyer toute contenance au diable, caresser sa rêverie, l'alimenter par la vue de la chair et se lancer corps et âme en sa débauche imaginaire.

—Saperlipopette! s'écriait in petto M. Lureau-Vélin qui lorgnait la jeune femme à la dérobée, que voici donc un plongeon en quelque chose de ragoûtant!

—Ah! monsieur! soupirait Esculape, cependant qu'il narrait d'un ton un peu traînant les phases pittoresques de la sciatique chez mademoiselle Hubertine, monsieur! quel sublime spectacle qu'une belle chair qui émeut. C'est une musique pour moi, que la vie qui va, rythmiquement, selon l'ordre. Je m'en vais dans la rue regarder les gens qui se portent bien, comme vous allez vous autres au concert ou à l'Opéra. Le corps doit répandre le désir comme la corde vibrante l'enchantement et la fleur le parfum... Le corps...

—Eh! parbleu! j'en connais un qui ne manque pas à sa mission.

—Aïe! aïe! grimaçait le masque de Grandier, tout ne va pas si bien!... Nos mœurs sont d'un effet désobligeant pour l'esthétique et l'éthique qui en découle. Je vous parlais de cette première heure biblique; elle eût été tout à fait désastreuse pour nous si elle se fût un peu longtemps prolongée sans l'intervention de ce diable de serpent. Le Seigneur, voyez-vous, était trop comme il faut; d'abord, c'était, évidemment, un «Monsieur prêtre» selon l'expression de mes pieuses clientes, qui ne donna, d'un ton réservé, que des indications sommaires et une impulsion, passez-moi le mot, tant soit peu jésuitique. Au fond, voyez-vous, il n'y tenait pas, et le beau corps d'Ève pourrait encore aujourd'hui répandre d'infinis désirs dans le vide infini. Le bel ouvrage en vérité! Ne me parlez pas d'infini, c'est un mot tout à fait creux, c'est la marotte des cervelles misérables; rien n'a de beauté que ce qui se limite et je veux voir les désirs aboutir, même en s'échouant. Ce génial Satan nous sauva en nous enseignant la vie bourgeoise, le trantran un brin terre à terre, mais qui a du bon à l'usage. Aussi, je vous demande pourquoi faire aujourd'hui nos petits bons Dieux vis-à-vis de notre progéniture, quand le bon Dieu lui-même manifesta de la maladresse? Dès que nos rejetons ont besoin de manger, nous leur donnons des nourrices que nous choisissons saines et de belle venue, et plus tard des marchands de soupe renommés; quand nous sentons qu'ils vont penser, nous nous ruinons à leur fournir des moules tout faits qui les garantissent de tout écart. Mais, quand il s'agit de ce à quoi nous devons d'être papas, et eux d'avoir envie de l'être, de ceci, reconnaissez que nous ne prononçâmes jamais le nom en face des chers petits et que nous nous bandâmes les yeux toutes les fois qu'ils parurent y prendre goût. Allez, petits, sautez et donnez de l'avant!—mais en cachette! Que tout nous vienne de ce qui vous concerne: vos opinions politiques ou vos prouesses à bicyclette—hormis cela! parce que, savez-vous bien, cela seul est grave, et que ce n'est guère qu'en cela que l'on court sérieusement le risque de se casser le cou et de s'empoisonner le cœur! Petits, nous nous en lavons les mains!

»Eh bien, voilà qui est répugnant et me révolte, mon cher monsieur. J'ai la vocation d'être un pasteur d'amoureux et de les conduire au pacage... Mais regardez-moi donc ceux-ci qui s'abîment les escarpins en compagnie, et ne se sont pas seulement jusqu'ici pris à bras le corps dans les coins, quand monsieur l'abbé arrive à minuit quarante!

—Le fait est que cet abbé va être bien importun, opinait M. Lureau-Vélin, frôlant de sa barbe soyeuse l'épaule de madame Durosay, à qui il versait du champagne.

Et justement toute la table s'attristait à la pensée du cher abbé dont on ne pouvait faire autrement que de parler, cependant. Fut-ce ce commun déplaisir qui unit un moment les regards de madame Durosay et de M. Lureau-Vélin? Septime, qui le vit, en reçut un coup de fouet qu'il crut sentir sur tout le corps, le lacérer, le cuire, le croisillonner de longues minces déchirures d'où il ne se fût pas étonné de voir sourdre le sang en petits ruisselets chauds.

Le malheureux, depuis la nuit terrible de la Chartreuse, n'avait pas recouvré la paix. Son cœur était étouffé; il perdait la conscience d'aimer; il avait des effrois en regardant la jeune femme. Un lien pourtant l'attachait à elle, spécialement, uniquement, qui l'eût retenu d'éparpiller sur d'autres chairs la sourde angoisse affamée qu'il avait; mais il éprouvait moins l'extraordinaire jouissance de cette sorte d'isolement du monde en compagnie d'un seul être qui est tout, qui vaut tout, et de cette illusion d'un privilège inouï, qu'a l'amoureux sentimental. Il y avait moins d'intimité en ses soupirs, moins de limitation en ses aspirations confuses, et, vaguement, il éprouvait que son ardeur pouvait dépasser son idole, et il voyait plutôt son ardeur que son idole tandis qu'auparavant son cœur s'absorbait et se perdait tout entier dans l'aimée.

Mais il éprouvait par le moyen de M. Lureau-Vélin une secousse si violente qu'il se retrouvait subitement dans son premier état extasié et farouche, idolâtre d'un unique objet d'amour. De l'alternance des phases luxurieuses ou sentimentales, un équilibre enfin s'établissait, un peu d'ordre naissait, sans doute de ce besoin de défense contre les menaces extérieures; et, roidissant ses poings, il se sentait devenir homme et il voulait cette femme à lui et il se jurait de l'avoir.

—Bravo! petit, hardi donc! voulait lui souffler Esculape à qui rien n'échappait du manège; et il enrageait de lui faire entendre l'heure menaçante. Minuit quarante! minuit quarante! Ah! ça, dépêchons-nous!

«Damné bonhomme! pensait M. Lureau-Vélin. La nécessité, je vous demande, d'embourber jusqu'au cou ce petit en une affaire si périlleuse!»

Et M. Grandier, prenant sa figure de bon pasteur, regardait Septime.

—Mon cher enfant, j'accepte de te mener jusqu'au bout de ce chemin aimable et épineux. Il est vrai que tu eusses éprouvé beaucoup moins d'embarras à quelque initiation grossière d'où je te vois revenir tout rouge, honteux et les lèvres amères de ce dégoût que tu allais te mettre à verser, dans la suite, comme tes pareils imbéciles, sur l'amour. Je t'entends parmi de pédants blancs-becs, me narrer tes nausées et ta façon d'user de la femme comme d'un chiffon de bas emploi, t'épuiser à avilir le contact à quoi tu dois ta seule extase, et jusque même mépriser la pauvresse pour avoir éprouvé le plaisir que tu allais chercher toi-même; à moins qu'aussi bien tu ne lui gardes rancune pour n'avoir pas trouvé en toi suffisant prétexte à pâmoison.

Aussi, j'aime mieux que tu te donnes beaucoup de mal, que tu brûles de la fièvre et pâlisses de tous les tourments d'un grand amour. Chaque petite torture te juche ton amour un degré plus haut. Dusses-tu en avoir le vertige et te faire mal en tombant, je m'en moque; mais l'essentiel est que, même meurtri, tu gardes la mémoire d'un haut amour, et que, de cet amour, tu bénisses et vénères tout, entends-tu bien? aussi bien le ravissement de l'abandon moral que l'ivresse du tressaillement physique; que tu reviennes de ces deux transports avec l'idée qu'ils sont également saints, que tu les embrasses avec un égal attendrissement dans ton souvenir: ils sont toute la beauté du monde. Tu pourras pleurer de ta chute; mais tu ne seras ni de ces grincheux à haines, ni de ces dédaigneux à nausées: le mal n'est qu'en ces gens maladroits ou mal faits.

On en était aux sorbets et M. Lureau-Vélin ayant repris la direction de la conversation lui donnait un attrait en la maintenant avec une discrète habileté sur la singularité des mœurs. Il désignait un jeune enseigne de vaisseau de la marine russe qui dînait dans le voisinage de cocottes célèbres, avec des jeunes filles élevées aux «Oiseaux» et des personnes d'une décence renommée, et qui était de Nijni-Novgorod où les demoiselles de bonne famille, après le bal, loin de réintégrer le domicile sous l'aile de leurs mamans, s'en vont au bras du danseur choisi, jouer à cache-cache dans la campagne, ou à tel jeu que bon leur semble. Et M. Lureau-Vélin considérait aux lèvres sanguines et pures de madame Durosay le mince filet de lait glacé qu'il eût été délicieux d'y boire.

«Ah! çà, mais saperlotte! grommela dans sa barbe Esculape, si cet homme-là se met à reluquer de ce côté, je ne suis pas dans le cas de faire évader mes tourtereaux avant d'avoir vu le nez de monsieur de Prébendes qui a la dimension de les tenir écartés... Ah! monsieur Lureau, cela n'est pas gentil, j'avais compté sur vous!... Ils sont si bien à point...»

Et il dit tout haut, comme le dîner s'achevait:

—Septime, ne croyez-vous pas prudent de ne vous pas présenter à l'arrivée de l'abbé qui ne sera point charmé de vous trouver dehors à une heure aussi avancée? Monsieur Durosay et moi suffirons peut-être à lui faire honneur... à moins que madame...

