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Le morne au diable

Chapter 20: CHAPITRE XVI. L’ORAGE.
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About This Book

Un trois-mâts quitte un port de France pour les Antilles et la traversée sert de cadre à une chronique de la vie coloniale : dangers des guerres et des pirates, rapports entre maîtres et esclaves, et efforts collectifs pour se défendre. Le récit présente un prêtre énergique et ingénieux, autant jardinier et cuisinier qu'homme d'action, ainsi que le capitaine et l'équipage, et mêle descriptions maritimes, mœurs créoles et épisodes de combats ou de manœuvres navales. Thèmes de solidarité, débrouillardise, religiosité pratique et gourmandise se croisent dans un mélange d'aventure et de peinture sociale.

Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la vieille mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui, la veille, lui avait servi de valet de chambre, l’attendait dans le bâtiment extérieur.

Croustillac suivit l’esclave, se fit peigner, raser, s’habilla, et revint attendre la Barbe-Bleue dans le même salon où il l’avait déjà attendue la veille.

La veuve parut bientôt.

CHAPITRE XIV.

L’AMOUR VRAI.

En voyant la Barbe-Bleue, malgré lui Croustillac rougit comme un écolier.

—J’ai été bien maussade hier, n’est-ce pas? dit Angèle au chevalier avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi en permettant à Arrache-l’Ame de raconter toutes sortes de folies; mais ne parlons plus de cela... A propos, Youmaalë le Caraïbe est ici.

—De ma fenêtre je l’ai vu avec vous, madame, dit amèrement l’aventurier, et il pensa: Elle n’a pas, en vérité, la moindre vergogne... quel dommage, avec une si adorable figure... Allons, Croustillac, sois ferme.

—N’est-ce pas qu’il est très beau, Youmaalë? demanda la veuve d’un air triomphant.

—Hum... hum... il est très beau pour un sauvage, répondit le chevalier avec dépit; mais puisque nous voilà seuls, madame, expliquez-moi donc comment vous pouvez, du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette question, que les circonstances m’obligent de vous poser), comment pouvez-vous, du jour au lendemain, changer ainsi d’amoureux?

—Oh mon Dieu! dit ingénument la veuve, l’un vient, l’autre s’en va; c’est tout simple.

—L’un vient, l’autre s’en va... c’est fort simple, en effet, envisagé sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des lois...

—Ils m’aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aimerais-je pas tous les trois?

Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le chevalier se dit:

—Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans quelque désert, dans quelque caverne; elle n’a pas la moindre notion du bien et du mal; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit tout haut avec certain embarras: Dussé-je passer pour un indiscret, pour un fâcheux, madame, je dois vous dire que, ce matin, pendant votre promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue; comment se fait-il que sur un signe de lui vous ayez osé, au risque de vous empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier?

—Youmaalë me dirait: Meurs! que je mourrais, répondit la veuve avec exaltation.

—Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils si vous mouriez pour le Caraïbe?

—Ils diraient que j’ai bien fait.

—Et s’ils vous demandaient de mourir pour eux?

—Je mourrais pour eux.

—Comme pour Youmaalë?

—Comme pour Youmaalë.

—Vous les aimez donc tous trois également?...

—Oui, puisque tous trois m’aiment également...

—C’est une idée fixe, il n’y a pas moyen de la faire sortir de là, pensa le Gascon, je m’y perds, son accent est trop innocent pour être feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l’affection peut-être fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits! pourtant le boucanier m’a donné à entendre... après tout, j’aurai peut-être mal compris, et puisque je veux la quitter, j’aime mieux la croire innocente que coupable, quoiqu’elle me semble, mordioux! furieusement difficile à innocenter. Il reprit:—Une dernière question, madame: quel était le but des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites, hier, sur deux de vos maris, dont l’un serait mort de rire, et dont l’autre aurait été changé en lampe ardente, grâce à l’intervention de l’homme rouge qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m’est extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.

—Ce ne sont pas des folies...

—Comment, vous voulez que je croie...

—Oh! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d’autres choses... enfin que vous vous rendiez à l’évidence, dit la veuve avec un accent singulier.

—Et quand m’expliquerez-vous ce beau mystère, madame?

—Lorsque je vous aurai dit à quel prix je mets ma main.

—Ah! elle recommence la même plaisanterie, se dit le Gascon. Ayons l’air d’être sa dupe pour voir jusqu’où elle ira; je voudrais même qu’elle allât très loin pour que mon sot amour fût complétement éteint. Il reprit tout haut:

—Et n’est-ce pas aujourd’hui que vous me direz à quel prix vous mettez votre main, madame?

