—Mon tendre ami! mon bon Jacques!
Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux fardeau.
Alors Angèle s’assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide...
Hélas! hélas! les médisants de la Martinique avaient-ils donc raison de suspecter la moralité de la Barbe-Bleue?
L’homme qu’elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le teint cuivré d’un mulâtre; il était grand et svelte, agile et robuste; ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre; une forêt de cheveux d’un noir de jais entourait son front, ses yeux étaient grands et d’un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et humides, brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté à la fois charmante et virile, cet ensemble de force et d’élégance, rappelaient les nobles proportions du Bacchus Indien, ou de l’Antinoüs.
Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient alors généralement, lorsqu’ils étaient à terre. Il portait un justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d’or ouvragés; de larges chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils, qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé; enfin de grandes guêtres de peau blanche, piquées et brodées en soie de mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu’au-dessous du genou et dessinaient une jambe du plus beau galbe.
Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient Jacques et Angèle ainsi groupés. D’un côté, cheveux blonds, teint d’albâtre, joues rosées, grâces enfantines et gentillesse; de l’autre, teint bronzé, cheveux d’ébène, air mâle et hardi.
La blancheur de la robe d’Angèle se dessinait sur la couleur sombre des vêtements de Jacques, et l’on pouvait mieux apprécier encore les contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant ses grands yeux bleus sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux admirer son cou hâlé, qui par sa couleur et par sa forme, pouvait rivaliser avec le plus beau bronze florentin.
Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l’oreille, lui prit la tête entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire chevelure, lui donna une tape sur la joue, et s’écria:
—Voilà comme je vous aime, monsieur l’Ouragan.
A un léger bruit qu’on entendit derrière la tapisserie qui servait de portière, Angèle dit:
—Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?
—Maîtresse, je viens d’apporter des fleurs... et je vais les arranger dans les caisses.
—Elle nous entend... dit Angèle en faisant un signe mystérieux au mulâtre; puis elle s’amusa encore en riant comme une folle à ébouriffer la chevelure de M. l’Ouragan.
M. l’Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d’Angèle, et la contemplait avec amour.
Il lui dit en souriant:
—Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez tout permis! puis il ajouta en souriant d’un air gravement railleur:
—Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue, que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?
—Et qui dirait que cet homme, qui parle d’une voix si douce, est ce féroce capitaine l’Ouragan, la terreur des Anglais et des Espagnols! s’écria Angèle en éclatant de rire.
Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s’exprimaient dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.
—Quelle différence! s’écria ce dernier en souriant, ce n’est pas moi qu’on accuse d’horribles et mystérieuses aventures, ce n’est pas moi qu’on appelle Barbe-Bleue.
A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la petite veuve, d’un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine l’Ouragan, lui montra d’un geste la porte de la chambre voisine pour l’avertir qu’on pouvait l’entendre et dit d’un air malicieusement boudeur:
—Voilà pour vous apprendre à parler des trépassés.
—Fi! le monstre! dit le capitaine en riant aux éclats, et les remords, donc, madame?
—Donne-moi un baiser par remords, donc, et j’en aurai...
—Que Lucifer me soit en aide! Il n’y a que les femmes pour être aussi criminelles... Ah! ma chère, que vous êtes bien nommée... vous me faites frémir... Si nous soupions?
Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinée blanche à raies écarlates, et avait des anneaux d’argent aux bras et aux jambes.
—Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? lui dit la Barbe-Bleue.
—Oui, maîtresse.
—Tu nous écoutais?
—Non, maîtresse.
—D’ailleurs, ça m’est égal... je parle, c’est pour qu’on m’entende... Fais-nous donner à souper, Mirette.
Puis s’adressant au capitaine:
—Quel vin veux-tu?
—Du vin de Xérès, mais glacé. C’est un caprice...
Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du couvert.
—A propos, dit l’Ouragan, j’oubliais de te prévenir d’un très grand événement.
—Quoi donc? un de mes défunts qui revient?
—Ma foi, à peu près.
—Comment... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises plaisanteries, dit Angèle en prenant un air effrayé.
—Non, ce n’est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien vivant qui ne demande qu’à être ton mari.
—Il veut m’épouser?
—Il veut t’épouser.
—Ah! le malheureux! il s’ennuie donc bien de vivre? s’écria Angèle en éclatant de rire.
Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohème couvertes d’arabesques d’or, et des piles d’assiettes de magnifiques porcelaines du Japon.
La Barbe-Bleue continua:
—Mon amoureux n’est-donc pas de ce pays?
—Non certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation...
—Et d’où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?
—Il vient de France.
—De France?... il vient de France pour m’épouser! diable!...
—Angèle, vous savez que je n’aime pas vous entendre jurer, dit le mulâtre avec un sérieux comique.
—Pardon, monsieur l’Ouragan, dit la jeune femme en baissant les yeux d’un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais très étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation commence à parvenir en Europe.
—N’ayez pas cette vanité, ma chère. C’est à bord de la Licorne que ce digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous... Voilà qui rabaissera, je l’espère, votre orgueil?
