Conte des génitoires noires, p. 156.
XXIII. Preuve du libertinage des femmes, quand elles parlent aux prêtres. Cas de conscience d'une femme qui refusoit sa bouche, parce que cette bouche avoit juré fidélité à son mari. Observation à faire, quand on passe devant la porte d'une putain.
XXIV. Histoire du pendu de Douai. Suite de propos sans suite, & de mots plaisans. La bonne fortune de Colette. Bon mot d'un maréchal.
Le Pendu de Douai, p. 166.
La bonne fortune de Colette, p. 170.
XXV. Homme difficile à guérir. Conte du lendemain des nôces.
XXVI. Pourquoi les prêtres excommunient leurs femmes au memento.
XXVII. Prudence d'un homme sur le compte de sa femme. Une prise sur le fait de boire à la cave, quand elle s'en défendoit à table. On cherche la raison pourquoi il y a tant d'ivrognes & de putains. Effets singuliers qu'avoit fait un sermon sur une servante.
XXVIII. Femme dupée par Jean Tenon. Maniere de faire des cendres à peu de frais. Les quatre Saints Jean du calendrier. Un chaudronnier pris pour le diable.
Conte de Jean Tenon, p. 181.
Le chaudronnier pris pour le diable, p. 184.
XXIX. Les noms sont communs. L'auteur s'étend sur la sottise de ceux qui croient toujours se reconnoître dans tout ce qu'ils lisent. Les qualités d'un étron. Ce que c'est qu'un pauvre musicien. Pirrhus prouve clairement que Rabelais a été évêque.
XXX. Satyre contre les nobles & les gentilshommes. Façon de s'exempter des droits du roi. Plaisanterie sur une femme qui rend le pain béni. Question lequel des deux bœufs est le plus gras. Plaisantes réparties. Procès par gestes, entre un homme & sa femme. Thése théologique soutenue par un savant & un menuisier.
Femme qui rend le pain béni, p. 195.
XXXI. Conte de la femme qui a des remords. Médecin diseur de bons mots. Rêverie de Cardan.
XXXII. Quatre noms différens pour signifier une même chose. Plaisante demande d'une femme à l'article de la mort. Un instant, un rien décide de la conversion d'un scélérat, témoin celle d'un sergent. Conte de la femme battue.
XXXIII. Continuation du même conte. Examen de la fortune visible & de l'invisible. La vérole est la visible, & le cocuage l'invisible.
XXXIV. Injustice dans les affaires du monde, d'être obligé de donner de l'argent pour offrir ses services, soit aux femmes, soit aux rois. Véritable nom de l'enfant prodigue. Sortie sur les scrupules, les cas de conscience, & le sujet de ces cas. Le jeu de la courte-paille. Maniere de connoître les hommes & les femmes fideles.
La femme battue, p. 208.
Le jeu de la courte-paille, p. 216.
XXXV. Cette nouvelle expérience donne grande force à la conversation de part & d'autre. Quatre lettres, auxquelles on donneroit réponse favorable, suffiroient pour faire la fortune d'un simple prêtre. Conte de la femme bercée. Bon remede qu'on devroit plus mettre en pratique; on en seroit plus tranquille. Le grand secret de la composition de ce livre, est ici dévoilé. Rêves de deux gentilshommes, dont l'un gâte ses affaires par trop de zele de son valet.
Conte de la femme bercée, p. 220.
XXXVI. Nouvelle tirade contre les prêtres & les moines. Conte de la bouteille d'osier. Mots ridicules, & chansons grotesquement prononcées. Nécessité de prier Dieu démontrée. Secret de faire vingt paires de souliers en une heure.
XXXVII. Demandes faites à des femmes d'apoticaires. Un docteur d'Oxfort demande à entrer pour se décider s'il se fera huguenot ou catholique.
XXXVIII. Seconde Satyre contre la maniere de recevoir que pratiquent les Espagnols. Conte du jardinier & de sa femme. Eloge des chanoines aux dépens des cordeliers. Conte du faiseur d'enfans. La conversation s'anime poétiquement, & chacun y fourre son quatrain. Tour d'une marchande qui gausse ceux qui la vouloient gausser. Origine de la façon de se torcher le cul avec du papier blanc.
Le jardinier & sa femme, p. 239.
Le faiseur d'enfans, p. 242.
XXXIX. Le conte de la religieuse à qui on montre la musique. Moment où une fille serre les mains de plaisir de voir; que feroit-elle du plaisir de sentir? Ce que c'est que la messe paresse. Pourquoi tout homme de femme qui pete est heureux. Il y a vin mâle & femelle. Choses dont il faut se servir sans le sentir. Le jeu de gripeminaut. Pendu qui n'appelloit pas de sa sentence, mais en appelloit de ce qu'on le condamnoit à une amende. Sort des valets de chambre. Réflexion d'un libraire à l'article de la mort.
XL. Le poëte Beze rentre, & avec Æneas Sylvius il fait toutes sortes de contes. Laquais adroit à donner un verre de vin à son maître. Description d'une tapisserie. Visite rendue à monsieur de Vendôme, & quelques naïvetés. Maniere de dire la messe très-promptement. Secouer le prunier, devinez ce que c'est.
XLI. Dernier effort que font les convives: & réflexion de quelqu'un sur l'essentielle efficacité de ce merveilleux livre du MOYEN DE PARVENIR.
LE
MOYEN
DE
PARVENIR.
I. Car est-il, que ce fut au tems, au siecle, en l'indiction, en l'ére, en l'hégire, en l'hebdomade, au lustre, en l'olympiade, en l'an, au terme, au mois, en la semaine, au jour, à l'heure, à la minute, & justement à l'instant, que, par l'avis & progrès du démon des spheres, les étœufs déchurent de crédit, & qu'au lieu d'eux, furent avancées les molles balles, au préjudice de la noble antiquité qui se jouoit si joliment. Confus soient ces inventeurs de nouveautés, qui gâtent la jeunesse, & contre les bonnes coutumes, troublent nos jeux. N'est-ce point au jeu, où l'ame se dilate, pour faire voir ses conceptions? Si un diable jouoit avec vous, il ne se pourroit feindre; il vous feroit voir ses cornes. Mais qu'est-ce que jouer? c'est se délecter sans penser en mal. Beaucoup de maux sont avenus à cause de ce changement, qui troublera l'intelligence des histoires, & gauchira toute la mappe-monde. Voyez combien déja en sont venus de troubles, guerres, maux, véroles, & telles petites mignardises qui chatouillent malheureusement les personnes pour les faire rire. Tant de sages, qui étudient aux aventures, attribuent tels effets à d'autres causes; comme au retranchement des dix jours, depuis quoi on n'a fait vendanges que par rencontre de saison; aux pullulations d'hérésies, depuis lesquelles les bosses n'ont pu être plattes; aux révoltes des grands, qui sont occasion que fillettes ont hanté les cloîtres, & les ménagers les tavernes; aux haussemens des tailles, durant quoi les vieilles gens ne font que rechigner; & infinies autres sottises, dont je ne suis point contrôleur, d'autant qu'il ne m'appartient pas d'entreprendre sur vous. Et bien, en cet excellent période, il avint ce que vous savez; & je vous jure, sans jurer, que tout est vrai. Si vous me pressez, je vous défoncerai trois ou quatre ruades toutes brodées de cramoisi, & jurerai comme un homme; ou bien je prierai mon voisin de jurer pour moi, ainsi que fit le sire Guillaume, qui pressé du juge de jurer, lui dit ainsi: Monsieur, je ne sais point jurer, parce que je n'ai pas étudié, ni été à la guerre, & ne suis docteur, ni gendarme, ni gentilhomme; mais j'ai un frere qui jurera pour moi. Il fut donc, en cette saison, sonné, trompé, trompeté corné, (comme vous voudrez; prenez au goût de votre rate) & crié, huché, dit & proclamé avec la trompe philosophique, que toutes ames, qui avoient serment à la sophie, se trouvassent au lieu susdit, ainsi qu'il avoit été ordonné & promis avec serment solemnel, comme il est ordinaire ès affaires sérieuses de la benoîte coutume des sages; pour assurance de quoi les enfans de la science avoient mis la main au symbole de la conscience. Par quoi nous fûmes tous résolus de nous trouver chez le bon homme notre pere spirituel, parce qu'il avoit été ordonné & jugé en dernier ressort de serrure, d'horloge, de cranequin, de rouet, de rôtissoir, d'arbaleste, &c. que les défaillans seroient mis à la noix, à la noisette, au noyau & à l'amende. A cet éclat de mandement, je ne faillîmes à nous trouver; aussi avions-nous promis de nous bien chercher pour cet effet; & puis je l'avois juré: & sachez que c'est un grand péché de faillir parmi nous, parce que suivons uniquement la regle de perfection en promesse. Et bien que ce soit une ordinaire glissée de pere en fils pour gens de bien, coulée de mere en filles pour femmes d'honneur, d'oncle à neveu pour gens d'église; (ordinaire, dis-je, comme ces docteurs qui enflent leurs discours) que promettre & tenir est tout ce qu'une personne de bien peut faire, & qu'il n'appartient qu'à ceux qui sont issus de damoisellerie & de gentilhommeté; si en a-t-on menti un petit. Et je vous le dirai aussi honnêtement, que fit Coguerean à Monsieur le Président son maître. Il étoit sommelier; & nous boivions frais & bon: je disois que le vin étoit bas, Monsieur disoit qu'il étoit à la barre; Madame dit: eh bien, sommelier, qu'en est-il? Ha, ha, dit-il, Monsieur n'a menti de gueres. Promettre est facile; mais effectuer, difficile. De tenir, il est aisé. Tenir ce que l'on promet, est faire comme le Seigneur de notre Paroisse, qui ne vous refuse rien, & baille encore moins.
