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Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 cover

Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Chapter 9: IV
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About This Book

The author surveys the development of French-language literature in Belgium from the late nineteenth century onward, linking literary trends to geography, historical persistence, and urban life. He argues that natural features and decentralized civic centers produced a plurality of regional urban cultures, and traces how municipal vitality and trade contributed to a distinctive literary scene. The study contrasts the dispersed rural communities of antiquity with the later blossoming of cities, examines major tendencies, institutional contexts, and critical debates, and organizes evidence through historical, geographic, and sociocultural chapters to map continuities and changes in style, themes, and readership.

Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations nouvelles…

Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.

     Et je lui dis: ô reine
     Comme ce nom dont mes lèvres apprennent
     Le murmure ébloui,
     Suavement sonne dans le silence,
     Et comme ta présence,
     A parfumé la nuit!
     Devant toi, mes anges s'inclinent.
     Et je t'adore, et je cherche en mon coeur
     Des paroles qui soient,
     Comme ta grâce et ta beauté divines.
     Mais hélas! Nos âmes humaines
     N'ont, pour dire leurs bonheurs,
     Comme leurs peines,
     Qu'un murmure ineffable, et des pleurs…

     Et tout à coup, dans le son de ma voix,
     À travers l'air plein de chants et de roses,
     Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
     Doucement vint vers moi…
     Et je sentis sur mon coeur embrasé.
     Comme des lèvres se poser[80].

Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes plus invitant…

     Ô Sirènes, sirènes!…
     Que vous chantez bien,
     Au rythme gai des flots,
     Cette chanson des eaux,
     Dont vos âmes sont faites,
     Et qu'elle est belle,
     Sur vos lèvres,
     Sa vérité nouvelle!
     Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?
     Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]

Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:

     ….. Parfois, les nuits de lune,
     Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
     Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
     Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,
     Et dont le cri voilé lointainement appelle.
     Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,
     Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
     Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,
     Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.

     Comme sous un baiser, les vagues à l'entour
     S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;
     La vivante lumière a dissipé le rêve,
     Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,
     La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.
     On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
     On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.
     Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,
     Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.

     On se sent une chose immense et qui respire,
     Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire
     Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.
     On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
     Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].

La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent…

Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:

     Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,
     Le beau fruit qui enivre
     D'orgueil et je vis!
     Je l'ai goûté de mes lèvres
     Le fruit délicieux de vertige infini,
     Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent
     Je suis égale à Dieu[83]!

Ève a cessé de croire en Dieu:

     Mon âme sois joyeuse!
     Il n'existe pas; Il n'existe plus.
     Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
     Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
     Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,
     De toutes les choses qui l'ont vaincu.
     Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!

Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante…

     Et je danse et je chante et danse encore
     Je danse nue éblouie et superbe
     Comme un serpent dans les hautes herbes.
     Je rampe et rampe dans les airs
     Comme une flamme de l'enfer.

     Je danse ailée, frémissante et sonore,
     Au fond du tourbillon vivant,
     Du tourbillon qui me dévore,
     Du tourbillon où je descends.

     Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
     L'âme enivrée et chancelante
     Du vin de la danse,
     Et du vin de mon sang[85].

Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!

Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:

     Il souffle la flamme, éteint le bruit,
     Met le silence de sa bouche
     Sur la bouche qui sourit,
     Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise
     Sa main qui ne pèse
     Pas plus qu'une fleur[86].

Telle est la Chanson d'Ève. «Poète de l'ineffable», écrit Albert Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du coeur! Il faut lire sa Chanson d'Ève et la sentir, non point la commenter. Elle ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes… Mais le paganisme de van Lerberghe est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées… À l'admirable Chanson d'Ève je dois d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance de la grâce».

Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.

Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus qu'il ne peint[88]. Chantefable un peu naïve et Clartés évoquent des cahiers de lieder.

Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède de Visan, en état «d'aspiration lyrique».

Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration subjective du poète sur les manifestations extérieures de la réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.

Chantefable un peu naïve et Clartés illustrent cette conception. D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole essentiel.

Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec soin; parfois la simplicité de l'oeuvre en souffre, mais peu de poètes possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste guère:

     De loin, de loin, on ne sait d'où
     Un homme arriva qui portait une lyre,
     Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,
     Et il chantait, et il chantait,
     Aux cordes brèves de la lyre,
     L'amour des femmes, le vain languir,
     Sur sa lyre[90].

Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai
Juvénile»[91];

     Vois, disait-il.—Écoute, disais-je,
     Écoute la mélodie immense!…
     Des voix s'élèvent, en longues haleines,
     Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
     Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
     Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,
     Le bois harmonieux se dédie au soleil.
     L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
     Sur les rayons comme sur des lyres,
     Naissent et glissent des cantilènes,
     Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.
     Écoute le désir dont frémit la ramure:
     Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
     Et parmi les tumultes aériens d'ailes
     En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].

Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur déborde de candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour traduire ses extases ou ses rêveries:

     Mon coeur est éperdu des étangs et des bois
     Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!

Ou bien:

     En quel jardin fermé me suis-je réveillé?
     Ah! rien que les sanglots d'un coeur émerveillé,
     Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!

     Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois?
     Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:
     Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.

     Mon coeur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas?
     Mon coeur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras.
     Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].

Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:

     C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde!
     Ô bois mélodieux que fait chanter le vent,
     Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde
     Sans qu'un trouble sacré saisît mon coeur fervent[95]!

L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:

     Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,
     Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;
     Et, le regard au loin, dans une rêverie
     Qui franchit à son gré la distance et le temps,
     Tu revis en esprit les lumineux distants…
     Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute!
     Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route
     Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent,
     Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant…[96]

À travers Le Don d'enfance, Un Chant dans l'ombre, Les Matins angéliques, La Solitude heureuse, passe le bon frémissement consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce, à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs, innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.

Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans tragédie[97].»

     En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
     Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve,
     Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,
     Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,
     Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,
     Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,
     En dépit de l'exil aux mirages d'espoir,
     Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir,
     Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève,
     Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].

Les Vergers illusoires, Nuits d'épiphanies, Les Estuaires d'ombre, Le Jardin des îles claires, La Nef désemparée témoignent d'un art extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de vie.

Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré parmi nous. La Louange de la Vie[99] célèbre les petites gens de Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las. Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à La Louange de la Vie un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de pauvre homme.

     Un pauvre homme est entré chez moi
     Pour des chansons qu'il venait vendre;
     Comme Pâques chantait en Flandre
     Et mille oiseaux doux à entendre,
     Un pauvre homme est entré chez moi.

     Si humblement que c'était moi
     Pour les refrains et les paroles
     À tous et toutes bénévoles,
     Si humblement que c'était moi
     Selon mon coeur comme ma foi.

     Or, pour ces chansons, les voici,
     Comme mon âme, la voilà,
     Sainte Cécile, entre vos bras;
     Or, ces chansons bien les voici,
     Comme voilà bien mon pays,

     Où les cloches chantent aussi
     Entre les arbres qui s'embrassent
     Devant les gens heureux qui passent,
     Où les cloches chantent aussi
     Des dimanches aux samedis;

     Et c'est pour toute une semaine
     Qu'ici mon coeur, sur tous les tons,
     Chante les joies de la saison,
     Et c'est dans toute une semaine
     Où chaque jour a sa chanson[100].

Malheureusement, dans La Louange de la Vie, bien des vers restent obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion. Les petits tableaux des Enluminures me semblent plus clairs, plus allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.

Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments, des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit, pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre très personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité chrétienne, Le Livre des Bénédictions est aussi le livre des consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés. Je le préfère au volume plus récent Fumée d'Ardenne, d'où s'exhale moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.

     Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,
                Sans doute au saut des sapinières
                Où je chassais l'année dernière.
     Un douze cors auguste et dont les bois étaient
                Épanouis comme une lyre.
                Je songe à ton émoi
                Quand tu vis luire
                Un crucifix entre ses bois.
                Et je te vois à deux genoux,
                       Timide
                       Et fou,
                Dans les myrtilles et la mousse,
                Priant la bête rousse
                Au mufle humide
                Qui pardonne, de ses yeux doux
                À des mâtins épouvantés
                Et au coursier qui t'a porté,
     Dans le ravin, par les bouleaux heurtés
                À la poursuite
                De sa fuite…[101]

Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se serait épris de la littérature du dernier bateau». Le Chant des trois règnes, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par sa forme audacieuse.

