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Le morne au diable

Chapter 44: ÉPILOGUE.
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About This Book

Un trois-mâts quitte un port de France pour les Antilles et la traversée sert de cadre à une chronique de la vie coloniale : dangers des guerres et des pirates, rapports entre maîtres et esclaves, et efforts collectifs pour se défendre. Le récit présente un prêtre énergique et ingénieux, autant jardinier et cuisinier qu'homme d'action, ainsi que le capitaine et l'équipage, et mêle descriptions maritimes, mœurs créoles et épisodes de combats ou de manœuvres navales. Thèmes de solidarité, débrouillardise, religiosité pratique et gourmandise se croisent dans un mélange d'aventure et de peinture sociale.

—Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut qui brûlait d’impatience de voir le duc à bord.

—C’est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s’adressant aux lords avec un accent profondément ému:

—Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours adieu!... J’ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de l’amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient ensanglanter l’Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon cœur se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous comme il l’a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et pour toujours adieu...

Puis se retournant vers son capitaine, le duc s’écria vivement d’une voix sonore:

—Ralph, toutes voiles dehors!...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin préparées à l’avance furent bordées et orientées avec une prestesse merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le Caméléon était sous voile avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

Le brigantin en s’éloignant se maintint dans la direction de la poupe de la frégate, afin de n’être pas exposé à son artillerie.

Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir des lords, en voyant le léger navire s’éloigner rapidement.

—Capitaine, s’écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous atteindrons ce brigantin: il n’y a pas de meilleure marcheuse que la Fulminante.

—Oui, oui, s’écrièrent les lords, à l’abordage!

—Reprenons notre duc.

—Lorsque nous l’aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre tête.

—Il ne refusera pas ses vieux compagnons!

—Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s’écria Mortimer en s’adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le Caméléon se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; il quitta la direction qu’il avait d’abord prise, et, au lieu de se tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.

Cette manœuvre découvrit la Licorne qui, pendant l’entretien du duc et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du Caméléon et absolument dans la même ligne que lui.

C’est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.

Polyphème de Croustillac était sur le pont de la Licorne, en compagnie de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de la veille sur ce bâtiment.

On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre Monmouth.

Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:

—Allez vite m’attendre à bord de la Licorne. Ralph va vous conduire.

Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d’avoir échappé à M. de Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une petite yole pagayée par un seul marin.

Ce fut ainsi que l’aventurier aborda la Licorne. Afin de ne pas perdre de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et d’abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté très-rapidement.

Le duc n’avait donné l’ordre de déployer les voiles du brigantin que lorsqu’il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de Chemeraut abandonnerait évidemment l’ombre pour le corps, le faux Monmouth pour le véritable, la Licorne pour le Caméléon.

Maître Daniel à la vue du Gascon s’écria:

—Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des moyens étranges! En partant de France vous m’êtes tombé des nues; en quittant les Antilles vous me sortez de l’onde comme un dieu marin, comme Neptunus en personne!!!

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des deux navires, le chevalier dit au capitaine:

—Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, flottant à l’aventure?

—Ma foi, à vrai dire, je n’en sais à peu près rien.

—Comment cela, capitaine?

—Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m’a demandé si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m’a ordonné d’aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite frégate, quoi qu’elle fît pour m’en empêcher. Enfin, je devais me conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s’attache à un passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s’arrête quand le passant s’arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà comme j’ai manœuvré avec la frégate... Ce n’est pas tout... mon correspondant m’avait encore dit:—Vous suivrez la frégate jusqu’à ce que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un passager (ce passager je vois maintenant que c’était vous); alors vous le prendrez et vous ferez voile à l’instant pour la France sans vous occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous enverra d’autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la volonté de mes armateurs; j’ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce matin le brigantin m’a rejoint, tout à l’heure je vous ai repêché, maintenant je fais voile pour la France.

—Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.

—Le duc? Quel duc? Je ne connais d’autre duc que mon armateur ou son correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

—Abandonnez-vous donc ainsi le Caméléon? s’écria Croustillac, si la frégate l’atteint, n’irez-vous pas à son secours?

