Aux hommes qu’a gratifiés d’un répit sa pitié dédaigneuse, l’immortelle mer confère en sa justice le plein et convoité privilège de ne reposer point. L’infinie sagesse de sa grâce leur refuse le loisir de méditer sur l’âcre et compliquée saveur de la vie, de peur qu’ils se rappellent — et regrettent peut-être — l’amertume inspiratrice de la coupe suprême si souvent offerte et si souvent reprise à leurs lèvres déjà roidies mais rebelles toujours. Ils doivent sans trêve justifier leur droit de vivre par-devers l’éternelle miséricorde qui enjoint au labeur d’être dur et sans cesse, de l’aube au couchant, du couchant à l’aube ; jusqu’à ce que l’interminable suite des nuits et des jours troublés par l’obstinée sommation des sages, réclamant à grands cris le droit au bonheur sous un ciel sans promesses, soit enfin rachetée par le vaste silence de peine et de labeur, par la crainte muette et le muet courage d’hommes obscurs, oublieux et endurants.
Le patron et M. Baker en se trouvant face à face se dévisagèrent un moment avec les regards intenses et stupéfaits de gens qui se rencontrent à l’improviste après des années d’infortune. L’un et l’autre avaient perdu leurs voix et ce furent entre eux des chuchotements forcenés.
— Il ne manque personne ? demanda le capitaine.
— Non, tout le monde présent.
— Pas de blessés ?
— Le lieutenant seulement.
— Je vais y voir tout de suite. Nous avons de la chance.
— Beaucoup, articula M. Baker faiblement. Ses mains se crispaient sur la lisse et il roulait des yeux injectés de sang. Le petit homme grisonnant fit effort pour élever la voix au-dessus d’un murmure atone, et fixa son second d’un œil froid, perçant comme un dard :
— Faites hisser de la toile, dit-il d’un ton d’autorité, avec un claquement inflexible de ses lèvres minces. Aussi vite que possible. Le vent est bon. Tout de suite, monsieur. Ne donnez pas aux hommes le temps de se reconnaître. Qu’ils se sentent esquintés, les bras raides, et il n’y aura plus moyen… Il s’agit de marcher.
Il chancela sous un gros coup de roulis. La lisse plongea darts l’eau luisante qui sifflait. Il empoigna un hauban, oscilla, vint cogner le second d’un choc machinal.
— Maintenant qu’on a bon vent enfin… De la toile…
Sa tête roulait d’une épaule sur l’autre. Ses paupières se mirent à battre rapidement.
— Et les pompes, les pompes, monsieur Baker.
Il clignait les yeux comme si le visage, à un pied du sien, en eût été à un mille.
— Gardez les hommes en mouvement pour qu’on marche, marmonna-t-il d’un ton somnolent comme d’un homme qui s’assoupit. Il se ressaisit subitement :
— Il ne faut pas que je reste en place. Ça n’irait pas, dit-il, en ébauchant péniblement un semblant de sourire.
Il lâcha prise, et, projeté par la plongée du bateau, s’en courut à contre-gré, trottant menu, jusqu’à ce qu’il heurtât l’habitacle. Échoué là, il leva un regard vide d’objet sur Singleton qui, sans faire attention à lui, observait, l’œil tendu, la pointe du bout-dehors.
— La barre manœuvre bien ? demanda-t-il.
Une rumeur se produisit dans le gosier du vieux loup de mer comme si les mots, avant de sortir, s’entrechoquaient au fond.
— Gouverne… comme un petit bateau, dit-il enfin, d’un ton de rauque tendresse, sans jeter seulement au patron l’aumône d’un demi-regard. Puis, vigilant, il donna un tour, appuya, ramena de nouveau la roue. Le capitaine Allistoun s’arracha au délice de s’accoter à l’habitacle, et commença d’arpenter la dunette, oscillant et polkant pour garder l’équilibre.
Les tiges des pompes, à grand bruit, à petites foulées, sautelaient, accompagnant la giration égale et rapide des volants au pied du grand mât et jetant d’arrière en avant, d’avant en arrière, avec une impétuosité rythmée, deux grappes d’hommes flageolants suspendus aux manivelles. Ils s’abandonnaient, le torse balancé sur les hanches, les traits convulsés et les yeux de pierre. Le charpentier, sondant de temps à autre, exclamait machinalement :
— Ralinguez ! Ne mollissez pas.
M. Baker, incapable de parler, retrouva sa voix pour crier, et, sous l’aiguillon de ses remontrances, les hommes vérifièrent les amarres, sortirent de nouvelles voiles, et persuadés qu’ils étaient de ne pouvoir bouger, hissèrent des poulies dans la mâture, firent la visite du gréement. Ils y montèrent avec de grands efforts spasmodiques et désespérés. La tête leur tournait tandis qu’ils changeaient leurs pieds de place, les posant aveuglément sur les vergues comme s’ils marchaient dans la nuit, ou se confiant au premier filin à portée de main avec la négligence de la force à bout d’elle-même. Les chutes évitées ne hâtaient pas le battement languide de leurs cœurs ; le rugissement des lames bouillonnant au-dessous d’eux résonnait dans leurs oreilles, affaibli et continu, comme un bruit indistinct venu d’un autre monde ; le vent emplissait leurs yeux de larmes et, à lourdes rafales, tâchait de les déloger des postes périlleux où ils se balançaient. Visages ruisselants, cheveux en désordre, ils montaient et descendaient entre ciel et mer, chevauchant des bouts de vergue, accroupis sur des ralingues, étreignant des balancines pour avoir les mains libres ou dressés contre des itagues en chaîne. Leurs pensées vagues flottaient entre le désir de repos et le désir de vivre, tandis que leurs doigts lourds larguaient des empointures, fourrageaient dans les ceintures à la recherche de couteaux ou se cramponnaient d’une étreinte tenace contre les chocs violents de la toile battante. Ils échangeaient des regards féroces, faisaient d’une main des signes frénétiques, leur vie suspendue à l’autre, regardant d’en haut l’étroit fuseau du pont noyé d’écume, hélaient du côté du vent :
— Soulagez ! Halez ! Amarre !
Leurs lèvres frémissaient, leurs yeux semblaient jaillir des orbites en leur furieux et âpre désir d’être compris, mais le vent dispersait leurs paroles inentendues sur le tumulte de la mer. Dans l’outrance d’un intolérable, d’un interminable effort, ils peinaient comme des hommes qu’un rêve sans pitié vouerait à une tâche impossible dans une atmosphère de glace ou de feu. Ils brûlaient et grelottaient tour à tour. D’innombrables aiguilles lardaient leurs prunelles comme parmi la fumée d’un incendie ; leurs têtes à chaque cri menaçaient d’éclater. Sur leurs gorges semblaient se crisper des doigts durs. A chaque coup de roulis, ils pensaient : « Cette fois-ci, je lâche, nous sommes tous à bas. » Et, ballottés dans la mâture, ils criaient follement :
— Attention là ! Attrape ce filin ! Passe ! Vire cette poulie.
Ils hochaient la tête désespérément en remuant des faces furibondes : « Non ! non ! de bas en haut. » Ils semblaient s’entre-haïr d’une mortelle haine. L’immense désir d’en avoir fini une fois pour toutes leur rongeait la poitrine et le scrupule de bien faire leur tâche les consumait comme un feu vivant. Ils maudissaient leur sort, faisaient fi de leur vie et dépensaient leur souffle en mortelles imprécations à l’adresse l’un de l’autre. Le maître voilier, son crâne chauve à nu, travaillait avec fièvre, oubliant son intimité avec tant d’amiraux. Le maître d’équipage, tout en grimpant chargé d’épissoirs et de pelotes de bitord, ou bien à genoux sur la vergue avant d’attaquer la maîtresse genope, voyait passer, précises et brèves, des visions : sa vieille et les gosses en un village de bas pays. M. Baker, prêt à défaillir, trébuchait de-ci de-là, grognant et inflexible comme un homme de fer. Il commandait, encourageait, tançait :
— Allons, au grand hunier, à présent ! Mettez-vous sur ce cartahu. Ne restez pas là sans rien faire !
— Jamais de repos, alors ? grommelèrent des voix.
Il pivota rageusement, le cœur amolli :
— Non ! pas de repos que la besogne soit faite. Travaillez jusqu’à tomber. Vous êtes ici pour ça.
Contre son coude, un marin, plié en deux, eut un rire bref :
— Marche ou crève, fit-il amèrement, du fond de sa gorge rauque.
Puis, crachant dans ses larges paumes, il éleva ses bras, et, empoignant le câble bien plus haut que sa tête, poussa un long cri plaintif et lugubre pour réclamer :
— Encore un coup tous ensemble.
