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Le Médecin des Dames de Néans

Chapter 30: XXVI
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About This Book

Dans une petite ville provinciale, la convalescence d'une femme et les visites médicales servent de prétexte à une observation des mœurs locales: consultations répétées, conversations mondaines, rivalités de prestige et routines familiales y mettent au jour hypocrisie, solidarités tièdes et habitudes sociales. L'auteur croque avec ironie discrète les rapports entre notables, praticiens et clergé, alternant scènes domestiques et réflexions sur l'amitié, la vanité et le jeu des apparences.

Leurs forces s'achevèrent avant leur extase, et ils s'endormirent là, insoucieux et simples l'un et l'autre, chacun à cause de sa franchise, elle de sensualité, lui, d'amour.

Le premier qui rentra, après eux, à la Villa Julie, fut M. Grandier. Il était tout près de trois heures du matin; un orage s'éloignait en grondant; le sol était trempé, et de grosses gouttes d'eau tombaient des arbres sur les épaules et dans le cou du docteur qui, n'ayant pas de clef particulière, se trouvait fort embarrassé à la petite porte du jardin. Frapper, faire du bruit, il n'y fallait pas songer, car il éveillerait toute la maison avant d'être entendu des domestiques qui logeaient sous le toit. Si Durosay était rentré avant lui, il eût bien dû songer à laisser la clef. Mais Durosay était-il rentré? Aussi, avait-on idée d'une fringale pareille? Il se traitait lui-même, et tout haut, de vaurien, de libertin! «Tonnerre! sacré mille tonnerres de!...»

Comme il achevait ces mots significatifs, une fenêtre du premier s'ouvrit, et le buste étroit de l'abbé parut:

—C'est vous, monsieur Grandier? prononça l'abbé d'une voix un peu étranglée.

—Comment, monsieur l'abbé, debout à cette heure?

—Le pasteur veille quand les brebis sont dehors, dit l'abbé en ouvrant la porte. Mais, comment! vous êtes seul, docteur! qu'avez-vous fait des autres? mon Dieu, qu'est-il arrivé?

—Monsieur Durosay ne serait pas rentré?

—Assurément! mais ni les autres, qu'avez-vous fait des autres?

Grandier dressa l'oreille; se souvint de la fugue des «chers petits», comme il les appelait à part lui, et dont M. Durosay ni lui ne s'étaient inquiétés, convoqués sur-le-champ à d'autres soucis, par la personne blonde de superbe entournure et sa compagne à cheveux roux, qui avait le dos magnifique.

—Personne, reprit l'abbé qui se mourait d'angoisse; personne n'est rentré, je vous le puis affirmer; toutes les chambres à coucher sont vides... j'ai commis l'indiscrétion...

Le docteur imagina un mensonge:

—Mais ils sont, pardieu! à la salle de jeu qui est ouverte la nuit! Mon cher abbé, ils jouent en ce moment leur fortune.

—Ah! Dieu le veuille! et qu'ils ne jouent que celle de ce monde, qui est misérable!...

—... À moins qu'ils ne gagnent aussi bien de quoi construire une basilique à Néans, ce qui vaut, ma foi, une nuit blanche!

—Ne plaisantons pas, monsieur Grandier! je vous en adresse la supplication. Il n'est déjà que trop triste de vous voir arriver vous-même en l'état où vous voici, mouillé, froissé comme une guenille; sans compter que l'on prend à vos lieux de plaisir une odeur qui pue le diable, monsieur Grandier! qui pue le diable outrageusement quand elle imprègne des cheveux blancs!

—Monsieur l'abbé, dit Grandier, le monde est fort mêlé: on y coudoie des anges et des démons à toute heure et l'on ne doit jamais sentir tout à fait bon au nez de Dieu... Mais, tenez! respirez-moi donc un peu l'odeur de cette terre que l'orage, tout à l'heure, a ébranlée et inondée d'eau tiède, hein! l'abbé...

Rorate cæli de super:
Et nubes pluant Justum!

»Peut-être bien que le diable mérite quelquefois le nom de Juste, et c'est mon avis; mais, en tout cas, c'est lui que pleuvent cette nuit les nuages. Oui, mon cher abbé, il y a des heures où il pleut du diable, littéralement. Cela n'arrive pas qu'ici! Souvenez-vous d'un soir, à Néans, sous votre parapluie de silésienne brune, en sortant de chez le notaire; c'était du diable qui tombait!

—Monsieur Grandier, il y a entre nous un abîme! prenons garde d'y faire tomber ceux qui s'accrochent à l'un et à l'autre de nous! Ah! Dieu fasse que le malheur ne soit déjà accompli!... Je suis, pour le moment, monsieur, affligé de vertige; je vois trouble, ou bien je ne crois pas mes yeux, ayant la terreur de l'iniquité... Mais, pour Dieu! n'ajoutez pas le fiel exécrable de l'ironie à nos misères!

Ils allaient et venaient, sur la route bordée de villas, épiant le moindre bruit, Grandier lui-même ne pouvait se défendre d'une certaine inquiétude. Il voulait monter dans les chambres, s'informer par lui-même.

—Je vous affirme, dit l'abbé, qu'il n'y a pas âme qui vive à la maison.

—Les domestiques, au moins?

—Je vous confierai, dit l'abbé avec tristesse, que la cuisinière et la femme de chambre de madame Durosay ne couchent point ici, mais à côté, où il y a un valet de chambre et un cocher... Je sais cela parce que je prie longtemps le soir après que vous êtes au repos ou au plaisir du dehors... Rentrons donc, si vous voulez bien, voici la pluie qui recommence.

Ils erraient dans le corridor, à la lueur inégale d'une veilleuse, et l'abbé continuait, baissant la voix à cause de l'obscurité.

—Tout cela n'attire pas la bénédiction de Dieu sur cette maison, qui est de location, d'ailleurs, qui est une maison de hasard, mauvaise pour le foyer, monsieur Grandier. Avec vos villes d'eaux, vous ruinez la paix et la dignité de la maison; avec vos séjours improvisés dans les auberges ou dans de misérables chalets de bois, vous mènerez bientôt tous une vie de bohémiens, sans plus de solidité en les principes que l'on n'en sent aux quatre murs d'occasion qui vous abritent aujourd'hui, que vous verrez brûler demain avec indifférence!...

—Monsieur l'abbé, vous vous ferez mal et nous priverez trop tôt de vos conseils excellents, à vous échauffer de la sorte pour des maux chimériques. Qui donc va mal ici? Si les bonnes s'en vont passer la nuit contre les domestiques voisins, leur service n'a pas l'air d'en souffrir, avouez-le, ni elles non plus apparemment. Quant à ce qui est du reste, je ne vis jamais les signes d'une meilleure prospérité...

—Allez vous laver la barbe et les cheveux, monsieur Grandier! je vous en donne l'avis excellent, comme vous dites, au nom de Dieu. Car je vous jure que vous avez ramassé une odeur mauvaise qui me prend à la gorge et me donne envie de vomir.

La grande ombre de l'abbé s'éparpillait au plafond du corridor, en silhouettage de choses cassées, de débris croulants, et Grandier avait presque peur de ses gestes affaissés et de sa voix lugubre de prophète de malheur. Ce pauvre M. l'abbé véritablement suffoquait! il se démenait comme en quelque chose d'irrespirable. L'excès de sa pénitence, et la scène de la journée, avec Septime, l'avaient exalté outre mesure; les angoisses réitérées et la persuasion qu'il vivait au milieu du mal, entouré d'âmes plus pitoyables que les mauvaises, d'âmes en chemin de perdition, le bouleversaient jusque dans le physique; l'affection du cœur dont il souffrait lui faisait porter instinctivement la main à la poitrine comme pour en comprimer les battements désordonnés, et il avait la figure d'un visionnaire.

—Monsieur l'abbé, comme médecin, je vous supplie de vous aller reposer, ou de venir vous réconforter avec moi dans la salle à manger. Je m'aperçois que vous vous tuez, et, outre que j'en suis désolé, je pense que vous ne croyez pas vous-même en avoir le droit.