Point.
II. Chut! je vous prie, si vous allez à l'école, enseignez ce mot de Grammaire à Lipsius & à Scaliger, afin que l'on die ci-après, promettre & effectuer: & que gens latineux & de telle farine qui remâchent ce que les doctes antiques ont jetté & chié, & vont grattant tant dans les balieures & bourbiers du latin, & ès éviers d'éloquence, pour en tirer quelque haillon, se rendent parfaits en leur art. J'ai ouï dire, à ce propos, que les docteurs de ce tems ont défoncé les pipes de leurs sciences, pour trouver une glu, qui pût congeler les paroles & les faire tenir. Je pense qu'ils y parviendront, moyennant qu'ils sachent ce volume; & que, par cette doctrine qui leur sera infuse comme une poignée de bon vin, ils aient connoissance de la glaire concentrique de l'émolument naturel, qui peut produire ce dont ils ont affaire. Mais, je vous prie, ne vous amusez pas à ces Messieurs les Gens de Lettres, qui sont si très-savans, qu'ils en sont tous sots. Vous les verrez hallebardant avec de grands lambeaux de latin, effarouchant les fauvettes. Fi, ôtez cela; ce n'est pas là le trou par où on enfourne notre pâte. Passons outre: si quelque sot s'en fâche, qu'il se mutine; que le plus sot en prenne la querelle. Allons vîtement: la soupe se mange. Je pindarise; je voulois dire: on mange la soupe. Aussi Monsieur dit au matin: ça mes habits, je me vais lever. Eh! où est-ce qu'il va, avant que se lever? J'aimerois autant notre Assesseur, qui durant ces guerres, étant Maire, ouit du bruit dans la rue; il étoit couché; il se leva vîtement, &, ouvrant sa fenêtre, il regarda les passans qu'il appella; & comme ils lui dirent quel bruit il y avoit, il leur demanda: Messieurs, me leverai-je?
Paraphrase.
III. Mes gens sont là qui m'attendent. Sont Messieurs da; ils sont à moi; est-il pas vrai? Ne sommes-nous pas les uns aux autres? Dites-vous pas: bon jour, Monsieur? Il est donc votre sieur; & partant, vous, le maître du chantier où l'on scie. Ainsi nous disons: bon jour, ou adieu, Madame, ma commere; & on nous dit: mon ami, mon hôte; & de même nous sommes aux autres, & nous à eux; pour ce ils sont à moi. Ils sont donc mes gens, qui avec moi, & moi avec eux, nous trouvâmes tous & toutes, chez notre pere se puisse tuer, que Madame avoit choisi pour y célébrer cet admirable banquet. Chacun y entrant avisa à son devoir; par ce moyen, nous exerçâmes un notable conflict de révérences, dont les pétarades sentoient, je ne sais quoi, de la musique ancienne; & pratiquant mille vétilles d'humilités, avec une friponne escopeterie de langage courtisanifié, fîmes plusieurs belles entrées & rencontres, à la façon que l'on porte les barbes, excepté l'institution de la petite Hongrie (Saint Martin en étoit, voilà pourquoi, parmi ses nourriçons, il y a toujours quelque châtré) & trouvant tant de gens de bien assemblés, nous nous sentîmes saisis de quelques menues tranchées de sagesse. Nous fûmes introduits en une belle grande salle parée, comme dit l'autre, autant à l'antique qu'à la moderne; tout y étoit avec grace fort bien rataconné, & avec symmétrie parfaite; & ce, pour donner autorité & lustre à l'aventure & aux discours; & pour enfler notre dessein de plus de majesté, Platon y apporta une siringue impériale, pleine de vent de cour, qu'il avoit autrefois épargnée à la suite de Denys.
Axiome.
IV. Or entendez, belles petites mignonnes ames, qui venez ici succer les rainceaux du rameau d'or, pour savourer la science, que nous sommes, nous qui parlons de ce tems. Nous y sommes, en tenons & y vivons, si ne sommes trompés; & la plupart de ceux du tems passé ont vécu leur siecle, comme nous au nôtre, & vous au vôtre; & parce que nous sommes gens qualifiés, notre assemblée a été réparée de menus suffrages de la magnifique mélodie de l'antiquaille & nouveauté, congreageant ainsi le plus célebre, scientifique & vénérable Sénat qui fut jamais, & jamais sera: & de fait la gloire de l'antiquité, remembrance des gestes & parure de l'enfance, & autres âges du tems, n'a fait que feuille à notre congrégation, y apportant une gelée de sagesse, qui, resplendissant par-tout, nous a fait triomphamment agir. Madame, qui est l'unique entre les sages, la perle des entendues, & le parangon de perfection, (reconnoissez-là par ces épithetes, & ne vous enquêtez plus qui elle est) nous fêtoyoit, & prenoit grand plaisir de nous avoir pour son contentement, sans quoi les dames jamais n'en feroient rien, tant soient-elles ferues du desir de science.
Songe.
V. Quand nous fûmes assemblés, qu'on fut prêt, le vin dans les vaisseaux plongés en l'eau fraîche pour se rafraichir, (aussi le pratiquer autrement, seroit boire à cloche-pied) la soif étant appétit de froid & d'humide. O qu'il est dangereux pour le corps & pour l'ame, (pour le corps, à cause de la fievre, pour l'ame, à l'occasion de la colere) de fréquenter ces malheureux, qui boivent tiede. Ils sont pires que Pharisiens, vu qu'ils trompent manifestement. Ceci vous fera souvenir de deux sortes de sots. Foin, il m'est échappé; je cuidois prononcer honteux; je n'en veux pourtant point quereller: je dirai comme notre vieux Curé, qui disoit en son prône: il y en a qui ont des pantoufles qui vont faisant flique flaque, & chantent: revange-moi, prens ma querelle. Et qui veux-tu qui te revange? Va, prens une échelle, & t'en va à tous les diables. Ces doncques troublés des documens de honte paysanne, ils n'osoient demander à boire frais, ni en demander davantage, si on leur en verse trop peu, ou si on leur baille un reste; mais le reçoivent comme corbeaux qui béent. Ils n'osent demander du meilleur, ou de celui de Monsieur; mais se contentent de ce qu'un malotru valet leur apportera. Hé! grosse pécore, grande pécude, animal irraisonnable, est-ce là le peu d'état que tu fais de ta conscience que tu ne crains point de la laver indiscrétement? Les autres sont des messieurs sages & entendus, c'est-à-dire, sots d'honneur, ou honorables, qui étant venus voir quelque Seigneur ou homme d'affaire, après avoir discouru & mis en avant la disposition du tems, qu'un chacun sait aussi bien qu'eux, soit chaud, ou froid, & puis ayant conté au-delà de ce qu'ils savent, demeurent là fichés & esto, & muets vont traversant après les caprioles de leurs fantaisies; & se tenant ès piéges d'ennui où ils se sont fourrés, n'ont pas l'assurance de dire adieu pour s'en aller, & cesser d'être importuns; mais, pour user la bienséance, demeurent là, tant que quelque changement les vienne relever de sotise, où ils sont en sentinelle. Jan il nous faisoit beau voir & bon ouir; &, si étoit chose meilleure, de regarder les flacons en état. Que vous apprendrez ici de bonnes doctrines! Les sots, qui viennent se mettre en état, se laissent envelopper; & puis on les gâte. O la belle distinction! La bouteille en état n'est point prisonniere; ains retient en soi, & enveloppe le vin: mais hélas! pauvre vin, où es-tu? Je vous prie, ôtez-moi ces bouteilles, d'autant qu'elles sont sujettes à être cassées: ayez de bons flaccons, pour y trouver, par leur moyen, la vérité, comme fit Démocrite, qui la trouva au fond du puits. Le roi avoit fait faire un puits, qui répondoit à une vieille carriere, où Démocrite alloit souvent se rafraîchir. En ce puits, on rafraîchissoit le vin du roi. Démocrite s'en apperçut, & alla, avant que d'être aveugle, joliment prendre le bon vin gisant en flaccons dans l'eau du puits, & trouva que c'étoit la vérité; que le vin valoit mieux que l'eau. C'étoit une vie mystique que de notre fait. Nos flaccons étoient d'argent vivans, & pleins de leur vraie ame, joint que sans vin ils sont corps inanimés, les vaisseaux étoient dignement arrangés, selon leur mérite, ne plus ne moins que les vers des Sibylles, couvrant sous leur sainte cabale les plus savoureuses intelligences du bien futur. Mais encore notre maître, vous qui savez que le pain est plus ancien que le vin, d'où vient qu'étant le pain en la bouche, il est long-tems à se démener çà & là, avant que de trouver le chemin de la vallée; & le vin tout incontinent le trouve. Ce mystere n'est pas de votre religion. C'est parce qu'il y a plus d'esprit en une pinte de vin, qu'il n'y en a en un boisseau de bled. Voire, direz-vous, l'eau en fait bien autant. O lourdaut, mon doux & bel ami, c'est une folle que l'eau; elle se laisse tomber du haut en bas, elle court les rues, & fait devenir fols ceux qui l'aiment: & là-dessus, mon mignon, résolvez un peu à quoi il y a plus de réputation à se faire déclarer ivrogne, ou fou. Guette au paneau, & dis que tu en as. Je vous avertis, doctes buveurs, que vous ayez des flaccons; ils sont bons vaisseaux fermans à vis, vous serez en sûreté. Qui a, pensez-vous, été cause de la guerre de Troye, du siége de Babylone, de la ruine de Thebes, de la venue de l'antechrist, & de tant d'autres malheurs, dont les vraies & fausses histoires nous amusent? Bouteilles cassées, & vin répandu. A dire vrai, vin répandu ne vaut pas plein le cul d'eau nette, pour vous débarbouiller dans une écuelle percée. Et pour ce que l'on n'osoit pas, en paroles vulgaires, prophaner ce digne & excellent sujet; on le taisoit, & faisoit-on accroire aux bonnes gens qui ne savent pas les mysteres mystérieux du vin, comme nous autres philosophes, que les lanternes étoient vessies, & attribuoit-on ces malheurs à d'autres jolies causes, pour vous emmailloter l'esprit.