Une lame prit de flanc le gaillard d’arrière et envoya tout le groupe à plat ventre du côté du vent. Des bonnets, des anspects flottèrent. Poings fermés, jambes ruantes, ici et là un visage dont les joues crachaient l’eau salée, crevèrent le blanc sifflement de l’onde écumeuse. M. Baker, culbuté avec le reste, cria :
— Ne lâchez pas cette corde ! Tiens bon !
Et, tous, meurtris du brutal assaut, ils tinrent bon comme ils auraient tenu au destin de leur vie. Le navire filait, roulant très fort, et les brisants couronnés haussaient, passés tribord et bâbord, l’éclair de leurs têtes blanches. On étancha les pompes. On établit les trois huniers et la misaine. Le Narcisse glissa plus vite sur les eaux, dépassant le galop emporté des vagues. Le tonnerre des lames distancées montait derrière lui, emplissait l’air des formidables vibrations de sa voix. Et, dévasté, meurtri, mutilé, il courait, écumant, vers le nord, comme inspiré par l’audace d’une haute entreprise…
Le poste d’équipage n’était qu’humide désolation. Les matelots contemplèrent atterrés leur gîte. Gluant, dégouttant, il sonnait creux au vent et des épaves sans forme en jonchaient le sol comme d’une caverne ouverte à marée basse dans un flanc de falaise battue par les gros temps. Beaucoup avaient perdu tout ce qu’ils possédaient au monde, mais la plupart des tribordais avaient sauvé leurs coffres malgré qu’il en dégoulinât de minces filets d’eau. Les lits étaient détrempés ; les couvertures dépliées et retenues par quelque clou avaient été foulées aux pieds. Ils retirèrent des loques mouillées de coins malodorants et une fois tordues reconnurent leurs hardes. Quelques-uns sourirent, sans joie. D’autres hébétés et muets promenaient autour d’eux leurs regards. Il y eut des cris de joie sur de vieux gilets et des gémissements de douleur pleurèrent d’amorphes débris repêchés parmi les esquilles noires de châlits fracassés. On découvrit une lampe coincée sous le beaupré. Charley pleurnichait un peu. Knowles traînait son pied bancal de-ci de-là, reniflant et fourrageant dans des recoins obscurs en quête d’épaves oubliées. Il vida d’eau sale une botte et se mit en devoir d’en retrouver le titulaire. Accablés par leurs pertes, les plus éprouvés restaient assis sur le panneau d’avant, les coudes sur les genoux et, un poing à chaque joue, dédaignant de lever les yeux. Le boiteux poussa sous leurs nez sa trouvaille.
— Une botte. Elle est bonne. C’est à toi ?
Ils grondèrent.
— Non, f… le camp.
L’un jeta :
— Porte-la au diable.
Il parut surpris.
— Ben quoi ? Elle est bonne.
Puis au souvenir subit de ses habits perdus, il laissa tomber l’objet et se mit à jurer. Dans le clair-obscur, des voix sacraient à contretemps. Un homme entra et, les bras ballants, resta immobile, répétant du seuil :
— En v’là un sacré coup ! En v’là un sacré coup !
Quelques-uns fouillaient dans des coffres inondés en quête de tabac. Ils soufflaient fort, braillaient, la tête disparue :
— Vois ici, Jack !… Hé là, Sam, v’là mes effets de terre fichus pour toujours.
Un matelot blasphémait d’une voix pleine de larmes en élevant une paire de pantalons ruisselants. Personne ne le regardait. Le chat sortit de quelque part. On lui fit une ovation. Empoigné, il passa de main en main, étouffé de caresses, dans un murmure de petits noms d’amitié. On se demanda où il avait passé le grain, on disputa sur ce point. Une discussion oiseuse s’engagea. Deux hommes entrèrent avec un seau d’eau fraîche. Tous se pressèrent autour ; mais Tom, maigre et miaulant, tous les poils frémissants, arriva et but le premier. Un couple d’hommes prit le chemin de l’arrière en quête d’huile et de biscuit.
Alors, dans la lumière jaune, en se reposant d’éponger le pont, ils broyèrent des croûtes dures et prirent le parti de narguer tant bien que mal la mauvaise fortune. Des matelots s’apparièrent quant aux couchettes. On établit des tours pour le port de bottes et de cirés. Ils se traitèrent de « ma vieille » et de « fiston » en voix réjouies. Des claques amicales sonnèrent. On criait des plaisanteries. Un ou deux dormeurs étendus à même le pont humide se faisaient un oreiller de leurs bras repliés et plusieurs fumaient assis sur le panneau. Les figures défaites paraissaient, à travers la légère buée bleue, pacifiées et les yeux brillants. Le maître d’équipage allongea la tête dans l’entrebâillement de la porte.
— Relevez à la barre, quelqu’un, cria-t-il, il est six heures. Du diable si ce vieux Singleton n’est pas là-haut depuis plus de trente heures. Vous êtes chics !
Il fit claquer le battant.
— La bordée de quart là-haut, dit quelqu’un.
— Hé, Donkin, c’est ton tour de relève, cornèrent deux ou trois voix ensemble.
Il avait escaladé une couchette vide et gisait immobile sur les planches mouillées.
— Donkin, ton tour de barre.
Pas un son ne répondit.
— Donkin qui est mort, pouffa quelqu’un.
— Faut vendre ses effets, jeta un autre.
— Donkin, si tu ne t’en vas pas prendre ton sacré tour de barre, on va vendre tes habits, gouailla un troisième.
On entendit l’interpellé geindre du fond de son trou noir. Il se plaignit de douleurs dans tous les membres et se lamentait pitoyablement.
— Il n’ira pas, dit une voix méprisante. Davies, c’est ton tour.
Le jeune matelot se leva péniblement, élargissant sa carrure. Donkin avança la tête : la lumière jaune la montra hagarde et fragile.
— Je te donnerai un paquet de tabac, pleurnicha-t-il d’une voix conciliante, sitôt que je l’aurai touché, parole.
Davies, d’un revers de main, fit disparaître la tête.
— J’irai, dit-il, mais tu me le paieras.
Il marcha d’un pas mal assuré, mais résolu vers la porte.
— C’est comme je le dis, continua Donkin, réapparu soudain derrière lui. Parole que je le ferai… Un fort paquet. Trois shillings que ça coûte…
Davies ouvrit brusquement la porte.
— Tu le paieras son prix, quand il fera beau, jeta-t-il par-dessus l’épaule. Un des hommes déboutonna promptement son caban et le lui jeta à la tête :
— Tiens, Taffy, prends ça, vieux voleur !
— Merci, cria-t-il de l’obscurité par-dessus le clapotis de l’eau vagabonde. On l’entendait barboter ; une lame embarqua dont résonna le choc sourd.
— Il n’a pas été long à prendre sa douche, prononça un vieux loup de mer renfrogné.
— Ouais, ouais ! grommelèrent d’autres.
Puis, après un long silence, Wamibo émit d’étranges gargouillements.
— Ben quoi, qu’est-ce qui te prend ? ronchonna quelqu’un.
— Il dit qu’il aurait marché à la place de Davies, expliqua Archie qui tenait d’ordinaire fonction d’interprète pour le Finnois.
— Je le crois ! dirent des voix… Te fais pas de bile, vieux Boche… T’es un frère, tête de bois… Ton tour viendra tôt assez… Tu connais pas ton bonheur…
Ils cessèrent et tous ensemble tournèrent leurs visages du côté de la porte. Singleton entrait ; il fit deux pas et resta debout, vacillant un peu. La mer sifflait, déferlant rugissante de part et d’autre de l’étrave, et le poste tremblait plein de rumeur profonde ; la lampe balancée comme un pendule jetait des éclats fumeux. Il les dévisageait d’un œil de rêve et de perplexité comme incapable de distinguer les hommes immobiles de leurs ombres mouvantes. Des murmures intimidés coururent :
— Et alors… A quoi le temps ressemble-t-il à cette heure, Singleton ?
Les marins assis sur le panneau levèrent les yeux en silence et le plus vieux matelot du bord après Singleton lui-même (ils s’entendaient, ces deux-là, quoique ils n’échangeassent pas trois mots par jour) fixa de bas en haut son ami, puis retirant de sa bouche une courte pipe, la lui tendit sans un mot. Singleton étendit le bras pour la prendre, la manqua, chancela et soudain s’abattit en avant, écroulé, raide et la tête la première, comme un arbre déraciné. Il y eut une brusque ruée. Des hommes poussaient, criant : « Il est rendu !… Retournez-le !… Faites place donc !… » Sous la foule des visages effarés courbés vers le sien, il gisait sur le dos, regardant le plafond d’une manière intolérable et continue. A travers le silence des souffles suspendus et de la consternation générale, il dit en un murmure rauque :
— Ça va bien, et fit des gestes pour saisir un appui. On le remit sur pied. Il marmottait d’un ton affecté :
— Je me fais vieux…, vieux.
