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Le mort vivant

Chapter 12: XI LE MAËSTRO JIMSON
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About This Book

A group of childhood subscribers to a tontine see members die over decades until only three remain, among them two brothers with contrasting lives: a prudent elder who led a model English life and a younger, eccentric brother who pursued idle studies and popular lecturing. The narrator sketches their past, the mechanics and social quirks of the tontine, and the younger brother’s penchant for public speeches and lovable incompetence. The story pairs irony and social observation to examine how chance and character shape aging, fortune, and reputations, while building toward the consequences of a scheme that awards the entire fund to the single surviving participant.

—Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon, votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là!

—C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon propre argent, maintenant que je l'ai!

Mais Michel lui secoua le bras.

—Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne!

Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé.

—Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement, je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent!

—Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen de rentrer dans mes fonds!

Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au coin d'une rue.

«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu! Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort, j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la charité seule inspire ma conduite!»

Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John Street.

La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même.

—Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite ouverture. Il est bien tard!

Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons.

—Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le meilleur fauteuil.

—Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous voyez!

Michel eut un sourire mystérieux.

—C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il.

—Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice.

—Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit de le séquestrer!

—Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est dangereusement malade, et personne ne peut le voir!

—Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte!

Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice monstrueuse de la destinée humaine.

—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot!

Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement:

—En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer!

—Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a quelque chose de louche, là-dessous!

—Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice.

—Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas clair! expliqua Michel.

—Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin.

—Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! Les Deux galants cousins, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il.

Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!»

—Eh bien!—dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de cordialité,—il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une bouteille de whisky!

—Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de l'oncle Joseph, ou rien du tout!

Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment exposé, et livré à lui.

«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à lui arracher son secret!»

Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec une grâce hospitalière.

—Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez pas le vin, dans ma maison!

Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être.

—Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice! observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu si vous avez l'esprit vif!

—Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice avec un air de simplicité amusée.

—Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis! Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un compromis!

—Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice, toujours souriant. A chacun son tour!

—Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc, savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable? ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route.

—Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda adroitement Maurice.

Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un œil.

—Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le reste!

—J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara Maurice.

—Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel. Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix?

—Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à le fatiguer réellement.

—Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce commercial?

Et il hochait la tête, tristement.

—Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans l'accident!

—Ah! oui, dit Michel, une rude secousse!

—Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice.

—Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis; on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher oncle... Mort, hein?... Enterré?

Maurice se dressa sur ses pieds.

—Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il.

—Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des amitiés au cher oncle, n'est-ce pas?

—Vous voulez vous en aller? demanda Maurice.

—Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade! répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber.

—Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions! déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi êtes-vous venu ici?

Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule.

—Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en mettant la main sur son cœur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence!

Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire.

Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et une brillante inspiration lui vint à l'esprit.

«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il.

—Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard1! dit-il tout haut, en se tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair! Conduisez-moi à Scotland-Yard!

[1] La préfecture de police.

—Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à Scotland-Yard!

—Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt au Bar de la Gaîté!

—Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur!

—Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné.

—Mais où cela, monsieur?

—Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous demanderons!

—Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes!

—Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria Michel, en passant son porte-cartes au cocher.

Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz:

—Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela, monsieur?

—Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens dessus dessous!

X
GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD

Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu le Mystère de l'Omnibus, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a lu le Mystère de l'Omnibus, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage. L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore, continue à admirer le Mystère de l'Omnibus: il l'admire et il l'aime, avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage aurait risqué de demeurer à jamais inconnu.

Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux, dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le croira-t-on? la vue de son œuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française) s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de ses sœurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon.

Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps pour mûrir un homme!»

Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple monologue, les ravages causés dans le cœur de Gédéon par les beaux yeux de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection.

—Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas, je vais tout de suite écrire au Pall Mall, pour les dénoncer! Quoi! Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés! C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura été scandaleusement trompé!

De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet de lettre à la Pall Mall Gazette. Il déclara seulement que miss Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court, Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille, il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?»

Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque, ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard.

Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout. Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici: «Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici; suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel.

Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable, non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position. Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là! Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de froid!

«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!»

Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et en alluma une.

Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa présence était un démenti à toutes les lois naturelles!

Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme, pendant que son cœur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano, s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme l'une des œuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.

Le jeune avocat se redressa en sursaut.

—Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur moi!

Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le tic-tac.

—Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison m'a abandonné pour toujours!

Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout de cigare traînait encore au pied du fauteuil.

«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être directement transporté dans un asile.»

Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une hallucination.

Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du Mystère de l'Omnibus. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros.

Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier, une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être? En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!»

Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?» se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la déposer là!»

Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il. Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.


Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère que mes lecteurs ne le sachent jamais.