—Oui.

—Et à quelle heure?

—Ce soir, au lever de la lune.

—Pourquoi à ce moment, madame?

—C’est un secret que vous saurez encore avec les autres.

—Et si je vous épouse, vous ne voulez pas me donner décidément plus d’un an à vivre?

La Barbe-Bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête:

—Hélas! non... pas plus d’un an.

Ayons toujours l’air d’être sa dupe, se dit le Gascon, et il ajouta:

—Et c’est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?

—Non, oh! non, s’écria la veuve.

—Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.

A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement d’expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa petite tête, et le chevalier fut frappé de l’air de noblesse et de bonté qui se répandit sur tous ses traits.

—Écoutez-moi, lui dit-elle d’une voix affectueuse mais protectrice: Parce que certaines circonstances de ma vie m’obligent à une conduite souvent étrange, parce que j’abuse peut-être de ma liberté, il ne faut pas croire que je méconnaisse les gens de cœur.

Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n’était plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une grande dame... Il fut tellement intimidé qu’il ne trouva pas une parole.

La Barbe-Bleue reprit:

—Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.

—Madame!...

—Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j’en suis sûre, capable d’un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d’une naissance obscure.

—Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s’écria le chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l’orgueil.

La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.

—Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous conseiller beaucoup plus mal qu’elle ne l’a fait, car vous avez souffert et enduré de nombreuses privations...

—Mais, madame...

—La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n’avez pas été plus perverti par l’indigence que vous ne l’eussiez été par la prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l’avait pas emporté de beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que j’aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du moins, que vous n’emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue. Veuillez m’attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un coup d’œil au repas de Youmaalë, car il est d’usage chez les Caraïbes que les femmes seules s’occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...

Ce disant, la veuve sortit.

Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le coup de grâce du malheureux chevalier.

Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, elle s’était exprimée d’une manière pleine de bienveillance, de grâce et de dignité. Elle s’était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu’il renversait toutes les suppositions du Gascon.

Les simples et affectueuses paroles d’Angèle, le doux et noble regard qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus heureux qu’il ne l’eût été des compliments les plus outrés. Il se sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si éperdument amoureux de la veuve, qu’elle eût été pauvre, abandonnée, qu’il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.

Autre irrécusable symptôme d’un véritable amour.

L’étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés, plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient nécessairement soulever les aveux et la conduite d’Angèle, le chevalier pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux mystère: il se dit que l’intimité de la Barbe-Bleue avec ses bien-aimés, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée d’une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance qu’Angèle n’aurait pas fait montre d’un effroyable cynisme devant un étranger, sans quelque motif d’une haute importance.

Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l’esprit de Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de ses trois maris.

Enfin, l’aventurier commençait à croire, tant l’amour le métamorphosait, que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer de lui; et il se proposait d’éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.

Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être instruite de la vie qu’il avait menée? Mais il se souvint qu’à quelques détails près, il n’avait fait à personne un mystère de la plupart des antécédents de sa vie, à bord de la Licorne, et que l’homme d’affaires qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer les passagers du capitaine Daniel.

Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau sentiment qu’il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:

—Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez donné votre parole d’être mon mari au bout d’un mois; j’ai voulu vous tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu’on me prête; le boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en qui j’ai une entière confiance; et comme j’habite seule une maison très isolée... chacun d’eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les bruits absurdes qui circulent, j’ai voulu m’amuser de votre crédulité; ce matin même j’avais vu, du bout de l’allée, que vous étiez à m’épier, et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec Youmaalë; quant au baiser qu’il m’a donné sur le front...»

Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet accessoire du rôle qu’il supposait joué par la veuve; mais il résolut la question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité ne devait sans doute pas être inconvenante.

Le chevalier se promettait d’être satisfait de cette explication; et se rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une espérance insensée, prierait la veuve d’oublier la conduite qu’il avait tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la Licorne.

Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce qu’il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu’il ne s’aveuglait plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.

Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu’il s’arrêtait à peine à cette dernière espérance; il considérait sa première interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et plus probable.

Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son outrecuidance... Sa physionomie, n’étant plus boursoufflée par une vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car elle n’exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n’en mettait le Gascon. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir de cette journée qui promet d’être si fertile en événements, puisque la Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l’île, et résidence habituelle du gouverneur.

Il s’agit d’un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre récit.

La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la Licorne, était destinée au mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était destinée aux bâtiments de guerre.

A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée au-dessus de l’hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide avertir le sergent d’artillerie commandant la batterie du fort, afin que l’on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l’usage étant de tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre lorsqu’ils viennent au mouillage.

Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d’avoir dépêché son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de rames vers l’entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large en l’attendant.

Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se passait, afin que l’on pût faire contremander la salve des batteries de terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l’instant le gouverneur de la singulière évolution de la frégate.

Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. le baron de Rupinelle.

Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la Fulminante. Son navire avait ordre d’attendre sous voile le résultat de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de l’eau pour les gens de l’équipage.

Le lieutenant alla s’occuper activement des rafraîchissements de la frégate; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.

M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d’un teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses yeux vert de mer; il portait une perruque noire et un justaucorps brun galonné d’or. Sa physionomie était intelligente, sa parole nette, brève; son coup d’œil perçant, scrutateur; sa bouche, pour ainsi dire sans lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s’il lançait quelques sarcasmes, ce qui lui arrivait quelquefois, sa figure devenait encore plus sérieuse que d’habitude; il avait d’ailleurs les formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son courage, sa discrétion, son sang-froid étaient tels que M. de Louvois l’avait jadis très souvent employé dans les missions les plus difficiles et les plus périlleuses.

M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n’ayant qu’un soin, qu’une pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, pleine, pourprée; ses yeux, extraordinairement ronds, lui donnaient toujours un air étonné.

Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul, devait son emploi à la toute puissante protection de la famille Colbert, à laquelle il était allié par sa mère.

Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut, le baron avait quitté bien à regret une casaque de coton blanc et un chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d’une énorme perruque blonde, endosser un justaucorps dit à brevet, espèce d’uniforme bleu galonné d’or, et se charger d’un lourd baudrier et d’une épée.

La chaleur était extrême, et le gouverneur maudissait l’étiquette dont il était victime.

—Monsieur, lui dit M. de Chemeraut qui paraissait parfaitement insensible à l’élévation de cette température tropicale, pouvons-nous parler sans crainte d’être entendus?

—Il n’y a aucun danger à cet égard, monsieur: cette porte ouverte donne dans mon cabinet, où il n’y a personne, et cette autre dans la galerie, déserte aussi.

M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma soigneusement les deux portes.

—Pardon, monsieur, dit le gouverneur, mais si nous restions seulement avec ces deux fenêtres ouvertes...

—Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les fenêtres, ceci est plus prudent; on pourrait nous entendre du dehors.

—Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d’air, nous allons étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.

—Ce que je dois avoir l’honneur de vous dire, monsieur le baron, ne durera pas longtemps; mais il s’agit d’un secret d’état de la dernière importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m’accorderez donc la grâce de nous enfermer ainsi jusqu’à la fin de notre entretien.

—Si c’est l’ordre de Sa Majesté, je dois me soumettre, monsieur, dit M. de Rupinelle avec un long soupir et en s’essuyant le front, je saurai me dévouer pour son service.

—Veuillez d’abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté, dit M. de Chemeraut; et il prit un papier dans une petite cassette qu’il portait avec un soin tout particulier, et qu’il n’avait voulu confier à personne.

CHAPITRE XV.

L’ENVOYÉ DE FRANCE.

Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda d’un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit:—Si j’ai occasion de l’employer, ce sera parfait; mon idée est excellente.

—Ce pouvoir, monsieur, est parfaitement en règle; je dois exécuter tous les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en regardant M. de Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta:

—Il fait, si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission d’ôter ma perruque, malgré la bienséance.

—Mettez-vous à votre aise, monsieur le baron, mettez-vous à votre aise, je vous en conjure.

Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus facilement.

—Maintenant, monsieur le baron, veuillez répondre a plusieurs questions que je vais avoir l’honneur de vous faire.

Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute rédigées les demandes qu’il devait adresser au gouverneur.

—Il y a, non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des rochers, une sorte de maison-forte appelée le Morne-au-Diable?

—Oui, monsieur, et même cette maison ne jouit pas d’une très bonne renommée. M. le chevalier de Crussol, mon prédécesseur, y fit une visite pour savoir à quoi s’en tenir sur ces bruits-là; mais j’ai en vain cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa correspondance.

M. de Chemeraut continua:

—Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le baron?

—Tellement veuve, monsieur, qu’on l’a surnommée, dans le pays, la Barbe-Bleue, à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement disparu trois maris qu’elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer que cette cravate m’échauffe horriblement, monsieur? ajouta le malheureux gouverneur, nous n’en portons pas habituellement ici, et si vous le permettiez...

—Faites, monsieur le baron, le service du roi n’en souffrira pas. M. le chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une sorte d’enquête au sujet de la disparition des trois maris de la Barbe-Bleue?

