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Le Mirage

Chapter 11: CHAPITRE X
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About This Book

A reflective narrator moves between childhood mirror encounters and later trench episodes, recollecting a comrade nicknamed Cigogne whose odd physicality and gentle manner are sketched in small scenes; parental remarks and officers' cautions frame questions about self-knowledge and the ease with which intimacy and habit make others seem unfamiliar. The narrative proceeds episodically through domestic memory, brief character portraits, and frontline observation to examine perception, the malleability of identity, and the illusions people construct about themselves and one another.

CHAPITRE X

Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent nerveux.

« Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il, comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les voit, alors seulement. Entends-moi bien : tu ne vois pas le personnage que tu regardes, qui te parle ; tu vois celui que ton esprit figure. Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets de chaussures ou sa cravate ? Pourquoi noter un trait de caractère ? Tout cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit : c’est bien lui. Cet homme est l’homme vrai. L’autre !… »

Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.

« L’autre est un fantôme.

— Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.

— Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un univers d’apparences ; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos doigts nous révèlent. Ah ! le monde imaginaire ! comme il est doux de se le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de nos rêves, pour masquer l’autre ! comme il console de l’autre ! comme il détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon concierge voit !

— De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des choses ; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur. »

Il perdait patience :

« Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo ! Voilà ta place ! Va leur enseigner la vérité ! Va vite ! Va te promener sous les palmes avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un casque à voile vert ! »

Son regard me prit en pitié.

« La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte : « Puits curé… eau non potable. » Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond ?… »

Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.

« Merci, mon vieux !… La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il ? »