La plupart de ces gladiateurs étaient des gabiers de navires, des matelots, dont la force physique et le caractère brutal s'étaient développés dans l'exercice de leur rude profession. Quelques forts à bras régnaient par la terreur sur la faiblesse, à plus d'un titre: ils étaient maîtres d'armes, bâtonnistes, professeurs de savate ou de boxe. C'est dans les endroits disposés pour les jeux de quilles ou de boules, qu'ils établissaient ordinairement leur gymnase.
Quand une querelle éclatait parmi les prisonniers, ils s'établissaient aussitôt juges du camp, et, pour peu que deux adversaires se montrassent disposés à vider leur différend par les armes, les champions se rendaient dans une salle de la prison réservée aux combats singuliers. Là, les hérauts d'armes remettaient à chacun des combattans un bâton au bout duquel on attachait un rasoir ou une branche de compas; et, en présence de tous les curieux attirés par l'appât du duel annoncé, le sang jaillissait sur l'arène, et le mort ou le blessé était transporté à l'hôpital, lieu funeste où l'avarice présidait encore aux soins que l'humanité, même la plus égoïste, ne peut pas toujours refuser à la souffrance.
Les Romains formaient une classe de parias parmi les prisonniers. Voici l'origine de cette dénomination singulière, sous laquelle on désignait les rebuts des prisons d'Angleterre.
Les jeux de dés étaient courus par les hommes qui, avec une conduite irrégulière, cherchaient une distraction à leur ennui ou à leur misère. Il n'était pas rare de voir les prisonniers risquer sur un coup de paroli jusqu'à leur ration du jour, leur hamac et leurs vétemens, et lorsque dépouillés par la fortune du jeu, de leur habit ou de leur unique pantalon, ils allaient grossir le nombre des raffalés, ils se retiraient avec ceux-ci dans un des coins de la prison, où ils se parquaient avec humilité. Là, couchés entièrement nus sur le sol ou sur de mauvaises planches, et se rapprochant le plus possible les uns des autres, pour avoir moins froid, ils se tournaient à la fois, à certaine heures de la nuit, au coup de siffle de celui qu'il avaient proclamé leur général. Forcés de quitter leur repaire, quand il fallait nettoyer les dalles infectes sur lesquelles ils croupissaient, on les voyait dans le Pré, greloter pendant une ou deux heures, et cacher sous leurs mains tremblantes, les parties secrètes, que les sauvages mêmes ont la pudeur de couvrir d'une natte ou d'une feuille de latanier.
Le gouvernement anglais, sollicité par les commandans des prisons, d'accorder quelques lambeaux qui servissent à cacher l'affreuse nudité de ces misérables, envoya enfin dans chaque Pré quelques centaines de vieilles couvertures, et bientôt on vit se pavaner dans les cours, ces pauvres diables se drapant dans leurs manteaux de laine usée, comme autrefois les sénateurs dans la pourpre romaine. L'épithète de Romains leur fut donnée; elle convenait à leur tournure, et elle tint bon. On ne les connut plus que sons ce nouveau sobriquet.
Mais au milieu de tant d'horreurs, de tant de misère et de tant d'objets dignes de dégoût ou de pitié, les arts et l'industrie, qui s'introduisent avec les Français jusque dans les cachots, venaient apporter quelques consolations aux victimes de la politique anglaise.
La paille, tressée par les prisonniers pour former des chapeaux de femmes, offrait à leur oisiveté un travail dont le produit servait à acheter le pain qui leur manquait. Un homme en s'occupant à faire de la tresse pendant dix à douze heures par jour, gagnait seize à dix-huit sous de France. Ces tresses de paille, achetées par des prisonniers qui les revendaient aux soldats de la garde de la prison, donnaient quelquefois un si grand bénéfice aux marchands en gros, qu'au bout de dix à onze ans, on a vu des négocians de prison, ramasser des fortunes de trente à quarante mille francs, en vivant, même dans la captivité, avec une certaine aisance.
Dans la plupart des prisons, les commandans anglais avaient permis aux captifs d'élever dans les cours de petites cabanes où l'on donnait à manger à la carte. Rien n'était plus singulier que d'entendre un prisonnier, portant sa ration de pain noir sous le bras, demander impérieusement la carte au garçon, qui servait du beef-steak à quatre sous, aux gastronomes et aux Lucullus de cette autre Rome.
Thalie avait aussi ses autels, et même ses prêtresses dans ces tristes lieux où la misère et le désespoir semblaient seuls pouvoir trouver accès: on jouait la comédie jusque sur les pontons. Mais quelle comédie et quelles actrices! Il suffira de dire que les jeunes premières de la troupe des prisons faisaient, parmi les spectateurs, beaucoup plus de conquêtes que n'en comptent les plus jolies danseuses et les premières cantatrices de notre Académie de musique.
Il y avait aussi dans les prisons un autre culte que celui des Muses. D'anciens enfans de choeur, se rappelant la messe qu'ils avaient servie dans leur jeunesse, célébraient tous les dimanches, sous les costumes sacerdotaux, l'office divin, que quelques fidèles venaient écouter dévotement. A Stapleton, par exemple, c'était un officier de l'armée expéditionnaire de Saint-Domingue, qui avait été revêtu des fonctions épiscopales. Un autel peint sur un mur, et terminé par quelques marches en relief, lui tenait lieu de tabernacle: deux ou trois petits mousses l'assistaient dans la célébration de l'office, et répandaient autour de lui les nuages d'encens du sacrifice. Tout cela se faisait sans rire. La nécessité, et le sentiment profond de toutes les privations, sauvaient du ridicule ces réminiscences grotesques des pratiques de la société.
Les sciences exactes et les mathématiques surtout étaient cultivées avec persévérance et succès par quelques prisonniers. Des officiers de marine avaient ouvert, pour les jeunes gens qui désiraient s'instruire, des cours de géométrie, de navigation, de langue anglaise et de grammaire française. Des musiciens se réunissaient pour donner de petits concerts, les danseurs pour monter des bals.
Des jours de fête se levaient quelquefois même pour les malheureux prisonniers. Chaque province célébrait, à une époque marquée de l'année, un anniversaire cher au pays où l'on était né. Les Bretons et les Basques se distinguaient surtout par l'espèce de culte qu'ils avaient voué à la patrie absente. Ces deux peuples de nos provinces sont peut-être parmi les Français, ceux qui conservent le plus long-temps les nuances qui les distinguent des autres populations de la France. Un Breton ne croyait guère avoir retrouvé un compatriote en prison, que lorsqu'il avait serré la main d'un autre Breton.
Un grand nombre d'officiers de marine et de l'armée de terre expiaient dans les fers le tort d'avoir voulu se soustraire, par la fuite, aux vexations auxquelles ils n'étaient que trop souvent exposés dans les cantonnemens. Les marins, en revoyant sous les mêmes chaînes qu'eux les officiers qu'ils avaient pris en aversion, à bord des bâtimens de l'État, se plaisaient à leur faire sentir la supériorité qu'ils avaient acquise sous l'empire de la loi commune du besoin et de l'impunité: souvent on voyait un matelot insulter l'orgueil révolté d'un de ses anciens chefs, pour avoir le plaisir de le battre ensuite, ou de le livrer aux huées de la démocratie de ces sales républiques.
Les militaires cependant surent toujours se préserver de ces déplorables excès. On les voyait même, lorsqu'un de leurs officiers venait partager leur sort, redoubler d'égards envers lui, en raison de son malheur et de l'autorité qu'il avait perdue sur eux. Il n'est pas sans exemple que des soldats aient nourri de leurs épargnes ceux de leurs anciens chefs que le peu d'habitude des travaux manuels réduisait à la ration insuffisante de la prison. C'était la dignité de l'épaulette qu'ils ne voulaient pas laisser tomber, disaient-ils, tant une discipline admirable conservait encore d'empire sur ces hommes que la captivité avait cependant affranchis du joug de toute subordination.