Proposition.
VI. Oui-dà, je vous ai ôté de peine, si vous en êtes capable; & vous ferai remarquer ceux qui assisterent en ce notable simpose. Au moins je vous en nommerai quelques-uns; si je ne me souviens de tous, je vous envoierai à la cuisine où ils sont, ou bien autre part, à jouer, comme les sages de la Grece, au franc du carreau, avec les pages & les laquais. Je vous dirai que Socrate étoit présent à ce banquet, où il fit fort bien son devoir des mâchoires; (à propos de notre archidiacre, qui s'en sait très-bien escrimer. Et vraiment, s'il se tenoit aussi bien à cheval qu'à table, il seroit le meilleur écuyer de France. Et bien plus s'il officioit, ou pouvoit officier autant parfaitement à un grand autel qu'à une table, il mériteroit d'être pape.) Quant à Socrate, il ne pensoit qu'à ce qui s'offroit; & je vous assure que, sur toutes choses, il avoit la meilleure mine à faire de l'honneur, & à en recevoir sans quittance. Ce fut lui qui inventa, puis l'enseigna à Messire Guillaume le Vermeil, à conclure sans résoudre, & à résoudre sans conclure, ainsi qu'il m'a assuré. Et pourtant Madame lui donna la charge d'expédier la bienséance, dont il s'acquitta galament, d'autant qu'il étoit expert aux proportions du manege révérencieux de la cour, & avoit fort bien étudié les circonstances & similitudes, cérémonies, fadaises & miracles, qui se pratiquent entre ceux qui s'aident des spécialités d'honneur, que l'on se fait, en entrant ou sortant, s'asséant ou se levant, se rencontrant ou passant. Je me repens d'avoir dit une parole, parce qu'il y a de nos maîtres, qui disent qu'en tous discours, il se faut garder de régimber des mâchoires, & qu'il ne faut pas user des mots réservés à certaines personnes & actions; témoin un pauvre moine, que l'on pendoit, pour avoir été trouvé faisant la guerre. Hélas! dit-il, messieurs, je suis bien marri, de n'avoir pas cru que nous avions congé de vivre à discrétion de conscience. Il n'osa dire liberté, de peur d'être estimé huguenot. Si tout le monde avisoit aussi bien à ses paroles, il n'y auroit pas tant de procès perdus, ni au croc. Alexandre y vint tout ralu; mais il nous fit tant de ravoire, que les dames d'Orléans en furent émues. Vraiment, j'en fus tout aise, & ma cervelle s'en épanouit philosophiquement; de sorte qu'il m'étoit avis que l'on m'enclissoit les réparations, pource que l'on nous avoit rapporté qu'il avoit été tué, ce que nous lui dîmes; & il se prit à rire & s'excuser, nous disant qu'il étoit vrai, qu'il s'étoit battu avec son ennemi, mais qu'il n'avoit pas été tué, & qu'il le prouveroit par ceux qui l'avoient vu faire. Il s'en rapportoit à Aphthonius son secrétaire, qui nous raconta la cause de son absence, qui étoit, qu'il avoit voyagé pour voir toutes sortes de sagesses; & que s'étant trouvé avec les gymnosophistes, il avoit séjourné avec eux; & y avoit tant profité, qu'il en étoit revenu savant, d'autant que, suivant leurs maximes, il avoit inventé les haut-de-chausses sans braguettes, en dépit des Turcs, pour favoriser les Vénitiens & les Suisses. En témoignage de quoi, il nous montra une belle piece qu'il en avoit apportée; c'est le rêts à prendre les ânes de haute futaie. Nous n'entendions point cela, quand il tira de sa manche, & nous montra le beau saint & gracieux abrifou, qui catholiquement s'interprete le rêts à prendre les cocus. Je n'ai garde d'oublier notre grand Bodin, qui, premier des mortels, & contre tout ordre naturel, par artifice délectable & grand revers d'entendement, en plein jour, en la présence de ceux qui s'y trouverent, prit la mesure au diable, & lui fit un habillement, dont depuis il s'est vêtu comme on le voit aujourd'hui habillé: chose, & ne leur déplaise, qu'ainsi que beaucoup d'autres, les anciens ne surent oncques, & jamais ne sauront; &, si vous ne me croyez, allez en enfer m'en quérir un vêtu à la nouvelle mode, & me le montrez tout vif & habillé; & puis me démentez. Il y a bien plus; c'est qu'ayant compassion d'une infinité de pauvres diables qui fournissent d'émouloires aux chambrieres, pour caqueter à la premiere messe, il leur donna une belle industrie, recueillie des antiques archives, & leur fit des genouillieres de conserve, si qu'ores les diables se mettent à genoux, ce qu'au tems passé ils n'eussent osé, de peur de se pocher les yeux qu'ils y ont. Voilà que c'est des gens de grand engin, de l'esprit des grandes natures, comme parle du Haillan en Charlemagne. O diables heureux de si belle commodité! Pythagoras étoit ici en fort bonne mine: il ressembloit à ces vieux sergens du Châtelet, qui ont fait faire leur barbe de pipeux; (je cuidois dire depuis peu) aussi savoit-il de vilaines fessées de prudence, témoin les morbolisantes estafilades de discrétion, que l'on reconnoissoit aux cicatrices de sa félenie. C'est lui qui, au livre des inventions, sans crainte, a librement prononcé hérétiques excommuniables, comme écus au soleil, ceux qui mangent des choux avec une cuilliere. Pline s'avança, selon la rente d'honneur qui lui étoit dûe; ainsi qu'il paroissoit par un contrat passé par-dessus les ponts de Rome. C'est un homme notable & de prix: il est le premier inventeur de pisser honorablement contre les murailles des autres. Tandis que l'on murmuroit, le recevant, voici arriver le bon Démosthene. J'y suimes, dimes-nous; j'en fûmes bien-aises; d'autant qu'il est certain que j'apprendrois beaucoup de bonnes choses; comme déja il y parut. En entrant, il se mit à discourir; & nous enseigna ce que c'est qu'honnête homme, le définissant ainsi qu'il se trouve au Talmud; honnête personne est celle qui, ayant santé, se torche le cul avec un torchoir, le tenant de la main gauche. Aristote, dépité de n'avoir trouvé cette belle définition, se noya, & lui déroba celle de bonne ménagere, qui est insérée en ses économiques, comme l'a remarqué Ciriaque Strosse. Bonne ménagere est celle personne qui, s'étant torché le cul, resserre le papier dans sa pochette, le gardant pour une autre fois, ou pour empaqueter des confitures pour donner aux mignardes. Il n'y a plus de danger; nous sommes tous ici, puis que le pere Rabelais est dedans; ceux qui viendront ci-après, passeront par l'huis de derriere; la galle arrive au dernier. Et bien, couillaut que dis-tu de ceci? Je dis que ceux qui s'amusent à nos folies, font comme les médecins, qui regardent & épluchent les éjections des autres, qui sont aussi fous que nous, si mieux n'aiment être dits fous d'Inde, ou fous de Ludonois. Dieu sauve les beaux coqs, poules & poulets, amen. Et comptez diligemment les jours: parce que, d'ici à deux cents trois ans, dix mois, sept jours, dix-neuf heures, quarante minutes & trois secondes justement, le grand stéganografique fera une nouvelle translation de ce livre, à cause du changement de religion. Chaques uns, qui s'assirent selon les paraphrases de leurs dignités, avoient fait ronfler la réputation, pour maintenir leur rang, qui fut égal à tous jusques à la semelle des souliers. Et ains, chicanant avec les plumes de modestie, ils colloquerent leurs personnes, selon la remembrance de leur qualité. Il n'y eut que le cardinal de Cusa, qui, se trouvant assis près de Jean Hus, s'en prit si fort à rire, qu'il cuidât, éternuant, avancer toute sa réputation. Il en devint un peu fou, sans que pour cela les autres cardinaux encourussent note d'infamie, non plus que pour la dégradation d'un ministre. Et, pour ce que l'intention juge de tout entre toutes, on choisit la bonne intention, qui fut assise au haut bout avec une robe de président. Nous étions-là devant elle, pour faire preuve de nos esprits. Cela fut cause que je m'y trouvai, & m'assis aussi bien qu'un autre, d'autant que j'ai un cul; joint que, sans cul, nul ne pourroit avoir séance entre gens d'honneur.
