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Le moyen de parvenir, tome 2/3 cover

Le moyen de parvenir, tome 2/3

Chapter 16: XIV. Avis.
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About This Book

A second-volume miscellany of satirical, episodic prose that blends mock-sermons, playful anecdotes, and bawdy tales to ridicule social climbing, clerical hypocrisy, pedantry, and fashionable affectation. A recurring storyteller offers lewd and comic vignettes alongside pseudo-philosophical dissertations, etymological jokes, and grotesque bodily humor, while parables, mock-legal and mock-medical cases punctuate the flow. The tone shifts between keenly wrought erudition and coarse farce, employing parody, irony, and digression to expose linguistic absurdities, vanity, and moral contradiction in contemporary manners.

Avis.

XIV. En ce pays que je vous dis, tout y est gras; même aussi les jours maigres y sont graissés: & je vous dirai une belle invention, que m'ont apprise ceux qui font exercice. Ces bonnes gens prennent les jours maigres dès la veille, & les châtrent, puis les mettent en mue. Je ne fus jamais si étonné, que quand j'y vis monsieur de carême en une grande mue, où trois vieilles croupieres l'appâtoient des pâtons de blanc de chapons. Vraiment il n'étoit plus, comme je l'avois vu autrefois à Rome; il étoit gras & refait comme le chien d'un vielleux; il étoit si engraissé, que la graisse lui sortoit par les yeux, comme les puces sautent dans un four qui sue de froid.

Diogenes. Vous parlez de suer; & en quel temps est-ce que les vis suent?

Cesar. Fi, fi, vous êtes salaud.

Madame. Oui, je l'entends comme vous; je dis jeu sans vilénie, comme nous disons nous autres filles; c'est quand il menace de pluie, que la vis de notre grenier sue, & qu'elle est relente, & si le noyau de la vis, ou la vis même est de pierre, tant mieux, elle en durera davantage, ainsi que celle des tuileries.

Dioscorides. Vraiment, l'autre jour que j'y étois, je voyois des dames Parisiennes, qui admirent cet ouvrage, y montant, elles relevoient leurs cottes & s'entredisoient? madame, ma mie, que voici une belle entrée de vis! Jean voire, leur dis-je à deux belles, que puissiez-vous jamais n'être à votre aise, que je, n'en aie fait la preuve par essai naturel.

Héliodore. C'est votre souverain bien que ces imaginations, & plus encore quand vous en tenez la cause: je ne dis pas les imaginaisons: il faudroit avoir les doigts bien subtils. Il est vrai que ces esprits familiers, ainsi montant, sont de bonne rencontre & facile accès.

Jamblique. Ne parlez point des esprits, je m'y suis trop rompu la tête, & n'en ai su venir à bout.

L'autre. Ce n'est que votre faute, d'autant que le familier s'approche aisément. Et qui en sait plus que moi? Vere, vere, ce sont abus que vos contes de loup, d'esprits fantastiques.

Cardan. Vous vous paillardez lanterniérement sur l'éloquence, & faites ainsi admirer la suite d'une vaine rencontre d'esprits: ce qui se trouve inepte & fat, sans fruit, cela n'étant que rêverie: & pourtant je vous dis que vos frivoles conceptions ne sont rien au prix de la douceur & mignonne rencontre, non d'esprits qui ne sont pas, mais d'essences vraies. Et n'y a rien tel, pour le contentement, que la formelle embrassade d'un esprit familier, incube ou succube, id est, femelle pour nous, & mâle pour les dames, qui les appellent foulons, qui vont la nuit fouler le monde, & leur presser la rate.

L'autre. Vos contes sont fadaises, & ne sont que folles fantaisies; mais la réalité temporelle, sensitive & communicable d'une vérité perceptible est la perfection produisante bon & singulier effet de délices, bien loin des pensées mélancoliques, qui sont persuadées par crainte, folie ou sotte curiosité. Il y en a tant qui desirent des esprits familiers; jamais personne n'en eut faute: l'ayant voulu autrement, nul n'a osé entamer le propos ni la piece, ni congner ou laisser congner en l'entamée ou entameure. Il faut tout dire; ceux qui sont savans s'y connoissent; & puis dites, ô vous qui vous macerez: le diable me tente. Tu nous la bailles belle! C'est votre propre nature nerveuse, qui s'excite selon la loi naturelle vîte & sainte; & vous faites semblant de ne l'entendre pas. Il faudroit, afin que ce que vous dites fût vrai, que le diable vous soufflât au jaret, comme il fit à Andocidès, ainsi qu'on le pratique aux veaux. Cependant, cruels hypocrites, vous ne voulez pas donner gloire à madame nature qui opere; vous aimez mieux en faire auteur le diable; & ainsi vous lui faites hommage, lui attribuant une puissance qui est en vous. C'est grande pitié! Cela vient de la folle spéculation. Et ces messieurs les parfaits réformés, qui coursoient leur bonnet selon leur fantaisie! Qu'ainsi ne soit; je le prouverai par raison; il n'y a homme, tant soit-il débile, qui ne le fasse mieux qu'un diable, encore que l'on dise: il le fait en diable. Ce qu'il faut entendre sainement. C'est-à-dire: il le fait autant (quand c'est un bon faiseur) comme un diable seroit desireux de le faire, s'il savoit ce que c'est. On ne dit point en diablesse; aussi les mâles font tout: les femmes font comme gueux; elles ne font que tendre leur écuelle.

Darius. Appellez-vous cela une écuelle? Quand le cancre de mer prit les levres du cas de madame, il n'avoit à ce conte pris que le bord d'une écuelle.

Madame. Sachons cette menée, je vous prie.

Darius. Je le veux. Monsieur le gouverneur, (alors nous habitions un port de mer) étant à la ville, ainsi qu'à tels seigneurs le menu peuple fait force présens, reçut, de quelques pêcheurs, un présent d'une pannerée de fort beaux cancres vifs tous choisis (on dit beaux les plus gros; ainsi étoit un fort bel homme, le gros Chenu d'Orléans, qui étoit gros comme une pipe; & tel monsieur de la Contiere d'Anjou, qui se faisoit porter sur une charrette, ne pouvant aller à pied, & qui, un soir de vendredi saint, voulant jeûner, mangea seulement un boisseau de pruneaux, ce qui tint si peu de place en son ventre, qu'il cuida défaillir de faim avant minuit; ainsi étoit une belle femme la dame des Carneaux). Mondit seigneur, ayant reçu ces cancres, les fit poser près de la cheminée. Tandis qu'il s'amusoit, un des cancres se glissa, & se rampant, s'enlassa entre une tapisserie & la muraille. Les autres furent portés à la cuisine, pour y être troussés comme mugette. La nuit que chacun dormoit, ce maître cancre, ayant affaire d'eau, & la sentant à l'odeur marine, va au pot à pisser, où il se rangea en si peu qu'il y avoit; & ainsi glissé au fond du pot, s'y tenoit, attendant miséricorde. Quelques heures après, madame eût envie de se consoler à la décharge de ses reins chargés d'urine, déja tirée en la vessie, dont la pesanteur par filandres tire à soi les roignons, qui se délectent de son évacuation; & prenant le pot, s'étant un peu relevée, se flanqua dessus, de peur de pisser au lit; & ainsi madame…

Archimede. (Baisez-la au cul, si c'est la vôtre, tandis que je chercherai la mienne; c'est une regle de géométrie.

Darius. Petit follet, laissez-moi en paix; il n'est pas possible que vous me fâchiez, comme vous le desirez; il n'y a qu'un moyen de me faire taire: prenez un rateau, & me baillez des dents au cul; & j'aurai tant de douleur, que je me tairai). Voilà donc madame, qui laisse aller l'eau de la goutiere naturelle entre les arcs-boutans des crevasses physiques, & pissant roide comme une pucelle qui n'ose, arrousa de cette liqueur fraîche & chaudement émouvée le paillard cancre, qui soudain se dilate & releve; en ouvrant un de ses bras, qui est de telle condition que s'étant ouvert & pris à quelque sujet, il ne le laisse point. Que prit-il, bonnes gens? A l'aide! Il trouva & prit. Quoi? Cela est si délicat & mignon, que je n'ose le dire. Il happa & serra le bord, le limbe, la levre, l'ornement, la mâchoire, cette fente mignarde, extrémité éminente qui se releve en crête de fossé, au bas du ventre féminin sur le devant, pour faire honneur aux babines du chose de madame. Cela est si sensible, qu'elle s'en écria si haut, qu'elle éveilla son mari, qui lui demanda ce qu'elle avoit. Hélas! dit-elle, je suis perdue. Elle soupiroit, & n'osoit le dire. Toutefois sa douleur lui fit déclarer que quelque fantaisie la mordoit au bord de son cas. Monsieur, en bon mari, ayant fait apporter la chandelle, & vu l'effet ès parties naturelles de la femme: paix, ma mie, paix, dit-il; je lui ferai bien lâcher prise; je sais le secret: il ne faut que souffler contre. Il se mit à souffler; & le cancre, levant l'autre bras, l'empoigna à la levre d'auprès le nez. Il faisoit beau voir cette remembrance. Il avoit le nez bien près du cela de sa femme; il pouvoit bien voir si d'autres y étoient: il n'eût pas été cocu sans avis. Le valet de chambre, qui survint avec des ciseaux, coupa les deux bras du cancre, mit monsieur & madame en liberté.

