«Au mois de mai, du printemps la puissance
«Du rocher des déserts dompte l'aridité;
«Et malgré lui, sa féconde influence
«De mousse et de lichen pare sa nudité.
«Ainsi de la beauté tout reconnait l'empire,
«Le coeur le plus sévère est touché de ers pleurs,
«Et ce sent ranimé par sou tendre sourire.»
Beaumont
A mesure que la saison nouvelle faisait sentir sa douce influence, l'on voyait plus souvent le solitaire assis sur la pierre qui lui servait de banc devant sa hutte. Un jour, vers midi, une compagnie assez nombreuse qui allait à la chasse, et qui était, composée de personnes des deux sexes, traversait la bruyère avec une suite de piqueurs conduisant des chiens, des faucons sur le poing, et remplissant l'air du bruit de leurs cors. Le Nain, à la vue de cette troupe brillante, allait rentrer dans sa chaumière, quand trois jeunes demoiselles, suivies de leurs domestiques, et que la curiosité avait engagées à se détacher de leur compagnie pour voir de plus près le sorcier de Mucklestane-Moor, parurent tout-à-coup devant lui. L'une fit un cri d'effroi en apercevant un être si difforme, et se couvrit les yeux avec la main; l'autre, plus hardie, s'avança en lui demandant d'un air ironique s'il voulait leur dire leur bonne aventure; la troisième, qui était la plus jeune et la plus jolie, voulant réparer l'incivilité de ses compagnes, lui dit que le hasard les avait séparées du reste de leur compagnie à l'entrée de la plaine, et que, l'ayant vu assis à sa porte, elles étaient venues pour le prier de leur indiquer le chemin le plus court pour aller à…
—Quoi! s'écria le Nain, si jeune et déjà si artificieux! Vous êtes venue, vous le savez, fière de votre jeunesse, de votre opulence et de votre beauté, pour en jouir doublement par le contraste de la vieillesse, de l'indigence et de la difformité. Cette conduite est digne de la fille de votre père, mais non de celle de la mère qui vous a donné le jour.
—Vous connaissez donc mes parents? vous savez donc qui je suis?
—Oui. C'est la première fois que mes yeux vous aperçoivent: mais je vous ai vue souvent dans mes rêves.
—Dans vos rêves?
—Oui, Isabelle Vere. Qu'ai-je à faire quand je veille, avec toi ou avec les tiens?
—Quand vous veillez, monsieur, dit la seconde des compagnes d'Isabelle avec une sorte de gravité moqueuse, toutes vos pensées sont fixées sans doute sur la sagesse: la folie ne peut s'introduire chez vous que pendant votre sommeil?
—Tandis que la nuit comme le jour, répliqua le Nain, avec plus d'humeur qu'il ne convient à un ermite ou à un philosophe, elle exerce sur toi un empire absolu.
—Que le ciel me protège! dit la jeune dame en ricanant: c'est un sorcier, bien certainement.
—Aussi certainement que vous êtes une femme, dit le Nain: que dis-je? une femme! il fallait dire une dame, une belle dame. Vous voulez que je vous prédise votre fortune future: cela sera fait en deux mots. Vous passerez votre vie à courir après des folies dont vous serez lasse dès que vous les aurez atteintes. Au passé, des poupées et des jouets; au présent, l'amour et toutes ses sottises; dans l'avenir, le jeu, l'ambition et les béquilles. Des fleurs dans le printemps, des papillons dans l'été, des feuilles fanées dans l'automne et dans l'hiver.—J'ai fini, je vous ai dit votre bonne aventure.
—Hé bien! si j'attrape les papillons, c'est toujours quelque chose, dit en riant la jeune personne, qui était une cousine de miss Vere; et vous;, Nancy, ne voulez-vous pas vous faire dire votre bonne aventure?
—Pas pour un empire, répondit-elle en faisant un pas en arrière: c'est assez d'avoir entendu la vôtre.
—Hé bien! reprit miss Ilderton, je veux vous payer comme si vous étiez un oracle et moi princesse.
En même temps elle présenta au Nain quelques pièces d'argent.
—La vérité ne se vend ni ne s'achète, dit le solitaire en repoussant son offrande avec un dédain morose.
—Hé bien! je garderai mon argent pour me servir dans la carrière que je dois suivre.
—Vous en aurez besoin, s'écria le cynique: sans cela peu de personnes peuvent suivre, et moins encore peuvent être suivies. Arrêtez, dit-il à miss Vere, au moment où ses compagnes partaient, j'ai deux mots à vous dire encore. Vous avez ce que vos compagnes voudraient avoir, ce qu'elles voudraient au moins faire croire qu'elles possèdent: beauté, richesse, naissance, talents.
—Permettez-moi de suivre mes compagnes, bon père: je suis à l'épreuve contre la flatterie et les prédictions.
—Arrêtez, s'écria le Nain en retenant la bride de son cheval, je ne suis pas un flatteur. Croyez-vous que je regarde toutes ces qualités comme des avantages? Chacune d'elles n'a-t-elle pas à sa suite des maux innombrables? des affections contrariées, un amour malheureux, un couvent, ou un mariage forcé? Moi, dont l'unique plaisir est de souhaiter le malheur du genre humain, je ne puis vous en désirér davantage que votre étoile ne vous en promet.
—Hé bien! mon père, en attendant que tous ces maux m'arrivent, laissez-moi jouir d'un bonheur que je puis me procurer. Vous êtes âgé, vous êtes pauvre, vous-vous trouvez éloigné de tout secours si vous en aviez besoin; votre situation vous expose aux soupçons des ignorants, et peut-être par la suite vous exposera à leurs insultes: consentez que je vous place dans une situation moins fâcheuse; permettez-moi d'améliorer votre sort; consentez-y pour moi, si ce n'est pour vous; lorsque j'éprouverai les malheurs dont vous me faites la prédiction, et qui ne se réaliseront peut-être que trop tôt, il me restera du moins la consolation de n'avoir pas perdu tout le temps où j'étais plus heureuse.
—Oui, dit le vieillard d'une voix qui trahissait une émotion dont il s'efforçait en vain de se rendre maître; oui, c'est ainsi que tu dois penser; c'est ainsi que tu dois parler, s'il est possible que les discours d'une créature humaine soient d'accord avec ses pensées! Attends-moi un instant; garde-toi bien de partir avant que je sois de retour.
Il alla à son jardin, et en revint tenant à la main une rose à demi épanouie.
—Tu! m'as fait verser une larme, lui dit-il; c'est la seule qui soit sortie de mes yeux depuis bien des années. Reçois ce gage de ma reconnaissance. Prends cette fleur, conserve-la avec soin, ne la perds jamais! Viens me trouver à l'heure de l'adversité; montre-moi cette rose, montre-m'en seulement une feuille, fût-elle aussi flétrie que mon coeur; fût-ce dans un de mes plus terribles instants de rage contre le genre humain, elle fera naître dans mon sein des sentiments plus doux, et tu verras peut-être l'espérance luire de nouveau dans le tien. Mais point de message, point d'intermédiaire; viens toi-même, viens seule, et mon coeur et ma porte, fermés pour tout l'univers, s'ouvriront toujours pour toi et tes chagrins. Adieu!
Il laissa aller la bride, et la jeune dame, après l'avoir remercié, s'éloigna fort surprise du discours singulier que lui avait tenu cet être extraordinaire. Elle retourna la tête plusieurs fois, et le vit toujours à la porte de sa cabane. Il semblait la suivre des yeux jusqu'au château d'Ellieslaw, et il ne rentra dans sa chaumière que lorsqu'il ne lui fut plus possible de l'apercevoir.
Cependant ses compagnes ne manquèrent pas de la plaisanter sur l'étrange entretien qu'elle avait eu avec le fameux sorcier de Mucklestane-Moor.—Isabelle a eu tout l'honneur de la journée, lui dit miss Ilderton l'aînée. Son faucon a abattu le seul faisan que nous ayons rencontré; ses yeux ont conquis le coeur d'un amant, et le magicien lui-même n'a pu résister à ses charmes. Vous devriez, ma chère Isabelle, cesser d'accaparer, ou du moins vous défaire de toutes les denrées qui ne peuvent vous servir.
—Je vous les cède toutes pour peu de chose, dit Isabelle, et le sorcier pardessus le marché.
—Proposez-le à Nancy pour rétablir la balance inégale, dit miss
Ilderton; vous savez que ce n'est pas une sorcière.
—Bon Dieu, ma soeur, dit Nancy, que voudriez-vous que je fisse d'un tel monstre? J'ai eu peur dès que je l'ai aperçu, et j'avais beau fermer les yeux, il me semblait que je le voyais encore.
