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Le meunier d'Angibault

Chapter 25: XIX. PORTRAIT.
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About This Book

A provincial tale centers on a small mill and its surrounding estate, where a recently widowed young woman meets a modest lover in secret while the village observes. Rivalries and misunderstandings among local families and a stubborn farmer bring property, honor, and social expectation into conflict with private affections. A disturbed woman driven by despair intersects the plot, intensifying moral dilemmas and revealing the human cost of passion and stigma. Intimate scenes of remorse and devotion alternate with vivid sketches of countryside life, portraying character types and social pressures that shape individual choices.




TROISIÈME JOURNÉE.




XIX.

PORTRAIT.

Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux règles de l'art de décrire minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scène dans un roman. Peut-être les conteurs de notre temps (et nous tous les premiers) ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans leurs narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en espérant que les maîtres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer l'oubli où nous sommes tombé jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos héroïnes.

Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque à l'intérêt d'une histoire d'amour, tant véridique soit-elle, lorsqu'on ignore si le personnage féminin est doué d'une beauté plus ou moins remarquable? Il ne suffit même pas qu'on nous dise: elle est belle; si ses aventures ou l'excentricité de sa situation nous ont tant soit peu frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou petite, rêveuse ou animée, élégante ou simple dans ses ajustements; si on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous sommes disposés à l'aimer ou à l'absoudre d'avoir attiré sur elle l'attention publique.

Tel était sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain de la première nuit où elle avait partagé sa chambre avec madame de Blanchemont, couchée encore languissamment sur son oreiller, tandis que la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette, Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beauté parisienne éclipserait la sienne à la fête du village, qui devait avoir lieu le jour suivant.

Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille qu'elle ne le paraissait, grâce à l'élégance de ses proportions et à la distinction de toutes ses attitudes. Elle était très-franchement blonde, mais non d'un blond fade, ni même d'un blond cendré, couleur trop vantée et qui éteint presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent l'indice d'une organisation sans puissance. Elle était d'un blond vif, chaud et doré, et ses cheveux étaient une des plus grandes beautés de sa personne. Dans son enfance elle avait eu un éclat extraordinaire, et au couvent on l'appelait le chérubin; à dix-huit ans elle n'était plus qu'une fort agréable personne, mais à vingt-deux, elle était telle qu'elle avait inspiré plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant ses traits n'étaient pas d'une grande perfection, et sa fraîcheur était souvent fatiguée par une animation un peu fébrile. On voyait autour de ses yeux d'un bleu éclatant des teintes sombres qui annonçaient le travail d'une âme ardente, et que l'observateur inintelligent eût pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mais il était impossible d'être chaste soi-même sans comprendre que cette femme vivait par le coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un léger duvet blond aux coins de sa lèvre, étaient chez elle les indices certains d'une volonté énergique, d'un caractère dévoué, désintéressé, courageux. Elle plaisait au premier coup d'oeil sans éblouir, elle éblouissait ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientôt détacher ses yeux ni sa pensée.

La seconde transformation qui s'était opérée en elle était l'ouvrage de l'amour. Laborieuse et enjouée au couvent, elle n'avait jamais été rêveuse ni mélancolique avant de rencontrer Lémor; et même depuis qu'elle l'aimait, elle était restée active et décidée jusque dans les plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un but unique toutes les forces de sa volonté, avait accentué ses traits et donné un charme étrange et mystérieux à toutes ses manières. Personne ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle était capable d'aimer passionnément, et tous les hommes qui s'étaient approchés d'elle avaient désiré de lui inspirer de l'amour ou de l'amitié. A cause de ce puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde où les femmes, jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusée de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité. Marcelle n'avait pas de temps à perdre au puéril et impudique amusement d'inspirer des désirs. Elle ne pensait pas même qu'elle pût en inspirer, et, en s'éloignant brusquement du monde, elle n'avait pas à se faire le reproche d'y avoir marqué volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mystérieuse à suivre et à deviner dans ses émotions enfantines, avait entendu parler de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beauté des salons de Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée pouvait s'être fait une telle réputation. Rose ne savait pas que, dans les sociétés très civilisées, et par conséquent très-blasées, l'animation intérieure répand un prestige sur l'extérieur de la femme, qui efface toujours la majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose sentait qu'elle aimait déjà Marcelle à la folie; elle ne se rendait pas encore bien compte de l'attraction exercée par son regard ferme et vif, par le son affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les allures décidées et généreuses de tout son être. Elle n'est pourtant pas si belle que je croyais! pensait-elle; d'où vient donc que je voudrais lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupée à attacher ses cheveux comme elle, et à imiter involontairement sa démarche, sa manière brusque et gracieuse de tourner la tête, et jusqu'aux inflexions de sa voix. Elle y réussit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de gaucherie rustique qui avait pourtant son charme; mais il est vrai de dire que cette vivacité fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle sut bientôt se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les dons de la nature. Rose n'était pas non plus dépourvue de courage et de franchise; Marcelle était plutôt destinée à développer son naturel étouffé par les circonstances extérieures qu'à lui en suggérer un factice et de pure imitation.