—On me l’a dit, monsieur, car je n’ai trouvé aucune trace de cette enquête.

—M. le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de gouverneur après la mort de M. de Crussol, et avant votre arrivée ici, ne vous a-t-il pas remis, monsieur le baron, une lettre confidentielle dudit M. de Crussol?

—Oui... oui, monsieur..., dit le gouverneur en regardant M. de Chemeraut avec un profond étonnement.

—Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol peu de temps avant sa mort?

—Oui, monsieur...

—Cette lettre était relative à l’habitante du Morne-au-Diable, n’est-il pas vrai, monsieur le baron?

—Oui, monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de Chemeraut si bien informé.

—Dans cette lettre, M. de Crussol vous affirmait, sur l’honneur, que la femme surnommée la Barbe-Bleue était innocente des crimes dont on l’accusait?

—Oui, monsieur... Mais comment pouvez-vous savoir...?

M. de Chemeraut interrompit le gouverneur, et lui dit:

—Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que le roi m’ordonne de vous faire des questions, et non pas des réponses... J’avais donc l’honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol ne vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la Barbe-Bleue?

—Oui, monsieur....

—Vous affirmant sur sa foi de chrétien, et au moment de paraître devant Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible...

—Oui, monsieur...

—Et qu’enfin le révérend père Griffon, des frères Prêcheurs, homme d’une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait encore caution de ladite femme si vous l’exigiez?

—Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très particulier... et très secret...

—Que vous avez eu avec le père Griffon, monsieur le baron, ce religieux vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa dernière lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite veuve?

Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement, ne comprenant pas comment il était si bien instruit.

L’espèce d’émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la raréfaction de l’air, faillit étouffer le baron. Après une légère hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut:

—Ma foi, monsieur, à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la permission d’ôter mon justaucorps.... Ces passements d’or et d’argent pèsent cent livres, je crois.

—Otez, ôtez, monsieur le baron, l’habit ne fait pas le gouverneur, dit gravement M. de Chemeraut en s’inclinant; puis il continua...

—Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père Griffon, l’habitante du Morne-au-Diable n’a plus été inquiétée, monsieur le baron? Vous n’avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges qui l’entouraient?

—Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m’ont suffi... Et puis le chemin du Morne-au-Diable est impraticable... des roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à monter à travers des abîmes; or, ma foi, je vous l’avoue, monsieur, faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension, faire une pareille course par un soleil des tropiques m’a paru complétement inutile... puisque moralement j’avais la conviction que les bruits susdits n’auraient aucun fondement... je ne crois pas, monsieur, avoir en cela eu quelque tort.

—Permettez-moi, monsieur le baron, de vous adresser encore quelques questions.

—A vos ordres, monsieur.

—La femme surnommée la Barbe-Bleue a un comptoir à Saint-Pierre?

—Oui, monsieur.

—L’homme d’affaires de cette femme est chargé d’expédier ses navires, qui sont toujours destinés pour la France?

—Cela, monsieur, est très facile à vérifier dans les registres des déclarations de partance des capitaines.

—Et ce registre?

—Est là, dans ce casier.

—Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, et de relever quelques dates que je vais avoir l’honneur de vous demander.

Le gouverneur se leva, monta péniblement sur une chaise, prit un gros volume relié en vélin vert, et le posa sur son bureau: puis, comme si le mouvement eût redoublé la chaleur qu’il ressentait, et épuisé ses forces, il dit à M. de Chemeraut:

—Monsieur, vous avez sans doute été soldat... Vous devez comprendre qu’on vive un peu à la cavalière; or, sans plus de façon, et tout en vous demandant pardon de la liberté grande, j’ôterai ma veste s’il vous plaît... elle est de tabis brodée et aussi pesante qu’une cuirasse.

—Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ôtez tout ce qu’il vous plaira, répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me reste si peu à vous dire que vous n’aurez pas besoin, je l’espère, de vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d’abord de ce fait, que les navires affrétés par notre veuve l’ont toujours été pour la France?

—Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre; puis, en suivant du bout du doigt les indications des tableaux, il dit:

—Pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour Bordeaux... pour Bordeaux... pour La Rochelle... pour La Rochelle... pour le Havre-de-Grâce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été destinés pour la France.

—C’est à merveille, monsieur le baron... D’après le mouvement assez considérable de navires de commerce qui partent de ce comptoir, il résulte que la Barbe-Bleue (nous adopterons ce surnom populaire) peut mettre un bâtiment en mer très rapidement.

—Sans doute, monsieur...