—Tant pis, Nancy, reprit sa soeur, je vous souhaite, quand vous prendrez un admirateur, qu'il n'ait d'autres défauts que ceux qu'on ne peut pas voir en fermant les yeux. Au surplus, n'en voulez-vous pas? c'est une affaire faite, je le prends pour moi, je le logerai dans l'armoire où maman tient ses curiosités de la Chine, afin de prouver que l'imagination si fertile des artistes de Pékin et de Kanton n'a jamais immortalisé en porcelaine de monstre comparable à celui que la nature a produit en Écosse.
—La situation de ce pauvre homme est si triste, dit Isabelle, que je ne puis, ma chère Lucy, goûter vos plaisanteries comme de coutume. S'il est sans ressources, comment peut-il exister dans ce désert, si loin de toute habitation? et s'il a les moyens de se procurer ce dont il a besoin, ne court-il pas le risque d'être volé, assassiné par quelqu'un des brigands dont on parle quelquefois dans ce voisinage?
—Vous oubliez qu'on assure qu'il est sorcier, dit Nancy.
—Et si la magie diabolique ne lui réussit pas, dit miss Ilderton, il n'a qu'à se fier à sa magie naturelle. Qu'il montre à sa fenêtre sa tête énorme et son visage, le plus hardi voleur ne voudra pas le voir deux fois. Que ne puis-je avoir à ma disposition cette tête de Gorgone, seulement pour une demi-heure!
—Et qu'en feriez-vous, Lucy? lui demanda miss Vere.
—Je ferais fuir du château ce sombre, roide et cérémonieux Frédéric Langley, que votre père aime tant, et que vous aimez si peu. Au moins nous avons été débarrassées de sa compagnie pour le temps que nous avons mis à faire notre visite au sorcier. C'est une obligation que nous avons à Elsy, et je ne l'oublierai de ma vie.
—Que diriez-vous donc, Lucy, lui dit à demi-voix Isabelle, pour ne pas être entendue de Nancy, qui marchait en avant parce que le sentier où elles se trouvaient était trop étroit pour que trois personnes pussent y passer de front; que diriez-vous si l'on vous proposait d'associer pour la vie votre destinée à celle de sir Frédéric?
—Je dirais Non, Non, Non, trois fois Non, toujours de plus haut en plus haut, jusqu'à ce qu'on m'entendît de Carlisle.
—Mais si Frédéric vous disait que dix-neuf Non valent un demi-consentement?
—Cela dépend de la manière dont ces Non sont prononcés.
—Mais si votre père vous disait: Consentez-y ou…
—Je m'exposerais à toutes les conséquences de son ou, serait-il le plus cruel des pères.
—Et s'il vous menaçait d'un couvent, d'une abbesse, d'une tante catholique?
—Je le menacerais d'un gendre protestant, et je ne manquerais pas la première occasion de lui désobéir par esprit de conscience. Mais Nancy marche bien vite! Tant mieux, nous pourrons causer. Croyez-vous donc, ma chère Isabelle, que vous ne seriez pas excusable devant Dieu et devant les hommes, de recourir à tous les moyens possibles plutôt que de faire un semblable mariage? Un ambitieux, un orgueilleux, un avare, un cabaleur contre le gouvernement, mauvais fils, mauvais frère, détesté de tous ses parents! Je mourrais mille fois plutôt que de consentir à l'épouser.
—Que mon père ne vous entende point parler ainsi, ou faites vos adieux au château d'Ellieslaw.
—Eh bien! adieu au château d'Ellieslaw de tout mon coeur, si vous en étiez dehors, et si je vous savais avec un autre protecteur que celui que la nature vous a donné. Ah! ma chère cousine, si mon père jouissait de son ancienne santé, avec quel plaisir il vous aurait donné asile jusqu'à ce que vous fussiez débarrassée de cette cruelle et ridicule persécution!
—Ah! plût à Dieu que cela fût! ma chère Lucy, répondit Isabelle, mais je crains que, faible de santé comme est votre père; il ne soit hors d'état de protéger la pauvre fugitive contre ceux, qui viendront la réclamer:
—Je le crains bien aussi! reprit miss llderton; mais nous y penserons et trouverons quelque moyen pour sortir d'embarras. Depuis quelques jours, je vois partir et arriver un grand nombre de messagers; je vois paraître et disparaître des figures étrangères que personne ne connaît, et dont on ne prononce pas le nom: on nettoie et on prépare les armes dans l'arsenal du château; tout y est dans l'agitation et l'inquiétude, et j'en conclus que votre père et ceux qui sont chez lui en ce moment s'occupent de quelque complot. Il ne nous en serait que plus facile de former aussi quelque petite conspiration; nos messieurs n'ont pas pris pour eux toute la science politique, et il y a quelqu'un que je désire admettre à nos conseils.
—Ce n'est pas Nancy?
—Oh non! Nancy est une bonne fille; elle vous est fort attachée, mais elle serait un pauvre génie de conspiration, aussi pauvre que Renault et les autres conjurés subalternes de Venise sauvée (Tragédie d'Otway); non, non, c'est un Jaffier ou un Pierre que je veux dire, si Pierre vous plaît davantage. Et cependant quoique je sache que je vous ferai plaisir, je n'ose pas le nommer, de peur de vous contrarier en même temps. Ne devinez-vous pas? Il y a un aigle et un rocher dans ce nom-là; il ne commence point par un aigle en anglais, mais par quelque chose qui y ressemble en écossais (Miss Ilderton joue ici sur le nom d'Eanscliff. Earn signifie aigle (eagle) en écossais; et cliff, rocher en anglais). Hé bien, vous ne voulez pas le nommer?
—Ce n'est pas au moins le jeune Earnscliff que vous voulez dire,
Lucy, répondit Isabelle en rougissant?
—Eh! à quel autre pouvez-vous penser? Les Jaffier et les Pierre ne sont pas en grand nombre dans ce canton, quoiqu'on y trouve en grand nombre les Renault et les Bedmar.
—Quelle folle idée, Lucy! vos drames et vos romans vous ont tourné la tête. Qui vous a fait connaître les inclinations de M. Earnscliff et les miennes? Elles n'ont d'existence que dans votre imagination toujours si vive. D'ailleurs, mon père ne consentirait jamais à ce mariage, et Earnscliff même…. Vous savez la fatale querelle….
—Quand son père a été tué? Cela est si vieux. Nous ne sommes plus, j'espère, dans le temps où la vengeance d'une querelle faisait partie de l'héritage qu'un père laissait à ses enfants, comme une partie d'échecs en Espagne, et où l'on commettait un meurtre ou deux à chaque génération, seulement polir empêcher le ressentiment de se refroidir. Nous en usons aujourd'hui avec nos querelles comme avec nos vêtements: nous les cherchons pour nous, et nous ne réveillerons pas plus les ressentiments de nos pères, que nous ne porterons leurs pourpoints tailladés et leurs haut-de-chausses.
—Vous traitez la chose trop légèrement, Lucy, répondit, miss
Vere.
—Non, non, pas du tout. Quoique votre père fût présent à cette malheureuse affaire, on n'a jamais cru qu'il ait porté le coup fatal. Et, dans tous les cas, même du temps des guerres de clans, la main d'une fille, d'une soeur, n'a-t-elle pas été souvent un gage de réconciliation? Vous riez de mon érudition en fait de romans; mais je vous assure que si votre histoire était écrite comme celle de mainte héroïne moins malheureuse et moins méritante, le lecteur tant soit peu pénétrant vous déclarerait d'avance la dame des pensées d'Earnscliff et son épouse future, à cause de l'obstacle même que vous supposez insurmontable.
—Nous ne sommes plus au temps des romans, mais à celui de la triste réalité; car voilà le château d'Ellieslaw.
—Et j'aperçois à la porte sir Frédéric Langley, qui nous attend pour nous aider à descendre de cheval. J'aimerais mieux toucher un crapaud. Ce sera le vieux Horsington, le valet d'écurie, qui me servira d'écuyer.
En parlant ainsi, elle fit sentir la houssine à son coursier, passa devant sir Frédéric, qui s'apprêtait à lui offrir la main, sans daigner jeter un regard sur lui, et sauta légèrement à terre dans les bras du vieux palefrenier. Isabelle aurait bien voulu l'imiter, mais elle voyait son père froncer le sourcil et la regarder d'un air sévère; elle fut obligée de recevoir les soins d'un amant odieux.