Victor Kinon lui-même dans L'Âme des saisons nous décrit une nature animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée et sûre de petit enfant:

     L'Ave Maria dans les bois
     On le récite à demi-voix
     On le récite à l'heure brune
     L'Ave Maria dans les bois.

     C'est un pays avec des bois.
     Et de grands espaces de lune
     Et des oiseaux dont l'un parfois
     Risque une note de hautbois…

     Que si dans la clairière on voit
     Fuir les bonshommes de la lune
     Ah! vite alors, haussant la voix,
     L'Ave Maria dans les bois…

Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.

L'Heure de l'âme laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués de la renaissance catholique.

Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres talents!

Comme j'aime les Voyages vers mon pays de Paul Spaak! Ô le livre souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak, ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:

     Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie
     De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil
     Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!
     Il faut avoir l'émotion de sa patrie!
     Il est bon pour son âme de communier
     Avec le paysage intime et coutumier;
     Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace
     Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,
     Et de sentir combien leur étreinte fervente
     Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!

     S'augmentant de leur vie en y participant,
     L'on peut comprendre et savourer comme on dépend
     D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même,
     À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!

     Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux
     À la réalité du monde spacieux,
     Et pour mieux te garder à ton pays fidèle,
     Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!

     Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie,
     Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol,
     Le cercle trop étroit qui limite ton sol,
     Car le monde est plus beau que toutes les patries!

     Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!
     Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle
     Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste,
     Capable d'absorber la vie universelle!

     Ah! regarde ce chêne aux ramures royales,
     Éternel et puissant comme un pilier de marbre,
     Et qui dresse, dans notre forêt patriale
     Son front large au-dessus de la cime des arbres!

     Ses racines, épaisses comme des cordages,
     Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,
     Mais sa tête a monté si haut dans les nuages,
     Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].

L'Anémone des Mers, L'Aile mouillée de Jean Dominique (ce pseudonyme cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à force de subtilité.

Isi Collin nous mène vers La Vallée Heureuse où nous retiennent les accords invitants de ses strophes:

     C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs
     Balancent leurs parfums que la brise éparpille,
     Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent
     Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.
     C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].

Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des Roseaux:

     Oh! c'est un lied bien monotone
     Pleurant toujours les mêmes pleurs,
     Chantant toujours les mêmes fleurs
     Le lied que mon âme chantonne.

La Route enchantée d'Adolphe Hardy, Les Poèmes Pacifiques de Prosper Roidot, L'Arc en Ciel de Pierre Nothomb, L'Isolement de Paulin Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays natal avec une aménité persuasive.

Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'Âme en exil de
Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.

Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule Fleurs de soie, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les Basiliques de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes qu'affectionne Verhaeren.

Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency, les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage, les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du Bois Sacré.

On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes… Depuis vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent avec Apollon.

* * * * *

Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française. Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même. D'ailleurs, une telle oeuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].

Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et morale. Il crée de la joie autour de lui.

En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui… L'homme qui écrivit Les Moines et Les Villages illusoires fit aussi Les Villes tentaculaires et Les Rythmes souverains; Les Heures claires, La Multiple Splendeur, Les Blés mouvants sont dus à l'auteur des Débâcles et des Flambeaux noirs

Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement prometteuses du Parnasse.

Les Flamandes paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. Trois ans plus tard, Les Moines exaltaient l'autre caractère de la nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières oeuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme essentiellement représentatives de sa race.

À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux titres sinistres, Les Soirs (1887), Les Débâcles (1887), Les Flambeaux noirs (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:

     Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,
     Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
     Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage
     Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].

Ou bien:

     … Sois ton bourreau toi-même;
     N'abandonne l'amour de te martyriser,
     À personne, jamais. Donne ton seul baiser
     Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]

Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports l'impressionne au point que son imagination malade transforme les spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la traduction libre de ses sensations désordonnées.

Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de

     Se replier, s'appesantir et se tasser
     Et se toujours, en angles noirs et mats, casser

succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici Les apparus dans mes chemins (1891), puis Les Campagnes hallucinées (1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des crocs.

     Ils s'avancent, par l'âpreté
     Et la stérilité du paysage,
     Qu'ils reflètent, au fond des yeux
     Tristes de leur visage;
     Avec leurs bardes et leurs loques
     Et leur marche qui les disloque,
     L'été, parmi les champs nouveaux,
     Ils épouvantent les oiseaux;
     Et maintenant que décembre sur les bruyères
     S'acharne et mord
     Et gèle, au fond des bières
     Du cimetière,
     Les morts,
     Un à un, ils s'immobilisent
     Sur des chemins d'église,
     Mornes, têtus et droits,
     Les mendiants, comme des croix[109].

Les Villages illusoires (1895) sont un livre très symboliste. Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.

Par Les Villes tentaculaires, parues également en 1895, se déchaînent les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques

la Bourse s'affole:

     Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,
     Comme des tours, sur l'étagère des mirages,
     L'or énorme! Comme des tours là-bas,
     Avec des millions de bras vers lui,
     Et des gestes et des appels la nuit
     Et la prière unanime qui gronde,
     De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!

Ailleurs:

     C'est un bazar tout en vertiges
     Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
     Et ses vagues d'argent et d'or;
     C'est un bazar tout en décors,
     Avec des tours de feux et des lumières,
     Si large et haut que, dans la nuit,
     Il apparaît la bête éclatante de bruit
     Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].

Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:

     Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
     Interpellent, du seuil des portes basses,
     Les gens qui passent[112];

Voici la Révolte:

     La rue, en un remous de pas,
     De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras
     Sauvagement ramifiés vers la folie,
     Semble passer volante,
     Et ses fureurs, au même instant, s'allient
     À des haines, à des appels, à des espoirs;
     La rue en or,
     La rue en rouge, au fond des soirs[113].

Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant, d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les Visages de la Vie[114] grandit dans Les Forces tumultueuses[115], où s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion est née, celle des hommes et de l'univers:

     Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
     Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
     Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
     Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;

     Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie
     S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
     Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
     Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

     J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs
     Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
     J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
     Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!

La Multiple splendeur[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il aime la vie!

     Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
     Je suis ivre du monde et je me multiplie
     Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
     Que mon coeur en défaille et se délivre en cris[118]!

La Multiple splendeur pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.

     Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
     Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
     Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;
     Notre force est en nous et nous avons souffert[119].

Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.

Elle reparaît dans le livre suivant, Les Rythmes souverains[120], également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends éclater dans La Multiple splendeur l'hymne triomphant et désordonné du pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. Les Rythmes souverains attestent une félicité aussi radieuse, seulement le voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse cependant, des Rythmes souverains, revêt une belle allure classique, ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des chefs-d'oeuvre tels que Le Paradis, Hercule, Les Barbares, Michel-Ange, Le Maître, s'il n'avait laissé jadis caracoler furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère Les Rythmes souverains comme la conséquence du séjour prolongé de Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une partie de l'hiver.

Aussi bien, Les Blés mouvants, recueil récent de pastorales, de scènes champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.

Aux côtés de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, Toute la Flandre dont les cinq livres Les Tendresses premières[121], La Guirlande des dunes[122], Les Héros[123], Les Villes à pignons[124], Les Plaines[125], glorifient le pays natal, non plus comme Les Flamandes à travers des souvenirs de musée, mais après l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, Les Heures claires[126], Les Heures d'après-midi[127], Les Heures du soir[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! «Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:

     Chaque heure où je pense à ta bonté
     Si simplement profonde,
     Je me confonds en prières vers toi.
     Je suis venu si tard
     Vers la douceur de ton regard
     Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
     Tranquillement, par à travers les étendues!
     J'avais en moi tant de rouille tenace
     Qui me rongeait, à dents rapaces,
     La confiance;
     J'étais si lourd, j'étais si las,
     J'étais si vieux de méfiance,
     J'étais si lourd, j'étais si las
     Du vain chemin de tous mes pas.
     Je méritais si peu la merveilleuse joie
     De voir tes pieds illuminer ma voie,
     Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
     Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].

Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des Villes tentaculaires fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:

     Si j'aime, admire et chante avec folie,
     Le vent,
     Et si j'en bois le vin fluide et vivant
     Jusqu'à la lie,
     C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
     De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
     Jusques au sang dont vit mon corps,
     Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
     Immensément, il a étreint le monde[131].

Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'oeuvre, maints poèmes clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.

     Oh ces villes, par l'or putride, envenimées!
     Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,
     Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout
     Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,
     En aimas-tu l'effroi et les affres profondes
                 Ô toi, le voyageur
             Qui t'en allais, triste et songeur
     Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?

Ailleurs:

     Ô l'or! sang de la force implacable et moderne,
     L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,
     L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels;
     L'or souterrain dont les banques sont les cavernes
     Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller,
     Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,
     Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
     Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134].

Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments, correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour, spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de la mer en lisant à voix haute les vers suivants?

     La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
         Et les granits du quai, la mer démente,
         Tonnante et gémissante, en la tourmente
                 De ses houles montantes[135].

Écoutez ce bruit sec et cassant:

     Puis il redescendit d'un pas précipité
             Et verrouilla, d'une main forte,
                     La porte[136].

Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les grondements du tonnerre:

     Le nuage approchait, livide et sulfureux,
     Il était débordant de menaces tonnantes
     Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
         À l'endroit même où les herbes sauvages
                 Étaient chaudes encor
     D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
                 Toute la rage
         Du formidable et ténébreux nuage
                     Mordit[137].

Telle apparaît, succinctement résumée, l'oeuvre de celui qui «sur les épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138]. Cette oeuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car, d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.

IV

LE THÉÂTRE

Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre, disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner entre eux, en un mot équilibrer une oeuvre d'imagination réfléchie et de calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le caractère général du théâtre belge.

Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas, pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la scène française ni même à la culture française. Les Flaireurs, La Princesse Maleine, L'Intruse révélaient le théâtre d'angoisse, apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par son goût du symbole et du mystère.

À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. Les Flaireurs écrits en 1888, parurent dans La Wallonie en 1889, furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à l'OEuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors de la «première» des Flaireurs au Théâtre d'Art en 1892. Elle se trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:

Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des Flaireurs de van Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les Flaireurs parurent en janvier 1889; La Princesse Maleine fut publiée vers la fin du mois d'août de la même année et L'Intruse en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver tout ce qu'il faut prouver.

Les Flaireurs ne ressemblent pas à L'Intruse, mais L'Intruse ressemble aux Flaireurs et elle est fille de ceux-ci. Au reste, si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme, la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin…

Je suis profondément heureux,—car quelle amitié n'est plus noble, plus précieuse et meilleure que toute littérature?—d'avoir eu l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut toujours la soeur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.

MAURICE MAETERLINCK.

Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre? Sans doute aurait-il, même sans Les Flaireurs, composé ses drames… D'ailleurs entre cette pièce et L'Intruse[141] si l'idée inspiratrice, celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans Les Flaireurs, insignifiante dans L'Intruse. Là, des événements soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à la vie intérieure des personnages.

Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck…[142] Paysages irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos hallucinés qui, toujours, ont peur… Qu'arrivera-t-il?… Nous pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état d'épouvante…

Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de La Princesse Maleine, de L'Intruse, des Aveugles[143]. Souvenez-vous de Pelléas et Mélisande[144] et d'Alladines et Palomides et d'Intérieur[145] et de La Mort de Tintagiles et d'Aglavaine et Sélysette. Parfois, dans Pelléas et Mélisande ou Aglavaine et Sélysette, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un instant, de les abandonner.

Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant… En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: Anagkê] et les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles ne se doutaient de leur raison de vivre?…

Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,—songez à La Princesse Maleine, à L'Intruse, à Intérieur,—il naît de ce que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages et que celui-ci l'ignore et que nous attendons qu'il le sache»[146]. Intérieur me paraît, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, si le père remue… Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas… La jeune fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le lendemain et ne s'inquiètent point… Comment leur faire connaître la catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?… Le vieillard veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte… Mais non, on ne saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux… La scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse… On entend approcher les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents leur deuil… Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte… Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied… Il n'a pas parlé encore… Soudain, la mère tressaille, se dresse, l'interroge… Il balbutie… Tous, debout, le dévisagent avec anxiété… Il incline la tête…

Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.

Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient d'apercevoir la vie même à travers ses drames.

Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente.

Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se joue de nous non moins que de la Princesse Maleine ou de Pelléas; malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. La scène déchirante de la porte dans La Mort de Tintagiles illustre atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous sommes autant de Tintagiles!

Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité lâche. L'auteur de La Sagesse et la Destinée saura s'en libérer.

Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, Monna Vanna surtout, par le développement plus limpide de l'action, par la forme plus classique. Monna Vanna[149] rappelle un bon drame romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du vers. Au reste, les alexandrins y abondent.

Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans Joyzelle[150], allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.

L'Oiseau bleu[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le bonheur si voisin de lui.

Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de Macbeth. Nul, mieux que l'auteur de La Princesse Maleine, n'était qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.

Quoi que valent ces différentes oeuvres, on accordera toujours plus d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa réputation. Après La Princesse Maleine, un article enthousiaste d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.

Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore Le Sculpteur de Masques, qu'un jeune auteur de talent, Fernand Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers Le Sculpteur de Masques sur l'un des volets du triptyque dont Les Flaireurs décoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le panneau central.

* * * * *

En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans l'étude de l'oeuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante sans sacrifier jamais aux goûts du public… Ainsi s'explique la rareté de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre restreint d'initiés et d'artistes.

Les Aubes[152], Le Cloître[153], Philippe II[154], Hélène de Sparte[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part (et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans Hélène de Sparte, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.

J'aime peu Les Aubes et Philippe II qui n'ajoutent rien à la gloire de Verhaeren, mais Le Cloître et Hélène de Sparte méritent une belle destinée.

Les Aubes, d'une réalisation scénique impossible, rappellent extrêmement Les Villes tentaculaires et Les Campagnes hallucinées.

Philippe II est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes. Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en Belgique.

Autrement émouvant, Le Cloître! Le poète reprend un sujet qui, jadis, avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie, toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans, après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar; l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office, il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement l'expulsent. L'intérêt du Cloître réside dans l'exaltation, en bonds progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa confession devient une orgie.

     Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
     Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
     Je me jette moi-même au ban de l'Univers;
     Je veux qu'on me crache à la face;
     Qu'on me coupe ces mains qui ont tué;
     Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;
     Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
     Je m'offre aux poings qui frapperont
     Et aux pierres qui blesseront
     De leur rage, mon front[157].

Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître, il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner un tel secret, c'est de rompre

La règle sainte et le claustral esprit,

c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec horreur pour avoir attenté à la vie une et indivisible du Cloître.

Hélène de Sparte, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture latine, est à l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont les Rythmes souverains à l'oeuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et là n'apparaît point la moindre originalité d'Hélène de Sparte

Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.

     Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes!
     Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!
     Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure,
     Sachant quel bonheur sûr mon coeur a négligé,
     En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;
     Je t'apporte mon être étrangement changé
     Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].

Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer, sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle ose confier ses appréhensions:

     Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte
     Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
     Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte
     Affermissaient jadis ma naissante raison,
     Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,
     La bouche qui m'approche est brûlante soudain,
     La main que l'on me tend est attirante et moite
     Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,
     En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.
     Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,
     Je n'ose prononcer les plus simples paroles
     De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].

Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux côtés de son frère.

POLLUX

     La terre entière exulte et baise tes pieds nus
     Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
     Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
     Renais: l'heure est unique et je me sens au coeur
     Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur
     Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
     Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!

HÉLÈNE

     Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
     Sur ce pays funeste et désormais sans nom
     Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
     En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
     Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
     Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
     Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
     Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
     Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].