—L’impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?
—Le chevalier de Croustillac.
—Tu dis?
—Le chevalier de Croustillac.
—C’est là le nom de... mon prétendant?...—et Angèle partit d’un fou rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son hilarité.
Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en vaisselle de vermeil.
Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva pour prendre un siége, pendant qu’Angèle, agenouillée sur le bord du sofa, découvrait les plats les uns après les autres et furetait la table avec des gestes et des mines de chatte gourmande.
—As-tu faim, Jacques?... moi, je dévore, dit Angèle. Et, pour prouver sans doute la vérité de cette assertion, elle entr’ouvrit ses lèvres de corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu’elle fit claquer par deux fois.
—Angèle, ma chère, vous êtes décidément très mal élevée, dit le capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d’une odeur appétissante.
—Capitaine l’Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n’est pas pour être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant très bravement sa tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau:
—N’est-ce pas, Mirette, que s’il me gronde je ne le recevrai plus?
—Non, maîtresse, dit Mirette.
—Et que je donnerai sa place à Arrache-l’Ame, le boucanier?
—Oui, maîtresse.
—Ou à Youmaalë, le Caraïbe?
—Oui, maîtresse.
—Voyez-vous cela, monsieur? dit Angèle.
—Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez; la beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.
—Puisque vous n’êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne. Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu’est-ce que ça, Mirette?
—Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.
—Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l’Ouragan, mais il faut ajouter un jus de limon pendant que la friture est toute chaude.
—Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l’oubliais... Donnez-moi à boire, Mirette.
Le flibustier, tout corsaire qu’il était, prévint la métisse, et versa du vin de Xérès glacé à Angèle.
—Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins de France.
Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus et anima ses joues rondelettes d’une teinte incarnate.
—Ah çà! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il? Est-il gentil? est-il digne d’aller rejoindre les autres?...
Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s’empêcher de tressaillir encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de bien plus grandes énormités.
—Qu’est-ce que tu as, Mirette?
—Rien, maîtresse.
—Non, maîtresse.
—Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n’en aurais pas pour longtemps, va, mon enfant. Puis s’adressant au capitaine l’Ouragan:
—Eh! le chevalier de... de... comment dis-tu ce nom?
—Le chevalier de Croustillac.
—Tu l’as vu?
—Non, mais sachant ses projets, et qu’il voulait à toutes forces, et malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu’ici, j’ai prié Youmaalë le Caraïbe, dit l’Ouragan, en regardant Angèle d’une manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour l’engager à renoncer à ses projets.
—Et vous avez donné cet ordre sans m’en prévenir, monsieur? Et si je voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant! Car enfin, Croustillac, ça doit être un Gascon, et je n’ai jamais été mariée à un Gascon, moi!
—Oh! c’est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconné sur la terre; avec cela une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez de courage.
—Et l’avertissement de Youmaalë? demanda Angèle.
—N’a rien fait du tout, il a glissé sur l’âme inébranlable de ce capitan, comme une balle sur les écailles d’un crocodile. Il est parti ce matin bravement, au point du jour, à travers la forêt, avec ses bas de soie roses, sa rapière au côté et une gaule pour chasser les serpents; il y est sans doute encore à cette heure, car le chemin du Morne-au-Diable n’est pas connu de tout le monde.
—Jacques! une idée! s’écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah! il est amoureux de mes trésors et non pas de moi... ah! il veut m’épouser, ce beau chevalier errant. Nous allons bien voir... Eh bien... tu ne ris pas de mon projet, Jacques? qu’as-tu donc?... D’abord, monsieur, vous savez que je ne peux pas être contrariée, je me fais une fête d’avoir ici mon Gascon; s’il n’est pas mordu par les serpents ou dévoré par les chats-tigres, je veux l’avoir demain ici... Tu mets demain en mer... Tu diras au Caraïbe ou à Arrache-l’Ame de me l’amener.
L’Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.
—Jacques! Jacques!... ne m’entends-tu pas? s’écria Angèle avec impatience, en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j’y tiens, je le veux!
Le mulâtre ne répondit rien, il décrivit de l’index de sa main droite un cercle au dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d’un air significatif.
Celle-ci comprit ce signe mystérieux.
Sa figure exprima tout à coup la tristesse et la crainte; elle se leva brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s’écria d’une voix touchante:
—Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d’avoir eu cette pensée, je te comprends!
—Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet homme soit à craindre; mais enfin c’est un étranger... il peut venir d’Angleterre ou de France, et...
—Je te dis que j’étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques... j’oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c’est affreux.
Et les beaux yeux de la jeune femme s’inondèrent de larmes; elle baissa la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence pendant quelques minutes.
L’Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d’Angèle, et lui dit avec tendresse:
—Je m’en veux beaucoup d’avoir éveillé ces cruels souvenirs, j’aurais dû ne te rien dire, m’assurer qu’il n’y avait aucun danger à t’amener cet imbécile comme un jouet... et alors...
