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Le Mirage

Chapter 30: CHAPITRE XXIX
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About This Book

A reflective narrator moves between childhood mirror encounters and later trench episodes, recollecting a comrade nicknamed Cigogne whose odd physicality and gentle manner are sketched in small scenes; parental remarks and officers' cautions frame questions about self-knowledge and the ease with which intimacy and habit make others seem unfamiliar. The narrative proceeds episodically through domestic memory, brief character portraits, and frontline observation to examine perception, the malleability of identity, and the illusions people construct about themselves and one another.

CHAPITRE XXIX

Je l’avais ouverte à l’heure de la soupe.

« Hé ! hé ! me dit Blanc, le vaguemestre, tu reçois encore des lettres de femmes ! Mais cette écriture à l’encre violette sur papier mauve, je ne la connaissais pas ! Oh ! la belle petite enveloppe ! Elle sent bon ! elle sent la rose ! C’est de ta bonne amie, Serval ! Blonde ou brune ? Tu me donneras son adresse ? pas vrai ? J’irai lui dire deux mots à l’oreille !

— A l’oreille… à l’oreille… » ajouta Renaud, l’ordonnance du capitaine, toujours spirituel.

Charmantes plaisanteries ! et de si bon ton !

Je répliquai de façon un peu rogue :

« Au lieu d’examiner avec tant de soin les lettres du courrier, tu ferais mieux de les distribuer plus vite, salaud !

— Monte pas à l’échelle, Serval ! Y a pas de médisance ! Tout de même, cette enveloppe, tu…

— Ferme ça, Blanc ! »

Huyon, qui est un brave bougre, dit tout bas au vaguemestre :

« C’est peut-être de sa mère ou de sa sœur… pour ça qu’il le prend mal… »

Mais Blanc poursuivit :

« Curieux qu’il soit si souvent de mauvaise humeur, notre vieux Serval ! Il fait le méchant… »

Puis, se reprenant à un souvenir :

« Je voulais te parler, ajouta-t-il, du petit portrait de peinture que tu as dessiné de ma gueule, avec tes crayons. Ça a fait bien plaisir au père et à la vieille, mais, là, tout à fait. La famille, elle me dit de te dire merci. On le mettra dans un cadre. »

Et Cigogne, dans son coin, tout en décortiquant un morceau de singe, soupira :

« Serval ! tu reçois des lettres de femmes ! Quand on est célibataire, on peut se payer ça, pas vrai ?

— Mais, oui !… »

Puis, sans avoir l’air de rien, je demandai :

« Pas de nouvelles de chez toi ?

— Pas de nouvelles directes de Lucienne, dit-il d’un air maussade, mais, de mon ami Mahoudiaux, quelques lignes mal écrites (il commence à gribouiller seul, tout de même), où il m’annonce précisément que Lucienne ne va pas très bien. Elle est nerveuse depuis quelque temps, paraît-il, elle est triste. Maurice dit qu’elle a besoin de repos moral ; il me recommande surtout de ne pas l’inquiéter dans mes lettres, de me surveiller de près quand je lui écris. Il en a de bonnes, Maurice ! Inquiéter Lucienne ! comment ferais-je ? Est-ce en racontant la vie de bourgeois que nous menons ici, que je pourrais inquiéter Lucienne ? Pas un coup de canon depuis quarante-huit heures ! »

Agacé, nerveux, inquiet lui-même, il hausse les épaules et s’en va.

Mme Maxence est donc nerveuse ! Bon Dieu, que vais-je lui répondre ?