Couplet.
VII. Nous nous mîmes à étoffer des mâchoires. Cependant il y avoit gens apostés, à ce qu'ils eussent égard que personne ne chommât; sur-tout qu'il n'y eût point de parole perdue, & qu'aucune ne tombât, ou fût égarée, ou échappée: pour à quoi parvenir on fit des barrieres spirituelles, & des gardefous intellectuels. Avec cela furent haut & bas tendus des tapis de considération, & des linceuls de conservation. On m'a dit, (& je le tiens d'un bon théologien, consumé en l'une & l'autre religion, comme chanoine en l'une & l'autre église d'Orléans) qu'autrefois, & à faute de tels remedes, il chut des paroles à terre, dont il leva des herbes de plusieurs façons: & y si a-t-il bien pis; c'est que, quand la terre est en chaleur & forte rage d'engendrer, il se faut bien garder de laisser tomber des pets; témoin Dioscoride écrit en veau au livre des herbes nouvelles, lequel dit que les plantes ont des odeurs différentes, selon tels accidens; & même les beautés & douceurs des fleurs en sont dérivées, comme l'a bien remarqué Paracelse en ses mineures. Et afin que je vous embouche, je vous mets devant le nez cette belle fleur, la couronne impériale, qui nâquit d'une vesse que fit une grande dame; étant fille & belle, après avoir mangé des confitures musquées, elle fit une cabriole, qui causa ce bel accident. L'original en est sorti du cabinet de notre Ambroise Paré. Je vous le prouverai par le sieur de Lierne, gentilhomme François, lequel, étant couché avec une courtisane à Rome, y fut pris. Elle, comme les chastes courtisanes le savent pratiquer, avoit amassé des petites pellicules légeres, comme celle des poules dougées & délicates; les avoit remplies de vent musqué, selon l'artifice des parfumeurs. La belle Impéria, ayant quantité de telles balottes, tenant le gentilhomme entre ses bras, se laissoit aimer. Ainsi que ces deux amans temporels pigeonnoient la mignotise d'amour, affilant le bandage, la dame, détournant la main, mit une petite vessie en état, & d'un petit coup de fesse, la fit éclater, de sorte que la petite balotte se résolut en la figure auditive d'un pet. Le gentilhomme l'ayant oui, voulut retirer son nez du lit pour lui donner air. Ce n'est pas ce que vous pensez, dit-elle; il faut savoir, avant que craindre. A cette persuasion, il reçut une odeur agréable, & contraire à celle qu'il présumoit. Ainsi il reçut ce parfum avec délectation. Ce qu'ayant encore reçu d'abondant plusieurs fois, il s'enquit de la dame, si tels vents procédoient d'elle qui sentoient si bon, vu que celui qui glissoit des parties inférieures des dames Françoises, étoit assez puant & abominable: à quoi elle répondit, avec un frétillement philosophique, que le naturel du pays & de la nourriture aromatique, faisoit que les dames Italiennes, qui usent de délices odoriferantes, en rendoient la quintessence par le cul, ainsi que par le bec d'une cornue. Vraiment, répondit-il, nos dames ont bien un autre naturel de pets. Il advint qu'après quelques musquetades, par circonstance de vent trop enfermé, Impéria fit un pet, non-seulement au naturel, mais vrai & substantiel. Le François, accoutumé par le nez à la chasse des pets, (de-là vient le proverbe, mené par le nez) oyant ce corps sensuel & momentaire, jetta en diligence le nez sous le linceuil, afin d'appréhender la benoîte odeur, pour laquelle envahir il eût voulu être tout de nez; mais il fut trompé; il en recueillit avec le nez, plus que vous n'en feriez avec quatorze pelles de bois, telles qu'on mesure le bled à Orléans. Et quoi? Une odeur plus infecte, venu du plus fin endroit de l'établissement de la merde, que vesse ne fut jamais si puante. O dame, dit-il, qu'avez-vous fait? Encore, en ouvrant le bagonisier, il y en entra une allenée humide, qui lui parfuma breneusement tout le palais. Elle répondit: seigneur, c'est une galantise, pour vous remettre en goût de votre pays. Avisez bien doncques à tout ce qui peut avenir. Les orties sont crues des paroles que disoit, en menaçant, un président, dont on ne faisoit gueres de cas. Faites étendre de beaux draps blancs, comme fit monsieur de la Roche, l'été passé.
Cérémonie.