Madame. J'eusse bien voulu voir la grimace qu'ils faisoient. Je ne sais si cette femme avoit envie de rire, voyant l'humilité de son mari.

Petronius. Cela me fait souvenir de la fortune de frere Jean Laillée notre bon ami.

Commentaire.

XV. Un jour, proche des avents, allant à Angers, il ne put attrapper la ville, si qu'il coucha chez une bonne femme qui le connoissoit de longue main: s'il m'en souvient, c'étoit chez la jeune Coibaude. Comme il fut au lit, on lui mit sur la selle d'auprès le chevet un pot de nuit: or sur la même chaire, il y avoit une ratiere quarrée & creuse en rond; ce n'étoit pas de celles qui ont une porte, mais un ressort qui serre le rat par le milieu du corps: cet engin-là, qui a pour le moins demi-pied de diametre, & est en cube, étoit fort tendu & le ressort fort bandé. Frere Jean se réveilla, pour faire de l'eau; & prit cet engin par le bord, cuidant que ce fut un vaisseau à pisser, & y présenta son outil, qui s'avançant donna jusques à la détente; parquoi le ressort échappa, & prit le pauvre cas du cordelier, qui sentit plutôt cela que le jour. Il se prit à crier si haut, que Lucifer s'en fût éveillé; & on lui apporta de la chandelle pour le dégager. La chambriere en rioit d'aise, d'autant qu'elle étoit bien vengée d'une autrefois qu'il logea là-dedans; c'étoit en été; & parce qu'il y avoit presse, lui qui étoit des amis, coucha en la chambre basse, où la bonne femme & sa chambriere couchoient en l'autre lit. Ce mignon se leva, pour prendre l'air; la nuit étoit un peu noire; il appella la chambriere: marquise, je suis égaré: je te prie, viens me quérir. Cette pauvrette se leve, & va à lui, qui avoit troussé sa chemise & levé fort haut le bras. Prens-moi la main, je te prie. Elle tâtonnoit & trouva son bout. Hélas, ce dit-elle, que vous avez les doigts gros! ho, & c'est votre bras. Il n'y a point de main! & qu'est-ce? en dà, je n'en ferai rien. Elle lui tira une secousse, & le laissa là.

Simler. Maître Jean Pinaut, ministre de Genève, m'a conté qu'il lui en prit autant à Chamberi.

Distinction.

XVI. A cause de quoi, il avient toujours quelque disgrace à ces pauvres innocents, & leur tombe quelque échec; témoin celui qui précédoit à Dampierre, quand nous y cherchons la pierre philosophale, avec tous ces barons de Normandie, & que nous bûmes le bon vin que Nabot avoit persuadé à monsieur de Chansegré d'y faire apporter, pour en faire de la poudre de projection. Il y avoit blanc & rouge; c'étoit faire la pierre pour la projection de l'argent & de l'or potable. J'avois avec moi mon Pierre, qui étoit un bon vaurien. Le dimanche venu, nous ouimes le sermon d'un cordelier qui avoit une ulcere en une jambe; & le thême de son prêchement étoit Modicum, qu'il répéta plusieurs fois, ce qui fut cause que mon valet sortit, disant: que diable avons-nous affaire, si le maudit con lui a fait tort? Les faucons engendrent les mauvais, & les mauvais les faucons. Quand ce moine fut guéri, il s'en alla & prit congé du cul & de la tête, comme c'étoit la coutume: or, étoit-il galant de sa personne, dispos & courageux, (j'ai quasi dit vaillant, ce qui n'appartient qu'à nous, chevaliers & écuyers.) Le frere, passant sur l'étang de la Ferriere, fut rencontré de deux voleurs à pied, qui eurent envie de son habit, par quoi ils lui dirent: frere, cet habit vous est trop chaud & importun; baillez-le nous un peu à porter pour votre santé. Sans faute, dit-il, messieurs, tout est à vous, corps aussi; je vous supplie me donner congé de me dévétir, & n'outragez point ma pauvre personne. Ce qu'ayant dit, il met son bâton à deux bouts à terre, le pied dessus, & dévêt le froc, qu'il leur jetta aux pieds, puis reprend son bâton, & tout en pourpoint leur dit humblement: messieurs, prenez-le. Un d'eux se baissant pour l'amasser, le moine lui vint décharger un si grand revers de son bâton sut l'autre flanc, qu'il l'envoya béchever du long de la levée. Cette épauliere ainsi déchargée sur le haut de la personne de ce vilain, qui cheut sur le ventre comme une grenouille éhanchée, épouvanta tant le compagnon de l'écrasé, qu'il s'enfuit; & le cordelier de le supplier courtoisement de venir au reste. Le trébuché, qui craignoit le demeurant, disoit: ha, frere Gilles! Mon bon pere confesseur, je me jouois, vous êtes bien rude de ne prendre rien en jeu! Et le moine s'avança de lui apprendre les dimensions, non du baculus de Jacob, mais du bâton de Gilles, & le pauvret de crier: hélas, monsieur, pardon! A ce mot de monsieur, il le recommanda à tous les diables, & s'en alla aussi. Il y a trois sortes de gens qui n'aiment point à être appellés par leur nom: comme vous diriez chien & chat, moines, ministres, prêtres, putains & bâteleurs. Minon & chat, c'est-à-dire, monsieur; à cela vous connoîtrez qu'il faut dire mignon, monsieur le prieur, notre maître, &c.

Œcolampade. Le docteur de chez nous ne fut pas si habile, quand sa garce le battit, parce qu'il se laissa égratigner le visage; & le lendemain, comme on lui demanda qui l'avoit ainsi marqué, il dit que c'étoit un fagot.

Empedocles. Diantre, quel fagot! C'est possible un fagot de foin, ainsi que le rapporta maître Alain, qui fut trouvé avec une garce; il ne s'excusa pas comme Denost, qui, au chapitre, quand on le tença qu'il ne bougeoit d'avec les garces: certes, ce dit-il, je n'y ai pas été depuis Quasimodo. Aussi venoit-il de coucher avec une.

Simler. Tu en as toi qui parlois tantôt de foin pour chair: mais, si on te tournoit de langage, te donnant à déjeuner, & que pour de la chair on te donnât du foin, que seroit-ce?

Leon Hébreu. Ah! voilà bien argumenté pour un vieil plaideur. Notez que tout honnête homme ne mange point de morceau de bœuf, ni de morceau de pourceau. Pourquoi? parce qu'un morceau de bœuf est une poignée de foin; & un morceau de pourceau, c'est un étron, qui vous puisse servir de masque à carême prenant.

Periclès. Les gens ont tort; & celui qui parle a raison; mais il mâche de travers, & si je vous dirai qu'il n'y a gueres qu'il le sait: il ne le dit encore gueres bien.

Empedocles. Vous n'avez pas dit, comme on dit monsieur en moine.

Simler. Ho, vous en souvient-il? J'étois bien loin. Et que sais-je? Notez que ceux qui parlent tant des friponniers d'un état doivent en être, en avoir été, ou les avoir trop fréquentés. J'étois vragnant en Savoye, où j'écoutois parler à son altesse.

Vives. Et moi à Rome, où j'oyois supplier sa sainteté.

Cardan. Et moi en enfer, où j'oyois dire sa diablerie.

L'autre. Et moi chez notre archevêque, où l'on baisoit les mains de son archiepiscoperie; & il répondit à son suffragant: j'honore votre espiscoperie; & à un chanoine: je me recommande à votre chanoinerie.

Simler. Je voyois un mignon qui parloit à un jurisconsulte, & lui disoit: comment se porte votre conseillerie. Aussi sa conseillerie lui avoit donné à dîner. Comme sa majesté lui avoit donné sa lettrerie, j'ai pensé dire sa ladrerie, soient sauvées les jumens. Nous sommes, je dis vous autres, de grands sots. Je ne pensois pas que cette femme eût la tête si fausse, de taper ainsi son pauvre maître de docteur.

Textor. Je vous prie, parlez bas, & ne vous mariez point de peur d'être cocu. Mais je me trompe, j'ois ce beau procureur qui en parle; il est marié, il est heureux, sa femme est grosse, elle accouchera.

Simler. Parlez sobrement des femmes.

Textor. Tu y devois bien venir, toi qui a si belle femme. Par ma conscience, elle est belle & de mérite, & des plus jolies du monde: & je suis fâché pour elle d'une chose; c'est qu'elle est la femme d'un cocu, qui a pendu aux fesses les trébillons d'un veau.

Simler. Par Hercules, à la fin, tu troubleras ma patience. A ce conte, tu ferois ma femme putain?

Textor. Si je l'avois couverte, sans doute elle le seroit, & l'aurois faite telle.

Simler. Mais qu'as-tu affaire de dire cela? Tu sais bien qu'elle est femme de bien; à grand-peine seroit-elle débauchée. Vraiment, elle n'aime point le déduit; aussi je ne prens pas plaisir d'avoir affaire à elle.

Textor. J'y en prendrois bien, quant à moi.

Simler. Si tu me fâches, je te pousserai & te hâterai d'aller.

Textor. Je ne veux qu'aller au palais de Paris, pour être poussé, ainsi que répondit Limois au conseiller son maître, qui lui promettoit de le pousser. Pargoi, monsieur, je serai plus poussé en demi-heure, à la sortie du châtelet, ou du palais, que ne sauriez me pousser, toute votre vie. Au reste, pauvre homme, je voudrois que tu m'eusses tant hâté d'aller, que j'eusse passé le mauvais tems.