Si l'on avait à déplorer les moeurs intérieures des prisonniers, c'était avec un juste sentiment d'orgueil, du moins, que l'on retrouvait dans leur attitude en face de l'étranger, toute la fierté de la nation à laquelle ils appartenaient encore par un beau côté. Rarement les prêtres émigrés parvenaient dans les hôpitaux à recruter parmi les malades convalescens quelques traîtres pour l'armée ennemie. Presque jamais les prisonniers ne s'abaissaient à solliciter l'aumône des dames ou des gentlemen que la curiosité attirait sur les murs des prisons pour contempler ou pour plaindre les souffrances dont elles étaient le funeste théâtre. Lorsque la nouvelle d'une victoire pénétrait dans ces sombres asiles, c'était au cri de vive l'empereur! qu'elle y était accueillie. Plus les prisonniers enduraient de privations, et plus les souvenirs de la patrie, à laquelle ils offraient leurs derniers sacrifices, semblaient leur devenir chers. En 1814, lorsque, délivrés d'une captivité de onze années, ils retournaient en masses vers Calais, ils donnèrent une preuve bien frappante de leur dévouement à Napoléon détrôné, en répondant par des cris de vive l'empereur, aux cris de vive le roi, avec lesquels des piqueurs anglais annonçaient sur la route l'approche de la voiture qui portait Louis XVIII à Douvres.
La justice, à laquelle toutes les sociétés d'hommes reviennent toujours comme à une règle, si ce n'est comme à une vertu, avait aussi parmi les prisonniers français des tribunaux, un président et des juges. Les causes étaient plaidées et les jugemens exécutés à l'heure même et sans appel.
Le corps judiciaire était composé des notabilités qui, par leur force ou leur adresse, exerçaient déjà une certaine, influence sur la majorité des justiciables. Le chef des maîtres d'armes était ordinairement investi de la présidence de la cour, pourvu qu'il sût lire. L'espace pris à une douzaine de hamacs, et entouré, d'une mauvaise toile, servait de palais et de siège au tribunal. Le prévenu paraissait escorté par les robustes agens de cette force publique, qui résidait surtout dans la force physique de ses exécuteurs. Le plaignant était interrogé, et quand l'accusé était condamné pour vol (la justice ne connaissait que de ce genre de délits), on l'amarrait à une épontille où il recevait dix, quinze, vingt ou vingt-cinq coups de bouts de corde, selon la gravité du délit ou de ses circonstances. Cette pénalité, empruntée à la jurisprudence maritime, était la seule que l'on connût en prison.
C'est dans un de ces gouffres qu'en arrivant à Plymouth sur le vaisseau le Gibraltar, nous fûmes jetés à trois ou quatre heures du soir. Les grilles de la prison américaine furent ouvertes pour tout l'équipage du Vert-de-Gris. Quand devaient-elles se r'ouvrir pour nous!
Il nous fallut traverser une haie de geôliers avant de parvenir à la dernière barrière, contre laquelle nous aperçûmes avec horreur, des spectres vivans qui se pressaient pour nous demander des nouvelles de France.
Ivon, comme je l'ai déjà dit, avait été pris en culottes courtes et en bas de soie; et pendant la traversée à bord du Gibraltar, il n'avait pu, à son grand dépit, changer sa toilette contre un costume plus conforme à sa nouvelle position. En arrivant dans la prison, nommée la Prison-Américaine, il fut obligé de se montrer avec sa parure de bal, aux forts-à-bras, qui promenaient des regards scrutateurs sur chacun des nouveaux arrivés.
—Excusez, dit l'un des athlètes; ne vous gênez pas! Ce monsieur arrive en prison en mollets, et après que le bal est fini.
—Oui, malin, répondit Ivon, et en mollets de seize pouces, encore.
—Monsieur a de la chair de reste, à ce qu'il paraît; mais il lui en dégringolera avant six mois.
—Il en restera encore assez, à celui-là après le dégringolage pour ton chien et pour toi, vilain marcassin! Viens-y mordre, répondit Ivon, rougissant de colère et se flattant le mollet, comme pour allécher son aggressenr.
—Mais, si monsieur veut bien le permettre, nous essaierons un peu, repart le fort-à-bras en jetant son chapeau à terre, et prenant une attitude gymnastique.
Ivon n'était pas très-patient. Peu familiarisé avec les règles académiques de la boxe, il allonge un bras nerveux sur le fort-à-bras, qui lui riposte par un coup de poing sur l'oeil. Ivon ne se connaît plus: criblé de horions, il imprime ses doigts musculeux dans les flancs essoufflés de son adversaire, à qui il fait perdre la respiration; et l'enlevant au sol sur lequel le fort-à-bras cherche inutilement à se retenir, il le jette expirant sur l'arène, par-dessus sa tête qu'il lui a préalablement enfoncée dans la poitrine. Le fort tombe sur le carreau, d'où on l'enlève sans connaissance comme un cadavre, pour aller le faire saigner à l'hôpital ou le déposer mort à l'amphithéâtre.
A peine cette victoire fut-elle remportée, que mon Ivon est saisi par les spectateurs enthousiasmés, qui le montrent triomphant au dessus de leurs têtes, aux prisonniers, avec ses bas de soie déchirés, son visage ensanglanté, et son oeil hors de son orbite. Le soir de son apothéose, le héros Ivon était ivre mort. Il fut reconnu nonobstant pour un des rois du Pré.
Quant à moi, j'attendais paisiblement que l'enivrement de la victoire et de la forte bière se fût dissipé chez mon glorieux ami, pour pouvoir obtenir, par la protection du vainqueur un hamac et une petite place dans la prison. Cette faveur ne se fit pas longtems attendre.
Le lendemain de son succès, il me prit par la main, et eu présence de la respectable assemblée des forts-à-bras, il adressa cette courte allocution à ses nouveaux confrères:
«Je connais les usages de la prison. Mais le premier qui dira un mot plus haut que l'autre à ce petit lapin, qui est un de mes pays, aura affaire à moi Ives-Marie Lagadec de Lannilis. C'est tout, mes amis.»
Chacun me toisa, comme pour prendre bonne note de l'avertissement: jamais il ne m'arriva d'être insulté dans la prison, malgré mes quinze ans, mes cheveux bouclés et ma jolie figure.
En prenant connaissance des êtres de notre nouveau gîte je rencontrai d'anciennes connaissances avec ravissement. Le brave capitaine Arnaudault, qui s'était fait couler sur le Sans-Façon, était devenu marqueur de billard, sous un hangard ou un négociant en paille avait fait élever un établissement. Le fils du capitaine s'était fait professeur de mathématiques. Tout l'équipage du Sans-Façon se trouvait dispersé dans cet amas de captifs; et chacun y gagnait sa vie selon ses moyens, son industrie ou sa friponnerie. Le Capitaine d'armes du Sans-Façon, à qui j'avais enlevé Rosalie, me regarda cinq à six fois de travers; mais, après lui avoir proposé d'arranger notre affaire dans la salle de duel, il me laissa tranquille. Ivon d'ailleurs crut devoir lui souffler dans l'oreille trois ou quatre mots, qui eurent pour effet de me conquérir son indulgence.
Le bon Ivon ne tarda pas à être remarqué par l'autorité, qui cherchait à mettre dans ses intérêts les prisonniers dont le nom exerçait sur leurs collègues un certain empire. On lui proposa bientôt la place de maître cook, et il se chargea volontiers de distribuer la soupe et la ration de pain et de viande, aux homme du numéro 1.
