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Le Montonéro

Chapter 27: XX LE PARTISAN
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About This Book

L'histoire installe une ville provinciale au charme médiéval et présente une maison-retraite sombre où, une nuit, des hommes armés font pénétrer quatre femmes voilées, déclenchant des rumeurs sur une montonera préparant une expédition. Le récit suit Émile Gagnepain, jeune secrétaire au goût contemplatif, et son patron M. Dubois, absorbé par des manœuvres politiques en vue d’un congrès proclamant l’indépendance. Alternant descriptions pittoresques de campagne, préparatifs et mouvements de guérilla, rencontres en montagne, épisodes de panique et de captivité, le texte mêle intrigue politique et aventures de terrain pour dépeindre les tensions entre retraites pieuses, bandes armées et paysages sauvages.

Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.

Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et l'entraîna derrière le toldo.

—Regardez, lui dit-il.

Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.

—Hum! fit-il, il était temps.

—N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.

—Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.

—Vous lui avez donné rendez-vous?

—Oui.

—Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?

—Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est donc ce don Sebastiao?

Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.

—Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.

—Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.

—Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui; prépare tout pour que nous soyons en mesure.

—Nous partons?

—Je l'espère.

—Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.

Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas encore paru.

Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.

Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.

—Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.

—Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.

—Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?

—Aucunes.

—Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis partir.

—Oui, à deux conditions.

—Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?

—La première est que vous partirez tout de suite et sans voir personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de phrase.

—Mes gens?

—Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions ici?

—C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne doute pas que je l'accepte sans observation.

—La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.

—Ah! fit le jeune homme.

—Cela vous déplaît-il?

—A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid; pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.

—Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.

—C'est juste et surtout extraordinairement logique.

—Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?

—Avec reconnaissance.

—Alors nous partirons quand vous voudrez.

—Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.

—Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.

—Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro d'aguardiente[1].

—Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.

Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets en corne.

—A votre santé, dit-il en buvant.

—A votre heureux voyage, répondit don Santiago.

—Merci.

Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.

—Voici vos animaux qui arrivent.

—Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez, pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous accompagner.

—Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.

Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à charger les deux mules et à seller les chevaux.

Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus indispensables.

Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.

Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers attendaient aux retranchements.

Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en bon ordre.

Renvoi 1Un coup d'eau de vie.


XIX

DANS LA MONTAGNE

Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il avait un instant craint de ne plus sortir.

La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables, du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.

Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés, que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général, et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature, entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été respecté.

Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité répréhensibles.

En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui, plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et énervé ses plus belles qualités.

Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.

Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme un homme qu'on éveille en sursaut.

Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant; la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue, entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute et touffue.

—Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc, don Santiago?

—Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil dur, compagnon?

—Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui bien souvent est à peu près la même chose.

—Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.

—Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.

—J'y consens, bien que, sans reproche, voilà

au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.

—Je vous ai déjà prié de m'excuser.

—Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention. Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute un temporal pour cette nuit.

—Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?

—J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.

—Hum! Et que comptez-vous faire?

—Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que moi, je suppose.

—En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience, et je les accepte les yeux fermés.

—Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; qu'en pensez-vous?

—Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.

—D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.

—Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous d'installer notre campement.

—Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et déchargeons les mules.

—Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement immédiatement imité par le Pincheyra.

Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés temporales, dont la violence est si grande, que la contrée sur laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait retournée.

Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les lanières de charqui ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, destinées, avec de l'harina tostada et un peu de queso de chèvre, au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun s'était muni d'une large bota d'aguardiente blanche de Pisco, les autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue suffit pour apaiser la faim et la soif.

Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, c'est-à-dire triste et silencieux.

Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin dans leurs frazadas et leurs pellones, et essayèrent de dormir avec cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.

Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut plongé dans un profond sommeil.

Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette, le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.

—Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?

Le Chilien secoua la tête sans répondre.

—Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui, il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui influe sur vous?

—Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes, habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?

—Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?

—Ce que j'ai, vous voulez le savoir?

—Pardieu! Puisque je vous le demande.

—Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.

—J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.

—Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en délicatesse avec votre frère, don Pablo?

—Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire, mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.

—A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue que je ne vous comprends pas.

—Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.

—Je vous assure, don Santiago...

—Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité; vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû, au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai fait et celui que j'ai laissé faire.

—Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago; soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve: répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?

—Oui, autant que cela dépendra de moi.

—Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des dangers en ce moment?

—Je le crois.

—De la part de votre frère?

—De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont d'implacables ennemis acharnés à leur perte.

—Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne quitteront donc pas le camp?

—Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront, escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.

—Cet officier, vous le connaissez?

—Un peu.

—Qui est-il?

—Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à personne.

Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses questions.

—Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.

—Celle que nous suivons.

—Et elles se dirigeront?

—Vers la frontière brésilienne.

—Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?

Le Pincheyra secoua négativement la tête.

—Alors pourquoi prendre cette direction?

—Je l'ignore.

—Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?

—Un terrible.

—De quelle sorte?

—Je ne sais pas.

Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse qu'il se fût attendu à l'entendre.

—Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure ici quelque temps, je les verrai.

—Cela ne fait aucun doute.

—Que me conseillez-vous?

—Moi?

—Oui.

—Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune homme.

—Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?

—Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?

Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même, d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était acquise même aux indifférents.

—Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable d'une telle folie?

—Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.

Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que, jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait un phénomène incompréhensible.

Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite sur son interlocuteur, continua tranquillement:

L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels, mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra vous servir au besoin.

