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Le Négrier, Vol. III / Aventures de mer cover

Le Négrier, Vol. III / Aventures de mer

Chapter 4: LES MULÂTRESSES.
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About This Book

A seafaring narrative recounts a long voyage through storms and tropical crossings while observing the routines and relationships aboard ship. The narrator contrasts the freedom and dangers of the ocean with landbound anxieties, and details how a captain’s brusque authority, officers’ tests, and sailors’ habits create a strict but cohesive micro-society. Episodes include practical lessons for passengers, rites and amusements on board, a passenger’s change of identity, fishing, and strange atmospheric phenomena, all woven with reflective asides on command, duty, and the customs that shape life at sea.

—Et où est ce fameux Requin? demanda Livonnière.

—Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez.—Et en effet, sous les branches d'un arbre immense, le capitaine Doublon nous montrait, avec une espèce d'orgueil, un petit sloop sur l'avant duquel quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.

—Quoi! c'est là le Requin! m'écriai-je.

—Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon: c'est le meilleur coureur de toutes les Antilles. A la mer, je ferais ramasser mes vieux balais à une frégate qui voudrait me passer sur l'avant.

—Et ces mal blanchis qui sont à bord, dit Livonnière, que voulez-vous en faire?

—Mon ancien, reprend Doublon avec une expression de physionomie et une importance toutes méridionales, c'est une partie de mon équipage, que je n'ai pas jugé à propos de faire passer à la lessive, pour vous réjouir la vue; c'est l'équipage, sans me vanter, le plus voleur et le plus intrépide des îles: c'est moi qui l'ai formé.

—Non pas à voler, sans doute?

—Non, mon petit jeune gens, mais à se battre proprement. Il savait assez bien voler, je vous eu réponds, quand je l'aie pris, pour m'épargner la peine de lui donner des leçons là-dessus.

—Au surplus, la grosseur du corsaire ne fait rien à l'affaire, ajouta Livonnière, et avec les petits on happe souvent les gros; de même qu'avec des beaux sales (des mulâtres) on peut, à l'occasion, se taper avant de se faire prendre en bas de soie. Mais le principal est de savoir quand nous partirons.

—Demain, si certaine partie de tric-trac est décidée.

—Quelle partie de tric-trac?

—Ah! il faut que jé vous explique cela, nous dit Doublon. Il est bon qué vous sachiez qué il a pris fantaisie à mon ancien armateur, dé jouer au tric-trac son petit Réquin, contre une gentille habitation du Lamentin. Son adversaire a gagné la première manche, l'armateur a eu l'avantage dé la seconde; et on a remis la partie à demain matin. C'est en trois les deux meilleures. J'aurais bien pu partir cé soir; mais jé n'aime pas à laisser mon navire en suspens sur un coup dé dé, et jé veux savoir, avant dé mé faire peut-être casser la physionomie, pour lé compte dé qui jé récévrai du fer ou du plomb dans la mine.

—Ah! ça, voyons un peu, reprit Livonnière, on joue donc ici les navires et les équipages, comme une demi-tasse et la régalade?

—Né m'en parlez pas, mes amis! Ces âmes damnées dé créoles et d'habitans joueraient tout le Nouveau-Monde, découvert par Christophe la Colombe, dans un coup dé Backgammon. Demain, tout lé Fort-Royal viendra voir faire la partie qui va décider du sort dé cé pétit diable dé Réquin. Mais en attendant, allons manger un court-bouillon chez ma mulâtresse, qui est une bonne femme, avec qui jé suis amacorné depuis 1801, et nous nous coucherons, pour être prêts à appareiller après lé dernier coup dé trie-trac et lé premier coup dé canon dé partance. C'est la première fricoteuse pour lé court-bouillou-mulâtre, avec un peu dé piment et dé gombeau; on s'en lèche les doigts jusques aux coudes.

Le lendemain, eut lieu la partie qui avait pour enjeu notre corsaire. Rangés autour de la table sur laquelle roulaient les dés, avec les destinées de notre navire, nous attendions l'arrêt qui devait sortir de l'un des deux cornets rivaux. Un malheureux coup, lancé par l'ancien armateur, lui fit perdre non seulement son bâtiment, mais, avec lui, six beaux esclaves qu'il avait mis sur jeu. Nous demandâmes des ordres à notre nouvel armateur, et, après avoir bu avec lui une limonade punchée, nous appareillâmes du carénage, pour aller établir notre croisière, nous ne savions encore où.

Le soir nous passâmes sous le vent de Saint-Pierre. Vers minuit, toujours favorisés par une belle et fraîche brise d'Est-Sud-Est, nous nous trouvâmes par le travers de la ville du Roseau de la Dominique. Un brick louvoyait comme nous, mais pour gagner le mouillage. En courant à contrebord à lui, nous crûmes nous apercevoir que c'était un bâtiment marchand. Le capitaine Doublon nous cria: Tape à bord; et nous l'abordâmes, sans plus de façon. Il nous avais pris pour un caboteur de Sainte-Lucie ou d'Antigues. Aussitôt qu'il fut amariné, nous laissâmes arriver, collés le long de son bord, et l'entraînant au large, comme un épervier qui, après avoir saisi sa proie, se laisse aller avec le vent, tout en dévorant le faible ennemi qu'il enserre dans ses griffes.

Si les corsaires déployaient dans toutes les circonstances une activité égale à celle qu'ils ont pour le pillage, ce seraient des marins prodigieux. En moins de cinq minutes, nous eûmes, pour ainsi dire, visité notre prise de la carlingue à la girouette. Le fond de la cargaison, qui n'était pas complète, se composait de barils de farine et de salaison. Quelques caisses légères et conditionnées avec soin furent mises à bord du Requin. On expédia ensuite le navire amariné et équipé de dix de nos hommes, pour Saint-Pierre. Nous apprîmes depuis qu'il avait été repris par des croiseurs au large des Saintes.

Une fois délivrés des soins qu'il nous avait fallu donner à l'expédition du brick, il nous prit envie d'ouvrir les caisses que vous venions d'extraire de la cale de notre capture. Dans l'une nous trouvâmes des robes, des châles; dans l'autre des chapeaux de femme et des bonnets montés; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des objets de mode. Notre désappointement fut grand; mais notre parti fut bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l'idée d'avoir pour parts de prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas que d'avoir leur mérite.

Un des officiers ne put résister au désir d'avoir de suite sa part du butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon nous fit la distribution de nos colifichets. «Tiens, dit un matelot facétieux comme il s'en trouve à bord de tous les navires, si je me capelais ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le casaquin, ça ne m'irait peut-être pas si mal!»

Il n'en fallut pas davantage pour que tout l'équipage se trouvât travesti en un clin d'oeil. Les avis les plus gais et les plus étranges font vite fortune à bord, et l'exécution suit toujours de près les idées originales ou burlesques.

C'était au reste un bon navire que le Requin. Au pied du grand mât se trouvait sans cesse suspendue une touque estropée remplie de tafia, et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de cigarres était ouverte à tous les fumeurs; et le capitaine Doublon, pour entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur laquelle il nous jouait, d'une main infatigable, des contre danses qui avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.