—Si je ne vaux rien contre l'iniquité, il est préférable que je me retire du monde!

Le docteur poussa la porte de la salle à manger, et il allait frotter une allumette quand il aperçut par la porte de communication du salon qu'il y avait de la lumière. Il eut si tôt le pressentiment que quelque chose de grave pouvait se passer par là, puisque l'abbé était descendu sans lumière, qu'il comprima une exclamation et fit seulement dans l'obscurité le geste de retenir l'abbé sans prendre le temps de se retourner.

Il poussa doucement la porte du salon, et fit malgré lui:

—Ha!

Ils dormaient; tranquilles et bienheureux. Elle avait la tête appuyée sur un coussin de soie brodée qu'elle avait fait d'un morceau de chasuble; les flots de ses cheveux noirs engloutissaient presque son visage. Le corsage découvrait à demi son épaule et les lèvres de Septime reposaient sur son sein.

Grandier redressa subitement sa haute taille; il fut empli d'une grande joie; il oublia l'abbé et tout le reste du monde; et il cherchait au fond de lui, les paroles de quelque chant d'allégresse qui pût traduire la nature de sa satisfaction. Mentalement, il transposait à son usage le cantique de Siméon: «Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer votre serviteur, car il a vu s'accomplir votre sublime œuvre d'amour!»

Il porta la main à sa nuque, où il avait senti un souffle brûlant; quelque chose lui frôla le dos; et l'abbé s'affaissa à ses pieds sur le parquet.

Grandier ferma avec précaution la porte du salon; alluma un bougeoir et souleva l'abbé. Il l'avait cru mort. Mais ce pauvre M. l'abbé reprit ses sens pour se mettre à pleurer comme un enfant, puis il prononça quelques paroles sans suite qui n'avaient trait que d'une manière allégorique à l'événement présent; les noms de Sodome et de Gomorrhe y revenaient assez mal à propos; et il voulut se mettre à genoux pour prier. Le docteur voulait, à tout prix, éviter d'éveiller les bienheureux. Il entraîna l'abbé dans le corridor et l'allait prendre dans ses bras pour le monter à sa chambre quand il entendit la clef tourner dans la porte d'entrée. D'un coup, ses muscles fléchirent et il prononça:

—Nous sommes f...!

M. Durosay arrivait avec le petit jour, souriant, guilleret, l'œil malin, et le cou baissé, cependant, de quelqu'un qui s'en vient de jouer une bonne farce, mais qui, tout de même, pourrait bien être battu. Son premier geste fut de taper sur le ventre de Grandier qui allait au-devant de lui, machinalement, instinctivement, comme en l'espoir chimérique de le repousser. Cependant, il lui adressa le premier la parole:

—J'aurais grand'honte, fit-il, d'un ton de bonne maman courroucée.

—Hé! hé! gredin! dit M. Durosay, je ne l'aurais pas tout seul à ce qu'il paraît!

Et apercevant l'abbé appuyé à la rampe de l'escalier.

—Quoi! l'abbé aussi! l'abbé est de nuit! ah! je le dirai à monsieur le curé doyen!...

L'abbé au fond du corridor, se cachait les yeux et jetait ses grands bras efflanqués vers le ciel:

—Lui aussi porte les traces de la débauche sur son visage, psalmodiait-il de sa voix épuisée; et il est infesté de l'odeur immonde du bouc qui emplit toute cette maison et la désigne à la malédiction du Seigneur!

—Oh là; je gage que l'abbé a mal dîné encore aujourd'hui, et il manque d'indulgence... L'abbé! Eh bien! puisque bouc il y a, je me charge des péchés du monde et de celui que je vous fais commettre demain en vous accommodant en gentilhomme et vous menant souper à la Villa-des-Fleurs! hé! hé!...

—Dieu tout-puissant! murmura l'abbé.

Le docteur ayant entendu un mouvement dans le salon, en eut froid, et il se résolvait à empoigner ces deux hommes de chacun de ses bras robustes et à les monter là-haut plutôt que de les voir faire un pas.

—Au lit! au lit! fit-il en les poussant l'un et l'autre.

Mais l'abbé, pour éviter le contact, rassembla dans un effort le reste de ses moyens, et monta. Ses grands pieds raidis et trébuchants frappaient les degrés sur un rythme fantomatique, en la pénombre tremblante où la veilleuse se mourait; et les débauchés emboîtèrent la marche du saint homme.

L'escalier craquait sous leur poids. M. Durosay leur toucha à l'un et à l'autre l'épaule:

—Je voudrais bien, dit-il, ne pas éveiller ma femme!

—Dieu! firent en un étrange unisson le docteur et l'abbé.

On entendit en bas que quelque chose se mouvait: heureusement que dans l'instant même, les domestiques rentraient; on les aperçut par la fenêtre du palier, qui s'engageaient dans l'escalier de service, regagnant les mansardes.

—Ce sont vos bonnes, monsieur Durosay, dit le docteur, qui, comme vous voyez, sont fort matinales.

—Eh bien! j'aime autant qu'elles ne nous aient pas vus... Bonsoir! bonsoir!

—L'ironie, dit le docteur en saluant l'abbé, ne vient ni de moi, ni des hommes...

Et il faisait, du doigt, le geste cher à l'homme de Dieu, désignant le ciel.

XXIV

M. de Prébendes eut le délire à l'issue de cette nuit mémorable. Dès sept heures, on l'entendit balbutier dans sa chambre, sur un ton qui n'était pas celui de ses patenôtres ordinaires. La femme de chambre en avertit M. Grandier qui vint, les paupières lourdes et l'esprit mal remis encore de l'émotion des dernières heures.

M. l'abbé ne s'était pas couché et il était seulement tombé de fatigue, assis sur le siège bas de son prie-Dieu. C'est là que le docteur le trouva, la tête dans les mains en la posture d'un Jérémie, les yeux troubles, le front brûlant, avec une forte fièvre. Il se souleva dès qu'il aperçut le médecin de Néans.

—Tiens! dit-il, vous êtes encore là, vous? Vous n'avez donc pas monté à la corde avec tous les autres? C'est étonnant!... Ils y sont tous, mon bon monsieur, tous; il ne reste pas une âme à l'autel du bon Dieu, dans toute la paroisse de Néans... Mademoiselle Hubertine la Hotte est grimpée comme une enfant au mât de cocagne. Monsieur, c'est extraordinaire et bien nauséabond, mais le miracle est possible au démon et dans le sens de l'ignominie!... Savez-vous où ils ont établi le repaire de leurs orgies, monsieur? Dans le clocher! dans le clocher de monsieur le curé doyen qui est à l'agonie. Mais vous le savez bien, vous en venez vous-même, cela se voit à votre figure de damné... Par où donc êtes-vous descendu? Moi, figurez-vous que j'ai lâché la corde, car ils m'entraînaient aussi, j'ai lâché la corde et je suis un peu rompu; j'ai les jambes cassées en deux ou trois morceaux; mais je voudrais bien savoir où est passé mon bréviaire...

Le docteur envoya aussitôt chercher une potion calmante et faire prévenir un confrère d'Aix-les-Bains. Il prit l'abbé à bras-le-corps pour le porter sur son lit, mais l'abbé opposa une résistance de fer, il fallut le laisser, et alors, il joignit les mains.

—Mon Dieu! dit-il, ma faiblesse est extrême vis-à-vis de la vaillance des saints, cependant vous m'avez laissé le pouvoir d'échapper au démon!

Dès lors, Grandier ne fut plus que l'homme suspendu à la corde, qui appelait tout Néans au mauvais lieu. Ce pauvre M. l'abbé avait rejoint dans sa fièvre le cauchemar d'antan qui fut d'abord un pressentiment singulier, et dans lequel, à présent, les choses de la réalité se trouvaient transposées en un mode fantasque.

L'abbé ne consentit à se soumettre que lorsque parut le médecin de la localité.

—J'aime voir, dit-il, des figures nouvelles parce qu'il y a quelque possibilité que celles-là ne soient pas corrompues...