CHAPITRE VI
«Pourquoi nous donne-t-on le nom de voleurs, à «nous qui sommes les gardes-du-corps de la nuit? «Qn'ou nous appelle les compagnons de Diane «dans les forêts, les gentilshommes des ténèbres, les «favoris de la lune!» (Shakespeare) Henri IV, première partie.
Le solitaire avait passé dans son jardin le reste du jour où il avait en la visite des trois cousines. Il vint, le soir, s'asseoir sur la pierre qui était son banc favori. Le disque du soleil brillait d'un rouge éclatant; à travers les flots de nuages qui passaient et repassaient sans cesse, il colorait d'une teinte plus vive de pourpre les sommets des montagnes couvertes de bruyères, dont le vaste profil se dessinait à l'horizon de cette aride plaine.
Le Nain contemplait les nuages qui s'abaissaient en masses de plus en plus compactes; et lorsqu'un des derniers rayons du soleil couchant vint tomber d'aplomb sur la figure étrange du solitaire, on aurait pu le prendre pour le démon de l'orage qui se préparait, ou pour quelque gnome qu'un signal sinistre avait fait sortir tout-à-coup des entrailles de la terre.
Pendant qu'il était assis, les yeux tournés vers les vapeurs toujours croissantes de l'horizon, un homme à cheval arriva au grand galop; et, s'arrêtant comme pour laisser reprendre haleine à son cheval, il fit à l'anachorète une espèce de salut avec un air d'effronterie mêlé de quelque embarras.
La taille de ce cavalier était maigre et élancée; mais il paraissait avoir la force et la constitution d'un athlète, comme quelqu'un qui avait fait métier toute sa vie de ces exercices qui développent la force musculaire en empochant le corps de prendre trop d'accroissement. Son visage, brûlé par le soleil, annonçait l'audace, l'impudence et la fourberie; enfin des cheveux et des sourcils roux qui ombrageaient de petits yeux gris, tels étaient les traits qui composaient la physionomie sinistre de ce personnage. Il avait des pistolets d'arçon à sa selle et une autre paire à sa ceinture; il portait une jaquette de peau de buffle, et des gants aux mains; celui de la droite était garni de petites écailles de fer, comme les anciens gantelets. Il avait la tête couverte d'une espèce de casque d'acier rouillé, et un grand sabre pendait à son côté.
—Hé bien! dit le Nain, voilà donc encore le Vol et le Meurtre à cheval?
—A cheval? Oui, oui, Elsy, dit le bandit, votre science de médecin m'a remonté sur mon brave cheval bai.
—Et toutes ces promesses d'amendement que vous aviez faites pendant votre maladie, elles sont oubliées?
—Parties avec l'eau chaude et la panade, reprit l'effronté convalescent. Elsy, vous qui avez, dit-on, des liaisons avec l'Autre (Le diable):
«Le diable, étant en maladie,
«D'être moine eut la fantaisie;
«Mais, quand il se porta bien,
«Du diable s'il en fit rien.»
—Tu dis vrai, répondit le solitaire: il serait plus facile de faire perdre au corbeau son goût pour les cadavres, au loup sa soif du sang, que de changer tes inclinations perverses.
—Que voulez-vous que j'y fasse? cela est né avec moi, c'est dans mon sang. De père en fils les lurons de Westburnflat ont été tous des rôdeurs et des pillards. Ils ont tous bu sec, et fait bonne vie, tirant grande vengeance d'une petite offense et ne refusant aucun travail bien payé.
—Fort bien! et tu es aussi loup que celui qui la nuit ravage une bergerie… Pour quelle oeuvre de l'enfer es-tu en course cette nuit?
—Est-ce que votre science ne vous l'apprend pas?
—Elle m'apprend que ton dessein est coupable, que ton action sera plus mauvaise, et que la fin sera pire encore.
—Et vous ne m'en aimez pas moins pour cela, reprit Westburnflat, vous me l'avez toujours dit.
J'ai des raisons pour aimer ceux qui sont le fléau de l'humanité: —tu en es un des plus épouvantables! Tu vas répandre le sang?
—Non! oh non!… A moins qu'on ne fasse résistance; car alors la colère l'emporte, vous savez. Non; je veux seulement couper la crête d'un jeune coq qui chante trop haut.
—Ce n'est pas du jeune Earnscliff? dit le Nain avec quelque émotion.
—Le jeune Earnscliff? Non… Pas encore, le jeune Earnscliff! mais son tour pourra venir, s'il ne prend garde à lui, et s'il ne retourne à la ville, au lieu de s'amuser ici à détruire le peu de gibier qui nous reste; s'il prétend agir en magistrat, et envoyer aux gens puissants d'Auld-Reekie (Édimbourg) ses rapports sur les troubles du canton… Oui, qu'il prenne garde à lui!
—C'est donc Hobby d'Heugh-Foot! Quel mal t'a-t-il fait?
—Quel mal? pas grand mal;, mais il dit que le dernier mardi gras je n'osai me montrer de peur de lui, tandis que c'était de peur du shérif; il y avait un mandat contre moi. Je me moque d'Hobby et de tout son clan; mais ce n'est pas tant pour me venger que pour lui apprendre à ne pas donner carrière à sa langue en parlant de ceux qui valent mieux que lui; je crois que demain matin il aura perdu la meilleure plume de son aile… Adieu, Elsy; j'ai quelques bons enfants qui m'attendent dans les montagnes. Je vous verrai en revenant, et je vous amuserai du récit de ce que nous aurons fait, pour vous payer de vos soins.
Avant que le Nain eût le temps de répliquer, le bandit de Westburnflat partit au grand galop. Il pressait sans pitié son cheval de l'éperon, et le faisait sauter par-dessus les pierres, dont un grand nombre parsemaient encore la plaine. En vain l'animal ruait, gambadait, se dressait: il le forçait à suivre sa ligne droite, et restait ferme sur la selle. Bientôt le solitaire le perdit de vue.
—Ce misérable, dit le Nain, cet assassin couvert de sang, ce scélérat qui ne respire que le crime, a des nerfs et des muscles assez forts et assez souples pour dompter un animal mille fois plus noble que lui; il le force à le conduire dans l'endroit où il va se souiller d'un nouveau forfait! Et moi, si j'avais la faiblesse de vouloir avertir sa malheureuse victime de se tenir sur ses gardes, et chercher à sauver une famille innocente, la décrépitude qui m'enchaîne ici mettrait un obstacle à mes bonnes intentions!—Mais pourquoi désirerais-je qu'il en fût autrement? Qu'ont de commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d'oeuvre de la nature? Quand je rends un service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût? Et pourquoi prendrais-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m'a traité comme un monstre, un être proscrit? Non; par toute l'ingratitude que j'ai éprouvée, par les injures que, j'ai souffertes, par l'emprisonnement qu'on m'a fait subir, par les chaînes dont on m'a chargé, j'étoufferai dans mon coeur ma sensibilité rebelle. Je n'ai été que trop souvent assez insensé pour dévier de mes principes quand mes sentiments se liguaient contre moi. Comme si celui qui n'a trouvé de compassion dans personne devrait en ressentir pour quelqu'un? Que la destinée promène son char armé de faux sur l'humanité tremblante, je ne me précipiterai pas sous ses roues pour lui dérober une victime. Quand le Nain, le sorcier, le bossu, aurait sauvé aux dépens de sa vie un de ces êtres si fiers de leur beauté, ou de leur adresse, tout le monde applaudirait à cet échange d'un homme contre un monstre.—Et cependant ce pauvre Hobby, si jeune, si franc, si brave, si…—Oublions-le! je ne pourrais le secourir quand je le voudrais; mais si je le pouvais, je ne le voudrais pas: non, je ne le voudrais pas, dût-il ne m'en coûter qu'un souhait pour le sauver.
Avant ainsi terminé son soliloque, il se retira dans sa chaumière pour se mettre à l'abri de l'orage qui s'annonçait par de grosses et larges gouttes de pluie. Les derniers rayons du soleil avaient disparu entièrement; à de courts intervalles deux ou trois éclats de tonnerre étaient répétés par les échos des montagnes comme le bruit d'un combat lointain.
CHAPITRE VII
«Orgueilleux oiseau des montagnes,
«Tes plumes vont servir de jouet aux autans.
«Retourne aux lieux où tu plaças ton aire,
«Tu n'y verras que cendres et débris.
«Qui frappe l'air de ces lugubres cris?….
«Ce sont les accents d'une mère.
