Hélène, écoeurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu dévalent les pentes des monts… Les arbres, les fleurs, les eaux, les vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent… La nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que l'angoisse étreint:
Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
Où désormais marcher, où désormais dormir,
Où respirer encor sans que souffre mon être
Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le plus magnifique.
* * * * *
Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son oeuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que Le Patrimoine, Tes Père et Mère, La Souveraine, les Étapes, Le Gouffre, Les Liens ont une beauté tragique un peu rude et une grande noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans Les Liens, le savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces, vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure brillante, La Blessure, La Rivale, plus encore L'Instinct, l'ont révélé à Paris où, récemment, La Flambée lui valut un bel et légitime succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi La Flambée exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
La comédie de moeurs, de moeurs légères, trouve en Francis de Croisset un bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser». C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme, les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de Le Bonheur Mesdames, de La Bonne Intention, de Chérubin, complètement inapte à émouvoir… Il prouve dans Le feu du voisin une jolie sensibilité, et, plus récemment, Le Coeur dispose semble marquer une évolution vers un genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs, mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la même voie. Ni Le Vertige, ni Les Petits Papiers ne permettaient toutefois d'espérer une oeuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit deux comédies, Miss Lili et L'Effrénée, l'une un peu superficielle, l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht signa seul plusieurs petits actes, L'Autre Moyen, L'École des Valets, La Main Gauche, alertes et amusants.
L'Écrivain public et Pierrot millionnaire de Félix Bodson divertissent agréablement.
Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce réjouissante et pleine d'émotion, Le Mariage de Mlle Beulemans. Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà de bonne comédie.
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Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science fragile et incertaine.
Psukè, Le Juré, Jéricho, Ambidextre journaliste, Fatigue de vivre, La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire reflètent diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations philosophiques.
Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule Adam.
Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une comédie satirique, Pan, où de réelles beautés voisinent avec des bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de La Chanson d'Ève.
Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans Étude de jeune fille, Les Racines, L'Eau et le Vin, point de personnages agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des sons[163].»
D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur goût pour l'analyse des sentiments. Dans Fany et Jacques le Fataliste de Louis Delattre, Hélène Pradier d'André Fontainas, Pierrot Narcisse d'Albert Giraud, Ce n'était qu'un rêve de Valère Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les longueurs ni les gaucheries.
Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante des Voyages vers mon pays. L'auteur de Kaatje et de A Damme en Flandre sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une noble énergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer Kaatje à «un Terburg en rupture de cadre.»
Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que La Mort aux Berceaux d'Eugène Demolder?
Le Voile, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte…
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Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, dans un Savonarole qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. J'apprécie moins Les Étudiants Russes, étude consciencieuse mais froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y combattent.
Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais La Duchesse de Malfi de Webster, Édouard II de Marlowe, Philaster de Beaumont et Flechter, fait revivre Perkin Waarbeck l'aventurier flamand qui, au XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette reconstitution, célèbre ardemment sa race.
En signalant encore un Rabelais du comte Albert du Bois, la pièce romantique de Félix Bodson, Antonio Perez, La Cluse de Georges Rens, Les Intellectuels, L'Oiseau mécanique, La Victoire d'Horace van Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites par Camille Lemonnier de ses romans, Un Mâle, Le Mort, Les Yeux qui ont vu, Edénie, et qui leur demeurent inférieures, sans doute aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
V
LES ESSAIS—LA CRITIQUE—LE MOUVEMENT DES IDÉES
Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, Le Trésor des Humbles, ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la même année (1896), mais avant Aglavaine et Sélysette; aussi, dans ce petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée la Sagesse et la Destinée, puis La Vie des Abeilles (1901), Le Temple enseveli (1902), Le Double Jardin (1904) et L'Intelligence des Fleurs (1907).
Dans Le Trésor des Humbles, livre de miséricorde et d'amour, Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni de nos gestes, ni de nos paroles.
Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes, les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].
Et encore:
Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].
Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous. Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner, incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires:
Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].
Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner notre existence et à l'embellir. La Vie des Abeilles prend, à cet égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?
Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans l'histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et incontestablement[168].