Simler. Encore tu te moques? Va, je veux bien être cocu; mais si tu me courouces, je te ferai porter les stigmates des cornes de cocus.

Dioscoride. Voilà une drogue dont je n'ai jamais ouï parler: apprenez-la moi, pour la mettre en mon livre.

Madelaine. Voilà cette belle Diotine, qui est enragée de faire leçon aux doctes. Demandez-lui. Toutefois j'en sais plus qu'elle; mon mari me l'a appris.

Partie.

XVII. Quand je tenois école d'écriture à Toulouse, avec les chanoines de Saint Sernin, d'entre lesquels il y en avoit un qui étoit curé là auprès, & entretenoit la premiere femme de mon mari, laquelle étoit belle. Un jour, j'oyois ce mari qui parloit à elle: d'où viens-tu? fit-il. Du four, fit-elle. Que faire? fit-il. Un tourteau, fit-elle. Est-il bon? fit-il. Tâtez-y, fit-elle. Est-il chaud? fit-il. Soufflez-y, fit-elle. Et où, fit-il. A mon cul, fit-elle. Ha putain! fit-il. Ha cocu? fit-elle. Ha, ha, fit-il. A, a, fit-elle. Voilà comment je suis femme de cocu; & si, je suis femme de bien; ce que l'on ne penseroit jamais. Cependant je conserve bien mon bon homme en sa qualité, sans faire faute de mon corps, non plus qu'une nonnain griesche. Si est-ce pource que je me tenois assez mignonne, on parloit mal de moi; en dà, on avoit tort; c'est parce que je n'eusse su faire que ce qui déja étoit fait. Et puis, comme j'ai appris des docteurs que j'ai fréquentés jour & nuit, le cocuage est un caractere indélébile, tenant comme moinerie au corps & à l'ame d'un profès; & bien plus fort, mais non si visiblement que merde en derriere de chemise. Et parce que cela étoit, je me contenois fort en devoir, aimant bien mon mari, que je mignardois, tout ne plus ne moins que si j'eusse été un peu putain. Et de fait, comme, étant femme, je sais la nature féminine, je vous assure qu'il n'est aux hommes que d'avoir femmes qui en tiennent tant soit peu: cela est levain de perfection, pourvu qu'elles n'en soient âpres; & ce d'autant que telles femmes aiment mieux les hommes, & les servent mieux quand ils sont malades, & avec moins de dédain que ces sottes femmes de bien. Encore que je traitasse bien mon preud'homme, si est-ce que quelquefois il se fâchoit contre moi: & sur-tout une fois, qu'il me trouva devisant d'affaires avec un commandeur, qui, pour me guérir du mal de la colique, m'avoit appliqué sa croix sur le bas de l'estomac, & me disoit à l'oreille les paroles qu'il y falloit dire pour ma santé. Mon vieillard eut une fausse impression, dont il me querella; mais je le fis taire. Or sus paix, c'est assez. Que tu es méchante. Voire, si je ne l'eusse fait taire, il eût huché jusques à demain. Je l'eusse volontiers battu, sans que dieu & vergogne le défendent; & y eût paru, parce que je lui eusse fait sentir, non les cornes de cocu, ains celles de sa femme.

Mecenas. Mais quelles sont les cornes d'un cocu, & celles des femmes, qu'elles fassent ainsi mal?

Madelaine. Sont les ongles. Il vous faudroit mettre dessus; encore ne vous en appercevriez-vous, non plus que le pauvre meûnier qui étoit sur son âne, & fut surpris d'une grande procession, qui le pressoit fort; & lui, ayant son bonnet à la main, dandinoit, regardant la banniere & les beaux joyaux. Deux ou trois fripons, approchant de lui, couperent les sangles de son bât, & soutinrent le bât assez long-temps, portant le drôle, tandis qu'un autre arrêta le mulet, le tenant par la queue, comme une anguille. Quand ils l'eurent assez porté, ils le planterent-là; & le pauvret de crier & hucher: & où est mon âne? O, va le chercher. Or, puisqu'il faut tout dire, ce bon homme étant mort, j'épouse, pour la seconde fois, le plus grand sot du monde, tant à cause de lui que de moi. Je n'ai point honte d'ainsi parler, puisque je ne ments point. Voilà! son âne m'étoit contraire: ainsi, par ma finte, il avoit eu deux autres femmes, dont la seconde étoit une des plus femmes de bien de la terre; & elle ne fut pas si-tôt avec lui, que l'astre de cet homme ne la rangeât au point des sœurs. Je dis donc ceci avec toute gloire, à cette heure que je suis fille pénitente, & qu'il y a du plaisir à raconter les vieilles vétilles, & que c'est un grand mérite, que de se souvenir de ses fautes, dont par ainsi la rétribution est grande en pardons, abondant sur l'iniquité. En ce mien mariage, je me gouvernai en femme de bien, ne plus ne moins que les dames de Paris, qui ont des intervis.

Cesar. Quels diables sont-ce?

Madelaine. Vous le saurez tantôt. Et ne m'avint qu'une douce infortune, en quoi je ne fis point de faute, parce que Pichonneau disoit, en chaire, que ce n'étoit point péché, quand on n'en tiroit ni profit, ni plaisir. Il y eut un beau jeune homme de bonne maison, qui me fit l'honneur de m'aimer; &, parce qu'il étoit fort apparenté, crainte que je fusse cause qu'il lui avînt du mal, je le laissai faire de moi ce qu'il put, sans que j'y apportasse aucun consentement: aussi je n'y prenois aucun plaisir. Je le laissois faire à son aise pour le gratifier, & pour le grand amour qu'il me portoit, afin qu'il ne m'en pensât tant son obligée, & qu'il en prétendît récompense: je lui permettois & voulois bien qu'il eût tout plaisir qu'il vouloit de moi, puisqu'il disoit qu'il y en trouvoit, encore que cela ne m'en fît aucunement.

Porcena. A qui fait-il plus de bien, aux hommes ou aux femmes?

Geber. C'est aux hommes, dit Saint-Gelave. A, ha, ha, dit mon compere Bardou, vous vous trompez; c'est aux femmes. Avisez que si l'oreille vous démange, & que la gratiez de votre petit doigt, qui a plus de plaisir & de bien? N'est-ce point l'oreille? Et puis il y a en la chanson: vous aurez sur l'oreille.

Madelaine. Je ne sais rien de tout ce que vous dites; vous êtes des causeurs; je ne prends point de plaisir à si peu de chose. Bien que l'on me l'ait assez voulu persuader, à ce que l'on disoit, & qu'on a dit de moi ce qu'on a voulu, je me suis pourtant portée en tout honneur. Pensez-vous qu'une femme ne puisse pas coucher avec un homme, sans toutes ces badineries là? Pour autant que cet honnête bon seigneur avoit couché avec moi, & que l'on disoit qu'il y avoit danger, ce que je ne trouvai onques, je fus à confesse; & comme le prêtre m'enquêtoit soigneusement, je répondis avec un bel excès de contrition de cœur, selon les péchés que j'avois commis, ajoutant que j'avois fait un oiseau. Comment, ce me dit-il tout émerveillé, un oiseau, ma mie? Oui, monsieur. Le pauvre petit bon homme n'entendoit pas que je parlois d'un cocu; & de-là vint le proverbe, que depuis on a dit: pauvre prêtre, vu la pauvreté de cettui-ci en science. Et pour vous faire entendre l'excellence & la vive nature de cet oiseau, il est convenable de savoir qu'il ne s'engendre point comme les autres. Il est éclos, fait, parfait, dressé & accompli en un moment; il ne faut qu'un coup de bandage. Aussi monsieur des Fléches m'en avoit averti, me voyant deviser avec ce gentilhomme. Il me dit: par le corbeau du bois, ma mie, ce godelureau te scellera un passeport sur le ventre. Cela ne s'est pu détourner; les destinées le vouloient: il est vrai que je l'aimois; & si j'eusse été à marier, je l'eusse aimé pour ami, & non pour mari, d'autant qu'il n'avoit point de chausse-pied de mariage.

Mécenas. J'ai beaucoup vu & ouï des poëtes à ma table, & en mes particuliers discours, & infinis philosophes & autres docteurs; mais je n'avois jamais ouï parler de tel outil.

Madelaine. Ce sont les filles de ville, & sur-tout de Paris, qui parlent ainsi; & voyant quelque jeune homme qui est pourvu de quelque état ou office, elles disent: il a un chausse-pied à con.

Mécenas. Je ne savois pas cela.

Section.

XVIII. Bien ai-je ouï dire à Philon Juif, quand il me fréquentoit, qu'il avoit demeuré en un pays, où les gens mariés sont en grand peine, au prix de ceux de ce pays; c'est que, quand l'homme se veut ébattre naturellement avec sa femme, il faut qu'il ait deux serviteurs, ou deux autres personnes ou amis, à la pareille, qui lui aident & le tournent sur sa femme, comme quand on perce le noyau moyen ou bouton d'une roue; & les tours se comptent selon les qualités des personnes, pour faire mâle ou femelle, roi, prince ou empereur. Il est vrai que, si on n'est pas capable d'engendrer ce qu'on a apposé, le bout se trouve si petit, que l'on ne peut plus tourner. Et de-là est venue l'origine des fils de putain, bâtards, avoutres, gueux & pendus; & pour connoître si les tours sont achevés, il est aisé, d'autant que la femme tourne; & c'est le signe qu'il n'y a plus de quoi virer masculinement. Je m'enquis, avec ample diligence, de la cause de cette affaire; & je sus qu'en ce pays-là les femmes avoient leur cas fait à vis; tellement qu'y ayant fait, il faut retourner, comme disoit dame Jaqueline que son cas sentoit le revas-y.