Dieu! que la danse alla bon train quand nous nous fûmes tous gréés en dames anglaises! Que de flic flac, d'ailes de pigeon et de jetés battus ébranlèrent le pont trop étroit du Requin! Et les rafraîchissemens donc! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de son cavalier!

Quand le jour vint éclairer les derniers incidens de cette scène de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l'incertitude que l'on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que l'on pût voir. A les entendre, le Requin roulait comme une barrique, et le capitaine n'oubliait pas de se féliciter de la remarque, en répétant: Bon rouleur, bon marcheur!

Notre Doublon, qui pendant le bal n'avait pas quitté le tourne-broche de sa serinette, s'avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu'il allait dire la prière. Ceux des gens de l'équipage qui avaient déjà navigué avec lui s'approchèrent du capot de chambre, sur lequel le capitaine s'était perché et se disposait à officier. Les autres murmurèrent. «Qu'il aille se faire… avec son Angelus, dit Livonnière; ce n'est pas à des matelots de faire le service des prêtres.»

Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui apporter son gagne-pain. Le mousse lui monta un poignard, et alors, le chapeau bas et les mains jointes sur le gagne-pain en question, il récita à voix haute ce qu'il appelait son Pater. Les assistans répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des variantes pour la mer et à l'usage des corsaires:

«Notre père, qui n'êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre nom soit sanctifié par ceux qui n'ont pas autre chose à faire; votre volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd'hui notre coup de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez, comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous induisez pas sous la volée d'un trois-ponts, mais délivrez-nous des balles et des boulets. Ainsi soit-il! Am…»

Le petit mousse, déluré négrillon, s'avisa de prononcer, avant les autres, le mot Amen.

«Non, sacré nom de D…, n'amène pas, mâtin!» lui crie Doublon.

Pour sa peine, le petit Bosse-Debout, qui avait voulu faire l'enfant de choeur, reçut quinze coups de martinet, pour s'être trop pressé de dire Amen, ou Amène. On eut soin de tourner le derrière du négrillon du côté d'où l'on désirait que vînt la brise; et, pour être encore plus sûr d'avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu'on appelait l'Homme-marié, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du gouvernail; le derrière d'un mousse et la tête d'un cornard étant, disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire venir la brise.

«C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas, Léonard? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre Pater-Noster. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pae trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut; car, on aura beau faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, n'est pas moins notre patron de chaloupe à tous.»

J'approuvai la justesse des observations de mon ami; mais je ne pus m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.

La fessée donnée à Bosse-Debout commençait à produire son effet. La brise fraîchissait à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon. Nous avions fait du chemin depuis l'expédition de notre prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit Requin se trouva le même jour, vers trois heures de l'après-midi, entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant de la journée. L'homme de la barre veillait seul: fatigués de notre bal de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le mousse Bosse-Debout, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le large potage que nous devions manger à souper.

Navire! navire! crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier, venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.

A ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les dormeuses, car nous n'avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d'un seul coup, raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert!…

Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement le meilleur coureur de toutes les Antilles. L'envie de lui jeter nos vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.

—Je crois que nous sommes happés, dit Doublon; mais il me vient une idée.

—Quelle idée?… Voyons donc, dites la vite cette idée!

—Prenez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à sa place, chacun votre gagne-pain et un pistolet sous lé cotillon. Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans comparaison, et si vous avez un peu dé confiance en moi, mes bons amis, jé vous en prie, faites-moi bien les bégûles.

—Les bégueules, et pourquoi ça?

—Faites les bégûles, je vous dis, tonnerre de Dieu! Qué diable, c'est un ordre qué jé vous donne!

Mous suivîmes l'avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui se mit à faire grincer sa serinette; mais le frémissement de sa main divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des airs qu'il nous avait joués la nuit.

Le gros navire, en s'approchant de nous, hissa pavillon anglais.

Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.

C'était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur l'eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait rondement. Nous tâtions déjà nos poignards; nos ombrelles s'agitaient dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter:

—Faites donc les bégûles!

La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé, nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa serinette: «Faites donc les bégûles, tas dé grédins!»

Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre manoeuvre fut décidée: un fort coup de barre donné au vent nous fait arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh! alors il n'y eut plus besoin de nous dire ce que nous avions à faire! Nos ombrelles tombent à la mer; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et les pistolets instrumentent. Les Anglais, surpris de cette attaque d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre; ils frappent en désespérés: nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est à nous; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage; et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la Gavotte de Vestris n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.

Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire, que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour quelques coups d'anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.

A quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous couper en deux la satisfaction!

Et quel fut cet accident? A coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.

Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me les expliquer.

C'est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l'on se sent sous les pieds un beau navire que l'on vient d'amariner adroitement, et au moyen surtout d'une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise ne voulut redescendre à bord du Requin. Doublon seul, de tous les officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts; pour rallier la Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.

Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers ne revenaient pas de leur étonnement; car rappelez-vous bien que c'était encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que nous grimpions dans les haubans pour manoeuvrer notre prise.

En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés d'avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu'ils ne l'auraient été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu! quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers!

Les pauvres gens! ils nous avouèrent qu'en nous voyant nous donner des airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces femmes de couleur que l'on voit si souvent passer d'une île à l'autre, à bord des petites barques côtières des Antilles.

Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire les bégueules, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui n'en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.

Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous; ils ne nous empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l'île. Voilà déjà que nous avons abraqué la Tête-à-l'Anglais: Antigues nous reste dans le N.-N.-E. Vive la course Ah! si les Anglais qui louvoient au vent des îles nous voyaient attérir notre prise; sans pouvoir mettre le grapin dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens!

Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles, dans le canal d'Antigues, comme s'ils eussent voulu combler les désirs que nous formions, lis avaient vu le navire anglais changer de route, et cette manoeuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n'était plus temps pour eux de nous appuyer la chasse: déjà nous touchions l'anse de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient, seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l'ennemi.

J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait el Requin à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un vaisseau de la compagnie.

—Ah! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer?

—Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais; car je né suis pas comme vous, peut-être bien, un mange-soleil avec un octan à la main. Jé laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel où jé les trouve très bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur terre ou plutôt sur mer.

—Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit, pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.

—Chacun sa méthode, voyez-vous… J'ai une telle habitude dé patouiller dans les îles, que jé suis toujours sûr d'attérir etzatement à une petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette etzalitude tient à la finesse dé mes organe» et à la manière dont jé sais gouverner.

—Quelle manière de gouverner avez-vous donc?

—Jé gouverne à l'odeur. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la Martunique dé l'approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe. Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué demain nous serons mouillés à la Basse-Terre.

Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l'eût mis en défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent beau longer la terre pour nous narguer, et farauder crânement à portée de fusil des batteries: la prise était dans le sac, et ce que nous avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.

Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois, notre manoeuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues pour serrer les huniers les perroquets et les basses-voiles. Nos robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du Requin remplissaient les cabarets de la colonie; il y eut orgie, et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la prise ni du Requin. C'est bien assez que les corsaires se donnent la peine d'amariner les navires; une fois, qu'ils les ont happés, ils ne s'embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c'est d'exécuter le coup de main: c'est le fin du métier, le coup de pinceau du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l'abandonnent aux mains du vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se chargent plus que du soin de la manger, et c'est là un devoir dont ils ne s'acquittent malheureusement que trop bien.