Tout le chapitre du Temple enseveli, intitulé «L'Évolution du mystère» développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens, avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans Le Trésor des Humbles, pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques, certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes, d'ailleurs excusables,—mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu'on ait le droit de s'y complaire[169]—d'un esprit qui se laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, mais il n'est pas salutaire d'envisager de cette façon la vie…»
Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder, vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, Le Double Jardin et L'Intelligence des Fleurs indiquent assez souvent une sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les femmes.
Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des Soirs, des Débâcles, des Flambeaux noirs, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse, une crise religieuse: ses Serres chaudes, puis ses drames attestent le découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'épanouit à partir de La Sagesse et la Destinée, avec la même sûreté que celle de Verhaeren, après Les Villes tentaculaires. L'un et l'autre sont devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés: les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.
On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps, grief à l'auteur du Trésor des Humbles de demander son inspiration à des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'oeuvre philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases du moraliste américain:
«D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments, c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent sur les pensées des hommes[170].»
Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise directement aux sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée, coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la Vie des Abeilles ou Le Temple enseveli? Par sa conception de l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et, par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement latin.
En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que La Vie des Abeilles, Le Double Jardin, L'Intelligence des Fleurs, témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du Double Jardin, par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés; on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle évocation lyrique: «Les sources du printemps.»
Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée—cette mer immobile et qui semble sous verre,—où durant les mois noirs du reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour…[171]
Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme généreuse.
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Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur, écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures, Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la «Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'Art Moderne, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé, soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause qui lui tient à coeur. Son nom demeurera attaché à la renaissance glorieuse de la Belgique.
L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces Scènes de la vie judiciaire, se compose de quatre volumes: Le paradoxe sur l'avocat, La Forge Roussel, l'Amiral, Mon Oncle le Jurisconsulte. Autant de livres juridiques, autant de livres littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs professionnels de l'avocat (Le paradoxe sur l'avocat); là, un bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut inculpé l'amour de sa profession (Mon Oncle le Jurisconsulte). Et toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer, instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins pédantesque[172]».
La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes oeuvres font les bons critiques… Toujours est-il qu'avant 1880, on ne rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet.
Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle. Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges, soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute des timorés et des jaloux?
Deux volumes de Notes sur la littérature moderne et une Histoire des lettres belges d'expression française[73], non terminée, forment l'oeuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel, trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi, la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien littéraire.
Mêmes qualités dans les Notes sur la littérature moderne où les Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du «Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky. Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en lumière le génie des Russes.
Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un caractère. On dirait difficilement de certains personnages de Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents, divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des jaillissements de tendresse et de douceur[174].
Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point partager. Les Études de dialectologie wallonne, Les Passions allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français, La Belgique littéraire et politique, Les Études critiques sur la tradition littéraire en France attestent la diversité des recherches et l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur «l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:
Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine, indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé…». Et, plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période cicéronienne et aux critiques de moeurs toutes générales des sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui lui succédera[175].
Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante, souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers les Coins de Bruxelles, ou nous confie ses appréhensions de sociologue (Les Soucis des Derniers soirs), ou encore célèbre son pays dans La Belgique illustrée, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet, Dumont-Wilden fit paraître la Victoire des Vaincus, un livre bien doux à tous les coeurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq. Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et réconfortent!
Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature d'expression française et la pensée française. Les Physionomies littéraires témoignent de son talent nerveux et clairvoyant.
Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous rencontrer, publia une importante Histoire de la Littérature belge d'expression française, des origines à nos jours, travail sérieux, documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié, harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la forme attrayante, souvent personnelle.
Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène
Gilbert, sur Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui.
Les Écrivains Belges de Désiré Horrent contiennent des chapitres parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren, Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits avec élégance.
Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans Le Livre des Masques belges bien des monographies instructives.
Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les Essais de critique catholique et les Impressions de littérature contemporaine font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor Kinon, qui nous présente (Portraits d'auteurs) de fortes études, souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.
Mentionnons aussi les Monstres belges de Jules Souguenet, l'Énergie belge d'Édouard Ned, La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique par Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges Doutrepont.
Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent maintenant des feuilletons littéraires.
Il est un poète dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les Propos de Littérature (études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de Régnier.
… M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise; et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].
Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de La Chanson d'Ève. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur enchantement d'une atmosphère quasi divine.
Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à ce goût instinctif.
Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses Salon de Bruxelles (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une Histoire des Beaux-Arts en Belgique (1830-1887), en 1888 les sensations profondes éprouvées en face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année, Les Peintres de la Vie, contenant des études définitives sur Alfred Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.
Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à L'art Moderne et à La Nation. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux opuscules; Joseph Heymans peintre et Fernand Knopff, plus récemment (1905) un très beau livre sur Rembrandt.
On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'Impressions d'art, de belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor; Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens.
André Fontainas nous offre une excellente Histoire de l'art français au
XIXe siècle et une forte étude sur Franz Hals.
Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief. De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste Hippolyte Fierens-Gevaert. Les Essais sur l'art contemporain, La Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres, les livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la sûreté de son instinct.
Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa particulièrement des oeuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus, parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers le même but.
Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car il se voua tout entier à l'oeuvre de Balzac et au romantisme français. L'Histoire des oeuvres d'H. de Balzac, La Genèse d'un roman de Balzac, Une page perdue d'H. de Balzac, Autour de H. de Balzac, L'Histoire des oeuvres de Th. Gautier, La Véritable histoire de «Elle et Lui,» Sainte-Beuve inconnu, autant d'ouvrages indispensables à ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis.
La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges Dwelshauwers, dont la Synthèse mentale nous autorise à le regarder comme un disciple de Bergson, l'honore dignement.
L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans Le siècle des Artevelde (1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere laisse, en outre, une Histoire de la Formation territoriale des principautés belges au Moyen Âge.
L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une Histoire de la civilisation moderne.
Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les mettre au point. Son Histoire de la Belgique s'élève comme le premier monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'oeuvre de Pirenne est une oeuvre nationale[178].
On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique, mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la première partie L'Épopée flamande[179] reconstitue le génie du peuple flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations de son existence.
Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous la signature d'Edmond Picard parurent Monseigneur le Mont-Blanc, En Congolie, El Moghreb el Aska. Jules Leclercq, James Vandrunen, Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden.
* * * * *
La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres. Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur les nombreuses revues. On connaît déjà cette Jeune Belgique, aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient L'Art moderne et La Société nouvelle (1884); La Wallonie d'Albert Mockel ne tardait pas à paraître. La Jeune Belgique et La Wallonie n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni Le Coq rouge, ni Le Magasin littéraire. Actuellement les trois revues les plus importantes sont La Revue de Belgique, dirigée par Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, La Revue Générale, organe plutôt catholique, La Belgique artistique et littéraire, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux, Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, L'Art Moderne (Octave Maus), La Société nouvelle[180], La Vie Intellectuelle (Georges Rency et Jean de Bère), Durandal (abbé Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi l'attention sur La Fédération Artistique, La Plume, Le Thyrse, La Belgique française, L'Essor, Wallonia[181], Le Florilège[182], L'Art et l'École au Foyer[183], Les Moissons Futures[184], La Jeune Wallonie[185].
D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres nouveaux aux lecteurs du Petit Bleu.
Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres, les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons, des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries. De leur côté, Les Amitiés Françaises se ramifient de plus en plus en Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son concours à tant de réunions utiles pour notre cause!
D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues françaises et se font éditer couramment à Paris. Le Mercure de France en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois! Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau?
Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même. À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il pas le prix Nobel?
À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence française!
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Delattre (Louis).—Croquis d'Écoliers. Mons, Manceaux, 1888.
—Contes de mon Village. Bruxelles, Lacomblez, 1890.
—Les Miroirs de Jeunesse. Bruxelles, Lacomblez, 1894.
—Une Rose à la Bouche. Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896.
—La Loi de Péché (roman), Paris, Mercure de France, 1899.
—Marionnettes Rustiques. Liège, Bénard, 1899.
—Le Jardin de la Sorcière. Contes traduits des frères Grimm. Bruxelles,
Dechenne, 1906.
—Fany (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1906.
—La Mal Vengée (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907.
—Le Roman du Chien et de l'Enfant. Bruxelles, Dechenne, 1907.
—Avril. Bruxelles, Lamertin, 1908.
—Le Jeu des Petites Gens. Liège, Bénard, 1908.
—Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel. Bruxelles, Impr. Vve Féron, 1909.
—Le Pays Wallon. Bruxelles. Dechenne, 1910.
—Les Carnets d'un Médecin de Village. Bruxelles, Dechenne, 1910.
—Contes d'avant l'Amour. Bruxelles, Larcier, 1910.
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—La Nef Désemparée. Paris, Mercure de France, 1908.
—Franz Hals. Paris, Laurens, 1909.
Gérardy (Paul).—Roseaux. Paris, Mercure de France, 1908.
Gilkin (Iwan).—La Damnation de l'artiste. Bruxelles, Deman, 1890.
—Ténèbres. Bruxelles, Deman, 1892.
—Stances Dorées. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
—La Nuit. Paris, Fischbacher, 1897; réédité au Mercure de France, 1910.
—Le Cerisier Fleuri. Paris, Fischbacher, 1899.
—Prométhée. Paris, Fischbacher, 1899.
—Jonas. Bruxelles, Lamertin, 1900.
—Savonarole (drame). Bruxelles, Lamertin, 1906.
—Étudiants Russes (drame). Bruxelles, Vve Larcier, 1906.
Gille (Valère).—La Cithare. Paris, Fischbacher, 1897.
—Le Collier d'Opales. Paris, Fischbacher, 1899.
—Le Coffret d'Ébène. Paris, Fischbacher, 1901.
Giraud (Albert).—Le Scribe. Bruxelles, Hochsteyn, 1883.
—Pierrot Lunaire. Paris, Lemerre, 1884.
—Le Parnasse de ta Jeune Belgique. Paris, Vanier, 1887.
—Hors du Siècle (1re partie). Paris, Vanier, 1888.
—Pierrot Narcisse. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
—Les Dernières Fêtes. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
—Hors du Siècle (2e partie). Lacomblez, 1894.
—Hors du Siècle (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1897.
—Héros et Pierrots. Paris, Fischbacher, 1898.
—Victor Hugo. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
—Alfred de Vigny. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
—La Guirlande des Dieux. Bruxelles, Lamertin, 1910.
—La Frise Empourprée. Bruxelles, Lamertin, 1912.
Glesener (Edmond).—Le coeur de François Remy. Paris, Juven, 1907.
Hannon (Théodore).—Rimes de Joie. Bruxelles, Gay et Doucé, 1881.
—Au Clair de la Lune. Bruxelles, Lamberty.
Kinon (Victor).—La Chanson du Petit Pèlerin de Notre-Dame de
Montaigu. Bruxelles, Oscar Schepens, 1898.
—L'Âme des Saisons. Bruxelles, Larcier, 1909.
—Portraits d'Auteurs. Bruxelles, Dechenne, 1910.
Lemonnier (Camille).—Salon de Bruxelles (1863). Bruxelles.
—Salon de Bruxelles (1866). Bruxelles.
—Nos Flamands. Paris, Dentu, 1869. Bruxelles, Rozez, 1869.
—Salon de Paris (1870), Paris, Vve Morel, 1870.
—Croquis d'Automne. Paris, Bruxelles, 1870.
—Paris-Berlin. Bruxelles, Rozez (sans nom d'auteur), 1870.
—Sedan (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871.
—Histoires de Gras et de Maigres. Paris, Librairie de la Société des Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874.
—Derrière le Rideau (contes). Paris, Casimir Pont, 1875.
—Contes Flamands et Wallons. Paris, Librairie de la Société des Gens de Lettres, 1875.
—G. Courbet et ses OEuvres. Paris, Lemerre, 1878.
—Bébés et Joujoux. Paris, Hetzel, 1879.
—Un Coin de village. Paris, Lemerre, 1879.
—Un Mâle. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881.
—Le Mort. Bruxelles, Éd. des bibliophiles, 1882.
—Thérèse Monique. Paris, Charpentier, 1882.
—Les Petits Contes. Bruxelles, Parent et Cie, 1882.
—Histoire de Huit Bêtes et d'une Poupée. Paris, Hetzel, 1884.
—Ni Chair ni Poisson. Bruxelles, Brancart, 1884.
—L'Hystérique. Paris, Charpentier, 1885.
—Happe-Chair. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886.