Mela. Notre coutume vaut mieux; tant d'artifice est triste; ce n'est jamais bien fait.

Mélanton. Aussi en faisant, on fait. Mais qui est le sujet le plus imparfait qui soit au monde? Il y en eut quelqu'un qui dit: ce sont les cocus, d'autant qu'ils ont cornes, & ne les voit-on point. Ce sont les chats, ils crient & chousent ensemble; aussi n'y a-t-il animal si farouche, qui ne s'arrête quand on l'affourche.

L'autre. Voilà bien à propos! Vous n'y êtes pas, & n'aurez meshui fait. C'est la femme, d'autant qu'il y a toujours à besogner, & sur-tout à celle d'un cocu.

Mela. Que diable, vous en voulez bien à ces pauvres cocus! Je pense que vous le soyez, ou l'ayez été, ou ayez envie de l'être, comme un beau financier qui n'a pas payé son état. Et là-dessus, monsieur le beau diseur, je vous demande, qu'est ce qu'un cocu? C'est, dit Vigenaire, un oiseau qui pond au nid d'un autre.

Geber. C'est bien chié en trois lieux. Il faut, à ce que je vois, que je vous leve le voile qui empêche votre cœur de comprendre les sciences; & je vous dirai des choses notables. Ce fut par la déclaration de ce secret, que l'empereur des Turcs me fit si grand, quand je reniai le christianisme, où je retournai pourtant, à cause que l'on m'apprit la vérité de la pierre: & pour le sujet proposé, il n'y a personne qui vous en parle plus sainement que moi, & sans passion, d'autant que j'ai été cocu. Dieu merci, je me porte bien: qu'ainsi soit-il de vous. Et de cela je m'en trouvois bien, sans m'en fâcher, d'autant que j'en étois fort aise, parce que j'étois toujours le maître: on me craignoit, révéroit & honoroit. Et qu'avons-nous davantage en ce monde pour l'accomplissement de nos desirs ambitieux? Or, sachez tous en gros & en détail, que le cocu est un animal capable de douceur, humble & pacifique, craint, redouté & honoré de sa femme, & des amis d'icelle, desquels il est considéré comme maître du gibier; & ne se faut pas amuser au nom de cet oiseau, mais d'un autre plus meilleur. Il n'y a guere d'animaux entiers mâles qui aient plus de faveur que le coq (entier est le contraire de châtré) puisque je vois que vous le voulez savoir; le coq a plusieurs femmes qu'il fournit & appointe, tant il est délibéré & bon; mais sitôt qu'il est usé, les poules le chassent & le battent, & n'en veulent plus, & ainsi le destinent à châtrerie, & en admettent d'autres vigoureux & bons. Ces femmes qui couvent & font des cocus, sont de même naturel que les poules. Qu'ainsi ne soit, une femme prête à faire l'enfant, crie comme une poule qui veut pondre: je voudrois être morte. Etant délivrée, elle chante comme celle qui a pondu; il n'est que l'être; cependant que le coq chante: qu'un con est cru! & s'en rit, disant: je le fais quand je veux. Ainsi sont nos femmes en leurs actions & desirs, tellement que, leurs maris étant usés, ou les estimant tels, ou les voulant ménager de peur de les user, vont à d'autres: en quoi je vous admoneste de la différence du péché mortel & du véniel. Le péché mortel est, si vous allez voir la femme d'autrui chez lui, & qu'il vous tue; sans faute la mort sera toute notoire. Faites venir la dame chez vous; le péché sera véniel. Les dames faisant ainsi le petit divorce vertueux, il ne se peut faire que les sages amies ne le sachent; parquoi les avertissant de leur salut, elles leur disent: comment, pauvre femme, ma mie, votre mari est donc cocuusé? Et ce mot venant à être commun, & qu'aussi on coupe la queue à ces pauvres innocens, on dit simplement cocu: & certes, sans mahumétiser, je vous dirai que c'est bien avoir la queue coupée, que de la mettre en danger d'être prophanée dans un évier public ou commun. Or, le cocu est un oiseau qui, pour ce qu'il a deux pieds, chante mieux & plus distinctement que nul autre, ayant de la raison jusques au cul. Que si cela passoit outre, il ne seroit pas cornard.

Zabarel. Mais voyez cet alchimiste, comme il avale gros & mâche menu! Je ne sais s'il court comme il attrape. Corpo di gallina. J'ai fait tout ce que j'ai pu, pour savoir & entendre parfaitement la philosophie: mais je vois que jusques à cette heure, s'il dit vrai, je n'y ai rien entendu. Il n'est que monnoyeur pour se connoître en billon. Notre ami & bon maître Aristote ne fait aucune mention de tels oiseaux. Notez bien ce que je dirai à l'honneur des dames, contre celui de tantôt qui les appelloit bêtes, afin que l'on n'ait pas opinion que je fusse entaché du péché qui les fait hair. Je dis que ce fat étoit tant niais, tant veau de dîme, âne de plat pays, sot d'outre mesure, Badeau de Paris, & bestion de si grande conséquence, qu'il pensoit que ce mot animal, fut à dire bête. Il me fit souvenir de feue Conscience, belle courtisane, qui ne vouloit pas que ma petite chienne fût une créature, & ne lui plaisoit pas d'être animal. Hoi, disoit-elle; Bichonne n'est point créature, & je ne suis point animal. Or, maintenant j'ai reçu une grande lumiere d'entendoire; je suis illuminé comme un fallot qui tombe tout du long d'un degré, & je conçois qu'il y a des oiseaux de poing, des oiseaux de leurre, des oiseaux d'épaules, comme ces oiseaux de maçons, & des oiseaux de selle. Les deux premiers, je les laisse à messieurs de la volerie, autrucherie, fauconnerie, & autres qui savent appliquer le vent aux aîles. Je croyois qu'il y eût des autruchers qui portassent les autruches sur le doigt; & les derniers je les spéculerai: d'autant que je trouve, en les minoisant intelligiblement, une grande, creuse & profonde sapience, en tant qu'ils se font naturellement, & se procréent par imperceptible transpiration de substance, faisant une grande mutation sans changement, acquérant une forme sans altération. O admirable & épouvantable secret, entre tous les secrets! Ceux qui ainsi deviennent oiseaux, le sont parfaitement, sans qu'on les touche, sans qu'ils le sentent, & souvent sans qu'ils le voient ou sachent; de s'en douter, gare! Il est permis de se douter de tout: n'y a presque homme qui n'en ait quelque doute. Or, pour être cocu, il en faut être capable; & pour cet effet, il faut avoir une femme épousée; & ne faut pas seulement avoir égard à la mine ou encolure mystique qu'un homme en peut avoir, à cause de l'influence sous laquelle il est né, selon son idée naturelle & prédestinée: mais il faut considérer le vouloir & pouvoir des parties intervenantes en cette métamorphose, qui agit exactement autant de loin que de près. Il n'y a rien en tout de semblable; &, disent les alchemistes ce qu'ils voudront de leur poudre de projection, ou cendre à faire des nuances; cela n'est rien au prix, d'autant qu'il faut qu'il y ait de la présence, ce qui est le contraire en ceci. Celui qui aura fait le fou tout le long des jours gras, n'assagira pas le mercredi par la cendre, si elle ne lui est posée en propre personne présente. Et tel sera joyeusement cocu, quand il seroit à l'autre bout de la terre; & ce en un instant. Cette forme court plus vîte que l'éclair. On dit, selon le conte des bonnes femmes, que les tortues couvent leurs œufs avec les yeux: aussi font tous animaux, parce qu'ils ne les laissent pas, si de fortune ils ne les ont perdus, comme la borgne, à laquelle nous savonâmes tous les fauxbourgs du derriere, l'année passée. Et bien les œufs de tortues, auxquels elles ne touchent point, éclosent à la fin; & il se fait une mutation formelle, comme il convient ès transformations naturelles, si elles ne sont chimico-mentales. Ces changemens se voient en ce qui est commun; mais en ces oiseaux rien n'y paroît de changé, ni en la forme, ni ès accidens, ni en la naturelle, ni en l'espece intrinseque, ès formes qui se reçoivent sans mutation de substance; encore y a-t-il du mouvement au sujet de muance. Mais en cettui-ci, soit qu'il s'émeuve, ou ne s'émeuve point, & quelque absent qu'il soit, il est pénétré, transpercé, outrepercé, surpris, enduit, enveloppé, & tellement organisé en spécifique & disposée formation, que subitement, subtilement, tout d'un coup, voilà un homme cocu, comme il sera démontré tantôt.

Epître.

XIX. Nicole. J'ai ouï autrefois en notre ville de Paris, un prêcheur, (je ne dirai pas de quel ordre, de peur de scandale) qui se mettant à prêcher, fit une ample déclamation des péchés. Comment, disoit-il, encore celui qui jure, il relâche son cœur & demande pardon; celui qui vole, c'est pour s'accommoder, & ainsi des autres, comme dit notre rime.

Pere & mere honoreras,
Afin d'avoir bien de l'argent.
L'œuvre de chair n'accompliras,
Qu'avec les belles seulement,
Faux témoignage ne diras,
Qu'en mariage seulement.

