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Le Médecin des Dames de Néans

Chapter 5: I
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About This Book

Dans une petite ville provinciale, la convalescence d'une femme et les visites médicales servent de prétexte à une observation des mœurs locales: consultations répétées, conversations mondaines, rivalités de prestige et routines familiales y mettent au jour hypocrisie, solidarités tièdes et habitudes sociales. L'auteur croque avec ironie discrète les rapports entre notables, praticiens et clergé, alternant scènes domestiques et réflexions sur l'amitié, la vanité et le jeu des apparences.

The Project Gutenberg eBook of Le Médecin des Dames de Néans

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Title: Le Médecin des Dames de Néans

Author: René Boylesve

Release date: February 20, 2009 [eBook #28124]

Language: French

Credits: Produced by Sébastien Blondeel, Valérie Auroy, Carlo
Traverso and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS ***

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS

Il a été tiré de cet ouvrage

DIX-HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN DU MARAIS
tous numérotés.

Nº 1789

RENÉ BOYLESVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1926

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

AVERTISSEMENT
POUR LA NOUVELLE ÉDITION

À la prière de mes amis, je me décide à donner une nouvelle édition de ce roman, le premier que j'aie écrit, et qui date d'une douzaine d'années. Comme son cadet, SAINTE-MARIE-DES-FLEURS, qui fut, l'année dernière, favorablement accueilli, je republie LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS sans y changer un mot ni une virgule. Ce n'est pas que je le trouve parfait tel qu'il est!... Ce livre n'est qu'un essai de jeunesse; en l'écrivant, j'espérais à peine pouvoir le publier. Mais on m'affirme que, selon la règle générale, tous mes autres romans sont annoncés, sinon contenus, dans celui-ci: la remarque en pourra peut-être amuser au moins les curieux.

R. B.

À HUGUES REBELL

Mon cher ami, je vous dédie ce livre où, à défaut de qualités, je souhaite que votre haut et pur jugement découvre mon désir de suivre ici ces bons conteurs français pour qui nous mîmes tant de fois notre prédilection en commun. C'est d'eux que Taine a dit: «Ils effleurent le ridicule; ils se moquent sans éclat... ils ont l'air de n'y point toucher, un mot glissé montre seul le sourire imperceptible. Cela n'a rien de commun avec la franche satire qui est laide parce qu'elle est cruelle; au contraire, cela provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur n'est point méchant... tout son désir est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées agréables.»

Hélas! que je suis loin de maîtres si charmants! Je ne les rattraperai point! Mais je veux aller sur le beau chemin où ils passèrent; je veux m'exposer au soleil qui leur dora l'humeur et le teint; je cueillerai les fleurs simples qui suffirent à donner à leur bonne grâce un parfum et à leurs alentours cette saveur et cet ornement par quoi sont flattés, à la fois, un sens délicat et le naturel appétit du plaisir; enfin, je veux m'amuser librement des petits incidents invariables et même médiocres qu'ils se gardèrent de dédaigner, sachant de longtemps que rien de ce qui touche les hommes n'est jamais bien nouveau ni tout à fait fameux. Après cela, si, du haut de la côte, quelqu'un de ces aînés me voulait faire l'avantage d'un signe, tel que: «Viens çà, petit!» toute ma fatuité serait à l'aise...—Mais c'est une attitude qui n'est guère à la mode!—Mon ami, ne me dites pas cela, car mes goûts sont si ordinaires que je serais désolé de n'être pas mis comme tout le monde.

Votre

RENÉ BOYLESVE.

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS

I

L'abbé entra sans façon, avec son élève Septime, prendre des nouvelles de madame Durosay dont toute la ville s'inquiétait à cause de la troisième visite du grand médecin.

On appelle grand médecin, à Néans, quelque confrère imposant par sa tenue, son âge ou son long exercice dans une sous-préfecture, et que s'adjoint le docteur Grandier quand le cas est grave ou le malade récalcitrant. Le grand médecin se paie fort cher et il inspire la foi qui sauve. Quelques personnes encore le font venir pour un oui ou pour un non, mais c'est par manière de faire largement les choses en face de la ville, ou de piquer M. Grandier dont les façons ne siéent pas à tout le monde.

Ces messieurs étaient déjà couverts et causaient ventre à ventre dans l'étroit corridor, quand l'abbé montra le nez qu'il portait long.

—Je suis importun, peut-être? hasarda-t-il, avec un geste de retrait, tout en refoulant la porte sur le corps fluet de Septime, pincé dans l'entre-bâillement.

—Ah! ce cher abbé!... comment donc! mais pas le moins du monde! fit souriant, gros, gras et rouge, M. Durosay. Docteur, permettez-moi de vous présenter monsieur l'abbé de Prébendes, un savant et un aimable homme, qui pourrait être évêque et remplit ici, par complaisance et par goût, les fonctions d'auxiliaire de monsieur le curé doyen et de précepteur de ce petit freluquet de Septime de Jallais que voici... Monsieur l'abbé vous dira notre façon de vivre, puisque vous y tenez; il vient tous les soirs que le bon Dieu nous donne, faire avec moi sa partie d'échecs. Ah! c'est un fort joueur!... Connaissez-vous les échecs, docteur? Moi, une fois devant mes pions, je suis là, comme en toutes choses, tout entier à la besogne; je ne vois plus, je n'entends plus rien; madame Durosay me traite de sauvage parce que je n'écoute pas ce qu'elle me peut dire en ces moments-là: je ne pourrais pas seulement fumer ma pipe, monsieur!... Eh bien! l'abbé, lui, reste aimable et galant jusqu'au fort de la partie; il me bat à plate couture, et il converse théologie et charité avec madame, tout en citant des vers latins à monsieur Septime quand il nous fait l'honneur d'accompagner son excellent maître.

—Mais n'avez-vous pas à offrir à madame, dit le grand médecin, quelque distraction, comment dirai-je? plus mouvementée, et, au point de vue de sa santé, plus efficace... que ces réunions familiales, excellentes à la vérité, mais, de par leur nature, peu fertiles en éléments de nouveauté?...

—Monsieur, nous allons aux Veulottes, une ou deux fois par semaine. C'est à deux petites lieues d'ici et Bichette nous abat encore ça sans trop rechigner, bien que les côtes soient mauvaises. Nous avons là de braves métayers; madame Durosay prend une tasse de lait au pis de la vache, fait un tour dans le clos; visite ses poiriers, ses groseilles et ses coings; et nous sommes ici pour dîner, après avoir cueilli au passage votre confrère ici présent, monsieur Grandier, que nous appelons communément Esculape.

Le grand médecin, qui s'impatientait, brusqua:

—Pas de soirées, pas de jeunes gens, pas de garnison ici... musique... réunions... promenades? non. Regrettable. Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer.

Le docteur Grandier, plus communément appelé Esculape, alla reconduire au train son illustre confrère. M. Durosay retint l'abbé par la manche et l'entraîna au jardin.

—Monsieur Septime, voulez-vous bien nous excuser une petite minute! Entrez donc au salon, il y a le dernier numéro du Magasin pittoresque.

Le gros dos à jaquette d'alpaga du notaire et les grêles épaules de l'abbé s'enfoncèrent sous une allée de tilleuls.

—Ces sommités de l'art, dit M. Durosay, sont toujours insaisissables; il faut y aller avec eux comme votre charbonnier avec la foi. Ça vous tourne, ça vous retourne, ça vous déshabille, ça vous fait dire Dieu sait quoi à cent lieues de la question... Non, vous n'avez pas idée de ce que cet homme m'a ausculté à propos de ma femme pour qui je le fais venir... Tenez, l'abbé, c'était le cas de l'interroger sur votre affection du cœur, je crois que ça n'aurait pas coûté plus cher!... Oh! mais je ne peux pas vous rapporter tout ce que ce diable d'homme avait envie de savoir sur ma vie privée, mes mœurs, mes antécédents, que sais-je? Savez-vous bien que j'ai été sur le point de lui taper sur le ventre et de l'appeler gros polisson? Ils vous prennent des airs d'arriver à leur but, quand ils sont embourbés jusqu'au nombril; et d'autres fois, avec l'air d'être embourbés, ils arrivent, n'est-ce pas? Il faut bien qu'ils arrivent à quelque chose, car vous avouerez, l'abbé, que dans le cas contraire, il serait assez godiche de leur allonger, comme je viens de le faire pour la troisième fois, les petits bleus sur la banque. Mais reconnaissons que leurs manières sont de charlatans. J'ai lu Molière, monsieur l'abbé... Voyez-vous, comme dit cet animal de Grandier, les hommes sont géniaux ou stupides, il n'y a presque pas de milieu et la plupart du temps on n'est pas fichu de savoir si c'est l'un ou l'autre qu'ils sont!

—Mais, en somme, qu'a-t-il dit de madame Durosay?

—Il a dit... il a dit... c'est une femme qui dort! Madame Durosay est une femme qui dort! nous voilà bien avancés! Pas une ordonnance. L'air des montagnes, du mouvement, de la distraction! Le diable m'emporte s'il n'a pas parlé de militaires en s'en allant! Que voulez-vous? Je ne peux ni m'accoutrer en carabinier, ni faire venir la troupe, ni faire pousser les montagnes... Les aller chercher? Eh bien, et mon étude? Mais ça ne s'est jamais fait; il n'y a pas un notaire de Néans qui ait mené sa femme dans les montagnes; on a longtemps vécu sans montagnes! Hein! était-ce commode autrefois; le brave médecin, la petite trousse, l'apothicaire, et tout était dit: nos bonnes femmes de mamans retrottinaient comme devant, dans le pays plat... Tenez, j'ai envie d'organiser trois voyages aux Veulottes par semaine, au lieu de deux. Qu'en pensez-vous, l'abbé? Vous viendrez avec nous, Septime viendra avec nous, Esculape viendra avec nous; nous installerons un jeu quelconque, un tennis!...