—N’a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et qui peut en deux heures être rendu à l’anse aux Caïmans, non loin du Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en consultant encore ses notes?

—Oui, monsieur... ce brigantin s’appelle le Caméléon; la Barbe-Bleue l’a dernièrement mis, d’ailleurs très généreusement, à mon service (par l’intermédiaire de maître Morris, son homme d’affaires), pour donner la chasse à un pirate espagnol... et c’est un ancien capitaine flibustier, appelé l’Ouragan, qui commandait le brigantin...

—Nous reparlerons à l’instant de ce flibustier, monsieur le baron... Mais ce pirate?...

—A été coulé bas à la hauteur des Saintes...

—Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron, il fréquente souvent la maison de la Barbe-Bleue?...

—Oui, monsieur...

—Ainsi qu’un autre assez mauvais drôle, boucanier de son métier?

—Oui, monsieur, dit le baron d’un ton sec et très décidé à se renfermer dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.

—Un Caraïbe aussi quelquefois s’y rend?

—Oui, monsieur.

—La présence de ces gens dans l’île date-t-elle de loin, monsieur le baron?

—Je l’ignore, monsieur; ils étaient établis ici à mon arrivée à la Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le nord des Antilles et dans la mer du sud. Comme beaucoup de capitaines qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite habitation à la pointe de l’île, où il vit seul.

—Et le boucanier, monsieur le baron?

—De telles gens sont aujourd’hui ici, demain ailleurs, selon que la chasse est plus ou moins abondante; quelquefois il reste un mois absent, il en est de même du Caraïbe.

—Ces renseignements s’accordent parfaitement avec ceux que l’on m’avait donnés; d’ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron, que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en dehors de la mission que j’ai à remplir pour mériter de nous occuper plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta M. de Chemeraut en se parlant à lui, et c’est sans doute très indirectement même qu’ils se relient à cette grave affaire.

Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut:

—Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s’introduire dans l’île depuis la guerre?

—Deux fois depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de s’approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l’on puisse aborder dans l’île; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que l’atterrissement soit possible.

—Très bien, dit M. de Chemeraut.

Après un moment de silence, il reprit:

—Dites-moi, monsieur le baron, combien faut-il de temps pour se rendre d’ici au Morne-au-Diable?

—Il est environ onze heures, les chemins sont difficiles; on ne pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.

—Eh bien donc! monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en tirant sa montre, dans deux heures d’ici, c’est-à-dire à une heure de relevée, vous aurez la bonté d’ordonner à une trentaine de vos gardes les plus déterminés de bien s’armer, de se munir d’une bonne échelle, d’un ou deux pétards d’artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre et à m’obéir comme à vous-même.

—Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morne-au-Diable, il faudrait partir tout de suite pour y arriver de jour.

—Sans doute, monsieur le baron, mais comme je désire y arriver en pleine nuit, vous trouverez bon que je ne parte que dans deux heures.

—C’est différent, monsieur.

—Pouvez-vous aussi me procurer une litière fermée?

—Oui, monsieur, j’ai la mienne.

—Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu’au Morne-au-Diable, monsieur le baron?...

—Jusqu’au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit qu’il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et crevassées.

—Très bien; veuillez alors, monsieur le baron, me faire préparer cette litière, ainsi qu’une monture pour moi; je la laisserai au pied du Morne.

—Oui, monsieur.

—Je vous préviens, monsieur le baron, qu’il est de la dernière importance que le but de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout serait perdu si l’on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable; nous n’instruirons donc l’escorte de sa destination qu’une fois hors du Fort-Royal, et nous ferons, je l’espère, autant de diligence que les chemins le permettront. En un mot, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut d’un air confidentiel, qu’il n’avait pas eu jusqu’alors, le mystère est d’autant plus indispensable qu’il s’agit d’un secret d’état et de l’avenir de deux grands peuples...

—A cause de la Barbe-Bleue? dit le gouverneur en interrogeant d’un regard curieux la physionomie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.

—A cause de la Barbe-Bleue.

—Comment, répéta le baron, la Barbe-Bleue est pour quelque chose dans un secret d’état, dans le repos de deux grands peuples?

M. de Chemeraut, qui n’aimait pas se répéter, fit un signe affirmatif et reprit:

—Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin que je puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m’arrêter ici une seconde, si, comme je l’espère, ma mission a un bon succès... Ah! j’oubliais; il faut que la litière soit autant que possible susceptible d’être parfaitement fermée.

—Mais, monsieur, c’est donc un prisonnier que vous allez chercher?

—Monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en se levant, mille pardons de vous répéter encore que le roi m’a ordonné de vous faire des questions et non des...

—Bien, parfaitement bien, monsieur, dit le gouverneur. Puis-je maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait dans cet appartement.

—Je n’y vois pas d’inconvénient, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut.

Le gouverneur se leva.

—Ainsi, monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraut, il est bien convenu que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination qu’au moment de notre départ.

—Mais, d’ici-là, monsieur, si je le fais mander, que lui dirai-je?

M. de Chemeraut parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit:

—Quel est ce guide, monsieur?

—Un de mes noirs, qui travaille à l’habitation du roi, à une bonne lieue d’ici. C’est un drôle qui s’est enfui si souvent marron, qu’il est plus habitué aux retraites inaccessibles de l’île qu’aux grandes routes.

—Cet esclave est-il sûr, monsieur le baron?

—Très sûr, monsieur, il n’aurait aucun intérêt à vous égarer; d’ailleurs je le préviendrai que s’il vous égare, il aura le nez et les oreilles coupés.

—Il est impossible qu’il résiste à une pareille considération, monsieur le baron; maintenant pour répondre à votre objection, que faire de ce nègre jusqu’au moment de notre départ, pour l’occuper...

—Mais j’y pense!... une idée! s’écria le baron d’un air triomphant, on pourrait le fouetter: ça le dérouterait; il croirait qu’on ne l’a fait venir ici absolument que pour ça!

—Ce serait, certes, un excellent moyen, monsieur le baron, d’opérer une diversion dans ses idées; mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé jusqu’au moment de notre départ. Ah! j’oubliais encore, monsieur le baron; je vous prierai de veiller à ce que l’on porte à bord, pendant mon absence, tout ce que l’on pourra trouver de plus délicat en volailles, légumes, gibier, vins exquis, confitures, etc., etc.; vous ne regarderez aucunement à la dépense, j’acquitterai tous ces frais.

—Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de rafraîchissements, tout ce qu’il est possible de conserver à bord pendant les premiers jours d’une traversée, absolument comme s’il s’agissait de l’embarquement d’une personne de grande distinction, dit le gouverneur d’un air curieux.

—Vous me comprenez à merveille, monsieur le baron; mais j’y songe, ce noir, notre guide, a vu au moins les dehors de l’habitation du Morne-au-Diable?

—Sans doute, monsieur, et il fait d’assez étranges récits sur cette maison et sur la solitude où elle est bâtie.

—Eh bien! monsieur le baron, voici une occupation toute trouvée pour cet esclave; ordonnez qu’on le conduise près de moi en attendant l’heure de notre départ, je l’interrogerai sur ce que je veux savoir.

—Je vais donc l’envoyer quérir à l’instant, dit le gouverneur en sortant.

—Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port, dit M. de Chemeraut lorsqu’il fut seul. Heureusement je n’ai pas besoin de l’aide de cette pécore de gouverneur; le plus difficile n’est pas fait; mais il n’importe, je me fie à mon étoile... l’affaire de Fabrio-Chigi était bien autrement difficile; et puis enfin l’espoir, sinon d’une couronne, du moins presque d’un trône... l’ambition de diriger le mouvement d’un grand peuple, le désir de rentrer un grâce auprès du roi son parent... ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus rebelle?... et puis enfin si ces raisons-là ne suffisent pas... dit M. de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la cassette, voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Deux heures après, M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu’aux dents.

Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que précédait le guide.

Cet esclave s’était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles et aux pétards portés sur un cheval de bât, un paquet de fortes cordes garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus, M. de Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer deux excellents matelots, choisis parmi les quinze marins formant l’équipage de la chaloupe qui attendait, au débarcadère du Fort-Royal, l’issue de l’expédition.

Cette petite troupe se mit donc en marche, précédée du guide noir qui, flanqué des deux marins, marchait à peu de distance de M. de Chemeraut.

Après avoir suivi assez longtemps le bord de la mer, la troupe gravit une colline assez haute et s’enfonça bientôt dans l’intérieur de l’île.

Nous laisserons M. de Chemeraut s’avancer lentement vers le Morne-au-Diable, et nous irons rejoindre le père Griffon au Macouba, et le colonel Rutler au fond du précipice où il était arrivé par le passage souterrain lorsque les chats-tigres, en dévorant le cadavre de John, eurent enlevé l’obstacle qui avait jusque-là retenu l’envoyé anglais dans la caverne du Caraïbe.

CHAPITRE XVI.

L’ORAGE.

M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, qu’un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l’avoir suivi pendant quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le chemin du Macouba.

Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père Griffon.