Mais celui qui paillarde, hélas! que fait-il? il fout. Si cela duroit toute la vie! Que dis-je, toute la vie! S'il duroit un an! Que dis-je un an! S'il duroit un mois! Que dis-je, un mois! S'il duroit un jour! Que dis-je un jour! S'il duroit une heure! Que dis-je, hélas! une heure! Hélas! le puis-je bien dire aux pauvres dévoyés? Hélas! quoi? il ne faut que zac, zac, zac; voilà une pauvre ame damnée. Aussi monsieur de Senlis disoit: vive la majesté de dieu, vous êtes pécheurs. Quoi! Et en ce péché de luxure? Et que pensez-vous que ce soit? C'est une petite planche qui n'est pas plus large que deux doigts, sur laquelle étant, soudain on trébuche. Et dis que tu en as, viel hérétique de tous les diables. Si vous êtes de cette chouserie-là, allez à Genêve.

Geber. Mais encore à ces cocus, que si, à la fin ou plutôt, il vient à le savoir & qu'il s'en fâche, il sera un sot, s'ennnuyant de chose qui ne diminue ni accroît sa substance, parquoi il sera encore plus fat. Il doit avoir cette gloire en son cœur de l'être, sans en faire semblant, d'autant que tels sont honorés & bénits; & on se moque de ces pifres, qui veulent faire les savans, & se tourmentent comme ânes trop sanglés. Or jamais les antiques docteurs ne spéculerent tant avant, que l'on met avant ces formes qui sont tant excellentes, notables & mystiques; & certes ceci est proprement ce qui est & n'est point, & qui s'acheve sans être commencé, comme est dit que l'homme & la femme ne sont qu'un corps: par quoi un ministre & sa femme ne font qu'un: ergò un ministre est mâle & femelle. Quant à ces formes, elles n'ont point d'heure: il ne faut point spéculer les astres; les temps ni les momens n'y servent de rien, qu'à y apporter de la commodité; tous instans sont propres à les faire subsister; & toutes rencontres bonnes à les exciter, pourvu qu'il y ait de la vigueur aux doux heureux outils de formation naturelle, & que l'on sache & puisse. O belles contemplations, que vous êtes vigoureuses & grandes? Ces beaux discours me font voler encore plus outre, connoissant le naturel des bons seigneurs, à qui la fortune donne de devenir oiseaux; & je m'ébahis qu'en France & en Perse, nations tant symbolisantes, on ne le désire plus qu'on ne le fait. Je ne le dis pas sans cause, moi qui suis gentilhomme, & qu'en tels pays chacun desire l'être; & pour être gentilhomme, faut avoir droit de pont-levis; c'est avoir deux brancards sur le front, lesquels on passe ainsi que la tête de bécasse béant aux étoiles. Beaux oiseaux, vous m'apprenez beaucoup de bien; je sais à cette heure & tout maintenant, que pour votre seule occasion, Normandie est appellée le pays de sapience, d'autant qu'en ce pays-là les belles, bonnes, grosses, grasses bécasses y sont nommés vis de coqs, quasi vis de cocus: aussi vis signifie visage en vieil françois; donques visages de cocus, c'est-à-dire, vis de coqs, sont bécasses, d'autant que leurs têtes sont les propres archetipes visibles des invisibles visages des cocus. Cette intelligence & propre interprétoison vous ôtera de peine, quand vous en orez parler. Si la belle Dubois (qui servoit madame l'amirale, notre chere & révérée dame; je ne sais si je dis encore bien, parce que l'âge m'a ôté la mémoire) eût su ce que nous venons d'apprendre, elle ne fût pas tombée en un tel inconvénient. Cette demoiselle étoit fort agréable à sa maîtresse, parce qu'elle savoit une infinité de petites gentillesses & galantises qui sont communes, & toutefois secretes, mais utiles à la cour. Il avint une fois qu'il n'y avoit point de compagnie étrangere, madame devisoit avec la Dubois, & lui disoit: ma mie, vraiment je vous aime; j'ai envie de vous avancer & faire du bien: continuez à me bien servir. Mais encore, ma mie, qui vous a appris toutes ces gentillesses? Madame, dit elle, c'est une demoiselle avec laquelle j'ai demeuré quelques années. Comment la nommoit-on? Excusez moi, madame, je ne vous l'oserois dire. Pourquoi, ma mie, en avez-vous honte? N'étoit-elle point femme de bien? Elle étoit fort honnête & très-femme de bien; elle avoit une bonne prud'hommie de femme; mais son nom est trop laid & trop déshonnête à dire: je ne vous le dirai pas, s'il vous plaît, madame. Si vous ne me le dites, je ne vous aimerai plus; mais dites-le moi, les paroles ne sont point sales. Puisqu'il vous plaît, madame, je le dirai; mais aussi vous m'excuserez. En dà, j'en ai grand honte: elle se nommoit mademoiselle de Courvi. O ho, ma mie, & est-ce là ce qui vous retenoit? Vous ne savez que mon nom? Ne savez-vous pas comme je m'appelle en mon surnom, qui est le nom de notre famille? De Lonvis. Hà, madame, que votre nom est beau! Voilà comment on apprend, en hantant les sages: ainsi par hantise se forment les têtes de bécasses & compas mesurant le ciel. Telles sont, ou peuvent, ou doivent être les armoiries des doctes; à propos des entendus, auxquels ainsi en puisse prendre; notamment aux marchands, qui refusent crédit aux notaires, qui ne croient pas ce que l'on dit; & à toutes sortes de gens mariées, qui parlent de vexer & faire ennui aux pauvres petites clientes qui font plaisir aux gens de bien. Ainsi puisse le monde abonder en cocus, afin qu'il s'envole bientôt, s'il y est destiné.

Agesilaus. Quel est l'oiseau qui chante plus haut que le cocu?

Alcibiades. C'est l'hirondelle, qui est en la cheminée, tandis que les cocus sont dessous, lesquels elle couvre.

Canon.

XX. Que vous plaît-il? J'y étois. Nous faisions si grande chere chez ces cocus, que nous jettions les portes par les fenêtres: cela s'entend sans le dire, comme les heures d'un jeune chanoine.

Geber. Taisez-vous, causeurs; vous direz quelque folie dont on vous fera bien repentir.

Alcibiades. Taisez-vous vous-même; à qui vous joue-tu? Mais, encore à propos, qui est le plus fou de nous deux, ou vous qui lisez & oyez ceci, ou moi qui vous le propose, ainsi que dit notre féal Socrates François?

Geber. En bonne foi, monsieur, moi qui écris ces galantises, je m'en donne le plaisir le premier; & y a différence entre vous & moi, comme entre un pourceau & ma philosophie: oui, ne suis-je pas philosophe? Sachez donc que je fais bonne chere de ceci: puis l'ayant digéré, je le baille à remâcher, ainsi que quand j'ai bien dîné, je vais fianter; & un pourceau vient qui en fait son profit.

L'autre. Et cependant qui pensez-vous que je sois, moi qui vous produis tant de témoignages de parvenir? vous me pensez faire honte: & j'en rougirai comme un vaisseau d'albâtre. Je veux donc que vous sachiez que je suis moi; vous, vous êtes vous; toi, vous êtes toi; & si, je ne m'en soucie pas. Il est vrai que j'ai regret, pour l'amour des ignorans, de mettre ceci en la plus magnifique langue du monde; témoin Charles-Quint, qui disoit que les Espagnols parloient en glorieux, les Allemans en charretiers, les Italiens en charlatans, les Anglois en niais apprivoisés; mais les François en princes. Et de fait, il n'y a que ce livre, & les belles tragédies ou graves histoires, qui aient grace en ce langage: toutes badineries & contes de jongleur n'y paroissent point. Voilà pourquoi, ayant tant de majesté en ceci, lui en donnant davantage, j'ai grand peur que ceci ne soit difficile, que chacun le cachera, de peur aussi que les secrets ne soient divulgués; en quoi je crains un notable accident pour le pauvre peuple, si les destinées n'y ont prévenu & pourvu. Or est-il, & je le sens à la disposition de ma fressure, que les bons destins m'ont contraint de faire ce que je fais, pour honorer le monde. Aussi j'eusse mis ce livre en une autre langue; mais tout a son tour. Si ce n'eût été de peur de faire dormir la jeunesse, je l'eusse mis en la langue de veau; mais quoi! la vicissitude des choses l'a emporté. J'eusse bien dit des chouses, sans que je sais comment il faut parler, d'autant qu'il n'y a gueres de femmes, qui écrivent ce mot de chose, sans y faillir. Ignorez-vous pourquoi le vulgaire en Grece ne parle plus grec, en Judée hébreu, en Italie latin; & la cause pour laquelle ces bons langages ne sont plus vulgaires? Oyez cette vérité que je prononce. C'est pource que les sciences y sont traitées, & sur-tout la doctrine du maquerellage en latin, & que l'on n'a pas voulu que les disciplines fussent communes au peuple. Partant, on a caché les langues, pour, avec leur secret, ne les communiquer qu'aux gens de bien & d'honneur, ainsi que langues de bœuf à la cheminée, qui ne sont pas pour les gueux, au moins par délibération, si que le menu peuple n'y peut toucher. Et ma crainte, qui sans doute aura occasion de durer, d'autant que ce que je crains aviendra, c'est que ce livre venant à être goûté, savouré & digéré, on tâchera d'abolir le françois; & ôter de la bouche du peuple ce beau langage, de crainte que ces bonnes & meilleures doctrines ne viennent à tomber entre les mains du populaire, qui, avenant tel cas, feroit aussi aisément la pierre philosophale que les doctes, qui sans faute la trouveront ès rencontres où nous parlons plus finement, & disons des choses que des blasphémateurs prendroient en un autre sens; & pource il les faut bien & diligemment peser. Il y a encore un autre danger de plus grand mal: c'est que si j'eusse fait ce livre en grec, la médecine fût périe; si en latin, les loix eussent été abolies: & ne s'en est gueres fallu, que je ne l'aie mis en hébreu, pour faire plaisir aux théologiens, qui seuls eussent eu tout ce labeur, qui est la quintessence du Coras, des Talmuds, du Sefetholan, du Zoar, & tels livres faits ou à faire, ce que je n'ai garde, & n'en ferai rien, par dépit d'un moine huguenot, qui disoit que ceux qui étoient en colere, & ne juroient point, étoient hérétiques. Quelque tonsuré à poil folet, quelque docteur confit au serpolet, quelque fabricateur de prosélites; bref, quelque fat se pourra formaliser, & selon sa cervelle hypocrisifiée, dira de moi, de tous mes amis & de ceux qui font état de ces pures & parfaites disciplines, & prononcera que nous sommes tous excommuniés, comme une paire de beaux petits couillons sacrés. (Et pourquoi ceux-la plutôt que les autres?) La premiere fois que j'allai en Normandie, je n'y étois jamais venu, encore que j'en sois, comme je crois, ou d'autre part; mais que ne vous déplaise, je suis le premier Manceau qui l'a confessé. J'étois avec le sage Bouilli, philosophe autant naïf, qu'un oison paté. Devisant un jour avec sa femme, & lui disant que par dépit que je ne pouvois devenir riche, je ferois comme les freres mineurs: je vouerois pauvreté. O, ho, dit-elle, monsieur mon ami, qu'il ne vous vienne point d'envie d'être pauvre. Si vous l'étiez, tant de gentilshommes, seigneurs, & autres, tant dames que demoiselles, ne vous feroient aucun accueil, parce que l'on ne fait plus de cas de pauvres que de couillons: on les laisse à la porte; jamais n'entrent. De cela je me souviens qu'il étoit vrai; & qu'à ce fort jeu, la charrue va devant les bœufs, comme dit Martial notre ami; & les sacrés encore davantage, qui n'en osent approcher du tout.