—Monsieur Septime, monsieur Septime! une bonne nouvelle!

M. Durosay criait la bonne nouvelle en ouvrant la porte du salon qu'il s'étonna de trouver dans l'obscurité complète, pensant que Septime avait ouvert les volets, pour regarder le Magasin pittoresque. Mais il aperçut toute la longueur de Septime sur le divan dans la mollesse des coussins. Il tenait une brochure non coupée à la main et il était parfaitement inerte.

—Septime, dit l'abbé, je vous ai défendu de rester dans l'obscurité et de demeurer sans rien faire. Vous savez que je suis autorisé par votre père à vous mettre à scier le bois. Je m'y verrai obligé; gare à vous!

—À son âge, monsieur l'abbé, dit le notaire, j'abattais des arbres. Ma manie, mon bonheur était d'abattre des arbres, et les plus gros, les plus forts! Un été, mon père nous envoya, ma mère et moi, à la campagne, passer trois semaines. Je m'occupai à y abattre les arbres. Il y en avait une vraie forêt. Je commençai par ceux qui étaient morts. Ma mère m'admirait. Après je passai aux vivants, aux touffus. Je ne savais pas, moi, ce que c'était que me reposer à l'ombre: j'étais toujours à faire des courses au soleil. Je coupai l'ombre. Ma mère commença de jeter les hauts cris; elle pleura pour des arbres qu'elle avait connus étant jeune; elle écrivit à mon père; le brave homme arriva, fit la grimace, jura comme un galérien. Mais il y avait tant d'arbres par terre et par mon seul fait qu'il ne sut que dire en se tournant vers ma mère: «Ventre-bleu! c'est tout de même un gars!» Ma mère pleurait toujours, mais je crois que c'était d'attendrissement.

Septime se leva lentement:

—Excusez-moi, monsieur Durosay, je n'avais pas d'arbres à abattre, et il fait si bon ici, si frais!...

—Allons! jeune homme d'aujourd'hui, êtes-vous de notre partie? Nous organisons un tennis aux Veulottes? Connaissez-vous les Veulottes? Mais non, Dieu me pardonne! Monsieur l'abbé vous tient à l'attache. Voici le beau temps, il faut donner de l'air à ce grand pierrot-là, l'abbé. Le temps d'aplanir le terrain, et, dans huit jours, nous sommes raquettes en main, sur la pelouse aux pivoines et passons nos entr'actes, sauf votre respect, monsieur l'abbé, à téter Moumoute la blonde, dont on vous fera faire aussi connaissance.

»Voulez-vous monter dire bonjour à madame Durosay?

II

Les dames de Néans étaient sujettes à un mal singulier.

Cela ne se remarquait point; les maris n'en avaient cure; elles-mêmes n'y prenaient garde, et le docteur Grandier n'avait, dans ses trente années d'exercice, rédigé d'ordonnance à ce propos. Comme un cas curieux qui vient à se multiplier, le phénomène se perdait dans le nombre des phénomènes analogues; endémique, il passait inaperçu; et d'ailleurs, anodin la plupart du temps, au point de vue de la santé essentielle, il se noyait dans la banalité. Seuls, quelques étrangers passant par la petite ville, des Parisiens en villégiature et un vaudevilliste observateur (n'est-ce pas le nommer?) avaient été surpris de la relative particularité, et, entre eux, stigmatisaient un type d'humanité, comme on le fait en disant par exemple: les sourds, les paralytiques, ou bien: les femmes de Taïti, quand ils prononçaient: les dames de Néans.

Rien d'irrévérencieux, en tout cas, dans cette expression. Les dames de Néans étaient les plus honorables personnes de la chrétienté, ceci n'est pas douteux, car nul n'eût pu se flatter de les avoir vues commettre quoi que ce fût contrairement à la bienséance. C'était un centre de mœurs renommées. M. l'abbé de Prébendes, qui était des meilleures familles d'Anjou, l'avait choisi comme une oasis où ménager sa santé chétive parmi de la vertu; et du temps qu'il y eut une éclosion de jeunes filles, on s'y souvient encore que l'essaim entier approvisionna la magistrature.

Il arrivait, à Néans, juste à propos de cet essaim de demoiselles, que la société se renouvelait, périclitait, s'éteignait quasiment tout entière, toujours à peu près en même temps, avec un ensemble aussi remarquable que si M. le maire eût réglé tout cela par arrêté municipal. De sorte que des époques présentaient des dames de Néans tout frais arrivées, inacclimatées encore, pépiantes, gazouillantes, de leur jeunesse, de leurs différentes origines, animées par leur bariolage même et leur diversité. Il est curieux que dans une période de quatre ou cinq années tout au plus, le médecin, le notaire, le greffier, le receveur des contributions, le percepteur et l'agent voyer se trouvent précisément en situation et en goût de chercher femme. J'aimerais savoir si de semblables occurrences se présentent en d'autres petites villes; mais pour Néans c'était ainsi. Et vous pouviez après cela demeurer vingt-cinq, trente années à Néans et n'y voir que des maturités, les unes prenant corps et poids, bedonnant à l'envi, les autres se ratatinant, se desséchant, réduisant chaque jour d'une mesure apparente leur petit volume sous le châle et leur maigre place dans le monde. Quand le temps d'une nouvelle génération était venu, les vénérables dames en étaient arrivées à rien; les grasses ne bougeaient plus; les sèches vous passaient à côté en allant à l'église, trottinantes et si menues que vous n'eussiez pas osé affirmer avoir croisé quelqu'un.

Ce que nos Parisiens en villégiature ou notre vaudevilliste observateur entendaient par «les dames de Néans», ne le cherchez pas durant les quelques premières années de ces renouvellements où la composition panachée de la petite société pouvait offrir l'occasion de faire des remarques dans ce genre: «Tiens! tiens! mais on dirait que Néans se remue! Vous ne sauriez croire ce qu'on a bavardé chez les Legrès, c'est un petit ménage qui ne peut se passer d'aller une fois par an à Paris et deux fois aux Folies-Bergère!... Et les Gandin? Avez-vous vu le petit buggy qu'ils ont fait faire à Châtellerault? Ma chère, ils vont sur la route du Grand-Pressigny comme on va à Longchamps... Il paraît que la petite monte à ravir! ça va être délicieux!» Les Legrès n'ont pas continué d'aller aux Folies-Bergère, ni les Gandin de se promener en buggy ou à cheval. Ceux-ci, bon gré mal gré, ont dû cesser leur train sous peine d'avoir tout le monde à dos, ces mœurs élégantes n'étant point inscrites aux coutumes de la bourgeoisie. Ceux-là, d'eux-mêmes, au bout de deux années, jugeaient fastidieux de faire leur petite valise et d'aller se fatiguer à voir, durant trois jours à Paris, ce qu'un Parisien met six mois à ne pas achever de parcourir; ils ont été quelquefois à Saumur, à Tours et jusqu'à Amboise, puis tout ce qui dépassait l'horizon de Néans leur a paru peu à peu sous l'aspect d'une grande vanité, et le bavardage même a cessé faute d'aliment. Tout ce qui différenciait ces couples neufs et leur donnait ce panaché si aimable s'est éteint comme une fresque sous la pluie; le penchant à l'activité a été paralysé par le commentaire de la rue; ces messieurs encore vont à leurs occupations, se détestent et se déchiquettent, mais ces dames sont par convenance, puis par habitude, incolores et assoupies.

Que l'on se figure des oiseaux rares d'assez joli plumage, enclos en une cage où souffle à perpétuité une brise toujours égale. Que le souffle désespérant de l'égale brise fasse peu à peu tomber les plumes des oiseaux, que chaque nouvel oiseau mis en cage soit, de mémoire d'oiseau, condamné à laisser choir sa parure: ni le petit qui se déplume, ni les déjà déplumés ne donneront attention à la mésaventure; parce que cela met à nu tout le monde des oiseaux, on sera, sans arrière-pensée aucune, de pauvres oiseaux tout nus.

Les dames de Néans, quant à leur manière d'être, étaient un peu pareilles à ces oiseaux.

Cet enjouement, cette grâce alerte, cette mobilité, cette curieuse flamme sans cesse vacillante qui épand jusqu'au loin ses vibrations chaudes, son atmosphère d'aise où facilement on sourit, qui est on ne sait trop quoi, mais qui est cet étrange mouvement: la vie; tel avait été leur plumage. Mais non! on ne sait pas de quoi cela est fait; et qu'importe? Il y a des personnes qui vivent intérieurement, d'autres, tout au dehors, et répandant un charme égal. Il y a aussi des gens que vous croisez dans la rue, que vous recevez à votre table, qui sont jeunes ou vieux, et qui sont morts. L'humanité que les livres officiels enregistrent comme peuplant le globe, et se donnent la peine d'étiqueter comme des valeurs, pourrait fort bien être déjà divisée en vivants et en trépassés. Les uns, qui, par une vertu spéciale trouvent, créent, ont le pouvoir d'accroître tout ce qui passe par leurs mains ou par leur esprit; les autres, stériles, atones, dénués même d'une résonance sous le choc, véritables cloches fêlées dérisoirement suspendues. Il n'est plus besoin de dire qu'il y avait à Néans des cloches en pitoyable état de fêlure, et de pauvres femmes qui n'eussent guère été plus avancées ayant franchi le saut fatal.

