—Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.
—Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude m'en donnez-vous?
—Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.
Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique, cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé affirmativement la tête.
—Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa ceinture.
L'inconnu ramassa son arme.
Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.
—Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer plus longtemps ici.
L'inconnu sourit d'un air railleur.
—Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.
—Comme il vous plaira. Alors, causons.
—Causons, soit.
—Qui êtes-vous?
—Vous le voyez, un proscrit.
—C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.
—Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.
—Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?
—Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour de moi, j'ai été contraint de fuir.
—C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme, mais vous connaissiez donc cette retraite?
—Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.
—C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.
—C'est impossible, tout le monde ignore son existence.
—Moi, cependant, je la connais.
—Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.
—Qu'en savez-vous?
—Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.
—C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.
—Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit être maître de son secret.
—Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.
—Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je n'attendais pas moins de vous.
—Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.
—En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.
—Lesquelles?
—De la nourriture et deux heures de sommeil.
—Et ensuite?
—Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.
—Qu'est-ce donc?
—Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.
—Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous conviendra le mieux, et vous partirez.
—Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement de joie.
—Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?
—Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.
—Venez donc, alors.
—Allons, soit.
Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés et revinrent vers la salle.
—Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.
—Bon! fit simplement l'autre.
Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui un regard émerveillé:
—Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?
—Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais proscrit?
—Comment! Vous, un Français?
—La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme. Asseyez-vous et mangez.
Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.
—Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.
—Pardon, je compte vous tenir compagnie.
Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.
—Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.
—Vous me faites honneur.
—Voulez-vous gagner quinze mille piastres?
—Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.
—Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.
—Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.
—Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.
—Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.
—Elle est fort simple.
—Tant mieux.
—Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?
—Souvent.
—En bien ou en mal?
—En bien et en mal, mais surtout en mal.
—Bon! Il y a tant de mauvaises langues.
—C'est vrai; continuez.
—Vous savez que leur tête est à prix?
—Ah! Tiens, tiens, tiens!
—Vous l'ignoriez?
—Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?
—Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant fixement.
—Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière rencontre.
—N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le second des quatre frères.
—Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.
—Ma tête vaut quinze mille piastres.
—C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.
—Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?
—Ma foi, non! Pas le moins du monde.
—Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.
Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis qu'une pâleur livide couvrait son visage.
—Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?
Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si subitement quittée:
—Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes, je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.
—Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû, s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.
—Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire. Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.
Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit sa place à table à côté de lui.
Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.
Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du repas, il s'endormait en causant.
Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.
L'autre se redressa vivement.
—Que voulez-vous? demanda-t-il.
—Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire; il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement en état de rejoindre vos amis.
—C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.
—Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous ayez à faire en ce moment.
—Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre conseil.
En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.
Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un cigare, s'installa commodément dans une butaca et, tout en digérant son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position dans laquelle il se trouvait.
—Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien, réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement, puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze mille piastres,—une fort belle somme pour celui qui sait la gagner honnêtement,—ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet, ce qui serait excessivement désagréable.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef montonero dormait, suivant l'expression espagnole, a pierna suelta. Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus sombre.
Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement l'épaule pour l'éveiller.
Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors du hamac.
—Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.
—Rien, que je sache, répondit le premier.
—Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en bâillant.
—Parce que vous avez assez dormi.
—Ah! fit l'autre.
—Oui, et il est temps de partir.
—Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité, mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser plus longtemps de ma présence.
—Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait. Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!
—Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?
—Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.
—Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?
—Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un moment à l'autre.
—Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me le permettez, je partirai tout de suite.
—Venez choisir votre cheval.
Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils s'enfoncèrent dans la galerie.
Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.
—Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été bouchée depuis longtemps déjà, je crois.
—Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de la prendre pour partir.
—S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.
—Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la main sur la bouche, j'entends marcher.
Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva jusqu'à lui.
—Oh! fit-il avec un geste de désespoir.
—Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement le jeune homme à son oreille.
Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.
IX
LE GUARANIS
Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.
Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la conversation.
Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer d'embarras.
—Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie, je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne saurais m'accoutumer.
—Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé tout en ordre ici?
—Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.
—Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite n'est venu troubler votre sommeil?
—Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis éveillé depuis une demi-heure à peine.
—Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement que j'aurais peine à le croire.
—Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.
—Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.
—Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou, j'ignore tout, moi.
—Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols et les patriotes.
—Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?
—Sans cela, serais-je ici, maître?
—C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?
—Les patriotes.
—Ah! Ah!
—Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.
—Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?
—N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?
—En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?
—Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être vos amis.
—C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer leur aide.
L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière et, s'inclinant devant le jeune homme:
—Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver des secrets pour moi?
—Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:
—Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami; explique-toi plus clairement.
Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.
—A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?
—Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un secret qui ne lui appartenait pas.
—Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez, de plus, ces restes de cigares.
—Eh bien?
—Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne que vous?
—Comment? Que sais-tu?
—Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans cette galerie.
—Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si bien informé, tu m'as donc trahi?
—Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.
—Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?
—C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.
—Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du tout, moi!
—C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout s'expliquera en quelques mots.
—Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur, appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.
—Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.
—C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à jouer.
—Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence rare; bientôt vous en aurez la preuve.
—Je ne demande pas mieux.
—Vous permettez, maître?
—N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave les mains.
Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la situation dans laquelle il croyait se trouver.
L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable, puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:
—Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas injuste envers un serviteur fidèle.
Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.
—Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.
Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut presque aussitôt.
Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le Guaranis, et, lui serrant fortement la main:
—¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir ici.
—Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant tout permettez-moi de vous adresser une prière.
—Laquelle, mon ami?
—En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.
—Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.
—Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.
—Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon ami; la rencontre est singulière.
—Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager, répondit l'Indien.
—C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.
—Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites, interrompit le Français avec une impatience contenue.
—Parlez, don Santiago, je vous en prie.
—Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.
—Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort intéressant.
—Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.
—Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire, répondit l'Indien.
—Je ne demande pas mieux.
—Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous m'excuserez.
—Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je vous suis demeuré fidèle.
—Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.
—Merci, maître.
—Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant, mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette fin que j'ignore, selon vous.
—Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.
—¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?
—Je le connais.
—Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire son nom, sans doute.
—C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.
—Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce plaisir.
—Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien, avec un accent de haine impossible à rendre.
—Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.
L'Indien sourit.
—Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été réparé autant que cela était possible.
—Bon, c'est-à-dire?
—C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.
—Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre, moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou l'autre ma revanche.
—Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.
—C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment; excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à votre disposition.
—Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.
—Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire ces dames ici?
—Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.
—Et ce guide?
—Ce sera moi, maître.
—Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.
—Vous n'avez pas un instant à perdre.
—Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.
—Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.
—Fort bien. Bonne chance, alors.
Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.
Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond sommeil.
La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée, qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la soupçonner.
Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les attendre.
Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança dans le courant.
—Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.
Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.
L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en traversant des rues remplies de monde.
Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient arrivés. Le Français descendit à terre.
—Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.
Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son cœur plus fort que de coutume.
Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.
Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.
D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à sa ceinture, il entra résolument dans la rue.
Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.
Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu avec la marquise.
—Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en vedette et que mon signal ait été aperçu.
Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.
Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.
Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.
—Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer maintenant?
Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.
Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la supérieure. La porte était ouverte.
La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et, lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant elle-même au dehors.
Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la supérieure.
Le jeune homme la salua respectueusement.
—Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.
—Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans l'intention de fuir, tout est prêt.
—Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand fuiront-elles?
—A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a assuré, il serait trop tard pour elles.
—Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous répondez de leur sûreté?
—Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant homme ne peut s'engager à davantage.
—Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes en droit d'exiger de vous.
—Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les instants sont précieux.
—Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un instant elles seront ici.
—Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.
—Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.
—Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.
—Parlez, caballero.
—Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer, peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne possédait pas toute votre confiance.
—En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.
Le jeune homme s'inclina.
Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes entrèrent.
L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes, rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.
—Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en portant instinctivement la main à ses pistolets.
—Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?
—Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.
—J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.
—Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de votre fuite.
La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.
—Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme, seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.
—Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.
—Soit, fit la supérieure, suivez-moi.
Ils quittèrent la cellule.
La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le bras.
De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre au côté et un long coutelas dans la polena droite.
Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le couvent.
—Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.
—Où sont les chevaux? demanda la marquise.
—A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les amener jusqu'au couvent.
—C'est juste, répondit la marquise.
Ils continuèrent à avancer.
Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important, pour la réussite de son projet de fuite.
—Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.
Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu à sa ceinture et ouvrit la porte.
—Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement tenu ma promesse.
—Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.
—Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant doucement, elle referma la porte derrière eux.
Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et, s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à suivre leur protecteur.
—Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.
—Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se dirigeant du côté de la rivière.
Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un peu de l'un, un peu de l'autre.
Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée sur la rive.
—Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro, voilà le patron, ce n'est pas malheureux.
Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y entra aussitôt après elles.
Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque s'éloigna rapidement.
Les dames poussèrent un soupir de soulagement.
Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement; seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser chemin.
Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le lançant dans la bonne voie.
Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques d'être reconnus.
Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la sortie de la ville.
Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût essayé de jeter les yeux sur eux.
Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.
Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.
De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le quatrième était Tyro lui-même.
Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du souterrain:
—Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous vous rejoindrons dans un instant.
Les dames obéirent.
—Et nous? demanda le peintre.
—Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.
L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile, mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.