—Maintenant, il est trop tard.

—Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation, mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que je tenais à vous dire certaines choses.

—Je vous en remercie.

—Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.

—Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous sommes menacés d'un temporal?

—Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.

Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans son manteau et s'étendit sur le sol.

Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.

Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.

—Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.

—Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du sifflet.

—Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.

Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.

Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.

Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant un geste amical de la main.

—Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.

Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe à ses compagnons:

—Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un conseil à l'Indienne.

Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.

Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte, il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre, n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des fauves à l'abreuvoir.

Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui avait eu lieu entre lui et don Santiago.

—Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?

—Oui, répondirent-ils tout d'une voix.

—Quoi qu'il arrive?

—Quoi qu'il arrive.

—Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services; maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis prêt à les entendre.

Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la manière de procéder; que cela ne les regardait pas.

—C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous, le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de faire.

Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils dormaient à poings fermés.

Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de faire connaître ici.


XX

LE PARTISAN

Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné rendez-vous au Cougouar.

Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances probablement fort grandes.

L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge temporaire.

Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu, suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement; quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait conservé que son couteau à sa polena droite.

—Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et d'éloigner tout soupçon de trahison.

Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur amphitryon sur les sièges préparés pour eux.

Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une vivacité peu communes, dans des couis qu'il présenta ensuite à ses hôtes du tocino, du chorizo et du charqui, assaisonné avec des camotes et de l'ajo, ce qui forme le plat national de ces contrées.

Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.

Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils généralement fort courts. Après le charqui, ce fut le tour du guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude, et enfin Zéno Cabral confectionna le maté [1], et l'offrit à ses convives.

Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.

—Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait; si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le blâme.

—Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.

—Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa conduite.

—C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.

—Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.

Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il commença en ces termes:

—Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation, si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.

Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir. Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses mains l'une contre l'autre:

—Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.

—Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.

—Bon, alors il me les donnera.

—Je les donnerai au capitao.

—Mais il est autre chose que je veux savoir encore.

—Que veut savoir mon frère?

—Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison qui se tramait contre eux?

—A quoi bon dire cela à mon frère?

—Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes amis.

Zéno Cabral s'inclina.

—C'est moi, dit-il.

Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.

—C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma le remercie et lui offre sa main.

—Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le chef.

—Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?

Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il présenta sans répondre au chef.

Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la même rapidité qu'un Européen lit une lettre.

Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne; puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses mouvements avec une anxiété secrète:

—Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.

—Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.

—Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le cœur? reprit Gueyma.

—Que veut dire le capitao?

—Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.

—Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.

—C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.

—Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?

—Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une réalité.

—Le capitao me le promet?

—Je le promets.

—Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; voilà la vérité tout entière.

—Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour assurer ma vengeance en même temps que la sienne?

—Deux choses.

—Quelle est la première?

—Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son ennemi.

L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.

—Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.

—Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de chasse.

—Mon frère fera cela?

—Je le ferai, je le jure!

—C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?

—Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.

—J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle donc sans crainte.

Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.

—Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.

—Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.

—J'écoute.

—Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.

—Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.

—C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.

—Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.

Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.

Gueyma reprit:

—Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?

—Rien, répondit le partisan.

—C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.

—C'est trop juste, chef, je vous écoute.

—Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il pas vrai?

—Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.

—Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation des Guaycurús?

—J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus fort que la parenté la plus proche.

—Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette cérémonie soit faite par nous?

—J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.

—Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à l'autre.

—Soit, répondit simplement celui-ci.

Les trois hommes se levèrent.

Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant à chacun la main droite:

—Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.

Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.

Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un couis dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du jeune chef et fit aussi couler son sang dans le couis.

Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:

—Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.

—Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à ses lèvres.

Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le vida d'un trait.

—A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont fait un à moi.

—Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.

Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.

—Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand aura lieu cette rencontre?

—Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai mes frères trois heures avant le coucher du soleil au cañon de yerbas verdes, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.

—Bon; mes guerriers seront exacts.

Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans égale.

Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.

Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé dans de profondes réflexions.

Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de la caverne, le jeune homme se redressa.

—Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?

Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie sauvage:

—A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est jeté, Dieu me jugera!

Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par la présence des guerriers guaycurús.

—Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant pour regarder en arrière.

Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.

Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en plus et finit par s'éteindre tout à fait.

Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.

—Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.

—Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son fusil qu'il plaça à portée de sa main.

—Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.

—Qu'ils viennent.

Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui marchaient au milieu d'un groupe de partisans.

—C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin était, au premier signal. Allez.

Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par les montoneros.

Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en arrière et les bras croisés sur la poitrine.

Il y eut un instant de silence.

Ce fut un des prisonniers qui le rompit.

—Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?

—Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.

—Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise qu'il ne put réprimer.

—Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis bien servi par mes espions.

—Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi bien servi par les miens.

Le partisan sourit avec ironie.

—Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous fusiller?

—Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, si tel était mon bon plaisir?

Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?

Les deux officiers répondirent affirmativement.

—Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles ne changent rien à ma résolution.

—Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?

—Cela est évident.

—Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les accepter, préférant la mort au déshonneur.

—Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.

—Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.

—Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.

—Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.

—Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous faire les honneurs de ma demeure.

—Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement imité par ses deux compagnons.

—Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo Pincheyra.

—Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?

—Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?

—C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à la condition...

—A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.

—Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?

—En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.

— Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.

—En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux délivrer.

—Voilà tout?

—Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces conditions.

—Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être aucunement contraints par la force.

—Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.

—Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?

—A l'instant, caballeros.

—Et nous partirons?

—Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que votre hôte.

Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.