Il était environ quatre heures de l’après-midi; le bon curé faisait la sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si merveilleusement tissus par les Caraïbes.

Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs du curé à éveiller leur maître; enfin Monsieur s’y décida après avoir longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.

—Qu’est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.

—Maître, c’est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il veut vous parler à l’instant.

—Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, qu’il entre, qu’il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en s’adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître Morris?

—Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m’a dit de suivre une escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m’assurer si elle prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...

—Eh bien, mon enfant... cette troupe?

—S’est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des Roches-Noires... elle ne peut aller qu’au Morne-au-Diable.

Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand étonnement; puis il dit au mulâtre:

—Va vite me chercher Monsieur. Le mulâtre sortit.

—Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le gouverneur... et je crains qu’il ne soit parti avec sa troupe pour le Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s’écria le religieux en marchant à grands pas. Maître Morris n’en sait pas, n’en peut pas savoir davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n’est-il pas mort avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N’ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le religieux ajouta:—Une frégate française... qui reste en panne en dehors de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte... c’est plus qu’un soupçon... c’est une certitude. Ils viennent l’enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu’un épouvantable sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c’est impossible... j’aime mieux croire à l’indiscrétion de la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu’à la trahison la plus impie... Non, encore une fois, non, c’est impossible; mais il faut que je parte à l’instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, en me pressant, j’y parviendrai peut-être. J’y retrouverai le malheureux Gascon, ils n’ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m’avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l’ai, comme on dit, retourné dans tous les sens; j’ai prononcé devant lui et à l’improviste certains noms... qui, s’il eût été dans le secret, l’auraient fait certainement tressaillir, quelque cuirassé qu’il fût, et il est resté impassible... Je connais trop les hommes pour m’être trompé, le chevalier n’est qu’un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l’emportent sur les mauvaises.

A ce moment, Monsieur entra.

—Selle-moi tout de suite Grenadille.

—Oui, maître.

—Détache Colas.

—Oui, maître.

—N’oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.

—Oui, maître.

Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:

—Maître, faudra-t-il armer Colas?

—Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.

En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de marcher avec agitation; tout à coup il s’écria presque avec effroi, frappé d’une idée subite:

—Mais si je m’étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d’hier, ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux que ce que dirait le Gascon, ce qu’il raconterait des mystères du Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui l’habite... Pourtant... si je m’étais trompé? Si j’avais contribué à introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s’il était instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il l’arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être est-il d’accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.

Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les préparatifs de son départ.

Monsieur finissait de seller Grenadille et Jean terminait l’armement de Colas.

Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel acteur dont nous n’avions pas eu jusqu’ici occasion de parler.

Colas était un sanglier privé, d’une merveilleuse intelligence, dont le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses excursions à travers les bois.

Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de graisse où s’arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre acharnée aux reptiles; Colas était un de leurs plus intrépides adversaires. Son armement se composait d’une muselière de fer percée de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.

Colas précédait toujours Grenadille de quelques pas, lui frayant la route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.

Le père Griffon, qui ne s’était pas attendu au brusque départ de Croustillac (l’aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier Colas au chevalier, lorsqu’il eût vu celui-ci absolument décidé à s’aventurer dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.

Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité desquels il savait d’ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba enfourcha Grenadille, siffla Colas qui répondit par un grognement joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d’arriver trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu’il n’aurait pu alors que difficilement devancer. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.

Pour faire comprendre l’extrême importance et la difficulté de l’entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur que le parc de l’habitation de la Barbe-Bleue s’avançait du sud au nord, comme une espèce d’isthme entouré d’abîmes.

A l’est et à l’ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une muraille granitique d’une hauteur énorme, et baignée par les eaux profondes et rapides de deux torrents.

Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l’abri de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins perpendiculaires que ceux de l’est ou de l’ouest, il aurait fallu d’abord descendre au fond de l’abîme par le revers opposé, entreprise physiquement impossible à tenter, même à l’aide d’une corde d’une longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des angles de rochers saillants et rentrants.

Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, était arrivé tout d’abord au fond du précipice; il ne lui restait à tenter qu’une périlleuse ascension pour parvenir dans l’intérieur du Morne-au-Diable.

Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant pénétrer dans le parc de l’habitation qu’à la nuit close, il attendit pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.

Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au milieu d’un véritable chaos d’énormes masses granitiques entassées par les convulsions de la nature, que l’émissaire de Guillaume d’Orange passa quelques heures, tapi dans l’enfoncement d’un rocher, afin d’échapper à l’ardeur torréfiante du soleil.