Était-ce l'air de Néans? ou bien cela se peut-il produire en d'autres endroits où la continuité des mêmes occupations, la vue des mêmes visages, le secours toujours même des mêmes paroles échangées, les mêmes endroits chaque jour parcourus, la prévision à peu près infaillible du lendemain, de la semaine et de l'an prochains, l'inanition d'un cerveau qui a besoin de fantaisie, enfin la terrible monotonie, baignent les femmes d'une atmosphère de si fade saveur, qu'une petite mort se produit en elles, la mort de leurs désirs, de leurs caprices, de tout ce qui, satisfait ou non, produit ces hauts et ces bas, ces plaisirs et ces chagrins, ce va-et-vient qui fait l'être vivant.

Mais quoi! dira-t-on, dans quel désert inaccessible même aux chemins de fer départementaux, gît votre nécropole de Néans puisque nous ne passâmes jamais en endroit si momifié? Permettez: deux trains montants et deux descendants, sans compter ceux de marchandises, traversent Néans chaque jour tout ras le jardin du presbytère où loge M. l'abbé de Prébendes et son élève Septime, à côté du vénérable curé doyen. On délivre quotidiennement à la gare de Néans une douzaine de billets entre le lever et le coucher du soleil, ce qui signale un certain transit, un mouvement appréciable. Je me suis bien gardé de dire que Néans fût un champ de repos. Vous n'y auriez pas mis le pied que la vue seule des rubans verts de mademoiselle Hubertine la Hotte, flottants, papillonnants, en vibrante auréole autour du parchemin de sa face, durant qu'elle va de son petit trot sec à l'église faire ses dévotions ou chez mesdemoiselles Mistouflet ses cancans, que j'en serais pour mon démenti. Il faut être tout à fait comme il faut pour être mort à Néans; mais quiconque est bien élevé ne se hasarderait à donner signe de vie. Les véritables dames de Néans sont celles de la société, qui ne se mêlent point à plus petit que soi et qui, trop peu nombreuses pour se lier entre elles sans monotonie, gisent en la solitude du home. Mademoiselle Hubertine la Hotte et mesdemoiselles Mistouflet, par leur édifiante piété autant que par l'aisance et le bien informé de leur parole, sont l'âme d'un monde à Néans, qui n'est ni le suprême, ni le commun, mais qui a le singulier privilège de se frotter à l'un et à l'autre, de la façon que va la mouche, par exemple, sur les objets les plus médiocres et sur le délicat pétale de la rose. Ce qui vit et bourdonne à Néans, cela est triste à dire et quasi paradoxal quand il s'agit d'une société si fortement assise sur des principes; c'est précisément ce que cette société ne qualifie pas, ce qui n'a pas de rang assigné, ce qui nage entre deux eaux, ce qui fleure encore la fadasse odeur des grains, ou la capiteuse de la morue et en imprègne le mobilier de son salon de reps ou de velours où l'on rougit de recevoir madame Radichon, la mercière, et même madame Penilleau, dont le mari est cependant huissier, et de ne pas recevoir madame Duperrier, madame Cotton, madame Durosay, madame Gandin et madame Legrès, qui vous adressent cependant—mais dans la rue,—de petits bonjours si aimables. Ce monde est si essentiellement intermédiaire, inclassé, qu'il est, si j'ose m'exprimer ainsi, sans sexe, et composé presque uniquement de demoiselles d'un certain âge. S'il vous arriva de passer à Néans, c'est ce monde-là qui vous fit illusion. Le reste dort.

III

Madame Durosay dormait.

Elle était étendue sur une chaise longue, dans une sorte de boudoir attenant à sa chambre à coucher, d'où elle ne sortait presque pas, et où elle recevait ses familiers. Les fenêtres aux persiennes rabattues laissaient venir du jardin des parfums de réséda mêlés à ceux un peu confus de la chaleur des feuillages et des choses sous le soleil de juin. Un bourdonnement doux d'insectes lointains, et par moment, l'entrée d'une mouche aux zigzags sonores, coupés brusquement par un aplatissement contre une glace, repris, coupés de nouveau, jusqu'au balancement dans la raie lumineuse des volets et une échappée soudaine où le petit murmure s'est brisé sec. Après cela, un de ces silences d'après-midi d'été, caressants comme un bain, de ces silences jamais vides, mais qui portent en suspension, il semble, d'étranges et mous objets légers dont le frôlement est bon comme des sourires ou des baisers qui voletteraient, par impossible, dans l'ombre artificielle. Inoubliables moments qu'il vaudrait la peine de vivre, ne fût-ce que pour les goûter une fois!

La jeune femme était vêtue d'un peignoir blanc aux manches amples, relevées jusqu'au coude, quelques dentelles autour du cou, formant berthe, avec une légère échancrure à la gorge. Elle n'avait pas trente ans et avait toute la beauté que donne l'approche de cet âge aux femmes qui sont brunes, grandes et développées suffisamment. Sa langueur exagérant le blanc de la peau, la largeur et le bistre des yeux bleu limpide et la masse d'ombre des cheveux, la faisaient parfaitement jolie. Elle était assurément la plus adorable personne qu'eût atteint le mal de Néans.

Auprès d'elle, des travaux au crochet, des broderies, entrepris sans goût, inachevés, des journaux de mode, désordonnés, épars, l'indolence et l'ennui, et pire: l'inconscience même de l'ennui. Car elle voulait se trouver fort bien; n'admettait pas qu'elle fût le moins du monde en mélancolie. Elle était si fort atteinte que nul désir ne germait en sa nature ensommeillée.

M. l'abbé, en sa qualité de directeur de cette âme encore pieuse, bien que ralentie, et de plus vieil ami de la maison, conservait le privilège des entrées à toute heure. Il avait celui, plus précieux et plus rare, d'être accueilli avec le sourire d'antan, franchement ouvert, tiédeur dernière. M. Durosay et le docteur le suppliaient d'en user et abuser pour le grand bien de la chère femme. On s'ingéniait à la réveiller. L'abbé, généreux et un peu inoccupé, venait, en bon pasteur, taquiner d'une chiquenaude ou d'un aimable mot sa brebis somnolente.

—Serai-je reçu avec Septime? dit l'abbé, allongeant le nez, et sans le moindre scrupule pour le petit soubresaut qu'il savait avoir causé par son «toc-toc». J'ai donné congé à ce grand enfant que les chaleurs fatiguent, et il vient vous offrir ses hommages...

L'abbé poussait Septime rougissant dans la pièce sombre où vaguait peut-être, pour cet odorat de seize ans, un parfum spécial qui le comblait de timidité. Le menant ainsi «dans le monde», pensait l'abbé, il espérait l'aguerrir, et il avait l'ordre écrit du papa de ne négliger aucune occasion.

Madame Durosay se souleva à demi, et tendit la main que l'abbé, selon sa façon, prit entre ses deux longues mains plates et sèches et garda longtemps. Septime avait le triste moment d'attente des pauvres jeunes gens gênés qui n'ont pas encore dit bonjour et qui n'osent regarder la maîtresse de maison avant d'avoir régulièrement salué; il ondulait sa taille embarrassante et, par-dessus la tête de l'abbé, esquissait de la tête des saluts perdus. Il pensait que l'abbé était ridicule de n'en pas finir à lâcher cette main et qu'il allait l'être lui, plus que son précepteur, par quelque gaucherie stupide dont il ne serait pas maître, en approchant ce bras que madame Durosay avait nu jusqu'au coude. Son cœur battait fortement, le bras lui semblait un objet extraordinaire, qu'il ne comprenait pas même que l'on montrât, bien qu'il en fût bien aise, à cause du trouble qu'on en reçoit.

Enfin, l'abbé fit place et Septime prit la main, avec tant de peur d'en abuser, qu'à peine il l'effleura.

—Monsieur l'abbé, dit la jeune femme, est bien dur pour ses élèves et c'est mal à lui, pour un jour de congé, de les mener visiter les malades.

—Je vous jure, madame, dit l'abbé, que tout le long du chemin, mon galant élève a marché plus vite que moi...

Septime, confus, se sentait l'envie de prononcer quelque mot extrêmement aimable, et il rougit seulement.

Mais madame Durosay ne prenait garde, se plaignant en termes dolents, de la visite fastidieuse du grand médecin qu'on ne faisait venir que pour lui faire peur. M. Durosay tenait à se ruiner en consultations et en pure perte. En somme, que lui voulait-on? Elle mangeait et dormait convenablement, ne se plaignait de rien. Qu'elle remuât? Qu'elle bouleversât toutes choses de son activité? Qu'elle explosât continuellement de belle humeur? Qu'elle ébranlât la maison d'éclats de rire? Mais c'était grotesque à la fin! Et quels sujets, s'il vous plaît, à cette ébriété? Avouez que le bon Dieu perdrait son latin à vouloir établir la vie de plaisir à Néans.

L'abbé, plein d'indulgence et de bonté, se délectait du ton plaisant et d'avoir vu madame Durosay sourire.