VIII. Son meûnier plus proche de son château, ayant recueilli le premier de fort belles cerises bien avancées, les lui envoya le même jour. Là, il y avoit avec monsieur, plusieurs gentilhommes de ses voisins; c'étoient gentilhommes de la petite passe, comme vous diriez des chanoines de saint Mambeuf à Angers, au prix de ceux de saint Maurice; ou bien ceux de saint Venant, à l'égard de ceux de saint Martin de Tours. J'y suis, j'ai rencontré. Le meûnier mit ses cerises en un beau petit panier; & le bailla à sa fille, pour le porter à monsieur. La belle, qui étoit de l'âge d'un vieil bœuf, désirable & fraîche, vint à la salle faire la révérence à monsieur qui dînoit, & lui présenta ce fruit de par son pere. Ha! dit la Roche, voilà qui est très-beau. Sus, dit-il à ses valets; apportez ici les quatre plus beaux linceuls qui soient céans, & les étendez par la place. Notez, en passant, qu'il falloit obéir à tout ce qu'il disoit, d'autant qu'il étoit le prototype de l'antechrist. C'est lui, dont les prêcheurs disoient ce carême, que, comme hérétique, il pointoit sur sa tour ses fauconneaux, & étoit si bon canonier, comme le sire de Sautal, que gaiement il tiroit le cheval, entre les jambes de son ami qui venoit de dîner avec lui, & le prenoit au passage au détour du carrefour; & pour montrer son adresse, quand le laboureur tournoit sa charrue, il donnoit droit à l'appui de l'aiguillon, sans faire mal au laboureur: & le tout pour rire. Les draps étendus, il commanda à la belle de se dépouiller. La pauvre Marciole se prit à pleurer. Ha, que vous êtes sage! Vous vous gardez bien de rire; Fille à qui la bouche pleure, le con lui rit. Allons, çà, dépêchez; ou je ferai venir ici tous les diables. Holà, sans me fâcher, faites ce que je vous dis. La pauvrette se déshabille, se déchausse, se décoeffe, & puis, ô le danger! elle tira sa chemise; &, toute nue comme une fée sortant de l'eau, va semer les cerises de côté & d'autre, de long en large, sur les beaux linceuls, au commandement de monsieur. Ses beaux cheveux épars, mignons lacets d'amour, alloient vétillant sur ce beau chef-d'œuvre de nature, poli, plein, & en bon poinct, montrant, en diversités de gestes, un million d'admirables mignardises. Ses deux tétons, jolies balottes de plaisir, jointes à l'ivoire du sein, firent des apparences montueuses, différentes en trop de sortes, selon qu'elles parurent en distincts aspects. Les yeux paillards, qui se glissoient vers ses bonnes cuisses pleines & relevées de tout ce que la beauté communique à tels remparts & commodités du cachot d'amour, ravissoient de regards goulus toutes les plus parfaites idées qu'ils en pouvoient remarquer: &, combien qu'il y eût tant de beautés mignonnement étalées en doux spectacle, il n'y avoit pourtant qu'un petit endroit, qui fût curieusement recherché avec la vue; tant les regards tiroient au but, où chacun eût voulu donner, tous n'ayant intention qu'au précieux coin, où se tient le registre des mysteres amoureux. Après que les cerises furent semées, il les fallut recueillir, & ce fut lors qu'auparavant de merveilleuses dispositions essayantes de cacher sur-tout le précieux labyrinthe de concupiscence, le pauvre petit centre de délices eut bien de la peine à chercher des gestes, pour se faire disparoître. Ce beau parfait, cette belle étoffe à faire la pauvreté, ce corps tant accompli fut vu à tant de plans si délicieux, que difficilement y eut-il jamais yeux plus satisfaits que ceux des assistans. L'un le regardant, disoit: il n'y a rien au monde de si beau; je ne voudrois pas pour cent écus n'avoir eu le contentement que je reçois. Un autre, racontant sa fantaisie occupée de délectation, prisoit sa bonne aventure, en ce spectacle, plus de deux cents écus. Un vieux pécheur mettoit cette liesse à trois cents écus. Un valet, trémoussant comme les autres, en mettoit sa part de plaisir à dix écus. Et n'y eut celui des maîtres, qui ne parlât de cent ou cent-cinquante écus; qui plus, qui moins, selon que la langue alloit après les yeux, spirituellement léchant le marbre de ce spectacle, sur lequel la parole fourchoit après l'esprit, lequel attachoit à cette beauté son imagination, avec cent mille spécieuses images. Chacun des regardans avança sa goulée, & proféra la somme du prix des délices qu'il avoit imaginées. Les cerises remises au panier, la belle revint vers les fenêtres reprendre sa chemise. Encore les yeux des voyans s'alloient allongeant par les replis, afin d'avoir encore quelque reste d'objet; &, ainsi peu à peu qu'elle levoit une jambe, puis l'autre, ils épioient tant qu'elle se fût remise en l'état de sa venue, toute coeffée & habillée. Ses beaux yeux, petits cupidonneaux, étoient tout allans des vagues de feu qu'ils avoient octroyé à la honte de présenter en liqueur pour excuse de cette aventure. Monsieur de la Roche cependant avoit les yeux en la tête, & le regard au bel objet, riant en quarré plus d'un pied & demi dans le cœur, ayant toutefois dessein à écouter ce que ces tiercelets jasoient, tandis que trop bavards, ils se délavoient les badigoinces de ce qu'ils avoient à dire. Il les observoit, & retenoit fort bien le tout, & sur-tout la taxe que chacun avoit faite au rapport de son aise; même il remarqua jusques à un laquais, qui avoit allégué un écu. Laisse-toi cheoir, t'y voilà; il ne faut que se baisser & en prendre. Marciole, toute habillée, fut, par le commandement de mondit sieur, assise au bout de la table, où il la réconforta & reforça le mieux qu'il put, lui donnant ce qu'il y avoit de plus délicat. Elle étoit fâchée & pleureuse, indignée d'avoir montré tout ce que dieu lui avoit donné d'apparent; & avoit regret que tant de gens l'eussent vu à la fois, hors de l'église. Quand la Roche se fut avisé, il frémit sur la compagnie; &, tournant les yeux en la tête, comme les lions de notre horloge de saint Jean de Lyon, se mit à jurer son grand juron évangélique, d'autant que pour lors il étoit huguenot de bienséance, & dit: par la certe dieu, (ainsi que jurent les voleurs qui sont de la religion) messieurs, pensez-vous que je sois votre plaisant, votre valet, votre provisionneur de chair vive? Par la double digne grande corne triple du plus ferme cocu qui soit ici, vous paierez chacun ce que vous avez dit; ou il n'y aura jambe, tête, membre, trippe, corps, poil, jarret, qui demeure sauve. Ventre de putain, vous le compterez tout présentement, si mieux vous n'aimez avoir les yeux pochés, & les vits coupés. Si on les eût tous coupés, cela eût servi à l'abbesse de Montfleury, à laquelle son procureur vint dire, ces vendanges passées, que la vis de son pressoir étoit rompue; sur quoi ayant long-tems pensé, elle dit: foi de femme, si je vis, je ferai provision des vis. Les paroles de ce monsieur firent peur à messieurs les aubareaux, qui payerent ce qu'ils avoient dit, ou l'envoyerent quérir, ou l'emprunterent de mondit sieur, sur bons gages, ou bonnes cédules. Ainsi cette noblesse effarée, cracha au panier environ douze cents beaux mignons écus de mise & prise. J'aimerois bien mieux faire ma provision à Paris; j'aurois pleine chemise de chair pour cinq sols, & une pannerée de cerises pour quatre. Les écus mis au panier, la Roche les bailla à Marciole, qui se mordoit la langue de grande rage d'aise, sachant que c'étoit pour elle; & monsieur lui dit: tenez, ma mie, portez cela à votre pere, & lui dites que vous l'avez gagné, à montrer votre cul. Il y en a bien qui l'ont montré, le montrent, qui ne gagnent pas tant, & si courent plus grande fortune.
Coq-à-l'Asne.
IX. Voilà comment, en dînant & banquetant, ils avoient de notables effets: aussi est-ce le tems des grands mysteres. C'est un grand heur de bien dîner & voir une belle fille, & sans la payer; avoir une tant délectable vision que l'aspect de Marciole toute nue, qui n'étoit fâchée d'autre chose, sinon que l'on avoit vu son cela. J'ai pensé le nommer par son droit nom. Bien le pouvois-je, d'autant que je sais plusieurs langues; mais il me faut ici parler françois; & en françois, un con est nommé cela. Qu'ainsi ne soit, si vous mettez la main au devant d'une fillette, elle la repoussera vîte, & dira, laissez cela. Quand je dis le devant, je l'entends comme faisoit monsieur le feu premier médecin, qui ayant tâtonné l'estomac d'une belle demoiselle couchée & un peu malade, coule sa main plus bas, &, venant à l'imperfection du corps, s'y avançoit, quand elle lui dit: hé, monsieur, que pensez-vous faire? Mademoiselle, je croyois que vous fussiez comme les vaches de notre pays; que vous eussiez les tétins entre les jambes. Pourquoi est-ce que les femelles repoussent la main, quand on la met vis-à-vis de leur cela? C'est parce que ce n'est pas ce qu'il y faut mettre.
Circoncision.