Il se coucha, prit la potion et put enfin s'assoupir. Ces messieurs eurent, en bas, un colloque d'un quart d'heure, puis Grandier remonta au chevet de l'abbé et s'y installa, fort peu rassuré et incliné vers des réflexions.

Vers huit heures, on apporta une lettre à l'adresse de M. l'abbé Gatien de Prébendes. Le docteur, en examinant le timbre, reconnut qu'elle venait du père de Septime.

—Voici des nouvelles de monsieur de Jallais, prononça-t-il à part lui, qui courent risque de n'être plus fraîches quand ce pauvre monsieur l'abbé sera en état d'en prendre connaissance. Et il fit demander Septime.

Septime arriva, n'ayant pris le temps que de passer son pantalon; le col de la chemise ouvert sur son cou moite et blond, de longues mèches de cheveux pendant sur le front, et ses grands beaux yeux clairs affermis par quelque chose de si puissant sans doute que toute surprise étrangère semblait pouvoir surgir sans en entamer la sérénité.

Grandier ne put s'empêcher de l'admirer; sa vue lui donna plus d'émotion que le gisement du pauvre malade. «Voici de la vie, se dit-il, dans le moment qu'elle est adorable! Ce jeune homme vient de cueillir une émotion éternelle, car, vieillard, il s'attendrira encore au souvenir de cette nuit, et la larme qu'il pleurera en mourant sera peut-être du regret de l'heure qui vient de fuir.» Il gardait sur le visage une belle fatigue d'amour; dans sa langueur, une nouvelle énergie et de la virilité se mêlaient; mais ce qui charmait était de sentir qu'il voyait tout en beauté.

Grandier eut envie de l'arrêter avant qu'il eût pénétré dans la chambre et de lui dire! «Allez-vous-en à votre bonheur et à votre rêve que je ne veux pas troubler.» Il hésita un instant:

—Eh bien! mon enfant, voici notre monsieur l'abbé en un fâcheux état!

Septime parut tomber des nues. Quelqu'un était en mauvais état! Quelqu'un n'était pas le mieux du monde! M. l'abbé, c'était M. l'abbé qui n'allait pas bien! Il avait du mal à se mettre au point, étant saturé de la grande insouciance de l'état d'amour. Puis, subitement, il eut une clarté vive comme la lueur d'un éclair. Il vit que l'abbé qui était l'obstacle était aussi le lien, que l'abbé qui, vivant, voulait briser son amour, mort, le détruisait plus sûrement, car sans l'abbé plus de Néans, et sans Néans!... grand Dieu!

Il n'avait jamais envisagé ceci. Puis, la foi reprit le dessus: Non! non! ce n'est pas possible, rien ne peut rompre ce qui est à présent; le monde entier est ouvert; il n'y a pas que Néans; il y fuirait, elle l'y suivrait. Puis la sympathie se raffermit là-dessus, et il fut très sincèrement affecté de ce que l'abbé fût malade. Et il apporta ce singulier visage où le Grandier psychologue lisait tout, lisait le premier plan de la sensibilité si fortement étayé que tout le reste des impressions d'arrière en recevait comme un équilibrement, en était garanti de toute violence excessive.

—Monsieur l'abbé a eu le délire toute la matinée, et il est profondément abattu.

—Ah! mon Dieu! mais aussi, avec ses mortifications, ses pénitences qu'on eût comprises s'il eût commis des crimes...

—C'est bien rarement pour soi que l'on s'abîme. La moitié de l'humanité s'exténue à cause de l'autre moitié sans que l'une ni l'autre ne se rende compte de ce qu'elle fait ou de ce qu'on fait pour elle. On dirait, la plupart du temps, qu'il n'y a aucune bonne raison à cela, mais le monde est ainsi, et les vraies raisons des choses nous échappent. Il y a là une lettre de monsieur votre père.

Septime, qui eût dû encore être remué violemment de l'arrivée de cette lettre, la considéra presque avec calme. Il avait une immense confiance en toutes choses.

—N'attendiez-vous pas précisément une lettre de monsieur de Jallais? dit le docteur.

—Mais oui, et il ne s'agissait de rien moins que d'être autorisé à rester ici.

—Monsieur l'abbé restera quelque temps ici, à ce que je vois, ce matin; ne vous préoccupez donc pas de ce chef. Mais vous auriez aimé, sans doute, avoir des nouvelles de papa? Monsieur l'abbé ne nous les communiquera pas d'ici plusieurs jours...

—C'est bien dommage, car je serais curieux de savoir ce que contient cette lettre...

—Nous allons soigner monsieur l'abbé, de façon qu'il nous le puisse dire au plus tôt.

—Tout de même, docteur, ne le mettez pas en état de faire sa valise... car si je dois le suivre...

—Gredin! fit Esculape.

On frappa à la porte. Madame Durosay, qui venait d'apprendre l'accident de l'abbé, arrivait offrir ses soins. Septime pâlit tout à coup et alla ouvrir doucement sur un signe du docteur. Elle sut tendre la main à Septime de la façon la plus aisée et l'on s'entretint à voix basse, près de la porte. Elle fut très affectée, pensa immédiatement à tout le nécessaire, à faire monter un double tapis sur le palier pour éviter le bruit; à se procurer une presse à viande pour dès le moment que l'abbé pourrait prendre quelque chose; à avoir des œufs frais et des raisins, une veilleuse pour la nuit prochaine: elle s'aperçut qu'on n'avait pas seulement mis un bout de christ dans la chambre de l'abbé: elle en avait un petit en argent, dans une de ses trousses de voyage, et elle vit la place où elle le ferait épingler. Elle conçut en une minute le plan d'une maison transformée par la présence d'un malade et accommodée aux mille exigences délicates que cela réclame. Et parmi tout cela, elle n'oubliait pas son inquiétude, sa douleur, très sincère; elle s'attendrit à de vieux souvenirs de l'abbé, du temps qu'il lui donnait de petites tapes sur la joue et de belles images, à l'issue des vêpres, au Sacré-Cœur du Mans. Puis elle parla de sa mère, madame de Ravaud, qui était une sainte femme; et, ce faisant, elle s'apprêtait à revêtir le tablier de garde-malade et à s'installer au chevet de ce pauvre M. l'abbé.

Grandier, qui avait présent aux yeux le spectacle de la nuit, dont trois ou quatre heures à peine les séparaient, était tenté de lui sauter au cou et de l'embrasser pour être si femme, si complètement femme. Il adora, un instant en elle, toute la femme en sa complexité infinie qu'il faut saisir entièrement, sous peine de quelles déplorables extravagances! Et il regardait l'abbé qui se mourait par elle; et il la regardait qui se tuerait pour l'abbé; et il aperçut dans la glace de l'armoire, où la jeune femme en cet instant prenait du linge, et qui lui apporta brusquement son image, qu'il souriait lui-même au milieu de tout cela...

XXV

L'amour semblait croître à la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait dépérir ce pauvre M. l'abbé. Il n'y avait pas d'inquiétude, pas de soins empressés, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent l'impétuosité de ce courant nouveau, grossi et renforcé plutôt de chaque obstacle. Le docteur se décourageait, au contraire, en son espoir de sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un même regard, ces trois êtres, l'un rongé de fièvre, les deux autres se donnant des baisers dans les coins. «C'est l'éternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux êtres se gorgent de la vitalité qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons rien!» Et réfléchissant un peu plus: «J'ai fait moi-même ce qui est!» Alors, il s'efforçait de garder de la sérénité en face de cette balance aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage, impassible, l'idéal accomplissement d'une grande loi. Or, il était fort ému, et, quoique assuré de la beauté de son œuvre, je ne sais quelle pitié qui vient peut-être d'un mince côté du cœur, lui donnait quelques soubresauts à la poitrine. Son œil d'acier clair s'humidisa un court instant d'une perlette légère qu'il fit sauter d'un prompt geste de doigt.