T. Campbell.
Toute la nuit fut sombre et orageuse; mais le matin se leva comme rafraîchi par la pluie. Même la lande sauvage de Mucklestane-Moor, coupée par des inégalités d'un terrain aride, et par des flaques d'eau marécageuse, sembla s'animer sous l'influence d'un ciel serein, comme un air de bonne humeur et de gaîté peut répandre un certain charme inexprimable sur le visage le moins agréable. La bruyère était touffue et fleurie. Les abeilles que le solitaire avait ajoutées à ses petites propriétés rurales voltigeaient en joyeux essaims et remplissaient l'air des murmures de leur industrie. Quand le vieillard sortit de sa hutte, ses deux chèvres vinrent au-devant de lui pour recevoir la nourriture qu'il leur distribuait lui-même chaque matin, et elles lui léchaient les mains pour lui témoigner leur reconnaissance.
—Pour vous du moins, leur dit-il, pour vous du moins la conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien à votre gratitude; vous accueillez avec transport l'être disgracié de la nature qui vous donne ses soins; et les traits les plus nobles que le ciseau d'un statuaire ait jamais produits, seraient pour vous un objet d'indifférence et d'alarmes s'ils s'offraient à vous à la place du corps mutilé dont vous avez coutume de recevoir les soins.,.. Lorsque j'étais dans le monde, ai-je jamais trouvé de tels sentiments de gratitude? Non. Les domestiques que j'avais élevés depuis leur enfance, me tournaient en dérision derrière ma chaise; l'ami que je soutins de ma fortune, et pour l'amour de qui mes mains… (Il fut en ce moment agité d'un mouvement convulsif)… Cet ami m'enferma dans l'asile destiné aux êtres privés de raison, me fit partager leurs souffrances, leurs humiliations, leurs privations! Hubert seul… mais Hubert finira aussi par m'abandonner. Tous les hommes ne se ressemblent-ils pas? Ne sont-ils pas tous corrompus, insensibles, égoïstes, ingrats et hypocrites jusque dans leurs prières à la Divinité, quand ils la remercient du soleil qui les éclaire, de l'air pur qu'ils respirent?
Pendant qu'il se livrait à ces sombres réflexions, le solitaire entendit de l'autre côté de son enclos les pas d'un cheval, et une voix sonore qui chantait avec l'accent joyeux d'un coeur léger de souci:
«Bon Hobbie Elliot, Hobbie, ô cher ami,
«Avec vous volontiers je m'en irais d'ici!»
Au mène instant, un gros chien de chasse franchit la barrière de l'ermite. Les chasseurs de ces cantons savent bien que la forme et l'odeur des chèvres rappellent si bien la forme et l'odeur du daim, que les limiers les mieux dressés s'élancent quelquefois sur elles. Le chien en question attaqua donc et étrangla aussitôt une des favorites de l'ermite. En vain Hobby Elliot survenant sauta à bas de son cheval pour sauver l'innocente créature. Quand le Nain vit les dernières convulsions d'une de ses favorites, saisi d'un accès de frénésie et ne se possédant plus, il tira une espèce de poignard qu'il portait sous son habit, et se précipita sur le chien pour le percer. Hobby lui saisit le bras.
—Tout beau, Elsy, tout beau, lui dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter Killbuck.
La rage du Nain se dirigea alors contre le jeune fermier. Déployant une vigueur qu'on ne lui aurait pas soupçonnée, il dégagea son bras dans un clin d'oeil, et appuya la pointe de son poignard sur la poitrine d'Hobby. Mais au même instant le jetant loin de lui avec horreur:—Non!, s'écria-t-il d'un air égaré, non! pas une seconde fois!
Hobby recula de quelques pas, aussi surpris que confus d'avoir couru un tel danger de la part d'un ennemi qu'il aurait cru si peu redoutable.—Il a le diable au corps, à coup sûr! Tels furent les premiers mots qui lui échappèrent, puis il se mit à, s'excuser d'un accident qu'il n'avait pu ni prévoir ni prévenir.
—Je ne veux pas justifier tout-à-fait Killbuck, dit-il; mais je suis autant fâché que vous de ce qui vient d'arriver, je veux donc vous envoyer deux chèvres et deux grasses brebis de deux ans, pour réparer tout le mal. Un homme sage et sensé, comme vous l'êtes, ne doit pas avoir de rancune contre une pauvre bête qui n'a fait que suivre son instinct. Une chèvre est cousine germaine d'un daim; si c'eût été un agneau, on pourrait y trouver davantage à redire. Vous devriez avoir des brebis plutôt que des chèvres, Elsy, dans un endroit où il y a tant de chiens de chasse.—Mais je vous en enverrai deux.
—Misérable! dit le Nain, votre cruauté me prive d'une des deux seules créatures qui me fussent attachées!
—Bon Dieu! Elsy, c'est bien contre ma volonté. J'aurais dû penser que vous aviez des chèvres, et tenir mon chien en laisse. Mais je vais me marier, voyez-vous, et cela m'ôte toute autre idée de la tête, je crois. Mes deux frères apportent sur le traîneau le dîner de noces, ou une bonne partie; Je veux dire trois fameux chevreuils, jamais on n'en vit courir de plus beaux dans la plaine de Dallom, comme dit la ballade. Ils ont fait un détour pour arriver, à cause des mauvais chemins. Je vous enverrais bien un peu de venaison; mais vous n'en voudriez pas peut-être, parce que c'est killbuck qui l'a tuée.
Pendant ce long discours, par lequel le bon habitant des frontières cherchait à calmer de son mieux le Nain offensé, il l'entendit s'écrier enfin après avoir tenu les yeux baissés comme pour se livrer à de profondes méditations.
—L'instinct! l'instinct! Oui! c'est bien cela! Le fort opprime le faible; le riche dépouille le pauvre; celui qui est heureux, ou pour mieux dire l'imbécile qui croit l'être, insulte à la misère de celui qui souffre. Retire-toi, tu as réussi à donner le dernier coup au plus misérable des êtres. Tu m'as privé de ce que je regardais comme une demi-consolation. Retire-toi, répéta-t-il; et il ajouta avec un sourire amer: Vas jouir du bonheur qui t'attend chez toi!
—Ah! dit Hobby, je veux n'être jamais cru, si je ne désire pas vous mener avec moi à mes noces. On n'en aura pas vu de pareilles depuis le temps du vieux Martin Elliot de la tour de Preakin. Il y aura cent Elliot pour courir la brouze (Espèce de course à cheval qui fait partie des réjouissances d'une noce). Je vous enverrai chercher dans un traîneau avec un bon poney.
—Est-ce bien à moi que vous proposez de prendre part aux plaisirs du commun des hommes?
—Comment commun! pas si communs. Les Elliot sont depuis long-temps une bonne race.
—Va-t'en, répéta le Nain; puisse le mauvais génie qui t'a conduit ici t'accompagner chez toi! Si tu ne m'y vois, tu y verras mes compagnons fidèles, la misère et le désespoir. Ils t'attendent déjà sur le seuil de ta porte.
—Vous avez tort de parler ainsi, Elsy. Personne ne vous croit bon de reste; écoutez-moi; et voilà que vous me souhaitez malheur, à moi ou les miens. Maintenant s'il arrivait quelque chose à Grâce, Dieu m'en préserve! ou à moi ou au pauvre chien; si je souffrais quelque injure dans ma personne ou dans mes biens, je n'oublierai point la part que vous y aurez eue.
—Va-t'en! dit encore le Nain, va-t'en! et souviens-toi de moi quand tu sentiras le coup qui t'aura frappé.
—Hé bien! hé bien! dit Hobby en remontant à cheval, je m'en vais; on ne gagne rien, comme on dit, à se disputer avec les gens qui sont de travers, on ne les change pas (C'est le préjugé contre l'humeur de ceux qu'on appelle des gens marqués au B.); mais s'il arrive quelque chose à Grâce Armstrong, je vous promets un petit feu de sorcier, pourvu qu'on trouve un seul tonneau goudronné dans les cinq paroisses du canton.
Il partit à ces mots: le Nain jeta sur lui un regard de colère et de mépris, et prenant une bêche avec un hoyau, il commença à creuser un tombeau pour sa chèvre.
Un coup de sifflet, et les mots,—Hist, Elsy, st! l'interrompirent dans cette triste occupation. Il leva la tête et aperçut près de lui le bandit de Westburnflat. Comme le meurtrier de Banquo (Allusion à Macbeth), il avait le visage souillé de sang, ainsi que ses éperons et les flancs de son cheval.
—Eh bien! misérable, ton infâme projet est-il accompli?
—Est-ce que vous en doutez, Elsy? Quand je monte à cheval, mes ennemis peuvent sangloter d'avance. Ils ont eu cette nuit, à Heugh-Foot, une belle illumination, et on y pousse encore des cris plaintifs sur la mariée.