— Pas toi, s’écria Belfast avec un tact spontané. Soutenu de tous côtés, Singleton baissait la tête.
— Ça va mieux ? demandèrent-ils.
Il dirigea sur eux, à travers ses sourcils, le regard brillant de ses yeux noirs, tandis que se répandait sur sa poitrine la blancheur emmêlée de son épaisse et longue barbe.
— Vieux ! vieux ! répéta-t-il avec sévérité.
On l’aida, il atteignit sa couchette. Il y avait dedans un tas mou de quelque chose qui sentait comme à marée basse l’ourlet de vase d’une grève : sa paillasse détrempée. D’un effort convulsif, il se hissa dessus et dans la ténèbre de l’étroit réduit on put l’entendre gronder de colère, comme un fauve irrité mal à l’aise en sa bauge.
— Pour une risée de brise… pas une affaire… ne tiens pas debout… trop vieux !
Il s’endormit enfin. Il respirait fortement, haut botté, suroît en tête, et ses habits de toile cirée bruissaient quand avec un profond soupir gémissant il se retournait dans son rêve. Les hommes conversaient à son sujet en chuchotements renseignés et discrets.
— Il ne s’en relèvera pas… Fort comme un cheval…
— Ouais, mais il n’est plus ce qu’il était…
Leurs murmures attristés l’abandonnèrent à son sort. Pourtant, à minuit, il se présenta pour son service comme si rien n’était survenu et répondit à l’appel de son nom par un : Présent ! mélancolique. Il ruminait plus seul que jamais, en un impénétrable silence et le visage assombri. Des années il s’était ouï nommer : « Le vieux Singleton » et cette qualification il l’avait acceptée d’un cœur serein, comme un tribut de respect dûment accordé à un homme qui, pendant un demi-siècle, avait mesuré sa force contre les faveurs et les rages de la mer. Son individu mortel n’avait jamais obtenu de lui la moindre de ses pensées. Il vivait indemne, comme s’il eût été indestructible ; docile à toutes les tentations, bravant toutes les tempêtes. Il avait haleté au soleil, grelotté dans la froidure, souffert la faim, la soif, la débauche ; passé par maintes épreuves, connu toutes les furies. Vieux ! Il lui semblait être dompté enfin. Et comme un homme traîtreusement lié pendant qu’il dort, il s’éveillait garrotté par la longue chaîne des années dont il n’avait pas tenu le compte sans pitié. Il lui fallait soulever d’un seul coup le faix de toute son existence, faix trop lourd, semblait-il, pour ses muscles aujourd’hui. Vieux ! Il remua ses bras, secoua la tête, palpa ses membres. Vieillir… Et puis ? Il contempla la mer immortelle, soudain éveillé à la trouble perception de son implacable puissance ; il la vit non changée, noire et tachée d’écume sous l’éternelle veille des étoiles, il entendit son impatiente voix l’appeler du fond d’une vastitude sans merci, pleine de tumulte, de chaos et d’effroi. Il regarda au loin sur sa face et ne vit qu’une immensité tourmentée, aveugle, plaintive, furieuse, qui réclamait tous les jours de sa vie opiniâtre et qui, au soir de cette vie, réclamerait un corps usé jusqu’aux moelles à son esclave impénitent.
C’en était fini du gros temps. Le vent changea, vint au sud-est, lourd encore de vapeurs noires, et s’apaisa vite, non sans avoir donné au navire un fameux coup d’épaule vers le nord et les latitudes ensoleillées où règne l’alizé. Rapide et tout blanc, il courut vers la rive natale, en ligne droite, sous le ciel bleu et sur la plaine bleue de la mer. Il emportait la sagesse mûrie de Singleton, Donkin et la délicatesse de ses susceptibilités, la présomptueuse folie de nous tous. Oubliées, les heures de vaine tourmente ; nulle allusion à la terreur et à l’angoisse de ces sombres moments n’attrista jamais la paix radieuse des beaux jours. Pourtant notre vie sembla dater à nouveau de ce temps-là comme si, morts une fois, nous avions ressuscité. Toute la première partie du voyage, l’océan Indien, l’autre côté du Cap, tout cela se perdait dans des brumes, comme le rêve obsédant de quelque vie antérieure. Cette vie avait eu son terme — puis des heures mornes, un trou noir, un néant estompé d’un halo livide — et de nouveau nous vivions. Singleton, plus riche d’une vérité sinistre, M. Creighton d’une jambe endommagée ; le coq de gloire, — ce dont il abusait sans pudeur en toute occasion. Donkin comptait un grief de plus. Il allait, répétant avec insistance : « J’te fais sauter la cervelle, qu’il m’a dit, avez-vous entendu ? Ils vont nous assassiner à présent pour rien. » Alors, nous commençâmes à nous dire qu’en effet, c’était plutôt roide. Et nous étions fiers de nous. Nous nous targuions de notre crânerie, de notre capacité de travail, de notre énergie. Nous nous rappelions des épisodes flatteurs : notre dévouement, notre indomptable persévérance, non moins enorgueillis que si nos impulsions propres, sans aide, avaient tout opéré. Nous nous rappelions notre péril, notre labeur, et savions à propos oublier notre cuisante alarme. Nous décriâmes nos officiers, — qui n’avaient rien fait — et prêtâmes l’oreille au spécieux Donkin. Son souci de nos droits, le soin désintéressé qui l’attachait à notre dignité, ni l’invariable affront de nos paroles, ni le dédain de nos regards ne parvenaient à les décourager. Notre mépris pour lui ne connaissait pas de bornes, et nous ne pouvions écouter sans intérêt cet artiste consommé. Il nous dit que nous étions de braves gens, « des vrais, pas d’erreur », et qui nous en savait gré ? Qui se souciait de nos griefs ? N’était-ce pas « une vie de chien à deux livres dix shillings par mois » que nous menions ? Jugions-nous donc ce chétif salaire une compensation au risque encouru et à la perte de nos hardes ? « On n’a plus un fil ! » criait-il. Nous en oubliions que lui, du moins, et pour cause, n’avait rien perdu de ses propres biens. Les plus jeunes écoutaient, songeant à part eux : « Ce galapiat de Donkin y voit clair, quoique ça soye pas un homme, tant s’en faut. » Les Scandinaves tiquaient à ses audaces. Wamibo ne comprenait pas ; et les marins plus âgés hochaient gravement leurs têtes où les anneaux d’or brillaient aux lobes charnus des oreilles laineuses. Sévères, hâlés, des visages méditatifs s’étayaient sur des avant-bras tatoués. Des poings bruns aux grosses veines serraient dans leur noueuse étreinte l’argile blanche brunie de pipes à demi fumées. Ils écoutaient impénétrables, larges dos, épaules rondes, en un rude silence. Il parlait avec chaleur, irréfutable et discrédité. Sa pittoresque et ordurière faconde coulait comme un flot trouble d’une source empoisonnée. Ses petits yeux noirs, tels deux grains de jais, dansaient épiant de droite et de gauche, toujours sur l’alerte en cas d’approche d’officier. Parfois, M. Baker, se dirigeant vers l’avant pour jeter un coup d’œil à la voilure, roulait sa massive dégaine à travers le silence, soudain tombé, des hommes ; ou M. Creighton arrivait, traînant la jambe, la figure lisse, juvénile et plus intraitable que jamais, perçant notre bref mutisme d’un coup droit de ses yeux clairs. Derrière lui, Donkin recommençait à darder la sournoiserie de ses regards :
— En v’là un. Y’ en a ici qui l’ont amarré l’autre jour. Pour ce qu’il vous a dit merci ! Vous fait-il pas trimer pire qu’avant ? On l’aurait laissé à la traîne… Pourquoi pas ? Ça aurait coûté moins de mal. Pourquoi pas ?
Confidentiel, il se portait en avant, puis reculait, sûr de ses effets oratoires ; il chuchotait, clamait, agitait ses bras misérables pas plus gros que des tuyaux de pipe — tendait son maigre cou — bafouillait — louchait. Entre les pauses de son éloquence emportée, le vent dans la mâture soupirait doucement, la calme mer, le long du navire, élevait vers notre foule inattentive un murmure avertisseur. Tout abominable que nous considérions l’individu, comment nier la vérité lumineuse de ses remontrances ? Cela tombait sous le sens. — Bons marins, indubitablement, nous l’étions ; riches de mérites et pauvres de solde. Nos efforts avaient sauvé le navire et c’est le capitaine auquel on saurait gré. Qu’avait-il fait ? Nous voulions le savoir. Donkin demandait :
— Comment qu’il s’en aurait tiré sans nous ?