—Moi, non, de par Dieu, quoique j’aie ici douze bonnes petites pièces de huit qui diraient leur mot tout comme d’autres... et que les quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les marins du roi... Mais il ne s’agit pas de cela.... Je ne connais que les ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.

CHAPITRE XXXV.

LE RETOUR.

La Fulminante poursuivait le Caméléon avec acharnement. Soit calcul, soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin fut sur le point d’être atteint par la frégate; mais alors, reprenant sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il regagnait l’avantage qu’il avait perdu.

Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint droit à la Licorne, et en peu d’instants, la rejoignit à portée de voix.

Qu’on juge de la joie de l’aventurier lorsque, sur le pont du Caméléon, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu’il entendit la jeune femme lui crier d’une voix émue:—Adieu, notre sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons jamais!

—Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave chevalier!!

Et le Caméléon s’éloigna.... Tandis qu’Angèle avec son mouchoir et le duc avec sa main faisaient un dernier signe d’adieu à l’aventurier.

Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...

Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l’arrière de la Licorne, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu’il prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.

La Fulminante, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...

Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...

A cette démonstration significative, le Caméléon, ne s’amusant plus à ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.

La Fulminante le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.

La Licorne avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on comprend donc qu’elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux bâtiments s’enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l’horizon.

Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la Barbe-Bleue... Il le suivit d’un regard avide et désolé jusqu’à ce que le brigantin eût tout à fait disparu dans l’espace...

Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l’aventurier...

Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le visage. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l’épaule et s’écria:

—Ah ça, notre hôte, la Licorne est en bon chemin, si nous descendions boire un coup de sangria au madère en attendant l’heure du souper? J’espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...

—Je n’ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.

—Tant mieux, vous n’en boirez qu’avec plus de plaisir; boire sans soif, c’est ce qui distingue l’homme de la brute, comme on dit.

—Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...

—Ah ça, morbleu! qu’avez-vous donc? vous avez l’air tout drôle; est-ce parce que vous n’avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté d’épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? vous auriez joliment perdu votre pari! vous n’avez pas seulement osé aller au Morne-au-Diable, j’en suis bien sûr...

—Vous avez raison, maître Daniel, j’ai perdu mon pari...

—Comme vous n’avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le payer... heureusement... Ah! dites-donc, j’ai depuis un quart d’heure quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous ont dit tout à l’heure adieu... qu’est-ce que tout cela signifie?... Oh! après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, c’est seulement pour le savoir... S’il y a un secret... motus, n’en parlons plus...

—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.

—Mettons alors que je n’ai rien demandé, et vive la joie... allons, riez donc, riez donc... qu’est-ce qui vous attriste? est-ce parce que vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui ont joliment déteint à l’eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je vais vous prêter de quoi changer, quoiqu’il fasse une chaleur d’étuve, car ce n’est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous n’êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester à bord de la Licorne tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, j’adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! dites donc, j’ai justement une espèce d’étoupe faite avec du fil d’écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un vrai démon, pas vrai?

—Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître Daniel, dit une voix grave.

Croustillac et le capitaine se retournèrent; c’était le père Griffon qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui descendait sur le pont.

—Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.

—Bah! bah! si mon hôte n’est pas en train, il le sera tout à l’heure, car il n’est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.

Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:

—Vous voici encore l’hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre qu’il y a dix jours.

—Pourquoi serais-je plus riche aujourd’hui qu’il y a dix jours, mon père? demanda le Gascon.

Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer qu’à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait été complétement désintéressé.

—Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de n’avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce n’est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement pressés...

—Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu’il a pu pour le servir?

—Vous avez fait pour le prince ce qu’un frère aurait fait; pourquoi, vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?

—Pour mille raisons j’en aurais été désolé, mon père... Je compte même sur l’agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais pour me distraire... Et j’espère...

Le Gascon n’acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.

Le religieux respecta son silence et s’éloigna.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la Licorne fut en vue des côtes de France environ quarante jours après son départ de la Martinique.

Peu à peu la tristesse morne du chevalier s’était calmée.

Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui que le sentiment qui l’avait sans doute développé, le chevalier avait réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces qu’éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.

Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des passagers de la Licorne, ce qu’il avait été durant la première traversée. Sachant qu’il devait payer son passage par sa bonne humeur, il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.

Croustillac avait formellement déclaré qu’il irait prendre du service en Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats de fortune.

Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la Licorne se trouva en vue des côtes de France.

Maître Daniel, par prudence, préféra d’attendre le lendemain pour aller au mouillage.

Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.

L’air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.

La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses bras au Gascon, et lui dit:

—Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher fils.

Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le religieux dans ses bras, et lui dit:

—Qu’avez-vous donc, mon père?

—Ce que j’ai? ce que j’ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu’un autre... vous sauvez la vie du fils d’un roi, vous vous dévouez avec autant d’abnégation que d’intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous plaindre, ou de l’ingratitude, ou du moins de l’oubli de ceux qui vous doivent tant!

—Mais, mon père...

—Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une parole amère... jamais seulement l’ombre d’un reproche... comme par le passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... non... Oh! je l’ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l’infortune.

—Mon père... je vous assure que non...

—Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris seul... assis à l’écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois est-ce que vous rêviez jamais?

—N’ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel par mes plaisanteries, mon bon père?

—Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître Daniel, c’était pour reconnaître comme vous le pouviez l’hospitalité qu’il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre serait déjà très belle, très digne de la part d’un homme que ses antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de votre part, à vous, qu’une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et beau, c’est à la fois l’expiation du passé et la glorification du présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans récompense..... l’épreuve a trop duré, oui... je m’en veux presque de vous l’avoir imposée.

—Quelle épreuve, mon père?

—Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse aussi noble que touchante.

On frappa à la porte du père Griffon.

—Qu’est-ce?

—Le souper, mon père.

—Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac d’un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se terminera heureusement pour vous.

Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l’avait fait descendre dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, suivit le père Griffon sur le pont.

Au grand étonnement de Croustillac, il vit l’équipage en habit de fête; des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.

Lorsque l’aventurier parut sur le pont, les douze pièces d’artillerie du trois-mâts tirèrent en salut.

—Mordioux! mon père, qu’est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous attaqués?

Le père n’eut pas le loisir de répondre à l’aventurier; le capitaine Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et des maîtres et contremaîtres de la Licorne, vint respectueusement saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:

—Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la cargaison vous appartiennent.

—Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?

—Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua Daniel, de vous avoir fait faire des tours d’équilibre sur votre nez, et de vous avoir induit à mâcher de l’étoupe pour cracher du feu pendant la traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, j’ignorais que vous fussiez le propriétaire de la Licorne.

—Ah çà, mon père, m’expliquerez-vous? dit Croustillac.

—Le révérend vous expliquera d’autant mieux les choses, monsieur le chevalier, reprit Daniel, que c’est lui qui m’a remis tout à l’heure une lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m’annonce qu’en vertu de la procuration qu’il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a vendu la Licorne et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la Licorne et sa cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez reçu et acquit de ladite Licorne et de ladite cargaison lorsque nous aurons touché à tel port de France ou de l’étranger qu’il vous conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.

Après avoir prononcé cette formule légale tout d’une haleine, maître Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:

—Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l’affirme, et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu’en vous demandant d’avaler de l’étoupe et de cracher du feu, j’ignorais que j’avais affaire à mon armateur et au maître de la Licorne... Non, non, monsieur le chevalier, ce n’est pas à celui qui possède un bâtiment qui, tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...

—Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l’aventurier.

—Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on aurait cinquante mille écus de plus...

—Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient subitement en France, m’ont chargé de vous faire accepter ce don de leur part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d’avoir si bien éprouvé l’élévation de votre caractère en ne vous révélant qu’à cette heure le bienfait du prince...

—Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu’il portait suspendu à un pauvre lacet de cuir, avec cela j’étais récompensé en gentilhomme... Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette splendide aumône. . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain la Licorne entra dans le port.

Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre avant vingt-quatre heures.

Le père Griffon alla loger au séminaire.

Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.

A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au religieux par un garde-note de La Rochelle.

—«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m’avez offert... Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes œuvres, selon que vous l’entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.

«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne l’oubliez pas dans vos prières.

«Chevalier de Croustillac

Et le père Griffon n’entendit plus parler de l’aventurier.