—Oh! non! fit madame Durosay, ce serait vraiment un peu tard, je rentrerai.

Septime sentit son cœur bondir; il eut une pâleur soudaine et se cramponna à la table. Rentrer ce soir avec elle, c'était tout son désir, toute sa volonté même. On lui eût offert les royaumes du monde, il eût répondu: «J'aime mieux rentrer ce soir avec elle.» Et on lui disait: «Septime, rentrez»; et elle semblait lui dire: «Septime, rentrons!» Et il ne pouvait pas. Tout son être était cloué sur place; une étrange paralysie le tenait immobile, et déjà il cherchait des raisons pour ne pas rentrer ce soir avec elle.

Grandier comprit qu'il ne l'avait jamais tant désirée et que la passion la plus éperdue valait, seule, cette abstention timide, et il insistait, tout en conversant, de temps en temps, par un mot.

Septime levait des yeux affolés sur la jeune femme et il ne recevait de toute sa personne que le coup de massue qui anéantit. C'était à l'intérieur du coude, et parmi la blancheur des bras, le léger nuage bistré coupé d'un ou deux sillons bleus dont le baiser possible lui brûlait les lèvres; c'était son cou, sa nuque, et le peu de cette chair de gorge apparente, prometteuse d'épouvantables délices dont la seule représentation le mettait presque en défaillance; sa bouche enfin; et puis, elle, elle, en tout cela; la troublante idée d'une personnalité d'élection, de l'être entre tous, image fragile et vacillante, tantôt consumée par le feu de la chair, tantôt revivante dans les flammes mêmes de la luxure pour un ravissement vraiment trop aigu pour la terre.

M. Durosay, inopinément, apporta un appoint:

—Je gage, dit-il, que monsieur Lureau-Vélin oublie que nous avons à causer affaires...

—Vous avez perdu, car j'y songeais tout juste, dit effrontément M. Lureau-Vélin qui continuait de se délecter des lèvres de madame Durosay.

À ce moment, M. Grandier, qui ne redoutait pas les entreprises excentriques, résolut d'implorer le galant pour ses petites fins immédiates et pressantes.

—Aidez-moi, cher monsieur, signifiait son coup d'œil, à jeter incontinent la petite femme qui vous fournit tant d'agrément, dans les bras de ce jeune homme embarrassé qui en mourra d'envie un peu plus tôt que vous.

L'aimable dilettante trouva tant de goût à la tournure des choses qu'il ne refusa pas d'y prêter la main.

—Maître Durosay, dit-il, si Madame persiste en son intention de nous quitter, et qu'il ne lui manque point de cavalier, je serai donc à vous et à vos descriptions de Touraine jusqu'au train de monsieur l'abbé.

—Voulez-vous, madame, que je sois votre cavalier? dit Septime, pâle comme un mort.

XX

Aix-les-Bains, août 189 ...

À Monsieur de Jallais, conseiller général à Candes (Maine-et-Loire).

«Mon cher papa,

»Nous avons eu une aventure bien extraordinaire que je ne sais trop par quel bout prendre pour te la faire entendre comme il faut. Du reste, tout devient extraordinaire ici et il n'est que trop vrai, comme le dit le docteur en se frottant les mains, je ne sais pourquoi, que l'on ne se reconnaît plus.

»Monsieur l'abbé est arrivé de Néans fort agité. D'abord, on ne comprend pas qu'il ait quitté Néans, bien qu'on l'ait invité de venir à plusieurs reprises. Nous étions bien loin de penser qu'il pourrait abandonner la paroisse en des mains aussi peu vaillantes que celles de monsieur le curé. Je sais que pour toi, mon cher papa, la question est assez futile, et que, bien que tu sois au mieux avec ces messieurs, tu ne croirais pas dépérir si ta paroisse manquait de desservant. Cette question nous a beaucoup préoccupés d'autant qu'on ne sait pas du tout quelle mouche a piqué M. de Prébendes. Mais à coup sûr une mouche l'a piqué, pour venir aussi inopinément en une ville d'eau où rien n'est fait pour lui, enfin qui n'est point du tout son milieu et où il ne trouvera de confrère que le précepteur de l'autre petit jeune homme dont je fais à présent le pendant.

»Monsieur l'abbé ne pouvant aller au Casino qui est trop élégant et où il y a beaucoup de ces personnes dont la présence fait toujours que la société est mêlée, nous nous privons du plaisir d'y aller pour celui de rester avec monsieur l'abbé. Il est d'une activité que nous ne lui avons jamais connue; il ne peut supporter de rester tranquille; on dirait que la villa lui brûle les pieds. M. Durosay et le docteur n'arrivent pas à fumer jusqu'au bout leur pipe, parce qu'il faut combiner des excursions; et peu s'en faut que je ne me voie forcé de te demander une bicyclette, car il paraît que j'ai besoin de me mouvoir encore plus que le reste de notre monde. Rassure-toi, je n'y ai point le goût. Mais si cela continue, on fera retomber madame Durosay dans ses faiblesses, et l'on voit bien que monsieur l'abbé a toujours vis-à-vis des femmes la grille du confessionnal par-dessus ses lunettes, ce qui le porte à voir en elles plutôt le péché que ce qui les rend aimables... à moins que ce ne soit la même chose et qu'il y soit embarrassé; mais en tout cas, il ne les aime pas, lui, cela se voit: il n'aime pas madame Durosay depuis qu'elle se porte bien et qu'elle est beaucoup mieux sous tous les rapports... Et avec ça il se laisse conquérir par les belles façons d'un monsieur qui est souvent de notre société et dont, pour moi, je ne sais que penser.

»Mais je t'ai annoncé une aventure et je n'ai pas l'air d'y arriver. Si, papa, j'y vais. Ce monsieur l'abbé est donc si fiévreux et si peu ménager de la santé de madame Durosay qu'il voulait l'autre jour faire l'ascension du Revard d'où l'on a vue sur le Mont-Blanc et nous y entraîner tous. Heureusement que le docteur s'opposait à ce que nous fissions cette expédition à pied, car il faut quatre à cinq heures de marche, et il faut bien ne pas savoir ce que c'est qu'une femme pour vouloir lui imposer pareille fatigue. M. Durosay se souvenait justement d'avoir fait cette excursion en garçon. Je te souligne en garçon parce que cette expression fut le sujet de plaisanteries interminables de la part du bon docteur, qui a l'esprit fort libre, et gênait un peu monsieur l'abbé en même temps qu'il chatouillait agréablement la vanité de notre excellent hôte.

»Quant à madame Durosay, elle est, je t'assure, bien insensible à ce passé de garçon, quoi que fasse son mari pour lui en éveiller de la jalousie avec toutes sortes de petits sous-entendus du genre de ceux que tu appelles «égrillards», mon cher papa, quand tu es avec tes amis du conseil. Nous apprîmes, par-dessus le marché, que du temps que M. Durosay montait au Revard en garçon, les dames y montaient à dos de mulet. Le docteur est quelquefois méchant et va loin; tu ne t'imaginerais pas tout ce que cette particularité lui fournit de prétextes à plaisanteries poussées presque jusqu'au mauvais goût, sans doute, puisque monsieur l'abbé en était sur le point de rire et s'en alla.

»Il fut convenu que l'on monterait par le chemin de fer à crémaillère, M. Durosay voulant à toutes forces revoir son ancien chemin de mulets. On accepta après délibération de faire à pied la descente. C'est alors que le docteur se souvint que M. de Prébendes, qui faisait tant le brave, ne pouvait descendre seulement de la villa jusqu'à l'établissement des bains sans avoir un point de côté, et lui interdit formellement de redescendre à pied du mont Revard. Monsieur l'abbé, qui est excellent pour moi au point de s'inquiéter de ma personne outre mesure, fit tout à coup la mine d'un renard pris au piège; on lui dit qu'il faisait celle d'une maman que l'on sépare de son bébé: il ne fut pas plus consolé par la comparaison que je ne fus flatté moi-même de ce qui m'en revenait.

»Nous partîmes munis d'alpenstocks et la taille ceinte de courroies où étaient appendus les manteaux enroulés. Dans le wagon, les voyageurs munis simplement de billets d'aller et retour écarquillaient les yeux devant ce harnachement et quelqu'un prononça le nom de Tartarin qui avait de l'à-propos. Monsieur l'abbé trouva matière à apologue sur les moyens divers de gagner les altitudes célestes, et le docteur tourna en dérision les anciens qui étaient durs et difficiles puisqu'il devait y en avoir aujourd'hui de si aisés comme en toutes les locomotions. La conversation eût tourné à l'amertume si l'on ne se fût trouvé au sommet du mont Revard sans presque s'être aperçu du trajet.

»Nous vîmes le Mont-Blanc. Mais quelqu'un ayant parlé du nouvel observatoire que l'on vient d'y construire, il n'y eut qu'un mouvement pour se précipiter à la lunette et tâcher de distinguer sur la grande masse de neige ce petit point. N'ayant pu l'apercevoir, on ne fit que le regretter et on en oublia d'admirer le Mont-Blanc. Monsieur l'abbé, lui, installé sur une plate-forme circulaire où l'horizon est figuré au tracé rouge, voulait savoir le nom de tous les pics visibles et localiser les noms qu'il lisait, vallées, villes et villages, parfaitement inconnus, d'ailleurs, et calculer la distance jusqu'à des villes fort éloignées que l'on apercevrait peut-être si l'on était de tant de mètres plus haut. Je vis venir le moment où je devrais faire les opérations nécessaires à ces recherches, et tu m'excuseras, cher papa, d'avoir évité ce casse-tête.

»D'ailleurs, madame Durosay m'appelait pour voir la vallée du lac du Bourget et la ville d'Aix, et je t'avoue que j'allais m'écrier tant je trouvais joli ce lac et tout ce pays qu'enveloppait une brume légère; et je me serais fait moquer de moi, car tout le monde jugeait le coup d'œil raté, parce qu'il y avait justement à cette heure une course de bicycles sur la route de Chambéry, que l'on aurait fort bien pu suivre d'ici sans cette maudite brume; quelques personnes même, à ce que j'ai compris, étaient montées pour cela.

»De sorte que, au bout d'une demi-heure, tous ceux qui reprenaient le premier train étaient déjà réinstallés dans le petit wagon. Nous y conduisîmes monsieur l'abbé. Il regardait par la portière notre bel équipage, nos alpenstocks, nos manteaux enroulés, nos gourdes, avec mélancolie et inquiétude, puisque tu sais que M. de Prébendes est une mère pour moi. Il se préoccupait de tout puisqu'il crut s'apercevoir que madame Durosay avait perdu ses châles et ses fichus de laine. M. Grandier lui fit observer que c'était moi qui les portais, en ajoutant que si la galanterie disparaissait du reste du monde, on la retrouverait chez moi. Ces paroles qui ne sont pas la trouvaille la plus originale de M. Grandier sont authentiques, mon cher papa, et ne parurent point satisfaire monsieur l'abbé qui est rempli, te l'ai-je dit? d'arrière-pensées incompréhensibles. Pour moi, j'aime beaucoup porter les châles de madame Durosay qui sentent extrêmement bon. Le train partit; monsieur l'abbé nous cria: «Bonsoir! à tout à l'heure!» et continua de nous regarder par la portière, où nous n'aperçûmes bientôt plus que son nez qui paraissait long. Le fait est qu'il n'eut pas de chance, car il se trouva justement que madame Durosay épinglait à ce moment ses jupes assez relevées, pour n'être pas incommodée dans la marche, de manière à ne pas plus cacher ses jambes que sa bonne humeur, et monsieur l'abbé s'incommode de ces choses-là comme du feu. M. Grandier dit que toutes les belles choses sont bonnes; en ce cas, il n'y avait pas de mal à voir ces jambes qui, papa, sont très bien.

»Le plateau du mont Revard qu'il faut parcourir pendant une grande heure, avant d'atteindre le petit sentier en lacet de la descente, nous a beaucoup amusés, parce qu'avec tous les mamelons, c'est absolument des Montagnes russes. On escaladait les monticules en s'accrochant aux grandes feuilles de gentianes qui, quelquefois, cédaient et nous valaient des chutes bien divertissantes, et on descendait les pentes à grande vitesse en s'appuyant de tout son poids sur l'alpenstock servant de frein. Inutile de te dire que les souvenirs de la même excursion «en garçon» et des «dos de mulets» revinrent ici nécessairement, car tu as dû remarquer, papa, que rien n'est si recherché comme agrément que la scie.

»M. Durosay nous raconta des histoires terribles à propos des grands trous obscurs qui se trouvèrent presque sous nos pieds et inopinément, au milieu d'un bois de sapins très touffu. On y peut tomber avec une grande facilité et nous tremblions et commencions, dans ce bois, à être pris d'idées noires quand tout d'un coup, aussi ras à nos pieds, aussi inopiné que les trous obscurs, nous apparut le trou immense de la plaine d'Aix-les-Bains et du Lac, empli de lumière et dont l'autre bord était fait de la Dent-du-Chat, plus haute que nous qui, cependant, étions à quatorze cents mètres. C'était tout à fait magnifique et nous nous serions arrêtés à admirer, si madame Durosay ne s'était sentie ses belles jambes brisées par la vue du sentier en lacet qui dégringolait à angles si brefs et si à pic que le suivre paraissait impraticable. M. Durosay fut, pour la première fois de sa vie, je pense, appelé «téméraire», car il l'est bien peu. «Bellotte! Bellotte! disait-il, n'ayons pas peur et pressons-nous, car il ne faudrait pas être pris par la nuit!» Ne trouves-tu pas que c'est désagréable d'entendre appeler cette jeune femme qui est si jolie: Bellotte! Bellotte! outre qu'elle avait bien déjà assez peur, sans qu'on ajoutât la crainte de la nuit, dans un pareil endroit.

»En effet, le soleil descendait plus vite que nous et il disparut derrière la Dent-du-Chat. Je vis que M. Durosay, qui allait devant, mourait d'envie de raconter au docteur son équipée de «garçon». Mais le docteur, qui a des moments vraiment poétiques, tenait à nous faire la description du ciel où il voyait, disait-il, une armée de mercenaires en fureur, brandissant des torches à flammes verdâtres et allant mettre le feu à un voile immense et sacré, tout de pourpre, qui, en brûlant, laissait choir sur les incendiaires des amoncellements d'or et d'étonnantes cargaisons d'oranges sorties de vaisseaux éventrés qui écrasaient les guerriers et éteignaient leurs torches vertes. Puis il nous fit frissonner en nous montrant, en bas, le lac qui était d'un vert si triste, si lamentable qu'on eût dit un grand œil mort. Madame Durosay le pria de se taire, car rien ne l'impressionne comme ces idées-là. Les grandes scènes effrayantes du ciel s'enfonçaient dans la nuit et nous-mêmes commencions de pénétrer dans un bois de pins très sombre. Madame Durosay était très fatiguée; comme elle était tout près de s'affaisser, je lui donnai le bras et monsieur l'abbé eût été bien heureux de lire en ce moment dans mon cœur le plaisir que j'avais à soulager les faibles, car j'y ai tant de penchant sans doute que je suis certain maintenant qu'à seulement toucher quelqu'un de très fatigué, j'éprouve une émotion bienheureuse.

»Eh bien! mon cher papa, dans ce bois sombre, nous nous sommes perdus, si complètement perdus qu'il nous fut impossible d'avancer d'un pas de plus, étant tombés en des ravins qui n'étaient que des lits de torrent, où M. Durosay roula de vingt mètres sur le derrière en manière de pirogue. Nous crûmes que madame Durosay allait se trouver mal: le docteur lui fit respirer des sels et il était assez peu rassuré lui-même, car s'il ne dit pas de mots blessants à notre chef d'expédition, il ne se gêna pas de lui faire observer que nous avoir mis dans ce cas était imbécile. La nuit était complète, nous étions aux trois quarts de la descente et il ne nous restait de ressource que de remonter. Je ne sais si tu te fais une idée de ce que cette perspective pouvait être. Eh bien! ce qui nous toucha le plus, ce fut le sort de monsieur l'abbé en cette affaire, qui nous attendait à dîner à sept heures, qui ne nous reverrait pas de la nuit et nous croirait dans les précipices. Madame Durosay s'assit au bord du ravin et se mit à pleurer, ne trouva plus son mouchoir et voulut bien prendre le mien. Je t'assure que c'était une scène bien triste. Il y avait un peu de parfum en mon mouchoir; elle me dit: «Comme ça sent bon!» elle sourit et se releva. «En avant! s'écria-t-elle la première.—Elle n'aura jamais la force de remonter là-haut, dit assez penaud M. Durosay.—Elle y remonterait dix fois, dit M. Grandier.» Et nous revoilà dans la nuit, sur le chemin du Revard.

»J'aime mieux ne pas te parler de cette montée qui fut terrible et dura deux heures. Chacun était penché vers ses pieds de peur de les poser dans le vide; on s'apercevait à peine les uns les autres; on se faisait des appels continus, quoique l'on fût à deux pas; on disait: «Voici la lune...», «non elle se couvre», et «ce pauvre monsieur l'abbé, ce pauvre monsieur l'abbé!» Tout d'un coup, cependant, la lune se leva très claire et illumina le grand trou avec le Lac et Aix et toute cette profondeur nous effraya. Enfin, parvenus tout en haut, nous rendîmes grâces au ciel. À ce moment, les sons de l'orchestre de la Villa-des-Fleurs, où nous aurions dû être, nous atteignirent, pauvres naufragés, là-haut. Alors nous fûmes repris par la pensée de l'angoisse de ce pauvre monsieur l'abbé à qui cette musique de l'après-souper devait rappeler l'heure avancée, sans le moindre signal de nous. Nous nous précipitâmes dans le fameux bois de pins aux trous effrayants, plus pressés de rencontrer quelqu'un à dépêcher sur Aix que d'arriver nous-mêmes à un gîte. La lune, brouillant tout sous ces fourrés, nous faisait prendre les pins touffus et noirs pour des clairières ouvertes, et les véritables éclaircies pour des arbres épais; nous perdîmes notre chemin et nous nous perdîmes les uns les autres. Ce fut un désastre. Une heure se passa là-dessous et le supplice recommença sur les mamelons en montagnes russes, la lune obscurcie de nouveau, tous points de repère disparus. Nous étions dans un état d'esprit bien étrange quand nous atteignîmes les chalets qui servent là-haut de refuge, d'où nous envoyâmes vers l'abbé et où l'on nous fit à dîner.

»Eh bien! mon cher papa, tout ceci n'est rien auprès de ce qui arriva à la suite de ces péripéties et qui fait que tout, comme je te le disais en commençant cette lettre, est devenu extraordinaire dans notre vie d'ici, auparavant si tranquille. Encore ne t'en parlerais-je point, si monsieur l'abbé, avec son penchant à l'inquiétude, n'était sur le point de convertir en événements graves les choses du monde les plus simples. Figure-toi donc, mon cher papa, que lorsque M. Grandier qui avait pris la chambre la plus reculée des trois que l'on mit à notre disposition, se mit à ronfler et que M. Durosay qui avait, avec madame Durosay, la chambre contiguë à la mienne, commença à lui faire concurrence, je compris au vacarme retentissant dans tout le chalet, que je ne pourrais jamais fermer les yeux, d'autant plus que j'étais fort énervé par les événements de la journée. J'étais donc parfaitement éveillé et avais même assez peur de la tempête qui s'était élevée et soufflait à tout briser parmi des torrents de pluie, quand j'entendis des portes s'ouvrir, des voix dans le corridor, et reconnus qui? quoi? je te le donne en cent: la voix de monsieur l'abbé. Quelques minutes se passèrent; on frappa à ma porte. J'allai ouvrir naturellement, assez ému. Je n'aperçus même pas le triste état dans lequel était monsieur l'abbé et ne vis que la façon de me regarder et de s'éloigner de ma chambre où il me dit ne vouloir entrer pour rien au monde. «J'ai voulu seulement vous avertir que j'étais là, mon pauvre enfant! sous le même toit que vous... la Providence m'y a conduit en des moments où vous ne m'y attendiez pas... ses desseins sont impénétrables... Allez! allez!» Est-ce assez étrange? Je n'ai pu rien tirer de plus. En vérité, comme je te l'ai déjà marqué plusieurs fois, ce pauvre monsieur l'abbé n'a pas de chance, car sans compter qu'il était dans un état bien piteux, tout ruisselant comme si on venait de le retirer de l'eau, tout gringalet, sa soutane collée au corps, est-ce qu'il n'est pas arrivé juste à temps pour s'imaginer entendre dans ma chambre «des chuchotements, oui, des chuchotements... et même pis!» m'a-t-il dit le lendemain, et aussi quand il a frappé, un grand cri qui ne venait sûrement pas de moi! J'ai fait observer à ce pauvre monsieur l'abbé que, vu les angoisses qu'il avait éprouvées dans la soirée à notre sujet au point d'aller lui-même chercher un guide et de se faire conduire au Revard au beau milieu de la nuit et à travers la tempête, il avait pu fort bien continuer à ma porte à se forger des tourments auxquels il n'est que trop enclin. Papa, n'est-ce pas vraisemblable? Mon observation était-elle déplacée, comme il l'a trouvé? Je crois que non, surtout quand il s'agit de ménager la réputation d'une personne respectable, même en l'esprit d'un prêtre, qui cependant est un cul-de-sac, comme dit M. Grandier. Enfin, grâce à cette qualité professionnelle, ce soupçon n'est qu'entre monsieur l'abbé et moi, ce qui n'en est pas moins fort désagréable, d'autant plus que monsieur l'abbé se livre à des mortifications extraordinaires et publiques comme si le diable était à la maison, ce qui, tout en laissant à croire que son esprit est troublé, pourrait bien, à la longue, troubler celui des autres. Ce n'est pas tout, il veut retourner à Néans, ce qui serait, je suis sûr, un grand soulagement pour monsieur le curé doyen; et il veut m'emmener avec lui, malgré les instances que tout le monde fait pour me retenir et le bien que me produit le séjour d'Aix, d'après encore l'avis de tout le monde.

»Enfin, ce n'est pas à moi à apprécier les façons de monsieur l'abbé, mais je te dirai qu'il a voulu me faire faire une confession générale, toujours à propos de l'histoire du corridor. Je trouve que la ville d'Aix est mal propice à la confession et moins encore à la générale et je passe mes jours, à présent, à me défendre de cette opération. Enfin, je me suis avisé d'un expédient en lequel j'ai la plus grande foi. J'ai promis à monsieur l'abbé, puisque ma parole ne lui suffit pas, de te dire toute la vérité et de m'en rapporter à ton jugement sur l'opportunité de quitter Aix où je suis attaché par les plus aimables gens du monde, où l'on remarque que je prends des façons, où monsieur l'abbé lui-même affirme que je me dégourdis, enfin où je suis plus heureux que je n'ai été jamais.

»Je crois, mon cher papa, que voilà mon engagement accompli, que ma lettre ne contient rien qui ne soit exact et que tu es suffisamment informé pour te prononcer. J'attends ton jugement avec la plus parfaite soumission et suis respectueusement, mon cher papa,

»Ton fils dévoué

SEPTIME.»

XXI

Lorsqu'il l'avait ravie par de lentes caresses sur les bras, il lui disait:

—Mais, m'aimes-tu?

Elle l'enlaçait, et, lui pressant la nuque de la main, lui ramenait la bouche sur son épaule ou sur son sein. S'il insistait, elle le maintenait là, fortement, et elle lui soufflait, tout bas à l'oreille:

—Il ne faut pas parler!... Chut!... chut!...

Même elle ouvrait peu les yeux, ne l'avait jamais regardé en ces heures folles et bienheureuses. Et, après des instants d'inertie muette, elle lui prenait la main et se la promenait tout le long du bras jusqu'à ce qu'il recommençât de lui-même la caresse qu'elle aimait.

Comme il raffolait de ses bras, il s'éternisait en ces frôlements, les bras lui devenaient tout un monde, une longue Cythère enchantante et variée, garnie de reposoirs d'amour. Il lutinait l'intérieur de la main, du duvet de sa lèvre, qu'il mêlait après à celui d'or et d'ombre de l'avant-bras couleur de lait. La dépression du coude était l'oasis très chère, et par le reste, où la peau se faisait d'une tendresse extrême, il s'apprêtait progressivement à défaillir en haut, vers les retraits adorés.

—Je suis un peu fou, vois-tu; quand je t'aime comme cela, il me semble entendre tous mes os craquer et s'éparpiller dans la chair en petites brindilles toutes menues; oh! je t'aime, vois-tu!...

—Oui, petit fou! petit fou!... chut... chut!...

Il lui baisait les yeux clos:

—Regarde-moi! regarde-moi! je t'en prie!...

Et après lui avoir mangé les cheveux et mordu le visage, il revenait avec une insistance à ses lèvres immobilisées en une béatitude muette qu'il ignorait et qui l'effrayait un peu. C'était presque un sourire, découvrait une mince ligne blanche de dents et semblait clore quelque chose d'insaisissable comme de ces yeux entr'ouverts et qui pensent. Il épiait ce mince jour, au moins, sur elle, par quoi il voulait espérer que quelque chose de sa pensée fuirait peut-être... Il demeurait des minutes suspendu et aspirait dans son souffle l'illusion de la parole convoitée.

Elle élevait alors ses bras, et l'enfant regrimpait, éperdu, avec ses caresses toujours prêtes, à ces mâts d'amour, affolants.

Elle n'avait jamais parlé; il n'avait reçu d'elle que son étreinte, ses baisers et ses «chut! chut!» Dès l'heure d'amour, elle semblait ne plus le connaître et leurs transports étaient silencieux. Jamais elle ne l'avait appelé par son nom.

Elle était d'une grande imprudence; elle recevait en tout lieu, à tout instant du jour, les caresses de cette jeune fougue aveugle. Elle ne savait pas du tout garantir sa bouche de cette bouche toujours tendue; elle restait d'une parfaite tranquillité vis-à-vis de ce que le dehors pouvait pénétrer de l'intrigue. Il semblait qu'elle eût fait de sa personne une offrande complète et résignée au dieu d'amour. Une seule chose l'affectait: parler d'amour.

Cette nuit encore, dans sa chambre, à elle, où il se rendait en toute insouciance, en un de ces moments de répit des sens et d'attente sentimentale, il repassait les événements des journées précédentes; tant de choses graves en si peu de temps: sa vie nouée tout d'un coup; quelque chose d'irréparable survenu; et la romanesque intervention de l'abbé qui allait tout briser, de telle sorte qu'il n'aurait grandi que pour cet épanouissement,—car il sentait toute sa vie antérieure vaine, sotte, puérile, grotesque même jusqu'à ce jour—et que pour être aussitôt arraché, comme une plante vouée à la flétrissure dès le premier rayon de soleil. Il reconstituait cette invraisemblable aventure du Revard, dénouement fortuit d'une crise qui s'éternisait, échappait aux instincts, à la volonté même et tout à coup cédait à la vulgarité d'un événement matériel, presque tragique et presque bouffon, de la qualité des mobiles de vaudeville ou d'opérette.