Et nous ne pouvions pas répondre. Opprimés par l’injustice du monde, surpris d’apercevoir depuis combien de temps son fardeau nous pesait sans que nous réalisions notre état déplorable ; nous souffrions d’un soupçon et d’un malaise, celui de notre obtuse stupidité qui n’avait rien su voir. Donkin nous assurait que c’était tout « notre bon cœur la cause », mais nous refusions de nous laisser consoler par si pauvre sophisme. Nous étions encore assez dignes du nom d’hommes pour convenir bravement envers nous-mêmes des insuffisances de notre intellect ; à dater de ce temps, pourtant nous nous abstînmes à l’adresse de notre héros des coups de pied, torsions de nez et bousculades accidentelles qui, ces derniers temps, après le passage du Cap, avaient fourni à nos loisirs une distraction éminemment populaire. Davies cessa de lui parler sur un air de défi d’yeux au beurre noir ou de nez aplatis, Charley, très baissé de ton depuis le coup de vent, ne le raillait plus. Knowles, déférent et d’un air matois, avançait des questions comme :
— Ça s’pourrait-il qu’on ait tous le même manger que les officiers ? Une supposition qu’on refuse tous d’embarquer jusqu’à ce qu’on ait obtenu ça. Et après, la prochaine chose qu’il faudrait demander ?
L’autre répondait, jamais à court, sur un ton de méprisante assurance, se pavanant les mains dans les poches d’habits trop grands, où il semblait travesti à dessein. C’étaient, pour la plupart, des habits de Jimmy, quoique Donkin, pas fier, acceptât n’importe quoi, d’où que cela vînt ; mais personne, sauf Jimmy, n’avait de quoi se montrer généreux. Son dévouement à Jimmy n’avait pas de limites. C’était à toute heure des incursions dans la petite cabine, il prévenait les besoins de Jimmy, amusait ses caprices, cédait aux exigences de ses humeurs, riait avec lui souvent. Rien ne l’aurait pu détourner de l’œuvre pie de la visite aux malades, en particulier lorsqu’il y avait quelque dur coup de halage à faire sur le pont. Deux fois M. Baker l’avait extrait de là par la peau du cou, à notre indicible scandale. Fallait-il donc abandonner un homme qui souffrait ? Allait-on nous maltraiter parce qu’on soignait un camarade ?
— Quoi ? grogna M. Baker en faisant face d’un front menaçant aux murmures ; et tout le demi-cercle, comme un seul homme, fit un pas en arrière. Hissez la bonnette d’hune. Allons, là-haut, Donkin, affale les cargues, ordonna le second d’une voix inflexible. Frappe le hale-bas. Débrouillons-nous !
Puis, la voile en place, il s’en allait lentement à l’arrière et restait longtemps à regarder le compas, soucieux, pensif et respirant fort, comme étouffé par le relent d’incompréhensible mauvais gré qui envahissait le navire. « Quelle mouche les pique ? songeait-il. Peux pas comprendre ces manières de renâcler à la besogne et de grogner. Et ça de la part d’un bon équipage, à tout prendre, pour ce qu’on trouve au jour d’aujourd’hui. »
Sur le pont, les hommes échangeaient des paroles amères suggérées par une niaise exaspération contre je ne sais quoi d’injuste et d’irrémédiable qui ne souffrait point d’être mis en doute, et dont le reproche s’obstinait à leurs oreilles longtemps après que Donkin s’était tu. Notre petit monde glissait sur la courbe inflexible de sa route, chargé d’un peuple mécontent et ambitieux. Ils trouvaient un sombre réconfort à l’interminable et consciencieuse analyse de leur valeur méconnue, et, grisés par les doctrines prometteuses de Donkin, rêvaient avec enthousiasme au temps où tous les vaisseaux du monde vogueraient sur une mer toujours calme, manœuvrés par des équipages bien rentés, bien nourris de capitaines satisfaits.
La traversée s’annonçait longue. Nous laissâmes derrière nous l’alizé du sud-est inconstant et volage ; puis, sous le ciel gris et bas des parages équatoriaux, le navire, dans la chaleur lourde, flotta sur une mer unie, semblable à une dalle de verre dépoli. Des grains orageux suspendus à l’horizon tournaient autour de nous, très loin, grondants et courroucés, comme une troupe de fauves qui n’oseraient charger. Le soleil invisible, glissant au-dessus des mâts verticaux, mettait aux nuages une tache estompée de lumière diffuse, et, pareille, l’accompagnait une tache jumelle de clarté fanée, au même rythme, de l’est à l’ouest, sur la surface des eaux mates. La nuit, à travers l’impénétrable ténèbre de la terre et du ciel, de larges nappes de feu ondulaient sans bruit ; pour une demi-seconde, le navire, pris par le calme, se silhouettait mâts et gréement, chaque voile et chaque cordage nettement découpé en noir, au centre de ces flamboiements célestes, comme un vaisseau calciné captif en un globe de feu. Puis, de nouveau, pendant de longues heures, il demeurait perdu en un vaste univers de nuit et de silence, où des risées très douces, errant çà et là comme des âmes en peine, faisaient palpiter les voiles, on eût cru de peur soudaine, et arrachaient à l’océan, du fond de son linceul d’ombre, un murmure lointain de compassion — voix attristée, immense et frêle…
Une fois sa lampe éteinte et par la porte grande ouverte, Jimmy, en se retournant sur l’oreiller, pouvait voir s’évanouir par-delà la ligne droite de la lisse, fugaces et réitérées, les visions d’un monde fabuleux tramées de feux bondissants et d’eaux assoupies. L’éclair se reflétait au fond de ses larges yeux tristes qui semblaient en un rouge brasillement se consumer soudain dans sa figure noire ; puis il gisait alors, aveuglé, invisible, au sein d’une intense nuit. Du pont tranquille lui venait un bruit de pas légers, le souffle d’un homme flânant au seuil de la cabine, le faible craquement des mâts ployants, ou la voix calme de l’officier de quart réverbérée là-haut dure et claire, parmi les voiles inertes. Il prêtait avidement l’oreille, cherchant un répit aux lassantes divagations de l’insomnie en la perception attentive du son le plus léger. Un grincement de poulie lui donnait du cœur, il se rassurait à épier les pas et les murmures des changements de quart, s’apaisant à entendre le lent bâillement de quelque matelot recru de sommeil et de fatigue, s’étendant tout du long sur les planches pour dormir. La vie paraissait une chose indestructible. Elle continuait dans l’ombre, la lumière, le sommeil ; infatigable, elle battait d’une aile amie autour de l’imposture de cette proche mort. Elle brillait, comme le glaive tors de la foudre, recélant plus de surprises pourtant que la sombre nuit. Il s’y sentait sauf, en cette vie certaine, et le calme de son accablante obscurité lui semblait aussi précieux que son inquiète et périlleuse lumière.
Mais le soir, pendant le quart de six à huit et même très avant dans le grand quart de nuit, un groupe d’hommes se voyait toujours assemblé devant la cabine de Jimmy. Ils s’adossaient de part et d’autre de la porte, paisiblement intéressés et les jambes croisées ; ils discouraient à cheval sur le seuil ou, par couples silencieux, restaient assis sur son coffre, tandis que contre le pavois, le long du mât d’hune de rechange, trois ou quatre se rangeaient méditatifs, leurs physionomies de simples éclairées par le rayon que projetait la lampe de Jimmy. L’étroit réduit repeint en blanc avait, dans la nuit, l’éclat d’un tabernacle d’argent, sanctuaire d’une noire idole étendue très droite sous sa couverture et qui clignait ses yeux las en recevant notre hommage. Donkin officiait. Il semblait un démonstrateur exhibant un phénomène, quelque manifestation bizarre, simple et méritoire, laquelle devait fournir aux spectateurs une profonde et inoubliable leçon :
— Regardez-le, il la connaît, lui, pas d’erreur ! exclamait-il de temps à autre en brandissant une main dure et décharnée comme l’ergot d’un oiseau d’eau.
Jimmy, sur le dos, souriait avec réserve et sans bouger un membre. Il affectait la langueur de l’extrême faiblesse comme pour bien nous manifester que notre retard à l’extirper d’une prison horrible, et cette nuit, ensuite passée sur la dunette parmi notre égoïste négligence, l’avaient achevé. Il y revenait volontiers, et le sujet, comme de juste, nous intéressait toujours. Il parlait spasmodiquement par élans intermittents coupés de longues pauses, comme marche un homme saoul.