La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz. Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.

«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: le Mystère du Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution: c'était là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non, non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!»

Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le cœur des passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait de lumière.

Un compositeur de musique—appelé, par exemple, Jimson,—pouvait fort bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé Orange Pekoe; une légère fantaisie chinoise dans le genre du Mikado. Orange Pekoe, musique de Jimson—«le jeune maëstro, un des maîtres les mieux doués de notre nouvelle école anglaise—le ravissant quintette des mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la partition inachevée d'Orange Pekoe? La disparition du susdit maëstro, quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un chœur en double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école?

«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson va nous tirer d'affaire!»

XI
LE MAËSTRO JIMSON

M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu, récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention d'y placer une des scènes du Mystère de l'Omnibus; mais il avait dû y renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage infiniment plus sérieux.

Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir à Londres, pour s'occuper du transport du piano.

—Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous? que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer!

Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre, qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition, peut-être?) tout en marchant.

A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance à m'y installer.

Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une œuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre!

Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus imposant qu'il avait pu trouver.

«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes:

ORANGE PEKOE

Op. 17

J.-B. JIMSON

PARTITION DE PIANO ET CHANT

«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace, à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: Dédié à... voyons!... Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux serviteur J.-B. J. Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la clef,—oh! soyons ultra-moderne!—sept bémols!»

Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la feuille commencée.

«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré. «C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!» Et de nouveau il trima sur sa tâche.

Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je sorte de cette caverne!»

Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe. Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle: Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail, c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain.

«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon.

Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit, et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'œil, l'avocat était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers l'endroit où il se trouvait.

«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa chaise.

—Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut comme étant celle de son propriétaire.

—Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier, de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!

Le cœur de Gédéon bondit d'épouvante.

—Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon est loué!

—Loué? s'écria Julia.

—Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?

—Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment est-il?

Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro.

—C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra!

—Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux. Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre improviser! Comment s'appelle-t-il?

—Jimson! dit l'homme.

—Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire.

Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine les nomme baronets.

—Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia.

—Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra s'appelle... attendez donc... une espèce de thé!

—Une Espèce de Thé! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!—Et Gédéon entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.—Il faut absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr qu'il doit être bien intéressant!

—Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à Haverham!

—Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon après-midi!

—Et à vous pareillement, mademoiselle!

Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut! Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à toi, cœur viril!»

Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitôt, le décida à se cacher derrière la porte. Miss Hazeltine, sans se préoccuper de la défense du propriétaire, venait de grimper à bord de son pavillon. Son projet d'aquarelle lui tenait au cœur; et comme, à en juger par le silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'était pas encore arrivé, elle résolut de profiter de l'occasion pour achever l'œuvre d'art commencée la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son album et sa boîte de couleurs, et bientôt Gédéon l'entendit chantant sur son travail. De temps à autre, seulement, sa chanson s'interrompait. C'était quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mémoire, quelqu'une de ces aimables petites recettes qui servent à la pratique du jeu de l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car on m'a dit que les jeunes fille d'à présent se sont émancipées de ces recettes où dix générations de leurs mères et grand'mères s'étaient fidèlement soumises; mais Julia, qui probablement avait étudié sous Pitman, était encore de la vieille école.

Gédéon, pendant tout ce temps, se tenait derrière la porte, craignant de bouger, craignant de respirer, craignant de penser à ce qui allait suivre. Chaque minute de son incarcération lui valait un surcroît d'ennuis et de détresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que cette phase spéciale de sa vie ne pouvait pas durer éternellement; et il se disait que, quoi qu'il dût lui arriver ensuite (fût-ce le bagne! ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irréflexion), il ne pourrait manquer de s'en trouver soulagé. Il se rappela que, au collège, de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya de se distraire en additionnant indéfiniment le chiffre deux à tous les chiffres formés par des additions antérieures.

Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,—Gédéon procédant résolument à ses additions, Julia déposant vigoureusement sur son album des couleurs qui gémissaient de se trouver réunies,—lorsque la Providence envoya dans leurs eaux un paquebot à vapeur qui, en soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-même, ce vieux bateau depuis longtemps accoutumé au repos, retrouva soudain son humeur voyageuse d'autrefois, et se mit à exécuter un petit tangage. Puis le paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gédéon, tout à coup, entendit un cri poussé par Julia. Regardant par la fenêtre, il vit la jeune fille debout sur le balcon, occupée à suivre des yeux son canot, qui, entraîné par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois dire que l'avocat, en cette occasion, déploya une promptitude d'esprit digne de son héros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pensée, il prévit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se jeta à terre, et se cacha sous la table.