Il se revoyait dans l'énervement de l'insomnie de la nuit, là-haut, dans le chalet du Revard. Comment, pourquoi a-t-il prononcé son nom, son petit nom, Annie, que personne, jamais, ne prononce à la maison? Il ne sait s'il l'a dit à haute voix ou bien seulement des lèvres, en un souffle, comme il le faisait quelquefois à part lui. Il a pu le prononcer à la façon d'un appel comme il arrive quand on souffre et que l'on sait qu'une femme est alors sitôt venue. Elle est venue! Elle! grand Dieu! À croire cela seulement possible, son cœur se fût brisé, et il ne sait même plus s'étonner. Tout est si inouï, si extraordinaire que tout ce qui serait logique et ordinaire n'a point lieu. L'approcher! la sentir! Elle s'approche et il l'étreint le plus simplement du monde. Sa bouche se perd parmi ses cheveux, ses yeux et ses lèvres. Elle est sans doute surprise et veut parler, tout bas au moins, n'ayant pas la force de s'éloigner de cette tendresse. Il étouffe ses mots, comme elle le fait à présent, à son tour, sous des baisers. Il croit répondre, il croit tout dire, pourvu que ce visage s'applique sur le sien, s'enfonce dans le sien. Il sent du bout des doigts inquiets la forte rondeur de l'épaule et la douceur infinie de la peau. Mais le voilà apeuré, tout à coup, du contact de la chair. L'odeur quasi inconnue l'en grise. Elle est penchée sur lui presque entière, ses pieds ayant glissé, et toute sa gorge lui pèse sur la poitrine et le brûle. Il essaie de saisir le délice de ce corps adoré; mais il ne serait pas plus épouvanté par la présence de Dieu. Et il demeure dans une inertie singulière.

Cet instant inoubliable pour la vie lui revenant à l'esprit, semble lui retirer tout le sang du corps; c'est encore l'étrange et maudite paralysie qu'il a connue dans l'allée de lavandes des Veulottes, un soir; mais ici, il la sent plus grave, et il se jure de mourir de honte s'il n'en sort pas plus virilement. Sa pensée ne peut rester sur cette minute aiguë, et il se reporte sans cesse aux préludes, avec une crainte toujours renouvelée d'en revenir là, et un acharnement cependant à en revenir là.

Là!...

Et c'était dans l'instant même de cette étreinte muette, incomplète, suspendue en l'attente ou en la peur de quelque chose qui devait dépasser tout, ravir ou tuer, qu'avait eu lieu l'apparition de l'abbé aussi inopinée qu'un coup de la Providence, aussi invraisemblable qu'un miracle, aussi burlesque qu'une caricature, une charge grotesque des facéties du hasard. Ah! Dieu de Dieu! la voix dans le corridor qu'avait couverte un moment le petit bruit des baisers, la tempête extérieure et le ronflement dans les chambres voisines, cette voix soudain reconnue, et les petits tapotements à la porte!

Le cri qu'elle n'avait pu retenir en s'enfuyant, et, à lui, sa confusion en allant ouvrir, et le coup de fouet qu'il s'était senti se donner à lui-même en voulant surtout, ne pas dire à l'abbé d'entrer, et en lui disant immédiatement: «Mais, monsieur l'abbé, entrez donc!» Que s'étaient-ils dit dans le corridor, en face du garçon d'hôtel qui avait innocemment désigné la chambre du jeune homme que l'abbé voulait savoir vivant avant seulement de s'en aller sécher? Septime entendait à peine les paroles qui venaient de l'apparition. Ce corps menu jusqu'à l'inimaginable, ce chapeau fondu sous la pluie, tout cet aspect de pauvre chat tiré de l'eau, cette odeur de chose mouillée, et un sens vague de paraboles flottantes autour de cela, était si fantastique et si puissant par le contraste avec la minute précédente, que le malheureux enfant faisait effort pour se dire comme on fait dans les cauchemars: «Ah! ah! mais je rêve! je rêve, ah! çà, vous imaginez-vous que je crois à ce qui arrive?»

Mais renvoyé à sa chambre par l'abbé, il retrouve le parfum de la jeune femme et, dès la première bouffée, il est ressaisi; il se moque de tout ce qui n'est pas cela. Il baise le bord du lit où elle s'est appuyée, où le poids de son corps a laissé une dépression apparente; il se met à genoux et reste la tête enfouie dans ce creux qu'elle a fait.

Il pense qu'elle doit être bien tourmentée de ce qui est arrivé, de l'entretien du corridor, du cri qu'elle a poussé... Il faut la tranquilliser, lui dire qu'il n'y a rien. Il va à la porte. Ces messieurs ronflent toujours. Il passe doucement la main sur le bois. Elle a entendu: la voici. Ah! pauvre chérie, dans quel état elle doit être? Il la croit demi-morte d'effroi; il s'apprête à la soutenir, à la faire asseoir; il s'agenouille devant elle, et il lui mentira tendrement...

Elle aperçoit de la lumière et court vers la bougie pour la souffler. Ah! mais non! il n'a plus d'allumettes, et si elle se trouve mal, si l'on a besoin de quelque chose!... Il la prévient, se pose devant la bougie. Il prend la main que la jeune femme ne sait où mettre pour écarter sur tout elle le jupon qu'elle s'est jeté sur les épaules.

—Vous avez eu bien peur?

—Oh! soufflez donc la bougie!

—Dites-moi que ça va mieux! Savez-vous que l'abbé?...

—Comme me voilà faite!... Voulez-vous bien éteindre!

Elle lui souffle par-dessus l'épaule. Il commence à rire. Elle rit aussi; se met à faire du vent avec un coin du jupon, puis avec deux coins qu'elle balance comme deux grandes ailes. Il lui souffle à son tour dans la figure, et bat des ailes en parodiant son agitation. Bientôt, elle s'amuse à lui souffler dans la figure plutôt que du côté de la bougie. «Chut! chut!» font-ils tantôt l'un, tantôt l'autre. Elle lui a pris les mains; il en fait autant en manière de jeu. Et cette attitude a tant d'avantages qu'il la garde à pousser la partie plus avant, jusqu'à ce que leurs souffles unis s'entendent à éteindre la lumière, dans le moment même que M. l'abbé, séché et mis au lit, adressait au ciel ses prières purificatrices.

«Ainsi, pensait Septime, toutes les choses, sans doute, vont leur train où elles doivent aller, malgré que quelques-uns, sur le chemin, les poussent ou les embarrassent; car voilà un instant de badinage qui a mené plus loin que n'ont pu faire mes heures de plus vif amour ou les oraisons de monsieur l'abbé!»

C'était la première fois qu'il liait deux idées depuis l'extraordinaire aventure, et il s'étonnait de le pouvoir faire précisément dans les bras de l'objet de son trouble. Jusqu'alors la griserie ne l'avait pas quitté, et, à la réflexion, il en voyait parfaitement la brume aveuglante autour du moindre de ses actes. Il n'aperçut point la forfanterie aussi sotte que naturelle dont il n'avait pu se défendre en écrivant à son père au lendemain de sa première heure d'amour. À la vérité, il avait éprouvé un plaisir à être contraint d'en écrire à quelqu'un; il en eût écrit à n'importe qui. Mais il s'apercevait bien que le méchef de l'abbé lui était d'une choquante indifférence. Il était à l'heure folle où l'on joue de tout. Advienne que pourra! j'aime! j'aime! Qu'importe demain? puisque aujourd'hui est d'amour! Eh! que crève le monde après ce baiser!

Elle le reprit, de ses gestes de chatte, et réengloutit sa pensée dans l'ivresse qui se répandait d'elle. Il jouit terriblement de son amour menacé; cette sorte d'espace béant à la place d'un lendemain languide de caresses, donna à son ravissement une intensité aiguë. Ces deux bras, se disait-il, se referment sur moi comme un tombeau... il n'y a plus rien, plus rien au monde que cette minute de paradis. Et il croyait sentir son être se centupler pour une inimaginable extase, durant la douce perte de sa conscience alarmée.

Il avait de naïves surprises, chaque réveil, que cela durât encore. Ce qu'il faisait lui semblait si énorme, si insolite, qu'il ne concevait pas un instant que cela pût se perpétuer impunément. Il y avait une allure assez chevaleresque en son inexpérience, car il comptait payer de sa vie, pour le moins, son extraordinaire témérité. Et la rupture, par le fait de l'abbé, lui semblait misérable au prix de telle autre qui la précéderait sans nul doute.

—Nous vivons! nous vivons! lui disait-il tout à coup, je te baise et on ne vient pas; il ne tonne pas; la maison ne s'est pas effondrée!... Alors ça va être pour tout à l'heure... dans combien de temps? Toi, combien crois-tu?... Et après; c'est le creux, c'est le rien, pas? Qu'est-ce que ça me fait, de n'être plus, si tu n'es plus; on nous tuera tous deux; oh! tous deux, ensemble, comme cela, dis? Qu'est-ce que ça fait?

Elle lui fermait la bouche, ne voulant pas entendre parler de ces choses, et devant l'insistance de cette manie mortuaire d'amoureux éperdu, elle entr'ouvrait parfois ses yeux au fond desquels un peu d'effroi glacé et de répugnance apparaissait pour ces visions qu'il évoquait, lui, avec une si jolie insouciance sereine. Comme une Vénus tout nouvellement issue des eaux, elle était la vie radieuse, éprise de beauté, de plaisir et d'amour. Lui il était l'amour.

Et il mêlait des enfantillages pleins de gaieté à la tournure tragique de son esprit. Il jouait à cent petites choses puériles gracieusement accolées aux caresses amoureuses; un reste d'enfance qui venait embaumer, enguirlander ses premières heures viriles. Il voulait, par exemple, qu'elle s'assît et, qu'agenouillé devant elle, il lui baisât les genoux à cause d'une envie qu'il avait eue, tout petit, vis-à-vis d'une dame jolie comme elle, et qui lui faisait dire sa prière.