Le bâtiment de l'état en station à la Basse-Terre envoya une corvée pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser à la grâce de Dieu. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si mauvais, et les câbles s'y raguent si facilement, qu'il n'était pas inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que nous allions consumer en bamboches et en brutales folies.

10.

LES MULÂTRESSES.

Les filles de couleur.—Le sérail.—Le pacha Ivon, marquis de
Livonnière.

Il n'est pas sans doute que vous n'ayez, une fois au moins en votre vie, entendu parler de ces filles de couleur, odalisques des colonies, aimés voluptueuses de nos Antilles. Sans doute aussi des voyageurs, qui aiment à se rappeler les plaisirs qu'ils ont laissés sur les lointains rivages, vous auront dit que ce qu'un Européen peut faire de mieux en arrivant aux îles, c'est d'associer son sort à l'une de ces femmes qui ne vous quittent qu'au tombeau, après avoir rempli votre existence de félicité et avoir entouré votre lit de douleur de tout ce que la tendresse a de plus délicieux et la fidélité de plus consolant. Pourquoi faut-il qu'une triste expérience vienne encore vous arracher une illusion enivrante, et que je ramène votre imagination refroidie vers une réalité qui n'a à vous offrir rien de plus flatteur que ce que vous avez éprouvé en Europe, auprès de ces femmes qui vous ont peut-être si cruellement désabusés du bonheur de croire à un amour désintéressé et à un attachement éternel!

Je sais combien il en coûte, quand on voit des femmes aussi entraînantes que le sont quelquefois les mulâtresses, de penser que, sous les charmes que l'on rencontre en elles, elles peuvent cacher la dissimulation la plus adroite et le plus froid égoïsme. Il serait si doux de pouvoir toujours croire que la grâce et la beauté sont les indices certains d'un bon coeur et d'une âme naïve, et que les attraits de la figure ne sont que le complément de toutes les perfections morales! Mais combien il s'en faut que ces femmes de couleur, dont la bouche module un langage si ingénu et si enfantin, et dont l'abandon vous semble dépouillé de tout artifice, soient exemptes de cette coquetterie exigeante et de cette inconstance qui devraient n'être le partage que des femmes élevées dans notre société européenne, où l'égoïsme d'un sexe qui a pour lui l'avantage de l'attaque, justifie presque toujours les ruses que le sexe le plus faible emploie pour se défendre!

Avant de pouvoir devenir l'objet de l'amoureuse convoitise des blancs, une fille de couleur sait quelle est sa destinée. C'est à l'amour que sont dévouées ses belles années: aussi ne songe-t-elle qu'à plaire bien avant qu'elle éprouve le besoin d'aimer. En un mot, l'amour est sa vocation, et à coup sûr elle en fera bientôt son métier; parce qu'en sortant de l'enfance, elle a déjà su calculer ce qui pourra lui offrir un sort, lui créer une existence sans travail, et lui donner les moyens de satisfaire sa coquetterie, unique passion de ces femmes que l'on croit si faussement, en Europe, brûlantes comme le climat, auquel on s'imagine qu'elles ont dérobé un peu de cette ardeur qui vous embrase vous-même.

Rien en apparence n'est plus fait qu'elles pour éprouver beaucoup d'amour, mais en réalité rien n'est moins susceptible que ces femmes d'un long et pur attachement. Elles peuvent bien avoir des sens passionnés; mais efforcez-vous de leur inspirer ces sentimens intimes et délicats qui sont les délices, et les seules peut-être, de l'amour, et vous serez désespéré de ne rencontrer dans ces femmes, d'ailleurs si piquantes, que des êtres faits pour le plaisir, peut-être bien pour la volupté, mais non pour ce que vous concevez de si exquis dans les voluptés de l'âme.

Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse! En arrivant aux colonies, je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint olivâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque! Quelle mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que sur leur taille! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs! Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait pressentir aucune forme, ne laisse deviner aucun contour séduisant! Mais restez quelques mois dans les colonies; mais habituez-vous un peu à ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance, et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez admirées dans les créoles blanches.

Si du moins chez ces houris des Antilles, à défaut de l'amour que vous voudriez inspirer, vous rencontriez le caprice, qui, en Europe, détermine la préférence passagère que vous accordent tant de belles! Mais non, c'est tout au plus si vous pouvez vous flatter de faire naître des désirs bien réels dans le coeur d'une mulâtresse. Ces femmes-là cependant aiment le plaisir, mais non l'amant; ou, si leurs penchans les attirent plus particulièrement vers tel homme que vers tel autre, soyez à peu près sûr que c'est pour un de leurs égaux qu'elles concevront le sentiment que vous voudriez leur faire éprouver.

Lorsqu'une fille de couleur se sent recherchée pour sa beauté naissante, et qu'elle se voit en âge de répondre aux voeux d'un blanc, elle sait ne lui céder qu'à certaines conditions: c'est une case meublée qu'il lui faut avant tout, un collier de grenat, des madras de prix et quelques garanties enfin pour l'avenir. Qu'elle soit esclave, libre ou patronnée, elle imposera le sine quâ non de sa possession, fût-ce même à son maître, si elle en a un; car il est très-remarquable que, dans quelque condition que se trouve une fille de couleur, elle reste toujours maîtresse de son choix. Ainsi, par exemple, vous achèteriez une belle esclave, qu'elle se croirait encore en droit de vous refuser ses faveurs. Ce fait n'est-il pas une preuve de l'empire que les femmes savent toujours exercer sur nous, et de la dépendance à laquelle nous restons soumis, même en achetant le privilège de les opprimer? Au reste, à cet égard, comme en bien d'autres circonstances, j'ai eu souvent lieu de remarquer que chez ces habitans, dont en Europe on se plaît à faire des tyrans toujours prêts à immoler leurs esclaves, on rencontrait, surtout pour les mulâtresses et les négresses mêmes, une délicatesse qui ne leur permettait pas d'employer des moyens honteux de triompher de l'éloignement que celles-ci avaient quelquefois pour leurs maîtres; et il n'est pas rare de voir une fille de couleur accorder à tout autre ce que son propriétaire n'a pu obtenir d'elle, sans que la jalousie de celui-ci cherche à se manifester d'une manière dont sa générosité aurait à rougir.