ÉPILOGUE.

CHAPITRE XXXVI.

L’ABBAYE.

L’abbaye de Saint-Quentin, située non loin d’Abbeville et presque à l’embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui payaient en nature une partie de leurs redevances.

Pour représenter l’abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où cette dîme énorme était apportée au couvent.

A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une brumeuse et froide matinée d’automne, dans une petite cour située à l’extérieur des bâtiments de l’abbaye et non loin de la loge du portier.

Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient servi à transporter l’immense quantité de denrées destinées à l’approvisionnement du couvent.

Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d’un petit escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d’une voûte en ogive par laquelle on sortait de l’intérieur du cloître.

Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette voûte.

La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt sur le fond obscur du passage à l’extrémité duquel il s’était arrêté; de crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait largement autour de son énorme obésité.

Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume derrière l’oreille et un gros registre sous son bras; il s’assit sur une des marches de l’escalier, afin d’inscrire les redevances apportées par les fermiers.

L’autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu’elles étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses larges manches.

Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles déposés au pied de l’escalier.

Ici, c’étaient d’énormes poissons de mer, d’étang ou de rivière, qui frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les pattes s’agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre frais et d’immenses paniers d’œufs, de légumes et de fruits d’hiver. Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les pêcheurs roulaient de petits barils d’huîtres sortant du parc; plus loin, c’étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d’osier où ils étaient renfermés.

Un des gardes de l’abbaye, à genoux devant un daim d’un an, en pleine venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d’en faire admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu’un autre garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, pluviers, etc.

Enfin, dans un autre coin de la cour s’étalaient des offrandes plus modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.

Un moment ces richesses gastronomiques s’entassèrent tellement qu’elles atteignirent le niveau de l’escalier où se tenait le père cellerier.

En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout sur ce piédestal de comestibles qu’il couvait d’un œil gourmand, on eût dit le génie de la bonne chère.

Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après une légère génuflexion.

Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.

L’appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...

On venait d’apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une écuelle d’argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d’avoir en vain appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de fermage.

—Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu’il tient la métairie de Blaville, il n’a jamais manqué à ses échéances.

Les paysans appelaient encore Jacques...

Jacques ne parut pas.

De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils s’avancèrent au pied de l’escalier, redoutable tribunal, en se tenant par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.

La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires; le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.

Ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier.

—Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.

—Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent écus de votre père? dit sévèrement le révérend.

Les deux pauvres enfants se serrèrent l’un contre l’autre, se poussèrent le coude pour s’encourager à répondre.

Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus remarquable encore, et dit tristement au religieux:

—Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne... il n’y a pas d’argent à la maison... nous avons été obligés de prendre le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu vendre les poulardes pour payer le médecin.

—C’est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact fermier, voilà qu’il se gâte tout comme les autres; mais, dans l’intérêt de l’abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s’égarer dans la mauvaise voie.

Puis s’adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:

—Le père trésorier avisera... attendez là.

Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.

La jeune fille s’assit en pleurant sur une borne; son frère se tint debout auprès d’elle, appuyé au mur, en regardant sa sœur avec une morne tristesse.

L’appel achevé, les moines rentrèrent dans l’abbaye, les paysans regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l’égard de leur père.

Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.

C’était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe négligée, il marchait péniblement à l’aide d’une jambe de bois, et portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s’appuyait sur un gros bâton de cornouiller, et était coiffé d’un gros bonnet hongrois, d’une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils, lui donnait l’air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs que sa moustache, rattachés par un nœud de cuir, formaient une longue queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses yeux vifs, et l’âge avait courbé sa haute taille.

Ce vieillard entra dans la cour sans voir d’abord les enfants, il regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s’orienter; apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.

La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût la retirer, il s’avança résolument au-devant du vieillard.

Celui-ci s’était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d’une finesse, d’une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d’indienne de couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas de laine.

—Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas m’enseigner où est l’abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.

Quoiqu’il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre son frère, lui dit à demi-voix:

—Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l’air méchant.