Depuis quarante-huit heures, M. de Prébendes n'avait pas recouvré sa complète connaissance. La fièvre, avec des intermittences, le tenait toujours, et il avait déliré plusieurs fois encore, revenant avec une insistance singulière à ce clocher, à cette corde et à toute cette paroisse de Néans, hissée par une étrange frénésie bachique au mauvais lieu.

Il y eut une si belle journée de soleil et de léger vent frais à la suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M. l'abbé et ordonna que tout le monde s'allât promener, au moins l'après-midi.

Monsieur et madame Durosay sortirent donc, après le déjeuner, avec Septime, et l'on descendit à pied du côté du Grand-Port, avec un goût prononcé de voir le lac par ce beau temps pur.

Quelques équipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits par des courtisanes, parcouraient élégamment la longue et belle allée qui mène au lac: c'était un va-et-vient gracieux et riche, un remuement de mondanité de parade qui avait une odeur suave et aucune signification.

M. Durosay, contrairement à ses habitudes assez rassises, avait un mot pour chaque beauté rencontrée, et peu s'en fallut qu'il ne portât la main au chapeau en croisant un landau brillant où se trouvait une femme de magnifique prestance à côté d'une autre qui avait les cheveux roux. Il se contenta de dire: «Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de cette couleur-là!» Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un œil distrait.

Le bateau à vapeur partait pour Hautecombe et l'on délibéra un moment si l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout simplement?

—Mes enfants, dit-il, je serais bien fâché de vous empêcher d'aller sur l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me paraît un solide gaillard; je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre cent sous sur le tapis.

Certaines occasions ont tant d'opportunité parfois qu'il en naît presque une gêne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en être mille fois témoin, sont si naturelles, si coutumières malgré leurs apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le moins du monde incommodés. Ils sautèrent dans la barque garnie d'affreux coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras, puis reprit son équilibre et fila, vite, tout d'un coup éloignée du rivage, par l'effort bien rythmé du rameur vigoureux.

—Au revoir! bon voyage!...

—À tout à l'heure!... Adieu! adieu!

La jeune femme et Septime se regardèrent durant que la barque filait.

—Où allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du lac.

—À Bourdeaux, fit pour eux le batelier.

—À Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui porte son nom, vous nous la ferez voir...

Le nom de Lamartine prononcé sur cette eau dormante où la barque glissait, apporta quelque chose d'indéfinissable et de doux à l'esprit. Madame Durosay ne le connaissait guère que pour avoir lu ou chanté le Lac, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens d'un appel au rêve mélancolique qui s'accommodait si bien des promenades en bateau. Et elle eût pu aisément s'attendrir et pleurer au souvenir de ce poète pour la seule pensée qu'il était poète et que l'heure présente était délicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la main à Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui prononça tout bas:

—Vous êtes poète aussi, vous; cela se voit!

Septime sourit et rougit.

—Non! soupira-t-il.

Cependant le docteur prétendait que tous les jeunes gens de son âge qui ne montent pas à bicyclette sont un peu poètes.

Mais elle disait cela avec une conviction sérieuse. Et puis, c'était un besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait à aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de paroles de mauvais goût, et semblait, en toute occasion, prendre un plaisir secret qui ne venait pas des sources où le commun s'alimente. Il parlait peu, semblait éprouver des choses que la langue a mal à traduire, et elle s'apercevait en cet instant même qu'elle avait interprété dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir entendu dire.

Elle lui découvrait tout juste ce qu'il faut de mystère pour qu'un homme en reçoive des proportions illimitées. Elle voulait qu'il fût extraordinaire; elle s'étonnait que ces messieurs ne s'aperçussent pas que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les allait dépasser tous... tous? Elle prononçait le mot en dedans et au fond de soi, et sa rêverie s'élargit et se parsema.

Elle s'étendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du Dauphiné blanches et lointaines et de l'autre côté le si joli bout du lac où le petit château de Châtillon s'avance en décor romantique; Aix, en face, s'éloignait. Elle aperçut au sommet du Revard les chalets, les fameux chalets et même l'endroit où le chemin en lacet descend sur le flanc à pic, et elle fut sur le point de dire: «regardez-donc!» mais quelque chose la retint. L'avancée sur l'eau était rapide et douce, ses yeux retombèrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi Septime, et tous les deux, les mains enlacées, se mêlèrent en l'anéantissement léger qui vient d'être emporté sans heurts sur l'étrange miroir immobile et profond.

Ils se ressaisirent tout à coup et se firent mal aux mains, de la façon qu'ils se les serrèrent, en rejoignant directement leurs regards. Le batelier, désespérant d'être écouté, s'était tu. Il y avait un complet silence.

Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne serait plus complètement heureux. Elle le regardait et il se baignait dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout à elle.

Que demandait-elle donc de plus?

Ce fut à peine un plaisir d'aborder au pied du château de Bourdeaux, et la visite à la grotte où Lamartine s'assit et chanta ne leur représenta rien.

Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance, au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit volume des Méditations. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.

Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église, allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit charmant et dirent ensemble:

«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»

Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église, ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher: il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis, relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa: des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout à l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris un peu fort et lui dit:

—Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?

—Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!

Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.

Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!

—Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.

—Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les cheveux.

—Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver...

—Et alors?...

—Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours...

—Toujours... fit-elle. Et ils tombèrent tous les deux dans une songerie.

Le vent, plus frais, faisait frissonner et écartait les feuillages, et dans les éclaircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de temps en temps paraître l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante, cela vous forçait d'ouvrir et de fermer les yeux tour à tour et s'emparait des regards comme doit faire le miroir à l'alouette, vers quoi l'alouette a le soupçon probablement, de quelque chose de mauvais, et vient... Ils ne pouvaient s'empêcher de regarder par les petits jours intermittents... Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des choses de là-bas; ils avaient tous les deux arrêté sur leurs lèvres, la question: «Voit-on d'ici la Villa Julie?» Alors elle reprit la pensée qu'il avait eue et qu'elle avait trouvée folle!

—Un abri!... dit-elle.

Il lui fut impossible de découvrir pourquoi ce mot, si cher à l'oreille des amants, sonnait mal à la sienne. S'abriter à deux, c'est se déclarer deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste dédaigné de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus éclatante marque d'amour.

Elle éprouva comme un léger vertige d'estomac que, plusieurs fois, déjà, elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand creux qui lui était caché d'ordinaire par une masse de petites idées embrouillées et confuses qu'elle appelait aussitôt à son aide.

Par ce mot, lui, au contraire, était séduit tout à fait.

—Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser! Je ne peux plus t'embrasser là maintenant; je veux t'embrasser une fois chez moi, entends-tu? dans un endroit où je sois chez moi; nous fermerons les volets et les rideaux; nous empêcherons jusqu'à l'air de pénétrer, pour que je t'aie à moi, chez moi! Viens! viens, je veux que ça soit tout de suite.

Il l'entraînait vers une maison qui portait une enseigne de location.

Quelque chose d'inouï emportait cet enfant timide qui eût osé à peine, une heure auparavant, demander son chemin. Il était disposé à mettre ses économies à louer une pièce, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait une heure.

—Oh! non, non! pas là dedans... vous ne voudriez pas!...

—Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi... Viens!

Mais il lui plut, avec sa volonté et une certaine violence; elle se dit qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un désir et un instinct sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.

Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints à la chaux, Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:

—Il n'y a plus que nous deux au monde!

Il se pendait à son cou; lui mordait la bouche en lui répétant:

—Je veux t'aimer à l'abri!... Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors! rien du dehors ne vient ici!... Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus rien!...

Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et répondre. Elle se laissait atteindre par cette idée de chambre close et de solitude à eux deux.

—Nous avons fermé les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il; j'ai mis le verrou, un gros verrou énorme, as-tu vu?... Nous nous sommes bâti une forteresse!... Nous nous aimons derrière quatre murs à nous... Je t'ai: je suis à toi, tout seul!...

Elle se mit tout à coup à pâlir, et trembla; puis elle l'écarta d'elle un peu brutalement:

—Non! non! s'écria-t-elle, éperdue; je ne veux pas! je ne peux pas!... Ouvrez la fenêtre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!