Martial. Vous êtes bien trompé d'autant qu'il n'y a gens qui soient plus sur le cul que moines & gens bénis, ministres & savans qui étudient assis; & qui au lieu de conserver les saints ordres qui leur ont été conférés les quittent; & abandonnant l'ordre de dieu, se rangent aux ordres du diable, qui leur confere grace d'être plus ribauds que jamais, & plus putains que les autres gens. Je m'en rapporte à l'antique de Mairmoutier, qui se plaignoit que tous ses moines étoient paillards & avoient des garces; & voyant passer un jeune dispos, qui traversoit vers la boulangerie! je gage, dit-il, que même ce petit rustre en a une. Il l'appella, & moineau d'approcher. Il lui dit: n'avez-vous pas une garce comme les autres. Non, monsieur, dit-il, faisant une grande révérence; je ne suis pas encore in sacris. Margot ma commere, qui mangeoit de toutes ses dents, s'avisa de ce mot. En dà, me dit-elle, vous avez tort de parler toujours ainsi en latin devant les femmes. Elle étoit tant attentive à mâcher, qu'elle n'avoit ouï que cette parole; & continuant, s'adressa à un homme d'église, & lui dit: est-il pas vrai, monsieur l'aumônier, qu'il a tort? Dites donc, n'a-t-il pas tort? A vos trois vis? Et il lui répondit: à vostracons, madame.

Margot. Je disois, à votre avis, dà. Qu'il faut parler sagement devant vous! Non, je n'en ai qu'un, dont je suis bien empêchée; chacun me le demande; je voudrois pouvoir le bailler à rente, afin qu'on ne m'en importunât plus. Encore si on pouvoit s'en aider sans que j'y fusse, cela iroit tout le jour.

L'autre. Vous dites que vous n'en avez qu'un; & je ne sais s'il est entier.

Margot. Pour le vrai!…

L'autre. Tout beau! ne jurez pas; & principalement ce juron, qui est toujours en la bouche des putains, si on vous oyoit, que diroit-on de vous!

Margot. Oui, oui; il est tout entier & joyeux; je n'y eus jamais mal: je voudrois en être toute; je n'aurois mal nulle part.

L'autre. Mais pourquoi desiriez-vous donc tantôt qu'il fût séparé de vous?

Margot. Demandez-le à monsieur Robin, qui a été à Lubec, pour l'amour de ce qu'il m'en a dit. Je voudrois faire de même, nous vous le demandons, monsieur. Nous ne lui avons pas fait dire.

Robin. Ecoutez donc ma ratelée.

Théoreme.

XXI. Lubec est une ville fort bien policée, & où il n'y a point de pauvres; & la raison occasionnée en est, de ce que toutes les personnes ne sont comme ici & surtout pour le commun: de sorte que ceux & celles qui naissent de bas lieu, n'ont rien entre les jambes; les mâles n'ont qu'un petit tuyau insensible, & les femelles qu'un petit pertuis à pisser, y ayant ès endroits formels de certaines cicatrices à ressort; esquelles on peut appliquer les outils naturels de génération, s'il en est besoin; & tels membres sont conservés par la république avec grande diligence & soin: si bien qu'il ne s'y en trouve point de vieils, d'autant qu'ils les accommodent, de sorte que les ouvriers les tiennent en l'état de quinze à vingt ans; & tels sont à la maison de ville, réservés pour les pauvres & moindres personnes: en quoi il est bon à considérer la sagesse de ce peuple, pour autant qu'il n'appartient pas à ces cocus d'avoir autant de plaisir & si souvent, que les honnêtes gens. De ces outils, lorsqu'il en est nécessité, on les loue; (parquoi on les appelle banniers) qui servent à la commodité des gens de basse condition, pour avoir des enfans & faire des serviteurs, de peur que l'engeance s'en perde; & ces conbaniers & vibaniers sont comme fours, dont chacun paie le louage de ce qu'il en a pris. (Ce n'est point salauderie de dire ainsi, puis qu'il est permis de dire confitures.) Que s'il avient que ceux qui les demandent, soient si nécessiteux, qu'ils devinssent gueux, on les leur refuse: par ainsi, vu l'égard de cette bonne police, il n'y a point de cagnardiers. Même, ce qui en bien utile, les valets ni les chambrieres n'en ont point; il est vrai que gratis on leur en prête en les mariant, après avoir bien servi. Aussi bien souvent avant que les marier, monsieur & madame leur prêtent les leurs par plaisir: ce qui est chose qui fait moult bon voir; & pource que, quand une chose a servi à quelque sujet, elle s'en sent toujours, ainsi que quand une chienne a été couverte d'un chien noir, & qu'elle en ait fait, il aviendra que toujours elle en fera; de même, dieu sauve la chretienté; il avient à cause de ce prêts, qu'il y a de grands seigneurs qui ressemblent à des valets. Mais retournons aux banniers. Cette loi est bonne. Aussi quelle apparence y a-t-il que gens de peu, & qui ont besoin de pain, aient du plaisir, comme prélats & honnêtes gens? Foin, foin, ôtez cela: ce n'est pas le chausse-pied, dont on coule en cet escarpin. Ce n'est pas tout dit une affetée; je ne suis pas content. Qui est-ce qui a parlé des putains? C'est moi, dit Alcibiades. Vous êtes, lui dit-elle, aussi un vrai ruffien. Maudites sont ces sottes, qui le prêtent aux causeurs! Si j'en avois cent, je n'en prêterois pas la moitié d'un à telles gens.

Alcibiades. Non dà, vous le prêteriez tout entier: mais je ne parle pas de vous; vous êtes Tourangelle.

Pierre l'Hermite. Ces Tourangelles sont chiches & sujettes cruellement à l'argent; toutefois, je ne sais s'il y a du mal; mais j'ouis une fois un Parisien, qui, parlant des Tourangeaux, les appella bougres de Tours.

Madame. C'est qu'il vouloit dire bougrans, pource que les bons bougrans s'y font.

Pierre l'Hermite. Voire, voire! C'est que, durant les guerres des huguenots, les dames d'Orléans, bonnes catholiques, s'enfuirent à Tours; & les Tourangeaux, pour les désennuyer, les couvrirent. Aussi l'on dit chiennes & chiens d'Orléans.

Madame. Et delà est venu ce méchant & détestable proverbe! Que voulez-vous dire de couvrir? Quoi! ils couvrirent leurs yeux? Ils leur donnerent des couvertures?

Pierre l'Hermite. Par saint Picot, tu nous la bailles belle! Je dis qu'ils habiterent & dormirent avec elles.

Boece. Habiter & dormir n'apportent rien d'extraordinaire.

Pierre l'Hermite. Le diantre soit le stoïque: (j'ai quasi dit sotique.)

Alcibiades. Eh! bien le voici. Habiter est à la réformée; & dormir à l'hébraïque; tellement qu'entre dormir avec une femme, ou habiter en théologien, c'est faire la belle rage que vous entendez, qui se dit aussi la cause pourquoi.