—La mariée!
—Oui. Charly Cheat-the-Woody (Charlot nargue-la potence), comme nous l'appelons, c'est-à-dire Charlot Foster de Tinning-Beck, l'emmène dans le Cumberland. Elle m'a reconnu dans la bagarre, parce que mon masque est tombé un instant. Vous sentez que, si elle reparaissait dans le pays, je n'y serais pas en sûreté; la bande des Elliot est nombreuse. Maintenant, ce que, j'ai à vous demander, c'est le moyen de la mettre en sûreté.
—Veux-tu donc l'assassiner?
—Non, non; si je puis m'en dispenser. On dit qu'on envoie des gens aux plantations,—qu'on les fait embarquer pour cela tout doucement dans les ports, et qu'on sait gré surtout à ceux qui emmènent une jolie fille. On a besoin par delà les mers de ce bétail femelle, qui n'est pas rare ici; mais je veux faire mieux pour la nôtre. Il est une belle dame qui, à moins qu'elle ne devienne enfant docile, fera dans peu, bon gré malgré, le voyage des Grandes-Indes. J'ai envie de faire partir Grâce avec elle. C'est une bonne fille, après tout. Quel crève-coeur pour hobby, quand il va arriver ce matin et qu'il ne trouvera ni maison ni fiancée!
—Et tu n'as aucune pitié de lui!
—Aurait-il pitié de moi, s'il me voyait gravir la colline du château à Jeddart (Le lieu des exécutions à Jeddart, où plusieurs confrères de Westburnflat durent jouer la dernière scène de leur rôle tragique)? C'est la pauvre fille que je plains. Pour lui, il en prendra une autre.—Eh bien! Elsy, que dites-vous de cet exploit, vous qui aimez à en entendre raconter?
—L'air, l'océan, le feu, dit le Nain se parlant à lui-même, les tremblements de terre, les tempêtes, les volcans, ne sont rien auprès de la rage de l'homme; et qu'est-ce que ce bandit, si ce n'est un homme plus habile qu'un autre à remplir le but de son existence!—Ecoute-moi, misérable, tu vas aller où je t'ai envoyé une fois.
—Chez l'intendant?
—Oui; tu lui diras qu'Elsender-le-Reclus lui ordonne, de te donner de l'or. Mais rends la liberté à cette fille, renvoie-la dans sa famille; qu'elle n'ait à se plaindre d'aucune insulte; fais-lui seulement jurer de ne pas découvrir ton crime.
—Jurer! Et si elle ne tient pas son serment? les femmes n'ont pas une grande réputation de ce côté. Un homme comme vous doit savoir cela. Aucune insulte, dites-vous? Qui sait ce qui peut lui arriver, si elle reste long-temps à Tinning-Beck? Charly Cheat-the-Woody est un brave luron. Mais si vingt pièces d'or m'étaient comptées, je croirais pouvoir promettre qu'elle sera rendue à sa famille dans les vingt-quatre heures.
Le Nain tira de sa poche un petit porte-feuille, y écrivit une ou deux lignes, en déchira le feuillet, et le remettant au brigand:— Tiens, lui dit-il en le regardant d'un air de menace, mais ne songe pas à me tromper! si tu n'obéis pas ponctuellement à mes ordres, ta vie m'en répondra.
—Je sais que vous avez du pouvoir, Elsy, dit le bandit en baissant les yeux, n'importe d'où il vienne;—vous avez une prévoyance et un savoir de médecin qui vous servent à merveille, et l'argent pleut à votre commandement, comme les fruits du grand frêne de Castleton dans une gelée d'octobre: je ne vous désobéirai pas.
—Pars donc, et délivre-moi de ton odieuse présence.
Le brigand donna un coup d'éperon à son cheval, et disparut sans répliquer.
Pendant ce temps, Hobby continuait sa route avec cette sorte d'inquiétude vague qu'on appelle souvent le pressentiment de quelque malheur. Avant d'arriver à la hauteur d'où il pouvait voir sa maison, il aperçut sa nourrice, personnage qui était alors d'une grande importance dans toutes les familles d'Écosse, tant dans la haute classe que dans la moyenne. On regardait la liaison établie entre elle et l'enfant qu'elle avait nourri comme trop intime pour être rompue, et il arrivait très fréquemment que la nourrice finissait par être admise dans la famille de son nourrisson, et par y être chargée d'une partie de quelqu'un des soins domestiques.
—Qu'est-ce donc qui a pu faire venir si loin la vieille nourrice? se demanda Hobby dès qu'il eut reconnu Annaple. Jamais elle ne s'éloigne de la ferme à plus d'une portée de fusil. Vient-elle m'annoncer quelque malheur? Les paroles du vieux sorcier ne peuvent pas me sortir de la tête. Ah! Killbuck, mon garçon! prendre une chèvre pour un daim, et justement la chèvre d'Elsy!
Cependant Annaple, le désespoir peint sur la figure, était arrivée près de lui, et, saisissant son cheval par la bride, resta quelques instants sans pouvoir s'exprimer, tandis qu'Hobby, ne sachant à quoi il devait s'attendre, n'osait l'interroger.
—Mon cher enfant, s'écria-t-elle enfin, arrêtez!…… n'allez pas plus loin!… c'est un spectacle qui vous fera mourir.
—Au nom du ciel, Annaple, expliquez-vous! que voulez-vous dire?
—Hélas! mon enfant, tout est perdu, brûlé, pillé, saccagé! Votre jeune coeur se briserait, mon enfant, si vous voyiez ce que mes vieux yeux ont vu ce matin.
—Et qui a osé faire cela?—Lâchez ma bride, Annaple, lâchez-la donc! Où est ma mère, où sont mes soeurs, où est Grâce? Ah! le sorcier! j'entends encore ses paroles tinter à mon oreille.
Il pressa son cheval, et ayant atteint la hauteur il vit bientôt le spectacle de désolation dont Annaple l'avait menacé. Des monceaux de cendres et de débris couvraient la place qu'avait occupée sa ferme. Ses granges, qui renfermaient ses récoltes et ses fourrages, ses étables pleines de nombreux troupeaux, tout ce qui formait la richesse d'un cultivateur à cette époque, tout cela n'existait plus. Il resta un moment sans mouvement.—Je suis ruiné, s'écria-t-il enfin, ruiné sans ressource!—encore si ce n'était pas à la veille de mon mariage!—Mais je ne suis pas un enfant pour rester là à pleurer. Pourvu que je retrouve Grâce, ma mère et mes soeurs bien portantes!—Eh bien! je ferai comme mon grand-père, qui alla avec Buccleugh servir en Flandre.—Allons, je ne perdrai pas courage, ce serait le faire perdre à ces pauvres femmes.
Il s'avança avec fermeté vers le lieu du désastre, dans le dessein de porter à sa famille les consolations dont il avait besoin lui-même. Les habitants du voisinage, ceux surtout qui portaient son nom, s'y étaient déjà rassemblés. Les plus jeunes s'étaient armés, et ne respiraient que vengeance, quoiqu'ils ne sussent sur qui la faire tomber: les plus âgés s'occupaient des moyens de secourir la malheureuse famille. La chaumière d'Annaple, située à deux pas de la ferme, lui avait servi de refuge, et chacun s'était empressé d'y apporter ce qui pouvait lui être le plus nécessaire, car on n'avait pu sauver presque rien de la fureur des flammes.
—Eh bien! disait un grand jeune homme, allons-nous rester toute la journée devant les murailles brûlées de la maison de notre parent? A cheval, et poursuivons les brigands. Qui a un limier prêt à nous guider?
—Le jeune Earnscliff est déjà parti avec six chevaux, dit un autre, pour tâcher de les découvrir.
—Eh bien! reprit le premier, suivons-le donc, entrons dans le Cumberland, brûlons, pillons, tuons, tant pis pour les plus voisins.
—Un moment, jeune homme, dit un vieillard, voulez-vous exciter la guerre entre deux pays qui sont en paix?
—Voulez-vous que nous voyions brûler nos maisons sans nous venger? Est-ce ainsi qu'agissaient nos pères?
—Je ne vous dis pas, Simon, qu'il ne faut pas nous venger, répondit le vieillard plus prudent; mais il faut avoir, de notre temps, la loi pour soi.
—Je doute, dit un autre, qu'il existe encore un homme qui sache les formalités à observer quand il faut poursuivre une vengeance légitime au-delà des frontières. Tam de Whittram savait tout cela; mais il est mort dans le fameux hiver.
—Oui, dit un troisième, il était de la grande expédition quand l'on se porta jusqu'à Thirlwall, un an après le combat de Philiphaugh.