Prodigues et ardens comme le sont presque tous les créoles, on devine déjà sans doute à quelle ruineuse libéralité ils doivent se livrer, pour satisfaire la capricieuse coquetterie de leurs maîtresses. Moins enclins qu'eux à se laisser entraîner à de grandes dépenses, les Européens agissent avec plus de circonspection à l'égard des mulâtresses. Mais aussi, bien souvent, ils commettent le tort de vivre trop maritalement avec celle qu'ils ont choisie: et, pour me servir d'un terme consacré, ils s'amacornent avec trop de facilité. Trompés jusqu'au dernier moment, par l'adresse de ces épouses factices, sur les vrais sentimens qu'ils leur inspirent, il est assez commun de voir ces maîtresses de ménage attendre, au lit de mort de leur amant, l'instant où elles pourront dépouiller l'agonisant de tout ce qu'il laissera après lui. C'est la proie qu'elles ont convoitée pendant plusieurs années de dissimulation, qu'elle veulent saisir, avec le dernier soupir de celui à qui elles ont réussi à cacher si long-temps tout ce que leurs caresses et leurs cajoleries avaient d'intéressé et de sordide. Je ne nie pas cependant que les colonies n'aient eu aussi leur âge d'or, et que sur ces rivages, où nous avons apporté la civilisation, on n'ait offert dans d'autres temps à l'amour un culte ingénu et de purs hommages. Cortèz trouva, dit-on, sur ces bords nouvellement découverts, une belle indigène qui s'immola pour lui, en sacrifiant sa patrie et ses dieux à la gloire de son amant. Mais aux Mexicaines et aux Caraïbesses ont succédé, depuis quelques siècles, les Capresses, les Mulâtresses et les Métisses. La naïveté des premières moeurs des habitans des îles a disparu, pour faire place aux vices de notre vieille Europe, transplantés dans les climats où ils devaient éclore avec plus d'ardeur et acquérir même plus de développement. Et puis cette demi-civilisation qu'ont reçue les classes des femmes de couleur, est-elle bien propre à faire naître dans leurs coeurs des penchans qui n'appartiennent qu'à la nature la plus simple, ou des vertus qui ne sont le partage que d'une civilisation complète?

Au reste, c'est moins de la philosophie que je veux faire ici, que des faits que j'ai cherché à consigner comme fruits de mes petites observations. Mon introduction sur les mulâtresses était presque indispensable, pour faire comprendre au lecteur les détails du rôle qu'elles devaient jouer dans l'histoire de notre séjour à la Basse-Terre.

Les marins ont peu de temps à perdre à terre, en amour surtout. Les longues passions ne vont ni à leur caractère ni à leur profession, et quand avec beaucoup d'argent ils peuvent abréger, les préliminaires d'une intrigue, ils vont au positif à coup de gourdes et de doublons même. Sans nous abuser sur le motif qui nous faisait rechercher particulièrement par les plus jolies filles de couleur de la Basse-Terre, nous étions assez flattés de recevoir leurs avances; cela nous épargnait la moitié du chemin, toujours pénible à faire pour des gens peu habitués à soupirer. Mon matelot Livonnière était enchanté de ses faciles conquêtes. Il avait repris son parapluie à canne, comme à Roscoff, et ses gants blancs, quoiqu'il ne dût pas avoir froid aux mains avec une chaleur de vingt-cinq à trente degrés. Mais enfin il voulait plaire, et je crois même que sur le montant des parts de prise à régler, il s'était emprisonné deux ou trois doigts dans des bagues dont l'éclat ne contrastait pas mal avec la couleur jaune du goudron que la chaleur tenait sans cesse en fusion sur le dos de ses mains velues. Bientôt le rôle de Joconde européen ne put plus suffire à son amoureuse ambition: il voulut être quelque chose de plus qu'un céladon français. La conversation suivante, que j'eus avec lui sur ses projets de conquêtes, dira mieux que je ne pourrais le faire dans une simple narration, quels étaient les idées de mon brave ami sur ses excursions prochaines dans le domaine de l'amour et du sentiment.

—Je me suis laissé dire, me fit-il certain jour, par des matelots qu'avaient navigué dans le Levant, que là il y a des hommes qu'ont autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. La façon du Levant doit être assez amusante, j'crois, n'est-ce pas?

—Mais, oui. Tu veux parler des Turcs?

—Oui, des Turcs et des pachas; et j'ai fameusement envie de faire le Turc à mon tour. Et puis, nous, vois-tu bien, ce n'est pas comme les autres chrétiens: quand nous sommes à terre par hasard et que nous avons des piastres, il faut nous en donner par dessus les plat-bords, pour récompenser le temps perdu. Les autres, ça vit toujours à terre, et ça peut consommer à la longue plusieurs femmes. Mais nous, quand dans vingt ans de navigation nous pouvons en crocher deux ou trois douzaines, c'est tout le bout du monde; et c'est les terriens qui nous volent notre ration de femmes. C'est pas juste.

—Mais que veux-tu faire à ça?

—Ce que je veux faire à ça? Ecoute; v'là mon plan de croisière.

Il me donna une liste qu'il s'était fait écrire par un des hommes du bord, et je lus:

«Mes-Délices, âgée de seize ans, tout au plus; quarteronne.

»Ignorée, âgée de seize ans trois mois; blanche comme vous et moi.

»Mon-Caprice, du Gros-Morne, mulâtresse claire, dix-sept ans.

»Alzire, dite la Petite Capresse, quinze ans, un peu brune.

»La Grand-Pirogue, dix-huit ans, négresse; beau noir luisant.

»Zizi, dix-sept ans, petite, grosses hanches, libre de Savane.»

Il y avait encore une demi-douzaine de noms, avec d'autres indications assez peu précises.

—Eh bien! que veux-tu faire avec cela, que signifie cette nomenclature de femmes?

—Je vas te le dire. La grosse négresse, que j'ai nommée ma blanchisseuse en chef, m'a dit qu'elle me fournirait autant de particulières que j'en voudrais, à mon commandement; et j'en ai pris douze pour en trier une demi-douzaine du premier brin. J'en prendrai six enfin comme échantillon, et de toutes les couleurs. Sur cette liste-là il y en a depuis le bois d'ébène, ou le cirage anglais, jusqu'au blanc de céruse, blanches comme vous et moi. Tu l'as vu d'ailleurs sur ce morceau de papier.

—Et puis, que feras-tu de cette série de pavillons vivans de toutes les nations?

—J'arrimerai pour lors cette série de pavillons vivans, comme tu le dis, dans une grande case que j'ai louée déjà dans la rue du Gouvernement.

—Tu prétends donc te composer un sérail?

—Comment ce que tu dis ça, toi, un sérail? Oui, c'est justement ce mot-là que je cherchais: oui, un sérail pour moi tout seul, et puis pour toi aussi, s'entend; car qui dit moi, dit toi: mais pour les autres, ça fera brosse, à moins cependant qu'il n'y ait quelques pauvres bougres de matelots qui, faute de moyens…

—Grand merci! je ne veux pas me donner des airs de sultan; et puis je n'aime pas les peaux bronzées et boucanées au soleil.

—Mais puisqu'il y en a de toutes blanches sur ma liste!

—Peu m'importe! Tu feras de ton côté, et moi du mien. Moi, je veux payer le moins possible, et m'amuser le plus finement que je pourrai.

—Tu es donc bien heureux. Moi, je paie toujours le plus que je peux, et malgré cela, je n'ai que de la gnognotte… Mais ne va pas croire que dans mon sérail, comme tu appelles ça, toi, il y aura de la farauderie: toutes mes citoyennes coucheront dans des hamacs et mangeront à la même table, et peut-être bien à la même gamelle. On fera la ration deux fois par jour, et j'entends que les hamacs soient décrochés au coup de sifflet de haut-les-branles. Ah! je te mènerai cela, moi, à la bonne et franche matelotte, parce que, vois-tu, mon ami, il faut avant tout que le service marche, et rondement encore: chacun à son poste, comme on dit, et le navire sera droit.

—Ainsi tu veux donc faire une espèce de navire de guerre de ton harem?