Julia, de son côté, ne se rendait pas entièrement compte de la gravité de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle n'était pas sans inquiétude au sujet de sa prochaine entrevue avec M. Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la berge.

Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon ouverte, et la planche ôtée. D'où elle conclut avec certitude que Jimson devait être arrivé, et, par conséquent, se trouvait dans le pavillon. Ce Jimson devait être un homme bien timide, pour avoir souffert une telle invasion de sa résidence sans faire aucun signe: et cette pensée releva le courage de Julia, car, à présent, la jeune fille était forcée de recourir à l'assistance du musicien, la planche étant trop lourde pour ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle frappa de nouveau.

—Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! Il faut que vous veniez, tôt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre aide! Allons, ne soyez pas si agaçant! Venez, je vous en prie!

Mais toujours pas de réponse.

«S'il est là, il faut qu'il soit fou!» se dit-elle avec un petit frisson. Mais elle songea ensuite qu'il était peut-être allé se promener en bateau, comme elle avait fait elle-même. En ce cas, forcée qu'elle était à attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi, sans autre réflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que, sous la table où il gisait dans la poussière, Gédéon sentit que son cœur s'arrêtait de battre.

En premier lieu, Julia aperçut les restes du déjeuner de Jimson. «Du pâté, des fruits, des gâteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles choses! Je suis sûre que c'est un homme délicieux. Je me demande s'il a aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce prénom de Gédéon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa musique, aussi! c'est charmant! Orange Pekoe, c'était donc cela que le vieux bonhomme appelait une espèce de thé!» Et Gédéon entendit un petit rire. «Adagio molto expressivo, siempre legato,» lut-elle ensuite (car j'ai oublié de vous dire que Gédéon était très suffisamment outillé pour toute la partie littéraire du métier de compositeur). «Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'écrire que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille où il y en a davantage! Andante patetico.» Et elle commença à examiner la musique. «Mon Dieu, se dit-elle, cela doit être terriblement moderne, avec tous ces bémols! Voyons un peu l'air? C'est étrange, mais il me semble le connaître!» Elle commença à le fredonner, et, tout à coup, éclata de rire. «Mais c'est Tommy, dérange-toi donc pour ton oncle!» s'écria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'âme de Gédéon. «Et Andante patetico, et sept bémols! cet homme doit être un simple imposteur!»

Au même instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et bizarre, comme celui que ferait une poule qui éternuerait; et cet éternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'était heurté à la table; et le choc lui-même fut suivi d'un sourd grognement.

Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrivée là, elle se retourna, résignée à braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait à une série indéfinie d'éternuements: et voilà tout!

«Certes, songea Julia, c'est là une conduite bien étrange! Ce Jimson ne peut pas être un homme du monde!»

Le premier éternuement du jeune avocat avait troublé, dans leur ancien repos, les innombrables grains de poussière qui sommeillaient sous la table: à présent, un fort accès de toux avait succédé aux éternuements.

Julia commençait à éprouver une certaine compassion.

—Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien.

Le maëstro ne répondit que par une toux désolante. Mais, dès l'instant suivant, l'intrépide jeune fille était à genoux devant la table, et les deux visages se trouvaient face à face.

—Dieu puissant! s'écria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M. Forsyth qui est devenu fou!

—Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dégageant misérablement de sa cachette. Bien chère miss Hazeltine, je vous jure, à deux genoux, que je ne suis pas fou!

—Vous êtes fou! s'écria-t-elle, toute haletante.

—Je sais, dit-il, que, pour un œil superficiel, ma conduite peut sembler singulière!

—Si vous n'êtes pas fou, votre conduite était monstrueuse, s'écria la jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le moins du monde de mes tourments!

—Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gédéon.

—C'était une conduite abominable! insista Julia.

—Je sais qu'elle doit avoir ébranlé votre estime pour moi! répondit l'avocat. Mais, chère miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre jusqu'au bout! Ma manière d'agir, pour étrange qu'elle paraisse, n'est cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas et ne puis pas continuer à exister sans... sans l'estime d'une personne que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens bien, mais je répète mon expression: sans l'estime de la seule personne que j'admire!

Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine.

—Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous asseoir sur le balcon... Là! Et maintenant, reprit-elle en s'installant, parlez! Je veux tout savoir!

Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant elle avec une mine toute décontenancée, la folle enfant éclata de rire. Son rire était une chose bien faite pour ravir le cœur d'un amoureux: il sonnait légèrement, sur la rivière, comme un chant d'oiseau, répété plus loin par les échos du rivage. Et cependant il y avait une créature que ce rire n'égayait pas: cette créature était l'infortuné admirateur de la jeune fille.

—Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuyée, Dieu sait que je vous parle sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien de la légèreté!

Julia ouvrit sur lui de grands yeux.

—Je ne puis retirer le mot! dit-il. Déjà vous m'avez fait une peine atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantôt, avec le vieux pêcheur. Vous faisiez voir une curiosité au sujet de Jimson...

—Mais Jimson se trouve être vous-même! objecta Julia.

—Admettons cela! s'écria l'avocat; mais, tout à l'heure, vous ne le saviez pas! Qu'était pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous intéresser? Miss Hazeltine, vous m'avez déchiré le cœur!

—Oh! par exemple, ceci est trop fort! répliqua sévèrement Julia. Quoi? Après vous être conduit de la façon la plus extraordinaire, vous prétendez être capable de m'expliquer votre conduite, et voilà que, au lieu de l'expliquer, vous vous mettez à m'insulter!

—C'est juste! répondit le pauvre Gédéon. Je... Je vais tout vous confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser.

Et, s'asseyant près d'elle sur le banc, il étala devant elle sa misérable histoire.

—Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle quand il eut fini, je regrette si fort mon rire de tout à l'heure! Vous étiez bien drôle, c'est certain; mais je vous assure que je regrette d'avoir ri!

Et elle lui tendit sa main, que Gédéon garda dans la sienne.

—Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi? demanda-t-il tendrement.

—Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misères? Non, certes, monsieur, non! s'écria-t-elle.—Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle tendit vers lui son autre main, dont il s'empara également.—Vous pouvez compter sur moi! ajouta-t-elle.

—Vraiment? fit Gédéon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que l'instant n'est peut-être pas très bien choisi pour parler de tout cela! Mais je n'ai aucun ami...

—Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps pour vous de me rendre mes mains?

La ci darem la mano! répondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il.

—Je croyais que c'était une mauvaise note, pour un jeune homme, de n'avoir pas d'amis! observa Julia.

—Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'écria Gédéon. Ce n'était pas cela que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh! Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous êtes!

—Monsieur Forsyth!...

—Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'écria le jeune homme. Appelez-moi Gédéon!

—Oh! jamais cela! laissa échapper Julia. Et puis il y a si peu de temps encore que nous nous connaissons!

—Mais pas du tout! protesta Gédéon. Il y a très longtemps que nous nous sommes rencontrés à Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai oubliée! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié non plus! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oublié, et appelez-moi Gédéon!

Et comme la jeune fille ne répondait rien:

—Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un âne, mais j'entends vous conquérir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je n'ai pas un sou à moi, et je me suis montré à vous tout à l'heure sous l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis résolu à vous conquérir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le défendez, si vous l'osez!

Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement leur message ne lui fut pas désagréable, car il resta longtemps tout occupé à le lire.

—Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu à faire fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre ménage!

—Ah! bien, par exemple, celle-là est raide! dit une grosse voix derrière son épaule.

Gédéon et Julia se séparèrent l'un de l'autre plus rapidement que si un ressort électrique les avait désunis; mais tous deux présentèrent des visages singulièrement colorés aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield.

Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imaginé de venir discrètement jeter un coup d'œil sur l'aquarelle de miss Hazeltine. Mais voilà que, d'un seul coup de pierre, il avait attrapé deux oiseaux; et son premier mouvement avait été pour se fâcher, ce qui d'ailleurs était son mouvement naturel. Mais bientôt, à la vue du jeune couple rougissant et effrayé, son cœur consentit à se radoucir.

—Parfaitement, elle est raide! répéta-t-il. Vous avez l'air de compter bien sûrement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gédéon, je croyais vous avoir dit de vous tenir au large de nous?

—Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! répondit Gédéon. Mais comment pouvais-je m'attendre à vous retrouver ici?

—Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que, voyez-vous, j'ai cru préférable de cacher notre véritable destination, même à vous! Ces ténébreux coquins, les Finsbury, auraient été capables de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dépister que j'ai hissé sur mon yacht cet abominable drapeau étranger! Mais ce n'est pas tout, Gédéon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous retrouve ici, à Padwick, en train de faire l'imbécile!

—Par pitié, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop sévère pour M. Forsyth! implora Julia. Le pauvre garçon est dans un embarras terrible!

—Qu'est-ce donc, Gédéon? demanda l'oncle. Vous vous êtes battu? ou bien est-ce une note à payer?

Ces deux alternatives résumaient, dans la pensée du vieux radical, tous les malheurs pouvant arriver à un gentleman.