Madame. Mais ne m'abusez point; je suis femme de bien; il me faut satisfaire: achevez, pour effacer l'injure que vous m'avez faite.

Alcibiades. Dites-moi quelle différence il y a entre les femmes de bien & les autres: & puis je tâcherai à vous contenter.

Madame. Bien je le veux; aussi-bien ai-je été l'une & l'autre en tout honneur: voilà pourquoi je l'entends; & sinon que je suis usée comme la braguette d'un postillon: le maître vous le dira; j'ai autre chose à dire.

Sommaire.

XXII. Quand je fus mariée, pour être faite femme de bien, je portai de mariage plus de dix mille francs que j'avois? ainsi que font plusieurs filles de bonne maison, gagnés à faire plaisir à mes amis. Que plût à dieu qu'aujourd'hui le monde fût tel! Il n'y a plus de bonnes personnes pour bien aimer. Il y a quarante ans que l'on m'aimoit de si bon cœur; voire, de parfaite fressure: & aujourd'hui, on ne fait que feindre. Il n'y a plus de bons cœurs d'amour; on n'aime plus.

Alcibiades. Toutes les vieilles parlent toujours ainsi.

Madame. Taisez-vous, causeur; & me contentez.

Alcibiades. Vous n'avez pas fait tout ce que je vous ai dit.

Madame. Vous n'avez donc pas écouté?

Alcibiades. Si vous ne savez que cela, soyez encore autant toutes les deux, pour en apprendre davantage. Or je vous dis que je ne sais comment on fera; vu que, si vous en ôtez environ de demi-pied de place, ce sera tout un. Toutefois, je vous dirai que j'ai ouï dire à un vieil spéculateur, qu'il fit un commentaire sur ce que vous avez dit de cette différence notable; qu'elle est telle que d'un moine à un fou. Ils ont capuchon tous deux. Aussi femmes ont de quoi contenter tous hommes capables; mais leurs vaisseaux sont différens, d'autant que l'un est à honneur, & l'autre à déshonneur. Et s'il y a bien pis; c'est que femmes de bien, souvent ressemblent aux fous, d'autant qu'elles ne savent jouer que d'une marote; & en fasse son profit qui pourra. Vrai est que bons ouvriers savent s'aider de plusieurs outils, pour bien faire; & dit-on que les enfans de femmes, qui font ainsi, ont volontiers le poil de deux couleurs, ou ont telles ou telles marques dissemblables, au respect des femmes de bien. Quant aux putains, je vous dirai ce que j'en ai appris, durant que je hantois la cour emputannée de Perse, & les gens du monde: j'oyois quelquefois que l'on disoit de quelques grands, qu'ils étoient maris de putains: j'étois si badin, que je croyois que c'étoient cocus, d'autant que le hazard des grands personnages est d'être cocus honorablement. La cause que les habiles gens courent cette fortune est, que l'échet de la tempête tombe volontiers sur les plus hautes pointes: or j'ai été relevé de cette fausse intelligence. Vous devez savoir, (oui, vous le devez, je vous en montrerai l'obligation) que, du tems des premiers hommes, il y eut en Mésopotamie une dame qui se fit reine absolue; & tous ceux du pays, qui parloient en hébreu corrompu, la nommoient putain, c'est-à-dire, madame, en langue babylonienne, comme dit Balaam en ses étymologies imprimées, avant mille ans, en la Chine. Notre hôte & bon ami en prêta le livre à Scaliger, quand il passa par Tours. Vous trouvez en ce livre, si vous le lisez, que la reine signifie demoiselle; & vesse, vaut autant à dire que fille d'honneur: aussi pour le mystique honneur qu'on porte à l'église, on appelle leurs contubernales vesses. Depuis ce tems-là, les dames qui ont eu de la réputation, & ont été grandes par le monde, & relevées en honneur, ont voulu être putains; nom qui a été fort révéré pour la révérence portée à la vénérable antiquité; & n'y a pas long-tems, ainsi que tantôt l'a bien remarqué l'autre, que par honneur, quand on parloit des dames de la cour, voire des plus sages & honnêtes, on disoit, pour dénoter cette honorable assemblée, le bordeau de la cour. Par cela, belles gens, vous ne serez plus scandalisés, (je le dis, parce qu'il y en avoit qui chavissoient les oreilles, comme ânes en appétit, d'autant que Platon n'avoit point reparti, quand il a été appellé fils de putain; aussi les sages ne s'étonnent & ne se formalisent de rien): or d'autant que, pour paroître en magnificence, il faut triompher, les dames qui étoient putains, id est, grandes, triomphoient & alloient à la guerre. Mais parce que, du commencement, à cause de leur délicatesse, elles ne se pouvoient bien accoûtrer au harnois, pour s'y façonner, elles joûtoient nud à nud avec les hommes, & ainsi en essayoient plusieurs, pour se rendre plus adroites, accomplies & fermes aux combats, afin de vaincre heureusement; ces joûtes se faisoient bravement. Depuis, les femmes, qui en ont ouï parler, & qui, à cause des troubles, n'ont pas vu clair aux histoires; & qu'aussi les choses déchéent, n'étant pas si roides ni vigoureuses que celles-là, venoient à la joûte pour se rendre leurs pareilles; & ayant peur en tombant de se blesser, ont fait tendre des linceuls & beaux draps. Après, la paix étant faite, & qu'il falloit néanmoins entretenir les courages par les exercices, afin d'y avoir plus de grace, on s'est mis entre deux draps sur de bons lits. Les femmes communes, je veux dire le reste des autres femmes, qui oyoient parler de ces joûtes, vouloient les essayer; & ainsi voyant qu'il étoit licite d'entrer nud à nud, comme aux étuves, entre deux draps, elles ont rendu cela si commun, comme vous savez, que depuis, on l'a eu en dédain entre les vieillards dédaigneux & hypocrites, ou chatemites; & ainsi le métier se prophanant, ce beau & vénérable nom de putain est tourné en opprobre & risée, ainsi que le saint nom de tyran a été viré en mal. Je vous dirai pourtant que les galants diseurs & écrivains, se voulant relever sur le bien dire, & orner de belles fleurs leurs propos, tirant de l'antiquité de beaux mots & des dictions étranges, pour avoir de belles paroles, usent souvent de ce mot de putain en bonne part, & selon sa vraie signification, comme fait Virgile, usant de ce mot de tyran.

Margot. Mais encore, dites-nous pourquoi avez-vous parlé des femmes de prêtres? est-ce pour déplaire à quelqu'un?

Alcibiades. Non, ou je me contamine, je m'abomine, je déteste, je trentemille, je précipite, j'horrible, je…

Socrates. Oh taisez, taisez-vous; faites-le boire qu'il ne soit enragé: ne blasphémez point, pour vous facher sans qu'aucun s'en soucie, parlez amiablement.

Alcibiades. Ecoutez-donc; je ne suis plus en colere; elle passe aussi légérement qu'un baiser de bien-venu, & avisez à l'antiquité, mere de ce siecle. Telles dames, comme vous savez, sont subrogées aux sages & saintes vestales. Celles-ci sont donc vestales? Et parce que cela est rude à dire, on dit vessailles; & pour veste, radoucissant ce mot à la françoise, on dit facilement vesses, parce que cela coule plus doucement en votre nez.

Turpin. Or ne vous faites point de discours, sur ce qu'ils ont des femmes ou non; je vous dis & déclare: que qui n'aime point l'animal de société, qui ne fait point de cas des femmes, est sot & méchant, ou sodomite. Si, laissons ces loups-garoux, instrumens de toute souillure, un homme, qui honnêtement aime une douce femme, est humble & gracieux: mais cettui-là qui les rejette, est de qualité d'usurier, médisant, malin, ennemi de dieu & des hommes, & qu'il s'aille faire couper le bout; zest, c'est autant de cas raclé. Voilà une affaire faite, aux autres.

Pomponatius. Les femmes hantant les gens d'église, ne sont pas leurs femmes. Vraiment, vous y êtes! Non, elles sont chambrieres, puis femmes, puis dames & maîtresses.

Stance.

XXIII. Ces chambrieres ne sont pas ainsi que celles du monde. Savez-vous comment elles tiennent serf le petit monsieur, & si c'est avec tout honneur? Qu'ainsi ne soit, prenez-y garde: quand ce ne seroit qu'un gueux, si elles parlent de lui, elles diront monsieur sans queue. Elles ne sont pas comme cette demoiselle, qui, s'estimant plus noble que son mari, quand elle parle de lui, dit: celui-là.

Me. Pierre Du Four-l'Éveque. Encore que je ne vous fasse que verser à boire, si me ferez-vous, s'il vous plaît, l'honneur de m'ouir, en la défense des femmes, dont avez parlé, & auxquelles j'ai part. Quand j'étois vicaire, j'avois une femme à la mode & usage de vicairerie; depuis, m'étant remis au monde, elle fut ma femme, épousée selon les droits & usages des autres gens. Quand les femmes du premier ordre ou du saint, & principalement celles des pauvres prêtres, parlent de leur ménage & proficiat, elles disent, (non point comme femmes absolues, elles ont bien plus d'honneur au respect de leurs maîtres; témoin celle de messire Blaise, qui, au four, se plaignant de leur petit moyen, ajoutoit: hélas! encore si ce n'étoit nos messes, je ne sais que je serions), mais ce n'est pas tout, elles se tiennent si bien pour femmes, que, si celles des vicaires trouvent celles des messieurs, elles leur feront honneur; & celles des chanoines suivent la dignité & rang de leur monsieur. Et pensez-vous, vous qui en riez, que cela ne soit pas vrai? Pour vous le faire croire, je m'en rapporte aux gueux, qui, aux grandes fêtes, les voyant venir de la premiere grand-messe, leur crient ainsi: nobles chambrieres, ayez pitié de moi. Voilà, messieurs, ne vous déplaise; il vaut mieux en avoir chez soi pour s'ébattre en bon chrétien, que d'aller, comme méchant voleur, courir çà & là, en danger d'être pincé au colet, comme Cornu, qui mourant de la vérole, soupiroit, disant: hélas! je connois maintenant que c'est chose moult sainte & juste, que vivre de ménage.