— Le coq venait de me donner un bidon de café… Il me l’avait posé, comme ça, sur mon coffre, puis tapé la porte en sortant… Je sens un gros coup de roulis qui vient… Tâche de sauver mon café, me brûle les doigts… et tombe de mon lit… Le bateau a chaviré si vite… L’eau entre par le ventilateur… pas moyen de bouger la porte…, faisait noir comme sous terre… J’essaie de grimper dans la couchette au-dessus… Des rats… Un rat m’a mordu le doigt comme je montais… Je l’entendais nager au-dessous de moi… J’ai cru que vous ne viendriez jamais… Je pensais : ils sont tous à l’eau, naturellement… On n’entendait rien que le vent… Alors vous êtes arrivés… chercher le cadavre, faut croire… Un peu plus et…
— Dis donc, vieux, tu faisais un rare potin, là-dedans, observa Archie pensivement.
— Tiens ! avec le sacré vacarme que vous meniez en haut, vous autres… De quoi frapper n’importe qui… Je ne savais pas où vous vouliez en venir… Défoncer les sacrées planches…, ma tête… Tout juste ce qu’aurait fait une troupe d’imbéciles et de froussards… Pour ce que ça m’a rapporté !… Autant aurait valu… noyer… Peuh !
Il gémit, fit claquer ses larges dents blanches et regarda devant lui d’un œil vitupérateur. Belfast leva un regard douloureux au-dessus d’un sourire plein d’attendrissement déchiré, et crispa les poings à la dérobée ; Archie aux yeux bleus caressa ses favoris roux d’une main hésitante ; le maître d’équipage, de l’entrée, reluqua un instant, et, brusquement, s’esquiva, pouffant d’un gros rire. Wamibo rêvait… Donkin tâta son menton stérile en quête d’un poil rare, et dit, triomphalement, en glissant un regard oblique du côté de Jimmy :
— Regardez-le ! Je voudrais me porter moitié aussi bien qu’lui, parole !
Il jeta son pouce court par-dessus son épaule, désignant la partie postérieure du navire.
— Le v’là le moyen de les mater, eux autres, jappa-t-il sur un ton de bonne humeur forcée.
Jimmy dit :
— Ne fais pas l’idiot, d’une voix affable.
Knowles, tout en frottant son épaule au chambranle, remarqua finement :
— On peut pas tous se faire porter malades, ça serait la révolte.
— La révolte ! allons donc, ricana Donkin. Y a pas de règlement qui défende d’être malade.
— Ils vous collent six semaines de dur pour refus d’obéissance, riposta Knowles. Je me rappelle une fois, à Cardiff, l’équipage d’un bateau trop chargé. Quand je dis trop chargé…, c’est seulement qu’un vieux ponte, à l’air papa, avec une barbe blanche et un parapluie, s’était amené le long du quai et avait parlé aux hommes. Une cruauté, une barbarie, qu’il dit, de vous faire néyer en hiver pour quelques livres de plus que ça rapporte à l’armateur, qu’il dit comme ça. Il en pleurait presque — sans blague — et gréé à la hauteur qu’il était, redingue et chapeau du dimanche, ben convenable, quoi. Et les gars dirent qu’ils ne voulaient rien savoir pour aller se faire néyer en hiver, comptant sur le bonhomme pour témoigner à l’appui. Ils pensaient s’offrir une bombe soignée et deux ou trois jours de bordée. Et six semaines qu’ils ont écopé, rapport que le rafiot ne l’était pas, trop chargé. En tout cas, c’est ce qu’on a fait croire aux juges. Il n’y avait pas un bateau trop chargé, pas un, dans tout le dock de Penarth. Paraît que ce vieux birbe était aux gages de quelques bonnes personnes, avec ordre de chercher partout des bateaux trop chargés. Mais il n’y voyait pas plus loin que le bout de son parapluie. Des types, dans la pension où je loge quand je suis à Cardiff en attendant un embarquement, ils voulaient lui offrir un bain dans le dock, à ce vieux chialeur. On fit bien le guet, mais, sitôt hors du tribunal, il filait grand largue… Oui, six semaines…
Ils écoutaient, pleins de curiosité, hochant, durant les pauses, leurs rudes faces songeuses. Donkin ouvrit la bouche à une ou deux reprises, mais se contint. Jimmy restait étendu, les yeux ouverts, pas intéressé du tout. Un marin émit l’avis qu’après un verdict entaché de la plus atroce partialité, « les sacrés juges s’en vont boire un verre au compte du patron ». D’autres confirmaient le fait. Cela sautait aux yeux.
Donkin dit :
— Ben quoi ? Six semaines, c’est pas si terrible. A la boîte, au moins, on dort toutes les nuits, c’est réglé. Leurs six semaines, je les ferai sur la tête.
— T’as l’habitude, pas vrai ? demanda quelqu’un.
Jimmy condescendit à un sourire. Cela mit tout le monde de bonne humeur. Knowles, avec une surprenante agilité d’esprit, changea de terrain.
— Si on se faisait tous porter malades, comment qu’il ferait le bateau ? hein ?
Il posa le problème et rit à la ronde.
— Qu’il aille au diable, le bateau, grogna Donkin. On l’em… Il est pas à nous.
— Quoi ? Le laisser partir en dérive, alors ? insista Knowles d’un ton mal convaincu.
— Oui, en dérive. Et puis, on s’en f…, affirma Donkin avec une belle insouciance.
L’autre, qui ne suivait pas, méditait.
— Les vivres ficheraient le camp, marmottait-il… On n’arriverait jamais nulle part… Et pis, les jours de paye, quoi qu’on ferait ?
Sa voix reprit de l’assurance avec les derniers mots.
— T’aime ça, dis, Jacquot, un bon jour de paye, s’écria un auditeur assis sur le seuil.
— Pour sûr, parce qu’alors les filles lui mettent un bras autour du cou et l’autre dans son gousset, et l’appellent Ducky[4]. Pas vrai. Jacquot ?
[4] Petit canard, terme d’affection.
— Jack, t’es la perdition des filles.
— Il en prend trois ensemble à la traîne comme un des gros remorqueurs à Watkins avec trois goëlettes à la fois.
— Jack, t’es un mauvais sujet de bancal.
— Jack, raconte-nous l’histoire de celle qu’avait un œil noir et un bleu.
— Bon Dieu, c’est pas ça qui manque su’ l’trottoir les filles avec un œil noir nature ou pas.
— Non, ça c’en est une à part ; dégoise, Jack.
Donkin avait l’air sévère et dégoûté, Jimmy bâillait, un loup de mer grisonnant branla la tête légèrement et sourit au fourneau de sa pipe, discrètement amusé. Knowles, ahuri, ne sachant où donner de la tête, bégayait de droite et de gauche.
— Non ! Si on peut dire !… Vous pouvez pas être sensément sérieux… Toujours à chiner.
Il se retira pudique, marmottant et pas fâché. Ils riaient avec des huées dans la lumière crue, autour du lit de Jimmy, où, sur l’oreiller blanc, sa face noire et creuse bougeait sans trêve. Une risée du vent arriva, fit fuser la flamme de la lampe et dehors, très haut, les voiles battirent, tandis que, tout près, la poulie de misaine heurtait d’un choc sonore le pavois de fer.
Une voix lointaine cria : « La barre au vent ! » Une autre moins distincte répondit : « Au vent toute ! » Les hommes se turent, attendant la suite. Le matelot au poil gris tapa sa pipe sur le pas de la porte et se mit debout. Le navire s’inclina mollement et la mer comme éveillée se plaignit d’un murmure assoupi. « Un peu de vent qui se lève », dit quelqu’un tout bas. Jimmy se tourna lentement pour faire face à la brise. La voix dans la nuit, haute et impérieuse, commanda : « Bordez la brigantine. » Le groupe assemblé devant la porte disparut de la zone de lumière. On n’entendit plus que le bruit de leurs bottes s’éloignant vers l’arrière, tandis qu’ils reprenaient en intonations variées : Bordez la brigantine !… Bordez !…
Donkin resta seul avec Jimmy. Un silence régna. Jimmy ouvrit et referma les lèvres plusieurs fois comme pour avaler des gorgées d’air plus frais ; Donkin remuant les orteils de son pied nu les examinait d’un œil absorbé.
— Tu ne leur donnes pas un coup de main là-haut ? interrogea Jimmy.
— Non, s’ils ne sont pas fichus à six de border leur sacrée pourriture de brigantine, ils ne valent pas le pain qu’ils mangent, répondit Donkin d’une voix blanche et importunée, comme montant du fond d’un trou.