Les principes d'Ivon n'étaient pas toujours fondés sur la morale la plus pure; mais ses calculs, ne manquaient pas toujours de justesse, ni de portée s'ils manquaient quelquefois de scrupule.
«Vois-tu toute cette canaille? me disait-il souvent; eh bien! si je m'avisais de ne pas lui rogner la portion, elle nous mépriserait parce que nous serions trop misérables pour l'éclabousser. Au lieu qu'en faisant mon beurre sur chaque ration, je puis tous les jours payer quelques quartes de bière, et me faire des amis de tous ceux que je vole proprement. Dans le Pré, avec les airs de richard que je me donne, on recherche ma protection. Nous vivons bien et nous faisons envie à tous le monde; ça ne vaut-il pas mieux que de ralinguer et de faire pitié à ce gibier-là?» Et après cela, nous buvions force bière chaude et force gin. Nous nous portions tous deux à merveille.
»Ecoute-moi, ajoutait cependant Ivon, tu es éduqué, Léonard, ce n'est pas pour te flatter, ni moi non plus; mais je ne sais pas lire plus que mon nom, je n'ai pas besoin, au bout du compte, d'être savant; toi, c'est différent, il faut que tu apprennes encore quelque chose si c'est possible. Il y a des génies en prison: deviens génie comme eux, tant que tu pourras, et je paierai ton apprentissage; car plus tu dépenseras, plus la ration des pensionnaires du numéro 1 sera petite. Ce n'est pas ça qui me gêne. Tu es joli garçon, mais ça n'est encore rien; ce n'est pas avec des femmes comme Rosalie, que nous devons rouler notre palanquin, c'est avec des hommes et de vrais matelots. Ah! si nous pouvions déguerpir de ce chien de domicile forcé!» Et en disant ces mots, Ivon poussant de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine, regardait les murs de la prison.
Pour moi je ne soupirais qu'au nom de Rosalie. «Ce n'est pas l'embarras, reprenait-il, les femmes peuvent être bonnes à quelque chose pourtant. Il y a par exemple madame Milliken, la femme du purser de Mill-Prison, qui l'autre jour, en dehors de la barrière, m'a demandé comment tu t'appelais.
—Quoi? cette jolie dame qui montre quelquefois sa tête à la fenêtre du bureau?
—Précisément. Est-ce que tu aurais déjà mis le cap dessus?
—Non, mais l'autre jour elle m'a fait signe d'avancer sous ses croisées, et elle m'a jeté un nouveau Testament que voilà!
—Le beau fichu cadeau qu'un Nouveau Testament! C'est bien la peine d'appeler quelqu'un, pour lui envoyer un livre de cette espèce dans la main! Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il faut songer à jouer des jambes, le plus tôt possible, et à mettre l'Anglais dedans; car, quand bien même je gagnerais de l'argent plein la calle d'un vaisseau à trois ponts, la liberté sera toujours pour moi la liberté, vois-tu?
—Et quel moyen employer pour sortir d'ici?
—Depuis quinze jours, toute la prison travaille à un trou d'un demi-quart de lieue de long. Chaque piocheur prend, dans sa poche, la terre que nous grattons la nuit, et puis il la jette dans les latrines du pré pour cacher la farce que nous voulons jouer à l'Anglais.
—Pas possible!
—Tout est possible à qui veut respirer la belle air et manger des choux de France. Dans trois jours, tu me diras des nouvelles de mon trou; car c'est moi qu'on a nommé maître de ce trou-là.
—Mais si un traître venait à découvrir aux Anglais?…
—On l'escofie, et c'est toujours une petite consolation.
Le trou se minait effectivement chaque nuit. L'issue que l'on voulait pratiquer à l'extérieur devait donner dans un champ, situé à plus de trois cents toises des murs. Il fallait voir avec quel mystère et quelle ardeur les prisonniers passaient les nuits, pour creuser ce souterrain par lequel toute la prison devait s'échapper! Le projet des premiers évadés était d'égorger les sentinelles anglaises dans leurs guérites, et de massacrer tous ceux qui se présenteraient ensuite à leurs coups, si les cinq mille échappés étaient assez malheureux pour ne pas trouver les moyens de gagner la mer. Ivon, comme un des acteurs les plus actifs et les plus utiles, devait passer un des premiers. L'orifice intérieur du trou était recouvert, chaque matin, avec une précaution telle qu'il était impossible aux balayeurs des salles, d'apercevoir les traces de ce travail nocturne.
Un misérable, espèce de fou, qui portait le sobriquet de Jean-Café, et dont personne ne se défiait assez, trahit notre secret et vendit ses compatriotes aux Anglais. Peut-être aussi la joie que les prisonniers firent éclater, le soir où nous devions tous nous évader, décela-t-elle nos projets. En parvenant deux à deux à l'issue extérieure de l'excavation, les premiers engagés furent reçus par un détachement de soldats écossais qui s'emparèrent de tous ceux qui, en sortant du souterrain, croyaient déjà respirer l'air de la liberté qu'ils avaient si chèrement achetée. Dans moins de cinq minutes, les prisonniers pressés dans le boyau firent connaître à ceux qui n'attendaient que leur tour pour les suivre, que le trou était vendu!… Rien ne pourrait peindre l'indignation des prisonniers à ces mots terribles: le trou est vendu! le trou est vendu! Des imprécations effroyables annoncèrent le sort réservé aux traîtres. Ivon, que j'avais accompagné dans l'obscurité jusqu'au milieu du trajet, revint tout pâle; c'était la première fois que je le voyais dans cet état. Il venait de poignarder un soldat écossais au moment où celui-ci voulait l'arracher des bords de l'issue extérieure, pour le jeter au black-hold avec les autres prisonniers arrêtés en s'évadant.
Le tambour battait autour de Mill-Prison. L'alarme était donnée, le tocsin sonnait à Plymouth; les régimens qui avaient couru aux armes, se pressaient autour des murs. On nous cria d'éteindre les lumières dans les salles; personne n'obéit, et les gardes firent feu jusqu'au jour sur des malheureux que les balles venaient percer jusque dans leurs hamacs. Mais les prisonniers menaçaient de tuer quiconque parmi eux éteindrait une des lumières; c'était le seul héroïsme qu'il leur fût permis d'opposer à la rigueur inouie de leurs massacreurs.
Le lendemain de cette nuit cruelle, on permit au tiers des prisonniers de sortir pendant quelques heures dans la cour de la prison. Ces instans rapides furent employés à rechercher les traîtres. Un prisonnier se mit en tête de fouiller Jean-Café, sur le quel on avait commencé à concevoir quelques soupçons: on trouva deux ou trois guinées dans les poches de ce misérable, qui ne vivait auparavant que des aumônes que lui faisait la pitié de ses compatriotes. «C'est lui qui nous a vendus, s'écriait-on de toutes parts: il faut le tuer.—Non, fit entendre Ivon, d'une voix terrible; Il faut auparavant le flétrir.» Et comme si chacun eût deviné l'idée funeste de ce juge inflexible, on enlève cet infortuné qu'on livre à ceux qu'on nommait les piqueurs, et qui, à coup d'aiguilles, dessinaient sur les bras des matelots ces symboles et ces devises ineffaçables dont ils aiment à se tatouer. La tête de Jean-Café est rasée. On l'étend comme un cadavre à disséquer, sur une table; les mains de quatre forts-à-bras retiennent ses membres palpitans, comme dans des étaux, et les piqueurs les plus habiles tracent sur son front, de la pointe de leurs aiguilles rapides, cet arrêt éternel d'une justice atroce: FLÉTRI POUR AVOIR VENDU 5,000 DE SES CAMARADES DANS LA NUIT DU 4 SEPTEMBRE 1807.