—Ma chérie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pénombre, mais pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez fort?...

—Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais je vous jure que je ne peux pas rester ici.

Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurité.

—Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatientée.

Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, privé des feux du couchant par la montagne, était sombre et froid. Ils n'avaient pas prononcé une parole et ils demeuraient absorbés et abattus. On n'entendait que le souffle régulier du rameur et le frottement sourd des avirons. Septime, complètement hébété par l'étrangeté de l'aventure, n'osait tenter de l'éclaircir à cause de l'homme. Et n'était-il pas visible que la jeune femme elle-même s'interrogeait?

Le soir mélancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni l'autre, à la vérité, ne savaient plus où ils allaient et la confusion de leurs âmes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre étaient tièdes, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en l'insensible avancée, le prochain souffle tiède. Ce lac leur parut, tant qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposèrent en l'attente du rivage où sans doute des clartés naîtraient. L'eau fut bientôt moins sombre que la nuit, et ils regardèrent l'eau doucement gémissante au froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de son tintement espacé; et les rives apparurent. Ils se les étaient données comme un demain redouté qui approche infailliblement. On distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses parmi les lumières du port. La jeune femme et Septime, en même temps surpris, ne purent s'empêcher de prononcer ensemble:

—Voici monsieur Lureau-Vélin.

Ils pâlirent l'un et l'autre et tremblèrent également dans la main qu'il leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.

Cet homme était-il la clarté? Était-il «demain»?

XXVI

M. Grandier prononça:

—Monsieur l'abbé est mort!

Il tenait un bougeoir à la main en disant ces mots et se trouvait sur le perron de la Villa Julie, les cheveux en désordre, énorme et cependant défait.

La jeune femme, Septime et M. Durosay que l'on avait cueilli en chemin, montaient les marches de pierre; ils eurent un instant de stupeur et se cramponnèrent tous à la rampe. M. Durosay fit: «Allons donc!» du ton presque que l'on dit: «la bonne blague!» L'annonce de la mort crée un si soudain revirement d'état d'esprit que l'on voit quelquefois, au choc brusque, au contraste inopiné, les personnes les plus touchées avoir un court sourire. Madame Durosay et Septime poussèrent une sorte de «ho!» qui leur dessécha subitement la gorge.

Après cela, on ne dit plus rien; tout le monde fut dans le vestibule et déposa comme à l'ordinaire et à leurs places respectives, cannes, chapeaux, ombrelles, mantilles et pardessus. Ils allaient à leurs petites choses coutumières, ayant des visages de cire où le nouvel état que cette mort allait créer lentement se gravait, mettait son temps à s'établir. Dans ce premier instant glacé, on pensa: demain, maison sens dessus dessous, formalités, lettres, puis cérémonie, prêtres, tentures noires, chants lugubres, transport, puis Néans! Ah! ce pauvre abbé! ce pauvre abbé!... Puis: Mais est-ce bien possible?... Et l'on espérait tout à coup, les esprits se faisant difficilement à l'idée de l'irréparable.

Et l'on s'affaissa dans le salon autour de l'unique bougie que tenait le docteur; les domestiques désorientés, épeurés, ne sachant plus s'il fallait allumer les lampes. Ce fut avec une bien réelle douleur que l'on commença doucement à dire:

—Mais voyons! comment c'est-il arrivé? Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Grandier posa la bougie et commença de se promener de long en large, les mains dans ses poches:

—Il était bien abattu ce matin, mais j'étais loin de m'attendre à un dénouement si proche et j'ai pensé que le silence complet de la maison ne lui vaudrait que mieux: je n'ai pas vu d'inconvénient à vous mettre tous dehors. À deux heures, étant sorti de son assoupissement, il ne put seulement avaler une gorgée malgré tous nos efforts et la grande nécessité, car il était d'une extrême faiblesse. Mon confrère vint sur ces entrefaites. Le malade ouvrit les yeux qu'il avait beaucoup plus lucides et nous dit clairement: «Quand la vigne est morte, à quoi bon l'arroser? mais arrangez-la en sarments et distribuez-les aux pauvres pour le feu de l'hiver...» Puis il sourit que nous soyons à prendre soin de sa «guenille terrestre»; il demanda à voir le prêtre qui était déjà venu tous les jours et ce matin encore, et dont nous ne croyions pas qu'il avait aperçu la présence: «Le corps est endormi, dit-il, mais l'esprit veille!» Ce monsieur vint, nous les laissâmes ensemble environ dix minutes. Il était mieux à la suite de cet entretien: il put prendre quelques cuillerées de bouillon avec de l'extrait de viande et nous fûmes bien étonnés de l'entendre nous demander la lettre qui était arrivée à son adresse. De la main, il fit signe de chercher ses lunettes. Nous craignions qu'il ne se fatiguât trop à déchiffrer une lettre et nous ne trouvâmes pas les lunettes. «Voulez-vous bien me la lire?» dit-il, en s'adressant à monsieur l'ecclésiastique qui était là. Par discrétion, nous nous retirâmes, mon confrère et moi, sous un prétexte quelconque et nous attendîmes dans le corridor que le murmure monotone du lecteur eût cessé. Mais ce fut ce monsieur qui vint lui-même ouvrir en nous disant: «Venez donc! venez donc! monsieur l'abbé n'est pas bien!» Nous rentrâmes précipitamment. Monsieur l'abbé avait été pris d'une faiblesse, mais qui dura peu, et il s'en releva pour délirer. «A-t-il écouté votre lecture?» demandâmes-nous à l'ecclésiastique. «Avec beaucoup d'attention!» nous répondit-il. «Contenait-elle quelque chose qui vous parût propre à donner une émotion?» «Mais absolument rien: des formules polies ou flatteuses, des considérations générales, enfin, passez-moi l'expression qui n'a rien de blessant pour l'honorable correspondant qui, sans doute, écrit une lettre de pure convenance, il n'y a là que le banal ordinaire. Lisez-la donc vous-même, docteur, je n'y vois pas la moindre indiscrétion.» Je lus la lettre et n'y vis rien en effet... Cependant, monsieur de Prébendes nous passait dans les mains.

—Ah! ah! ah! firent les trois auditeurs dans le salon obscur.

—Pourrai-je lire cette lettre de mon père? dit Septime.

—Lisez donc!

Septime s'approcha de la bougie et prit, les mains tremblantes, cette lettre à l'attente de laquelle son bonheur, sa vie même, semblait-il, avait été suspendue un moment, puis dont la violence de certaines émotions avait atténué la gravité en plaçant la passion affolée au-dessus des liens de famille, des convenances sociales, en lui ouvrant une perspective d'amour désordonné, n'importe comment, n'importe où, mais sur quoi la puissance paternelle ou divine n'avait plus prise; cette lettre enfin qui avait tout l'air d'avoir tué l'abbé, et qui, cependant, à ce que l'on disait, ne contenait rien. Elle contenait:

«Mon cher monsieur l'abbé,

»Je reçois une lettre de mon fils qui m'apprend l'heureuse surprise qu'a causée votre arrivée aux aimables hôtes de la Villa Julie. Eh bien, voici la confirmation d'une idée que j'ai depuis bien longtemps: que vous êtes l'unique précepteur, le modèle incomparable de ces hommes paternels et savants qu'en principe, d'abord, j'admire tous en bloc. Je vous adresse donc tout de suite mes remerciements très vifs et, au risque de vous faire bondir, je vous fais part de la volonté tyrannique que j'ai pour le moment de supporter tous les frais de votre zèle, à moins que vous ne me donniez la preuve que ce voyage n'a été entrepris qu'en vue de votre agrément personnel, ce dont vous me permettrez de garder un doute tant que les nouvelles du genre de vie que vous menez dans cet endroit mondain n'auront pas pris une autre tournure. Ne voyez, je vous prie, monsieur l'abbé, en cette résolution, que la marque de l'enchantement où je suis, de vos bons soins vis-à-vis de Septime.