—Jacques, mon ami, s’écria tristement Angèle en interrompant le mulâtre, mon amant, y penses-tu, pour un caprice d’enfant, exposer... ce que j’ai de plus cher au monde.
—Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la faisant asseoir auprès de lui, ne vas pas t’effrayer; le père Griffon s’est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule; pour plus de sûreté... j’irai demain lui en parler au Macouba, et puis je dirai à Arrache-l’Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute égaré. S’il est dangereux, dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle, car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du souper, s’il est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de l’envie de te connaître; sinon, comme tu n’as guère de distraction ici... il te l’amènera.
—Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Toutes les pensées qui me viennent maintenant à l’esprit sont d’une tristesse mortelle; mes inquiétudes renaissent. Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus, se leva; le flibustier l’imita et lui dit:
—Rassure-toi, mon Angèle, il n’y a rien, rien à craindre... Viens au jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette d’apporter mon luth; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.
En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille d’Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches qui conduisaient au jardin.
Au moment de sortir de l’appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave:
—Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d’albâtre de ma chambre à coucher... Je n’aurai pas besoin de toi... N’oublie pas de dire à Cora et aux deux métisses que c’est demain leur jour de service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.
Cette dernière recommandation d’Angèle était motivée par l’habitude qu’elle avait depuis son dernier veuvage d’alterner de trois jours en trois jours le service de ses femmes.
Mirette porta au jardin un très beau luth, d’ébène incrusté d’or et de nacre.
Au bout de quelques instants, on entendit le flibustier moduler avec une grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de Cromwell.
La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.
Mirette et les deux esclaves l’écoutèrent pendant quelques minutes avec ravissement.
Aux dernières strophes la voix du flibustier s’émut, quelques larmes semblèrent s’y mêler... puis les chants cessèrent.
Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe renfermée dans un globe d’albâtre qui jetait sur tous les objets une lumière douce et voilée.
Cette chambre était splendidement tendue d’étoffe des Indes fond blanc, émaillée de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline d’un tissu semblable à une toile d’araignée enveloppait un immense lit de bois doré à dossier de glace qui apparaissait ainsi comme au travers d’un léger brouillard.
Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se retira discrètement et dit aux deux esclaves avec un malin sourire:
—Mirette allume la lampe pour le capitaine... Cora pour le boucanier... et Noün pour le Caraïbe...
Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d’un air d’intelligence, et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison particulière de la Barbe-Bleue.
CHAPITRE IX.
LA NUIT.
Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu’il s’enfonçait dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.
Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa route, s’orientant toujours vers le nord, du moins autant qu’il le pouvait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.
Ainsi que le père Griffon l’en avait prévenu, on ne trouvait aucun chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes herbes, des lianes, des troncs d’arbres, des broussailles inextricables encombraient le sol; les arbres étaient si touffus, que l’air, la lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes de verdure, où il régnait une humidité chaude presque suffocante, produite par la fermentation de l’humus végétal qui recouvrait la terre à une assez grande épaisseur.
Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d’ivresse, de pesanteur; il marchait d’un pas moins délibéré, il se sentait la tête lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents, il n’admirait plus les colonnades de feuillée qui s’étendaient à perte de vue dans la pénombre de la forêt. Il jetait un coup d’œil distrait sur le plumage étincelant et varié des périques, des aras, des colibris, qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes d’or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois d’Inde.
Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des passiflores, ou qui sautaient d’arbre en arbre, lui arrachaient à peine un sourire. Complétement absorbé, il n’avait que la force de songer au terme de son dangereux voyage. Il n’avait de pensée que pour la Barbe-Bleue et ses trésors.
Au bout de quelques heures de marche, il commença de s’apercevoir que ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large accroc à son pourpoint; ses chausses n’étaient pas irréprochables, et plus d’une fois, sentant sa longue rapière s’embarrasser dans quelques plantes rampantes, il s’était involontairement retourné comme pour châtier l’importun qui prenait la liberté de le retenir.
Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne pas rencontrer un serpent sous ses pas.
Vers midi, harassé de fatigue, il s’arrêta pour cueillir quelques bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à son aise; il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche, et parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.
D’après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne plus être éloigné du Morne-au-Diable.
Malheureusement l’estime du chevalier n’était pas d’une extrême précision, du moins quant à la direction qu’il croyait avoir prise, car il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable qu’il n’en était éloigné en entrant dans la forêt.
Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l’apercevait à peine à travers l’épaisseur du feuillage), il eût été nécessaire d’avoir presque constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents; ainsi partagée entre le ciel et la terre, l’attention du chevalier avait pu s’égarer quelque peu.
Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu’il se fût trompé d’une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain d’arriver au terme de sa course.
Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le Morne-au-Diable de s’éloigner à mesure qu’il s’en approchait. Croustillac était harassé, mais la crainte de passer la nuit dans la forêt l’aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à une sorte de fondrière assez creuse, qui s’enfonçait entre deux gorges de rochers.
Le chevalier respira, s’épanouit.