Jimmy considéra ce profil conique à bec d’oiseau avec une sorte d’intérêt bizarre ; penché au bord de sa couchette, sa physionomie revêtait l’expression de calcul et d’incertitude d’un qui délibère sur le meilleur moyen de saisir quelque créature suspecte capable de piquer ou de mordre. Mais il dit seulement :
— Le second s’en apercevra. Y aura du grabuge.
Donkin se leva pour partir.
— Je lui ferai son affaire quelque nuit noire, tu verras si je blague, dit-il par-dessus son épaule.
Jimmy continua vite :
— Tu es comme un perroquet, un perroquet qui crie.
Donkin fit halte et pencha de côté sa tête attentive. Les oreilles trop grandes saillaient, transparentes et veinées, semblables aux ailes membraneuses de la chauve-souris.
— J’t’écoute, dit-il, le dos à son interlocuteur.
— Oui. A jacasser tout ce que tu sais, comme un sale cacatoès blanc.
Donkin attendit. Il entendait le souffle de l’autre lent et prolongé, le souffle d’un homme portant un poids de cent livres sur la poitrine. Puis il demanda, très calme :
— Quoi c’est-il que je sais ?
— Quoi ?… Ce que je te dis… Pas grand-chose. Pourquoi te faut-il… parler de ma santé comme tu fais ?
— C’est une carotte. Une sacrée, monumentale carotte, et de premier choix. Mais j’y coupe pas. Pas bibi.
Jimmy ne broncha pas. Donkin plongea ses mains dans ses poches et d’un seul pas dégingandé se rapprocha de la couchette.
— Je parle, et après ? C’est pas des hommes ici, c’est des bestiaux. Un troupeau qu’on mène. Je te soutiens… Pourquoi pas ? T’as des sous ?
— Peut-être bien. J’ai rien à dire pour ça.
— Alors, fais-y voir. Qu’ils apprennent ce qu’un homme peut faire. Je suis un homme et je connais ton truc.
Jimmy se rejeta plus loin sur l’oreiller ; l’autre tendit son cou maigre, baissa son visage d’oiseau vers le nègre, comme s’il visait ses yeux d’un bec imaginaire.
— Je suis un homme. J’ai compté les clous de toutes les portes de prison des colonies, plutôt que de céder sur nos droits.
— T’es un pilier de bagne, dit Jimmy faiblement.
— Et je m’en vante. Toi, t’avais pas assez de nerf, alors tu as monté ce bateau-là.
Il s’arrêta, puis, soulignant son arrière-pensée, accentua lentement :
— T’es pas malade. Voyons ?
— Non, dit Jimmy avec fermeté.
Sa voix tomba tout à coup, comme il ajoutait dans un murmure :
— Un peu mal en train, comme ça, par moments, cette année.
Donkin ferma un œil, grimace amicale et complice. Il chuchota :
— C’est pas la première fois que tu tires au flanc, pas vrai ?
Jimmy sourit, puis, comme incapable de se contraindre, laissa échapper :
— A mon dernier bord, oui. Ça n’allait pas pendant la traversée. Tu comprends ? C’était facile. Ils m’ont payé à Calcutta et le patron n’a pas fait de chichi. J’ai eu mon compte. Cinquante-huit jours couché. Les imbéciles ! Chaque sou de mon dû.
Il ricana spasmodiquement. Donkin s’égaya de compagnie. Puis Jimmy toussa violemment.
— Je vais aussi bien que jamais, fit-il, sitôt qu’il eut repris haleine.
Donkin eut un geste de dérision.
— Pour sûr, dit-il d’un air profond, ça se voit.
— Eux ne voient pas, dit Jimmy, en ouvrant la bouche comme un poisson.
— Ils en avaleraient bien d’autres, affirma Donkin.
— Ne cause pas trop, admonesta Jimmy d’une voix épuisée.
— De quoi ? De ta petite farce, Hein ? commenta Donkin avec jovialité.
Puis, d’un ton de brusque dégoût :
— Tu penses qu’à toi. Tant qu’t’es content…
Ainsi taxé d’égoïsme, James Wait se remonta la couverture jusqu’au menton et resta tranquille un moment. Les lèvres lourdes saillaient en une moue noire qui ne s’effaçait plus.
— Pourquoi tiens-tu si fort à faire du grabuge ? demanda-t-il sans grand intérêt.
— Pa’ce que c’est une sacrée honte. On nous exploite… Mauvaise nourriture, mauvaise paye… C’que j’veux, c’est qu’on leur monte un sacré chahut ; un vrai nom de Dieu d’potin dont ils se souviennent ! Bousculer les gens…, faire sauter la cervelle… Faudrait voir ! Est-on des hommes ?
Son altruisme indigné flamba. Puis il dit avec calme :
— J’ai fait prendre l’air à tes nippes.
— Très bien, dit Jimmy d’une voix languide, rentre-les.
— Passe-moi la clef de ton coffre, dit Donkin avec une impatience amicale, je te les serrerai.
— Apporte-les ici, je les serrerai moi-même, répondit James Wait avec sévérité. Donkin baissa les yeux, marmotta quelque chose.
— Tu dis ? Qu’est-ce que tu dis ? s’enquit Wait anxieux.
— Nib. Fait sec, qu’ils restent pendus jusqu’au matin, dit Donkin avec un tremblement insolite dans la voix, comme s’il contraignait son rire ou sa colère. Jimmy parut satisfait.
— Donne-moi un peu d’eau pour la nuit dans mon bidon, là, fit-il.
Donkin franchit le pas de la porte.
— Va la chercher toi-même, répliqua-t-il d’une voix bourrue. Tu peux, à moins que tu le soyes, malade.
— Sûr que je peux, dit Wait, mais…
— Alors, fais-le, dit Donkin, hargneusement ; si tu peux voir après tes nippes, tu peux voir après ta peau.
Il remonta sur le pont sans un coup d’œil en arrière.
Jimmy étendit la main vers le bidon. Pas une goutte. Il le replaça doucement en étouffant un soupir et ferma les paupières. Il pensa : « Ce loufoque de Belfast m’apportera de l’eau si j’en demande. L’idiot. J’ai très soif… »
Il faisait chaud dans la cabine qui semblait tourner lentement, soudain détachée du navire, glissant d’un rythme égal dans un espace aride et lumineux où, tournant très vite, brûlait un soleil noir. Immensité sans eau ! Pas d’eau ! Un gendarme qui ressemblait à Donkin lampa un verre de bière au bord d’un puits vide et s’envola battant de l’aile à grands coups. Un vaisseau, dont les pommes de mâts perçaient le ciel et ne se voyaient plus, déchargeait du grain et le vent en faisait tourbillonner la balle le long du quai d’un dock à sec. Jimmy tournoyait d’accord avec la balle jaune, très las et immatériel. L’intérieur de son corps s’était évanoui. Il se sentait plus léger que la balle, et plus desséché. Il enfla sa poitrine creuse. L’air s’y engouffra, charriant en sa course une foule d’étranges objets qui ressemblaient à des maisons, des arbres, des gares, des réverbères… Il n’y en avait plus ! Plus d’air, et il n’avait pas achevé son aspiration profonde. Mais il était en prison. On poussait les verrous. Une porte tapa. Deux tours de clef — on lui jette un seau d’eau sur le corps… Ouf ! Pourquoi ?
Il ouvrit les yeux. La chute lui avait paru lourde pour un corps si vide, si vide, si vide. Il était dans sa cabine. Ah ! Tout allait bien. Sa figure ruisselait de sueur, ses bras pesaient comme du plomb. Il vit le coq debout dans l’embrasure, une clef de cuivre dans une main et un pot d’étain brillant dans l’autre.
— Je viens de fermer les portes pour la nuit, dit le coq rayonnant et bénévole. On vient de piquer huit heures. Je t’apporte un peu de thé froid pour la nuit, Jimmy. Même que j’y ai mis du sucre blanc, du carré. Le bateau ne coulera pas pour ça.
Il entra, fixa le pot au bord de la couchette et demanda par acquit de conscience :
— Comment ça va ?
Puis s’assit sur le coffre.
— Hum, grogna Wait d’un ton peu engageant.
Le coq s’épongea le front avec un chiffon de coton sale qu’ensuite il se noua autour du cou.
— Les chauffeurs font ça sur les vapeurs, dit-il avec sérénité et très content de lui. Ma besogne est aussi dure que la leur, j’ai idée, et me tient plus longtemps. Tu les as jamais vus au fond de leur trou ? Des diables, qu’on dirait, qui chauffent, chauffent, chauffent, tout en bas.