»Je suis convaincu, monsieur l'abbé, malgré le caractère un peu inquiet de votre vigilance d'ange gardien, que vous vous félicitez comme moi de voir se débrouiller dans une atmosphère un peu plus animée que celle de Néans ce grand enfant, qui m'a tout l'air de passer jeune homme. C'est un moment bien intéressant d'une évolution nécessaire et je comprends que vous ayez été curieux d'assister à cette métamorphose admirable d'une créature fortement pétrie par vos mains. J'eusse aimé, moi-même, si je n'eusse été retenu par mon conseil général, et si je n'eusse été devancé par vous, ce qui doit m'arriver, hélas! partout où il y a une belle œuvre à accomplir, j'eusse aimé, dis-je, être témoin de ces beaux troubles d'adolescent et n'user de ma qualité de mentor contre cette instinctive sagesse de la nature que pour rappeler, par quelque signe imperceptible et délicat, le tact, le bon ton, la mesure, la prudence que la fougueuse jeunesse peut oublier mais dont ne doit jamais se départir un homme comme il faut. Mais, comme j'eusse été lourd, quoique autrefois galant homme,—paraît-il,—au prix de ce que doit être, mon cher abbé, votre intervention à vous si subtile, je gage, et si discrète. Les hommes du monde que j'ai vus les plus accomplis étaient des ecclésiastiques; quoi d'étonnant que la fréquentation de Dieu vous donne, parmi tant d'autres qualités, celle-ci?

»J'avais l'intention de répondre à mon fils, mais outre que je suis fort paresseux sur le chapitre épistolaire, j'aime encore mieux que ne lui arrive que par vous et accommodée à votre goût l'expression du contentement que j'ai des façons qu'il m'a l'air de prendre. Ce cher enfant est plein de franchise, ce qui n'est que de tradition de famille; mais il possède un art d'accoutrer les choses sans les farder cependant, qui fait la vérité bien aimable, qui, dans la vie, lui rendra les relations aisées, et que nous étions bien loin de connaître, nous autres, qui fûmes privés, en notre temps, de l'enseignement religieux. Je crois que nous en aurons fait quelqu'un, moi sans le vouloir; vous, avec infiniment de talent, par de fortes études et ces alentours adoucis dont vous savez orner vos élèves comme d'un nimbe; enfin, quelques milieux heureux, parmi lesquels celui dont, pour l'instant, je ne saurais trop approuver l'influence. Car je pense, et avec raison, que les brillants examens et la culture philosophique sont peu de choses dans la vie, en regard de cette aisance et de cette souplesse dans le commerce des hommes et des femmes, qu'il n'est jamais trop tôt d'acquérir, monsieur l'abbé, et que j'achèterais pour mon fils, à quelque prix que ce fût.

»Et vous auriez l'intention de quitter Aix déjà, monsieur l'abbé? J'en serais bien fâché pour Septime, s'il est vrai, comme il me l'affirme, que les hôtes charmants qui lui donnent une place sous leur toit s'y opposent tous également de toutes leurs forces. Je ne crains que d'abuser de leur grande indulgence vis-à-vis de mon fils et je me propose d'aller cet hiver à Néans, présenter mes hommages à madame Durosay et la remercier de sa grande bonté.

»Recevez, mon cher monsieur l'abbé, etc., etc.

»S

—En effet, dit Septime en pliant la lettre, elle ne contient rien.

XXVII

Un convoi se dirigea vers Néans, emportant pour un dernier acte, le reste des figurants au divertissement qu'avait réglé le docteur Grandier.

Ce pauvre M. de Prébendes était couché dans son fourgon funèbre, parmi de beau linge blanc et des couronnes de cyclamens; et son âme ardente et religieuse, achevée par le tour frivole d'une dernière ironie, se retrempait peut-être enfin de gravité au sein de Dieu. Dans un compartiment plus confortable, M. Durosay arrondissait sa nature grasse et bonne; madame Durosay recevait de la lumière et Septime une cruelle torture par la présence de M. Lureau-Vélin; Grandier philosophait en compagnie du cadavre.

Le docteur avait cru décent de laisser M. Durosay à la garde de sa femme, et il avait interdit à Septime, qu'il jugeait suffisamment atteint, la sombre veillée mortuaire.

On quitta Aix à une heure de nuit, et le train longea le lac éclairé d'une lune pareille à celle de la nuit d'arrivée. Cela faisait une grande sérénité dormante, environnée de l'ombre tragique des montagnes. Septime pencha la tête à la portière, et madame Durosay voulut aussi voir. Mais quand ils eurent regardé, les larmes leur jaillirent à la fois et ils sanglotèrent, pour des raisons diverses et embrouillées. M. Lureau-Vélin prolongeait l'assujettissement de ses valises dans le filet, et M. Durosay, accoutumé aux larmes depuis vingt-quatre heures, poussait seulement de petits «ah!» lamentables, en se tapant sur les genoux.

Ce lac était sous la lune un véritable paysage d'amour et de mort. Quand ils eurent regardé encore une fois, et qu'un tunnel leur eut coupé la vue, d'un coup net, ils ne purent se retenir l'un et l'autre de pousser un cri. Septime se laissait étrangler par sa douleur. Elle atteignit l'intolérable, aux premières minutes de repos depuis toutes ces affaires de deuil qui l'avaient constamment tenu en haleine. Tout était perdu; l'irrémédiable était accompli; la force même des choses voulait que la rupture eût lieu; ce n'était plus qu'une affaire, non pas même de jours, mais d'heures. M. de Jallais père devait venir à Néans assister aux obsèques et rien plus n'y retiendrait son fils. Mais, de même que des amoureux à qui l'on annoncerait la fin du monde ne penseraient pas à la fin du monde, mais à s'aimer avant qu'il ne finisse, Septime songeait à son angoisse d'amour. Il y songeait en un tel brouhaha de pensées; il s'y heurtait en un tel chaos de contradictions qu'il ne démêlait plus guère autre chose d'un peu clair que ses contusions et ses plaies vives. Ignorant de la femme, après avoir cru s'être trompé outrageusement envers elle, lors de sa fameuse exaltation d'un des derniers jours, il avait renoncé à interpréter contre elle jusque même la plus forte vraisemblance. L'aventure de Bourdeaux, presque énigmatique pour l'héroïne elle-même, ce refus singulier de demeurer avec lui seul, enclose entre quatre murs, ce manifeste étrange de l'obscur instinct, l'avait, lui, laissé stupide; et il l'attribuait à des mystères du caprice féminin qu'il renonçait à pénétrer pour l'heure. De même, elle avait terriblement pâli à la surprise de trouver M. Lureau-Vélin au débarquement; mais il avait eu lui-même une pareille émotion par le seul fait du désagrément, ne l'avait-elle pu éprouver, elle, pour cent raisons autres que la plus redoutable? Quant au voyage à Néans de cet homme inévitable, ç'avait été pour le malheureux jeune homme une perspective amère si longuement savourée à l'avance que toucher aujourd'hui la chose accomplie n'ajoutait presque rien à son état aigu. Même, il oubliait d'envisager l'avenir, le voisinage de propriété, au cas où M. Lureau-Vélin se déciderait à acheter la terre de Saint-Pont, et la séduction si menaçante pour la pauvre abandonnée. Non, tout disparaissait devant les lancinements cuisants que lui causait la présence de l'aimée, si proche et désormais inaccessible même à une parole, presque même à un regard. Il la contemplait en son costume de voyage en flanelle à carreaux, pas très élégant, datant d'avant qu'elle fût coquette, coiffée d'une petite toque écossaise, et jolie! avec la mine un peu fatiguée des tristes dernières besognes et son air pensif, les larmes essuyées, pensif comme jamais encore.

Il était probable que l'on parlerait peu, la proximité du fourgon imposait une sorte de décence silencieuse, et de plus M. Lureau-Vélin, vis-à-vis de l'idylle finissante qu'il ne pouvait ignorer, affectait une discrétion très réservée. Il s'était placé en face de M. Durosay, les deux autres coins étant occupés par madame Durosay et Septime.