—Mordioux! s’écria-t-il en s’éventant avec son feutre, me voici donc enfin au Morne-au-Diable! Il me semble que je m’y reconnais, quoique je n’y sois jamais venu. Je ne pouvais d’ailleurs pas me perdre; j’avais l’amour pour boussole; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d’un cheveu. C’est tout simple, mon cœur tourne vers l’or et la beauté, comme l’aimant vers le pôle! car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de trois maris doit aimer le changement; or, je serai du fruit nouveau pour elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n’ont eu que ce qu’ils méritaient, puisqu’ils me font place... Ce qui me rassure à l’endroit du physique de la Barbe-Bleue, c’est qu’il n’y a qu’une très jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons... un peu cavalières... de dénouer le lien conjugal... Mordioux! je vais la voir, lui plaire, la séduire; pauvre femme... elle ne se doute pas que son vainqueur est à sa porte! Si... si... je parie que son petit cœur bat bien fort à ce moment. Elle me presse... elle me devine... son attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui arrive sur les ailes de l’amour...
En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d’œil sur sa toilette; il ne put s’empêcher de trouver qu’elle était un peu en désordre: ses bas, primitivement pourpres, puis rose-pâle, s’étaient zébrés d’une multitude de rayures vertes depuis son voyage dans la forêt; son pourpoint s’était aussi orné de plusieurs crevés bizarrement placés, mais le Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du moins très consolante:
—Mordioux! Vénus en sortant de l’onde n’avait pas de pourpoint; la Vérité n’en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la beauté et la vérité apparaissent sans voile... je ne vois pas pourquoi... l’amour... D’ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me comprendre!
Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la fondrière et se trouva... dans un endroit de la forêt beaucoup plus sombre et beaucoup plus fourré que celui qu’il venait de quitter.
D’autres auraient perdu courage, Croustillac s’écria au contraire:
—Mordioux! ceci est très habile, cacher son habitation au plus épais du bois est d’une femme de tête!... je suis sûr... plus je m’empêtre dans ces ronces, plus j’approche de la maison... je me regarde comme arrivé... Barbe-Bleue... Barbe-Bleue... enfin je te tiens!
Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce qui ne fut pas long: il n’y a pas de crépuscule sous les tropiques.
Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui traversaient le sommet des arbres s’éteindre peu à peu, et en s’éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la forêt. Pendant quelques moments elle resta dans une demi-obscurité, çà et là éclairée par les vifs reflets du soleil, qui semblait rouge comme une fournaise, car il se couchait dans le vent, ainsi qu’on le dit aux Antilles.
Pendant un moment, cette végétation d’une verdure si puissante et si crue se teignit de pourpre: le chevalier croyait voir la nature à travers un vitrail rouge, ce qu’on apercevait du ciel était comme une lave en fusion.
—Mordioux... s’écria le chevalier, je ne me trompais pas, je suis près de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend sans doute visite à la Barbe-Bleue qui, pour le recevoir, fait allumer tous les fourneaux de sa cuisine.
Peu à peu les tons ardents du ciel se refroidirent; ils devinrent d’un rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l’azur foncé de la nuit.
Dès que l’ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les sinistres glapissements des chouettes célébrèrent le retour des ténèbres.
La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles frissonnèrent.
Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu’on n’entend pour ainsi dire que la nuit, commencèrent à sourdre de toutes parts.
—Mordioux! s’écria le chevalier, c’est à se couper la figure!!! Penser que je ne suis qu’à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me voici obligé de dormir à la belle étoile!
Croustillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou qu’il avait remarqué; à l’aide des lianes dont cet arbre était enveloppé de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par deux maîtresses branches; il s’y installa assez commodément, ramena son épée entre ses genoux, et se mit à souper avec les bananes qu’il avait heureusement gardées dans ses poches.
Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d’hommes, même braves, auraient pu éprouver dans une position si critique. D’ailleurs, dans les cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son usage; tantôt il s’écriait:
—Mordioux! le sort s’acharne contre moi... il choisit bien... il ne peut se commettre... Au lieu de s’adresser à quelque faquin, à quelque pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac en disant: Voilà mon homme... Il est digne de lutter contre moi.
Dans la circonstance dont il s’agit, le chevalier vit une autre combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.
—Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-Bleue vont être à moi; c’est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir; j’aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d’un galant homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l’inestimable récompense qui m’attend.
A l’aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le sommeil; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu’il avait à surmonter pour arriver jusqu’à la Barbe-Bleue; elle lui saurait gré de son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.
Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même de n’avoir eu jusqu’alors aucun ennemi sérieux à combattre, et de n’avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs d’arbres.
A ce moment, un bruit étrange attira l’attention de l’aventurier; il prêta l’oreille et s’écria:
—Qu’est-ce que ceci? on dirait que des chats viennent ici faire leur sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats, la maison ne doit pas être éloignée.
Croustillac se trompait.
Ces chats n’étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais chats-tigres ne furent plus féroces; ils continuèrent de faire un vacarme infernal.