—Moins puissants que le bon Dieu, madame, et moins forts en latin, nous avons osé comploter de belles et honnêtes distractions. Monsieur votre mari me parlait tout à l'heure d'un jeu que Septime vous expliquera.

—C'est un lawn-tennis, madame, dit Septime, qu'on organiserait aux Veulottes.

—J'ai joué à ça!... C'est charmant. Je serai très bien sous le marronnier, à vous regarder faire.

—Eh! allez donc, s'écria M. Durosay, dont la dodue bedaine faisait irruption dans la pièce, échinez-vous donc à dénicher un joujou, à inventer l'impossible pour ces monstres de femmes. Voilà ce qui vous attend; voilà où l'on aboutit!... Ah! n'épousez jamais, monsieur Septime, ni vous, monsieur l'abbé... ha! ha! ha! ha!

Et le notaire se réjouissait de son tour d'esprit dont la vingtième édition laissait calmes les auditeurs ordinaires.

—Voyons, bellotte, dit-il, sérieux et tendre, en s'approchant de madame Durosay, que faut-il pour votre plaisir? On exécutera vos petits caprices; on vous gâtera comme une enfant-gâteau: c'est le grand médecin qui l'a ordonné.

Il prenait le bras dans ses grosses pattes de dogue, le beau bras à la manche relevée, où Septime remarquait la douce ombre que faisait un duvet léger et le petit creux à l'intérieur du coude, pochette imaginaire et mystérieuse où il soupçonnait, dans le vague de son instinct, que quelque chose de grave ou de grand même, comme la vie d'un ou de beaucoup d'hommes pouvait se venir blottir et étouffer. Pauvre jolie dépression bleuâtre sur le blanc de la peau! Et ces mains énormes et disgracieuses touchaient cela, tapotaient cela comme elles eussent fait des flancs d'un honnête chien, familièrement et sans plus d'émotion. Septime était choqué comme d'un sacrilège.

—On demande, continuait le mari, que vous soyez insupportable, que vous cassiez, brisiez tout, que vous battiez votre époux; que vous fassiez damner monsieur le curé ou venir madame votre mère si bon peut vous sembler!

»C'est le cas de demander, comme disaient les bateliers de la Loire, la «corde à virer le vent», d'avoir faim d'ortolans ou appétit de la lune! Eh bien, qu'est-ce que tu dirais, bellotte, d'un bon petit voyage avec les clefs sous la porte et les clients au diable?

—J'aimerais mieux la paix, mon ami!

M. Durosay plaqua fortement la boîte aux échecs sur la table, et, bien que l'on fût proche de l'heure du dîner, se fit trois fois battre par l'abbé. Madame Durosay classait des journaux de mode, et pour les feuilletons, les passait à Septime. Septime allait du bras nu aux gravures coloriées où des femmes en toilettes de soirée avaient des épaules et des gorges roses, et de cette contemplation silencieuse et bébête sa puberté toute neuve recevait une joie trouble et exquise.

IV

M. de Prébendes eût préféré dire sa messe à rebours qu'avouer l'effroi secret que lui causait le docteur Grandier.

Des années avant qu'ils fussent unis par la maison Durosay, et alors qu'il le fréquentait uniquement pour sa péricardite et ses granulations, il l'avait cru un peu Satan ou quelqu'un de ses suppôts de qualité. Cette première impression avait tourné cependant, en même temps et dans la mesure que s'affermissait son instinctive méfiance.

La rondeur, la belle franchise habituelle de ce grand gaillard de muscles solides et de frais regard bleu, la bonté qu'on lui connaissait, toutes ses allures de brusque apparence, n'étaient pas, ne pouvaient être d'un génie du mal. Le bon abbé en avait presque regret, car il s'en trouvait moins armé contre lui, dans les circonstances nombreuses où ils se posaient comme adversaires résolus. Ce diable d'homme, sinon cet homme du diable, avait toujours avec soi la force d'une apparente évidence, alors que l'abbé devait combattre à coups de dialectique. Avait-il donc raison?... Non!... certes! puisqu'il méconnaissait tout l'enseignement écrit; mais il en avait l'air, et d'une discussion contradictoire personne qui ne sortît rangé de son côté. Il n'avait nul acquis, pensait l'abbé; il raisonnait comme l'homme tout nu. Et c'était pour cela qu'on le trouvait convaincant. Il opposait une certaine force humaine contre tous les édifices élevés sous l'invocation divine. Ah! plût au ciel qu'il eût été d'enfer, qui ne prévaut point contre Dieu! Mais il était de la terre dont on n'est pas si sûr.

Un soir, l'abbé et le docteur sortaient ensemble et seuls, de chez le notaire. Ils se trouvèrent aussitôt dans la nuit noire, le ciel étant couvert et Néans n'ayant d'autre éclairage que celui des boutiques qui, avant neuf heures, ont rabattu leurs volets. Ils s'en allaient cahin-caha sur le sol inégal. Grandier dit tout à coup:

—L'abbé, nous allons nous casser! donnez-moi donc le bras.

Et les deux ennemis descendirent à la façon des amoureux jusqu'au carrefour qui fait le centre de la ville, où le docteur, par courtoisie, avait coutume de reconduire l'abbé, bien que ce fût, à lui, tout l'opposé de sa route. L'abbé s'éloignait alors du côté de la rivière au bord de laquelle le presbytère se trouvait; le médecin rebroussait chemin, et dans le silence de Néans endormi retentissait quotidiennement la voix du docteur, déjà le dos tourné: «Bonsoir, monsieur l'abbé!» et grésillait la voix de feuilles sèches de l'ecclésiastique: «Bonsoir, docteur», du même ton invariablement, quelles qu'aient été les aigreurs échangées, sauf quelques sonorités surajoutées du côté de Grandier, les soirs où M. Durosay avait sorti son vieux cognac, ou quelques sourdines, au contraire, du côté de l'abbé, quand il étouffait dans les replis d'un long cache-nez noir, sa gorge délicate.

L'abbé augura mal de cette complaisance du docteur. Le contact de ce païen lui convenait médiocrement. Il était tout petit, tout gringalet au bras du colosse, et sa figure grêle et rase pouvait avoir l'air tout juste d'une pomme de canne au côté de ce beau géant à barbe blanche.

De plus, Grandier était énervé ce soir. On l'avait vu garder des silences inaccoutumés, puis parler tout à coup un peu à tort et à travers. On l'eût dit en mal d'invention, ce qui quelquefois lui arrivait. Que fomentait-il?

Ils arrivaient quasi sans mot dire au croisement des quatre rues. Déjà, l'abbé se dégageait et ils allaient sans doute, avant le traditionnel «bonsoir!» prononcer la phrase non moins consacrée: «Il n'y a pas un chat dehors!» quand le docteur, inspectant brièvement les quatre longs trous d'ombre des rues désertes, se planta comme un mât en face de l'abbé. Il croisait les bras sur la poitrine, et cela formait, sous sa barbe, une sorte d'auvent où M. de Prébendes eût tenu à couvert. Et il regarda l'abbé avec quelque chose de si étrange et pétillant dans ses prunelles que c'était à croire que si le diable ne se déclarait pas en cet instant, il ne serait jamais bien à craindre. Et il continuait de garder le silence, paraissant établir des combinaisons, suivre des plans de bataille, voir tomber des blessés et relever des drapeaux, ce qui lui donnait de la fièvre. L'abbé priait pour lui, dans le cas qu'il en valût la peine. Un éclair les illumina. Grandier ricanait. De larges gouttes d'eau tombèrent. L'abbé ouvrit son parapluie et disparut là-dessous tout entier. Le docteur se pencha sous le toit de silésienne brune et il prononça:

—Je vais ressusciter madame Durosay!

Et cela était dit sur un ton confidentiel, grave, exalté, et à la fois sinistre, de la même façon que l'on vous glisserait dans le tuyau de l'oreille: «Je mets le feu, ce soir, à l'hôtel de ville!»

La pluie tomba tout à coup à torrents. Les larges chaussures du médecin de Néans se plaquaient en flicflacs sonores sur le sol détrempé. L'abbé se laissait descendre vers le presbytère, à grands pas raides, comme si une machine l'avait mû. Quand Gertrude, la gouvernante de ces «Messieurs prêtres», vint ouvrir, elle trouva M. l'abbé de Prébendes les pieds dans l'eau, sous le parapluie ruisselant et qui, au lieu de se dépêcher de rentrer, s'allongeait de deux doigts le nez, ainsi qu'il avait coutume en les cas délicats.

V

M. de Prébendes fit claquer ses galoches sur la pierre de l'escalier et, sans même souhaiter le bonsoir à Gertrude, sans demander comment M. le curé avait passé la soirée, à quelle heure Septime s'était couché, s'enferma dans sa chambre.

Ses prières furent troublées. Il était depuis longtemps à genoux sur son prie-Dieu, quand il s'aperçut qu'il regardait fixement la statuette de sainte Radegonde et que, cependant, les seules images profanes, un peu confuses et virevoletantes de madame Durosay, du notaire et du docteur Grandier passaient dans le champ de sa vision au grand détriment de l'objet en biscuit de sa dévotion particulière. Il se ressaisit brusquement, ôta ses lunettes, se prit à deux mains le front, et, les coudes sur l'appui de velours un peu râpé, s'efforça de suivre ses oraisons. Il y éprouvait toutes les peines du monde. Il s'impatienta de cette distraction opiniâtre. Puis il se reprocha, de s'impatienter. Et il se coucha presque colère. Ce satané docteur lui avait mis la tête à l'envers.