XX.

L'AMOUR ET L'ARGENT.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix étrange qui partait de la pièce voisine et qui était à la fois forte comme celle d'un boeuf et enrouée comme celle d'une vieille femme. Cette voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs reprises:

—Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'à mes vêtements!

Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la grand'mère Bricolin, répondait:

—Taisez-vous donc, notre maître! 8 je ne vous parle pas de ça.

Note 8: (retour) Dans nos campagnes, les femmes âgées suivent encore l'ancienne coutume de dire eu parlant de leur mari, notre maître. Celles de notre génération disent notre homme.

Voyant l'étonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer ce dialogue.—Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui dit-elle, et même avant ma naissance et celle de ma pauvre soeur, le mauvais sort était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa, qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il ne parle pas souvent; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute la maison en résonne. Il répète presque toujours à peu près la même chose: Ils m'ont tout pris, tout pillé, tout volé. Il ne sort guère de là, et si ma grand'mère, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas fait taire, il vous l'aurait dit hier à vous-même en guise de bonjour.

—Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.

—Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-là? dit Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; mais il est vrai que vous n'êtes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous êtes jamais occupée de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des Blanchemont?

—Je savais cela, et même je sais que votre grand-père, avant de venir se fixer ici, a tenu à ferme une terre considérable du côté du Blanc, appartenant à mon grand-père.

—Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des chauffeurs?

—Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'était déjà une vieille histoire quand je n'étais encore qu'un enfant.

—Cela s'est passé, il y a plus de quarante ans, autant que je puis savoir moi-même, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-père avait, à l'époque des assignats, confié à mon grand-papa Bricolin une somme de cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque vieille muraille du château, pendant qu'il se tiendrait caché lui-même à Paris, où il réussit à n'être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux que moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché avec le sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il était fermier, et qui est à plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais été. Votre grand-père ne se pressant pas de lui redemander son dépôt, il eut le malheur, en voulant lui faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat d'avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et soumirent mon pauvre grand-père à mille tortures jusqu'à ce qu'il eût dit où était caché l'argent. Ils emportèrent tout, le sien et le vôtre, et jusqu'au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mère. Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et jeté sur un lit. Il vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mère était enfermée dans la cave. Les garçons de ferme furent battus et attachés aussi. On leur tenait des pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin, quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils purent enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent impunis, on n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-là, mon pauvre grand-papa qui était jeune est devenu vieux tout à coup. Il n'a jamais pu retrouver sa tête, ses idées se sont affaiblies; il a perdu la mémoire de presque tout, excepté de cette abominable aventure, et il ne peut guère ouvrir la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez, il l'a toujours eu depuis cette nuit-là, et ses jambes qui ont été desséchées par le feu, sont restées si minces et si faibles qu'il n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père qui était un digne seigneur, à ce qu'on dit, ne lui a jamais réclamé son argent, et même il a abandonné à ma grand'mère, qui était devenue tout à coup l'homme de la famille; par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus depuis cinq ans, et qu'il ne s'était pas fait payer. Cela a nos affaires, et quand mon père a été en âge de prendre la ferme de Blanchemont il avait déjà un certain crédit. Voilà notre histoire; jointe à celle de ma pauvre soeur, vous voyez qu'elle n'est pas très-gaie.

