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Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Chapter 8: III
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About This Book

The author surveys the development of French-language literature in Belgium from the late nineteenth century onward, linking literary trends to geography, historical persistence, and urban life. He argues that natural features and decentralized civic centers produced a plurality of regional urban cultures, and traces how municipal vitality and trade contributed to a distinctive literary scene. The study contrasts the dispersed rural communities of antiquity with the later blossoming of cities, examines major tendencies, institutional contexts, and critical debates, and organizes evidence through historical, geographic, and sociocultural chapters to map continuities and changes in style, themes, and readership.

Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve, ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses délicats, ses touchants Noëls flamands, ou encore Le Vent dans les moulins, Le Petit Homme de Dieu, deux romans qui chantent la vie intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles, les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus L'Histoire de huit bêtes et d'une poupée, La Comédie des jouets, Les Joujoux parlants, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée.

Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante Belgique, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur de son pays, toute sa force et toute sa foi.

Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette, selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'Un Mâle, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel et gras, il projette la folie d'une fête villageoise:

Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé, se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons rissolés dans le beurre[28].

Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier, des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en tumulte?

L'oeuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent d'espérer de beaux livres encore:

Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts, plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29].

Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent les méditer!

La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon. Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis, pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue sur Mes Communions:

Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.

Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu? Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus, courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards massifs, râblés comme des boeufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative, plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point. Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire Kees Doorik, Les Kermesses, Les Fusillés de Malines, Cycle patibulaire, Mes Communions, Escal Vigor; Kees Doorik est l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations, apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans La Nouvelle Carthage, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges Eekhoud ait écrites.

Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son oeuvre par des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen par Kees Doorik:

Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!…

Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau. D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant: Harré! Et vlan, et encore!

Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent, rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].

En vérité, la bestialité de cette scène écoeure: nous ne sommes point à la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés d'huile… Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en aperçoit. Estimons les nobles parties de son oeuvre, respectons l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!…

Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son oeuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder, Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un courant clair de mysticisme rafraîchissant… En Demolder se confondent merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la race flamande:

Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer reflètent leur songe d'infini.

Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint, dirait-on, avec sa plume sur son papier. La légende d'Yperdamme? Une toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme patriarcale. Les Récits de Nazareth, Le Royaume authentique du grand Saint-Nicolas, Les Patins de la Reine de Hollande, autant de légendes dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à un sens mystique délicieux. Une oeuvre imagée et enflammée s'il en fut, la Route d'émeraude, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque. Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait, comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler… Ah! le beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment il conçut les Pèlerins d'Emmaüs. Voici, d'autre part, la vie grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art. C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem, inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit des tableaux et gravures du Maître.

Kobus penché sur les oeuvres se releva frémissant. Alors, au milieu de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33].

Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les moeurs de ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute puissance de la nature.

Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais, Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus inattendue, du XVIIIe siècle français, dans Le Jardinier de la Pompadour. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en Île de France: la région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre culture sur Demolder. Jamais l'auteur de La Route d'émeraude n'aurait écrit le Jardinier de la Pompadour, s'il n'avait vécu dans les environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne pas constamment sa virulence; certain repas de noce du Jardinier de la Pompadour et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la grâce, de la joliesse caressante.

Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que le vent poussait contre les buissons[34].

Ou bien:

Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des nouvelles venues[35].

Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au XVIIIe siècle:

Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].

Plus loin:

Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!) par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:

     Nous n'irons plus au bois
     Les lauriers sont coupés![37]

N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?

Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre. Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de leur vivifiante joie.

On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que lui aussi célèbre la Campine. Si Les Gens du Tiest illustrent l'existence d'une petite ville de province, En pleine terre, La Bruyère ardente, L'Inconnu tragique sont des hymnes brûlants à ces landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent. La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint, il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de rendre plus édifiante la partie mystique de son oeuvre. Dans La Bruyère ardente, Roek, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Roek et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines; c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre. Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance, parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale, ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme et la vertu sublime des vertus primitives[40]».

Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que de sensibilité souple et de déférente émotion.

Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de la ferme[41].

Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre remarquable qu'est Monna Lisa. Pour la première fois, sans doute, un romancier belge compose son oeuvre non point seulement pour peindre ou crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman, trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se résumer en ces quelques lignes:

… Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première. Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet amour reste immense et sacré[44].

Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute forme d'expression un peu étudiée.

* * * * *

À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs, d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible, qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus aimables, les moeurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province, regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits, beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde. L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité d'une soirée d'hiver?

Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales «qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le coeur gros en lisant l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»… Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman La Loi de péché, et de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. Les Contes de mon village, Une Rose à la bouche, Les Carnets d'un médecin de village, Les Contes d'avant l'amour sont des recueils savoureux, trop peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, Le Parfum des Buis «avec six autres histoires pour exalter la radieuse misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement des récits comme La Bablutte, Le Réveillon de M. Piquet, La Chalée Maclotte, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:

C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et ratatinée, sous les replis de son châle de laine.

     Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à
     la petite église voisine.

     Son nez goutte… Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de
     bronze…

Chauds, chauds, les marrons!

Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule, mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme sur une joyeuse cymbale… Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur: et c'est la joie[45].

Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre. Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. Les Amours rustiques sont un beau livre, mais Le Pain noir en est un très beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune faisait partie naturelle de certaines existences… On a vite compris que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde souffrance des hommes.

Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant d'Edmond Glesener, Le Coeur de François Remy. Le pauvre coeur de François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit; après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par lâcheté…, par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux! Cependant, l'atmosphère du Coeur de François Remy semble plus lumineuse que celle du Pain noir. Le roman vibre davantage; bien des scènes divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies descriptions le fleurissent:

Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].

Ailleurs:

C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].

Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, Les Chrysalides, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].

Le Prestige, L'Impossible liberté, Vieilles amours de Paul André témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes. La littérature belge ne se montre point prodigue de romans psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et de Paul André, autorisent toutes les espérances.

Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du Joyau de la Mitre, de Guidon d'Anderlecht, des Farces de Sambre-et-Meuse, la tête vous résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le Joyau de la Mitre. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans Le Maugré où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.

Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir délicieusement!

Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges, mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention. Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.

L'Aïeule et Les Contes de la Hulotte de Georges Rency, Les Contes à
Marjolaine
de Georges Garnir, Les Nouvelles de Wallonie d'Arthur
Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de
Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du
Brabant.

André Fontainas dans L'Indécis, Blanche Rousseau, Henri Maubel surtout, dont les Âmes de couleur attestent la sensibilité intuitive, aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le dédale des complications de l'âme.

Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les Contes pour les enfants d'hier.

Les Escales galantes permettent de goûter l'art probe et l'élégance libertine d'André Ruyters.

D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font revivre l'antiquité par des ouvrages comme Leuconoë ou le Peplos vert, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà loin de la vallée mosane!

Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique, La Cité ardente, étincelante épopée à la gloire de Liège.

Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de La Famille Kaekebrouck avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute…

En face de tant d'oeuvres variées, inégales, mais généralement bien en chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands, chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes, honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis, Bruges-la-Morte, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie, son charme malsain insinue un poison funeste… Oublions-le, pour garder intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée le roman belge.

III

LA POÉSIE

Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée, plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?

Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'Émile Verhaeren, le romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder du romantisme.

Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se laissaient hanter par le parfum troublant des Fleurs du Mal. Une tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les remous bouillonnèrent longuement… Ne nous flattons pas: l'aveugle soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.

Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren, rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique», les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe, ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le rythme.

J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?» L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse introduction à l'Attitude du lyrisme contemporain[51], Tancrède de Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «… de recherches objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan, nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen, pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à propos de sa Chanson d'Ève, poème symboliste par excellence:

Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des tableaux. Ma Chanson d'Ève est peinte autant que chantée. C'est très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme La Naissance de Vénus de Botticelli, ou l'Annonciation de Léonard, et je rentrais dans mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet éblouissement[52].

Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est plus décrit que chanté. Et sans doute convient-il d'expliquer par cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu entraîner.

* * * * *

Si les Rimes de Joie de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme, même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même atmosphère de découragement, de rancoeur… En lisant les Rimes de Joie, on ne peut s'empêcher de les comparer aux Fleurs du Mal, tant, malgré la différence des titres, les inspirations morbides se ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents luxurieux.

Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:

     Sachant mon dégoût libertin
     Pour ce que le sang jeune éclaire
     De son hématine,—un matin
     Tu te maquillas pour me plaire.

     Tu connais le bizarre aimant
     Et les attirances damnées
     Qu'ont pour moi les choses fanées
     Troublantes désespérément:

     Boutons d'un soir morts sur la tige,
     Larmes des aubes sans lueurs,
     Parfums éventés et tueurs
     Sur lesquels mon âme voltige[54].

Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif La Nuit, des poèmes imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.

     Je suis un médecin qui dissèque les âmes
     Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
     Les vices, les péchés et les perversions
     De l'instinct primitif en appétits infâmes.

Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.

     Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose
     Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
     Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose,
     Découpe en grimaçant un profil d'animal.

     La brute qui végète au fond de l'âme impose
     Au galbe lentement son rictus bestial;
     L'être humain se dissout et se métamorphose
     En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.

     L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
     Sous le faux vernis des civilisations
     Trahissent lâchement notre ignoble nature;

     Les muscles vigoureux et les carnations
     Superbes font aux os d'inutiles toilettes
     Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]

Le sonnet intitulé Fémina flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:

     Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate,
     Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
     Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
     Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.

     Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
     La chevelure sombre et houleuse, où je veux
     Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux
     En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,

     Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
     Avec un bercement lent et lourd de frégates,
     Comme avant le combat arborent leurs couleurs.

     Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
     Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour
     Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].

Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!

     Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
     Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
     Et mon esprit subtil que le roulis caresse
     Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
     Infinis bercements du loisir embaumé!

     Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
     Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
     Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
     Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
     De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde

     Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
     Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
     N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
     Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]

Au satanisme de La Nuit, Gilkin peut opposer, il est vrai, la philosophie plus réconfortante de son poème dramatique Prométhée, surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous cette enseigne gracieuse Le Cerisier fleuri.

     Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.
         Chantons la joie!
     Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux,
         L'azur flamboie[58].

L'auteur de La Nuit a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!

Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son oeuvre, toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de Hors du siècle ferait excellemment le pendant de tel autre des Trophées. Souvenez-vous des Conquérants:

     Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
     Fatigués de porter leurs misères hautaines,
     De Palos de Moguer, routiers et capitaines
     Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

     Ils allaient conquérir le fabuleux métal
     Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
     Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
     Aux bords mystérieux du monde occidental,

     Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
     L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
     Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

     Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
     Ils regardaient monter en un ciel ignoré
     Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].

En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:

     Ta gloire évoque en moi ces navires houleux
     Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques
     Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
     Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.

     Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux
     Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques
     Verse royalement ses richesses mystiques
     Dans le coeur dilaté des marins orgueilleux.

     Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,
     Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,
     Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;

     Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,
     Se rappelaient encore le splendide mirage
     De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].

La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie dans les siècles passés:

     Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques,
     Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,
     Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques
     Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.

C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance! Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, les Tribuns de Giraud, sans songer aussitôt aux Chevaliers errants de Victor Hugo. Qu'on en juge:

     Le peuple a vu passer des hommes énergiques,
     Au masque impérieux, chargé de volonté,
     Parlant haut dans leur force et dans leur majesté
     Pour tirer du sommeil les races léthargiques.

     Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,
     Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité,
     S'emplissait, pour venger l'idéal insulté,
     De glaives menaçants et de buccins tragiques,

     La foule a retenu leur nom mystérieux
     Et le lance parfois en échos glorieux
     Dans l'acclamation d'une ardente victoire.

     Le marbre légendaire où vit leur souvenir
     S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,
     Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].

Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu court, à la frémissante chevauchée de la Légende des Siècles; tout de même, c'est un arrière-petit-cousin…

Hors du siècle, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:

     Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse
     Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,
     Comme sous un tragique et trop pesant cimier…

Au palais des Borgia,

     Siègent dans l'écarlate et les appels de cor
     Les cardinaux romains rouges comme des laves.

Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or… Certains tableaux des Dernières Fêtes sont aussi flambants:

     Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte
     Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,
     Sous les plis féminins de sa robe de honte,
     Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil

     Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
     Au souffle d'éventails de pourpre, regardé
     Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
     Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,

     Et dans ce fier décor de rubis et de laves
     Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,
     Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
     Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].

Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, La
Guirlande des Dieux
(1910) et La Frise empourprée (1912).

La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.

     La multitude abjecte est par moi détestée.
     Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;
     Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,
     Je saurai me construire un monument d'orgueil.

Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente des leurs, une parente pauvre d'ailleurs… Le Château des Merveilles, La Cithare, Le Collier d'opales, Le Coffret d'ébène renferment des vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:

     Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud
     À mes chers amis
     En souvenir
     De notre campagne littéraire
     Pour le triomphe
     De la tradition française
     En Belgique.

Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna La Cithare, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre «de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de Lisle[64]».

Cet échantillon des produits Valère Gille:

     Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
     Allant et revenant, de nombreux laboureurs
     À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.
     La terre nourricière, en tous sens parcourue,
     Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
     Les boeufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.
     Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.
     Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
     Un serviteur placé sur un tertre voisin
     Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]

Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.

* * * * *

Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut guère… Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un Te Deum. Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette jouissance mystique.

Dans Les Tristesses, La Jeunesse Blanche, Le Règne du Silence, Le Miroir du ciel natal, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous alanguit, nous désempare, nous prend de force!

Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des chambres:

     Les chambres vraiment sont de vieilles gens
     Sachant des secrets, sachant des histoires,
     —Ah! quels confidents toujours indulgents!
     Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,
     Qu'elles ont cachés au fond des miroirs
     Où leur chute lente est encore en fuite
     Et se continue à travers les soirs,
     Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]

Ils chantent encore la tendre société des lampes:

     La lampe est une calme amie
     Qui nous console et nous conseille
     Chaque soir de la vie;

     La lampe est une soeur
     Qui nous montre son coeur
     Comme un soleil[67]

Et puis, passent les femmes en mantes:

     Les Mantes! Les Mantes!
     De leur obscurité, l'obscurité s'augmente!
     Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.

Et puis, viennent les communiantes:

Les premières communiantes toutes blanches

Et puis, sonnent les cloches:

     Les cloches ont de vastes hymnes
     Si légères dans l'aube,
     Qu'on les croirait en robes
     De mousseline.

Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie lourde et oppressante des dimanches!

     Dimanche, c'était jour de lentes promenades
     Par des quais endormis, de vastes esplanades,
     Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort
     Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe…
     Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe
     À tout ce petit vent acidulé du nord!
     Silence du dimanche autour du Séminaire
     Et silence partout Place de l'Évêché
     Où divaguait parfois le bruit endimanché
     D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].

La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.

Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de publier leurs tout premiers vers à Paris dans La Pléiade de Rodolphe Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de la Jeune Belgique. Le talent de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près datent les Serres chaudes[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'oeuvre dramatique prochaine.

     Mon âme est malade aujourd'hui,
     Mon âme est malade d'absence,
     Mon âme a le mal des silences
     Et mes yeux l'éclairent d'ennui.

     J'entrevois d'immobiles chasses,
     Sous les fouets bleus des souvenirs,
     Et les chiens secrets des désirs
     Passent le long des pistes lasses.

     À travers de tièdes forêts
     Je vois les meutes de mes songes,
     Et vers les cerfs blancs des mensonges
     Les jaunes flèches des regrets.

     Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,
     Les tièdes désirs de mes yeux,
     Ont voilé de souffles trop bleus
     La lune dont mon âme est pleine[70].