Il ne s'endormit point. Les allures de Grandier lui trottaient par l'esprit. Quelle était cette découverte soudaine d'un moyen de relever madame Durosay? Et si remède il y avait, pourquoi ce mystère, cette exaltation, cette fièvre et ces ricanements quand il s'agit de simplement guérir? Le moyen, doux Jésus! qu'une œuvre pie germât en la cervelle de Grandier! À part lui, l'abbé pensait que l'état de langueur tient éloigné du péché. La belle santé ne va pas sans le réveil de la chair qui est l'ennemi redoutable entre tous. La vie agissante est infestée de malice. Mais on peut supposer que le Seigneur préfère avoir des serviteurs actifs plutôt qu'inertes et somnolents: cependant ce sont les simples d'esprit qu'il a dit bienheureux.

On ne se préoccupait point de toutes les dames à Néans dont l'état était bien près de celui de madame Durosay: et Dieu les avait en bonne odeur. Quel grabuge allait nous apporter ce Grandier? Car il était homme à laisser mijoter une idée des mois et des ans, et à vous la servir à point quelque jour, si forte d'une longue incubation, qu'il la fallût bon gré mal gré avaler.

L'abbé tournait et retournait sa pensée en même temps que son corps sec. Il se souvint de cette sainte madame de Ravaud qui, lui confiant sa chère enfant cependant qu'elle la jetait dans les bras de Durosay, lui avait dit: «Emportez-moi mon trésor dans votre petite ville: ce monsieur la fera fructifier selon le monde; mais vous, semez pour la récolte future!» C'était un dépôt sacré.

Mais quoi donc? Où donc était le feu? Qui menaçait? Ah! les torturantes jongleries de pensée des heures d'insomnie! On y devient pusillanime et stupide. Le jugement demi-éteint laisse l'imagination errer dans les ténèbres; elle s'y épeure, s'y affole, et, la fatigue l'écrasant, c'est la fièvre, le cauchemar et ses dévergondages.

M. de Prébendes eut le cauchemar cette nuit-là.

Jamais, non jamais, à aucun instant de son existence, sa pensée ne s'était arrêtée sur des sujets de la sorte de ceux qui le troublèrent cette nuit mémorable. Dès le moment qu'il ferma les yeux, un sentiment d'angoisse le prit. C'était comme le pressentiment que quelque chose d'extrêmement redoutable et même d'instinctivement répugnant allait se produire; un nuage épais et nauséabond qui vous pleurerait sur la tête et qui menacerait de crever en mille éclaboussures de toutes sortes de choses malpropres. Ne s'imagina-t-il pas que Gertrude grattait à la porte avec ses pantoufles et voulait lui signifier quelque nouvelle désastreuse seulement en passant la paume des mains, qu'elle avait grasses, sur le panneau de cette porte peinte en blanc et où une gravure de saint Louis de Gonzague était épinglée, qui en serait toute salie? Et il lui criait: «Mais parlez donc! dites-moi tout de suite la chose; je vous entendrai très bien à travers la porte; Gertrude, ce que vous faites là est tout à fait désagréable.» Et il voyait tout d'un coup apparaître le visage de Gertrude par la porte entrebâillée. Grand Dieu! l'objet d'horreur! Gertrude, la vieille, l'honnête et pieuse Gertrude avait des cheveux rouges épars et follement ondulés comme des flammes, et toute sa figure de pomme ridée était enduite d'une couche de fards, et ses yeux étincelaient comme des charbons ardents, et elle avait toute l'attitude d'une bacchante! L'abbé se dressait vers le petit bénitier, suspendu au-dessus de son lit, pour asperger d'eau sainte la misérable créature. Il ne pouvait atteindre le bénitier, c'était un fait exprès. Il appelait les paroles de l'exorcisme; mais à la place de celles-ci c'étaient les mots latins par quoi s'expriment dans le De modo penitendi et confitendi toutes les iniquités de la luxure, qui affluaient à ses lèvres. Il lui semblait qu'il attisât le mal au lieu de l'enrayer. Il croyait faire des efforts prodigieux de mémoire pour retrouver ces mots précieux; il en sentait sa pauvre cervelle se fendre, et il balbutiait, toujours et sans répit, les termes de stupre, qui jaillissaient, tels de petits jets d'huile sur le brasier infernal. Ah! il n'y eut pas que Gertrude dans la scène bachique, à chaque instant grandissante! Ah! qu'eut fait le contenu du petit bénitier; qu'eut fait toute la valeur exorcisante d'un seul homme, fût-ce un saint, contre la foule des malheureux possédés qui se mouvaient, hurlants, ivres de débauche, en tout Néans subitement contaminé par la peste. Il avait fui le contact immonde de la bacchante et il s'était trouvé dans la ville, entouré de personnes grotesques qu'il reconnaissait peu à peu sous leur accoutrement éhonté, pour l'aggravation de son dégoût. Rue de l'Église, mademoiselle Hubertine la Hotte, qui avait une dévotion exemplaire depuis quarante-cinq ans, se faisait enlever par des commis voyageurs. Elle avait de petits yeux bridés et le teint jaune, ce qui lui donnait un peu l'air d'une Chinoise; et elle aimait le vert, en ornait ses chapeaux, ce qui la rendait assez plaisante et ridicule. Pour le moment, elle s'enveloppait d'un péplum antique et se laissait soulever, enguirlandée de roses, par des hommes épris.

Tous les libres penseurs détalaient comme des faunes, vers des beautés entrevues à un tournant de rue, par la vitrine d'une boutique, voire à leurs fenêtres parmi la mousseline proprette des rideaux. Toutes ces dames attifées d'oripeaux étranges promenaient leur démarche alanguie, entr'ouvraient des yeux provocants et tendres, et se laissaient cueillir comme de ces fruits très mûrs qui d'eux-mêmes vont choir. Il y avait les danses sur la place publique, où les petites filles du catéchisme se livraient à des gestes que le malheureux abbé prenait pour obscènes, n'ayant point précisément l'idée de ce que l'obscénité pouvait être. Et il se précipitait, tel Jésus au milieu des vendeurs, pour disperser les scandales. Mais ni sa voix, ni son geste ne le voulaient servir. Il demeurait paralysé, avec une indignation portée au comble, et il lui semblait que son corps, sous la tension trop violente, allait voler en éclats. Dans le milieu même des sarabandes effrénées, se tenait une séance du conseil municipal, où tous ceux qui n'étaient pas encore ivres délibéraient avec des apparences de gravité sur un sujet louche dont les termes essentiels étaient dits dans le tuyau de l'oreille. Et, par moments, les faces solennelles de ces messieurs ne se tenaient plus et pouffaient. Il était fort aisé de reconnaître M. le maire et son adjoint; Bizuit, le ferblantier et le confiseur Champeau et le greffier Benoît. À quoi tous ces gros bêtas se préparaient-ils avec des mines si burlesques, par leurs colloques mystérieux et les petites bouffées subites de leurs rires de gamins? Au fond, ils conservaient, chacun, dans cette vision extravagante, les traits précis de leur caractère véritable, n'avaient aucune attitude illogique, étaient dans cette farce, ce qu'ils étaient exactement dans leurs fonctions, l'empois seulement un peu fondu. Ils firent part à la foule du résultat de la délibération; on les acclama; ils se levèrent; on les suivit. L'abbé seul n'entendit rien, ne fut qu'angoissé davantage. Mais, comme il allait se réfugier en désespoir, au pied des autels, traversant la sacristie, l'abbé vit le sonneur de la paroisse, nommé Lespingrelet, la face congestionnée, puant le vin et tirant à toute volée la corde, sans que l'on entendît pourtant le carillon. L'extravagance atteignit l'inénarrable. L'abbé s'aperçut que tout Néans grimpait à la corde. Tout en haut était déjà juché le conseil municipal, brandissant sa délibération. Et les dames de la société, et les petites filles du catéchisme, les faunes libres penseurs, Gertrude, mademoiselle Mistouflet, mademoiselle Hubertine la Hotte et les quatre commis voyageurs épris, à la force des poignets, se hissaient pêle-mêle, en postures acrobatiques et immodestes, et les mouvements que le sonneur imprimait à la corde secouaient toutes ces grappes, accentuaient leur ardeur joviale, accéléraient leur ascension saugrenue. L'abbé interrogea Lespingrelet, mais cet animal se tordait comme un diable; on ne savait où prendre sa trogne d'ivrogne que ses jambes balancées en rythme furieux tantôt venaient frapper au risque de l'écraser comme une outre pendue, et tantôt enlaçaient, nouées en manière de lianes, derrière la nuque.

Spectacle immonde: ce fut Septime qui l'informa; Septime pâle et sérieux, figure d'ange, qui entrait par la porte du chœur, aux genoux encore la poussière des dalles, tel que s'il venait de se préparer, par la prière, à quelque affaire importante. Septime montrait du doigt, d'un geste de saint gothique, la hauteur du clocher, et il dit: «C'est là-haut, le mauvais lieu; nous y allons tous!» comme il eût dit: «C'est le Ciel, il le faut gagner»; et il prit la corde, gardant son angélique visage et sa sérénité.