Ce récit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'intérieur des Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur prospérité, ces gens-là semblaient voués à quelque chose de sombre et de tragique. Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle s'étonna que l'insouciante et luxuriante beauté de Rose eût pu se développer dans cette atmosphère de catastrophes et de luttes violentes, où l'argent avait joué un rôle si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin conservait avec amour dans sa chambre, encombrée de tous les vieux meubles rustiques mis à la réforme dans le château neuf, et contiguë à celle qu'occupaient Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer que son maître venait d'arriver.

—Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc à nous proclamer cela comme une grande nouvelle?

Et, malgré son petit ton dédaigneux, Rose devint vermeille comme la mieux épanouie des fleurs dont elle portait fièrement le nom.

—Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande à vous parler, dit Fanchon un peu déconcertée.

—A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les épaules.

—Non, à madame Marcelle, dit la petite.

Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute grande ouverte, lorsqu'elle fut forcée de reculer pour laisser entrer un garçon de la ferme chargé d'une malle, puis le Grand-Louis qui en portait lui-même une encore plus lourde et qui la déposa sur le plancher avec beaucoup d'aisance.

—Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant aussi un sac d'écus sur la commode.

Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur le lit qu'elle venait de quitter, et où dormait Édouard, beau comme un ange. Entraîné par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-là, qui avait des grâces irrésistibles, Grand-Louis s'approcha du lit pour le regarder de plus près, et Édouard, en ouvrant les yeux, lui tendit les bras, en lui donnant le nom d'Alochon, dont il l'avait obstinément gratifié.

—Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu'il est dans notre pays! dit le meunier en prenant une du ses petites mains pour la baiser.... Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derrière lui, et en se retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et toute irritée de cette invasion de son appartement, s'enfermait à grand bruit dans ses courtines brodées. Grand-Louis, qui ne savait pas que Rose eût partagé sa chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas à l'y trouver, resta stupéfait, repentant, honteux, et ne pouvant cependant détacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s'aperçut alors de l'inconvenance qu'elle avait laissée commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient dominée à son insu en cet instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous égards un porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songé à défendre l'appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui apportaient ses effets. Honteuse et repentante à son tour, elle allait avertir Grand-Louis qui semblait pétrifié à sa place, de se retirer au plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout hérissée au seuil de la chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel ennemi, debout et troublé entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son coup du matin pour la troisième fois, c'est-à-dire son troisième pot de vin blanc, dans la cuisine.

—Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix étouffée; viens vite, vite! m'entends-tu?

—Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas à être dérangé dans ce qu'il appelait son rafraîchissement. Est-ce que le feu est à la maison?

—Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi! répondit la fermière à qui la colère ôtait presque la parole.

—Ah! ma foi! s'il y a à se fâcher pour quelque chose, dit Bricolin, habitué aux bourrasques de sa moitié, tu t'en chargeras bien sans moi. Je suis tranquille là-dessus.

Voyant qu'il ne se dérangeait pas, madame Bricolin s'approcha, et, faisant avec effort le mouvement d'avaler car elle éprouvait une véritable strangulation de fureur:

—Te dérangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant assez pourtant pour n'être pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est encore au lit.

—Ah! cela, c'est inconvenable, très-inconvenable, dit M. Bricolin en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots.... Mais, pas de bruit, ma femme, entends-tu? à cause de la petite!

—Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même! Ah! j'espère que tu me croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un impudent qu'il est!

Au moment où M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face à face, avec le Grand-Louis.

—Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur irrésistible, vous voyez quelqu'un de bien étonné de la sottise qu'il vient de faire.

Et il raconta le fait naïvement.

—Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprès? dit Bricolin en se tournant vers sa femme.

—Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'écria la fermière donnant un libre cours à sa fureur. Puis elle courut pousser les deux portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui déjà offrait au coupable de se rafraîchir avec lui:—Non, monsieur Bricolin, s'écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité! Tu ne vois pas que ce vaurien-là a avec notre fille des manières qui ne conviennent qu'à des gens de son espèce, et que nous ne pouvons pas supporter plus longtemps? Il faut donc que je me charge de le lui dire, moi, et de lui signifier....

—Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier en élevant la voix à son tour, et laisse-moi un peu faire mon métier de père de famille. Ah! si l'on t'en croyait, je sais bien qu'on attacherait son haut de chausses avec des épingles, et que tu mettrais une paire de bretelles à ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tête dès le matin. Je sais ce que j'ai à dire à ce garçon-là, et je ne veux pas qu'un autre s'en charge. Allons, ma femme, dis à la Chounette de nous monter un pichet de vin frais, et va-t'en voir tes poules.

Madame Bricolin voulut répliquer. Son époux prit un gros bâton de houx qui était toujours appuyé contre sa chaise pendant qu'il buvait, et se mit à en frapper la table en cadence à tour de bras. Ce bruit retentissant couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut forcée de sortir en jetant les portes avec fracas derrière elle.

—Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre maître? dit la Chounette accourant au bruit.

M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en roulant les yeux d'une façon terrible. La grosse Chounette devint plus légère qu'un oiseau pour exécuter les ordres du potentat de Blanchemont.

—Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils furent seuls, avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma femme est enragée contre toi; elle t'en veut à mort, et, sans moi, elle t'aurait mis à la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas comme ça. Tu vas me dire la vérité; je suis sûr que ma femme se trompe. Toutes les femmes sont sottes ou folles, que veux-tu? Voyons, peux-tu me répondre la main sur ta conscience?

—Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait promettre sans examen, et en faisant un grand effort pour donner à sa figure un air d'insouciance et de tranquillité, sentiments bien contraires à ce qu'il éprouvait en cet instant.

—Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, moi! dit le fermier. Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de ma fille?

—Voilà une drôle de question! répondit le meunier, payant d'audace. Que voulez-vous qu'on y réponde? Si on dit oui, on a l'air de vous braver; si on dit non, on a l'air de faire injure à mademoiselle Rose; car enfin elle mérite qu'on en soit amoureux, comme vous méritez qu'on vous porte respect.

—Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu n'es pas amoureux.

—Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas dit cela. Je dis au contraire, que tout le monde est forcé d'en être amoureux, parce qu'elle est belle comme le jour, parce qu'elle est tout votre portrait, parce qu'enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c'est le plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.

—Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le fermier en se renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet proéminent. Le tonnerre m'écrase si je ne voudrais pas que tu fusses riche de cent mille écus! Je te donnerais ma fille de préférence à tout autre!

—Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez guère, n'est-il pas vrai?

—Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin, j'en ai du regret, et ça te prouve mon amitié.

—Grand merci, vous êtes trop bon!

—Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est mis dans la tête que tu en contais à Rose!

—Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent de la vérité, jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez pas pu entendre.

—J'en suis bien sûr. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne peux pas penser à ma fille, et que je ne peux pas la donner à un homme comme toi. Ce n'est pas que je te méprise, da! Je ne suis pas fier, et je sais que tous les hommes sont égaux devant la loi. Je n'ai pas oublié que je sors d'une famille de paysans, et que quand mon père a commencé sa fortune, qu'il a si malheureusement perdue comme tu sais, il n'était pas plus gros monsieur que toi, puisqu'il était meunier aussi! mais au jour d'aujourd'hui, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l'autre, et puisque j'en ai, et que tu n'en as pas, nous ne pouvons pas faire affaire ensemble.

—C'est concluant et péremptoire, dit le meunier avec une amère gaieté. C'est juste, raisonnable, véritable, équitable et salutaire, comme dit la préface à M. le curé.

—Dame! écoute donc, Grand-Louis, chacun agit de même. Tu n'épouserais pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante, si elle se prenait d'amour pour toi?

—Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce serait différent.

—Veux-tu dire par là, grand farceur, que ma fille en pourrait bien tenir pour toi?

—Moi, j'ai dit cela? quand donc?

—Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme soutienne que tu es capable de parler légèrement si on te laisse prendre tant de familiarité chez nous.

—Ah ça! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui commençait à perdre patience et qui trouvait la formule de son arrêt assez brutale sans qu'on y joignît l'insulte, est-ce pour rire ou pour plaisanter, comme dit l'autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-là? Parlez-vous sérieusement? Je ne vous ai pas demandé votre fille, je ne vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je ne suis pas homme à parler d'elle sans respect; je ne vois donc pas non plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de madame Bricolin sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en aller, me voilà tout prêt. Si c'est pour me retirer votre pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai d'autres. Mais parlez franchement et quittons-nous en honnêtes gens, car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise querelle qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un ici voulait me mettre dans mon tort pour cacher le sien.