Un cri de joie féroce s'éleva à la dernière lettre de cette effroyable inscription. C'était leur proie que les spectateurs impatiens de l'exécution, demandaient avec fureur. A moi le reste, dit Ivon avec une cruauté solennelle qui commandait une sorte de respect même à la rage des assistans. Les larges mains de mon camarade s'étendent sur le supplicié; il l'enlève à moitié expirant au dessus de sa tête; la foule l'accompagne comme si elle suivait un drapeau qu'il aurait arboré. Il se dirige vers un des puits de la cour, et rendu là, le dernier exécuteur de l'arrêt qui était dans les coeurs, précipite le malheureux Jean-Café dans le fond du puits, que tous les prisonniers travaillent à combler de pierres. Chacun voulut jeter un pavé de la cour, sur le corps de la victime.
«Justice est faite, dit Ivon avec calme, en montant sur les rebords du puits, qui venait de servir de tombeau à Jean-Café.»
Tous les prisonniers se découvrirent en signe de satisfaction et de respect pour l'arrêt qui venait d'être exécuté d'une manière si tragique.
Les Anglais apprirent bientôt cette exécution. Ivon ne perdit pas cependant sa place de maître cook; car il faut dire à la louange de nos ennemis, que s'ils se servaient quelquefois des traîtres qu'ils parvenaient à rencontrer dans nos rangs, contre nous, ils ne nous réduisaient pas au moins à la honte de les respecter, ni au désespoir de les épargner. Le commandant de la prison, à qui les geôliers rapportèrent l'événement du Pré, leur répondit: «A leur place, j'en aurais fait autant, et à la mienne, chacun d'eux ferait ma réponse.»
Selon les pronostics des anciens prisonniers, qui savaient la bienveillance que commençait à me témoigner, la femme du commissaire de la prison, je ne pouvais guère tarder à recevoir des marques efficaces de la protection de cette dame, dont le coeur s'était montré déjà fort compatissant pour quelques uns des plus jolis garçons du Pré.
Peu de jours, en effet, après notre malheureuse tentative d'évasion, le commissaire me fit demander, à ma grande surprise. Je croyais que c'était pour me remettre quelques lettres de France, arrivées par les parlementaires, qui, alors, entretenaient encore des communications entre les deux pays. Il s'agissait de tout autre chose.
—Savez-vous écrire? me demanda M. Milliken, en assez bon français.
—Oui, monsieur le commissaire.
—Voyons, tracez-moi quelques lignes sur ce papier.
Le commissaire trouva que j'avais une assez belle main. Il me dit qu'ayant besoin d'un commis pour tenir le rôle des prisonniers, il obtiendrait, comme il l'avait fait déjà pour quelques jeunes gens, la permission du commandant, de m'employer dans ses bureaux, et que je n'entrerais dans la prison que pour y coucher; mais que, du reste, je resterais soumis à la surveillance, qui ne permettait pas aux Français de sortir de l'enceinte des murs. J'acceptai, avec reconnaissance, une proposition qui devait adoucir les momens d'une captivité dont je n'entrevoyais pas encore le terme.
Le lendemain de mon entrevue avec le commissaire, je fus installé près de lui, à une petite table, sur laquelle on me fit copier des rôles nominatifs. A l'heure du dîner, une jolie femme de chambre m'apporta quelques friands morceaux sur lesquels je jugeai décent de ne pas assouvir mon appétit, déjà trop excité par le jeûne et le régime de la prison. Quelques jours se passèrent ainsi. Le soir, je rentrais dans le Pré, pour en sortir le lendemain matin, et continuer une besogne qui commençait à m'ennuyer. Mais un pressentiment, qui ne fut pas trompé, me faisait entrevoir, vaguement, le moment où quelque incident heureux viendrait rompre la monotonie de mes occupations.
Un matin, où mon commissaire s'était absenté pour assister à un conseil, à Plymouth, madame Milliken, que je n'avais pas encore vue depuis que j'étais établi dans les bureaux de son mari, vint négligemment feuilleter quelques papiers, près de la table où je m'étais blotti, sans oser lever les regards sur elle. Devinant sans doute, à l'embarras de ma contenance, qu'il fallait entamer la conversation avec moi, pour arracher quelques mots à ma timidité, elle me demanda, en essayant de parler français, si je me plaisais mieux dans les bureaux du commissaire, qu'en prison. Ma réponse, quoique fort pénible, ne fut pas douteuse; mais je la fis sans oser encore lever les yeux. La jolie femme de chambre entra en ce moment: cette jeune camériste de madame Milliken me paraissait avoir avec sa maîtresse une familiarité peu ordinaire. La dame me questionna sur mon âge, sur ma famille, sur quelques unes des circonstances de ma vie, si malheureusement commencée. Quand je lui dis que je n'avais pas encore seize ans, elle s'écria, en jetant sur moi des regards où se peignaient à la fois la bienveillance et la compassion: poor fellow! Et Sarah, sa jolie servante, de répéter: poor fellow! Mon écriture devint bientôt l'objet de l'examen et de l'admiration de ma protectrice, qui la trouva superbe, quoiqu'elle n'eût rien de bien extraordinaire. Madame Milliken me quitta en m'engageant à continuer d'être bien sage, et à lire le Nouveau Testament qu'elle m'avait donné. A ces mots je tirai de la poche de ma veste le livre qu'avait tant dédaigné mon ami Ivon, et que je n'avais seulement pas entr'ouvert deux fois. La vivacité que je mis à montrer ce volume à madame Milliken, parut la flatter, et un good-bye bien affectueux, répété avec une expression très-marquée, me fit comprendre, malgré mon peu d'habitude, que cette première entrevue n'avait pas déplu, et que ma timidité même n'avait pas manqué d'une certaine adresse.
Ce jour-là, mon dîner se ressentit de l'intérêt que je crus avoir inspiré à la maîtresse du logis. Je me trouvai servi comme un prince, et Sarah eut des attentions nouvelles, qu'elle me prodigua avec un sentiment qui me rappelait celui qu'elle avait exprimé, en répétant après sa maîtresse, le poor fellow! Ce poor fellow ne tarda pas à devenir le plus heureux de tous les prisonniers.
Avant d'aller plus loin je dois peut-être dire ce qu'était la femme qui va occuper un instant la scène, dans le petit drame de mes aventures.
Madame Milliken était une belle brune de 25 à 26 ans, fraîche comme presque toutes les jeunes Anglaises, et vive comme il en est peu qui le soient parmi elles. La mauvaise éducation qu'elle passait pour avoir reçue donnait à sa physionomie quelque chose de hardi, qui ne mentait pas. Bonne, capricieuse, indiscrète et passionnée, elle faisait, avec tous ses défauts et deux ou trois excellentes qualités, le bonheur d'un mari confiant et facile, qui la croyait la plus fidèle des femmes, parce qu'il était le meilleur et le plus honnête des hommes.
M. Milliken, appartenant à une bonne famille, avait eu le tort de choisir son épouse dans un rang inférieur au sien; et en descendant jusqu'à elle, il n'avait pas trouvé dans sa femme assez de ressources pour l'élever jusqu'à lui. Mais son aveuglement était tel, et l'illusion du premier sentiment, qui lui avait fait épouser sa maîtresse, s'était si heureusement prolongée au delà de l'hymen, qu'il croyait encore que l'entraînement qu'elle avait montré pour plusieurs jeunes prisonniers, n'était chez elle que l'effet d'une vertu compatissante, qui devait lui rendre encore plus chère la femme à laquelle il s'était uni en dépit de ses parens. Des désordres enfin, qui étaient connus de tous les prisonniers, étaient encore un mystère pour le plus abusé et le plus content des époux des trois Royaumes-Unis.