—Doucement, je n'dis pas ça. Je veux prendre du bon temps, tant que mon argent durera, c'est juste; mais je n'ai pas envie de mener mes mulâtresses comme des nègres, ni comme des moussailles. Je suis bon prince, au fond, tu sais bien. A présent, il faut te dire aussi que je ne suis plus un cul-goudronné, une manière de gouin. On me prend ici, soit dit entre toi et moi, pour une façon de monsieur, une moitié ou un quartier de noblesse de Basse-Bretagne, enfin.

—Tu plaisantes?

—Non, foi de Dieu! Et je te dirai même, à toi, pour que ça n'aille pas plus loin, entends-tu, que toute la négraille m'appelle Monsieur le Marquis, gros comme un boulet de trente-six.

—M. le marquis, allons donc! Pas possible.

—Puisque je te le dis, c'est possible, j'espère? Tu sens bien que je me fiche de ça comme de nager avec un aviron sans pelle; mais c'est égal, cela prouve qu'on ne me prend plus pour un matelot rahuché; et je n'sais pas, mais ça fait toujours plaisir, quoi!

Il fut convenu, entre le marquis de Livonnière et moi, que chacun irait de son bord, et ferait, à sa manière, autant de conquêtes qu'il pourrait, en moissonnant dans les rangs de la société au milieu desquels il jugerait le plus convenable de choisir ses victimes. Mon ami eut soin de me répéter, avant de me quitter, qu'à quelque heure du jour ou de la nuit que je me présentasse dans sa sultanerie, le muet ou la muette préposée à la surveillance de sa demi-douzaine de femmes, aurait ordre de me recevoir comme lui-même, et de commander branle-bas général de combat dans la maison, pour me faire honneur; puis il ajouta: Si je ne suis pas là quand tu viendras, et que ces citoyennes ne soient pas aimables au plus haut degré de l'horizon avec toi, tu n'auras qu'à me le dire, et le bout de garcette que v'là leur apprendra de l'aimabilité que de reste. Adieu, le pacha Ivon, marquis de Livonnière, sera toujours plus ton ami que celui de toutes les béguines et de tous les petits-nez au vent qu'il y a sous la tente de gaillard d'arrière du père éternel. Je te salue.

11.

PRISE DE LA MARTINIQUE.

Double confidence de Léonard et d'Ivon.—Leurs amours à la Basse-Terre.—Reddition de la Martinique.—Léonard retrouve son frère.—Négoce.

Il ne fallut que très peu de jours pour dégoûter mon matelot Livonnière des voluptés orientales qu'il s'était promises. Je m'attendais à ce retour: et ce fut aussi sans surprise que je le vis revenir à moi tout-à-fait désillusionné. Sa contenance, en m'abordant, était un peu timide, embarrassée même, et, malgré le ton d'indifférence et de brusquerie sous lequel il essayait de me cacher la gêne intérieure qu'il éprouvait, je devinai tout ce que l'aveu qu'il voulait me faire avait de pénible pour lui, et en même temps de favorable à mes intentions.

Je le laissai venir, parce que mon plan était de profiter de la première circonstance où je le verrais faiblir avec moi.

—Sais-tu bien, Léonard, que c'est un pays un peu embêtant que la
Guadeloupe?

—Mais à peu près comme toutes les autres colonies, je pense.

—Ma foi, non: c'est cent fois pire que la Martinique.

—Cependant, ici, il ne manque pas plus qu'à St-Pierre, de bon vin, de bon tafia, de bon sangaris.

—Ah! c'est vrai, ça. Les Basses-Terriens font même mieux le sangris que les Martiniquins, parce qu'ils y mettent plus de madère et moins de râpure de noix-muscade. Je n'aime pas la noix-muscade.

Je repris:—Et les femmes? Je ne vois pas qu'à la Martinique elles soient plus séduisantes….

—Oh! les femmes! c'est différent; sans savoir ce qu'elles valent ou ne valent pas à la Martinique, j'en donnerais douze d'ici pour une de St-Pierre.

—Est-ce que tu aurais lieu déjà de te repentir?…

—Pas précisément: c'est une idée que j'ai eue comme ça, par la raison que je m'embête, et tu sais bien que quand on s'embête, on enverrait tout le monde du bord du diable.

Je sentis, à cet endroit de l'entretien, qu'il fallait aider l'aveu de mon interlocuteur et le lui arracher en lui donnant moi-même l'exemple de la confiance. Je continuai:

—Quant à moi, si tu n'as pas à te plaindre de tes sultanes de la rue du Gouvernement, je n'ai pas les mêmes motifs de satisfaction dans mes amours.

—Te serait-il arrivé quéque chose, mon matelot? Voyons, dis-moi ça; car le premier gredin ou la première sa….

—Non, non, ne te fâche pas si vite; tout est terminé….

—Quoi! tout? il y a donc eu quéque chose?

—Une bagatelle. Tu sais bien que j'ai été passer quelques jours à la Pointe-à-Pitre. Eh bien! là, j'ai fait la connaissance d'une jolie Provençale, qui passait pour être mariée à une espèce de banian, à un petit blanc enfin.

—Eh bien! après? Va donc de l'avant.

—Après, j'ai suborné la femme.

—C'est bon ça. Et après?

—Après, j'ai prêté de l'argent au mari.

—C'est pas trop mal encore, si cet homme-là avait des besoins; et puis ça se paie toujours ces choses-là, tu sais bien?

—Quand je n'ai plus voulu de la femme, j'ai redemandé mon argent au mari, parce qu'il avait l'air de vouloir me mécaniser.

—Qu'a-t-il dit, ce mari?

—Il a pris une poignée de balles de sa poche, en médisant que c'était avec cette monnaie-là qu'il payait ses dettes.

—Et tu as pris sa monnaie?

—Ah! mais je te demande un peu. Nous avons été régler nos comptes dans un petit champ de café, auprès des Abîmes.

—Mais tu lui as cassé les reins auparavant, par précaution, j'espère bien?

—Non, après.

—Imbécile! et je n'étais pas là!…. Est-il donc possible!… (Ici,
Livonnière s'arracha une poignée de cheveux.) Je poursuivis:

—A dix pas, j'ai essuyé d'abord son feu. De mon premier coup, je lui ai cassé la hanche.

—Bien! v'là qui n'est pas trop mal.

—Et il m'a fallu ensuite, par dessus le marché, l'emporter sur mon dos chez sa femme.

—Est-il mort, le bougre de gueux?

—Je n'en sais rien. A présent ce n'est plus mon affaire.

—Et la femme, qu'a-t-elle dit, la coquine, en te voyant ramener son mâle, sans être tout à fait stourbe?

—Elle s'est écriée: «Ah! c'est bien gentil de votre part, monsieur Léonard, d'avoir arrangé mon mari de cette façon! Jamais je n'aurais cru ça de vous. Allez, vous n'êtes qu'un méchant.»

—Quelle abominable immoralisation il y a ici, mon ami!… Et c'est donc comme ça que tu te bats toujours sans moi! Tu mériterais bien, failli chien que tu es, que…..Mais c'est pas l'embarras, je me suis aussi fichu une peignée là où ce que tu n'étais pas.

Les confidences allaient donc venir après l'aveu de l'accident qui m'était effectivement arrivé à la Pointe-à-Pitre. J'écoutai.