Pour les faire cesser, le chevalier prit sa gaule et frappa sur l’arbre. Les chats, au lieu de fuir, se rapprochèrent avec un redoublement de cris rauques et furieux.
Depuis très longtemps, les bois étaient parcourus par des bandes de ces animaux, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des chèvres, et jusqu’à de jeunes génisses.
Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le colonel Rutler.
On sait que le cadavre de John, mort d’une piqûre de serpent, obstruait complétement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement sortir de la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le précipice, dépistèrent le cadavre de John, s’en approchèrent d’abord timidement; puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent.
Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au jour, grâce à l’avidité de ces animaux, l’obstacle qui empêchait Rutler de sortir avait presque complétement disparu; il ne restait dans l’étroit souterrain que les ossements de John, et le colonel pouvait facilement les déplacer.
Après cette horrible curée, les chats-tigres, affriandés, mais non rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair humaine; ils abandonnèrent le fond du précipice, regagnèrent les bois, éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s’exaspéra.
Pendant quelque temps la crainte les retint; mais encouragés par l’immobilité de Croustillac, l’un des plus hardis et des plus affamés grimpa lestement sur l’arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui deux gros yeux brillants et verdâtres qui luisaient au milieu de l’obscurité.
Au même instant il se sentit mordre vigoureusement au mollet; il retira brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses griffes dans la chair et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui fut le signal de l’attaque: les assaillants grimpèrent de tous côtés, le chevalier ne vit autour de lui que des yeux flamboyants, et se sentit mordre en plusieurs endroits à la fois.
Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants étaient d’une si singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment stupéfait; mais les morsures des chats et surtout son indignation profonde d’avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa fureur.
Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc d’arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux; le chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui était sauté sur le dos et entreprenait de lui dévorer la joue.
La troupe hésita: Croustillac se saisit de son épée comme d’un poignard, en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d’un nouveau genre en s’écriant:
—Mordioux! pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le brave Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu’une volaille pendue au croc d’un garde-manger!
La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque peu; au point du jour il descendit de son arbre, et vit étendus à ses pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hâta de quitter ce lieu témoin d’exploits dont il rougissait, et, persuadé que le Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route.
Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tiraillements d’estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu’il devait être environ midi; qu’on juge de son ravissement lorsque la brise lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave, mais si pénétrante, mais si appétissante, que le chevalier ne put s’empêcher de passer légèrement sa langue sur ses lèvres.
Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d’être arrivé au terme de ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d’habitation, et comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son odorat était de plus en plus chatouillé?
Marchant très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près d’une sorte de clairière où il s’arrêta un moment; le spectacle qu’il avait sous les yeux méritait d’exciter son attention.
CHAPITRE X.
UN BOUCAN.
Au milieu d’un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant un carré long; à l’une des extrémités s’élevait un ajoupa, sorte de hutte de branchage appuyée au tronc d’un palmier et recouverte de longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.
Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil ceux qui s’y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à ses pieds, une vingtaine de chiens courants dormaient couchés.
Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive n’avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts; leur tête et leur poitrail étaient surtout complétement ensanglantés par les suites d’une copieuse curée.
Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l’homme à demi caché dans le lit de feuilles fraîches.
Non loin de l’ajoupa était un feu couvert où cuisait doucement, à la boucanière, un marcassin d’un an.
Qu’on se figure une espèce de gril formé par quatre fourches enfoncées en terre, sur lesquelles on avait posé des traverses, et sur ces traverses des gaulettes, le tout de bois vert.
Le marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées à ses quatre pieds le retenaient dans cette position que l’ardeur du feu aurait pu déranger.
Ce gril était élevé au dessus d’une fosse de quatre pieds de long sur trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le marcassin boucanait à la chaleur égale de ce brasier ardent et concentré. La cavité du ventre de l’animal était à demi pleine de jus de limon et de piments coupés qui, se combinant avec la graisse que la chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce intérieure d’un fumet très appétissant.
Cet énorme rôti était presque cuit; sa peau commençait à rissoler et à se fendre; ce qu’on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose le plus vif.
Enfin, une douzaine de grosses ignames d’une pulpe jaune et savoureuse cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.
Le chevalier ne se possédait plus: emporté par son appétit, il entra dans l’enceinte en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens s’éveillèrent et coururent sur lui d’un air menaçant.
L’homme qui dormait se leva brusquement, regarda autour de lui d’un air étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez hostiles à l’endroit du chevalier, en se hérissant et en montrant des dents formidables.
Croustillac se rappela l’histoire de l’engagé du boucanier Arrache-l’Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s’intimida pas; il leva sa gaule d’un air menaçant, en disant:
—Au chenil, valets! au chenil!
Ces termes, empruntés à la vénerie d’Europe, ne firent aucune impression sur les chiens; ils prirent même une attitude assez menaçante pour que le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.
Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur Croustillac sans l’intervention du boucanier, qui sortit de l’ajoupa un long fusil à la main, en s’écriant dans un espèce de patois moitié nègre, moitié français:
—Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà?
Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit au boucanier:
—Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils veulent jouer des dents sur moi comme j’en jouerais moi-même si j’avais devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré dans la forêt depuis hier matin, et j’ai une faim d’enfer...
Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de l’étrange accoutrement de cet homme qui, une gaule à la main, voyageait à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en baudrier brodé.
De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier avec non moins de curiosité.
Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout vêtement il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des tauraux ou des sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce), que la toile en paraissait goudronnée, tant elle était noire et roide.
Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d’un côté, une gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses longueurs et de diverses formes; de l’autre côté, une gargoussière.
Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures étaient faites sans couture et d’une seule pièce, grâce au procédé que voici, et dont usaient toujours les boucaniers.
Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier, ils levaient avec précaution la peau d’une des extrémités de devant, depuis le poitrail jusqu’au genou, en la rabattant comme un bas que l’on déchausse; puis, après l’avoir complétement détachée de l’os, ils la prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche, plaçant le gros orteil à peu près à l’endroit qui recouvre la rotule de l’animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et tiraient le reste de la peau jusqu’à mi-jambe, où ils l’attachaient avec une courroie. En se séchant, cette espèce de brodequin prenait la forme du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était imperméable et à l’épreuve de la morsure des serpents.
Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s’appuyait sur un fusil à long canon de très fort calibre, que l’on appelait fusil de boucan; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.
La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard farouche.
Croustillac lui dit résolument:
—Ah ça! camarade, refuserez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de ce rôti?
—Ce rôti n’est pas à moi, dit le boucanier.
—Comment! et à qui donc appartient-il?
—A maître Arrache-l’Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes boucanées à la pointe aux Caïmans.
—Ce rôti appartient à maître Arrache-l’Ame? s’écria le chevalier assez surpris du hasard qui le rapprochait de l’un des adorateurs heureux de la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies.
—Ce rôti appartient à Arrache-l’Ame? reprit encore Croustillac...
—Il lui appartient, répondit laconiquement l’homme au long fusil.
A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la forêt.
—C’est le maître, dit l’engagé.
Les chiens reconnurent sans doute l’approche du chasseur, car ils se mirent à pousser des hurlements de joie et ils s’élancèrent à travers les broussailles pour courir au-devant du boucanier.
Averti du retour de son maître, l’engagé, que nous appellerons Pierre, tira l’un de ses plus grands couteaux, s’approcha du marcassin, et, pour bien humecter la venaison, il fit d’assez profondes scarifications dans les chairs, sans toutefois endommager la peau, car l’abondant mélange de jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité abdominale du marcassin se fût écoulé.
Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si appétissants, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait presque la prochaine apparition d’Arrache-l’Ame.
Enfin, celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de lui.
Maître Arrache-l’Ame était grand et robuste. Son teint naturellement blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu’il menait; son épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses traits étaient réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son engagé, ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux; seulement ses jambes, au lieu d’être à demi-nues, étaient entourées jusqu’aux genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs, et il portait de gros souliers de cuir non tanné.
Son large sombrero à l’espagnole était surmonté de deux ou trois plumes d’aras rouges; enfin, la garde et les capucins de son fusil à la boucanière étaient d’argent. Telle était la différence qui distinguait le costume et l’armement de maître Arrache-l’Ame de celui de son engagé.
Lorsqu’il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et plumait négligemment un ramier qu’il venait de tuer; trois autres oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet; il les jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité merveilleuse.
Ces ramiers, de la grosseur d’une perdrix, étaient ronds, fins et gras comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui coupait le cou, les pattes, et le mettait cuire dans la sauce épaisse et abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître Arrache-l’Ame eut fini de plumer le sien, il l’y jeta aussi.
Pierre lui demanda:
—Maître, faut-il fermer la marmite?
—Ferme, dit le maître.
Aussitôt Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre se referma presque complétement, et les ramiers commencèrent à mijoter dans cette daubière d’un nouveau genre.
Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier n’avait pas paru s’apercevoir de la présence du chevalier, qui, le jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se préparait à répondre fièrement aux interrogations qu’on allait lui faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l’Ame.
Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu’il avait plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
Pour expliquer l’indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur que rien n’était plus commun que de voir des habitants venir visiter les boucans par curiosité.
Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d’une loyale hospitalité; comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait qui voulait.
Après s’être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l’Ame s’étendit sous l’ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la feuillée et but un coup d’eau-de-vie pour se préparer au dîner.
Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au front, il ne trouvait rien de plus insultant que l’indifférence absolue d’Arrache-l’Ame à son égard.
La Barbe-Bleue avait-elle, par l’intermédiaire du capitaine flibustier, prescrit au boucanier d’agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le chevalier? L’insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? C’est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.
La position de Croustillac n’en était pas moins délicate et difficile; malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s’avançant vers l’ajoupa:
—Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?
—Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l’Ame à son engagé.
—Non... C’est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.
—Non, fit le boucanier.
—Comment, non? s’écria le chevalier.
—Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l’est peut-être...
—Mordioux!
—Je suis maître boucanier, vous ne l’êtes pas; il n’y a que mes frères les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l’Ame en interrompant Croustillac.
—Et comment faut-il vous appeler pour avoir l’honneur d’une réponse? s’écria le chevalier avec colère.
—Si vous venez m’acheter des peaux ou de la viande boucanée, appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.
—Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier; il serait fou à moi de m’offenser de ses grossièreté; je meurs de faim, je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m’y prends adroitement, m’indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.
Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:
—Et c’est un pareil sanglier qu’on donne pour amant à la belle, à l’adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier soi-même.
Pierre l’engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s’occupait activement de mettre le couvert; il étendit par terre, sous l’ajoupa, plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de plusieurs limons qu’il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s’appelait de la pimentade, elle était d’une force extrême, et les boucaniers et les flibustiers en faisaient toujours usage.
En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s’était fendue et laissait voir une pulpe jaune comme de l’ambre.
Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu’on boirait, car il avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l’engagé avec une grosse calebasse remplie d’un liquide, rose et limpide. C’était le suc de l’érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu’on l’incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d’un léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d’eau. Enfin, après avoir mis cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l’engagé rompit une grosse branche d’abricotier couverte de fruit et de fleurs et la planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de surtout.
—Ces rustres ne sont pas si sots qu’ils le paraissent, pensa le chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui satisferait, j’en suis sûr, les plus gourmets.
Croustillac attendait avec impatience le moment de s’attabler; enfin l’engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d’un œil exercé, dit au boucanier:
—Maître, c’est cuit.
—Mangeons, dit celui-ci.
Au moyen d’une fourchette de bois coupée à un chêne, l’engagé piqua d’abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l’offrit au boucanier; puis, s’étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans le ventre du marcassin.
Le chevalier, voyant qu’on ne s’occupait pas de lui, prit un ramier, une igname, revint s’asseoir près du maître et de l’engagé boucaniers; comme eux il se mit à manger du meilleur appétit.
Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et comparables aux plus délicieuses pommes de terre.
Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier l’imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d’un haut et excellent goût, encore relevé par la pimentade.
Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à la calebasse remplie du suc d’érable, et il termina son repas en mangeant une demi-douzaine d’abricots d’un merveilleux parfum et très supérieurs aux abricots d’Europe.
Pierre apporta ensuite une gourde d’eau-de-vie; le maître en but quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui avançait déjà la main pour la saisir.
Cette manière d’agir n’était pas grossièreté de la part des boucaniers: ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à tous, et les choses acquises à prix d’argent, qui appartenaient exclusivement à ceux qui les possédaient. L’eau-de-vie, la poudre, le plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au contraire dans la communauté.
Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d’égards de l’engagé; mais réfléchissant qu’après tout il devait à Arrache-l’Ame un excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier d’un air joyeux:
—Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne chère?
—On mange ce qu’on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent pas encore dans l’île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le boucanier en chargeant sa pipe.
CHAPITRE XI.
MAITRE ARRACHE-L’AME.
Plus le chevalier examinait maître Arrache-l’Ame, moins il pouvait croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s’étendit sur le dos, mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur le toit de l’ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, il dit au chevalier:
—Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?
—Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le nom est venu jusqu’en Europe.
—Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j’ai une douzaine de peaux de taureau si belles, qu’on les prendrait pour du buffle... J’ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne boucane pas à la Tortue.
—Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L’admiration, l’unique admiration m’a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a cinq jours, par la Licorne... et ma première visite a été pour vous, dont je connaissais le mérite.
—Vraiment?
—Aussi vrai que je m’appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est Croustillac...
—Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui acheteur.
—Et admirateur... mon brave ami... admirateur n’est-il donc rien? moi qui viens exprès d’Europe pour vous voir!
—Vous saviez donc me trouver ici?
—Pas précisément, mais la Providence s’en est mêlée; et, grâce à elle, j’ai rencontré le fameux Arrache-l’Ame.
—Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n’ai rien à redouter d’un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! piquant de m’y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:
—Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s’achète, j’ai voulu vous voir, je vous ai vu.
—Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de fumée de tabac.
—J’aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m’en aller, il faudrait connaître un chemin quelconque, et je n’en sais aucun.
—Du Macouba, où j’ai couché chez le révérend père Griffon.
—Vous n’êtes qu’à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.
—Comment, à deux lieues! s’écria le chevalier, c’est impossible. Comment! j’ai marché hier depuis le point du jour jusqu’à la nuit et depuis ce matin jusqu’à cette heure, et je n’aurais fait que deux lieues?
—On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi et faire beaucoup de chemin presque sans changer d’enceinte, dit le boucanier.
—Votre comparaison étant empruntée à l’art de la vénerie, art noble s’il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que j’aie rusé, ainsi qu’un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne s’ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous pour m’enseigner la route que je dois suivre.
—Où voulez-vous donc aller?
Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre, devait-il avouer franchement son intention de se rendre au Morne-au-Diable?