Le morne silence de cet abîme solitaire n’était çà et là interrompu que par le grondement de la mer qui tonnait au loin.

Bientôt l’ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles de lumière qu’elle dessinait sur le faîte des rochers où l’on apercevait les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s’amoindrirent peu à peu, une vapeur sombre commença d’envahir le fond de l’abîme où se tenait Rutler...

Le colonel jugea qu’il était temps de partir.

Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui d’une sorte de crainte superstitieuse; l’horrible mort de son compagnon l’avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la veille (il n’avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.

D’abord, Rutler trouva assez de points d’appui pour pouvoir gravir assez rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à fait à l’horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa faim.

Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s’avança résolument dans le bois; il marchait avec d’excessives précautions, se guidant d’après les indications que John lui avait données, afin de rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait s’embusquer.

Après avoir assez longtemps erré dans l’obscurité, sous une haute futaie d’orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une gerbe d’eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la lisière du bois d’orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre blanc, située au centre d’un rond-point entouré d’arbres de tous côtés; le colonel, écartant quelques touffes épaisses de canna indica, roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons au lecteur:

Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et s’avançait en toute hâte;

Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer l’envoyé de France;

Que le colonel Rutler s’était secrètement introduit dans l’intérieur du jardin.

Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s’était passé entre Youmaalë, la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.

CHAPITRE XVII.

LA SURPRISE.

Nous avons laissé l’aventurier sous le coup imprévu d’une passion aussi subite que sincère, et attendant avec impatience l’explication, peut-être même les espérances que la Barbe-Bleue devait lui donner.

Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par Angèle, au grand désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement s’asseoir au bord du petit lac, à l’ombre épaisse d’un palétuvier qui croissait sur sa rive; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant son menton dans la paume de ses deux mains, Youmaalë, semblant regarder l’espace, resta longtemps immobile dans cette sorte de paresse contemplative si chère aux peuples sauvages.

Angèle était rentrée chez elle.

Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un coup d’œil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.

Impatienté du silence et de l’immobilité de son rival, espérant peut-être en tirer quelques renseignements. Croustillac vint se placer auprès d’Youmaalë. Celui-ci ne parut pas l’apercevoir.

Croustillac toussa, s’agita; même immobilité de la part du Caraïbe.

Enfin, le chevalier, dont la patience n’était pas la vertu favorite, lui toucha légèrement l’épaule en lui disant:

—Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va bientôt se coucher et vous n’avez pas encore fait un mouvement.

Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda fixement sans cesser d’appuyer son menton dans la paume de ses mains, puis il reprit la position qu’il avait et resta muet.

L’aventurier rougit de colère et lui dit:

—Mordioux!... quand je parle j’aime qu’on me réponde.

Même silence de la part du Caraïbe.

—Ces grands airs-là ne m’imposent pas, s’écria Croustillac, je ne suis pas de ceux que l’on mange tout vivants, je pense?

Même silence.

—Mordioux! s’écria l’aventurier, savez-vous qu’à la fin, tout cannibale que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac en manière de leçon de politesse et à cette fin de vous civiliser, monsieur le sauvage?

En disant ces mots, le chevalier s’approcha du Caraïbe d’un air menaçant.

Youmaalë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d’acajou à racines contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.

—Eh bien! après? demanda le chevalier, je vois cette souche, je ne comprends pas votre signe, à moins qu’il ne signifie que vous êtes aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.

Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d’arbre entre ses bras nerveux, le jeta dans l’étang, et, d’un geste significatif, sembla dire à Croustillac: Voilà comme je puis vous traiter.

Puis Youmaalë s’éloigna lentement sans que sa physionomie eût, pendant cette scène, révélé la moindre émotion.

Le chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force extraordinaire; car ce bloc d’acajou lui avait paru et était en effet si pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que venait de faire le Caraïbe.

Son étonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et s’écria:

—Est-ce à dire que vous m’auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté cette souche?

Le Caraïbe, sans s’arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa la tête en manière de signe affirmatif.

—Après tout, se dit Croustillac en s’arrêtant, ce mangeur de missionnaire ne manque pas de bon sens; je l’ai menacé le premier de le jeter à l’eau, et d’après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis forcé de convenir que j’aurais eu de la peine, et puis c’eût été une manière déloyale de se débarrasser d’un rival... Ah! cette soirée tarde bien à venir! Dieu merci, voici le soleil couché, bientôt la nuit sera venue, la lune levée, et je saurai mon sort; la veuve me dira tout, je pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... Il est destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n’a-t-elle jamais entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... Mais non, non, je n’aurai pas ce bonheur...

Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas: