—Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant homme, ma conscience ne me reprochera rien.
Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la réussite de leurs projets.
Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à lui.
Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens et une rectitude de jugement peu commune.
Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés pendant plus de quatre heures.
L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour, guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait. Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.
Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.
Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence, une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.
Le rancho était ou plutôt paraissait désert.
L'Indien battit le briquet et alluma un sebo.
L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.
—Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce rancho est-il donc abandonné?
—Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.
—Oh! Oh! Et pour quelle raison?
—Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.
—Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe, faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.
Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe; l'Indien la souleva.
—Venez, maître, dit-il.
—Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je donc m'enterrer tout vivant?
L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par l'enlèvement de la trappe.
—Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.
Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le sebo levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.
Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de petates pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme avaient été apportés et rangés avec soin.
Un equipal, une butaca, une table et un hamac pendu dans un coin complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.
Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.
A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près ovale, s'ouvraient des galeries.
—Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu; seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous n'avez que patience à prendre.
Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait à éprouver un sérieux besoin.
—Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et bon courage.
—Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.
—Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le cri du hibou trois fois avant d'entrer.
—Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et souper avec moi?
—Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel dans une heure.
—Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un soupir, je ne te retiens plus.
—Au revoir, maître, patience, et à bientôt!
—A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je tâcherai d'en avoir.
L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.
Émile se trouva seul.
Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il s'assit sur la butaca et se mit en devoir d'attaquer les vivres placés devant lui sur la table.
—Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France, je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!
Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.
Renvoi 1Peaux de moutons teintes et préparées.
VI
COMPLICATIONS
Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M. Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la ville de San Miguel et de la province de Tucumán.
Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.
Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et jouissait d'une immense influence.
Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins, dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le plus entreprenant.
L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit choisir pour chef.
Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une célébrité à la fois éclatante et exécrable.
Il ravagea sans pitié la Banda Oriental, l'Entre-Ríos et le Paraguay, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de vingt mille familles.
Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance avec ce brigand.
Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés, incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut celle de capitaine.
Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814, à la journée de las Piedras.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions éclatantes,—car il était doué d'une haute intelligence,—au moment où nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.
Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.
Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au détriment de la tranquillité publique.
Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs grades de leur autorité privée.
Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre pour son propre compte.
Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre les Espagnols.
Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.
Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.
Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe, parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter, par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son cœur.
Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence en commençant ce chapitre.
Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du duc:
—Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.
—Permettez, général, objecta le Français.
—Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela, il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu! J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet homme! Il n'y a rien à faire avec lui!
Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont il ne se départait jamais.
Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement railleur, puis, prenant la parole à son tour:
—Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?
—Certes! fit don Eusebio.
—Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.
Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant aussitôt:
—J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.
—Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables conséquences.
—Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me rétracte; mettons que je n'ai rien dit.
—Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.
—C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.
—Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez de niais.
—Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous avant qu'il paraisse.
Le Français jeta un regard sur la pendule.
—Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?
—De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il avec violence.
—Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.
—De quoi me parlez-vous donc?
—Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous ambitionnez.
—Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire, nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...
—Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches se font toujours en eau trouble.
—A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai jamais pêché autrement, moi.
—Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.
—Je le voudrais, mais de quelle façon?
Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis que le général l'examinait avec anxiété.
—Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc, c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.
—Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y avoir entre...
—Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord? L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?
—En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à s'éloigner.
Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son interlocuteur.
—Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre vie?
—Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous moquez de moi, mon cher duc?
—Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.
—Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire sérieuse.
—Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui ou non amoureux?
—Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez amoureux; est-ce clair?
—Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.
—Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher duc; voilà une heure que je vous le répète.
—D'accord, mais attendez la conclusion.
—Voyons donc cette conclusion.
—La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je vous lirai quelque jour.
—Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement d'impatience.
—Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:
Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!
—Comprenez-vous?
—A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...
—C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son amour que nous le tenons.