—N’aie pas peur, Angèle, n’aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il dit au soldat:

—Oui, monsieur, c’est ici l’abbaye de Saint-Quentin; mais si vous voulez entrer, la loge du frère portier est de l’autre côté, en dehors de cette cour.

L’enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît attention à ses paroles.

Lorsque la jeune fille avait appelé son frère Jacques, le vieillard avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour, appela sa sœur Angèle, le vieillard tressaillit, laissa tomber son bâton, et il eut besoin de s’appuyer au mur, tant son saisissement fut violent.

—Vous vous appelez Jacques et Angèle... mes enfants? dit-il d’une voix tremblante.

—Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez étonné de cette question.

—Et vos parents?

—Nos parents sont tenanciers de l’abbaye, monsieur.

—Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux noms... Jacques... Angèle... Allons, allons, Polyphème, vous perdez la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c’est bien la peine d’avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de pareilles visions! Si c’est pour faire de telles découvertes que vous revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... de...

En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d’une ressemblance qui lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards étincelants.

La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête derrière son épaule:

—Mon Dieu, voilà qu’il me fait encore peur.

—Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son cœur battre à la fois de doute, d’anxiété, de crainte et d’espoir, ces traits charmants me rappellent... mais non... c’est impossible... impossible! Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?... Allons, le coup de sabre que j’ai reçu sur la tête au siége d’Azof m’a dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et certes, plus que personne, j’ai le droit de croire aux bizarreries du hasard. Je serais un ingrat d’en médire); oui, le hasard, peut faire que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que d’autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons, c’est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité en leur demandant, je ris de moi-même; c’est stupide...—Mes enfants, dites-moi comment s’appelle votre père?

—Jacques, monsieur.

—Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?

—Jacques, monsieur.

—Jacques, tout court?

—Oui, monsieur, répondit l’enfant en regardant Croustillac avec surprise.

—Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en réfléchissant.

—Et il y a longtemps qu’il est en France?

—Mais il y a toujours été, monsieur.

—Allons, j’étais fou, décidément j’étais fou. Est-ce que votre père était soldat, mes enfants?

Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.

Le jeune garçon répondit:

—Non, monsieur, il a toujours été fermier.

A ce moment la porte qui communique dans l’abbaye s’ouvrit, l’un des frères lais parut du haut de l’escalier.

Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un signe aux enfants, qui s’approchèrent tout tremblants.

—Viens ici, la petite, dit-il.

La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère, qu’elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de l’escalier.

Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui redressa la tête qu’elle tenait baissée, et lui dit:

—La belle enfant, tu préviendras ton père que s’il ne paye pas, d’ici à huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu’il doit, il y a un fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui l’obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... Sans cela, on l’aurait mis dehors aujourd’hui.

—Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les mains, il n’y a pas d’argent chez nous. Notre pauvre père est malade, hélas! comment ferons-nous?

—Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c’est l’ordre du prieur, et il fit signe à la jeune fille de descendre.

Les deux enfants se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant et en disant:—Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...

Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois touché et indigné de cette scène.

Au moment où le moine allait fermer la porte de l’ogive, le Gascon lui dit:

—Mon révérend, un mot... c’est ici l’abbaye de Saint-Quentin?

—Oui, après? dit le frère d’un ton brutal.

—Vous voudrez bien, n’est-ce pas, me donner un gîte jusqu’à demain?

—Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera une soupe. Puis il ajouta:—Ces vagabonda sont la plaie des maisons religieuses.

L’aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d’un coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la terre de son bâton et s’écria d’une voix menaçante:

—Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.

—Qu’est-ce que c’est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.

—Parce que je porte besace, il ne s’ensuit pas que je vous demande l’aumône, mon révérend, s’écria Croustillac.

—Que veux-tu donc alors?

—Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le commande à votre abbé. D’ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par les dîmes.

—Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!

—Vous m’appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j’ai encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille et de votre soupe, dom Ribaud.

—Qu’entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en s’avançant sur le perron. Prends garde que j’aille un peu secouer tes guenilles.

—Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...

Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon, mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:

—Si tu as jamais l’audace de te présenter à la loge du frère portier, tu seras étrillé d’importance. Voilà l’hospitalité que tu recevras désormais à l’abbaye de Saint-Quentin.

