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Le meilleur ami

Chapter 16: XV
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About This Book

A reflective narrator recalls youthful years in a social circle, tracing an affectionate friendship toward a young woman whose lively voice and social charm mask deeper feelings. Memories of a costume ball become a turning point when the narrator recognizes unacknowledged love as the young woman's attention circulates among guests. The narrative meditates on the passage of time and urban transformation, contrasting vanished gardens and houses with the persistence of memory. Told in episodic recollections, the work explores regret, the subtlety of self-deception about desire, and the bittersweet endurance of lost intimacy.

Le lendemain, Bernerette me trouva plus calme. Elle me dit :

— Vous avez parlé à maman ?

— Non.

— Vous avez parlé à mon père en chassant ?

A mon tour j’interrogeai :

— Et vous, Bernerette, avez-vous parlé à vos parents ?

— Non.

Elle resta pensive, pendant que je faisais la moue ; puis elle fit :

— Que voulez-vous que je leur dise ?…

Elle eut un mouvement nerveux du pied qui défonça le sol ; nous étions assis sur un banc, au bout de la charmille. Elle me dit :

— Mais vous avez l’air tranquille comme Baptiste, ce matin, vous !

— C’est que j’ai pris une résolution.

— Laquelle ?

— La résolution d’écrire à quelqu’un.

Elle tressaillit.

— D’écrire à mes parents ?

— Non.

— D’écrire à qui ?

— A quelqu’un.

Je lui dis, simulant un jeu connu :

— Interrogez-moi donc : « Est-ce un homme ? »

Elle dit :

— Est-ce un homme ?

— Oui.

— Un homme âgé ?

— Non.

— Un homme blond ?

— Non.

— Est-il ici ?

— Non.

— Est-il marié ?

— Non.

Je vis que son teint s’animait sous la poudre. Elle avait deviné et ne voulait plus rien demander ; elle pensait que je lui avais écrit ; elle pensait à ce que j’avais pu lui écrire, ou bien elle pensait à lui, tout simplement. Ce sang, qui montait à la seule image de Gérard, me brûlait les yeux comme un feu ardent. J’étais jaloux, jaloux ! Je repris en grinçant des dents, mais elle ne s’en aperçut point :

— Allons ! allons ! Interrogez-moi : « Est-il beau ?… »

Elle dit, avec un frémissement de tout le visage :

— Est-il beau ?

A l’instant, et à ma grande surprise même, mes yeux se mouillèrent, pendant que je répondais :

— Oui.

Je fis un violent effort pour que mon émotion ne me trahît pas davantage ; mais Bernerette ne remarquait pas mon émotion : elle regardait en face d’elle fixement, et comme hallucinée. Elle ne nomma personne ; elle dit :

— Vous lui avez écrit ?…

Et elle n’eût pas été trop étonnée si je lui eusse répondu à ce moment-là : « Oui, je lui ai écrit que vous l’aimez ! » Elle répéta :

— Vous lui avez écrit ?…

Ce qui signifiait : « Qu’est-ce que vous lui avez écrit ? » Je dis :

— Mais, songez donc, Bernerette ! qu’il eût pu, lui aussi, partager la méprise commune. Il m’a vu toujours près de vous ; il me sait, aujourd’hui encore, à côté de vous ; s’il est délicat, cela ne suffit-il pas pour qu’il s’interdise de penser à vous ?… Je vous nuis, Bernerette !… Y avez-vous songé ?…

Je vis ses yeux et tout son visage se transformer : c’était une révélation que je lui faisais ! Non ! elle n’avait jamais songé que Gérard pût croire à une liaison possible entre elle et moi. Son étonnement me fut encore bien pénible ; mais elle n’eut même pas l’idée de me le cacher. Et les conséquences de la méprise dissipée lui apparurent. Ses sourcils soulevèrent leur arcature comme pour donner plus de jour à une vision heureuse ; puis cette belle voûte se brisa quand Bernerette se retourna vers moi. Elle entendait encore la dernière partie de ma phrase : « Je vous nuis, Bernerette !… » Un moment, un court moment, peut-être, elle pensa qu’en effet, j’avais pu lui nuire, en son amour ; et cela l’empêchait de me remercier de ce que j’avais écrit à Gérard, et de penser que je pouvais souffrir de tout cela. Un moment, oui, elle me regarda d’un air méchant !…

J’avais encore sur moi la lettre à Gérard ; je la décachetai pour la faire lire à Bernerette ; je n’avais eu, en écrivant cette lettre, qu’une crainte, c’était qu’elle ne fût un peu trop explicite ; il ne fallait tout de même pas dire à Gérard : « Mademoiselle de Chanclos est absolument libre : allons ! n’allez-vous pas la demander en mariage ? » Bernerette trouva ma lettre très discrète. Elle me dit même :

— Comprendra-t-il ?

Elle n’eut pas un mot de pitié pour moi qui attendais d’elle : « Mais mon pauvre ami, vous me renoncez là dedans ; on jurerait que je ne vous suis de rien !… »

Alors, je lui dis :

— Bernerette, voyons ! pourquoi vous opposez-vous à ce que nous dissipions chez vos parents la même méprise que nous détruisons ici ?

— Je n’en sais rien, ma foi, me dit-elle. J’ai peur de je ne sais quoi, d’un grabuge…

Et je pensais, à part moi : « C’est cette méprise qui m’a inspiré et a rendu obligatoire pour moi mon intervention auprès de Gérard… » Bernerette n’avait pas, assurément, escompté cette conséquence qu’elle ne pouvait prévoir… Mais le génie de l’amour, ou l’inconscience profonde qui veille à notre conservation ne lui ont-ils pas commandé de s’attacher désespérément, aveuglément, à cette méprise ? Je me souvins de ses larmes inexplicables, le soir où je lui demandais : « Mais pourquoi ne pas parler à vos parents ? » Elle pleurait, pleurait stupidement, et me disait avec un air de bêtise vraiment surprenant chez elle : « Vous voyez ! vous voyez ce que vous faites !… » Il semblait bien que cela ne voulût rien dire du tout : pourtant, en dissipant le malentendu ce jour-là, j’évitais peut-être d’écrire aujourd’hui à Gérard !…