—C'est-à-dire...
—C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.
—Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.
—L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis en tête que vous réussiriez, et cela sera.
—Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous contrecarrerai.
—Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous seul qu'il s'agit dans tout ceci.
—En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher duc.
—Soit.
Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu d'une magnifique livrée, annonça:
—Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.
Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se levèrent pour saluer le général.
—Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.
—Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français; nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.
—Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de venir, ayant une importante communication à lui faire.
—Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don Eusebio.
Le criado avança des sièges et se retira.
La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue, que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une remarquable pureté.
—Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.
—Oui, monsieur le gouverneur.
—Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.
—Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral: les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...
—Eh bien? interrompit le général Moratín.
—Eh bien, ils se sont évadés.
—Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.
—Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux portes de la ville.
—Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général en fronçant le sourcil, je vais...
—Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va vite quand on veut sauver sa tête.
—Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?
—Vous étiez à la chasse, général.
—C'est vrai, je suis coupable.
—Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des ordres.
—Je vous remercie, cher don Zéno.
—En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.
—Très bien.
—Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de nouvelles des prisonniers.
—Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.
—Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce qu'ils entendraient dire.
—On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous félicite de tout cœur.
—Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.
—Et qu'avez-vous appris?
—Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le duc, et que je n'ose croire encore.
—Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé la fuite de vos prisonniers.
—Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.
—Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce pas général?
—Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de vos amis.
—D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la première fois, il y a quelques jours à peine.
—Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes qu'il s'agit.
—D'un de mes compatriotes?
—Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que je ne suis que l'écho d'un on-dit général...
—Continuez, il aurait...
—Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.
Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:
—Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux compatriote.
—Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.
—Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.
—Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure dans cette maison même, je vais le faire appeler.
—En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt ce qui en est.
—Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno, et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.
—Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.
Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un timbre.
Un domestique parut.
—Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à l'instant.
—Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie, répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.
—Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure; fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le prierez de se rendre ici.
Le domestique s'inclina sans bouger.
—Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne sortez-vous pas?
—Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne rentrera pas.
—Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?
—Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit qu'il quittait immédiatement la ville.
Le duc fit signe au domestique de sortir.
—C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le valet; que signifie ce départ?
Les deux créoles se regardaient avec étonnement.
—Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable; il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.
La porte se rouvrit en ce moment.
—Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.
—Faites entrer, dit don Zéno.
Et se tournant vers le duc:
—Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.
—Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.
—Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.
—Dieu le veuille! fit don Zéno.
Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et attendit qu'on l'interrogeât.
—Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des fugitifs, capitaine?
—Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.
—Vous les ramenez?
—Non pas.
—Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?
—Si, mon général.
—Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?
—D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.
Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux créoles échangèrent un regard.
—Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il, capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?
—Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.
—Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu peur, par hasard, capitaine?
—Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de gens j'avais affaire.
—Qu'avaient-ils donc de si terrible?
—Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général; car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.
—Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.
—Ce sont des Pincheyras, Excellence, répondit froidement le vieux soldat.
Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une agitation extraordinaire.
—Des Pincheyras! répétèrent-ils.
—Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.
—C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons. Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement; mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville; demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.
—Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez que je suis à vos ordres.
—Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?
—Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop de prudence dans une circonstance aussi grave.
Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent suivis par le capitaine.
Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:
—Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a rendu.
VII
LA PANIQUE
On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.
On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus strict.
Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel, communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.
La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant, brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée; bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient pas pierre sur pierre.
Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux insurgés.
Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la ville en tous les sens en criant:
—Aux armes! Aux armes!
A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient; bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale, que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet plus grand qu'ils ne le supposaient.
Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride vers le Cabildo.
Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en traversant la Plaza Mayor.
Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la plupart des assistants.
Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la terreur.
Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort n'existait pas.
Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres bivouaquaient sur la place.
La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.
Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.
Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.
La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la population.
D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres, tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle qu'elle était réellement.