Puis s’adressant aux enfants:

—Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus solvable qui la demande.

Et le moine ferma brusquement la porte.

—Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l’aventurier, en se parlant à lui-même, ce serait d’un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais j’avais comme un petit remords d’avoir contribué à la rôtisserie d’un couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il est bizarre combien je m’intéresse à eux... si j’avais moins de raison, je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas éclaircir mes doutes? Qu’est-ce que je risque... j’ai un excellent moyen.—Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine; quoique je porte la besace, j’ai un boursicot... Eh bien! au lieu d’aller coucher et dîner à l’auberge... (que la foudre m’écrase si je mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j’irai dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j’ai été soldat, je ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard, un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la douce chaleur de l’étable; voilà tout ce qu’il me faut... ça sera toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... Qu’est-ce que vous dites de ça?

—Mon père n’est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.

—Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère est ménagère, comme elle doit l’être, ils ne regretteront pas ma venue, cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous grondera pas de lui amener un vieux soldat.

Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se prirent par la main, marchèrent devant l’invalide, qui les suivait absorbé dans une profonde rêverie.

Au bout d’une heure de route, ils arrivèrent à l’entrée d’une longue avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.

CHAPITRE XXXVII.

RÉUNION.

Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur père consentait à donner l’hospitalité au vieux soldat.

En attendant le retour des enfants, l’aventurier examinait l’extérieur de la ferme.

Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments d’exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une légère fumée s’échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait gronder l’Océan, car la ferme s’élevait presque sur les falaises de la côte.

La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.

L’aventurier se sentit ému à l’aspect de cette scène paisible; il enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu’il sût leur gêne momentanée.

L’aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d’un âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême propreté. Son fils l’accompagnait; sa fille s’était arrêtée au seuil de la porte.

—Nous sommes bien fâchés, monsieur...

A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une parole, abandonna son bâton, perdit l’équilibre et tomba subitement à la renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement derrière lui.

L’aventurier était évanoui.

La duchesse de Monmouth (c’était elle), ne reconnaissant pas d’abord le chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et s’empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l’inconnu.

Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de l’un des noyers, pendant que sa mère et sa sœur allèrent chercher un cordial.

En ouvrant l’uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que l’aventurier portait sur sa poitrine.

—Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.

La duchesse s’approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le médaillon qu’elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant le chevalier avec plus d’attention, elle s’écria:

—C’est lui! c’est l’homme généreux qui nous a sauvés...

Le chevalier revint à lui.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.

Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon Croustillac.

—Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d’années! Quand j’ai tout a l’heure entendu ces enfants s’appeler Jacques et Angèle, le cœur m’a battu si fort... Mais je ne pouvais croire... espérer... Et le prince?

La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement la tête et dit:

—Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût été beau pour nous.

—Je n’en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible condition!

—Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.

Après quelques minutes, l’aventurier entra dans la chambre de Monmouth; ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.

Quoiqu’il fût amaigri par la souffrance, et qu’il eût alors plus de cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même caractère gracieux et élevé.

Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant un fauteuil à son chevet, lui dit:

—Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin, chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu’ils vous doivent aussi.

—Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son tour.

Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.

—Que voulez-vous faire? demanda le duc.

Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et dit au duc:

—Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en contient autant. C’est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix de la jambe que j’ai laissée l’an passé à la bataille de Mohiloff, après le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s’enrôlent à son service et qui lui font hommage de quelqu’un de leurs membres.

—Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant doucement la bourse que l’aventurier lui tendait.

—Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de redevance, et vous êtes menacé d’être renvoyé de cette métairie sous huit jours. C’est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d’une robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela tout à l’heure devant moi, à la porte du couvent.

—Hélas! Jacques, cela n’est que trop probable, dit tristement Angèle à son mari.

—Je le crains, dit Monmouth, mais ce n’est pas une raison, mon ami, pour accepter.

—Mais, monseigneur, il me semble que vous m’avez, il y a quelque dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions aujourd’hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En arrivant à La Rochelle, le père Griffon m’a dit que vous me donniez la Licorne et sa cargaison.