Plus la femme me témoignait d'affection, plus le mari se croyait obligé de m'en montrer aussi. Je devins l'enfant gâté de la maison, et quand, le soir, je quittais les deux époux pour retourner à la prison, j'entendais ma protectrice, placée à sa fenêtre, plaindre au bruit des verroux que les geôliers avaient ordre de m'ouvrir, le sort d'un malheureux enfant réduit à passer toutes les nuits dans un cachot. Je ne puis, sans faire d'étranges réflexions sur l'adresse des femmes et l'aveuglement des maris, me rappeler une scène délicieuse entre les deux époux, Sarah et moi.
Ma protectrice voulait m'apprendre à prononcer, en présence de son mari, quelques mots d'anglais, que je répétais avec une incorrection dont ils s'amusaient beaucoup et qui faisait rire Sarah jusqu'aux larmes. M. Milliken, occupé à écrire et tiraillé sans cesse par sa femme qui voulait attirer son attention sur moi, s'impatientait, en souriant de ses agaceries et des distractions qu'elle s'efforçait de lui causer. «Quel dommage, disait-elle, qu'avec une aussi jolie petite bouche, cet enfant-là, M. Milliken, ne parle pas anglais!» Puis, s'adressant à Sarah: «Voyez-donc comme il a les dents belles et les lèvres fraîches! Dirait-on que ce pauvre enfant a déjà tant souffert?»
Ce pauvre enfant, oui je vous conseille de le plaindre! répond Sarah! Ce pauvre enfant! c'est un petit pirate… Si vous saviez ce qu'il a déjà fait, le mauvais petit drôle! On m'a conté qu'il avait fait sauter tout un bâtiment en l'air.
—En effet, dirait-on, repart madame Milliken en me dévorant de ses beaux grands yeux noirs, que si jeune, si doux, et avec sa jolie mine si caressante, ce petit damné ait déjà couru les mers, affronté mille dangers?… Quel dommage que la mort eût frappé une tête comme cela!… Mais voyez donc, madame, reprend Sarah, s'il n'a pas l'air de la plus innocente des filles, avec ses longs sourcils, ses regards à moite baissés et ses joues rosées comme une pêche…
Le bon monsieur Milliken souriait des remarques significatives de sa femme avec un air qui semblait dire: Vous êtes toutes les deux plus enfans que cet enfant-là. Sarah me donnait de petites tappes bien mignardes, bien irritantes sur la tête, et sa maîtresse la grondait avec douceur, en lui disant qu'elle finirait par me faire mal. Et moi, heureux de toutes ces folles cajoleries qui m'encourageaient, j'oubliais mon travail, j'embrassais à la dérobée les mains agaçantes de ma bienfaitrice, et j'allais presque jusqu'à ne vouloir plus penser à Rosalie. Bientôt je poussai l'audace jusqu'à hasarder, en folâtrant, un baiser qu'on me pardonna en riant. Plus tard enfin on fit plus que de me pardonner mes gauches tentatives. On les provoqua. Et Rosalie! Rosalie!… je ne l'oubliais cependant pas; j'éprouvais même, au sein d'un bonheur qu'elle ne m'avait pas encore fait connaître, que cet amour qui ne s'efface jamais du coeur date de la première femme que l'on a aimée et non de celle qui la première ne vous a plus rien laissé à désirer.
Oh! qu'avec l'expérience que j'ai aujourd'hui, je plains les femmes qui cherchent à s'attacher un jeune homme, en jetant pour la première fois dans ses sens surpris, cet étrange délire après lequel il n'est plus d'illusion! Si les plus coquettes savaient ce que nous éprouvons après avoir connu les premières faveurs qu'on nous accorde, elles ne chercheraient plus bien certainement à nous fixer, en ravissant à leurs rivales l'occasion de ne plus nous laisser rien à espérer. Combien la satiété suit de près nos premières conquêtes!
6.
L'ÉVASION.
Nouvelles de France.—Nous brûlons la politesse aux Anglais.—Une bonne idée.—Le spectacle.—Le cotillon-misaine.—Heureuse rencontre en mer.
Un homme fait aurait, à ma place, trouvé dans la captivité même, un bonheur que beaucoup de gens à bonnes fortunes ne rencontrent pas toujours dans le monde. Une maîtresse belle, agaçante; les soins de toute une famille pour qui j'étais devenu un enfant chéri; des plaisirs, de l'abondance, tout concourait à ma félicité; mais à seize ans, mais avec une imagination dévorante comme la mienne, mais avec des souvenirs comme ceux qui me tourmentaient et avec la passion que j'avais pour une carrière sitôt interrompue, on ne peut être heureux dans l'enceinte d'une prison, cette prison fût-elle un palais enchanté. Les exigences de madame Milliken, et cet empire qu'à mon âge on est forcé de subir quand il est imposé par une femme comme celle à qui j'avais affaire, devinrent un supplice pour moi. Il fallait un aliment à ma bouillante activité, contrariée par l'excès de mon bonheur même. J'étais dans l'abattement, je cherchais à me réveiller, à changer de situation d'esprit, sans savoir trop ce que je désirais, sans me plaindre même de ma position.
Des lettres, de l'argent, un portrait arrivèrent de France à mon adresse. C'étaient des lettres de mes parens, de l'argent qu'ils m'envoyaient; c'était le portrait de Rosalie, de cette bonne Rosalie qui, voulant aussi contribuer à adoucir mon sort, avait économisé vingt-cinq louis qu'elle me priait d'accepter comme un ami accepte quelque chose de la main de sa meilleure amie. En apprenant ma captivité par les papiers publics, elle avait supplié tous les capitaines de corsaire de s'intéresser à elle, à moi, et de m'échanger contre les premiers prisonniers qu'ils feraient à la mer, et qu'ils auraient occasion de renvoyer en Angleterre. Elle avait donné mon nom, mon signalement à vingt capitaines qui lui avaient promis de combler ses voeux. Son portrait, elle me l'envoyait pour que je me rappelasse quelquefois une femme qui ne vivait que pour m'aimer; et puis arrivaient les conseils les plus tendres, les plus sensés sur la conduite que je devais tenir en prison, les protestations les plus vives d'un attachement que l'absence n'affaiblirait jamais.
Ce lettres me remplirent de bonheur et d'impatience. Dans l'excès de ma joie j'allai trouver Ivon, ce brave Ivon, dont Rosalie me parlait aussi avec sa bonté ordinaire. C'était à lui seul que je pouvais confier ce que j'avais de trop dans le coeur. Il reçut ma confidence avec calme. Le maître cook Ivon n'avait pas vu sans quelque déplaisir l'empire que madame Milliken avait pris sur ma jeunesse. Il s'en était expliqué quelquefois entre nous deux, en termes assez peu flatteurs pour ma nouvelle conquête et pour moi-même. Ce qu'il parut voir de plus avantageux dans l'envoi que venaient de me faire Rosalie et mes parens, c'était l'argent, qui pouvait nous procurer les moyens de déserter, et il ne lui fut pas difficile, dans la disposition d'esprit où venaient de me jeter les lettres de notre amie, de me faire accueillir des projets d'évasion. Ivon s'était assuré, par les rapports qu'il avait entretenus à la barrière avec quelques marchands anglais du dehors, les moyens de s'échapper et de se cacher à Plymouth jusqu'à ce qu'il pût trouver une occasion favorable de traverser la Manche et de passer en France. Il ne fallait pour cela que vingt-cinq guinées. Allant chaque matin entre les deux portes extérieures pour remplir les fonctions de sa charge dans la prison, il lui était assez facile de brûler la politesse aux Anglais; mais moi je l'embarrassais: la jalouse surveillance qu'exerçait à mon égard madame Milliken, rendait mon évasion presque impossible. Cependant il fallait tout risquer. Il fut convenu, après bien des irrésolutions, des discussions et des projets aussitôt rejetés que conçus, que mon ami s'échapperait comme il le pourrait, qu'il irait m'attendre en lieu sûr à Plymouth, et que j'irais le rejoindre quand une occasion opportune se présenterait.