L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons sentirent le courage leur revenir un peu.
Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans l'histoire de la révolution buenos-airienne.
Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des postes nombreux.
Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans la campagne.
Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances et s'étaient déclarés en permanence.
Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres, et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement l'ennemi s'il osait se montrer.
La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et fût demeuré à son poste.
Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à l'inquiéter.
Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero, étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son détachement.
Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.
Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant aussitôt:
—Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la population en lui prouvant que le danger n'existe plus.
L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville au petit pas.
Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.
La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans de ses chaleureuses acclamations.
La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que partir pour tenter une reconnaissance.
Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte, plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu près en avant de la cuadrilla.
Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que celui d'une promenade.
Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit la parole:
—Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation, d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.
—Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.
—Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître, un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang. Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces nouvelles sont donc positives.
Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.
—Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?
—Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A eux! A eux!
—Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société. A eux donc, et pas de quartier!
Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance, allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.
Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi, qu'on le lui avait rapporté.
Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville; après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à l'improviste, il avait commencé son exploration.
Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement attaquée.
Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout avec l'homme qui les commandait.
Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval et jeté à terre.
Un instant ses compagnons le crurent mort.
Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle de la défaite des montoneros.
Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui, découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.
Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.
Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.
Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.
Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.
Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.
Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des patriotes, rendait leur défaite plus probable.
Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin avec eux.
Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.
Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée devant eux et avaient gagné la plaine.
Mais au prix de quels sacrifices!
Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers; les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur avait fallu si longtemps soutenir.
Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne; les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir d'horribles tortures.
Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse de leurs chevaux.
Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.
Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.
Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui les séparait de leurs ennemis.
Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.
Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.
Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et d'autre.
Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour éviter les bolas et les lassos que leurs ennemis, tout en galopant à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.
Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites, offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges péripéties.
Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement; encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de poussière apparut à l'horizon.
Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín, suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les royaux.
Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs, poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt, ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef, avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla et la lança sur les Pincheyras.
Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de colère et de douleur.
La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent contraints de se rendre.
Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos, percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas, jonchaient au loin la campagne.
Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par quel miracle.
C'était le chef des Pincheyras.
Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.
Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis, avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson où il avait subitement disparu.
Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à découvrir les traces de leur audacieux adversaire.
Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses; on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de renoncer à s'emparer de lui.
Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.
La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.
Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour San Miguel.
—Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même, vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.
—Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au besoin je me souviendrai.
—En tout et pour tout disposez de moi.
Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras traînés prisonniers à la queue des chevaux.
Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un véritable triomphe.
VIII
LE SOLITAIRE
Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire, mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant vigoureusement les vivres placés devant lui.
Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être trop ennuyé.
Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.
Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui des regards effarés.
Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs; pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son rêve et semblait faire corps avec lui.
Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils le tirèrent subitement de son sommeil.
Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.
Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés, mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une violence extrême.
On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.
Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.
Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.
La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir, et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir les yeux.
Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.
Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut point sa curiosité.
Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.
Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres; d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.
Qu'était-ce alors?
Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.
Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.
Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de lui.
Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.
Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.
Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé dans son repos et sa quiétude.
Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.
Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait plusieurs détours.
Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.
Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire garnie d'une copieuse provende de luzerne.
Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les rassurer, puis il continua ses investigations.
Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait, mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.
Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques pas à peine de l'entrée du souterrain.
Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en courant qu'il atteignit le bout de la galerie.
Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait hermétiquement l'entrée du souterrain.
Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en apparence insurmontable.
Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il ignorait.
Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à l'enlever.
Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.
Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.
Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie, posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit, les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et bourdonner le sang dans ses oreilles.
Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.
Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune homme l'entendît:
—Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.
Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état primitif.
—Cherchez, cherchez, perros malditos, reprit l'inconnu avec un ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!
Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps: bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant en respect avec ses pistolets:
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.
L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et, laissant tomber son arme:
—Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?
—Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.
Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.