Aretin. Voi havete molto parlato delle putane; ma tu non hai ben inteso che è questo; ne sapete l'etimologia della putana, per che voi dobete saper una ragion maravigliosa, & notare la derivatione di tanto nome è celebrato, non solamente da noi, ma da tutto il mondo. Ascoltate donque, e notate che putana si dice, per che gli putte la tana. Fernel se fâcha de cela, & dit que les choses puants sont ceux de celles qui font des enfans, d'autant que le cul y passe, merde & tout; mais ceux des putains sont si souvent brayés & savonnés, qu'ils ne puent point, & que l'Arétin y mette le nez, pour moult voir.

Plaute. Il étoit bien question que ce maquereau d'Arétin nous vînt troubler & en parler, quarante lieues après la premiere parole. Il a fait comme le prince de delà les monts, qui demandant à Paris, per infor de velurs, & le marchand qui pensoit qu'il dit en prendre grande quantité, lui dit: bran, bran. Ce seigneur étant sur la montagne de Tarare, s'en souvint, & demanda à ses gens que c'étoit à dire bran. Le plus hardi lui dit que c'étoit merde. Ha, dit ledit seigneur, en ta gorge, marchand de Paris. C'est lui-même, qui ayant mangé des lentilles qui lui avoient échaudé la goule, & se trouvant en un champ, comme on lui eut dit: que ce qui s'étoit levé étoient lentilles; piquez, piquez, dit-il, qu'elles ne brûlent pas les pieds des chevaux.

Pierre l'Hermite. Mais rentrons, à propos du ménage de Cornu, qui est de se tenir constamment à une chose, de peur de pis: toutefois le bon pere Perault m'a appris qu'il y a trois sortes de chouses, dont il se faut garder.

Turpin. Quels chouses?

Pierre l'Hermite. Chouses à travailler naturellement; chouses à chouser; chouses que les femmes portent, sans les laisser à la maison: je ne saurois mieux dire, si je ne les nommois pas la tête du consistoire. Or, ces trois chouses sont, l'armé, le trop hanté, le pauvre. Gardez-vous du con armé, de peur d'être tué, en faisant le péché mortel. Je vous assure qu'il n'y a point de plaisir à l'être, non plus qu'à se faire pendre, quand on ne l'a pas accoutumé. D'un trop hanté, crainte d'avoir occasions judiciaires.

Margot. Qu'est-ce?

Pierre l'Hermite. Causes, pour lesquelles on seroit repris de justice, comme d'avoir chancre, chaudepisse, poulains & vérole renforcée; ainsi passer la basse, moyenne & haute justice: pour à quoi obvier, je vous dirai qu'il y a un moyen; c'est que vous fassiez comme les chiens, après l'avoir fait, léchez-vous le casus: jamais chiens n'ont mal. Aussi leur cas est d'os, qui est fort propre à faire des cure-dents pour celles qui ballent ou badinent des doigts autour leur visage, quand on les sonde, pour savoir si elles ont la matrice close. A propos de chien, je me souviens de monsieur le commandeur de Compesiers, qui desiroit être comme trois sortes d'animaux, à savoir, ainsi que le cigne, qui plus vieillit & plus embellit; comme le chien, auquel vieillissant le membre grossit; & tel que le cheval & le cerf, qui plus vieillissent plus le font. Et d'un affamé, (je reviens à nos moutons; j'y pensois d'autant, que voyant ce poil, je cuidois que ce fût laine) un affamé vous ruinera, il vous engloutira; & si n'en mourrez pas, qui est le pis. Voilà un bel enseignement.

Sturmius. Ne ferez-vous aujourd'hui autre chose que de parler de ceci?

Cesar. Quoi! de ceci?

Sturmius. Il faut parler de cela aussi; & en dà, qui ne le diroit, on l'oublieroit, plus on ne le feroit; si plus on ne le faisoit, on ne mangeroit plus de chapons, ni de lard. Ces réformateurs-ci veulent tout perdre; & bien je m'en tairai, & le laisserai aux autres, & au maître de céans, suivant l'avis de ce gentilhomme qui soupa hier céans, qui disoit qu'il n'appartient qu'au maître de la maison & au coq à le faire.

B. Je m'en souviens: sa fille voyant le coq qui cauquoit les poules à petit semblant…

Ciceron. (Il faut dire cochoit, en bon françois, comme tantôt le disoit notre maître Barrelette, parlant de ce que font les autres animaux; & ainsi que je lui ouis dire en chaire, il protestoit, de grande douleur, de la faute qui se commettoit au genre humain; c'est que les grands, & ceux & celles qui ont des juges leurs amis, si d'aventure vont s'exercer le bout autre part, ou faire amittonner l'ouverture spéculative après nature, cela leur est joliment imputé à faire l'amour en tout honneur & galantise. Mais si c'est quelque pauvre diable, cela sera dit adultere, ou paillardise, ou rapt; & puis vous fiez à ces Justinians de tous les diables. Or, je les recommande tous à chapitre, s'ils veulent être gratifiés. Ainsi il faut punir ceux ou celles qui n'ont de quoi maintenir ou acquérir réputation. Je m'en rapporte à ce que jadis nous faisions en notre ville de Rome. Si quelque pauvre preneur de loups étoit surpris en la réverbération naturelle, il étoit mené en la place publique, & là on lui appliquoit de la poix toute chaude au cul, qu'après on tiroit: & ainsi on lui arrachoit le poil, & puis en vieil & bon langage hétrusque, on le nommoit drôle qui avoit la fesse tondue.) Cette fille, quoi! Dites-nous donc.

Sturmius. Le coq faisoit mine de donner la venue aux poules, dont cette fille, qui le voyoit, & en étant fâchée, pour l'intérêt de ces pauvres poules qui étoient trompées, me dit tout haut: voilà un coq qui fait bien l'ivrogne.

Beze. Il avoit peut-être l'éguillette nouée, comme R. qui rechercha long-tems la belle Marguerite, avec laquelle il fut marié. Mais P. son corrival, qui étoit fâché de cette alliance, & qui aimoit la belle, leur noua l'éguillette, si bien que jamais ils ne purent avoir accointance mystique l'un de l'autre, qui fut cause qu'après plusieurs procédures, R. fut déclaré impuissant, & partant démarié; & puis, par le consentement de tous, P. fut en grace, & marié avec Marguerite. Le soir qu'ils devoient coucher ensemble, la belle étoit allée en la chambre, pour l'apprêter, où ayant vu d'ordre les besongnes, & la tavayole de P. en y nichant, elle trouva une éguillette violette nouée, qu'elle prit, sans que l'on s'en apperçût. Ayant avisé à ce petit ménage, elle descend & se vint remettre en la troupe, dont elle ne s'étoit retirée qu'à l'heure qu'on dressoit les tables pour le souper, qui est le tems que chacun va à ses petites commodités, & les filles pisser. Le soir, comme on eut bien dansé, qu'il ne s'en falloit gueres que l'on ne parlât de mener coucher la mariée, qui se feignoit lasse; P. la vint entretenir: eh bien! ma maîtresse, comment vous va? Elle lui répondit, selon l'avis qu'elle eut; & se mit à deviser avec lui; sur quoi, elle lui conta qu'elle avoit été voir son deshabillé, & ajouta qu'elle y avoit vu une éguillette nouée, dont il se prit à rire. Elle l'enquêta qu'il avoit à rire; & il lui conta qu'il rioit du bien que cette éguillette lui avoit fait étant cause qu'il l'avoit eue. Après qu'il lui eut déclaré cette fourbe, elle ne fit mine aucune; aussi se prit à rire, sans dire qu'elle eut l'éguillette. Or il fallut faire collation, & déshabiller la mariée. La mariée, étant avec une sienne chambriere d'âge, qui savoit ses secrets, fit semblant de vouloir aller à la garde-robe; mais elle alla bien plus loin. Elle, avec cette bonne femme, prit le chemin de la maison de R. Cependant on la cherchoit; & pensoit-on qu'on l'eût détournée pour rire, comme souvent il avient. Etant arrivée chez R. elle dénoue l'éguillette, & s'entre-communiquerent les douceurs prétendues; & l'autre fut le plus sot.

Turpin. Mais elle, d'autant que demeurant avec P. n'eût pas laissé de s'accommoder avec R. comme il avint à notre ami maître André, qui, à cette heure, est sergent. Il avoit une prébende à Chartres, laquelle il laissa, pour se marier avec une belle fille, à laquelle, au matin de la premiere nuit de ses nôces, il dit: eh bien, ma mie, tu vois comme je t'aime, d'avoir laissé ma prébende pour t'avoir! En dà, vous avez fait une grande folie; vous deviez garder votre prébende, vous n'eussiez pas laissé de m'avoir.