Mon Coeur pleure d'autrefois, La Chanson du pauvre, tels sont les titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une résignation douce.

     Dans la misère de mon coeur
     Dans ma solitude et ma peine
     Dans l'immémoriale plaine
     De mon passé tout en douceur,
     Sous un peu de lune d'amour,
     Par une pâle fin de jour,
     Trois blanches filles taciturnes
     Plus ténébreuses, plus nocturnes
     Que la polaire et vaine plaine,
     Trois blanches filles ont passé
     Sur un peu de lune d'amour…
     Et c'est cela tout mon passé[71].

Mais:

     Écoutez le joueur d'orgue
     Qui traîne sa pauvre romance
     À travers les heures mornes
     De cet après-midi de dimanche.
     Écoutez sa musique… et votre âme,
     Il fait renaître le passé!
     La chanson qui grince et qui pleure
     Et qui n'est plus la vraie chanson,
     C'est dans votre enfance meilleure,
     Une heure, rien qu'une heure,
     Mais là-bas, dans la bonne maison,
     Écoutez l'orgue des chimères,
     Voyez en vous tous les mystères
     De cette musique alanguie[72].

J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de La
Couronne des soirs
et du dernier livre Le Rouet et la Besace.

Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.

Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.

Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste, Les Flaireurs, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant neuf ans, il se tut. En 1898, parurent les Entrevisions. Petits poèmes suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges, vous êtes des poèmes blancs!

     Dans une barque d'Orient
     S'en revenaient trois jeunes filles;
     Trois jeunes filles d'Orient
     S'en revenaient en barque d'or!

     Une qui était noire,
     Et qui tenait le gouvernail
     Sur ses lèvres, aux roses essences,
     Nous rapportait d'étranges histoires
     Dans le silence!

     Une qui était brune,
     Et qui tenait la voile en main,
     Et dont les pieds étaient ailés,
     Nous rapportait des gestes d'ange
     En son immobilité!

     Mais une qui était blonde,
     Qui dormait à l'avant,
     Dont les cheveux tombaient dans l'onde,
     Comme du soleil levant,
     Nous rapportait, sous ses paupières,
     La Lumière[74].

Ou encore:

     À quoi dans ce matin d'avril,
     Si douce et d'ombre enveloppée,
     La chère enfant au coeur subtil
     Est-elle ainsi tout occupée?

     La trace blonde de ses pas
     Se perd parmi les grilles closes…
     Je ne sais pas, je ne sais pas!
     Ce sont d'impénétrables choses.

     Pensivement, d'un geste lent,
     En longue robe, en robe à queue,
     Sur le soleil au rouet blanc
     À filer de la laine bleue;

     À sourire à son rêve encor
     Avec ses yeux de fiancée,
     À tresser des feuillages d'or
     Parmi les lys de sa pensée[75].

Après les Entrevisions, Van Lerberghe commença de visiter le monde. Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce poème assez long pour former tout un livre, La Chanson d'Ève.

Bien des fragments de la Chanson d'Ève furent écrits à Florence. Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de l'atmosphère florentine:

     … La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à
     Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.

     Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble
     à Rome, tout le printemps précédent.

C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].

* * * * *

Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beauté, elle aussi:

La Chanson d'Ève, écrit Albert Mockel, au cours de la très remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.

Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une tremblante clarté.

Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs, des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines, éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous continuera de chanter La Chanson d'Ève… Van Lerberghe s'évade délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.

Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle admire tout et ne sait rien:

     Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi,
     Ô choses que de mes doigts
     Je touche, et de la lumière
     De mes yeux éblouis?
     Fleurs où je respire, soleil où je luis,
     Âme qui penses
     Qui peut me dire où je finis,
     Où je commence?

     Ah que mon coeur infiniment
     Partout se retrouve! Que votre sève
     C'est mon sang!
     Comme un beau fleuve,
     En toutes choses la même vie coule
     Et nous rêvons le même rêve[78].

Cette première partie de La Chanson d'Ève est d'une limpidité cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa gracilité mystérieuse oblige au recueillement.