En parlant ainsi, le Grand-Louis s'était levé et faisait mine de vouloir sortir. Se brouiller avec lui n'était ni du goût ni de l'intérêt de M. Bricolin.

—Qu'est-ce que tu dis-la, grand benêt? lui répondit-il d'un ton amical, en le forçant à se rasseoir. Es-tu fou? quelle mouche te pique? Est-ce que je t'ai parlé sérieusement? Est-ce que je fais attention aux sottises de ma femme? Règle générale, une guêpe qui vous bourdonne à l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit, c'est à peu près la même chanson. Achevons notre pichet, et restons amis, crois-moi, Grand-Louis. Ma pratique est bonne, et j'ai à me louer de te l'avoir donnée. Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits services, ce serait donc fort niais de nous quereller pour rien. Je sais que tu es un garçon d'esprit et de bon sens, et que tu ne peux pas en conter à ma fille. D'ailleurs j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser qu'elle saurait bien te rembarrer si tu t'écartais du respect... ainsi...

—Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec son verre sur la table dans un mouvement de colère bien marquée, toutes ces raisons-là sont inutiles et finissent par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable votre pratique, vos petits services, et mes intérêts, s'il faut que j'entende seulement supposer que je suis capable de manquer de respect à votre fille, et qu'elle aura un jour ou l'autre à me remettre à ma place. Je ne suis qu'un paysan, mais je suis aussi fier que vous, monsieur Bricolin, ne vous en déplaise; et si vous ne trouvez pas pour moi des façons plus délicates de vous exprimer, laissez-moi vous souhaiter le bonjour et m'en aller à mes affaires.

M. Bricolin eut beaucoup de peine à calmer le Grand-Louis qui se sentait fort irrité, non des soupçons de la fermière qu'il savait bien mériter dans un certain sens, ni du style grossier de Bricolin, auquel il était fort habitué, mais de la cruauté avec laquelle ce dernier faisait, sans le savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa après s'être fait faire amende honorable par le fermier, qui avait ses raisons pour se montrer fort pacifique et pour ne pas écouter les craintes de sa femme, du moins pour le moment.

—Ah ça! lui dit celui-ci, en l'invitant à entamer, après le fromage, un nouveau pichet de son vin gris; tu es donc en grande amitié avec notre jeune dame?

—En grande amitié! répondit le meunier avec un reste d'humeur, et s'abstenant de boire, malgré l'insistance de son hôte: c'est une parole aussi raisonnable que l'amour dont vous me défendez de parler à votre fille!

—Ma foi! si le mot est inconvenable, ce n'est pas moi qui l'ai inventé; c'est elle-même qui nous a dit plusieurs fois hier (ce qui faisait bien enrager la Thibaude!) qu'elle avait beaucoup d'amitié pour toi. Dame! tu es un beau garçon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que les grandes dames.... Allons! vas-tu encore te fâcher?

—M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la tête ce matin, monsieur Bricolin! dit le meunier pâle d'indignation.

Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son parti jusqu'alors, ne lui avait inspiré autant de dégoût.

—Et toi, tu as, je crois, ce matin, répondit le fermier, vidé la pelle de ton moulin dans ton estomac, car tu es triste et quinteux comme un buveur d'eau. On ne peut donc plus rire avec toi à présent? Voilà du nouveau! Eh bien, parlons donc sérieusement puisque tu le veux. Il est certain que d'une manière ou de l'autre, tu as conquis l'estime et la confiance de la jeune dame, et qu'elle te charge de ses commissions sans en rien dire à personne.

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

—Tiens! tu vas à *** pour elle, tu lui rapportes ses effets, son argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre un gros sac d'écus! Tu fais ses affaires enfin.

—Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, et que, par la même occasion, je lui rapporte sa bourse et ses malles de l'auberge où elle les avait laissées en dépôt; si c'est là faire ses affaires, à la bonne heure, je le veux bien.

—Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or ou de l'argent?

—Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regardé.

—Ça ne t'aurait rien coûté, et ça ne lui aurait pas fait de tort.

—Il fallait me dire que ça vous intéressait. Je ne l'ai pas deviné!

—Écoute, Grand-Louis, mon garçon, sois franc! cette dame a causé avec toi de ses affaires?

—Où prenez-vous ça?

—Je le prends là! dit le fermier en portant l'index à son front étroit et basané. Je sens dans l'air une odeur de confidences et de cachotteries. La dame a l'air de se méfier de moi et de te consulter!

—Quand cela serait! répondit Grand-Louis en regardant fixement Bricolin avec quelque intention de le braver.

—Si cela était, Grand-Louis, je ne pense pas que tu voudrais m'être défavorable?

—Comment l'entendez-vous?

—Comme tu l'entends bien toi-même. J'ai toujours eu confiance en toi, et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais bien que j'ai envie de la terre, et que je ne voudrais pas la payer trop cher?

—Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son prix.

—Son prix! son prix! ça dépend de la position des personnes. Ce qui serait mal vendu pour une autre, sera heureusement vendu pour elle, qui a grand besoin de sortir du pétrin où son mari l'a laissée!

—Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos idées là-dessus, et vos ambitions sur le bout de mon doigt. Vous voulez enfoncer de cinquante mille francs la dame venderesse, comme disent les gens de loi.

—Non! pas enfoncer du tout! J'ai joué cartes sur table avec elle. Je lui ai dit ce que valait son bien. Seulement je lui ai dit que je ne le paierais pas toute sa valeur, et dix mille millions de tonnerres m'écrasent si je veux et si je peux monter d'un liard.

—Vous m'avez parlé autrement, il n'y a pas encore si longtemps! vous m'avez dit que vous pouviez le payer son prix, et que s'il fallait absolument en passer par là....

—Tu radotes! je n'ai jamais dit ça!

—Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'était à la foire de Cluis, à preuve que M. Grouard, le maire, était là.

—Il n'en pourrait pas témoigner, il est mort!

—Mais moi, j'en pourrais lever la main!

—Tu ne le feras pas!

—Ça dépend.

—Ça dépend de quoi?

—Ça dépend de vous.

—Comment ça?

—La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison réglera la mienne, monsieur Bricolin. Je suis las des malhonnêtetés de votre dame et des affronts qu'elle me fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en réserve, qu'il est défendu à votre fille de me parler, de danser avec moi, de venir voir sa nourrice à mon moulin, et toutes sortes de vexations dont je ne me plaindrais pas si je les avais méritées, mais que je trouve insultantes, ne les méritant pas.

—Comment, c'est là tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, un billet de cinq cents francs, par exemple, ne te ferait pas plus de plaisir?

—Non, Monsieur! dit sèchement le meunier.

—Tu es un niais, mon garçon. Cinq cents francs dans la poche d'un honnête homme valent mieux qu'une bourrée dans la poussière. Tu tiens donc bien à danser avec ma fille?

—J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai toujours dansé la bourrée avec elle devant tout le monde. Personne ne l'a trouvé mauvais, et si je recevais d'elle maintenant l'affront d'un refus, on croirait aisément ce que trompette déjà votre femme, à savoir que je suis un malhonnête et un malappris. Je ne veux pas être traité comme ça. C'est à vous de savoir si vous voulez me fâcher, oui ou non.

—Danse avec Rose, mon garçon, danse! s'écria le fermier avec une joie mêlée de malice profonde, danse tant que tu voudras! s'il ne faut que cela pour te contenter!...

—Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait de sa vengeance. Voilà la dame de Blanchemont qui vient par ici, dit-il. Votre femme, avec son esclandre, ne m'a pas donné le temps de lui rendre compte de ses commissions. Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses intentions.

—Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. N'oublie pas que tu peux les influencer, ses intentions! Les affaires l'ennuient, elle a hâte d'en finir. Fais-lui bien comprendre que je serai inébranlable.... Moi, je vas trouver la Thibaude pour lui faire la leçon en ce qui te concerne.

—Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant s'enfuir lourdement le fermier; compte sur moi pour te servir de compère! Oui-da! pour m'en avoir cru seulement capable, je veux qu'il t'en coûte cinquante mille francs, et vingt mille en plus.




XXI.

LE GARÇON DE MOULIN.

—Ma chère dame dit en toute hâte le meunier qui entendait Rose venir derrière Marcelle, j'ai deux cents choses à vous dire, mais je ne peux pas débiter tout cela en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas de mademoiselle Rose), les murs ont des oreilles très-longues, et si je vas me promener seul avec vous, ça donnera des soupçons sur certaines affaires.... Enfin, il faut que je vous parle, comment ferons-nous?