X. Dames, qui avez les oreilles chatouilleuses, de peur de rire, lisez ceci tout bas ou de nuit, durant laquelle la honte dort; & ne vous formalisez, scandalisez, ni estomirez de chose quelconque que trouverez en ces textes & mémoires mêlés de toute sapience, moyens, élémens & enseignemens à bien vivre. Les mélanges que vous trouverez sont survenus, à cause de l'antiquité de ce volume, & des annotations, apostilles & interprétations qui y étoient mises; & le gentilhomme qui le transcrivit, pour votre avancement en toute sagesse, a tout écrit d'une suite, mêlant, sans distinction, glose & texte, ainsi que, quand vous êtes à table, vous qui ne jeûnez pas, vous mangez des viandes prises deçà & delà, selon l'occurrence. Quant aux jeûneurs de carême, ils mangent par couches, comme les bonnes femmes qui mettent des herbes à distiller. Ils mangent le potage, puis des échaudés au beurre frais, des entrées, des pois, des feves, des harengs, des pruneaux, puis le poisson, puis le dessert, & tout à cause du jeûne. Je vous assure que ce livre étoit simple & net, beau comme le jour, ainsi qu'il est encore, bien qu'il soit pêlemêlé de notes & considérations, à la façon du bon homme Guyon qui, à l'âge de cent ans, se mit à vivre capuchinement. Il avoit été page de chez le roi; puis il etudia, fut à la guerre, se fit cordelier, s'en retira pour être huguenot, se fit savant, devint ministre, mangea tout, puis se mit à demander sa vie. On lui donnoit de tout ce qu'il lui falloit, qu'il mettoit en son écuelle, pain, chair, soupe, potage, vin, sert, dessert ensemble. Et on lui disoit: pourquoi ne mangez-vous & beuvez d'ordre & à part? Ha, ha, disoit-il, lourdaut, mon ami, puisqu'ils se doivent mêler au ventre, il n'y a point de danger de lui envoyer tout déja mêlé. De même ceci doit être mêlé en votre cervelle: il le vous faut bailler tout mêlé. Le personnage, qui vous produit en tout honneur ces saints mémoires de perfection a pensé que le texte ne valoit pas mieux que le commentaire; par quoi il les a fait aller ensemble. Doncques, soit que vous les lisiez ou non, ou que vous commenciez ici ou là, n'importe; ce livre est, partout, plein de fideles instructions & sens parfait, tellement que c'est tout un, par où vous le lisiez. Il est un globe d'infinie doctrine; & il y a autant à apprendre dans un lieu qu'en l'autre; en cette sorte-ci qu'en celle-là: il n'y a ligne, endroit, ou passage (afin de parler niaisement aussi-bien que les doctes) qui ne soit tout farci de science mystigorique & concluante. Qu'ainsi ne soit: le prieur du Vau-de-vire, lequel vivoit du tems des Anglois: (il en vit encore de ce tems, ainsi que m'a assuré le gardien des cordeliers qui m'a dit, qu'il y avoit encore des Anglois) ce bon prieur avoit fait une grande annonciation sur ce mot cela, sur-tout à cause de la considération de la soudure des membres d'amour, ou des membres de la soudure d'amour, ajoutant, comme il se trouve ès vieux exemplaires grecs & hébrieux, qui sont au Vatican & à Londres, ce qui s'ensuit. C'est une chose étrange de la différence des hommes & des femmes: si une femme l'a petit, elle ne fera point de difficulté de le montrer, & ne se souciera guere qu'on le voie, parce qu'il sera le petit mignon d'amourettes. Mais celle qui l'aura se dilatant en grandeur, jamais n'en permettra la vue, de crainte qu'on voie son ignominie. Voyez les hommes qui se baignent, & qui n'ont guere de différence masculine; c'est-à-dire, qui sont mal envitaillés. Ils ont infiniment de la peine à le cacher; ils mettent devant mains, chemise, chapeau, chausses; encore, s'ils pouvoient prendre la lune, ils la mettroient devant leurs harnois, tant ils craignent qu'on sache le peu qu'ils ont d'outil à faire la belle joie, honteux de leur peu de bien. Au contraire, ceux qui en ont une belle venue, ils la recommandent & commettent à nature, pour la faire voir ou la cacher; ils en sont si libéraux. Aussi de fait, la libéralité convient mieux à un homme riche qu'à un pauvre; joint que l'âge, comme ils le croient, doit donner de la discrétion à leur chose, pour se cacher, s'il en est besoin, comme le pensoit & faisoit bien la belle Hipolite, qui, un jour d'hiver que nous étions auprès du feu, madame sa mere y étoit en sa chaise, tournée vers la table, écrivant ou faisant autre semblable exercice; nous vetillons près le feu; & la belle, pour se chauffer, haussa un peu la cuisse & sa chemise, pour faire convoitison, parce qu'elle y avoit froid: dont je m'étonne, parce qu'il fait bien chaud là où il ne fit jamais froid, & où il y a toujours du feu. Je lui dis: belle, cachez votre cela. Elle me dit: qu'est-ce que mon cela? C'est votre minon. Qu'est-ce que mon minon? C'est votre petiot de lectation. Qu'est ce que mon petiot de lectation? C'est celui qui a perdu de l'argent. Qu'est-ce qui a perdu de l'argent? C'est celui qui regarde contre bas. Qui est celui qui regarde contre bas? C'est votre petit crot à faire bon, bon. Qu'est-ce que mon petit crot à faire bon, bon? C'est votre chose. Qu'est-ce que mon chose? c'est votre con. Qu'est ce, qu'est-ce? je le dirai à madame. Madame se revirant, dit: je l'entends bien; vous êtes une sotte; que ne le cachez-vous? Hipolite répond, qu'il se cache, s'il a honte; il est aussi vieil que moi. Plutarque étoit au bout de la table, qui écrivoit ses morales, qui nous tença en riant; (aussi je crois que c'étoit à petit semblant) & nous dit: il n'est pas séant de nommer à nud les parties honteuses; & pour cause. C'étoit pour voir ce que je lui répondrois; ce que je fis aussi bien: Signor mio, sur ma fe, je deviendrai sage; je prends en gré & fort honnêtement votre admonition; vous la faites & dites de bonne grace; vous n'en usez pas comme ces docteurs qui, ne sachant que répondre, viennent aux injures, & puis veulent s'immiscer à faire des remontrances flasques comme une caillette froide. Je prendrai garde à nommer ceci & cela. J'imiterai Platon, quand je parlerai de l'endéléchie, (j'ai pensé dire de l'endroit où l'on chie) & grand jointure du corps & de ses environs; je nommerai le cul derriere ou fondement; ou l'un, d'autant qu'il est un, & qu'il ne peut y avoir en un corps deux culs, non plus que deux papes à Rome, & que le cul est tellement uni de ses deux fesses, que miraculeusement il n'est qu'un, non plus qu'une mitre n'est qu'une mitre, encore qu'elle ait deux cornes. Je dirai doncques l'un; & celui d'auprès, je le nommerai l'autre, d'autant que l'un sans l'autre n'agissent point en nature ès productions génératives. Ainsi je disposerai les secrets, afin qu'ils ne soient entendus que de ceux qui ont bon nez, lesquels, par ce moyen, sous cette plaisante escorte, chercheront le noyau qui est caché en l'un & en l'autre. Cependant je vous avertis, (& ne vous en déplaise; un sage conseille bien un fou) il ne faut pas toujours dire ces parties là honteuses, d'autant qu'elles ne le sont que par accident: &, faisant autrement, vous feriez tort à nature, qui n'a rien fait de honteux. Ces parties là sont secrettes, nobles, desirables, mignonnes & exquises, comme l'or que l'on cache. Il est vrai qu'elles peuvent devenir honteuses, & le sont, quand il leur survient une belle petite écrevisse de mer; (c'est-à-dire un chancre) ou qu'auprès d'elles sont logés de jeunes chevaux; (ce sont poulains) ou qu'une joyeuse chaude-pisse les tient en humeur. C'est alors que tels membres sont honteux: &, ce qui est encore pis au ceci d'un homme, & qui le rend du tout honteux & mélancolique à bon escient, est quand il a perdu les cimbales de concupiscence, les caisses d'amour, les boulettes de Vénus; le défaut desquelles fait appeller les hommes châtrés. Ceux qui voyoient tantôt la belle Marciole toute nue eussent bien voulu la châtrer, c'est-à-dire lui ôter les trébillons d'entre les jambes; il eût fallu premiérement les y mettre. Que le chat fût bien bridé des vôtres, qui riez encore de cette belle fille qui fut mariée; & le contract de son mariage fut passé par devant les deux plus savans notaires de Rouen. Le maître de la rose-rouge en diroit bien ce qu'il en sait; & pource, il envoya quérir ces deux fameux notaires; lesquels laisserent le bon paysan, pour venir à ce riche marchand. Les notaires venus, on leur donna des siéges, & Monsieur de la Rose commanda à sa servante d'apporter ce qu'il lui avoit commandé; notate verba. Servantes, sont celles qui servent chez les gens de bien, d'autant qu'à ce qu'elles disent, chambrieres sont celles qui demeurent avec les prêtres, ou chanoines, pour subvenir à toutes leurs nécessités. Là dessus, Monsieur de la Rose dit à ces Messieurs les notaires, qu'il avoit grand desir de manger des pois passés par devant notaires; partant il les prioit de les voir passer. Sa servante se mit, là devant eux, à les passer. Ces notaires se mutinerent, & se fâcherent, & l'injuriant l'appellerent moqueur, & dirent qu'ils s'en ressentiroient. Ils se prirent aux paroles, jusques à dire qu'ils alloient quérir leurs épées, pour s'aller battre hors la porte. Allez, dit-il, je le veux bien: passez par ici, & m'appellez. Il prend son épée, & se mit à la fenêtre. Incontinent les autres passerent & l'appellerent. Ho, méchant, qui abuses les officiers du roi, viens hardiment. Non ferai, dit-il, je ne suis plus courroucé; je ne vous veux mie tuer.
Pause derniere.