Son index montrait le plancher. Quelque pensée lugubre obscurcit sa face joviale, ombre de nuage voyageant sur la clarté d’une mer calme. Le quart relevé passa en corps à grand bruit de lourdes semelles, dans la lueur projetée par la porte. Quelqu’un cria : « Bonsoir ! » Belfast fit halte un moment, allongea la tête vers Jimmy et resta frémissant et muet comme d’émotion réprimée. Il jeta au coq un regard chargé de funèbres augures et disparut. Le coq toussa pour s’éclaircir la voix. Jimmy, les yeux au plafond, ne faisait pas plus de bruit qu’un homme qui se cache.
Une brise très douce éventait la nuit claire. Le navire donnait légèrement de la bande, glissant tranquillement sur une mer sombre vers l’inaccessible splendeur en fête d’un horizon criblé de points de feu. Au-dessus des mâts, la courbe resplendissante de la voie lactée chevauchait le ciel, arc triomphal d’éternelle lumière, jeté sur la terre et son sentier ténébreux. A la pointe du gaillard d’avant, un homme sifflait avec une netteté bruyante un air vif de gigue, tandis qu’on entendait vaguement un autre tapant des pieds en mesure. Un murmure confus de voix arriva de l’avant : des rires, des refrains. Le coq secoua la tête, épia Jimmy d’un œil oblique et se prit à marmotter :
— Oui-da. Danser et chanter. Ils ne pensent qu’à ça. Je m’étonne que la Providence ne se lasse pas. Ils oublient le jour qui doit sûrement venir… tandis que toi…
Jimmy avala une gorgée de thé, précipitamment, comme s’il l’eût volée et se blottit sous sa couverture, en appuyant de côté vers la cloison. Le coq se leva, ferma la porte, puis se rassit et, nettement, articula :
— Chaque fois que je tisonne mon fourneau, je pense à vous autres jurant, volant, mentant et pis encore, comme si un autre monde ça n’existait pas. Pas mauvais garçons, avec ça, concéda-t-il d’une voix ralentie ; il musa un instant, déplorant ces choses, puis reprit d’un ton résigné :
— Qu’y faire ? Ce sera leur faute s’ils ont chaud un jour. Chaud que je dis ?… Les fournaises d’un de ces paquebots du White Star ne sont rien à côté.
Il se tut pendant quelques minutes. Un grand tumulte emplissait sa cervelle, vision brouillée de silhouettes rayonnantes, concert exaltant de chants enthousiastes et de gémissements torturés. Il souffrit, jouit, admira, approuva. Il se sentit content, effrayé, soulevé au-dessus de lui-même, comme cet autre soir (la seule fois de sa vie, vingt-sept années auparavant, il aimait à se rappeler le chiffre), où jeune homme alors, il lui était arrivé, se trouvant en mauvaise compagnie, de s’intoxiquer dans un café chantant de l’East End. Un flot d’émotion soudaine l’emporta, le ravit d’un coup hors de sa chair mortelle. Il plana. Il contempla face à face le secret de l’au-delà. Secret enchanteur, excellent. Il le chérit, en même temps que soi-même, tout l’équipage et Jimmy. Son cœur déborda de tendresse, de sympathie, du désir de se mêler de choses, d’inquiétude pour l’âme de ce noir, d’orgueil devant l’éternité certaine, d’un sentiment de puissance. Le saisir dans ses bras et le projeter en plein salut, au beau milieu…, pauvre âme noire… plus noire que son corps…, pourriture… démon… Non ! Ce n’était pas cela. Il fallait parler force… Samson… Un grand fracas comme de cymbales choquées résonna dans ses oreilles ; un éclair lui révéla un pêle-mêle extatique de visages radieux, de lis, de livres d’heures, de joie supra-terrestre, de linge blanc, de harpes d’or, de redingotes, d’ailes. Il vit des robes flottantes, des visages frais rasés, une mer de clarté, un lac de bitume. Des parfums suaves flottaient avec des relents de soufre — langues de feu rouge léchant une blanche nuée. Une voix formidable tonna ! Cela dura trois secondes.
— Jimmy ! s’écria-t-il, d’un ton inspiré. Puis il hésita. Une étincelle de pitié humaine luisait encore à travers l’infernale vanité de son rêve fumeux.
— Quoi ? dit James Wait à contrecœur. Un silence régna. Il tourna la tête à peine et risqua un regard timide. Les lèvres du cuisinier bougeaient sans bruit ; dans sa figure illuminée les yeux fixaient le ciel. Il semblait implorer en son for intérieur les poutres du plafond, le crochet de cuivre de la lampe, deux cafards.
— Dis donc, fit Wait, je veux dormir. Je crois qu’il y aurait moyen.
— Ce n’est pas le moment de dormir, exclama le coq très haut. Il avait dévotement secoué ses derniers scrupules d’humanité. Il n’était plus qu’une voix — un je ne sais quoi de sublime et de désincarné — de même qu’en cette nuit mémorable, la nuit où il franchit les mers pour faire du café à des pécheurs en perdition.
— Ce n’est pas le moment de dormir, répéta sa voix exaltée. Est-ce que je peux dormir, moi ?
— M’en f…, dit Wait, avec une énergie factice. Moi je peux. Va te coucher.
— Il jure… Dans la gueule même…, presque dans la gueule… Ne vois-tu pas le feu…, ne sens-tu pas la fournaise ? Malheureux aveugle, gorgé de péché ! Je le vois pour toi. Ah ! c’en est trop. J’entends jour et nuit une voix qui me dit : Sauve-le ! Jimmy laisse-toi sauver !
Les mots de prière et de menace sortirent de sa bouche comme un torrent déchaîné. Les cafards s’enfuirent. Jimmy transpirait, se tortillait sournoisement sous sa couverture. Le coq brailla :
— Tes jours sont comptés !
— Va-t’en d’ici, barytonna Wait, courageusement.
— Prie avec moi !…
— Je ne veux pas !…
Une chaleur de four régnait dans la petite cabine. Elle contenait une immensité de peur et de souffrance, une atmosphère de cris et de plaintes, des prières vociférées comme des blasphèmes et des malédictions étouffées. Dehors, les hommes appelés par Charley qui les informa en accents réjouis qu’une dispute se poursuivait chez Jimmy, se pressaient devant la porte close, trop surpris pour ouvrir. Tout l’équipage était là. Le quart relevé s’était précipité en chemise sur le pont comme après un abordage. Des hommes montés en courant demandaient : « Qu’est-ce que c’est ? » D’autres disaient : « Écoute ! » Les clameurs assourdies continuaient de plus belle :
— A genoux ! A genoux !
— Tais-toi !
— Jamais ! Tu m’appartiens… On t’a sauvé la vie… Dessein de Dieu… Miséricorde… Repens-toi !
— Tu es un toqué d’idiot !
— J’ai compte à rendre de toi…, de toi… je ne fermerai plus l’œil en ce monde si je…
— Assez !
— Non ! La fournaise, penses-y !
Puis un déblatèrement aigu, passionné, de mots sonnant comme une grêle :
— Non ! cria Jim.
— Oui. C’est sûr ! Rien à faire… Tout le monde le dit.
— Tu mens !
— Je te vois mort à cette heure… devant moi… Tu ne vaux pas mieux.
— Au secours ! fit Jimmy d’une voix perçante.
— Pas dans cette vallée de larmes…, regarde là-haut ! hurla l’autre.
— Va-t’en ! Au meurtre ! clama Jimmy.
Sa voix cessa. On entendit des plaintes, des murmures vagues, quelques sanglots.
— Qu’est-ce qui se passe donc ? dit une voix rarement entendue.
— Arrière, vous autres. Arrière donc ! répéta M. Creighton sévèrement en frayant un passage au capitaine.
— Voici le vieux, murmurèrent quelques voix.
— Le coq est là, sir, s’écrièrent plusieurs en reculant.
La porte claqua, brusquement ouverte, dardant un large rai de lumière sur les visages intrigués ; une bouffée chaude d’air vicié s’exhala. Les deux officiers dominaient de la tête et des épaules la frêle silhouette à tête grise apparue entre eux, en habits râpés, raide et anguleuse comme une statue de pierre dans l’impassibilité de ses traits fins. Le coq à genoux se releva. Jimmy, sur son séant, étreignait ses jambes ployées. Le gland de son bonnet de nuit bleu tremblait imperceptiblement au-dessus de ses genoux. Ils contemplaient surpris la courbe longue de son dos, tandis que de biais, un œil blanc luisait aveugle dans leur direction. Il avait peur de tourner la tête, il se repliait en lui-même ; la perfection de cette immobilité au guet revêtait un aspect surprenant et animal. Il n’y avait plus là qu’une chose d’instinct, l’immobilité sans pensée d’une brute apeurée.
— Que faites-vous ici ? demanda M. Baker d’un ton sec.