Chose curieuse: autant elle avait de mignardises en ses façons de la vie coutumière, autant elle était grave en ces heures d'intimité passionnée. Elle ne riait point; elle gardait le spécial sourire découvrant comme une pure raie de lait entre les lèvres animées, et demeurait volontiers inerte, au repos, ondulant seulement ses bras comme des serpents lascifs.

Il la trouvait trop belle, en effet, pour le suivre en ses caprices; et se jugeant inepte, il en avait de vrais chagrins, lui en demandait pardon, les larmes aux yeux.

—Tout ça, c'est de t'aimer, soupirait-il; il faut que je t'aime, vois-tu, tout d'un coup, tout de suite et avec tout moi... qui suis, en partie, un gros bête.

Et il était pris d'attendrissements désolés, il avait toutes sortes de remords: il s'accusait, se déclarait indigne, immonde... Le pli religieux réapparaissait, l'accoutumance à la contrition, avec un besoin de se meurtrir, de s'abîmer; il voulait se cogner la tête contre les murs. Il avait péché contre elle; en quoi? en mille endroits! il ne l'adorait pas suffisamment; il se rappela quelques passages de la lettre où il avait parlé d'elle avec une légèreté irrévérencieuse; il allait le lui avouer, le lui confesser.

—Je m'en vais! je m'en vais! dit-il; je ne mérite pas que tu me reçoives dans tes bras. Je ne suis qu'un misérable, qu'un rien du tout... Ah! je t'aime! je t'aime!...

Les larmes le suffoquaient tout à coup, et elles tombaient en gouttelettes pressées sur le sein de la jeune femme. Elle lui essuyait les yeux, l'embrassait, le berçait en l'appelant: «Petit fou! petit fou! petit fou!...»

Elle avait ouvert les yeux, en le tenant pressé contre sa poitrine, et regardait dans le vide. Quand les sanglots s'apaisèrent, il tourna doucement la tête, la nuque appuyée sur son épaule et soutenu d'un de ses bras. Il vit son profil; sa bouche entr'ouverte, son nez délicat, ses longs cils relevés. La veilleuse lui caressait le visage de mille lueurs tremblotantes. Pas une ligne ne remuait. La moiteur de la peau, seule, animait cette figure adorable et immobile, figée en une de ces inerties d'instinctifs abandonnés, voués au bercement des hasards, et quasi aveugles à leur douleur comme à leur enchantement. Il se leva peu à peu, voulut, une fois! lui voir les yeux, en recevoir enfin la caresse plus chère que toutes. Il se haussait, se haussait. Il vit le bleu humide de ses yeux, fixes, noyés dans quel rêve? Oui! oui! il eût renoncé à tout le reste d'elle pour, se sentir une minute baigné dans le regard de ces yeux-là, pour en mourir... Il repoussait ses bras, sa gorge, son corps et ses baisers: il voulait cette chose innommable, ce délire, ce vertige mortel qui était là suspendu et perdu, qui pouvait d'un instant à l'autre osciller, le toucher, l'entraîner ivre, comme une ronde mélodieuse de sirènes en son abîme. Les yeux demeuraient pareils à deux citernes sans fond.

Soudain une obsession le prit; un besoin irrésistible de dire une chose quelconque, une chose sans à-propos, une de ces choses qui s'élèvent dans le champ de l'imagination comme un nuage perceptible à peine, mais que l'œil ne peut souffrir un instant, qu'il veut voir disparaître ou crever aussitôt en tempête, de ces choses enfin dont on n'est pas maître et qu'il faut dire, dire sur-le-champ, malgré toutes les raisons du monde:

—Dites, est-ce décidé que ce monsieur viendra à Néans, avec sa voiture?

Alors et tout à coup elle le regarda. Pourtant, il était sûr qu'elle ne le voyait pas. Dans son visage immobile, le regard semblait descendu brusquement à une surprise profonde. Il se rappela son regard un peu analogue, un soir, dans une loge, au cercle, durant qu'un violoncelle chantait. Il lui sembla que quelque chose se mouvait au fond des citernes aux eaux bleues; et ce quelque chose monta. Ce fut lent, comme un seau au bout de sa corde qui affleure en vacillant. Et quand cela approcha, il sentit qu'elle le regardait maintenant, il crut qu'elle l'examinait, le toisait, le jugeait, avec son bel air grave de déesse superbe. Elle raidit ses bras et dit seulement:

—Allez-vous-en! Voilà le jour, vite, vite, allez-vous-en!

Après cela, il ne sut plus rien de ce qui arriva; n'eut plus que la sensation de marcher, marcher devant lui, toujours, sur une route inégale dans le petit jour froid de l'aube. L'immense glace du Lac où une montagne couleur de roses se mirait, où toutes sortes de gaîtés matinales jouaient, le repoussa. Il erra parmi la tendresse des verdures, parmi les buissons emperlés de roses et les lointains aimables des rochers des montagnes léchés par l'aurore. Cette fête lui souleva le cœur, lui parut abominablement navrante. Il voulait se cacher, s'enfouir en quelque trou obscur. Où aller? Ses jambes étaient rompues, il s'affaissait. Rentrer? Non, non! il ne rentrerait pas!

XXII

Septime ayant laissé choir sa tristesse au bord de la route de Chambéry, où il s'était endormi, harassé, comme un pauvre chemineau, pouvait y être recueilli, par n'importe qui, d'abord; ou par quelque fiacre revenant à vide, et par plusieurs personnes dépêchées tout exprès en différentes directions, de la Villa Julie où l'on se rongeait d'inquiétude. Mais il le fut par M. Lureau-Vélin.

Rien ne lui pouvait répugner davantage que d'être redevable de quoi que ce fût à cet homme. Retourner à Aix, à son côté, était un comble.

M. Lureau-Vélin revenait, en voiture à pétrole, de visiter les Charmettes, au delà de Chambéry. En reconnaissant le jeune homme, il stoppa. Il eut l'extrême clairvoyance de ne pas s'étonner le moins du monde de le trouver ainsi défait, et dans la posture d'un vagabond, et vint lui chatouiller le nez avec toute la grâce familière et taquine d'un frère aîné. Il lui parla aussitôt comme s'il le rencontrait au Cercle et eut une façon si attrayante de faire revivre les épisodes du roman de Rousseau dont il venait de voir l'aimable cadre, que le pauvre garçon en faillit oublier ses malheurs. Il tint à le reconduire jusqu'à la grille de la Villa Julie, de sorte qu'il eut sa part de la fête qui éclata dans les esprits pour le retour de l'enfant prodigue et, voyant que l'on comblait celui-ci de questions, répondit pour lui avec simplicité:

—Mais nous avons été faire un petit tour ensemble.

Ce qui parut à tout le monde naturel.

Septime, en le remerciant, se retint de lui cracher à la face et en lui donnant la main, sentit, pour la première fois, qu'il haïssait quelqu'un.

Il se retira dans sa chambre, sous le prétexte d'une migraine, et la figure de cet homme séduisant et fort lui tint la compagnie d'un cauchemar inextricable. Il le revit en chacun des moments où il lui était apparu depuis ce jour où lui-même venant de découvrir sa fièvre amoureuse et brûlant d'une activité extraordinaire qu'il courait dépenser il ne savait où, avait heurté son élan contre cette voiture bruyante et cet homme à belle barbe. Et depuis lors, pas un répit, pas une heure qui ne fût occupée par lui, où l'on n'eût vu poindre quelque part son grand torse élégant, son geste sobre et poli, ou que l'on n'eût entendu sa voix un peu lente, au beau timbre et dont il semblait n'user que comme d'un instrument à charmer. À peine lui avait-on échappé lors de l'aventure du Revard, et encore n'était-ce pas lui qui en avait donné l'idée, un soir qu'il en redescendait avec une ribambelle de cocottes! Le pis était que cet être étrange, par une coïncidence bizarre, avait eu plutôt une influence heureuse sur son idylle, oui, une influence matérielle et morale. Il n'eût pas agi autrement s'il eût voulu qu'elle réussît; et il fallait constater que de l'exemple de cet homme parfait, une certaine force lui était venue en son rôle d'amant novice. Il pestait de lui être, malgré lui, redevable, et cette puissance de séduction, à laquelle lui-même était soumis, le faisait piétiner de rage.

Qui donc pouvait y échapper? M. Grandier ne jurait plus que par M. Lureau-Vélin; M. Durosay le voulait installer à Néans et M. l'abbé lui-même était conquis par sa politesse. M. Lureau-Vélin eût consenti plutôt à avoir une ride au visage qu'à ne point abonder dans le sens de chacun et eût éprouvé, de sa vie, le premier mouvement d'humeur à ne pouvoir, par hasard, improviser un terrain anodin où tout le monde se trouvât d'accord. Il avait au plus haut degré le sens de l'équilibre. Il mesurait sa nourriture au déploiement d'activité de la journée; on eût compté les kilomètres au nombre des bouchées qu'il mangeait, et l'on pouvait trouver de l'indécence à quelques-uns de ses écarts d'appétit. Il était en tous points un organisme admirable. Septime rêvait de le souffleter pour lui voir au moins le visage ému.

Et, retombant en sa mélancolie, il pensait: cela même ne serait point pour lui déplaire, et la galerie rirait de mon enfantillage! Car tous ces gens me paraissent un peu faits à son image, et ne se point émouvoir me semble la vertu première d'un homme bien élevé.