XI. Or commençons de conclure; & soyez avertis, vous qui verrez ces précieuses reliques des richesses du monde, que vous devez porter honneur à cet ouvrage; que, si vous n'êtes pas assez fort pour lui en porter assez, traînez-le, ou lui envoyez, ou le roulez, ou lui faites tenir en révérence; & prenez garde à ce que cet honneur soit distribué honnêtement aux scientifiques personnes & discretes qui sont en ce banquet, comme poulets en mue. Ne pensez pas que ce soit moquerie, que de ce simpose & souper philosophique, le plus authentique qui fut jamais, & auquel toutes questions, propositions, théorêmes, problêmes, & plusieurs autres ont été solues, résolues, trouvées, démontrées & fidélement reconnues en toute perfection; pource que tout y fut débattu, égratigné, écorché, tourné & entendu; & ce, selon les graces dont étoient barrés Messieurs les assistans, qui pourtant furent, & ont été, & seront approuvés doctes & savans; ayant au reste tous si bon esprit, qu'ils ne mirent guere à devenir fous. Ainsi soit-il de vous, amen. Ils avoient les yeux ouverts, comme chiens qui chassent aux puces. Or ils s'étoient réparés l'entendement à trois sous pour livre, y ayant fait des arcs-boutans de mémoire, au rabais. Nos amis & toute la belle & sage compagnie furent rangés en la salle au beau milieu, en même ordre & façon que la Reine de Saba fêtoya ses Princes en Meroé, quand elle voulut faire preuve de sa sagesse. A voir tous ces gens de bien en bel ordre, vous eussiez dit & pensé avoir devant vos yeux une belle, joyeuse & sainte congrégation, comme une bande de Prélats. Et que faisoient tant de bonnes gens de loisir? Voire, mais que fit-on là? On parla, on mangea, on beut, on fist st, on se teut, on fit du bruit, on protesta, on rencontra, on rit, on bailla, on entendit, on disputa, on cracha, on moucha, on s'étonna, on s'ébahit, on admira, on gaussa, on rapporta, on entendit, on brouilla, on s'éclaircit, on débattit, on s'accorda, on trinqua l'un à l'autre, on fit carroux, on remarqua, on trémoussa, on s'accorda, on cria tout bas, on se teut tout haut, on se moqua, murmura, on s'avisa, on se reprit, on se contenta, on passa le tems, on douta, on redouta, on s'assagit, on devint, on parvint. Qu'en avint-il? Il en avint ce docte monument, ce précieux mémorial, ce joyeux répertoire de perfection, cet antidote contre tout malheur, cette affiloire de bonnes graces, Ce Moyen de Parvenir, unique bréviaire de résolutions universelles & particulieres: à quoi on ne peut contredire, ni opposer d'hyperboles, ni le rédarguer de fausseté. Et dites que vous en avez, captieuses tignes, qui voulez tout réformer & refondre. Mais vous, sectateurs de vraies vertus cardinales, gens haïs de l'oisiveté, qui aimez mieux vous amuser à boire, que penser à mal, ou perdre le tems inutilement; considérez ceci, empoignez ce volume; volume dit, à cause de la vérité qu'il contient, comme un bon verre plein de bon vin. Verre & volume sont équivoques; le verre est un volume: il est vrai que c'est le petit, c'est l'épitome; d'autant que le gros volume est le poinçon bienheureux. Qui ont belles & amples bibliotheques remplies de tels volumes, ils sont capables, de rendre victus tout le monde, tant docte soit-il.
Vidimus.
XII. De tous bons volumes cettui-ci est le bréviaire, ainsi dit & nommé pour plusieurs raisons. C'est qu'il est bref; & qu'en peu de paroles il enseigne toutes sciences. Item, bréviaire est un livre ordinairement gras; &, par application, on s'engraisse au moyen de l'usage de cettui-ci. Le bréviaire donne de l'appétit & l'aiguise; cettui-ci l'entretient & le fortifie. Le bréviaire fait gagner la vie à ceux qui s'en aident; cettui-ci la fait trouver toute gagnée. Je m'en rapporte à notre curé, auquel, après le service, mademoiselle dit: monsieur le Curé, venez dîner avec nous, je vous prie. Je vous remercie, mademoiselle; j'y serai aussi-tôt que vous. Mademoiselle, ennuyée qu'il ne venoit, regarda par sa fenêtre, & vit à côté le Curé, qui, ayant pissé, serroit sa piece. Elle se retiroit de peur de le voir, parce que ceci l'eût fait rire. Quand il fut entré, elle dit: là, monsieur le Curé, lavez-vous la main, & venez. Eh da, dit-il, mademoiselle, je n'ai rien touché que mon bréviaire. Quel bréviaire, dit-elle! Il est fait comme une andouille. Là, là, lavez vos mains. Comme nous contions ceci à Paris, en la boutique d'un libraire, la dame écoutoit attentivement, & prêtoit aussi l'oreille au discours de son mari, qui contoit qu'en le payant d'un inventaire qu'il avoit fait, on lui avoit baillé un vieil bréviaire, qu'il avoit vendu six écus. La dame répondit (je ne sais à qui, d'autant que les deux contes furent achevés en un instant): je voudrois que tous nos livres ressemblassent à ce bréviaire. Ce que je vous dis est vrai; & savez-vous comment je prouverai cette vérité? Ce sera en la sorte que vous comprendrez ces heureux discours, auxquels si vous ne voulez croire, les prenant pour unique raison, faites ce que vous voudrez: comme charitable, je trouve tout bon ce qui plaît aux autres. O ames, à bon droit pleines de félicité, réservez au parfait contentement, puisque votre bonheur a eu la patience de vous faire naître en ce temps, pour avoir la grace, le bien, la prérogative, l'honneur & le profit que vous tirerez de ces mémoriaux & commentaires de raison étonnante, unique en son accomplissement, il ne faut point faire d'estime des belles inventions, & avoir regret de ne les avoir point vues, ou sues, ou penser ne les pouvoir rencontrer, puisque vous avez ce livre, qui vous fournit de tout. Ce bel objet est tel, qu'en lui vous avez les élémens qui vous guideront au bien accompli: & par ces élémens, non de particulieres sciences, mais de toutes exclusive & inclusive, vous pourrez trouver & inventer tout secret, tant caché, séparé & admirable soit-il, (si vous avez de l'esprit, cela s'entend) à crocheter, voir & chercher ce qui est sous cette écorce de velours & d'or entortillé de paroles, quelquefois de soie, & quelquefois d'or, & quelquefois de fil, & étoffées de petite qualité, & puis d'azur, & de gueules, & de ce qu'il ne faut alléguer. Il nous suffit de vous raconter, & à vous de croire que tout est fort bien caché sous ces énigmes, ainsi que le trouveront les enfans de la science, les fils des sages & heureux prédestinés à trouver la lanterne de discrétion, & la lampe de béatitude. Et afin d'avoir le crédit de se chauffer au beau feu d'intelligence, vous qui avez envie de parvenir, que nous vous faisons part de ce fin recueil de mysteres authentiques, vous proposant devant les yeux les symboles de chacun, comme ils ont été proférés. Sitôt que quelqu'un ouvroit la bouche pour prononcer sa goulée, aussi-tôt les secrétaires les mettoient par état, & colligeoient les paroles & propos, comme belles & bonnes perles ès rives de l'Asie, dont ce volume a été compilé & lequel de tout temps a été & sera, à cause de son excellence, pour son mérite, & à jamais, par ceux qui ont de l'entendement, en grosse lettre dit, nommé le Livre. Ne dites pas sans queue, d'autant qu'il aviendra, ainsi qu'il est avenu plusieurs fois, & que les grands, au détriment des plus foibles, les trouvant, & craignant qu'il ne soit vu du petit & bon monde, le scelleront, comme chanceliers à simple queue, ou à double, telle que le temps admettra. Je vous prie, bonnes personnes, de ne rien dire de ceci, & n'alléguer ce mot que nous n'avons pas mis au titre, d'autant que, s'il y étoit, on le reconnoîtroit tout aussi-tôt, & il en aviendroit trop de malheur. Le plaisir des gens de bien seroit perdu. Ces méchans excommuniés, qui font tant mettre de daces & impôts sur le peuple au desçu du Roi, (le pauvre homme ne l'entend pas) ces malheureux-là viendroient & prendroient ce livre, & le vous vendroient un écu pour lettre, au meilleur marché; joint qu'à tel on vendroit la lettre cinquante écus; & ainsi le feroient tout d'or, comme Simon Magus & son chien, & les ministres quand ils seront affriandés aux lettres d'envoi comme en Angleterre. Jouissez, amis, de cet œuvre, sans le prophaner; & sachez que, par le rapport des savans, il est tel, que les plus gens de bien racontent & affirment par-tout qu'il contient tout ce que chacun sait, a su & saura, ou doit savoir & entendre. Il embrasse les mysteres approuvés de toutes sciences, pour autant qu'il est la juste, solide & naïve interprétation de la pure cabale de valeur non imaginaire. Ne parlez plus de clavicules ou clavifesses, ni d'arts apéritifs, canons & artillerie, qui sont engins grandement ouvrans, puisque vous avez ces cahiers de vérité; ce bon volume qui est la grosse clef