—Mon Dieu, mon ami, c’était si peu de chose auprès de ce que nous vous devions, dit Jacques.

—Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait pour nous? reprit Angèle.

—Sans doute, c’était peu... ça n’était rien, rien du tout... une tasse de café bien sucrée, avec du rhum pour l’adoucir, n’est-ce pas? seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en café, en sucre et en rhum, le chargement d’un bâtiment de 800 tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, c’était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m’a blessé.

—Mon ami...

—J’étais payé par ce médaillon... n’en parlons plus... d’ailleurs, je n’ai plus le droit de vous en vouloir, j’ai fait un acte de donation du tout au père Griffon, afin qu’il en fît à son tour donation aux pauvres ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.

—Serait-il possible que vous ayez refusé, s’écrièrent les deux époux.

—Oui, j’ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez l’étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n’étais pas déjà si riche en bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur et sans tache!... C’était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais j’avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il m’était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.

—Noble et excellent cœur! dit Angèle.

—Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!

—C’est justement parce que j’avais l’habitude de la pauvreté et d’une vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à l’oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais riche à 200,000 écus. J’ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça m’a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j’avais de la misère... du chagrin... ou que j’étais cloué sur mon grabat par une blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:—Après tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je m’attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l’avoue et je vous en remercie... j’ai néanmoins profité un peu de votre générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de six livres et que c’était peu pour aller en Moscovie, j’empruntai 25 louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m’embarquai pour Revel sur un Suédois; de Revel j’allai à Moscou, j’arrivai comme marée en carême; l’amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la polichnie du czar, autrement dit la première compagnie d’infanterie équipée et manœuvrant à l’allemande qui ait existé en Russie. J’avais fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; je fus donc enrôlé dans la polichnie du czar, et j’eus l’honneur d’avoir ce grand homme pour serre-file, car il servit dans cette compagnie comme simple soldat, vu qu’il avait l’habitude de croire que pour savoir un métier il faut l’apprendre...

Une fois incorporé dans l’armée moscovite, j’ai fait toutes les guerres. Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes campagnes, vous parler du siége d’Azof, où je reçus un coup de sabre sur la tête; de la prise d’Astrakan sous Schérémétoff, où j’ai gagné un coup de lance dans les reins; du siège de Narva, où j’ai eu l’honneur d’ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin de la grande bataille de Dorpat.

Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là pour endormir vos enfants pendant les veillées d’hiver, au coin du feu, quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c’est que j’ai fait la guerre, depuis que je vous ai quitté, d’abord comme bas officier, puis comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l’an passé je n’avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m’a donné généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en France, parce que, après tout, c’est encore là que l’on meurt le mieux... quand on y est né; Je m’en allais pédestrement, en flânant, regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le chevalier d’un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage ordinaire, oh! cette fois, non, ça n’a pas été le hasard... mais c’est la providence du bon Dieu qui m’a fait rencontrer vos enfants, monseigneur; ils m’ont amené jusqu’ici... je suis tombé à la renverse sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et me voilà!

Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère sont morts depuis longtemps, j’aimerais donc furieusement m’établir auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, quand ça ne serait qu’à servir d’épouvantail pour empêcher les oiseaux de manger vos pommes et vos cerises; j’oublierais que vous êtes monseigneur; je vous appellerais maître Jacques; j’appellerais madame la duchesse dame Jacques; vos enfants m’appelleraient le père Polyphème, je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu’à vitam æternam.

—Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.

—Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, c’est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai d’avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que vous m’avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.

—Mais, mon ami...

—Mais, monseigneur, c’est oui ou non. Si c’est oui, je reste, et je suis plus heureux que je ne le mérite. Si c’est non, je reprends mon bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a perdu son maître.

Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d’un ton si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l’offre du chevalier:

—Eh bien donc j’accepte.

—Hourra! cria Croustillac d’une voix de Stentor, et il accompagna cette exclamation moscovite en jetant en l’air son bonnet de poil.

—Oui, j’accepte de grand cœur, mon vieil ami, dit Monmouth, et pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l’inquiétude de l’avenir m’avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des miens... assuré d’un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va renaître.

—Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu’avec ces énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...