—Il y a un moyen bien simple, répondit madame de Blanchemont. J'irai me promener aujourd'hui, et je trouverai bien le chemin d'Angibault.

—-D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le montrer... dit Grand-Louis au moment où Rose entrait, et entendait les dernières paroles de Marcelle.... Si tant est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas trop en colère contre moi....

—Ah! grand étourdi! vous allez me faire gronder par ma mère d'une belle façon! répondit Rose. Elle ne m'a encore rien dit, mais avec elle ce qui est différé n'est pas perdu.

—Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette fois, ne dira mot, Dieu merci! Je me suis justifié, votre papa m'a pardonné, il s'est chargé d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous ne me gardiez pas rancune de ma sottise....

—Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification un peu moins haut en sortant; vous m'avez réveillée en peur.

—Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.

—Allons, vous ne dormiez pas, petite rusée, dit Marcelle, puisque vous avez fermé vos rideaux avec fureur.

—Je dormais à moitié, dit Rose en tâchant de cacher son embarras sous un air de dépit.

—Ce qu'il y a de plus clair là dedans, dit le meunier avec une douleur ingénue, c'est qu'elle m'en veut!

—Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas là, dit Rose, qui avait eu trop longtemps l'habitude de tutoyer le Grand-Louis, son ami d'enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein. Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagné de ce délicieux tu changeait en joie expansive toutes les tristesses de son amoureux.

—Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillèrent de plaisir, vous ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd'hui avec madame Marcelle?

—Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman me l'a défendu, je ne sais pas pourquoi?

—Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint à lui des duretés de madame Bricolin; il les désapprouve et m'a promis d'ôter à sa dame les préventions qu'elle a contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.

—Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'écria Rose avec abandon. Nous irons à cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle? vous monterez ma petite jument, et moi, je prendrai le bidet à papa; il est très-doux et va très-vite aussi.

—Et moi, dit Édouard, je veux monter à cheval aussi.

—Cela est plus difficile, répondit Marcelle. Je n'oserai pas te prendre en croupe, mon ami.

—Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.

—Oh! je veux aller à Angibault, moi! s'écria l'enfant. Maman, emmène-moi au moulin!

—C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; mais moi je me charge de vous, si votre maman y consent. Nous partirons les premiers dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces dames trouvent de la crème en arrivant.

—Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose à Marcelle. Il est si bon pour les enfants! j'en sais quelque chose, moi!

—Oh! vous, vous étiez si gentille! dit le meunier tout attendri, vous auriez dû rester toujours comme cela!

—Merci du compliment, Grand-Louis!

—Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous auriez dû rester petite. Vous m'aimiez tant dans ce temps-là! vous ne pouviez pas me quitter; toujours pendue à mon cou!

—Il serait plaisant, dit Rose moitié troublée, moitié railleuse, que j'eusse conservé cette habitude!

—Allons, reprit le meunier s'adressant à Marcelle, j'emmène le petit, c'est convenu?

—Je vous le confie en toute sécurité, dit madame de Blanchemont en lui mettant son fils dans les bras.

—Ah! quel bonheur! s'écria l'enfant. Alochon, tu me mettras encore au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres tout le long du chemin!

—Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant; à condition que vous ne m'en ferez plus tomber sur le nez.

Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec le bel Édouard qui faisait battre son coeur en lui rappelant les grâces, les caresses et les malices de Rose enfant, approchait de son moulin, lorsqu'il aperçut dans la prairie Henri Lémor qui venait à sa rencontre, mais qui retourna aussitôt sur ses pas et rentra précipitamment dans la maison pour se cacher, en reconnaissant Édouard à côté du meunier.

—Mène Sophie au pré, dit Grand-Louis à son garçon de moulin en s'arrêtant à quelque distance de la porte. Et vous, ma mère, amusez-moi cet enfant-là. Ayez-en soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai un mot à dire au moulin.

Il courut alors retrouver Lémor, qui s'était enfermé dans sa chambre, et qui lui dit, en ouvrant avec précaution:

—Cet enfant me connaît; j'ai dû éviter ses regards.

—Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore là! dit le meunier qui avait peine à revenir de sa surprise. Moi qui vous avais fait mes adieux ce matin et qui vous croyais déjà mettant à la voile pour l'Afrique! Quel chevalier errant, ou quelle âme en peine êtes-vous donc?

—Je suis une âme en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi. J'ai fait une lieue; je me suis assis au bord d'une fontaine, j'ai rêvé, j'ai pleuré, et je suis revenu: je ne peux pas m'en aller!

—Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'écria le meunier en lui secouant la main avec force. Voilà comme j'ai été plus de cent fois! Oui, plus de cent fois, j'ai quitté Blanchemont en jurant de n'y jamais remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque fontaine où je m'asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me faire retourner d'où je venais. Mais écoutez, mon garçon, il faut être sur vos gardes: je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas vous décider à vous en aller. Ce sera long, je le prévois. Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce matin, vous revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques heures il faut vous éloigner. Elles vont venir ici.

—Toutes les deux! s'écria Lémor, qui comprenait Grand-Louis à demi-mot.

—Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de vous à madame de Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d'argent, sans savoir que j'ai à lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux pas qu'elle vous sache ici avant d'être bien sûr qu'elle ne me grondera pas de vous y avoir amené.... D'ailleurs, je ne veux pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela. Cachez-vous donc. Elles ont demandé leurs chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné comme déjeunent les belles dames, c'est-à-dire comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les épaules froides, elles peuvent être ici d'un moment à l'autre.

—Je pars... je m'enfuis! dit Lémor tout pâle et tout tremblant: ah! mon ami, elle va venir ici!

—J'entends bien! ça vous saigne le coeur de ne pas la voir! oui, c'est dur, j'en conviens!... Si on pouvait compter sur vous... si vous pouviez jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le temps qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un endroit d'où vous la verriez sans être aperçu.

—Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure! cachez-moi, fût-ce sous la meule de votre moulin....

—Diable! il n'y ferait pas bon, la Grand-Louise a les os plus durs que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon grenier à foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser ces dames. Je ne serai pas fâché que vous voyiez Rose Bricolin; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que j'aille voir ce qui se passe!

Et le Grand-Louis gravit un peu la côte de Condé d'où l'on découvrait les tours de Blanchemont et à peu près tout le chemin qui y mène. Quand il se fut assuré que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il retourna auprès de son prisonnier.

—Ça, mon camarade, lui dit-il, voilà un miroir de deux sous et un vrai rasoir de meunier, vous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C'est déplacé dans un moulin. C'est un nid à farine. Et puis, si par malheur on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins facile à reconnaître.

—Vous avez raison, dit Lémor, et je vous obéis bien vite.

—Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon idée en vous faisant mettre bas cette toison noire?

—Laquelle?

—Je viens d'y penser, et j'ai arrêté ce qui suit: vous allez rester chez moi jusqu'à ce que vous vous soyez décidé à ne plus faire de peine à ma chère dame, et à changer vos folles idées sur la fortune. Quand même vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui vous êtes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux. J'ai dit en l'air, hier soir, à ma bonne femme de mère, que vous étiez un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre état. Au reste, ma mère, qui ne s'étonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre vous ayez passé dans la mécanique. Vous allez donc être meunier, mon cher, ça vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air de vous occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la partie, et vous serez censé me conseiller pour l'établissement d'une nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j'aurai faite à la ville. Comme cela, votre présence chez moi n'étonnera personne. Je suis adjoint, je réponds de vous, personne ne demandera à voir votre passe-port. Le garde champêtre est un peu curieux et bavard. Mais avec une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. Il faut vous y conformer ou je vous abandonne.

—Je me soumets, je serai votre garçon de moulin, je me cacherai, pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fût-ce que d'ici et pour un instant....

—Chut! j'entends des fers sur les cailloux... tric tric... c'est la jument noire à mademoiselle Rose; trac trac... c'est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez rasé, assez lavé, et je vous assure que vous êtes cent fois mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui leur paraît plus chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras croisés et les yeux ouverts.... Adieu! voilà mademoiselle Rose. Tenez, la première en avant! voyez comme ça trottine légèrement et d'un air décidé!

—Belle comme un ange! dit Lémor qui n'avait regardé que Marcelle.