—Imagine-toi, Léonard, que j'ai été invité à dîner chez une autorité quelconque, un juge, un certain je ne sais pas quoi de ce calibre enfin. Tout ce que je sais, c'est que la société était solidement bien choisie. Comme je décrottais proprement les légumes et le madère, et que je ne parlais pas encore, la dame de la case, pour me faire entamer la conversation, me dit: «Eh bien! monsieur Livonnière, vous ne dites rien à votre jolie voisine?»—Je regarde c'te voisine, et c'était une vieille carcasse peinte en rouge, et tout illuminée de diamans, avec des chaînes de haubans en or sur son sousbastement. La propriétaire de la maison, qui m'ennuyait déjà assez proprement comme ça, revient encore en double sur moi: «Eh! me redit-elle, que pensez-vous donc de cette petite corvette, capitaine?»—Ah! que je me dis, tiens bon, Ives-Marie, v'là qu'il te faut leurs envoyer un compliment bien espalmé. Ma foi, que je réponds, je dis que si j'avais une petite corvette comme ça, je la f…… bien à la côte pour avoir son gréement… Tu ris, gaudichon! Est-ce qu'il n'était pas bien tapé, ce compliment-là?

—Si, au contraire. Et que répondirent la maîtresse et la corvette?

—Rien du tout. Personne ne parla plus, et ils mangèrent le dîner comme de vrais malhonnêtes, sans envoyer une seule parole. Mais ce n'est pas le tout; un capitaine de barque ou de corsaire, qui se trouvait là, se met, après avoir dîné, à barbouiller, sur un portefeuille rouge qu'il avait dans sa poche, quelques lignées, et puis il me dit: Lisez.

J'aurais donné la moitié de mes parts de prise pour savoir lire. Je retourne le petit portefeuille du mauvais bord, et il se met à rire. Eh bien, Jean-fesse, que je lui dis, je saurai ce qu'il y a là-dessus Et me v'là à déralinguer la feuille de papier où ce qu'il m'avait grignotté quéque chose, et à l'arrimer dans ma poche. C'était, j'en suis sur, une insulte. Mon particulier m'avait l'air de ne pas être content, et en recrochant son portefeuille dans ma main, il me dit: Un marquis qui ne sait pas lire!

—Ce marquis-là, s'il ne sait pas lire, saura bien t'écrire son nom, que je lui réponds dans le porte-voix de l'oreille.

—Et où m'écriras-tu, mon nom?

—Sur ta peau de nègre de Guinée, et en rouge, canaille! Sors seulement avec moi.

Il sortit tout de suite. «Ce n'est pas ça, je lui dis, une fois sous les tamariniers: tu es matelot et moi aussi, il faut nous poillier en vrais matelots. J'ai dans mon séraye deux harpons à marsouin; c'est avec une de ces plumes-là que je veux t'écrire mon nom, et tu sais bien sur quoi.»

Aussitôt dit, aussitôt fait: c'était auprès de la porte du fort Richepanse. La sentinelle nous voyait nous taper au clair de lune. En deux coups de temps, je pique, sous l'aileron, mon porteur de portefeuille, avec mon harpon à bascule, que par parenthèse je n'ai pas pu retirer de son cadavre…. Dis donc, Léonard, il paraît que mon nom s'écrit tout d'une seule lettre, car je ne lui ai donné qu'un coup, et l'affaire a été faite.

—Est-il mort?

—Comme de raison. C'était le plus court parti pour lui, et il a été bien heureux; car je l'aurais fait traîner en longueur et bouillir comme une chaudière à soupe: un coup de harpon tous les mois; c'était mon idée.

—Eh bien! nous voilà frais maintenant! Nous allons devenir la peste et l'effroi de la colonie. Mais au moins, du côté de tes femelles, tu n'as pas eu de désagrément?

—Pas trop précisément; mais ça ne sait rien dire ni rien faire; c'est pas de bonnes filles enfin. Quand j'ai voulu, le premier jour, les faire se ranger à table, ça s'est mis à manger du calalou et de la farine de manioc, avec des doigts qui étaient longs comme des fourchettes; et puis, vois-tu, c'est trop paresseux dans la journée.

—Ainsi donc, tu ne les garderas plus long-temps?

—Ce n'est pas ce qu'elles se sont mis sous le toupet cependant. Hier, cette grande effilée, qui s'appelle Ignorée et qui est fichue comme une flèche de cacatois, a voulu me jeter un sort.

—Comment, un sort?

—Oui, elle a fait des piaies. Tu ne sais pas ce que c'est que des piaies? Les piaies, vois-tu, c'est une chambre toute pavoisée de pavillons noirs, avec des têtes de morts, et des larmes en étamine blanche par-dessus. Quand on est là-dedans, la mal-blanchie, qui veut vous donner un charme, vous envoie sur vous un tas d'herbages miraculeux, et puis elle prie le diable que vous ne puissiez pas mettre tant seulement un pied en dehors de la colonie sans sa permission; et la piaie est faite.

—Et tu crois à ce sortilège?

—Moi! pas plus qu'à la vertu du derrière de la mule du pape. Mais tout d'même, je serais bien aise d'appareiller de la colonie, pour n'avoir pas l'air d'être consigné au cotillon de ces gueuses-là par l'ordre d'un morceau d'herbe et par la vertu d'une de leurs macaqueries.

Je vis que le moment de frapper le grand coup était arrivé. Je me gardai bien de le laisser passer.

—A te dire vrai, mon matelot, je ne serais pas fâché, pour ma part, de quitter la Guadeloupe.

—Ni moi non plus. Et puis tous ces négrillons ne se sont-ils pas mis dans la boule de me traiter de Marquis? et ça ne me va pas. J'ai bien voulu, pour la frime, passer pour noble, mais pour marquis, doucement….

—Filons d'ici.

—Et comment filer? L'île est bloquée, et fièrement même. Le Requin est désarmé. Comment voudrais-tu mettre à la mer?

—Oh! si ce n'est que ça, j'ai mon affaire. Il y a trois grands coquins de nègres qui sont désertés de la Dominique, et qui, se trouvant libres ici, meurent de faim, parce que personne ne veut les employer. En achetant une pirogue, et en leur donnant quelques doublons, il nous conduiront à la Martinique, avec d'autant plus de sûreté, que les croiseurs ne verront pas notre bonboat, caché presque entre deux eaux….

—C'est toi qui as trouvé cela tout seul, et tu veux m'amener avec toi?

—Mais pourquoi pas?

—Ah! ça, la supériorité a donc changé de bord, et tu as hissé, à ce qu'il me paraît, le guidon de commandement à ton grand mât?

—Mais, matelot, ce n'est pas pour te commander que je te propose de prendre une résolution avantageuse à tous deux. Il ne s'agit pas ici de savoir qui commandera de toi ou de moi, mais bien de décider si mon avis est bon ou s'il est mauvais.

—Puisque c'est ainsi, je ne pars pas. Il n'y a pas long-temps que je t'ai sauvé à Roscoff de dessous les jupons d'une femme, et à présent c'est toi qui voudrais me faire gouverner à ton commandement! Non, mille noms de Dieu! non, il ne sera pas dit qu'une mateluche de six mois de service a passé, d'un jour à l'autre, au vent à moi; et si je ne respectais pas ta famille….