Ne pas s'émouvoir! Ainsi on arrivait à cela! Une chose devenait la préoccupation de millions d'êtres pensants: l'hygiène. L'hygiène! Tenir son cœur en bonne forme comme ses biceps; contenir sa cervelle comme son cœur. Tailler, rogner son enthousiasme; avoir des répugnances, des haines et des colères civiles et bien vêtues! Parmi les actes et les pensées chaotiques des hommes, se mouvoir alerte et souriant, comme un valseur parmi les coudes; au jour comme à la nuit montrer un charmant visage!

«Eh bien! moi, je te hais! je t'exècre, en dépit de l'hygiène qu'on ne m'a point enseignée. Je me trouble pour ta maudite belle face immuable; mon pouls bat; mon cœur se disloque et j'ai tout le corps et l'âme rompus pour avoir prononcé ton nom qui est «Sérénité». Je ne suis pas habile, moi, ni fort, ni beau, sans doute! Je me cogne et je me fais mal; je crie au mépris de toute bienséance! Je meurs d'envie de faire quelque acte digne des temps de la sauvagerie évidemment, puisque je voudrais te retourner dans ton sang calme un de ces poignards dont le nom même est usé, tout en poussant des exclamations emphatiques. Je te hais! Je te hais! Ah! je suis bien mal élevé!»

Il s'était soulevé sur le coude, le sang à la tête, et il vociférait en lui-même, les yeux hagards et la bouche toute desséchée de fièvre.

M. l'abbé poussa doucement la porte. C'était un autre malade, une autre fièvre! Depuis l'ascension nocturne du Revard, ce pauvre M. l'abbé ne sortait pas des mortifications, et il n'en était pas de cruelle qu'il n'inventât et ne s'imposât comme à plaisir. Il ne faisait plus qu'un repas par jour, et priait à genoux et tout haut dans sa chambre. Même, sa psalmodie portait sur les nerfs de tous. Le reste du temps, il prenait peu de part à la conversation, sinon pour parler d'indulgence ou de suprême pitié, car au saint courroux de son âme, une grande bonté surnageait. Impuissant contre les événements, il espérait et attendait l'intervention divine.

Il fut atterré dès l'aspect de la figure de Septime et crut que le sol allait s'entr'ouvrir, dès sa première parole.

—Monsieur l'abbé, prononça-t-il aussitôt, vous ne valez rien contre mon mal puisque vous saviez qu'il allait venir et ne m'y avez pas préparé. Ne me parlez pas! Outre que je sais d'avance votre refrain monotone, j'ai perdu ma jeunesse à l'écouter et à me laisser, par son miel, attendrir le cœur. À quelle besogne infernale travailliez-vous donc au nom de Dieu, pour m'entraîner jour par jour avec des mots et des caresses, avec des simulacres d'embrassades divines, à cette explosion passionnée que vous venez combattre aujourd'hui? Oui! oui! tous les mots qui me viennent à la bouche en même temps que la soif des baisers, c'est dans vos livres et dans vous que je les ai puisés, j'y mets quelquefois et malgré moi l'intonation de votre voix!... Ah! vous ne m'avez pas, vous, inculqué la bienséance impassible qui est le secret de la vie, comme je le vois! Vous m'avez appris à tripoter des mannequins, à les couvrir de caresses, d'embrassements, à les assourdir d'expressions éperdues, à les imaginer pâmés d'aise à mes agenouillements et à mes pâmoisons, et vous venez me tomber sus à l'instant où surgit l'être à qui tout cela s'adapte naturellement! J'ai été à une école de tendresse et d'exaltation en même temps que de mépris pour les choses de la vie. Et voici que je m'attendris et m'exalte pour ce que tout mon être m'avertit valoir plus que la vie; oh! je la sacrifie, allez! je l'immole, selon vos termes, à la divinité que quelque chose de plus fort que moi me pousse à adorer. Mais il faut que votre méthode soit mauvaise jusqu'au bout, puisque je me rends compte que ceux qui n'ont fréquenté que l'école de l'adresse et de la prestidigitation ont plus que nous d'agrément!... De sorte que je vous hais tous, oui, excusez-moi, mais je vous hais tous tant que vous êtes: et ceux qui vous façonnent un cœur et une âme pour un appassionnement au-dessus de la vie; et ceux de la vie qui ne la veulent pas passionnée... Où voulez-vous que j'aille? de quel côté voulez-vous que je me tourne, si ma folie est ridicule et si je ne vois de goût à rien hormis à ma folie?

—Mon pauvre enfant! mon pauvre enfant! s'écria l'abbé en s'affaissant sur une chaise.

—Hélas! monsieur l'abbé, je crois bien qu'il n'y a plus d'enfant ici. Ah! parbleu! vous n'avez que ce mot à la bouche! Vous êtes de bien excellentes nourrices et il fait bon bégayer au bout de votre lisière! Mais quand vient le goût de parler franc, vous ne savez nous répondre encore que par des ânonnements et des chansons à dormir. Vous le voyez bien, puisque les mots, les vrais mots de la langue humaine vous font peur et je vais vous faire tomber les bras rien qu'à vous en prononcer; tenez: j'aime! j'aime! j'aime une femme, toute une femme, son corps, sa chair, sa peau, sa bouche et ses cheveux!... Ah! ha! ha! je m'en doutais que vous vous cacheriez la figure! Ça vous étonne donc, ça? Vous n'aviez jamais prévu que ça m'arriverait, ça? C'est donc bien exceptionnel, bien extraordinaire? Il serait donc superflu d'être prévenu un peu que ça peut vous tomber un beau jour, comme une tuile ou une maladie, et d'être instruit de la manière que ça tombe?

—Septime, vous vous échauffez, mon malheureux enfant, vous n'êtes pas en état d'entendre la parole de Dieu, mais laissez-moi vous dire que vous n'avez pas prié: vous avez manqué de foi...

—C'est comme si vous me disiez que j'ai manqué de m'enfermer dans un cercueil à la taille de mes dix ans et que c'est pour cela que j'ai grandi...

—Insensé! ne vous ai-je pas prévenu que l'ennemi veille et que Dieu seul rend fort contre lui? Êtes-vous donc grossier et obtus et fallait-il que notre langage s'égarât, comme aujourd'hui le vôtre, dans la brutale description du maudit et de ses parties?...

—L'ennemi! le maudit!... Mais la force nouvelle qui m'est descendue dans le poignet autrefois débile, elle m'est ennemie? Mais le goût qui m'est venu tout à coup de vivre, de me réjouir du ciel, de la terre et de toutes les choses de Dieu, il est maudit? Tout ce par quoi je me sens me prolonger, m'augmenter, me mêler, avec une joie nouvelle, à je ne sais quoi d'universel qui m'attire, tout cela est ennemi, est maudit? Mais la nouvelle chose qui me torture, je l'adore! tout ce dont je souffre, je ne l'échangerais pas pour aucune éternité céleste, monsieur l'abbé!

—Vous blasphémez, taisez-vous!

—Eh! au diable les opinions décentes et celles qui ne le sont pas! Je me moque de vos canons comme de ce qui va à leur encontre! Je vous préviens que je suis aveugle et sourd à tout sauf à la chose qui me fait l'âme gonflée au point que je m'imagine y contenir et y embrasser le monde. Je ne sais en vérité pas si c'est du ciel ou de l'enfer que viennent les voix que j'y entends chanter et les cris qui par moments me feraient presque dresser les cheveux sur la tête. Mais je suis ivre de ce tumulte; je veux m'y mouvoir, m'y distendre, m'y étourdir et m'y briser! Le calme seul m'épouvante. Je veux me rompre les os et me déchirer les membres contre de la chair de femme, être étouffé dans des bras, écrasé sur un ventre et un sein! Je veux, au risque de faire rire tous les messieurs Lureau-Vélin du monde, aller, comme les chèvres, lécher les hautes falaises qui sentent la brise de la mer; je veux mâcher des fleurs; me rouler dans les herbes et dans le sable; et quand je serai complètement grisé, complètement saoul de cet amour de tout, rouler dans un beau fleuve comme une chose achevée, usée, un détritus.

—Malheureux! que le Seigneur ait pitié de vous! dit l'abbé qui était tenté de s'enfuir. Et, s'arrêtant un instant près de la porte, il ajouta:

—Mais, petit égoïste, n'avez-vous donc à songer qu'à votre belle passion qui, vous le voyez vous-même, vous aura promptement desséché et mis au rebut? Ne vous a-t-on donné aucune idée de vos semblables, de la société, du rôle qu'y doit jouer un honnête homme, de la réserve de forces nécessaire à s'en acquitter comme il faut! Êtes-vous seul au monde, n'y connaissez-vous nulle sainte cause à défendre?

—Le monde, la société, les causes saintes! Mais on m'a élevé comme si je devais être un baron du temps de saint Louis; on m'a armé tout juste pour défendre un saint sépulcre ou une bannière, et je m'aperçois qu'il n'y a plus l'ombre de l'un ni de l'autre! Qu'est-ce que je vais faire sous un régime que j'ai appris à exécrer, parmi des gens que l'on m'a signalés comme ennemis? À ce que je vois, rien ne se passe comme si Dieu gouvernait. Il me semble que j'ai tété du lait à de vieilles outres sous des catacombes, et que je parais tout à coup à la lumière du jour. Je n'y sais plus ni parler, ni marcher, ni même me tenir debout... Eh bien! tant pis si je me déchausse brutalement, si je vous envoie par le nez mes défroques inutiles... Mais laissez-moi acheter tout seul maintenant les défroques qui conviennent au soleil où je dois vivre désormais. Que l'on me laisse me débrouiller, prendre le vent!... Ah! vous voyez bien que toutes mes plaies sont à vif et qu'il ne faut pas me toucher.