— Mon devoir, dit le coq avec ferveur.
— Votre… quoi ? commença le second.
Le capitaine Allistoun lui toucha le bras légèrement.
— Je connais sa lubie, dit-il, à mi-voix. Hors d’ici, Podmore, ordonna-t-il tout haut.
Le coq joignit les mains, brandit ses poings au-dessus de sa tête et ses bras tombèrent comme devenus trop lourds. Un moment il resta là, tête perdue, sans paroles.
— Jamais, bégaya-t-il… je… lui…
— Qu’est-ce que vous dites ? prononça le capitaine Allistoun ? Sortez tout de suite, ou bien…
— Je m’en vais, dit le coq promptement, d’un air de sombre résignation.
Il franchit le seuil avec fermeté, hésita, fit quelques pas. Tous le contemplaient en silence.
— Je vous rends responsables ! cria-t-il avec désespoir en pivotant à demi. Cet homme se meurt. Je vous rends…
— Encore là ? héla le patron d’un ton gros d’orage.
— Non, sir, exclama l’autre très vite, une alarme dans la voix.
Le maître d’équipage l’emmena par un bras ; quelqu’un rit, Jimmy leva la tête, risqua un œil furtif et d’un bond inattendu sauta hors de la couchette. M. Baker, adroitement, l’empoigna au vol ; le groupe qui encombrait la porte grogna de surprise. Le nègre fléchit dans les bras du second.
— Il ment, suffoquait-il, il parle de démons noirs. C’est lui un diable, un diable blanc. Je suis solide.
Il se raidit et M. Baker, pour voir, le lâcha. Il chancela, fit un pas ou deux en avant sous le regard calme et pénétrant du capitaine Allistoun ; Belfast se précipita pour soutenir son ami. Il ne semblait pas se douter d’un voisinage quelconque ; il resta muet un instant, luttant contre une légion de terreurs innommables, parmi les regards avides de ces curiosités allumées qui l’observaient de loin, seul absolument, en l’impénétrable solitude de sa crainte. Des souffles lourds brassèrent la ténèbre. La mer à travers les dalots gargouilla comme le navire donnait de la bande sous une brève risée du vent.
— Empêchez-le donc de venir m’embêter, fit enfin le baryton sonore de James Wait, tandis qu’il s’appuyait de tout son poids sur la nuque de Belfast. Ça va mieux cette semaine… Je suis d’aplomb… J’allais reprendre mon service demain — tout de suite, si vous voulez, capitaine.
Belfast tassa les épaules pour tenir Wait debout.
— Non, dit le patron en le fixant.
Sous l’aisselle de Jimmy la figure rouge de Belfast grimaçait inquiète. Une rangée d’yeux brillants bordait la zone de lumière. Les hommes se poussaient du coude, tournaient la tête, chuchotaient entre eux. Wait laissa tomber le menton sur la poitrine et sous ses paupières baissées promena alentour son regard soupçonneux.
— Pourquoi pas ? cria une voix sortant des ombres, il n’a rien, sir.
— Je n’ai plus rien, dit Wait, avec feu. Mal en train… fini maintenant… vais reprendre.
Il souffla.
— Sainte Mère de Dieu ! s’écria Belfast en remontant les épaules, tiens-toi debout, Jimmy.
— Va-t’en de là alors, dit Wait en éloignant Belfast d’une poussée pétulante. Puis il tituba, se raccrocha au chambranle. Ses pommettes luisaient comme sous l’enduit d’un vernis. Il arracha son bonnet de nuit, s’en essuya le visage, le jeta sur le pont.
— Je sors, dit-il, sans bouger.
— Non. Je dis non, dit le patron tout sec.
Des pieds nus traînèrent sur les planches, des voix désapprobatrices murmurèrent de toutes parts, il continua comme s’il n’entendait point :
— Vous aurez tiré au flanc pendant toute la traversée et à présent vous voulez sortir ? Vous vous jugez assez près du comptoir de paye. Ça sent la terre déjà, hein ?
— J’ai été malade, ça va mieux maintenant, marmonna Wait, les yeux luisants sous la lumière.
— Vous avez fait le malade, rétorqua sévèrement le capitaine Allistoun ; voyons… — il hésita moins d’une demi-seconde — ça crève les yeux. Vous n’avez rien du tout, mais ça vous a plu de garder le lit et ça me plaît à moi maintenant que vous y restiez. M. Baker, j’entends qu’on ne voie pas cet homme sur le pont d’ici la fin du voyage.
Il y eut des exclamations de surprise, de triomphe, d’indignation. Le groupe sombre des matelots se porta en avant dans la zone éclairée.
— Pourquoi ? — Je te l’avais dit… — Si c’est pas honteux… — Ça, par exemple, faudrait voir à en causer, brailla Donkin du dernier rang. — As pas peur, Jim, t’auras ton dû, crièrent plusieurs voix ensemble. Un matelot âgé s’avança :
— C’est-il à dire, sir, demanda-t-il d’un ton oraculaire, qu’un gars malade n’aurait pas le droit de se remettre à bord de ce sabot ?
Derrière lui, Donkin chuchotait rageusement au milieu d’une foule où personne ne lui jetait l’aumône d’un regard, mais le capitaine Allistoun secoua son index devant la face bronzée, durcie par la colère de son interlocuteur.
— Toi, tais-toi, fit-il en guise d’avertissement.
— Il y a rien de fait, clamèrent trois ou quatre jeunes matelots.
— On est donc des machines ? s’enquit Donkin d’un ton perçant, en plongeant sous les coudes du premier rang.
— On lui fera voir qu’on n’est pas des mousses.
— C’est un homme comme les autres, tout noir qu’il est.
— On va pas manœuvrer ce sacré bateau sans compte de bras si Boule de Neige peut travailler.
— Il le dit.
— Eh bien alors, la grève, les gars !
— C’est ça, v’là le pépin, la grève !
Le capitaine Allistoun dit d’une voix nette au lieutenant : « Du calme, M. Creighton », et demeura maître de lui parmi le tumulte, écoutant avec une attention profonde le mélange de grognements et de cris aigus, chaque apostrophe et chaque juron de ce déchaînement soudain. Quelqu’un du pied ferma la porte de la cabine ; l’ombre pleine de menaçants murmures sauta dans un claquement sec par-dessus le rai de clarté muant les hommes en ombres gesticulantes qui grondaient, sifflaient, riaient avec animation. M. Baker dit à mi-voix :
— Éloignez-vous d’eux, sir.
La haute prestance de M. Creighton semblait planer autour de la grêle silhouette du patron.
— On nous en a fait voir de toutes les couleurs pendant cette traversée, mais ça c’est le bouquet, ronchonna une voix.
— C’est-il un camarade ou non ?
— Est-on des gosses ?
— Les bâbordais, faut pas marcher.
Charley, emporté par son ardeur, poussa un sifflet strident, puis jappa :
— C’est notre Jimmy qu’il nous faut !
Le vacarme sembla changer de ton. Un nouvel éclat de discordante colère monta. D’emblée plusieurs querelles partirent à la fois.
— Oui.
— Non.
— Malade, jamais de la vie.
— Tape donc dedans.
— Ta bouche, gamin. C’est affaire à débrouiller entre hommes.
— Pas possible ? murmura le capitaine Allistoun non sans amertume.
M. Baker grogna :
— Hou ! Ils deviennent fous. Voilà un mois que ça mijote.
— J’avais remarqué, dit le patron.
— Les voilà qui s’empoignent entre eux à présent, dit M. Creighton avec dédain. Il vaudrait mieux pour vous gagner l’arrière, sir. Nous les calmerons.
— Du sang-froid, Creighton, fit le patron.
Et les trois hommes se mirent lentement en marche vers la porte de la cabine.
Parmi les ombres des haubans d’avant, une masse noire frappait du pied, tournaillait, avançait, reculait. Des paroles s’échangeaient : reproche, encouragement, méfiance, exécration. Les plus vieux matelots, dans le désarroi de leur colère, grondaient leur détermination d’en finir avec ceci ou cela ; les esprits avancés de la plus jeune école exposaient leurs griefs et ceux de Jimmy en clameurs confuses et discutaient entre eux. Pressés autour de cette carcasse moribonde, juste emblème de leurs aspirations, et s’exhortant l’un l’autre, ils oscillaient, piétinaient sur place, criaient qu’ils ne voulaient pas se laisser duper. A l’intérieur de la cabine, Belfast, tout en aidant Jimmy à se recoucher, fourmillait du désir de ne rien perdre de l’esclandre et retenait avec difficulté les pleurs de sa facile émotion. James Wait, à plat sur le dos sous sa couverture, poussait des plaintes entrecoupées.