—Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre perruque grise.
—Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.
A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et insolite.
—Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses, on vient.
On se tut.
Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que, par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.
C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les dulces, les confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.
Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent, après avoir salué respectueusement.
Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.
—Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?
—Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante, je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais méritée, que vous lui avez donnée.
Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.
—C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi bonnes.
La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.
—Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor, qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma meilleure amie et ma seule protectrice.
Le peintre respira avec force.
—Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant redouté.
—Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse; vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez, et ne vous inquiétez de rien.
La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles; l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort tenir.
—Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons sérieusement.
—Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que vous-même avez prononcée: le temps presse.
—C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est de les faire évader.
—En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.
—J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera, lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et humaines.
—Cela me paraît assez logique.
—De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent toujours être placées en dehors de la politique et être laissées libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.
Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant de caresses et de remerciements.
—Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.
—Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura tristement la marquise.
—Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero avec nous?
—Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.
La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de ces femmes si belles et si malheureuses.
—Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses lèvres.
—Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai, mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez connaître.
—Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple, tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.
—Je suis tout oreilles, madame.
—Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.
—Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en hochant la tête.
—A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.
—Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.
—Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous, mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce couvent.
—C'est beaucoup, en effet.
—Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.
—Hélas! Oui, fit la supérieure.
—Hmm! murmura le peintre comme un écho.
—Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.
—Alors, vous avez songé à moi.
—Oui, monsieur, répondit-elle simplement.
—Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la ville.
—Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.
Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa poitrine.
—Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger, mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.
—Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes perdues alors.
—Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.
—Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis vous offrir qu'une chose.
—Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.
—C'est de partager ma fuite.
—Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec joie l'une contre l'autre.
Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi, elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant visage inondé de larmes.
—Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit noblement la marquise.
—Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne, madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec la plus grande prudence.
—C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?
—Trois au moins, quatre au plus.
—C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer quel est le plan que vous avez adopté?
—Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont j'ai eu l'honneur de vous parler.
—Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela, mais vous le savez, un mot nous perdrait.
—Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son courage et surtout sur son expérience.
—Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?
—Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées, madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une reconnaissance éternelle.
—Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent, c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.
—Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos conseils.
—Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une
question encore?
—Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos ordres.
—Êtes-vous riche?
Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.
La marquise s'en aperçut.
—Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer et que le cœur peut seul acquitter.
—Madame, murmura-t-il.
—Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase; Êtes-vous riche?
—Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste, que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un mot, que je suis pauvre.
—Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.
—Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.
—Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui vous manque.
—Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison, puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.
—Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire, c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.
—Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent, encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.
—A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue, au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité considérable d'onces.
Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au jeune homme.
—Il y a là deux cent cinquante once[1] en or, dit-elle, j'espère que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante, avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à votre disposition.
—Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.
—A moi, monsieur?
—Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son petit doigt, cette bague.
—C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la jeune fille avec une étourderie charmante.
Le jeune homme s'inclina tout interdit.
—Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma fille serait désolée de vous la reprendre.
—Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.
—Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames, dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure, je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le
—Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise; soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.
—Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune homme.
Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des blanches, des croches et des doubles croches.
Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir la valeur des notes et les différences de la clef de fa avec la clef de sol.
—Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un entretien.
—C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques minutes.
Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.
Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent, devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs portes afin de les mieux voir.
Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.
La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea légèrement.
Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.
Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous parlons.
—Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?
Renvoi 1 21,250 francs de notre monnaie. front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?
IV
L'ENTREVUE
Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.
La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et pénibles réflexions.
Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de sa conductrice:
—Eh bien? lui dit-il à voix basse.
Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:
—Rien.
—Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que cela avait été convenu entre nous.
—J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du matin au soir.
—Et vous n'avez rien découvert?
—Rien.
—Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.
La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une flamme sinistre.
—Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.
—Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal dissimulé.
—Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures sont prises maintenant.
—Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?
—Avant deux jours.
—Vous me le promettez.
—Sur ma part de paradis!
—Je compte sur votre parole.
—Comptez-y; mais vous?
—Moi?
—Oui.
—Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.
—Toutes?
—Toutes.
—C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?
—C'est convenu.
—Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.
Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel, jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres, et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola rapidement à travers les corridors.
Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un instant, puis recommença.
Adelante, répondit-on alors de l'intérieur.
Elle ouvrit et annonça l'étranger.
Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.
La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.
La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.
A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un geste lui indiqua un siège.
—Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.
—Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire, mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif m'échappe.
—Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en prenant le siège qui lui était désigné.
La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la durée de l'entretien.
Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait, retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté, jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.
Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être naturelle.
—Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous occasionne, à mon grand regret, ma présence.
—Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien, de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.
—Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent, une nécessité qu'il vous faut subir.
—Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la subis.
—Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.
—Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction, vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service de Dieu?
—Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.
—Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.
Don Zéno réprima un geste d'impatience.
—Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le voulez-vous?
—Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.
—Vous avez ici deux prisonnières?
—J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison, que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?
—Oui, señora, d'elles-mêmes.
—Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur sujet.
—Je le sais.
—Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?
—Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est pour elles seules que je me suis présenté ici.
—Très bien, señor, continuez, je vous écoute.
—Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi conduites dans cette ville.
—Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.
—Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à leur sort.
—Ah! fit-elle avec ironie.
—Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.
—En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames; n'est-ce pas, caballero?
—Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt, pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à m'entendre...
—N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?
—Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles soient.
L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:
—C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite; comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi? Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour parler franc, une sotte.
—Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.
—Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.
—Je ne demande pas mieux, madame.
—Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?
—On ne saurait davantage, madame.
—Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.
—Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité, je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.
—Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.
En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de la porte de la seconde pièce.
Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.
Enfin, après quelques minutes, il commença.
—Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible. Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.
—Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent au plus haut point.
—Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune, débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires, afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie. Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,—remarquez bien cette dernière parole, madame,—le gouvernement, qui lui avait enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait; qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que le vieillard avait toujours obstinément repoussées.
—Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit, fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.
—Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une dernière fois jurer un secret inviolable.
—Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez, et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la tête.
—Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas à être satisfaite.
—Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!
Don Zéno reprit:
—Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur bonheur...
Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir, coulèrent lentement le long de ses joues.
—Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.
Le jeune homme se redressa fièrement.
—J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison. Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison, j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.
—Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par l'indignation qu'elle éprouvait.
—Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement suivi un plan tracé à l'avance.
—Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.
—Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but, en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin, le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée; non, il n'aimait pas doña Laura.
—Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.
—Pourquoi, dites-vous?
—Oui.
—Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.
—Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse; cet homme était un démon.
—Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de cadavres.
—Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.
—Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà deviné sans doute.
L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.
Il y eut un assez long silence.
—Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables des crimes commis par d'autres?
—Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.
—Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?
—Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est entre nous une guerre de bêtes fauves.
En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la marquise parut, calme et imposante.
—Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.
Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un regard de mépris écrasant:
—Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle; vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.
—Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne, ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure, qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour qu'il soit nécessaire de la réfuter.
—Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le criminel sera démasqué devant tous.
—Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.
—Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne suis pas votre ennemi.
—Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté cette horrible histoire?
—Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus, madame, vous l'auriez appris.
—Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?
—Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement, j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus sympathique que moi se chargeât de ce soin.
—Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.
—Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.
—Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.
—Oui, madame.
—Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.
—Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de vos nouvelles à votre mari.
—Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?
—Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait obtenir votre liberté.
—Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.
—Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.
—C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs révolutionnaires!
Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il s'inclina respectueusement.
—J'attends votre réponse, madame, dit-il.
—Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.
—Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu l'honneur de vous adresser.
La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et faisant un pas en avant:
—Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il est de mon devoir de le défendre.
—Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à toutes les conséquences de ce refus?
—A toutes, oui, señor.
—Elles peuvent être terribles.
—Je le sais et je les subirai.
—Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.
—Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.
—Oh! Madame.
—N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières, señor, elles seraient inutiles.
Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte, s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se ravisant, il salua une dernière fois et sortit.
La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers l'abbesse et lui tendant les bras:
—Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix, croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des crimes affreux dont cet homme l'accuse.
—Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller, en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.
V
LES PRÉPARATIFS DE TYRO
La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.
Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.
Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le dernier mot.
Mais que lui importait cela?
Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune, acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée à San Miguel.
Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné un rendez-vous permanent.
Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir, il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.
Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de deux ou trois pellones[1] et de ponchos araucaniens, fumait nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.
Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes, afin de prévenir l'Indien de son arrivée.
—Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer chez soi. Me voici de retour, Tyro.
—Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de position.
—Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits; puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.
—Et moi aussi, maître.
—Ah! fit-il en le regardant.
—Oui; mais changez d'abord de costume.
—C'est juste, reprit le jeune homme.
Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il eut recouvré sa physionomie ordinaire.
—Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en débarrasser une bonne fois.
—Ce sera bientôt, je l'espère, maître.
—Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas! Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.
—Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?
—C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.
—Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis, tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.
Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde surprise au peintre, qu'il hésita un instant.
—Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu, il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité de ma part à assurer que je la possède.
—Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître, moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous tirer honorablement d'affaire.
—Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une teinte de mécontentement.
—Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont vous ignorez complètement les mœurs.
—J'en conviens, interrompit le jeune homme.
—Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave, je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement, je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule. Voilà tout.
—Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre, ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires, quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes volontés, quand j'aurai formé une résolution.
—Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement pour vous.
—Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.
—Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.
—En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou mauvaises?
—C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.
—Bon, dis-les-moi d'abord.
—Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain ou après-demain se sont évadés.
—Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?
—Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train dans la direction des cordillières.
—Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.
—On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la tête.
—C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu es certain qu'ils se sont réellement échappés.
—Maître, je les ai vus.
—Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.
—Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?
—A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.
—Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?
—C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant, et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement dissipés.
—Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un conseil croyez-moi, soyez prudent.
—Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.
—Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les moyens de l'accomplir.
—Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois depuis leur arrestation.
—Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.
—Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop que faire.
—J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage, j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient combiné leur fuite.
—Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.
—Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville; la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les bouches.
—Mais, cette fuite, je l'ignorais.
—Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de la consistance.
—Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!
L'Indien sourit avec ironie.
—Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous, qu'il faut sauver.
Le jeune homme hocha la tête avec découragement.
—Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma perte, mieux vaut me résigner à mon sort.
L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement qu'il ne chercha pas à dissimuler.
—N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au commencement de cette conversation si vous aviez du courage?
—Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement et en le foudroyant du regard.
Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:
—En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces les uns que les autres, mais que signifie cela?
—Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.
—Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez; il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de vengeance.
—Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui paraissent si acharnés à ma perte?
—Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.
—Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.
—Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus facilement que vous ne le croyez.
—Hum! Cela me paraît bien difficile.
L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.
—Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la moindre des choses.
—C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas; revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.
Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup, sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il considère comme fort précieux.
—Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait, convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait. Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît, la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et de toiles.
—Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?
—Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un sourire d'une expression singulière.
—Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.
—C'est cela même, fit-il en ricanant.
—C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.
L'Indien se mit à rire.
—Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de m'avoir trouvé un abri sûr.
—Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et complètement à l'abri des poursuites.
—Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.
—Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.
—Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit où il me soit possible de me cacher.
—C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître, l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.
—Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me recevoir?
—Oui, maître.
—Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?
—Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait trop jour pour se hasarder dans la campagne.
—Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.
—Je n'ai fait que mon devoir, maître.
—Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que je suis parti sans prendre congé de lui.
L'Indien rit silencieusement sans répondre.
—Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.
—Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.
—Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise, voilà de l'argent.
—Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous faut.
Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse que déjà il lui avait abandonnée.
—Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent: il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.
Tyro le regarda avec surprise.
—Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout préparer pour sa fuite.
—Eh bien? fit l'Indien.
—Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver tout seul.
—La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes; j'ai tout prévu.
—Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du tout.
—Comment cela, maître?
—Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.
—Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le désirez, je paraîtrai ne rien savoir.
—Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul, prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas davantage; maintenant, continue.
—Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.
—En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc, ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi, car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à perdre.
—Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles pour faire ici tout ce que vous voudrez.
—C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je t'assure; mais...
—Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne vous en demande que deux; est-ce trop?
—Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui m'embarrasse fort, à présent.
—Laquelle, maître?
—C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.
—C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même déguisement que vous avez pris aujourd'hui.
—Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?
—Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un pauvre vieillard?