—Hélas! mon oncle, dit Gédéon, c'est pis encore que cela! Une combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront aperçus, je ne sais comment, de mon habileté virtuelle à les débarrasser des traces de leurs crimes! C'est tout de même un hommage rendu à mes capacités de légiste, voyez-vous!

Sur quoi Gédéon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit à raconter tout au long les aventures du grand Erard.

—Il faut que j'écrive cela au Times! s'écria M. Bloomfield.

—Vous voulez donc que je sois disqualifié? demanda Gédéon.

—Disqualifié! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministère est libéral! certainement il ne refusera pas de m'écouter! Dieu merci, les jours de l'oppression tory sont finis!

—Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gédéon.

—Mais vous n'êtes pas assez fou pour persister à vouloir vous défaire vous-même de ce cadavre? s'écria M. Bloomfield.

—Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gédéon.

—Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M. Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gédéon, de vous désister de cette ingérence criminelle!

—Fort bien! dit Gédéon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera!

—A Dieu ne plaise! s'écria le président du Radical-Club. Je ne veux avoir rien à démêler avec cette horreur!

—En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour m'en débarrasser! répliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus raisonnable!

—Ne pourrions-nous pas faire déposer secrètement le cadavre au Club Conservateur? suggéra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous ferions écrire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un véritable service à rendre à la nation!

—Si vous voyez un profit politique à tirer de mon... objet! dit Gédéon, raison de plus pour que je vous le cède!

—Oh! non! non! Gédéon! Non, je pensais que vous, peut-être, vous pourriez entreprendre cette opération. Et j'ajoute même que, tout bien réfléchi, je trouve qu'il est éminemment inutile que miss Hazeltine et moi prolongions notre séjour ici, près de vous! On pourrait nous voir!—poursuivit le vénérable président, en regardant avec méfiance à droite et à gauche.—Vous comprenez, en ma qualité d'homme public, j'ai des précautions exceptionnelles à prendre! Me compromettre, ce serait compromettre tout le parti! Et puis, de toute façon, l'heure du dîner approche!

—Quoi? s'écria Gédéon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai! Mais, grand Dieu! le piano devrait être ici depuis des heures!

M. Bloomfield se dirigeait déjà vers sa barque; mais, à ces mots, il s'arrêta.

—Oui! reprit Gédéon; j'ai vu moi-même le piano arriver à la gare de Padwick. J'ai moi-même prévenu le camionneur d'avoir à me l'amener ici. Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission à faire, mais qu'il serait sans faute ici à quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de doute, le piano a été ouvert et on a trouvé le corps!

—Il faut que vous fuyiez tout de suite! déclara M. Bloomfield. C'est, dans l'espèce, la seule conduite digne d'un homme!

—Mais supposons que je me trompe! gémit Gédéon. Supposons que le piano arrive, et que je ne sois pas là pour le recevoir! Je serai la première victime de ma lâcheté! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner à Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous, rien ne vous en empêche. Rien ne vous empêche d'aller un peu tourner autour du bureau de police, comprenez-vous?

—Non, Gédéon, non, mon cher neveu!—dit M. Bloomfield, de la voix d'un homme fort embarrassé.—Vous savez que j'éprouve pour vous l'affection la plus sincère. Et je sais, de mon côté, que j'ai le bonheur d'être un Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la police, Gédéon!

—Ainsi, vous me lâchez? demanda Gédéon. Dites-le franchement!

—Loin de là, mon enfant! Bien loin de là! protesta le malheureux oncle. Je me borne à proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gédéon, doit toujours rester le guide d'un véritable Anglais!

—Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est que Gédéon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet affreux pavillon, et d'aller attendre là-bas, sous les saules. Si le piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter à bord de notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura rien à craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une personnalité si éminente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il ait été mêlé à une telle affaire!

—Cette jeune fille a énormément de bon sens! déclara le président du Radical-Club.

—Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda Gédéon, que dois-je faire, en ce cas?

—En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout à fait nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sûre qu'on ne pensera pas à vous soupçonner. Mais même si quelqu'un vous soupçonnait, je me chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est trompé.

—Voilà ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss Hazeltine à aller avec vous! s'écria M. Bloomfield.

—Et pourquoi donc? demanda Julia.

Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son véritable motif était qu'il craignait d'être, lui-même, impliqué dans l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte de soi, il le prit de très haut:

—A Dieu ne plaise, ma chère miss Hazeltine, que je dicte à une jeune fille bien élevée les prescriptions des convenances! commença-t-il. Mais enfin...

—Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons à Padwick tous les trois ensemble!

—Pincé! songea tristement le vieux radical.