—Mais, mon Dieu, ne te fâche pas pour cela; car, après tout, sais-tu bien que si je ne suis pas marin comme toi, il n'est pas nécessaire d'avoir battu la mer pendant vingt ans pour savoir repousser une insulte!… Mon idée ne te va pas, tant pis; n'en parlons plus. Mon intention était de te laisser le commandement de la pirogue, et de jouer un tour aux Anglais, en passant à leur barbe, sans être aperçus d'eux. Ce trajet était dangereux dans une embarcation aussi légère et aussi difficile à bien conduire que celle qu'avec tant de peine je suis parvenu à me procurer; mais comme tu es un vieux loup de mer, j'aurais été en Cochinchine avec toi dans une yole.

—Tu crois donc que c'est la peur qui me fait caler? Ne va pas te mettre ça dans le toupet, au moins; et pour te prouver que je ne tiens pas plus à ma peau que tu ne tiens toi-même à la tienne, c'est moi qui veux partir à présent dans ta nom de Dieu de pirogue…

La perspective du commandement et des périls venait de désarmer la colère de mon compagnon et de faire évanouir sa susceptibilité.

Le soir, notre pirogue était prête à nous recevoir, avec mes trois nègres, quelques effets très-légers et une demi-douzaine de bouteilles de tafia. Nous partîmes.

J'avais cédé le côté de tribord à Livonnière, comme la place d'honneur; j'étais allongé côte à côte contre lui, et sur le dos; car dans ces sortes d'embarcations, c'est dans cette posture qu'il faut se tenir pendant les plus longs trajets, sans se donner le moindre mouvement, de peur de faire chavirer la barque en lui faisant perdre l'équilibre. Une misaine, claire comme de la gaze et grande comme un mouchoir, faisait glisser sur la mer, un peu agitée, notre pirogue de quinze pieds sur deux de largeur, et calant tout au plus sept à huit pouces d'eau. Notre existence était entre les mains des trois nègres. Nous crûmes nous apercevoir, une ou deux fois, qu'ils cherchaient à faire sombrer l'embarcation et à nous noyer pour s'emparer ensuite des doublons dont ils nous savaient porteurs. Ennuyé de les surveiller, sans leur avoir fait connaître ce qu'ils risqueraient à nous jouer un mauvais tour, je tire de dessous mon gilet deux pistolets, en disant à mes lurons: «Le premier qui fait un mouvement sans mon commandement, je lui fais sauter la tête!» Livonnière, au même moment, place un de ses pistolets sous le menton du patron qui, de peur, se jette à la mer et disparaît. Les deux autres noirs lèvent leurs mains jointes au ciel, en implorant leur pardon. Livonnière monte le gouvernail de la pirogue, que le patron ne gouvernait auparavant qu'avec sa pagaie: il s'empare de la barre, et nous naviguons plus tranquilles, mais sans cesser néanmoins d'avoir les yeux sur notre équipage, et sans quitter nos pistolets. Quelques lames embarquaient çà et là à bord, par la faute du timonier, plus habitué à gouverner un grand navire qu'une pirogue. Mais enfin nous fûmes assez favorisés pour passer sans danger non loin des louvoyeurs anglais, et pour débarquer, la seconde nuit de notre départ, sur le rivage du Macouba, un des quartiers de la Martinique.

En mettant pied à terre sous la lame du bord de la mer qui venait de passer par dessus notre pirogue, nous nous vîmes entourés de gendarmes et de douaniers.

—Qui êtes-vous, messieurs? nous demande un des chefs de la brigade.

—Deux officiers du corsaire le Requin.

—Ah! du corsaire à Doublon, qui a fait une si belle prise?

—Oui, gendarmes.

—D'où venez-vous, messieurs?

—De la Basse-Terre, malgré les Anglais.

—Et à qui appartient cette pirogue?

—A moi, répondis-je, sans hésiter.

—Et ces deux nègres?

—A moi aussi.

Les nègres voulurent répondre, et me contester en vain mon nouveau droit de propriété sur eux. Livonnière ne se tenait pas d'aise. Un habitant s'approcha.

—Pardieu, messieurs, vous avez là deux beaux gaillards et qui ne doivent pas vous servir à grand'chose, à vous marins.

—Aussi cherchons-nous à nous en défaire.

—Non, non, criaient mes deux nègres; vous pas maîte nous, vous pas maîte nous! Nous pas tini maîte, nous libes.

A ces mots, je prends la rigoise que l'habitant tenait dans sa main, et j'eus bientôt, sinon assuré mon droit de possession, empêché du moins qu'on ne me le contestât.

Vous disiez donc, M. le capitaine, que vous vouliez vous défaire de ces deux drôles? Combien les faites-vous?

—Quarante onces la paire.

—Je vous en donne trente, et une moide à chacun de ces messieurs (en montrant les gendarmes et les douaniers).

—C'est une affaire faite, M. l'habitant.

Nous couchâmes dans l'habitation de notre acheteur, qui régla notre compte, et nous fit transporter le lendemain à Saint-Pierre. Mon matelot Livonnière, surpris de la présence d'esprit avec laquelle j'avais mené cette affaire, du développement inattendu qu'il avait admiré dans mes facultés, ne se lassait pas de me répéter avec une sorte de respect, pour cette fois: il faut que le ciel, Léonard, t'ait moulé tout exprès pour être marchand de nègres.

—La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!

Pendant notre séjour à la Guadeloupe, de grands événemens s'étaient passés à la Martinique. L'île, étroitement bloquée par l'escadre anglaise, était sur le point de succomber, dépourvue à peu près de vivres et de munitions, et abandonnée par sa métropole.

Les ennemis, débarqués au vent, assiégeaient avec des forces supérieures le fort Desaix, dans lequel la garnison et les marins s'étaient réfugiés. C'était en vain que le brave commandant du brick le Cygne avait écrasé des péniches anglaises devant Saint-Pierre, et avait mis le feu à son navire. C'était en vain aussi que l'intrépide Trobriand avait fait sauter la frégate l'Amphitrite dans le carénage, et qu'il s'était renfermé avec son équipage dans le fort Desaix, où il trouva la mort sous un éclat d'obus: les vigoureuses sorties de la petite garnison attaquée par la fièvre jaune, les efforts des habitans affamés, et le dévouement de la population, tout fut inutile, et il fallut céder à la disette et au nombre. L'amiral anglais, trop certain de sa réussite et trop bien instruit de la position des Martiniquais, louvoyait à demi-portée de canon de l'île, en faisant suspendre des queues de morue à la drisse de son pavillon, comme pour annoncer ironiquement aux assiégés que c'était par la famine qu'il parviendrait à les réduire. L'île se rendit, la garnison capitula. Mais ce ne fut pas sans nous être vaillamment employés sur les batteries des côtes, que Livonnière et moi nous vîmes le pavillon anglais flotter sur le Petit-Fort et sur le fort Bellevue de Saint-Pierre. Il semblait, à nous voir servir jour et nuit les pièces de ces batteries, et pointer les canons sur les navires du blocus, que nous voulussions échapper, en nous faisant tuer, à la douleur de voir les couleurs anglaises se déployer sur une terre que nous ne pouvions plus défendre. Les habitans nous surent gré de notre dévouement, et nous devînmes l'objet de la bienveillance générale.