À ce moment, le sonneur disparu, le bas de la corde demeurée libre se livra à des girations serpentines d'une violence inouïe, l'abbé y fut pris, saisi, étouffé comme en l'enlacement d'un boa monstre; il entendait ses os craquer dans la spirale de plus en plus étroite du câble et l'ignominie fut achevée quand il s'aperçut qu'il montait, montait avec toute la paroisse, montait avec Septime, avec Gertrude, avec ses pénitentes, montait au mauvais lieu.

VI

Le docteur était né à Chinon, ville adorable pour la jolie place qu'elle a sous le soleil et pour ce qu'elle contint. Car, avec Rabelais qu'elle forma, il semble qu'elle eut tout le XVIe siècle couché aux pentes de sa colline et qu'elle lui fut le parterre vraiment propre à deviser joyeusement, spirituellement et d'amour.

À Chinon, la vie était aimable et douce, et les mœurs aisées. Les aventures n'y faisaient point scandale, et mille accommodements naturels qui eussent, ailleurs, paru singuliers répartissaient dans les familles le calme et la justice.

C'est ainsi que nul ne songeait à faire feu parce que M. Desvet, dont la femme était toujours sur le flanc, allait tous les soirs que le bon Dieu lui donnait, faire le trictrac de madame Desnoyers que ce pauvre M. Desnoyers avait épousée—il faut bien qu'un notaire se marie, —malgré une faiblesse que tout le monde connaissait puisqu'il avait fait toutes ses études au collège de Chinon. Le cher homme ne se cachait point de venir, pendant le trictrac, compulser ses dossiers, dans son cabinet sur la rue. Tout le monde avait accoutumé de le voir ainsi là, le soir, et l'on n'y faisait pas attention. Il fallait que quelqu'un fût bien nouveau venu dans la ville pour qu'on lui dît, en passant devant la fenêtre éclairée: «Tenez, voilà monsieur Desnoyers, le notaire, qui n'a point de goût pour le trictrac.»

Le même divertissement portait un autre nom chez M. le Receveur de l'enregistrement qui, pendant quatre années de célibat passées au café de la ville, s'était disputé avec le petit percepteur des contributions pour ce que celui-ci ne goûtait que les belles femmes à épaisse chevelure brune, tandis que lui n'avait appétit que de petites grasses blondes boulottes. Il était arrivé, ce à quoi on avait pu s'attendre, que le receveur, après quinze jours de congé, était revenu triomphant au bras d'une admirable receveuse qui avait des hanches gonflées comme des amphores, une taille de lancier et des cheveux aile de corbeau. Le percepteur avait cru à une provocation et s'était refroidi vis-à-vis du receveur dans la mesure qu'il s'échauffait pour la brune. Longuement il avait médité sa vengeance. Et il l'eût savourée avec une amère volupté, le jour où il mit la main sur la petite grasse blonde boulotte. Mais le jeu des quatre coins qui se faisait chez M. le Receveur répandait le baume aux endroits qu'eût empoisonnés le fiel administratif.

Et de même, ailleurs. Tout ceci se faisait si bonnement que nul n'y voyait ombrage. En vérité, personne n'était lésé. La religion? dira-t-on. Il y avait eu entre les vénérables curés de Saint-Étienne et de Saint-Maurice plusieurs conférences à ce sujet, comme il était convenable. Ces messieurs, qui étaient fort distingués, n'avaient rien d'un Savonarole. Ils savaient, pour fréquenter les tables de M. Desnoyers comme de M. Desvet, que le fond des âmes de toutes ces personnes était bon, et le Seigneur était parmi elles, puisque la paix y régnait. Jamais il n'y eut à Chinon de meilleurs pasteurs que ces hommes gras qui avaient de la simplicité, de la fourchette et du cœur.

Que l'on juge de la situation du brave homme de Chinon devenu le médecin des dames de Néans. Il subit le certain effroi qu'éprouvent certaines personnes à visiter le Musée Grévin. Le ton de sa conversation effaroucha; il dut le baisser et modérer ses gestes; sous peine d'avoir tout le pays à dos. Il dut emprunter ses sujets de conversation à une sorte d'anthologie verbale où Néans puisait son beau dire sans s'en écarter jamais et sans paraître atteindre la satiété. Les affaires locales en faisaient le fond, quelques lieux communs généraux pouvaient bien être effleurés par les personnes dont la pondération reconnue garantissait qu'elles n'en abuseraient point. Mais l'humeur y était regardée comme du plus mauvais goût.

Cependant le docteur avait vécu là, vingt ans, dévorant sa flamme et pestant de ne pouvoir réagir. Sa qualité l'obligeait à beaucoup de circonspection. Il s'était tu. Seulement quelques âmes choisies avaient été initiées à la belle vie ensoleillée d'antan, et cette élite de la ville encore souriait à ces récits comme on fait aux pages d'un roman. On n'y donnait aucune foi. Il avait d'ailleurs, quoique garçon, l'existence la plus rangée du monde. On avait bien crié un peu, quand il avait pris pour servante une fille de Bourgueil, point du tout vilaine d'entournure et qui n'avait pas l'âge canonique. Cette brave créature, que le docteur avait, disait-on, mise à mal autrefois, persistait à lui vouloir du bien et lui était venue, un jour de foire, offrir ses services. Nul ne savait quel titre elle avait au juste dans la maison, mais si quelques mijaurées de la société avaient cru devoir faire entendre au médecin qu'elles saisissaient le scandale, le bel ordre muet de la maison Grandier d'où nul bruit ne transperçait les murs proprets enguirlandés de glycines, avait fini par imposer silence. On le considérait comme un satyre en cage, mais nul n'avait jamais regardé aux barreaux, et l'on avait fini par craindre son sabot qui devait certes avoir la corne dure.

Il paraissait tellement d'une autre race; il voyait tout à rebours du commun. Le bon greffier de Néans, M. Benoît, ne lui pardonnait pas ses sarcasmes à l'endroit du fait qui avait valu à sa boutonnière la médaille de sauvetage. Le docteur n'avait cessé de l'en plaisanter. Beau sauvetage, en vérité!

Le greffier ne s'était-il pas jeté à l'eau pour repêcher un vilain gredin dépenaillé qui se voulait faire périr?—«Le triste ouvrage, mon bon Benoît, avait dit Grandier en frottant le moribond qui revenait à la vie; en voici un qui s'enfonçait doucement dans l'eau et dans la paix, et vous venez vous mêler, vous, de le reprolonger dans la misère et le vagabondage. Laissez donc mourir les gens qui n'ont pas mieux à faire ici. Ce misérable ne valait rien pour la vie; vous le ressuscitez, et, si dans deux jours vous le surprenez à briser les clôtures de votre basse-cour, vous lui tirerez dessus en l'appelant brigand; monsieur Benoît, vous n'avez pas pour deux liards d'esprit...»

Cet homme et cette philosophie maintenaient Néans en état de perplexité. Tout savant et sympathique que fût par ailleurs le docteur Grandier, chacun gardait, en son jugement vis-à-vis de lui, un coin de réserve ambiguë qui allait se précisant chez certains jusqu'à cette quasi-affirmation en leur for intérieur: «On viendrait me dire que cet homme-là a fait un mauvais coup, que je n'en lèverais pas un bras plus haut que l'autre...»

VII

Ce dernier soir, sur la terrasse du notaire, un marronnier et un orme, trois ou quatre fois séculaires, balançaient leurs feuilles et leurs fines branches dans l'air tiède. On voyait par-dessus la balustrade de pierre, grâce aux lumignons de quelques boutiques, la principale rue de Néans s'enfoncer dans l'ombre, inégale et bossuée, molestée de pignons avancés, de vieilles maisons ventrues, jusque vers l'église dont le clocher là-bas apparaissait, par instants, dans la clarté brève d'éclairs de chaleur. On n'entendait de bruit que, parfois, celui des volets qui se fermaient mollement comme la paupière d'un œil qui s'endort peut-être avec une sorte de respect instinctif de ces silences d'été nocturne.

Les familiers étaient assis dans de grands fauteuils d'osier qu'ils appelaient des «torpeurs». M. de Prébendes seul se refusait cette flatterie des sens et il n'aimait point que Septime en usât. On causait peu, le ton se haussait si vite entre le docteur et l'abbé, que l'un et l'autre, par courtoisie réciproque, fuyaient d'ordinaire les sujets brûlants. M. Durosay n'avait rien à dire: il parlait presque seul. Madame Durosay demeurait comme le jour, étendue. Trouvait-elle à ces heures d'après-dîner un charme qu'elle ne savait qualifier? On était si à l'affût de quelque chose qu'elle aimât, qu'on prolongeait longtemps ces soirs de torpeur. Ces messieurs fumaient.

Il y avait des giroflées et des roses au pied de la maison, à une certaine distance, et de petites brises espacées en apportaient par moments les parfums presque trop violents, une minute, et tout à coup évanouis, pour revenir aussitôt après, avec une insistance.

—Ah! sentez-vous? disait quelqu'un.

—Oui, oui, c'est délicieux...

Toutes les fois que cela revenait, la même question et la même réponse machinales, à peine conscientes, dont la répétition ne fatiguait pas, provenant d'un être instinctif au fond d'eux, qui ne pouvait pas ne pas dire: «Ah! je sens, c'est délicieux!»

—On devrait passer tout entières dehors des nuits pareilles, fit madame Durosay. Est-ce que ce serait mauvais, docteur?