X
A TRAVERS CHAMPS
Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment assis sur le rebord de la barque:
—Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.
—Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.
—Êtes-vous libres, d'abord?
—Nous le sommes.
—Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?
—Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.
Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.
—Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.
—Voyons, répondit Mataseis.
—Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?
—A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera rude? reprit le positif Mataseis.
—Il le sera; il vous prend pour tout faire, vous entendez: tout, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.
—Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.
—Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?
Les deux bandits échangèrent un regard.
—C'est convenu, dirent-ils.
—Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans sa poche et la leur remettant.
Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.
—Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de votre marché; acceptez-vous ces conditions?
—Nous les acceptons.
—Jurez donc de les tenir fidèlement.
Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.
— Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois; puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.
—C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?
—Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre maître.
—Soit, vous êtes libre; partez.
Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre, il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la direction de San Miguel.
Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.
Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent en courant dans l'obscurité.
—Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.
—Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles: malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.
Le Guaranis sourit sans répondre.
—Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.
—Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.
—Que voulez-vous dire?
—C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.
—Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!
—Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.
En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.
—Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se passe-t-il? Mon Dieu!
Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.
—Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne sont plus désormais à craindre.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service; vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.
Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant comme un homme ivre.
—C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable sauve peut-être trois existences.
Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.
La vue du Français les rassura.
—Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.
—Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut attendre.
En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.
—J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.
Ils le suivirent.
L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.
Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.
Cet homme était don Santiago Pincheyra.
—Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.
—Ami, répondit le peintre.
—Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous nos amis sont ici.
Ils entrèrent.
Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.
Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume, il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il leur présentait des cravates de soie noire:
—Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement, vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.
—Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.
Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.
—Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?
—Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?
—Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.
—Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.
—Partons donc, alors.
—Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.
—En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous mettrons en route.
—Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce moment.
—Pourquoi?
—Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que quelques-uns de nous n'en aient pas.
—J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.
—Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.
Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le montonero disparut dans la galerie.
Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et le Guaranis.
—Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant, avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...
—Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?
—En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin, mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps ma mauvaise fortune.
—Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi, excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions afin de les exécuter à votre entière satisfaction.
—Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.
—Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.
—Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.
—Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi, vous consentez à ce que je vous accompagne?
—Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la mort, nous ne nous quitterons plus.
—Et vous me parlerez comme autrefois?
—Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un sourire.
—Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.
—Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire d'essayer de me rassurer.
—Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend plus que vous; quant aux chevaux...
—Ce soin me regarde, interrompit Tyro.
Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne s'en inquiéta pas.
Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant l'entrée du souterrain.
Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs chevaux en bride.
—Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.
La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en selle.
Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.
Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.
Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu se fit entendre dans les buissons.
—Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.
—En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.
Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine haletait, son visage était inondé de sueur.
—Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.
—Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.
—Elle est certaine.
—Quelle direction devons-nous suivre?
—Celle des montagnes.
—Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant, au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.
Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans tenir compte des obstacles.
Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité irrésistible d'un tourbillon.
La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.
—Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.
Tyro l'entendit.
—Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.
—A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.
—Qu'importe, j'ai préparé un relais.
—Un relais, nous sommes trop nombreux.
—Deux cents chevaux vous attendent.
—Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?
—Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.
—Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.
La course recommença rapide et fiévreuse.
Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus pour ne plus se relever.
Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés, les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en courant.
Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.
A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes neigeuses masquaient l'horizon.
Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le corral, en faisant tournoyer son lasso.
Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se fut mis en devoir de le harnacher.
Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.
—Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.
—Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une yegua madrina, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de nos compagnons partiront en avant avec eux.
—Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le montonero, rien n'est plus facile.
L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques cavaliers.
Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.
—Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de monter à cheval.
—Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.
Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute bride.
—¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et en avant! En avant!
On repartit.
Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.
Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.
Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.
—Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.
—Je le sais moi, répondit Sacatripas.
—Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me le dire, n'est-ce pas?
—C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il a été tué deux heures trop tard.
—C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?
—Parce qu'il avait eu le temps de parler.
—L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas interrompu. Et vous êtes sûr de cela?
—Parfaitement sûr.
—Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, nous ne...
Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et en bondissant sur sa selle.
—Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.
—Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.
—Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?
—Dame! Voyez vous-même.
Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie s'était sensiblement rapprochée.
—¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces démons.
—Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même qu'il se trouve parmi eux.
—Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma revanche.
—Comptez-vous combattre ces gens-là?
—Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, comme un chien peureux.
—Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de vitesse.
—A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une recua fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.
—Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.
—Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.
Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des patriotes.
—Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en sûreté la marquise et sa fille.
—Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?
—Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.
La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que par un soupir.
—Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?
—Comme sur vous-même, maître.
—Partez alors, et que Dieu vous protège.
Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.
Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les contreforts des cordillières.