Enclos en les vastes plis d'un mac-farlane couleur bure, une main gantée passée dans la boucle d'appui, l'autre caressant sa barbe soyeuse aux reflets bleus, il laissait adroitement errer ses larges yeux veloutés.

Cependant le notaire ne put l'avoir ainsi sous la main sans lui reparler de l'affaire qui le conduisait à Néans.

—Outre les agréments et les qualités positives de la terre de Saint-Pont, dont je vous ai cent fois parlé, je crois, dit maître Durosay, qu'il est temps de vous avertir d'une particularité sur quoi vous avez négligé de m'interroger; et, c'est que vous la pouvez avoir aux trois quarts de sa valeur.

»Au partage après décès de feu le marquis de Thérouette, qui avait demandé que Saint-Pont ne fût à aucun prix découpé, la propriété échut en lot unique à son fils cadet, tandis que toute la fortune liquide, sept à huit cent mille francs à peu près, passait à l'aîné, homme fort distingué, d'ailleurs immensément riche par sa femme, une Esaü! À l'inverse de son frère, le jeune de Thérouette, héritier de Saint-Pont et des chimères paternelles, esprit utopique, sans consistance, engagé dès avant la mort du marquis, par des entreprises philanthropiques au delà de ses forces, sottement marié par emballement à une petite fille de rien, ce qui lui a valu de rompre avec sa famille, a continué de plus belle à obérer son patrimoine, empruntant ici pour faire construire une maison de retraite et là pour faire face à des plantations de vignes, à des semis de bois dont le revenu présumé devait couvrir ses largesses. Bref, Saint-Pont grevé d'hypothèques est aujourd'hui à la merci d'une douzaine de créanciers, fort honorables, la plupart mes clients, que je retiens de provoquer la vente par égard pour le jeune comte et, avouons-le, aussi parce que, si Saint-Pont intact est un domaine superbe, Saint-Pont morcelé n'offre plus rien qui vaille...

Pas un muscle ne bougeait à la face de M. Lureau-Vélin; il semblait écouter ces détails comme des choses étrangères. Le notaire était presque embarrassé de la fixité de son regard doux.

Septime, qui n'entendait rien aux affaires, écoutait malgré lui celle-ci qui lui déplaisait à plusieurs titres et parce qu'il savait que madame Durosay avait toujours manifesté une grande répugnance toutes les fois qu'il s'était agi de la menace de cette vente. Depuis longtemps elle ne permettait même plus à son mari d'en parler devant elle, et le jeune homme se rappelait le mouvement qu'elle avait eu encore à Saint-Laurent-du-Pont, lors de la rencontre de M. Lureau-Vélin, quand M. Durosay avait prononcé, en faisant allusion aux désirs de ce monsieur: «J'ai ce qu'il vous faut!» Aujourd'hui, elle ne sourcillait pas, elle laissait aller l'homme d'affaires, abaissant de temps en temps ses paupières aux longs cils, puis, les relevant sur des yeux suspendus et légèrement humides, comme d'une rêverie tendre.

Le notaire poursuivait.

—Vous vous trouvez donc en présence d'une propriété sur laquelle des frais énormes ont été faits, et tels qu'un administrateur avisé eût hésité à les entreprendre. Avant quatre ans, trente-cinq hectares de vignes seront en plein rapport; une pépinière de plants américains vous permet de doubler votre vignoble sans grands sacrifices nouveaux; les ateliers de greffage, les cuves, les pressoirs, les caves vous attendent. De l'asile de retraite à peu près achevé, vous pouvez faire à votre guise une ferme modèle, un rendez-vous de chasse, que sais-je? En un mot, monsieur, on se ruine pour vous depuis des années, et il ne vous en coûte pas un radis de plus!... Ha! ha! ha! comment la trouvez-vous?

M. Durosay achevait sa description en une vaste hilarité.

M. Lureau-Vélin eut un sourire discret et fin, impénétrable.

Le train roulait dans la nuit, brûlait les stations aux trois ou quatre lumières maigres aperçues, le temps d'un clin d'œil, en la course vertigineuse. Sous la lune, le pays, montagneux d'abord, puis aplani peu à peu, hérissé de silhouettes incertaines, prenait des aspects étranges et fantasques, Septime s'efforçait de distinguer les objets trop tôt emportés, ou déformés par la clarté lunaire, ou brouillés par le mélange des reflets lumineux sur les glaces; et il lui semblait qu'on allait à travers des espaces inconnaissables avec la vitesse et l'aveuglement d'un bolide vers quelque chose de plus obscur encore que les côtés de la route, avec l'écrasement brutal comme perspective et comme fin, comme idéal imposé.

Le souvenir de certaines conversations du docteur se mêlait, comme les gouttes d'une forte liqueur âpre, aux flots de bonté qui jaillissaient par instants de son âme amoureuse. Le docteur riait de la pitié, des petits, des inhabiles et des faibles; se moquait des attendrissements pour les vaincus de la vie, et plusieurs fois, il lui avait entendu prononcer, en manière de personnelle devise, ce rouge et brûlant: «Gloire aux vainqueurs!» dont il concevait pourtant, malgré toutes sortes de secousses de son être, la foudroyante beauté. Oui, la raison était aux forts; même quand la force, à certaines périodes, devait prendre le nom d'habileté. Le triomphe de l'habileté, mais n'était-ce pas la suprématie de l'intelligence appliquée sur l'intelligence contemplative, de l'action sur l'inertie, de l'artiste créateur sur le pur dilettante, et remontant aux sources éternelles, du démiurge sur le logos?

Septime repassait ces idées et ces termes peu familiers et le sens lui en venait, en même temps que la triste évidence, et la révolte au fond de lui contre toute brutalité. Une indignation de chrétien, une colère de Jésus au Temple lui montait au visage, en confondant la sensation de la formidable avancée du train parmi la nature rapetissée, avec la conversation de M. Durosay et la lapidation de ce pauvre noble comte de Thérouette qu'il se rappelait avoir vu plusieurs fois à l'église, agenouillé sur les dalles, beau par la foi ardente de ses yeux clairs en une figure pauvre, et par sa petite femme sans naissance, repoussée par le monde, et qu'il ne conduisait que chez la misère et chez Dieu, ornée d'un grand amour.

Septime regardait madame Durosay dont les longs cils continuaient de balancer une ombre légère sur ses beaux yeux. Elle ne protestera pas, se dit-il, non, elle n'aura pas un mot, cette fois-ci, pas un signe de compassion pour cette noble infortune, ne fût-ce que pour racheter le ricanement odieux de son mari! Combien de fois, cependant, avait-elle juré, avec ce pauvre M. l'abbé, dans les causeries du soir, du temps de son indolence, à Néans, d'employer tout son crédit à retarder cette iniquité légale, à attendre les produits des plantations de Saint-Pont pour désintéresser les créanciers petit à petit; la probité du comte ne leur était-elle pas une sûre garantie? Ainsi, alors, s'arrangeaient les choses pour ces deux jolies âmes généreuses. Songeait-elle que tout effort était désormais vain? Mais en avait-elle seulement tenté un pour éviter le voyage de M. Lureau-Vélin? Et, dans l'instant, avait-elle au moins ce pli de répugnance, qu'on ne maîtrise pas, même aux grandes résignations?

Alors, il se reporta à une heure bienheureuse, en arrière, où une rage d'amour l'avait lui-même fait trouver plaisir à écraser sur les lèvres de la bien-aimée les raisins qu'il imaginait gorgés de l'âme et de la cendre féconde des morts; et il revit son sourire aussi, à elle, à cette idée. Ils se mordaient les lèvres et se pâmaient d'ivresse, tandis que, en face, de l'autre côté du lac, M. de Prébendes agonisait, et ils se sentaient très voluptueusement cruels, et qui donc n'eussent-ils pas écrasé comme ils faisaient des raisins, pour un baiser de plus? «Hélas! hélas!» fit-il, et, lentement, les seules images d'amour repassèrent en sa songerie, délicieuses et déchirantes.