Croustillac trouva un biais, et répondit:
—Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.
—Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu’au Morne-au-Diable, et....
Le boucanier n’acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque menaçants.
—Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le chevalier.
—Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...
—Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d’aller au Morne-au-Diable....
—N’en reviendrait pas.
—Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s’égarer au retour, dit le chevalier avec sang-froid: c’est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi cette route.
—Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je ne veux pas causer volontairement votre mort.
—Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?
—Ce serait la même chose.
—Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter... puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me menacerait donc?
—Tous les dangers de mort qu’un homme peut braver.
—Tous ces dangers-là n’en font qu’un, vu qu’on ne meurt qu’une fois, dit négligemment le Gascon.
Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son courage ainsi que de l’air de franchise et de bonne humeur qui paraissait en lui, malgré ses rodomontades.
Le chevalier continua:
—Jamais le chevalier de Croustillac n’a connu la peur, tant qu’il a eu sa sœur à côté de lui.
—Celle-ci, qui, mordioux! n’est pas vierge, s’écria le Gascon en tirant son épée et la brandissant. Les baisers qu’elle donne sont cuisants, et les plus hardis ont regretté d’avoir fait connaissance avec elle.
—Miaou... miaou... fit l’engagé qui écoutait cette scène.
Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la nuit.
Il rougit de colère, s’avança sur l’engagé l’épée haute pour le châtier du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.
Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l’Ame:
—Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!
—Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de chats-tigres: c’est pour cela que Pierre a crié: Miaou.
—En garde! répéta le chevalier furieux.
—Quand j’aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.
—Je te marquerai au visage alors, s’écria le chevalier en marchant sur Arrache-l’Ame.
—Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que lui porta le chevalier exaspéré.
L’engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l’arrêta en s’écriant:
—Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé craint l’eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d’une merveilleuse adresse et d’une rare vigueur, en se servant d’un lourd fusil comme d’un bâton.
Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l’insolence jusqu’à faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère et qu’ils jurent, comme on dit.
Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force sur l’escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée sauta à dix pas.
Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une massue; il saisit le chevalier au collet, et s’écria:
—Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un œuf.
Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:
—Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple traître.
Le boucanier recula d’un pas.
—J’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué: brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit, Croustillac est déshonoré!
—Cela n’est pas le langage d’un assassin ni d’un espion, puis, tendant la main au chevalier, il ajouta d’une voix rude:
—Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.
Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se ravisa, et lui dit gravement:
—Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je vous déclare une chose.
—Quoi?
—Je suis votre rival!
—Rival, qu’est-ce que c’est que ça?
—J’aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu’à elle et pour lui plaire.
—Touchez là... frère.
—Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l’aime... et quand on l’aime, on l’aime à la rage, à la mort.
—Touchez là, frère.
—Je ne toucherai là que lorsque vous m’aurez dit si vous m’acceptez loyalement pour rival.
—Sinon?
—Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls, votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l’espoir, à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.
—Une dernière question, dit le chevalier.—Vous allez souvent au Morne-au-Diable?
—Je vais souvent au Morne-au-Diable.
—Vous y voyez la Barbe-Bleue?
—J’y vois la Barbe-Bleue.
—Vous l’aimez?
—Je l’aime.
—Elle vous aime?
—Elle m’aime.
—Vous?
—Moi.
—Elle vous aime?
—Comme une enragée...
—Elle vous l’a dit?
—Elle me l’a prouvé.
—Enfin... la Barbe-Bleue?
—Est ma maîtresse.
—Foi de boucanier?
—Foi de boucanier.
—Allons, se dit le chevalier, il n’y a pas plus de discrétion chez les barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil butor, qu’il est fat?... Puis il reprit tout haut:
—Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j’y arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.
—Je vous dis de toucher là, frère.
—Comment! malgré ce que je vous dis?
—Oui.
—Cela ne vous effraie pas?
—Non.
—Il vous est égal que j’aille au Morne-au-Diable?
—Je vous y conduirai moi-même.
—Vous?
—Aujourd’hui.
—Et je verrai la Barbe-Bleue.
—Vous la verrez tant que vous voudrez.
Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, ne voulut pas en abuser; il lui dit d’un ton solennel:
—Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n’avez pas une idée de ce que c’est qu’un homme qui a passé sa vie à plaire, à séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l’influence irrésistible d’un mot, d’un geste, d’un sourire, d’un regard! Cette pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d’après ce qu’on dit de ses trois maris. C’étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s’est débarrassée avec raison. Pourquoi s’en est-elle débarrassée? parce qu’elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, pour un sylphe.....
Le boucanier regarda Croustillac d’un air hébété, et ne parut pas le comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
—Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d’arriver au Morne-au-Diable; en route.
—Ce malheureux-là n’a pas la moindre conscience du danger qu’il court, c’est pitié que d’abuser de son aveuglement. C’est battre un enfant, c’est tirer un faisan posé, c’est tuer un homme endormi; foi de Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:
—Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi séduisant qu’irrésistible dont je vous parle... c’est moi?