Quelques jours après l'adoption définitive de ce plan, mon Ivon avait pris la clef des champs. Resté seul en prison, car il était tout pour moi, je n'eus plus de repos sans lui. Ma situation devint insupportable. Je ne rêvai plus qu'aux moyens que je pourrais employer pour rejoindre celui qui, depuis si long-temps, m'avait tenu lieu de famille, de frère et de patrie.
Madame Milliken remarqua trop bien mes inquiétudes, mon ennui et le vide peu flatteur pour elle, que la fuite de mon compatriote avait laissé dans toute mon existence. Elle redoubla d'empressement, et me devint deux fois plus importune, par cela même qu'elle croyait devoir redoubler de soin, et aussi peut-être par cela que j'étais moins disposé à supporter ses obsessions.
Un jour où elle folâtrait comme d'habitude avec moi, il lui prit fantaisie de me jeter sur la tête un de ses chapeaux, dont elle me noua, avec agacerie, les rubans sous le menton. Sarah trouva que cette coiffure m'allait à ravir, et qu'elle me donnait un air encore deux fois plus fripon. Le bon M. Milliken était absent. Toujours disposée à s'extasier sur la douceur de ma physionomie et la blancheur de ma peau, Madame Milliken appuya sur la remarque de sa femme de chambre, qu'elle trouva fort juste.
—Oh! madame, dit celle-ci, la bonne idée! si nous habillions ce petit morveux-là en femme?
—Quelle folie! répondit la maîtresse; et tout en faisant mine de regarder comme une extravagance la bonne idée de sa soubrette, la dame avait déjà dénoué ma cravate. L'une me passe un schall sur les épaules, après que j'eus défait avec assez peu de complaisance, ma veste et mon gilet. L'autre abaisse et replie en dedans mon col de chemise, non sans faire remarquer encore la blancheur de mon cou. On m'arrange les cheveux sous mon vaste chapeau. On dénoue et l'on renoue une seconde fois les rubans qui le fixent sur ma tête. Il ne manquait plus qu'une robe. Mon travestissement, commencé dans le bureau même du maître de la maison, ne pouvait guère s'achever que dans l'appartement de la maîtresse, et la porte de communication était ouverte. Une robe m'est jetée sur le lit, et, sans attendre qu'on m'indique ce qui me reste à faire pour compléter ma toilette, je devine ce que je dois exécuter sans le secours de mes deux habilleuses. Un des médecins de la prison, homme grave, sentencieux et assez malin observateur, entre en ce moment dans le bureau. La porte du cabinet se ferme sur moi, sans que Sarah ait le temps d'entrer. Sa maîtresse se défiait trop de l'adresse qu'aurait pu mettre sa confidente à m'aider dans les apprêts de ma parure, pour ne pas mieux aimer me laisser seul, au risque de m'habiller gauchement, que de m'habiller bien avec l'aide de sa suivante.
L'appartement dans lequel je me trouvais seul pour la première fois, donnait sur une rue parallèle à l'un des murs de la prison. Ses fenêtres entrouvertes me laissaient respirer un air qui me semblait embaumé: c'était l'air de la liberté. Je regarde dans la rue: personne ne se montre sous les croisées; il n'y avait qu'un premier étage à sauter: j'avais déjà passé ma robe. Ma résolution est bientôt prise. Je me laisse couler le long du mur, me voilà dans la rue, et je me trouve vêtu à peu près en lady, allant je ne sais où, fort embarrassé de mon nouveau costume, et de la tournure que je devais prendre sous une robe qui s'entortillait à chaque pas dans mes jambes.
Ivon m'avait bien donné l'adresse de l'hôte chez lequel il devait m'attendre. Mais comment trouver cette maison? comment, sachant à peine l'anglais, demander sans risquer de me trahir, les renseignemens qui me sont nécessaires? Bah! me dis-je, je courrai toutes les rues de Plymouth jusqu'à ce que je lise sur les maisons du coin, le nom de la rue qu'il me faut découvrir.
Je marche en essayant de modérer la vigueur et la longueur de mes pas, croyant toujours attirer sur moi les yeux de tous les passans, et avoir la foule à mes trousses.
Mon maudit pantalon, que j'avais conservé sous ma robe, retombait toujours sur mes souliers, et je n'osais pas m'arrêter pour le relever. Aucun endroit assez isolé ne se présentait à mes yeux, pour que je pusse procéder sans danger à l'opération que cet inconvénient rendait nécessaire. Enfin, je trouve une rue qui paraissait conduire hors de la ville: je la suis, pendant une demi-heure, et, quoique presque seul sur le chemin, je crains encore de faire une station, pour réparer le désordre de ma toilette. Un homme, en longue barbe rousse, tenant, à la manière des juifs, une petite étale de quincaillerie, sur son ventre, se présente à moi. Ses yeux, sur lesquels j'ose à peine jeter les miens, en pressant le pas, paraissent me fixer avec attention. Je marche plus vite: le juif me suit, en criant, en mauvais français: Une paire de ciseaux, mamezelle, une bonne paire de ciseaux! Au son de cette voix, que je crois reconnaître, je m'arrête presque malgré moi et tout interdit: la longue barbe s'approche, et, après m'avoir bien regardé de nouveau, me fait entendre délicieusement un: Eh! oui, nom de Dieu, c'est bien toi! J'aurais sauté au cou d'Ivon, si celui-ci, par prudence, ne s'était pas reculé de deux pas pour échapper à l'imprudence de mon premier mouvement de joie. Une scène de reconnaissance, sur la grande route nous aurait peut-être trahis: Ivon me l'épargna.
Je lui appris tout. Il me fit savoir que depuis cinq à six jours, il avait pris le parti de venir rôder autour de Mill-Prison, sous un costume de juif, pour tâcher de m'apercevoir aux croisées de M. Milliken, et de me donner ou de m'indiquer les moyens de m'échapper. Tout en causant ainsi nous arrivâmes à Stone-House, petit village situé entre la partie de la ville qu'on nomme Plymouth-City et celle qui porte le nom de Plymouth-Dock. C'était à Stone-House que logeait l'Anglais chez lequel mon ami s'était caché.
Depuis son évasion, l'occasion de regagner la côte de France ne s'était pas encore présentée; et d'ailleurs, comme il me le disait, il n'aurait jamais mais profité d'une bonne aubaine que je n'aurais pas pu partager avec lui. On lui faisait espérer qu'un smuggler qui devait partir de Bigbury ne tarderait pas à venir le prendre, pour le conduire sur la côte de Bretagne, avec laquelle les fraudeurs anglais entretenaient de fréquentes communications. Deux jours se passèrent, sans que nous osassions sortir de notre refuge. Nos ressources pécuniaires se seraient épuisées bientôt, avec le moyen que nous avions pris, de boire force bière chaude et force rhum, pour chasser l'ennui des trop longs momens d'attente; mais Ivon, avant de quitter Mill Prison, avait acheté pour une guinée, une trentaine de faux Pounds, de ces faux billets de banque, que les prisonniers savaient graver avec une habileté que nos meilleurs burineurs n'auraient pas dédaignée. C'était là faire indirectement la guerre au gouvernement anglais, disaient les plus chauds patriotes. En émettant cette monnaie contrefaite, nous risquions de nous faire pendre. Mais dans les pressantes occasions, on n'y regarde pas de si près.