Des minutes où, après les étreintes, le parfum de sa chair montait comme d'une rose que l'on vient de cueillir, et l'étourdissait et l'endormait parfois, dans un demi-songe sur son sein dont il gardait entre les lèvres la fleur sombre! Des minutes où il entendait le frôlement de sa robe, ou bien, où il s'amusait, parmi le monde, en fermant les yeux, à ne percevoir que ses mouvements, à elle, ou que son souffle, et il adorait ce bruit! D'autres où il n'avait que frôlé son doigt! Et d'autres où il goûtait le goût de sa bouche!

Elle tournait le dos à la marche du train, et, la regardant tour à tour et les objets au dehors fuyant en sens inverse, il croyait parfois la voir le quitter, s'enfuir, s'enfuir en le laissant là comme les arbres endeuillés par la nuit et les petites gares anonymes aux lumignons misérables. Et une angoisse le prenait tout à coup; il avait besoin de se cramponner à elle. Alors il eut la sensation très nette qu'il ne la toucherait jamais plus.

Ce fut atroce: il faillit crier, faire un scandale, se jeter sur elle et la couvrir de baisers, ou la tuer. Ses dents se découvraient dans une attitude de chien qui va mordre. Il n'osait pas la regarder, ni personne: il s'attendait qu'on le remarquât et lui demandât s'il était malade, car il devait être horrible. Il eût causé bien de la peur si on eût fait attention à lui.

Comme il y avait eu un long silence, il crut que l'on était endormi, et il osa lever les yeux. M. Durosay en effet commençait de somnoler. On apercevait le mâle profil de M. Lureau-Vélin, longuement prolongé par sa barbe. Madame Durosay gardait son rêve paisible et attendri, son bleu regard humide, pur comme un ciel où de légers flocons blancs étaient suspendus comme des choses caressantes.

Il y eut un arrêt à Lyon, où l'on descendit, mangea des chasselas, et revit Grandier. Comme on l'abordait, à la sortie du fourgon, avec des mines endolories, il dit:

—Je viens de passer quelques heures excellentes avec monsieur l'abbé; sa compagnie est aimable encore par le goût persistant de sa grande probité, et le sillage de sa course achevée est droit.

—Docteur! docteur! lui fut-il fait, en manière de léger reproche, à cause du ton qu'il employait à parler du défunt.

—Il est vrai, reprit-il, que nous n'avons pas tiré, l'abbé ni moi de l'accident qui lui est arrivé, un motif à accablement, ce qui eût été contraire à sa foi solide et à ma sagesse, d'ailleurs misérable. Il se trouve bien parmi de la propreté et des fleurs et son âme est sereine, ce qui est le meilleur sujet de joie d'un homme saint. Réjouissons-nous de ce que les justes, en vérité, ne meurent point.

Et, se tournant vers M. Lureau-Vélin qu'il entraînait par la manche dans un besoin de se délier la langue, toutefois, avec un vivant:

—Il n'y a de mort que pour l'amant vis-à-vis de sa maîtresse et la maîtresse vis-à-vis de son amant, parce qu'à ceux-ci la défaillance seulement d'un muscle est capitale. Hors de là, le parfum que vous sentez était la présence de quelqu'un, demeure et s'affine par la vertu de l'irréparable qui le vient sacrer tout à coup de quelque caractère mystérieux.

Mais M. Lureau-Vélin ne tenait pas à s'écarter, d'autant que sa présence avait de l'utilité. Septime, sorti du réel par l'ardeur souffreteuse de sa songerie, perdait la tête, ne savait plus retrouver le compartiment pour aller chercher le panier de fruits oublié dans le filet, et que l'on voulait partager avec M. Grandier. Avec infiniment de grâce et une habitude des pique-niques ou des soupers improvisés, M. Lureau-Vélin organisa sur un coin de table de salle d'attente, un goûter nocturne dont madame Durosay ne put se tenir de lui faire compliment. Il y maintint une bonne humeur modérée, éloignée de la philosophie paradoxale du docteur autant que d'une douleur d'enterrement. Chacun lui en sut gré; le trouva charmant. Et, faisant une distribution de pêches et de raisins, de la main à la main, il en tendit à madame Durosay une part choisie qu'il sut envelopper d'un indéfinissable, qui n'était ni tout à fait un regard, ni tout à fait un geste, qui restait inaperçu d'un quelconque mais devait être décisif à quelqu'un de préparé, et qui fit que la jeune femme visiblement frissonna.

M. Durosay buvait à la chair humide des fruits, et Grandier concevait peut-être des lendemains à son œuvre. Septime, qui ne mangeait pas, se tenait à la porte, dans une crainte fébrile d'un départ de train. Il dit tout à coup:

—Voilà qu'on fait tourner le fourgon sur la plaque mobile; où donc allez-vous être accroché, monsieur Grandier, avec notre pauvre abbé?...

XXVIII

En s'allongeant sur la couchette du wagon-salon où l'on devait passer la nuit, madame Durosay, seule à seul avec son mari qui déjà dormait, ne pensait ni à son mari, ni au cadavre qui, en tête du train, semblait conduire à quelque obscure vengeance ses futiles bourreaux, ni au philosophe Grandier, auteur mystérieux de toutes les choses accomplies, ni même, hélas! au pauvre enfant qui l'avait aidée, de sa gracieuse tendresse immaculée, à apprendre le goût de vivre, à humer les premières saveurs de sa chair nouveau-née, à se sentir femme et créature d'amour, et qui se mourait de passion de l'autre côté du petit couloir au rideau baissé, tout près de ce parfait M. Lureau-Vélin.

Du fond lointain d'elle-même, quelque chose d'inouï encore, comme le son perceptible à peine d'une musique que l'on sent vous devoir ravir, quelque chose qui, de longtemps montait, sans pouvoir affleurer jamais, qu'elle avait aspiré dans des baisers, demandé à des caresses et imploré d'étourdissements provoqués tout exprès, et vainement, enfin paraissait tout proche et déjà arrosait sa chair trop matériellement épanouie, d'une rosée qui la vivifiait, la pénétrait comme d'une âme. Qu'était-ce que cela? Qu'y avait-il de nouveau possible après les belles ivresses qu'elle avait éprouvées cependant? Les soirs fous, les fuites à la Villa-des-Fleurs en courant comme une fillette, en courant à un endroit lumineux, remuant, pour le plaisir de tourner la tête; les nuits ardentes où elle croyait user sa chair; les instants d'obstiné mutisme où elle essayait dans sa gorge, avant de le risquer aux lèvres, les mots qu'une voix suppliante sollicitait d'elle: «Je t'aime!» ces mots enfin prononcés plus tard et qui lui laissaient un peu d'amer au palais; ah! les creux apparus souvent subitement sous ses pieds, le léger vertige, et une répugnance à penser qui la précipitait à des caresses continues, imprudentes et affolées! Non, elle ne pensait pas, n'avait jamais pensé depuis son mariage au moins. Peut-être autrefois, oui! des désirs, des rêves d'existence heureuse, de tendresses un peu vagues mais qui, cependant, affecteraient assurément des formes fortes en même temps qu'aimables, de quelle manière? elle ne savait. Puis la chute de tout cela en une sorte de trou noir et vide où elle avait fermé les yeux et s'était enclos la cervelle. Et depuis qu'elle ressuscitait dans sa chair, c'était d'aujourd'hui seulement qu'elle se sentait, elle, sa personnalité, son être sûr de soi, ressuscitée. Enfin, son corps et son âme chantaient, et c'était par son cœur ému qu'elle en percevait l'harmonie. Son cœur! ah! son cœur enfin battait! Elle le sentait! elle se sentait toute!

Elle eut encore une de ces jolies mignardises et voulut voir, voir son cœur battre; elle souleva d'un doigt la chemise sur sa gorge et regarda longuement l'agitation de son sein. Elle remarqua qu'elle était attentive à l'agitation plutôt qu'à son sein pour quoi elle avait eu auparavant une infinie complaisance. En vérité, elle n'avait jusqu'à présent aimé qu'elle.