—Bah! s'écria un autre de ces conseillers de la discorde, il ne faut pas être bien savant pour connaître ces formalités. Quand on est sur la frontière, il faut mettre une botte de paille enflammée au haut d'une pique ou d'une fourche, sonner trois fois du cor, proclamer le mot de guerre, et alors il est légitime d'entrer en Angleterre pour se remettre, de vive force, en possession de ce qu'on vous a pris. Et; si vous n'en pouvez venir à bout, vous avez le droit de prendre à quelque Anglais l'équivalent de ce que vous avez perdu, mais pas davantage. Voilà la loi ancienne du Border, faite à Drundrennan du temps de Douglas-le-Noir: que le diable emporte qui en doute.
—Hé bien! mes amis, s'écria Simon, à cheval! nous prendrons avec nous le vieux Cuddy; il Sait le compte des troupeaux et du mobilier perdus, Hobby en aura ce soir autant qu'il en avait hier. Quant à la maison, nous ne pouvons lui en rapporter une; mais nous en brûlerons une dans le Cumberland, comme on a brûlé Heugh-Foot; c'est là ce qu'on appelle des représailles dans tous les pays du monde.
La proposition venait d'être accueillie avec enthousiasme par les plus jeunes de l'assemblée, quand Hobby arriva.
Voilà Hobby, répéta-t-on tout bas, le voilà ce pauvre garçon: c'est lui qui nous guidera. Tous s'empressèrent autour du malheureux fermier pour lui témoigner la part qu'ils prenaient à son malheur, et il ne put indiquer à ses voisins et à ses parents combien il était sensible à l'intérêt qu'ils lui marquaient, qu'en leur serrant la main. Quand il pressa celle de Simon d'Hackburn, son anxiété trouva enfin un langage.
—Et où sont-elles? dit-il, comme s'il eût craint de nommer les objets de son inquiétude. Simon lui montra du doigt la chaumière d'Annaple, et Hobby s'y précipita avec l'air désespéré d'un homme qui veut savoir sur-le-champ tout ce qu'il doit craindre.
Dès qu'il y fut entré, des exclamations de compassion partirent de tous côtés dans le groupe.
—Ce pauvre Hobby! ce pauvre garçon!
—Il va apprendre ce qu'il y a de pire pour lui!
—Earnscliff ramènera peut-être la pauvre fille!
Après ces exclamations, le groupe, n'ayant point de chef reconnu, attendit tranquillement le retour d'Hobby, résolu à se mettre sous sa direction.
L'entrevue d'Hobby avec sa famille fut aussi triste qu'attendrissante. Ses trois soeurs se jetèrent à son cou en pleurant, et l'étouffèrent presque de caresses pour retarder l'instant où il s'apercevrait qu'il lui manquait quelqu'un non moins cher a son coeur.
—Que Dieu vous bénisse, mon fils! Il peut nous secourir, lui, alors que le secours du monde n'est qu'un roseau brisé.
Tels furent les premiers mots que la vieille mère adressa à son petit-fils. Il regarda autour de lui, tenant la main de deux de ses soeurs, tandis que la troisième était encore suspendue à son cou.
—Laissez-moi donc voir; dit-il, que je vous compte. Voilà ma mère, Annette, Jeanne, Lily; mais où est… Il hésita un moment.— Où est Grâce? continua-t-il, comme en faisant un effort.
—Sûrement ce n'est pas un moment pour se cacher ou pour plaisanter.
—O mon frère! notre pauvre Grâce! telles furent les seules réponses qu'il put obtenir, jusqu'à ce que sa grand'mère se levât, et, le séparant de ses soeurs éplorées, le conduisît vers un siège; puis, avec cette sérénité touchante qu'une piété sincère peut seule procurer aux plus cruelles douleurs, elle lui dit:— Mon fils, quand votre père fut tué à la guerre, et me laissa six orphelins, à qui j'avais à peine alors de quoi donner du pain, j'eus le courage, ou pour mieux dire, le ciel me donna le courage de dire:—Que la volonté du Seigneur soit faite! Hé bien! mon fils, des brigands ont mis le feu cette nuit à la ferme en cinq ou six endroits à la fois; ils sont entrés armés, masqués; ils ont pillé la maison, tué les bestiaux, emmené les chevaux, et, pour comble de malheur, enlevé notre pauvre Grâce! priez le ciel de vous donner la force de dire: Que sa volonté soit faite!
—Ma mère, ma mère, ne me pressez pas ainsi… C'est impossible… je ne suis qu'un pécheur…. un pécheur endurci!… Des hommes armés, masqués! Grâce enlevée!… Donnez-moi le sabre et le havresac de mon père. Je veux me venger, devrais-je aller chercher ma vengeance au fond de l'enfer.
—Oh! mon fils, soyez soumis à la volonté de Dieu. Qui sait ce que sa bonté nous réserve? Le jeune Earnscliff, que le ciel le protège! s'est mis à la poursuite des brigands avec Davie de Stenhouse et quelques autres des premiers accourus. Je criai de laisser brûler la maison et de courir après Grâce, et Earnscliff a été le premier à partir. C'est le digne fils de son père; c'est un loyal ami.
—Oui! s'écria Hobby, que le ciel le bénisse! Mais il s'agit à présent de l'imiter. Adieu, ma mère, adieu, mes soeurs!
—Adieu, mon fils! puissiez-vous réussir dans votre recherche! mais que je vous entende donc dire avant votre départ:—Que la volonté de Dieu soit faite!
—Pas, à présent, ma mère, pas à présent! cela m'est impossible. Il sortait de la maison, quand, en se retournant, il vit le visage de sa vénérable aïeule se couvrir d'une nouvelle tristesse. Il revint sur-le-champ, se précipita dans ses bras:—Hé bien! oui, ma mère, dit-il, oui! que sa volonté soit faite! puisque cela vous consolera.
—Que Dieu soit donc avec vous, mon fils, et qu'il vous accorde de pouvoir dire à votre retour:—Que son saint nom soit béni!
—Adieu, ma mère, adieu mes soeurs, s'écria Elliot; et il partit.
CHAPITRE VIII
«Aux armes! à cheval! ne perdons pas leur trace,
«S'écria le Laird en courroux.
«Si quelqu'un refusait de marcher avec nous,
«Qu'il ne vienne jamais me regarder en face.»
Ballade des frontières.
—A cheval! à cheval! lance au poing! s'écria Hobby en rejoignant la troupe qui l'attendait.
Plusieurs déjà avaient le pied à l'étrier; et, pendant qu'Elliot cherchait à la hâte des armes, chose difficile dans ce désordre, le vallon retentit de l'approbation bruyante de ses amis.
—A la bonne heure, Hobby, dit Simon d'Hackburn; je vous reconnais. Que les femmes pleurent et gémissent, rien de mieux; mais les hommes doivent rendre aux autres ce qu'on leur a fait; c'est la sainte Écriture qui l'a dit.
—Taisez-vous, dit un vieillard d'un air sévère; n'abusez pas de la parole de Dieu, vous ne connaissez pas la chose dont vous parlez.
—Avez-vous quelques nouvelles, Hobby? êtes-vous sur la voie? Mes braves, ne nous pressons pas trop, dit le vieux Dick de Dingle.
—Que signifie de venir nous prêcher maintenant? dit Simon à celui qui l'avait repris. Si vous ne savez pas vous défendre, laissez faire ceux qui le peuvent.
Puis, s'adressant au vieux Dick:—Est-ce que vous croyez que nous ne connaissons pas la route d'Angleterre aussi bien que la connaissaient nos pères? N'est-ce pas de là que viennent tous les maux? C'est l'ancien proverbe, et il dit vrai: Allons en Angleterre, comme si le diable nous poussait vers le sud.
—Nous suivrons la trace des chevaux d'Earnscliff, dit un Elliot.
—Je la reconnaîtrais dans la lande la plus obscure du Border, quand on y aurait tenu foire la veille, dit Hugh, le maréchal-ferrant de Ringleburn,—car c'est toujours moi qui chausse son cheval.
—Lâchez les limiers, dit un autre; où sont-ils?
—Oui, oui, la terre est sèche: la piste ne ment jamais!
Hobby siffla ses chiens qui erraient en hurlant autour des cendres de la ferme.
—Allons, Killbuck, dit Hobby, prouve-nous ton savoir-faire aujourd'hui. Et puis, comme éclairé d'une lumière soudaine, il ajouta: Mais le sorcier m'a dit quelque chose de tout ceci; il peut fort bien savoir ce qui en est, soit par les coquins de ce monde ou les diables de l'autre: il me le dira, ou je le lui ferai dire avec mon couteau de chasse.