Ennuyés tous deux de toujours boire sans prendre l'air, il nous vint envie de nous promener le soir malgré les sages observations de notre hôte. Le troisième jour de notre nouvelle réclusion, je prends le bras d'Ivon, toujours vêtu en juif, et suspendant avec coquetterie les plis de ma robe dans ma main gauche, nous allons tous deux à Plymouth-Dock. L'entrée d'un spectacle s'offre à nos yeux: on nous propose des billets: des gens du commun entraient à ce théâtre d'assez mince apparence. Nous suivons la foule. Nos billets de seconde nous donnent droit à une place dans des espèces de niches où plusieurs femmes à la mine gaillarde s'étaient déjà assises. L'une d'elles veut prendre l'initiative avec mon cavalier, et lui adresse familièrement des questions auxquelles il se soucie fort peu de répondre. La toile se lève. Des matelots américains, rangés assez près derrière nous, avancent le cou pour voir la scène, que mon large chapeau leur cachait. Dans un de ces mouvemens importuns, l'un des spectateurs curieux pose sur mon épaule sa large main, sur laquelle il veut soutenir le poids de son corps projeté en avant. Un autre, moins attentif à ce qui se passe sur la scène, prend avec moi, et dans le plus grand silence, des libertés qui m'irritent beaucoup plus qu'elles ne m'alarment. Je repousse rudement la main qui s'égare aussi grossièrement. Ivon, à qui mon geste n'échappe pas fait à mon trop galant voisin une mine que sa longue barbe rouge rend encore plus grotesque qu'imposante. L'Américain devient plus pressant, et moi, fatigué d'une obsession à laquelle je n'étais pas encore habitué, j'applique, en me retournant vivement, un grand soufflet sur le visage rubicond de mon audacieux adorateur. Le combat s'engage entre lui et nous: la barbe d'Ivon reste dans la main d'un de nos adversaires; la robe qui cache mes musculeux attraits, n'est pas même respectée; la police intervient: elle s'adresse d'abord aux Américains; l'escalier était là, et par l'effet du même sentiment de crainte, Ivon et moi nous gagnons en quelques pas la porte de sortie, et nous échappons, de toute la longueur de nos jambes, aux suites de la scène que la maladresse de ces imbéciles de matelots étrangers a provoquée si mal à propos.
Des cris se faisaient entendre après notre fuite, à la porte du théâtre que nous venions de quitter si brusquement. La peur d'être poursuivis par les constables auxquels nous nous imaginions nous être soustraits, nous fait prendre une rue pour l'autre. Nous courons toujours: c'est là ce que l'on ne manque jamais de faire quand on croit avoir l'ennemi sur ses pas. Après un quart d'heure de marche précipitée, nous nous trouvons dans les champs sans pouvoir deviner le chemin que nous avons fait, ni celui qu'il nous faudrait suivre pour retourner à Stone-House, et sans oser rentrer à Plymouth-Dock, pour prendre notre point de départ. La mer, que nous entendions mugir sur la côte, nous indiquait le rivage, et l'étoile polaire, que nous apercevions, nous faisait penser que nous devions nous trouver trop Nord. C'est ainsi qu'à terre les marins cherchent toujours à s'orienter, quand ils s'égarent. Ces indices, quelqu'incertains qu'ils nous parussent, nous firent choisir une route opposée à celle que, sans eux, peut-être, nous aurions suivie. En deux bonnes heures de course, nous arrivâmes, non sur le lieu que nous nous proposions de regagner, mais bien sur le bord de la mer, que nous ne cherchions pas.
Le feu de la tour d'Edistone brillait au large, sur les flots paisibles comme le ciel qui le recouvrait. La rade de Plymouth nous restait à droite. A gauche, les sinuosités du rivage nous laissaient voir de petites baies, qui devaient se trouver dans le Sud-Est. Après avoir pris nos relèvemens, selon les données que nous fournissait notre mémoire ou le peu de connaissances que nous avions des lieux, déjà parcourus par nous, Ivon pensa que nous devions nous trouver assez près de Bigbury. Exténués par la fatigue et par les émotions qui avaient accompagné notre marche rapide, nous nous asseyons sur le haut d'une côte, où la mer venait doucement briser ses lames paisibles et régulières.
Nos réflexions, en ce moment, étaient assez tristes. Mes yeux, fixés avec préoccupation sur la grève que nous avions à nos pieds, s'arrêtent sur des embarcations mouillées à une petite distance de la côte. J'appelle l'attention d'Ivon sur ces canots, que la houle balançait près du bord, qui nous semblait désert. Le plus grand calme régnait autour de nous et sur cette côte, que la lueur scintillante des étoiles éclairait faiblement. Mon ami jeté ses yeux d'aiglon, sur l'objet que je lui ai fait remarquer, et, sans me rien dire, il descend, presque à quatre pattes, la montagne sur laquelle nous étions assis: je le suis aussi rapidement qu'il avance. Nous sommes sur les cailloux de la grève, regardant, à droite et à gauche, si personne ne nous voit. En deux minutes nous voilà à la mer, sans nous être adressé une seule parole, sans nous être fait le plus petit signe d'intelligence, et nous nageons tout habillés et le moins bruyamment que nous pouvons, vers l'embarcation la plus rapprochée de nous. Ivon saisit le premier le plabord du canot: j'y monte presque aussitôt que lui. Des chaînes et un cadenas fixaient les avirons et le gouvernail, sur les bancs. La chaîne se brise entre les vigoureuses mains de mon compagnon. Les marins ont toujours un couteau sur eux: c'est leur lancette, leur trousse, l'instrument enfin qui souvent leur sauve la vie. Je coupe le petit câble sur lequel notre canot était mouillé et le vat-et-vient amarré sur le rivage. Les vents sont Nord et portent au large, comme la marée. Nous nous laissons aller en dérive, jusqu'à une certaine distance de terre. Cachés sous les bancs de notre embarcation, pour ne pas montrer nos têtes aux douaniers, qui pouvaient veiller entre les rochers, nous croyons entendre des pas retentir sur le rivage, et des voix se mêler au bruit des flots, qui battent nonchalamment la côte, par intervalles égaux. Mais bientôt, la crainte qui oppresse nos coeurs, s'évanouit avec la brise qui nous pousse vers le feu d'Edistone. Plus rassurés, plus libres d'agir, nous montons alors notre gouvernail: aucune voile, aucun mât n'avaient été laissés dans le canot. Chacun de nous borde un aviron; nous passons près des barques de pêcheurs, en tremblant: des navires louvoient à nous ranger, et renouvellent à chaque moment notre effroi. La nuit, que notre anxiété prolonge, s'écoule lentement, mais s'écoule encore trop vite, à notre gré. C'est lorsque nous n'apercevons plus la terre, dans le nuage noir qui apesantit derrière nous l'horizon, que nous commençons à respirer avec un peu de liberté. Les rêves enchanteurs nous arrivent alors, avec l'espérance. Mouillés jusqu'aux os, n'ayant pas une livre de pain, pas un seul verre d'eau, sans voiles, sans compas, sans cartes, nous nous sentons vivre cependant avec bonheur. La terre du pays semblait être devant nous, et cette mer, qui pouvait nous engloutir à chaque lame, nous paraissait être d'accord avec notre destin, pour nous conduire, sans danger, vers le fortuné pays où nous étions nés.
Que d'idées plaisantes, de mots heureux, d'expédiens ingénieux, on trouve lorsqu'on échappe adroitement à une odieuse captivité! Un aviron placé dans l'emplanture destinée au mât de misaine, devait nous servir de mât. Pour faire la voile, Ivon envergua la robe qui avait favorisé ma fuite, sur un autre aviron placé en croix sur notre mât de fortune; et cette voile, qui avait recouvert les charmes de ma protectrice, reçut bientôt la douce brise qui devait nous conduire vers la terre de la liberté. «Il était dit, s'écria Ivon en voyant cette misaine d'un nouveau genre s'enfler au bout de notre aviron, que ce cotillon-là te ferait plaisir et te porterait bonheur! Va, sois tranquille; si jamais je deviens dévot et avaleur de bon Dieu, je te donne bien mon billet que ce n'est pas le morceau de l'habit d'un saint que je déralinguerai, pour en faire une relique.