—Je vais prier pour vous, et je vous reconduis demain à monsieur votre père!

L'abbé était pâle et défait et deux grosses larmes coulaient sur ses pauvres joues maigries. Sa maladie de cœur le faisait souffrir et, la main appliquée sur le côté gauche de la poitrine, il soupirait:

—Mon Dieu, donnez-moi la force de le sortir d'ici!

Septime fit quelques pas dans la chambre. Une réaction devait se faire après sa colère. Il éprouva une violente douleur de massacrer ainsi tout ce qu'il avait aimé, vénéré. L'abbé venait de disparaître; il se fût peut-être jeté à son cou. Mais faute d'un objet, son attendrissement fut suspendu, et il se sentait encore un besoin de rage. Subitement, il ouvrit l'armoire, et dans une petite boîte prit un mouchoir de dentelle parfumé, et, des mains et des dents, il le déchira. Il en roulait les morceaux dans sa main. Puis il tomba sur le lit et baisa tous les petits lambeaux en pleurant comme un enfant ou comme un homme...

XXIII

La fin de la journée fut orageuse. De lourds nuages s'amoncelèrent sur la vallée du Bourget, et là-dessous, la ville d'Aix aplatie, entre ses montagnes, semblait suffoquer, à demi asphyxiée.

M. de Prébendes et Septime firent leurs malles sous cette menace du ciel. De tristes va-et-vient eurent lieu dans l'escalier et les corridors. Rechercher un pardessus, un chapeau au porte-manteau commun, parmi les chapeaux de jardin et les mantilles de madame Durosay, et les larges houppelandes du docteur Grandier; reprendre sa canne ou son parapluie qui touchaient des ombrelles et des petites pommes d'argent plusieurs fois baisées, était pour Septime un navrant crève-cœur. Il agissait comme un automate, s'étonnant à chaque geste de voir ses organes obéir à quelque chose d'intrus qui avait pris la place de sa volonté morte. Dans la valise où il enfouissait un à un les menus objets de sa vie enchantée, il croyait peu à peu s'enterrer soi-même comme en un caveau. Il assistait, les yeux séchés, à cette opération étrange, longue, et sans doute voluptueusement agaçante, car, lorsqu'il eut terminé, il eût aimé que cela durât encore. Il fouilla d'un œil désappointé l'armoire grande ouverte et les tiroirs béants de la commode. Tout était vide, désespérément, et la vue de ces intérieurs de bois luisant, une seconde, l'affecta comme l'aspect d'un être vivant dépouillé, mis à vif. Des papiers chiffonnés, une courroie brisée, gisaient, lamentables. Il se défendait d'aller au balcon à cause de la narration vivante de son amour, en tout le paysage. Cependant, il s'y trouva malgré lui, mais la douleur qu'il y éprouva fut imprévue, car elle était toute de colère sombre, éloignée de l'attendrissement qu'il avait craint. Et quand il revint répandre sur le contenu de la malle achevée, comme des fleurs sur une tombe, les lambeaux du mouchoir de dentelle qui restaient épars sur le lit, il avait un petit méchant rire à cause du maniéré féminin et romanesque de son geste. Même il se regarda, dans la glace, l'accomplir; mais il se fit peur. Aucun massacre extérieur, encore hurlant et grimaçant, ne se pouvait exprimer avec plus d'intensité que par la grâce affectée de ce menu fait.

Tout le monde souffrait d'un grand accablement. M. l'abbé ayant fait dire qu'il ne descendait point pour le dîner, Grandier proposa d'aller voir s'il y avait de l'air à la Villa-des-Fleurs. Septime préférait demeurer enfermé. Madame Durosay passa devant lui, le regarda et lui dit:

—Venez.

Il la suivit.

Autour des petites tables aux abat-jour de couleur, il y avait, ce soir, une pesanteur sur les conversations, et le babillage habituel des jardins en était réduit à quelques exclamations courtes; à quelques phrases alanguies; ici et là, à quelque rire nerveux. Les lèvres trempées dans les boissons frappées et dans la chair humide des fruits, demeuraient tendues et comme offertes à on ne sait quoi qui toujours flotte en ces atmosphères lourdes. Un peu de sans-façon amollissait la raideur habituelle des attitudes, et les appétits très lents laissaient errer les yeux.

On osa causer à peine, on voulait éviter de parler de ce départ précipité que M. Durosay jugeait stupide en affirmant que ce pauvre abbé avait le cerveau malade, et que M. Grandier déplorait, manquant de renseignements certains sur les événements des jours derniers, et craignant de voir son roman avorté. Septime était décomposé. La jeune femme seule conservait sa beauté radieuse, un feu sombre dans les prunelles, les yeux molestés alentour, d'un bistre naturel qui en avivait l'éclat tout en donnant l'idée d'une perpétuelle et exténuante caresse. Les hommes la regardaient: elle en était gênée, et hésitait à soulever les paupières: mais ils venaient irrésistiblement comme les noctuelles à la lumière. Grandier lui-même en trembla sur sa chaise; c'était la première fois qu'il la voyait si étrangement séduisante; et il fut presque épouvanté de l'avoir amenée jusqu'à troubler sa vieille carcasse démodée.

M. Durosay fut frappé avant la fin de son potage par les appas d'une personne de belle entournure qui dînait, à une table voisine, en face d'une femme aux cheveux roux, dont le dos était magnifique. Ces dames avaient la tenue décente des courtisanes qui soupent seules. Elles parlaient aussi peu que si elles eussent manqué de conversation et leurs regards se permettaient, avec de la discrétion et de la dextérité, de faire le tour de l'assistance.

Bien que la chaleur eût décolleté toutes les femmes, madame Durosay était en robe montante et noire.

Septime s'efforçait d'anéantir toute pensée. La journée terrible l'avait harassé. Il marchait à son exécution, à la façon d'un condamné, sans pouvoir plus regarder en arrière et s'étant seulement demandé s'il n'abrégerait pas le chemin. On le pouvait traîner, secouer comme un paquet. Ainsi d'un regard et d'un mot, elle l'avait amené là. Mais il n'avait de goût à rien. Cependant, il avait eu celui d'obéir en venant jusque-là? Non! non! il n'en avait plus aucun! Non! il avait menti à l'abbé avec tous ses beaux désirs d'absorber le monde et la nature en soi, de se mêler à tout, de sentir l'ivresse, de se fondre en tout. Tout cela, c'était d'autrefois, c'était du temps qu'il sentait possible l'amour d'une femme. On est capable d'ébranler le monde quand on a seulement l'envie d'embrasser une épaule! Mais à présent!

Elle le regarda deux ou trois fois, avec ses beaux yeux brûlants et fatigués, et l'on en était environ à la moitié du repas quand l'idée vint à Septime de se demander pourquoi il avait empoisonné cette journée, précipité les événements, gâché toute sa vie peut-être... Ainsi, mille choses de l'existence se gonflent tout à coup et prennent des proportions telles que le point initial en disparaît presque complètement. Quoi! C'était pour un mot qu'il n'avait même pas pris le temps d'analyser et sur lequel il était d'un coup parti en campagne! Y avait-il vraiment eu une corrélation entre la question qu'il lui avait adressée à brûle-pourpoint et les mots qu'elle avait prononcés, peut-être dans la terreur légitime du jour, du jour qui réellement naissait et pouvait compromettre sa sortie de la chambre? «Allez-vous-en! voici le jour, allez-vous-en!» Quoi de tragique à cela? avait-elle seulement entendu sa question? ou lui-même avait-il compris ses yeux? n'en avait-il pas travesti l'expression, avec ses terreurs peut-être imaginaires?

Elle le soulevait tout entier à chacun de ses regards. Il restait attaché à ses lèvres et regoûtait ses baisers. Ces regards qu'il avait tant implorés aux heures d'amour! Mais était-il possible qu'elle les lui eût refusés? n'était-ce pas plutôt sa faiblesse, à lui, qui ne les avait pu supporter? n'en avait-il pas été ébloui? En ce moment-ci encore, et combien d'autres fois, devant le monde, il ne les avait pu soutenir et s'était senti trembler de tous ses membres.

Ô faiblesse! folie! extravagances de sa passion débordante, il avait failli se tuer pour une sottise!

Et ces messieurs étant visiblement occupés du côté de la table voisine, quelque chose s'éleva des deux amants, de farouche, de fauve, de brutal, quelque chose fait d'orage, de fièvre, d'une grande quantité de désirs épars, d'une rage, de dépit, de désespérance et de dernière heure venue qui les fit braver tout, risquer tout sans crainte et sans vergogne; ils se levèrent tout simplement et partirent.

On dut croire à une plaisanterie, à un tour.

Dehors, ils sautèrent dans une voiture, et, traversant la ville, ils s'enlaçaient, les visages si confondus qu'ils pouvaient impunément braver toutes les rencontres. Ils ne dirent rien. Des éclairs les faisaient sauter. Quelques gouttes de pluie, larges et espacées, les mouillèrent. Arrivés à la villa, Septime entra au salon, alluma une bougie. Madame Durosay s'assit sur le canapé. Il s'approchait pour l'aider à se lever et monter: mais elle lui ouvrait les bras.