Hobby donna ses instructions à ses camarades:—Que quatre d'entre vous avec Simon courent du côté de Groemes-Gap. Si les brigands sont des Anglais, ils auront pris ce chemin. Que les autres se dispersent de deux en deux ou de trois en trois dans les bruyères, et qu'ils m'attendent au Trysting-pool (L'étang du rendez-vous). Qu'on dise à mes frères, quand ils arriveront, de venir nous y joindre; pauvres garçons, ils seront aussi désolés que moi; ils ne se doutent guère dans quelle maison de deuil ils apportent notre venaison.—Pour moi, je vais au galop jusqu'à Mucklestane-Moor.
—Et si, j'étais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je parlerais au bon Elsy, il peut tout vous dire, s'il est d'humeur à répondre.
—Il me le dira, reprit Hobby occupé à préparer ses armes, ou je saurai pourquoi.
—Oui, mon enfant! mais parlez-lui bien. Ces gens-là n'aiment pas qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les rendent assez susceptibles.
—Ne vous inquiétez pas. Je suis en état aujourd'hui de braver tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. Et, se jetant sur son cheval, il partit au grand trot.
Bientôt, malgré l'impatience dont il était tourmenté, ne sachant pas le chemin que son cheval aurait à faire dans la journée, il n'osa plus presser sa marche. Il eut donc le temps de réfléchir sur la manière dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui étaient arrivés. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un de leurs traits caractéristiques. D'après la conduite de cet être mystérieux, le soir où il l'avait vu pour la première fois, et d'après tout ce qu'il en avait remarqué depuis ce temps, il prévit que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.
—Je lui parlerai avec douceur, pensa-t-il, comme le vieux Dickon me l'a conseillé. On a beau dire qu'il est ligué avec Satan, il n'est pas possible que ce soit un diable assez incarné pour ne pas avoir pitié de la position où je me trouve. D'ailleurs, il a plus d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me modérer, je tâcherai de toucher son coeur; mais, si je n'en tire rien par la douceur, je serai toujours à temps de lui tordre le cou.
C'est dans ces dispositions qu'il s'approcha de la chaumière du solitaire. Elsy n'était pas sur son siège d'audience, et Hobby ne put le découvrir dans son jardin ni dans son enclos.
—Il est enfermé dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en voudra peut-être pas sortir; mais tâchons de le toucher par les oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.
Élevant alors la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut possible de prendre:—Mon bon ami Elsy! criat-il… Point de réponse…—Bon père Elsy!… même silence.
—Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-il entre ses dents… Mon bon Elsy, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus malheureux des hommes?
—Malheureux! dit le Nain, tant mieux!
Ces mots se firent entendre à travers une petite lucarne qu'il avait pratiquée au-dessus de sa porte, et par où il pouvait voir ce qui se passait hors de sa maison, sans être lui-même aperçu.
—Tant mieux! Elsy; et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas entendu que je vous ai dit que j'étais le plus malheureux des hommes?
—Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? Avez-vous oublié ce que je vous ai dit ce matin?
—Non, Elsy, et c'est parce que je m'en souviens que je reviens vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit pouvoir en indiquer le remède.
—Il n'y a point de remède aux maux de ce monde. Si j'en connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-même… N'ai-je pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent fois toutes les montagnes? un rang auprès duquel ta condition n'est que celle du dernier paysan? une société où je trouvais tout ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant?…. N'ai-je pas perdu tout cela? ne vis-je pas ici comme le rebut de la nature, dans la plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-même que les objets horribles qui m'environnent? Et pourquoi d'autres vermisseaux se plaindraient-ils d'être foulés aux pieds de la destinée, quand je me trouve moi-même écrasé sous la roue de son char?
—Vous pouvez avoir perdu tout cela, dit Hobby avec émotion, terres, amis, richesses; mais vous n'avez jamais éprouvé un chagrin comme le mien: jamais vous n'avez perdu Grâce Armstrong. Et maintenant, adieu toutes mes espérances, je rie la verrai plus!
Ces mots furent prononcés avec la plus vive émotion; et, comme s'ils avaient épuisé ses forces, Hobby garda le silence quelques instants. Avant qu'il eût pu reprendre assez de résolution pour adresser au Nain quelques nouvelles prières, le bras nerveux d'Elsy se montra à la lucarne, tenant en main un gros sac de cuir qu'il laissa tomber.
—Tiens, voilà le baume qui guérit tous les maux des hommes. C'est ainsi qu'ils le pensent au moins, les misérables! Va-t'en. Te voilà deux fois plus riche que tu ne l'étais hier. Ne me fais plus de questions ni de plaintes elles me sont aussi odieuses que les remerciements.
—C'est en vérité de l'or! dit Hobby en faisant sonner le sac. Et s'adressant de nouveau au solitaire:—Elsy, lui dit-il, je vous remercie de votre bonne volonté, mais je voudrais vous donner une reconnaissance de cet argent et une sûreté sur nos terres. Cependant, pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de m'en servir avant de savoir d'où il vient. Je ne voudrais pas que, lorsque j'en donnerai à quelqu'un, il vînt à se changer en ardoises.
—Sot ignorant! s'écria le Nain, jamais poison plus véritable n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage, et puisse-t-il te profiter aussi bien qu'à moi!
—Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche. Il est bien vrai que j'avais une jolie ferme, et les trente plus belles têtes de bétail du pays; mais ce n'est pas ce qui me tient au coeur: si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la pauvre Grâce, je consentirais volontiers à être votre esclave toute ma vie, sauf le salut de mon âme. Parlez, Elsy, parlez!
—Hé bien donc, reprit le Nain, comme poussé à bout par ces importunités, puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche celle que tu as perdue, du côté de l'ouest.
—L'ouest, Elsy? c'est un mot bien vague!
—C'est mon dernier.
A ces mots, il ferma la lucarne, et ne répondit plus à tout ce qu'Hobby lui dit encore.
—L'ouest, pensa Elliot. Mais le pays est tranquille de ce côté.
Serait-ce Jack du Todholes? Il est trop vieux pour faire un pareil
coup. L'ouest! par ma vie ce doit être Westburnflat (Ouest). Elsy,
Elsy, encore un mot, un seul mot!
«Est-ce Westburnflat? Répondez-moi! je ne voudrais pas m'en prendre à lui s'il est innocent. Point de réponse! Si vous ne me dites rien, je croirai que c'est le bandit. Est-il devenu sourd ou muet? Allons, allons, c'est lui! je ne l'aurais jamais cru. Il faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland. Elsy, Elsy! adieu! je n'emporte pas votre argent, parce que je ne veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai parti, si vous ne voulez pas m'ouvrir.
Le Nain ne fit aucune réponse.
—Il est sourd ou endiablé, ou l'un et l'autre; mais je n'ai pas le temps de disputer avec lui, dit Hobby; et il partit pour le rendez-vous qu'il avait donné à ses amis.
Cinq ou six d'entre eux y étaient déjà arrivés, et le hasard y amena, presque au même instant, Earnscliff et ses compagnons. Ils avaient découvert les traces des bestiaux jusqu'à la frontière. Mais là ils avaient appris qu'une troupe considérable de jacobites était en armes, et qu'on parlait de plusieurs soulèvements dans différentes parties de l'Écosse.
Earnscliff ne regardait donc plus l'événement de la nuit précédente comme l'effet d'un brigandage ordinaire, ou d'une vengeance particulière, mais comme la première étincelle de la guerre civile.
Le jeune homme embrassa Hobby avec tous les témoignages d'un véritable intérêt, et l'informa du fruit de ses recherches.
—Hé bien! dit Hobby, je parierais ma tête qu'Ellieslaw est pour quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est lié avec tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protégé Westburnflat, cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elsy m'a fait entendre.
Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques VIII, et qu'ils étaient chargés de désarmer tous les rebelles; selon d'autres, Westburnflat s'était vanté tout haut qu'il obtiendrait bientôt un commandement dans les troupes jacobites, sous les ordres d'lllieslaw, lorsque celui-ci se serait déclaré, et qu'alors on ferait un mauvais-parti à Earnscliff, et à tout ce qui était attaché au gouvernement.
Le résultat fut qu'on ne douta plus que la troupe de brigands n'eût agi sous les ordres de Westburnflat, peut-être à l'instigation secrète d'Ellieslaw, et qu'on résolut de se rendre sur-le-champ à la demeure du premier, afin de s'assurer de sa personne. Les amis dispersés des Elliot les avaient rejoints pendant leur délibération, et ils se trouvaient plus de vingt cavaliers bien montés et passablement armés.