—Oh! si vous le vouliez bien, bien fort, on vous le permettrait... Vous en sentiriez-vous grande envie?

—Oh! pas tant que cela...

Grandier, qui épiait toujours l'éveil d'un désir, fit un peu de moue. Quelques sensations effleuraient la jeune femme; le parfum, la musique, en la caressant, faisaient presque rêver une sensualité en elle endormie. Il eût voulu être certain que ce rudiment d'une si puissante source de vitalité, existait chez elle. S'il y était, comment le cultiverait-on? Cela n'était pas du tout clair. Mais le découvrir était son dernier espoir. Et depuis qu'il s'occupait d'elle, elle ne manifestait, en vérité, rien.

L'haleine des fleurs repassait, en sorte de nuées voletantes et lourdes de baumes. Chacun les recevait, en était environné, imprégné. C'était comme la taquinerie de quelque grand séducteur caché dans la nuit. Le léger bruissement des feuilles d'ormes était peut-être son sourire, et l'étincellement régulier des doux éclairs à l'horizon, un regard clignotant vers son œuvre louche. On pouvait imaginer sa grande figure malicieuse et son geste. Il y avait un acharnement en cette séduction par les fleurs et la mollesse du soir; et la conscience du charme peu à peu s'éveillait.

Il faut un temps aux personnes qui n'ont point le goût cultivé des sensations voluptueuses pour s'apercevoir que, réellement, elles sont ravies. Elles l'ont avoué déjà, du bout des lèvres, comme on l'a fait tout à l'heure sur la terrasse: «Ah! c'est délicieux!» Le délice y est tout juste comme le tourment à qui dit: «Ah! mon Dieu! mon Dieu! que j'ai donc été inquiet de votre santé!» Le délice ne vient point spontanément; il aime être sollicité. Il faut, le sachant possible, le souhaiter, l'évoquer. Pour qui le cherche, il est là; pour qui ne l'a point déjà en son désir, il est de désespérante lenteur. Ah! pensez donc! la nuit, le crépuscule, l'adorable splendeur des choses, la grâce miraculeuse d'une odeur ou d'un son, faire des avances à qui s'est fermé les sens, et paraît ne même pas soupçonner que ces êtres impersonnels ont de véritables caresses! Oui, la plupart des gens ont besoin d'être prévenus. De la musique, on le leur a dit assez; dès qu'un accord est perçu, leur épiderme se tend au frisson. Mais des harmonies innombrables, dont la nature est toute retentissante, il les faut avertir, et insister n'est pas trop. Qu'un homme soit là, à certaines heures incomparables, et dise en termes sobres et forts la beauté qui environne, toutes les femmes seront remuées, et par cette légère secousse, ouvertes elles-mêmes directement à la séduction ambiante. Nous sommes presque tous ainsi faits qu'il nous faut en toutes choses des initiateurs. Je ne sais quelle faiblesse nous retient en nous-mêmes, telles des limaces craintives, et quelle taie nous avons aux yeux et aux sens, qu'une chiquenaude suffit à briser. Un élan, et le monde est révélé.

Nul n'était là pour le donner. Les choses elles-mêmes semblaient en prendre charge. Grandier devinait seulement la possibilité d'émotions qui n'allaient plus à sa sève un peu vieille. Il jouissait de cette heure par une remembrance des années jeunes et de la jeunesse d'autrui. Celle-ci, hélas! il la cherchait autour de lui. Septime lui semblait trop enfant, il ne pouvait se défaire de le traiter en gamin. Et cette femme si gracieuse, dont la jolie tête pâle, dans la pénombre, paraissait si abandonnée sur le dossier incliné, laissait perdre le plaisir de vivre, qui venait ce soir, presque palpable et provocant, comme une chair, s'offrir.

Un moment, le notaire s'étant tu, et M. de Prébendes se tenant droit comme un I sur sa chaise avec, sous ses lunettes, sans doute, quelque idée métaphysique, madame Durosay eut un frisson aux épaules et Septime, simplement, sans mot dire, alla dans la salle à manger chercher un petit châle de laine. Le docteur fut secoué de ce menu fait. Septime revint, tenant le châle de laine; il dit à madame Durosay: «Vous allez prendre froid», et le lui tendit. Elle le remercia beaucoup. L'abbé dit: «Septime, voilà qui est bien, nous ferons peut-être de vous un galant homme.—Hé! hé!» fit M. Durosay. Grandier remarquait que Septime était ennuyé qu'on eût fait attention à lui et que madame Durosay, ayant du mal à se passer le châle sur les épaules, Septime l'y aidait d'une main un peu gauche et tremblante, et demeurait longuement au-dessus des cheveux qu'il semblait respirer, tout proche. La jeune femme se tourna un peu du côté de Septime et le regarda se rasseoir.

Le docteur eût découvert, tout à coup, une panacée, que ses yeux n'eussent pas brillé comme ils le firent à ce moment qui n'avait l'air de rien.

Sa poitrine se dilata, il respira large, et les bouffées qui venaient à cet instant des roses et des giroflées, il les absorba, les goûta avec tous ses sens une minute rajeunis. Enfin! enfin! quelqu'un ici participait à l'heure amoureuse de cette nuit d'été; quelqu'un était saisi de l'aphrodisiaque des parfums, de la tiédeur et de l'ombre. Il regardait béatement l'enfant et la jeune femme. C'était comme s'il fût sorti tout d'un coup du néant pour assister aux girations élégantes d'une belle nébuleuse, à la naissance d'un monde. Il remerciait le Dieu vague en qui il avait foi, le glorifiait par sa joie, par toute l'aise qu'il ressentait en sa personne. Il eût voulu pouvoir dire à quelqu'un son contentement, secouer le coude de l'abbé, taper sur le genou de M. Durosay, leur crier: «Ah! que c'est bon! que c'est bon!» La subite évidence du grotesque de cette pensée vis-à-vis de l'ecclésiastique et du mari, qui, en toute autre circonstance, l'eût fait sourire, n'entama pas son enthousiasme. Toutes les grâces de l'amour, toutes les fraîcheurs des idylles environnaient le cerveau de cet homme qui avait complètement aimé la vie; enguirlandaient sa mémoire ornée de la vie des siècles passés. Sa tristesse s'écoulait, se perdait dans l'oubli, déjà; sa belle tristesse de vivre parmi des morts. Ah! vivre dans les villes mortes où tout un passé dort sous les mausolées et les dalles, oui! mais être mêlé à des apparences de vie qui ne sont rien, ne réalisent rien, sont mille fois plus silencieuses que les trépassés qui ont vingt siècles par-dessus leurs tombes, pauvre misère! Il l'oubliait en face de ces quelques gestes gauches d'un tout jeune homme par quoi se manifestait le premier, l'essentiel trouble d'une âme. Il se fixait dans le souvenir cette main un peu maigre et si hésitante, passant le châle de laine entre les épaules chaudes et le dossier de la chaise, et les narines qu'il avait vues frémir au-dessus des cheveux. Et il revoyait la jeune femme se tourner instinctivement, sans grande idée, sans doute, vers Septime. Il est probable qu'elle avait pensé tout simplement: «Il est aimable et prévenant». Cela avait suffi pour qu'elle éprouvât le désir de le voir, de le regarder reprendre sa place. Grandier repassait, repassait les deux ou trois phases du petit drame. La nuit se faisait plus complète et le parfum des giroflées environnait les ombres.

VIII

«Je vais ressusciter madame Durosay!»

Grandier se voyait soufflant ces mots brûlants dans la petite figure racornie de M. de Prébendes. Il ne savait pourquoi ni comment il s'était retenu à ce moment d'exaltation, de prendre l'abbé sous les épaules et de le soulever, avec son parapluie de silésienne brune, en l'air et très haut, comme on fait aux enfants. Et il l'eût tenu, comme cela, à bras tendus, tout le temps qu'il eût fallu pour lui dire des choses qui eussent fait d'abord le digne homme se débattre là-haut, et puis qui l'eussent anéanti, c'est-à-dire tout ce qui avait germé dans sa cervelle e vieux païen et de guérisseur, durant cette soirée de torpeur et de sensualité, sous l'orme et le marronnier séculaires.

«L'horrible péché de chair, l'abbé! entendez-vous! le péché de cette chair que vous veillez comme un avare son trésor stérile; la chair! la chair! nous l'allons découvrir et livrer aux baisers du beau soleil et des belles lèvres fraîches! La chair vierge, qui n'a jamais tressailli, l'une à cause de caresses gauches, et l'autre, par ignorance des caresses; l'une qui se meurt de n'avoir pas vécu, et l'autre quasi naissante, où la vie surabonde, la chair que le bon Dieu a ornée pour l'Amour; la chair de vos agneaux, cher abbé du bon Dieu! nous l'allons mettre en fête et en pâmoison; nous l'allons couvrir de parfums et de fleurs et nous ferons retentir les cymbales et le tambourin, et danserons autour du clocher de Néans parmi l'emmêlement des guirlandes tressées pour Aphrodite! Monsieur l'abbé, au bout de mes bras, entendez-vous les chants d'allégresse qui approchent, et le murmure des bouches jointes? saviez-vous qu'il y avait à Néans des bouches qui ne s'étaient jointes jamais à aucune bouche? Vraiment, vous ne vous préoccupiez point de cela, monsieur l'abbé, et vous nous chantez du Paradis. Qu'en savez-vous donc? Il y a de fortes lacunes à votre paroisse. Moi, je vous dis qu'elle allait être engloutie bientôt par le reste du monde à cause du vide qui s'y produisait!... Et les cœurs qui s'étiolaient isolés! Ah! pouah! monsieur l'abbé, les cœurs solitaires!... Eh bien! les voilà tout brûlants, dans le moment que je vous regarde à travers vos besicles!... Le feu est à la mèche; je vous dis que je l'ai vu, de mes yeux vu... et nous n'y pouvons rien; non, non. On ne marche pas sur le feu qui court sur la mèche! Ha! ha! ha! ha!... Que je vous repose sur le sol de la paroisse, monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé, je vous souhaite le bonsoir!»