Pendant toute la journée qui suivit la nuit de notre fuite, nous naviguâmes avec la brise de Nord de l'arrière, apercevant à chaque instant des navires qui, par bonheur, ne pouvaient voir notre embarcation si peu élevée au-dessus des flots. La faim et la soif surtout nous tourmentaient. Que de fois mon compagnon me répéta qu'il donnerait un de ses doigts pour un seul coup d'eau-de-vie et un morceau de tabac! À ce compte même, je crois que ses deux mains y auraient passé. Pour éprouver moins vivement les angoisses de la faim, il m'indiqua un procédé qu'il avait souvent mis en pratique. Il me fit lui serrer le ventre, aussi fortement que je le pus, avec un mouchoir. Un morceau de fil de caret lui tint lieu de chique; et quand la soif nous pressait trop vivement, nous nous plongions dans l'eau le long du bord, ayant soin de fermer la bouche et de contracter nos lèvres en dedans, le plus que nous pouvions, pour nous rafraîchir sans nous exposer à avaler des gorgées d'eau salée.
Vers le soir, un navire qui courait le cap à l'Ouest, et qui paraissait se diriger sur nous, nous arracha, par la crainte, au sentiment de nos souffrances, mais pour nous faire éprouver une anxiété plus pénible encore que toutes ces privations qui au moins n'avaient pas été sans espérance. Nous songeâmes d'abord à fuir, mais comment et par quels moyens! Nous abattîmes l'aviron qui nous servait de mât de misaine, pour être moins facilement aperçus ou observés. Peine inutile: le bâtiment approchait, grossissait à vue d'oeil.—C'est un Anglais sans doute, m'écriai-je: il faut nous jeter à l'eau pour ne pas retomber dans les mains de ces misérables.—Oui, me répondit avec sang-froid mon ami; mais avant de faire le dernier plongeon, je veux en escofier un ou deux—Ivon, en prononçant ces mots, quitta la barre qu'il tenait, et affila la lame de son couteau, en la repassant sur le rebord d'un des bancs de l'arrière. J'étais aussi désespéré que, dans l'épuisement de mes forces, je pouvais l'être; car il me restait à peine assez de vigueur pour éprouver encore quelque chose.
Plus de doute: la goélette, car c'était une goëlette, nous avait aperçus: elle courait trop directement sur nous pour qu'il en fût autrement. Elle nous atteignit bientôt sans peine. Deux hommes montés sur son porte-au-lof de tribord, se disposaient déjà à nous jeter une amarre: «N'empoigne pas l'amarre, me dit Ivon; laisse-les sauter dans l'embarcation, et pare-toi à saigner, comme un porc, le premier de ces gredins qui nous tombera sous la patte.»
Ses dents claquaient horriblement en prononçant ces mots, auxquels les contractions de sa figure ajoutaient une expression horrible. J'ouvris mon couteau pour un Anglais d'abord, et pour moi ensuite. Le capitaine de la goëlette, monté sur le bastingage d'arrière, fait un commandement que nous n'entendons pas bien d'abord. Le navire met en panne. Envoie ton amarre! crie le capitaine aux hommes placés devant. Ivon me regarde avec un sentiment mêlé de joie et de folie: As-tu entendu? as-tu entendu? s'écrie-t-il, il a parlé français! il a parlé français! Puis, s'adressant au capitaine: Est-ce que le navire est français? A ces mots, et sans entendre la réponse du capitaine, je m'évanouis…. En revenant à moi, je me trouvai couché dans une chambre, entouré des officiers et du chirurgien du bord, qui me prodiguaient, en souriant de mon heureuse surprise, les secours les plus empressés et les plus affectueux. Ivon se promenait sur le gaillard comme si depuis dix ans il avait navigué à bord du bâtiment: son premier soin avait été de demander une chique et un verre d'eau-de-vie, après avoir aidé les gens de l'équipage à m'embarquer à bord, et à hisser notre canot sur le pont de la goëlette.
Ceux qui n'ont pas connu les émotions que je viens de retracer d'une manière si imparfaite, n'ont vécu qu'à demi. Délices de l'amour, jouissances plus vives de l'ambition satisfaite, hasards inattendus de la fortune, vous n'êtes rien pour celui qui a épuisé sur mer cette vie qui n'est qu'une lutte continuelle entre le génie de l'homme et la puissance de l'élément le plus terrible.
Ce n'est que dans les vicissitudes attachées à la carrière du marin, que l'homme peut se faire une idée de tout ce qu'il est susceptible d'éprouver. A terre, la plupart des gens meurent sans avoir pu mettre à l'épreuve toute la sensibilité de leur organisation, et sans avoir senti frémir les dernières fibres de leur coeur. Mais à la mer…. ce n'est que là que l'homme est tout l'homme. Et cependant, voyez quel calme règne, au milieu des scènes les plus remuantes, sur ces mâles physionomies, que le souffle impétueux des tempêtes a halées, et que l'air brûlant des tropiques a bronzées! Mais vous ne savez pas quelles tempêtes profondes cachent ces figures si mâles et si impassibles, ni quels combats agitent ces âmes qui grandissent avec des périls toujours croissans! Vous ignorez combien de victoires ces hommes, que vous croyez si froids, ont remportées sur la peur, sur la mort, qui se montre sans cesse à eux sous ses formes les plus terribles, avant qu'ils ne se soient fait ces visages inaltérables, où vous puisez la confiance et le courage qui vous manquent, contre l'élément que vous voulez braver. Oh! pour qui saurait, en voyant un marin si paisible, dans l'horreur des tempêtes et au moment du naufrage, tout ce qui se passe dans sa tête et dans son coeur, sa figure serait le plus beau spectacle humain que l'on pût offrir à l'admiration des autres hommes!
Le navire la Gazelle, qui venait de nous recueillir, était un aventurier de Saint-Malo. On désignait sous ce nom d'aventuriers les bâtimens qui, armés en guerre et en marchandises, se rendaient à travers les croisières anglaises, dont les deux océans étaient couverts, à l'Ile de France ou aux Antilles françaises. Le nôtre allait à la Martinique; et par un hasard qui nous combla de joie, l'officier qui le commandait se trouva être ce brave capitaine Niquelet qui, quelques mois auparavant, nous avait raconté un de ses coups de main contre deux navires anglais dans la baie de Torbay. Il nous exprima, avec sa franchise accoutumée, tout le plaisir qu'il éprouvait à nous avoir sauvés. Mais nous remarquâmes avec peine que cet intrépide Malouin avait perdu un bras depuis notre courte entrevue à Roscoff; un boulet le lui avait enlevé dans un combat que son corsaire s'était vu obligé de livrer à un brick ennemi. Il nous dit en riant que, forcé de prendre sa retraite, par suite de l'amputation d'un de ses membres, il s'était décidé à ne plus naviguer qu'à demi. Il appelait prendre sa retraite et ne naviguer qu'à demi, ne plus faire la course, et n'affronter que les dangers d'une traversée de quinze cents lieues, au milieu de tous les croiseurs anglais.
La Gazelle avait trente hommes d'équipage, dix passagers ou passagères, six canons et une riche cargaison. Elle marchait supérieurement: c'était un ancien corsaire de Saint-Malo. C'est à bord de ce navire que le sort devait nous conduire à la Martinique, nouveau théâtre réservé aux aventures dont ma vie a été si étrangement semée.