—Angèle va vous raconter cela, mon ami; l’émotion à la fois si douce et si vive que je ressens m’a fatigué...

—Après vous avoir laissé à bord de la Licorne, dit Angèle, nous fîmes voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps, mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l’Inde à bord d’un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de l’Inde deviendrait mortel pour moi, l’air natal pouvant seul me sauver. Vous savez combien Jacques m’aime; il me fut impossible de vaincre sa résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la côte, à un quart de lieue d’ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage; ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos richesses; Jacques, ne s’occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne possédions plus rien; j’étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne pouvait s’adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville; ils en tirèrent environ quatre mille livres: c’était tout notre avoir. Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter ici; cette mesure conciliait d’ailleurs la prudence et l’économie; les métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.

Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous pensâmes à l’avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction notre apprentissage, leur avouant que nous n’avions pas d’autres ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux. Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d’abord nous dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure et laborieuse. J’insistai, je me sentais pleine de force et de courage; Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s’accoutumer à la vie des champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques. Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie? Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l’abbaye, et nous prîmes la métairie tout entière.

—Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s’écria le chevalier.

—Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable sérénité d’âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous saviez enfin quelle force je puisais dans ce cœur vaillant et dévoué, dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!

—Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n’a-t-il pas béni votre vie laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle, s’adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie uniforme qui chaque jour amène son pain, comme disent les bonnes gens, jamais un chagrin n’était venu la troubler, lorsque, l’an passé, de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla d’ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s’alita; nos petites ressources s’épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c’est terrible. Enfin, sans vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous menaçait, car l’abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours un terme d’avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier, ne s’amassent pas aisément.

—Cent écus? cela ne payait pas la broderie d’un baudrier! dit Jacques avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour parfaire cette somme... que de fois j’ai regretté le bien que j’aurais pu faire en éprouvant ce que c’est que le malheur.

—Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot. J’ai tout à l’heure manqué de secouer la robe d’un moine; j’ai fait des irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu’il y a quelqu’un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est impossible qu’après dix-huit ans d’une vie de travail et de résignation, à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez rester à la merci d’un moine avare ou d’une année de grêle. En vous écoutant, il m’eut venu une idée. Si j’étais le fanfaron d’autrefois, je dirais que c’est une idée d’en haut... mais je crois tout bonnement que c’est une idée heureuse. Qu’est devenu le père Griffon?

—Nous l’ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.

—Il appartient à l’ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du monde, dit Monmouth.

—Moi qui n’ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j’en ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m’en inquiète. Je lui ai laissé le prix de la Licorne; c’est un bon et honnête religieux; s’il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu’il eût gardé quelque bon morceau de la Licorne, avouez, monseigneur, que ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n’est pour vous, du moins pour ces deux beaux enfants, car le cœur me saigne de les voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas! roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un soupir. Puis il reprit:—Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon idée griffonnante?

—Je dis, mon ami, que c’est un fol espoir. Le père Griffon est sans doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté religieuse.

—A l’abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.

—Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J’irais mettre sur l’heure le feu au couvent.

—Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.

—C’est qu’aussi je rage d’avoir fait ce que j’ai fait à l’endroit de vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m’imaginer que je retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle? Ah ça! il ne s’agit pas de philosopher, mais de retrouver le père Griffon, s’il existe.

—Et comment le retrouver? dit Monmouth.

—En le cherchant, monseigneur. Moi qui n’ai aucune raison pour me cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n’est plus simple, en vérité, je suis stupide de n’y avoir pas songé plus tôt: je m’adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur m’apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l’abbé de Saint-Quentin; il me dira comment m’y prendre... pour avoir ces renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière d’entamer l’entretien.

La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits, les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.

Le lendemain Croustillac, qui s’était déjà fait un ami du jeune Jacques, partit pour l’abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement empaqueté en beaux louis d’or, fut un excellent passe-port pour arriver jusqu’au père trésorier...

—Mon père, lui dit Croustillac, j’aurais une lettre très importante à remettre à un bon religieux de l’ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais s’il vit, s’il meurt, s’il est en Europe, ou au bout du monde; à qui faut-il s’adresser pour être renseigné à son sujet?