Le docteur ricanait encore en pénétrant dans sa bibliothèque, tandis que la pluie au dehors tombait à torrents et que le bruit du tonnerre faisait trembler les vitres. Le vacarme et le bruissement diluvien s'accommodaient à sa pensée tumultueuse. Il semblait que tout s'entendît pour sortir de la mièvrerie de Néans. Il eût aimé, pour le moment, voir des montagnes écrasantes ou la mer en furie. C'était un soir de belle vitalité.

Il s'assit à sa place accoutumée, où il passait une partie des nuits parmi ses livres, ayant peu de sommeil. Et il envisagea sa situation.

Elle était pourvue d'un côté romanesque qui pouvait faire sourire; mais par une autre face, elle se présentait comme un cas psycho-physiologique d'une grande simplicité. Voici une jeune femme qui meurt d'inanition. Toutes ses facultés, dans ce milieu inerte, vacillent comme de pauvres petites flammes dans un air raréfié. L'indolence est telle que le désir même d'un plaisir est devenu inespérable. Le mariage, il le sait, a été pour elle une existence côte à côte avec un brave homme lourd qui a laissé vierge toute sa féminité. Cependant elle est belle et, de toute apparence, destinée aux secousses de la passion. Jamais elle n'a tressailli. Une seule ressource extrême demeure: la possibilité d'éveiller un amour. L'occasion s'offre. Le médecin doit-il même se poser la question: «Que faire?»

Il se la posa, pour netteté de conscience, en face de l'inévitable buste d'Hippocrate qui trônait au-dessus de la collection de la Gazette des Hôpitaux, et d'une belle reproduction photographique de la Victoire de Samothrace. Le petit abat-jour de la lampe à quinquet, par hasard posé de travers, rejetait la lumière sur l'œuvre incomparable, où l'allégresse de tout un peuple enivré semblait avoir retenu son geste et son tapage pour une attitude de pure beauté. Il laissait ses yeux errer complaisamment sur la draperie souple et légère qui caressait en l'exaltant la forme du torse ému et des jambes élancées. Quelque chose d'enthousiasmant et de sage, de grandement viril et de contenu, de discrètement joyeux, lui vint de cette noble forme qui, parmi l'ombre de la pièce, lui semblait s'avancer. Sa première exubérance se calma: non, non! plus d'abbé à bout de bras; pas d'éclat; pas de vain bruit. Mais le désir ardent d'une belle œuvre silencieuse lui tendit tous les muscles, et l'orgueil lui en échauffa tout à coup les tempes. Au milieu d'une grande platitude des gens et des choses, des petitesses sociales, des mesquineries bourgeoises, accomplir une œuvre selon la nature, joyeuse, embaumée, lumineuse, tragique peut-être aussi, pourquoi pas? Tout est fait de lumière et d'ombre. Voir cela s'épanouir comme la fleur d'un églantier qu'on aime et qu'on arrose et émonde chaque matin. Oh! voir quelque chose de souriant et de vivant grandir et tenir de vous un peu de la sève qui gonfle! De la vie et des sourires de soi, hors de soi! Il recevait de la Samothrace le contact qui féconde. Il n'aurait pas pu désormais s'arrêter dans l'ascension de son idée: l'étrange force de beauté et de vie du chef-d'œuvre couvait, réalisait, animait déjà sa conception.

Il ne s'aperçut qu'en enlevant ses yeux de l'image, de la poussée extraordinaire et ordonnée qu'il en avait reçue, durant qu'il caressait son projet, et il lui rejeta un coup d'œil comme on fait à quelqu'un dont un mot qu'on n'a pas remarqué tout d'abord, vous a déposé subrepticement la raison d'agir.

«Beauté! fit-il, unique raison de Dieu!»

Fort de l'excellence de son œuvre au point de vue naturel ou philosophique, il la replaçait et en essayait l'effet, cependant, en un cadre plus petit.

Donner un amant à cette jeune femme dont la pensée eût bondi à cette seule idée! Car il ne s'agissait pas seulement de garder un rôle neutre, de laisser aller les choses qui pourraient aller de travers. Septime était un enfant et madame Durosay la femme la plus inexpérimentée du monde. L'idylle pouvait se traîner en sentimentalités languissantes qui n'atteindraient point le but voulu: la résurrection de la chair. Il fallait que cette femme fût fouettée, remuée, bouleversée en tout son être. «Pauvres petits médecins avec leurs douches et leurs pauvres petits remèdes! se disait le docteur Grandier; quel traitement valut jamais la caresse amoureuse?» Il s'agissait donc de s'emparer de ces rudiments de tendresse encore informes qu'il avait surpris; et contre les convenances et les lois, de les cultiver, de les diriger, de les hâter vers la sorte d'épanouissement qu'il jugeait nécessaire. Des multiples inconvénients moraux qui en pourraient résulter pour la jeune femme, il fallait faire fi comme on écrase le fœtus au ventre de la mère pour que celle-ci soit sauve. Dans beaucoup d'alternatives, un des termes doit être supprimé sans considération. On coupe un membre pour garder la vie. Ainsi qu'il le disait quelquefois à l'abbé qui en pâlissait d'indignation: «Mon cher abbé, un certain ordre moral vous intéresse; moi, la vie; ma raison d'être est de sauver des corps, de maintenir toutes les fonctions des corps et d'en dégager une belle harmonie. Un ordre qui se satisfait de l'étiolement physique ne saurait avoir de beauté, car il n'est ordre qu'en apparence: il méprise l'ordre du monde qui est l'équilibre des deux éléments dont vous supprimez l'un. Vous marchez à cloche-pied.—Mais vous, mon cher docteur, lui eût dit l'abbé, avec votre goût physique, ne me semblez pas, pour le moment, plus d'aplomb, un pied vaut l'autre...—Pardon! je vais au plus pressé; le cas est urgent; il s'agit de vie ou de mort. Je détruis votre petit ordre moral, qui était mortel; c'est un sacrifice provisoire; de la vitalité que je veux, un autre sortira, quelque autre, je ne sais... nous verrons bien: mais vivons, saprebleu! vivons d'abord!»

Un sentiment de délicatesse l'empêchait presque d'envisager le cas de M. Durosay. Il vit deux ou trois fois repasser sa figure rasée de gros homme apoplectique; il l'aperçut dégustant ses vins et ses liqueurs, le pied fin du verre à bordeaux entre le pouce et l'index, gras, obèses entre les phalanges, ou le petit verre enfoui dans le creux de la main énorme et rougeaude, la langue claquant sur le palais. Il avait les cheveux plats et luisants, séparés par une raie: telles deux pièces de satinette posées et collées sur le crâne. Il avait deux soucis: sa cave et ses melons. Pour le reste, il était bonhomme. Il trouvait sa femme fort jolie; il aimait qu'on lui fît entendre que tout le monde était de son avis. Quand il surprenait, en passant à son bras: «La belle madame Durosay!» il pensait avoir fait assez pour le nom de ses pères en l'accolant à la gloriole de cet ornement féminin, et assez fait pour sa femme en lui donnant son nom. Il ne soupçonnait pas qu'elle eût pu être belle, ni complète si elle s'était appelée autrement que Durosay. Quant à l'amour, il le concevait une facétie libertine, un petit dévergondage malpropre, quelque chose qui s'exécute avec les bonnes quand on est tout jeunet, et avec des personnes ad hoc quand on est un débauché; qui conduit au désordre et qui ruine la santé. Le mot seul lui mettait à l'œil une pointe d'égrillardise, et prononcé devant sa femme, le gênait comme une inconvenance. Il traduisait ainsi le respect qu'il avait pour elle. De respect, il la comblait véritablement.

«Délicatesse? se dit Grandier qui n'avait pu s'empêcher de considérer cette physionomie, qu'il allait falloir blesser par les exigences du traitement. Délicatesse? Mais je suis puéril comme un enfant morveux; je raisonne comme mademoiselle Hubertine la Hotte et j'ai l'esprit du sacristain Lespingrelet! Ah! Samothrace! ô beauté! Je reculerais à entamer la suffisance et la paix de cet être ignorant de son rôle d'homme et qui commet chaque jour impunément, sous la protection des lois et de l'assentiment de ses concitoyens, un crime immonde: l'assassinat à petits coups de la femme, en sa femme.

»Oui! Oui! s'affirma le docteur en frappant du poing sur la table; ils sont tous des criminels avec leurs façons de s'arroger la propriété d'une femme et de ne pas lui donner l'amour; elle y a droit comme à l'air respirable, comme à la lumière, comme au soutien de la force mâle! Et c'est par égard pour cette petite convention répugnante que je me laisserais arrêter dans ma besogne de vie! Mais je m'associais, nous sommes tous associés à cette vilenie! Pouah!