Un ruisseau sorti d'une étroite ravine des montagnes se, répandait à Westburnflat, sur la plaine marécageuse qui donne son nom à cet endroit. C'est là que l'onde, naguère rapide comme un torrent, change de caractère et devient stagnante, telle qu'un serpent azuré replié sur lui-même pendant son sommeil. Sur une de ses rives et au centre de la plaine s'élevait la tour de Westburnflat, qui était une de ces anciennes maisons fortifiées, jadis si nombreuses sur les frontières. Le terrain s'étendait en esplanade pendant l'espace d'environ cent toises; mais au-delà, ce n'était plus qui une fondrière impraticable pour des étrangers. Les sentiers qui conduisaient à la tour n'étaient connus que du maître et des siens. Mais, parmi les Écossais rassemblés sous les ordres d'Earnscliff, plusieurs pouvaient servir de guides. Quoique le genre de vie du propriétaire fût généralement connu, on était alors si peu scrupuleux sur l'article de la propriété, qu'il n'était pas aussi mal vu qu'il l'eût été dans un pays plus civilisé.
Parmi ses voisins plus paisibles, il était estimé à peu près comme le serait aujourd'hui un joueur, un amateur de combats de coqs, ou un jockey (Horse-Jockey. Un amateur de chevaux); comme un homme enfin dont les habitudes étaient blâmables, et dont la société devait être évitée en général, mais dont on ne pouvait dire après tout qu'il fût flétri de cette infamie ineffaçable attachée à sa profession dans un pays où les lois sont observées. Dans cette circonstance l'indignation qu'il excitait ne venait pas de la nature de ses torts comme maraudeur, mais il avait attaqué un voisin qui ne lui avait fait aucune injure, et surtout un membre du clan d'Elliot, dont la plupart de nos jeunes gens faisaient partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande des personnes qui, familières avec les localités de son habitation, conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour de Westburnflat.
CHAPITRE IX
«Délivre-moi de la donzelle,
«Emmène-la, dit le géant;
«Je ne suis pas si mécréant
«Que de vouloir mourir pour elle.»
Romance du Faucon.
La tour était un bâtiment carré de l'aspect le plus sombre. Les murs en étaient très épais: les fenêtres, ou pour mieux dire les fentes qui en tenaient lieu, semblaient avoir été faites, non pour donner entrée à l'air et à la lumière, mais pour fournir aux habitants de l'intérieur les moyens de se défendre contre ceux qui pourraient les attaquer. Une terrasse pratiquée sur le haut était entourée d'un parapet, et donnait à ses défenseurs l'avantage de pouvoir combattre à couvert. Une seule porte, aussi étroite que solide, et revêtue de grosses laines de fer, introduisait dans la tour par un escalier en spirale.
Dès que la troupe se fut arrêtée devant cette habitation, le bras d'une femme, passant au travers d'un créneau dans la partie supérieure de la tour, agita un mouchoir, comme pour implorer du secours.
Hobby, en l'apercevant, en perdit presque l'esprit de joie. C'est la main de Grâce! s'écria-t-il: c'est le bras de Grâce! je les reconnaîtrais entre mille; il n'y en a point de semblables. Il faut la délivrer, mes amis, quand nous devrions démolir la tour de Westburnflat, pierre à pierre.
Earnscliff doutait qu'il fût possible de reconnaître à une telle distance le bras et la main d'une femme, mais il ne voulut rien dire qui pût diminuer les espérances du jeune fermier. On résolut donc de faire une sommation à la garnison.
Les cris de la troupe et le son du cor de chasse dont on s'était muni firent paraître la tête d'une vieille à une des meurtrières avancées.
—C'est la mère du brigand, dit Simon; elle est cent fois pire que lui. La moitié du mal qu'il fait dans le pays est la suite de ses instigations.
—Qui êtes-vous? Que demandez-vous? dit la respectable matrone.
—Nous désirons parler à Williams Groeme de Westburnflat, dit
Earnscliff.
—Il n'y est point.
—Depuis quand est-il absent?
—Je ne puis vous le dire.
—Quand reviendra-t-il?
—Je rien sais rien, répondit l'inexorable gardienne.
—Vous n'êtes pas seule dans la tour?
—Seule. A moins que vous ne vouliez compter les rats.
—Ouvrez donc la porte, afin de nous le prouver. Je suis juge de paix, et nous sommes à la recherche d'un crime de félonie.
—Que le diable leur brûle les doigts à ceux qui tireront les verrous pour vous ouvrir; quant à moi, jamais. N'êtes-vous pas honteux de venir trente hommes le pot de fer en tête, avec des épées et des lances, pour faire peur à une pauvre veuve?
—Nos informations sont positives: un vol considérable a été commis; il faut que nous fassions une visite.
—Et l'on a enlevé, dit Hobby, une jeune fille qui vaut cent fois plus que tout ce qu'on a volé.
—Le seul moyen de prouver l'innocence de votre fils, continua Earnscliff, est de nous ouvrir sans résistance, et de nous laisser visiter la maison.
—Oui-dà! Et que ferez-vous donc si je n'ouvre point à une bande de vauriens? dit la portière d'un ton railleur.
—Nous entrerons avec les clefs du roi, et nous casserons la tête à tous ceux qui tomberont sous nos mains, s'écria Hobby exaspéré.
—Gens qu'on menace vivent long-temps, dit la vieille avec le même accent ironique. Essayez, mes amis, essayez; la porte est solide. Elle a résisté à plus forts que vous.
En parlant ainsi, elle se retira en poussant un grand éclat de rire.
Les assiégeants tinrent alors une consultation sérieuse. L'épaisseur des murs était telle, qu'ils auraient pu braver même le canon pendant quelque temps. La porte, toute couverte en fer, était si solide, qu'aucune force humaine ne semblait en état de la forcer.
—Ni tenailles ni marteaux ne pourront y mordre, dit Hugh le maréchal-ferrant de Ringleburn; autant vaudrait l'enfoncer avec des tuyaux de pipe.
Sous l'entrée, à la distance de neuf pieds qui formaient l'épaisseur de la muraille, il y avait une seconde porte en chêne garnie de clous et assurée par de grandes barres de fer en tous sens. Enfin on ne pouvait trop compter sur la sincérité de la vieille, qui prétendait être seule dans la tour: on voyait même, sur le sentier qui y conduisait, des traces récentes qui prouvaient que plusieurs personnes à cheval y étaient entrées depuis peu.
A ces difficultés se joignaient celles de se procurer les moyens d'attaquer. Il ne fallait pas espérer qu'on pût se procurer des échelles assez hautes pour parvenir aux créneaux, et les fenêtres, outre leur élévation, étaient défendues par des verrous. Il ne fallait pas davantage penser à miner la tour, faute d'outils et de poudre. On pensa à convertir l'attaque en blocus; mais pendant ce temps Westburnflat pouvait être secouru par ses confédérés, surtout s'il était à la tête d'un parti jacobite, comme on le soupçonnait; d'ailleurs on manquait d'abri et de provisions.
Hobby grinçait des dents, et tournait autour de la forteresse, sans pouvoir trouver de moyen pour y pénétrer.—Mes amis, s'écria-t-il tout-à-coup, comme frappé d'une inspiration soudaine, faisons comme nos pères; coupons du bois; formons un bûcher contre la porte, et enfumons la vieille sorcière comme un jambon.
On se mit à l'oeuvre à l'instant même. Tous les sabres et tons les couteaux furent employés à couper les buissons et les saules qui croissaient sur les rives d'un ruisseau voisin. On les empila contre la porte, on se procura du feu avec un fusil, et Hobby, tenant en main un brandon de paille enflammée, s'avançait vers le bûcher, quand on vit le bout d'une carabine sortir d'un créneau, et l'on entendit en même temps le brigand s'écrier:—Grand merci, bonnes gens, vous êtes bien bons de travailler à notre provision d'hiver. Mais si l'un de vous avance d'un pas, ce sera le dernier de sa vie.
—C'est ce qu'il faudra voir, dit Hobby, avançant intrépidement la torche à la main.
Le maraudeur fit feu, mais sans atteindre Hobby Earnscliff avait tiré au même instant, et un coup si bien ajusté à travers la meurtrière étroite, que la balle effleura la joue du scélérat et en fit sortir le sang. Il avait probablement calculé que son poste le mettait plus en sûreté, car il ne sentit pas plutôt sa blessure, quoiqu'elle fût très légère, qu'il demanda à parlementer.
—Pourquoi, leur dit-il, venez-vous attaquer de cette manière un homme honnête et paisible?