d'ordonnance, à laquelle pend le trousseau de toutes clefs. Pour le prouver, j'ai le pere Rabelais le docte, qui fut Médecin de Monsieur le Cardinal du Bellay; & je le mets ici en avant, parce que les substances de ce présent ouvrage & enseignemens de ce livre furent trouvées entre les menues besognes de la fille de l'Auteur. Ce Cardinal étant au lit malade d'une humeur hyphocondriaque, fit assembler les médicins, pour consulter un remede à son mal. Il fut avisé par la docte conférence des docteurs, qu'il falloit faire à Monsieur une décoction apéritive, qui, réduite en sirop, seroit accommodée à son usage ordinaire. Rabelais, ayant recueilli cette résolution, sort, & laisse Messieurs achever de caqueter pour mieux employer l'argent; & fait ledit sieur mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d'eau, où il mit le plus de clefs qu'il put trouver; &, en pourpoint, comme ménager, remuoit ces clefs avec un bâton, pour les faire prendre cuisson. Les docteurs descendus, voyant cet appareil, & s'en enquêtant, il leur dit: Messieurs, j'accomplis votre ordonnance, d'autant qu'il n'y a rien tant apéritif que des clefs; &, si vous n'en êtes contens, j'enverrai à l'arcenal quérir quelques pieces de canon: ce sera pour faire la derniere ouverture, après l'exhibition de ces apozemes. Je pense que cette preuve est de mérite. Avisez doncques bien, & diligemment épluchez, & voyez avec curieuse conférence. Tous les autres prétendus livres, cahiers, volumes, tomes, œuvres, livrets, opuscules, libelles, fragmens, épitomes, registres, inventaires, copies, brouillards, originaux, exemplaires, manuscrits, imprimés, égratignés, bref les pancartes des bibliotheques, soit de ce qui a été, ou est, ou qui jamais encore ne fut ou ne sera, sont ici en lumiere prophétisés ou restitués; de perdus, sont retrouvés & recouvrés. Et s'il y a bien davantage: si quelqu'un a dérobé un œuvre, il sera découvert, comme il se présume en vérité, par une bonne révisitation de textes, paraphrases, commentaires, métaphrases, homélies, annotations, récensions, notes, adversaires, lectures, leçons, & autres telles négoces & inventions de gloses & interlignes pédantines. Et les calculez: vous les trouverez ici, sans qu'il soit plus besoin de tant de livres, romans, poésies, prônes & bavarderies, qui occupent les esprits mal-à-propos, & lesquels, après que l'on les sait, ne laissent pas l'industrie d'avoir un paillard écu. A dire vrai, cette vérité a touché de compassion le cœur de beaucoup de gens de bien, qui, pleins de charité, comme j'en ai vu de doctes & sages avancés près les papes, rois, empereurs & républiques, gens sans fard, lesquels oyant les affamés de bonne lecture, s'amuser à faire joliment relier, parer, dorer & mignarder proprement des livres communs, tant vieux que nouveaux; ces bonnes personnes, ayant déplaisir & regret au tems qui se perd en la lecture de tant de livres de fadaises, de surcroît emplis de douleur & obscurité, avoient l'ame touchée de fâcherie & impatience, considérant que ce bon livre n'étoit pas connu des vrais amateurs de sciences; déploroient la misere de tels pauvres acheteurs abusés, & disoient: voilà dommage & pitié. Hé! qui ne s'étonneroit du malheur qui abonde en ce tems. Voilà, ces misérables dévoyés ont assez de ces livres de vétilles: ils n'auroient pas sitôt en main un Moyen de Parvenir. Sur quoi je vous dirai un grand secret, & puis l'autre; c'est que vous ne trouverez point en ceci de truandage de pédantisme, comme ès autres, pleins du ravaudage de folle doctrine qui n'apporte point à dîner. Et davantage, je vous dirai le secret des secrets: mais je vous prie, afin qu'il soit secret, de vous embéguiner le museau du cadenac de taciturnité; & écoutez. Ce Livre est le centre de tous les Livres. Voilà la parole secrette, qui doit être découverte du temps d'Hélie, artiste, ainsi que disent les alquemistes. Tenez-le fort caché, & vous gardez des pattes pelues de ces enfarinés, qui gourmandent la science & l'emplissent d'abus: étrangez-vous de ces pifres présomtueux, qui, voyant les bonnes personnes désireuses de se calfeutrer le cerveau d'un peu de bonne lecture & profitable, s'en scandalisent: chassez ces écorcheurs de latin, ces écarteleux de sentences, maquereaux de passages poétiques, qu'ils produisent & prostituent à tout venant: gardez-vous de ces entre-lardeurs de théologie allégorique, de ces effondreux d'argument, & de tous ceux qui aiguisent les remontrances sur la meule d'hypocrisie. Fuyez telles bêtes; & ne leur communiquez point ce rare trésor; ains le commettez à gens de bien, comme gens de bien ont pris la peine de le vous donner; non pour en abuser, d'autant que ce seroit un péché plus que contre nature, parce qu'il n'est ni mâle, ni femelle. Je m'en rapporte à ces sages & prudens prêtres, qui nomment leur bréviaire leur femme. O quelle impiété rouge comme sang! Ceux qui parlent d'abuser de ce qui peut servir, ne l'entendent pas. Je les renvoie au Principal du Collége de Geneve. J'en atteste la pantoufle du Pape, que je dis vrai.
Conclusion.
XIII. Le second Ministre étoit malade. Je fus appellé pour le voir; je lui fis au moins mal que je pus. Se trouvant un peu bien, il me parla de ce Monsieur le Principal, & me dit qu'il étoit fallot. A ce mot, il arriva; & moi bien aise, & aussi, parce qu'il y avoit occasion de rire, inter privatos parietes, je me mis à faire des contes, & lui aussi; mais les miens alloient plus vîte: de sorte que, soit ou pour m'éprouver, ou pour se venger, comme il me l'a confessé depuis, il lui prit fantaisie de changer de propos, & dit: O nous misérables réformés, de proférer tant de paroles oiseuses, dont nous rendrons compte; & vous le premier. Il est bien vrai, dis-je; mais, monsieur, il faut ici distingo Genevoisien; venons à l'écriture. Le sage dit qu'il y a tems de rire & de pleurer. Et bien j'avons ri; ce que nous avons dit n'offense personne. Les paroles oiseuses, sont celles qui offensent, & qui sont dites pour ôter l'office, ou le bénéfice, ou la renommée à un homme; comme si je disois, monsieur le principal abuse des graces de Dieu; & que, pour le prouver, je misse en avant cette démonstration: c'est que, tous les matins, il fait de son vit un chausse-pied. Ce bon ministre se prit si fort à rire, qu'il fut tout guéri: & puis dites qu'il ne se fait point de miracle à Genève. Dis que tu en as, papiste. Recevez donc ce présent, ce passé, ce futur, beaux & fidèles esprits. Vous y trouverez un insigne profit, attendu que tous les livres qui furent jamais faits, ou seront faits par hommes ou femmes, filles ou garçons, ou neutres, sont signes, ou marques, ou paraphrases, ou prédictions de cettui-ci tant naïf, clair & évident, lequel est la fin finale & intelligible de tous: & ainsi que tous ne sont & ne seront qu'interprétation des secrets ici exposés, & qui ne se trouvent que par dessein en ce beau & petit abondant moule de perfection exemplaire. Quiconque le saura, sera capable de toutes sciences, & n'ignorera que ce qu'il ne saura pas; d'autant que tout est ici au petit-pied en parfaite idée, clarifiant tout autant qu'il est possible. Que si quelque mauvais opiniâtre, incrédule, hérétique, stupide, conscientieux, faussonnier, ou autre ribaudaille ne me veut croire; je parle à vous qui êtes de telle qualité, & vous dis que, si vous ne croyez, je veux & désire qu'en guise de personne demi-sainte, chacun pour soi, vous puissiez recevoir une bonne secouade d'estrapade, qui vous dure une semaine, redoublant toujours pour mignarder votre constance, ou une gêne de rage de fondement, ou une cuisson de carnosités intolérable, ou un chatouillement de fines goutes, ou passion colique, voire tout ensemble avec toutes autres sortes d'incommodités à la sauce d'Allemagne, tant qu'à votre requête je vous donne remede. Et ne vous scandalisez, si, en l'excès de mes charités, je vous souhaite, avec si bonne & sainte affection, tel & si grand bien. Assurez-vous que ce n'est sans cause, d'autant que je sais qu'il vous en aviendra un merveilleux émolument; à cause que, chatouillés de telles friandises de maux & trouble, de l'aise cruel que vous en sentirez, aurez connoissance de votre faute, & ne serez plus juges ingrats d'autrui, qui peut-être vaut mieux que vous. Ainsi ce mal vous réussira en bien, afin que, vous souvenant de ce livre en vos rigueurs, vous y aurez recours; & vous vous en trouverez ou de même, ou mieux, ou pis, au grand avantage du salut de votre ame, si vous en savez bien user, & comme nos bons peres de familles, qui traitent bien leurs hôtes, & entretiennent les toîts de leurs maisons, de peur d'être incommodés.