Arrivé à Saint-Pierre au moment où la garnison venait de se renfermer dans le fort Desaix, j'avais entendu plusieurs créoles s'étonner, en me voyant, de la ressemblance frappante que j'avais avec un officier de marine de l'Amphitrite, dont personne ne pouvait me dire le nom. Cette circonstance piqua ma curiosité, et, après la reddition du fort, j'allai au Fort-Royal pour satisfaire cette curiosité, et le vague pressentiment qui m'occupait. Je vous laisse à penser quel fut mon bonheur lorsque, dans cet officier, dont on avait remarqué avec raison la ressemblance frappante avec moi, je reconnus mon frère! Je n'essaierai pas ici de peindre la surprise que nous éprouvâmes à nous rencontrer si loin de notre pays et dans une telle conjoncture. Notre joie mutuelle ne fut troublée que par une circonstance pénible: au bras d'Auguste je vis un crêpe; je lui demandai si c'était le deuil de son brave commandant qu'il portait; des larmes, dont je tremblais de deviner la cause, furent sa réponse. Parle, m'écriai-je, est-ce ma mère que nous avons perdue?

—Non, Léonard, me dit Auguste, mais nous n'avons plus de père… Je l'avoue ici, mais malgré la tendresse que j'avais toujours eue pour l'auteur de mes jours, il me semble que j'aurais reçu avec plus de douleur la nouvelle de la perte de ma mère. Est-ce un sentiment naturel à tous les fils, que celui qui leur fait avoir une tendresse plus vive pour leur mère, que pour leur père, ou bien ce sentiment de préférence se développe-t-il seulement à la mer chez les jeunes marins, lorsque, privés des soins affectueux dont chez eux ils étaient l'objet, ils se trouvent plus à même d'apprécier cette tendresse délicate qu'une mère a toujours pour ses enfans, et surtout pour ses garçons? Je ne sais, mais j'ai rencontré dans ma vie bien peu de jeunes marins qui ne se rappelassent avec attendrissement leur bonne femme de mère.

Je passai quelque temps avec mon frère, et, dans ce peu de jours, j'eus lieu d'apprécier encore mieux que je n'avais pu le faire dans notre enfance, tout ce qu'il y avait de différence entre nous, et non en ma faveur. Auguste était devenu un modèle à proposer aux officiers de la marine militaire. Brave, actif, studieux, distingué, juste avec ses inférieurs, adoré de ses camarades, estimé de ses chefs, il était parvenu, très-jeune, au grade d'enseigne de vaisseau, après deux croisières dans lesquelles il s'était fait remarquer sur une de nos frégates. A bord de l'Amphitrite, le commandant l'avait nommé officier de route, et l'avait chargé du soin des montres marines. Dieu! que j'étais fier de me promener à la Martinique bras dessus bras dessous et côte à côte avec mon frère! Qu'il était bien avec sa tournure vive, dégagée, son collet rouge brodé, et cet habit brillant qui prenait si élégamment sa taille svelte et élevée! Tout le monde trouvait en nous une ressemblance étonnante; mais une femme du bon ton ne s'y serait pas trompée, bien certainement. Auguste avait dans la figure quelque chose de doux et de réservé. Moi, j'avais dans le regard quelque chose de vague et d'audacieux, et, toujours libre dans mes vétemens comme dans mes idées et mes actions, je ne portais jamais qu'une veste de nankin ou de basin, une cravate noire négligemment jetée sur mon cou et nouée sur ma poitrine. Un large chapeau de paille, tombant sur mes épaules, couvrait tout cela, et je ne voulais pas d'autre toilette. Les filles de couleur de Saint-Pierre, en nous voyant passer, caractérisaient bien au reste, d'un seul mot, la différence qu'on remarquait entre Auguste et moi: Ça jimeau bien vinu, disaient-elles en parlant d'Auguste, ça jimeau gâte la paire (Celui qui gâtai la paire, qui dépareillait le couple des deux jumeaux, c'était de moi qu'elles voulaient alors parler).

Les troupes qui avaient capitulé devaient être transportées en France sur les navires anglais. Mon frère suivit ses compagnons d'armes. Il lui fut impossible de me décider à partir avec lui. Je pressentais, et Livonnière avait soin de me faire entrevoir que les colonies étaient un théâtre bien meilleur que l'Europe, pour les marins un peu enclins à faire leur fortune par des coups hardis. Je dis à Auguste: «Poursuis ta carrière comme tu l'as commencée. Moi, je ne suis pas fait pour être amiral; je reste ici pour me pousser, si je peux. Dis bien à notre bonne mère… Eh bien! pourquoi pleures-tu ainsi, mon pauvre frère?…» Auguste fondait en larmes.

—Je crains, Léonard, que tu ne périsses misérable…—Allons donc, M. Auguste, reprit Livonnière, témoin de nos adieux; Léonard misérable tant que je vivrai! Jamais, voyez-vous, et moi je suis un homme éternel. Allez donner de nos nouvelles en France; vous y direz que je me porte bien et votre frère semblablement.

Mon frère nous embrassa comme si c'était pour la dernière fois. Je lui répétais, plein d'espoir dans notre commun avenir: Nous nous reverrons, et lui me répondait toujours: Je tremble que tu ne périsses misérable. Il partit, me laissant comme un gage de son attachement, deux beaux chiens que son commandant avait ramenés de Cherbourg et qu'il lui avait donnés en mourant. Nous nous reverrons! nous nous reverrons! lui criai-je en le quittant…. Nous nous revîmes en effet….

Nos parts de prise du Requin nous avaient été payées à la Guadeloupe, et elles n'avaient pas été plus loin. Quelques jours nous avaient suffi, pour nous débarrasser du soin d'administrer nos fonds. Après la reddition de la Martinique et le départ de mon frère, il nous fallut enfin vivre d'un peu d'industrie, ne pouvant plus faire la course et trouver à grapiller sur mer. Nous nous logeâmes, mon matelot et moi, dans une petite maison sur le Bord-de-Mer, au quartier que l'on nomme le Figuier. Livonnière suspendit un hamac dans notre domicile, ce fut là tout son ménage. Un petit lit de sangle composa mon ameublement. Nous nous mîmes à fumer et à boire toute la journée, en réfléchissant aux moyens illicites de nous faire un peu d'argent; car remarquez bien que lorsque les marins se trouvent dépaysés à terre, c'est toujours loin des procédés vulgaires et des choses permises qu'ils cherchent des expédiens, tant ils sont habitués sur mer à vaincre ingénieusement tous les obstacles qu'ils rencontrent sur leur périlleuse route!

Pour entrer en matière et signaler avec quelque éclat notre début dans la profession du négoce, nous achetâmes à crédit vingt barils de salaison, dont nous sûmes en faire vingt-cinq, au moyen d'un remaniement nocturne. Ce dédoublement de barils dura quelque temps; mais les profits, quelque considérables qu'ils fussent, ne suffisaient cependant pas encore à nos dépenses, et nous aimions mieux voler un peu plus la pratique que de faire des dettes. Notre fierté y trouvait mieux son compte.

Livonnière, en cherchant bien, trouva un procédé plus certain et plus prompt que le commerce, pour gagner vingt pour cent, et cela, en nous donnant moins de peine qu'en remaniant du porc et du boeuf salés.

Son expédient était tout simple et son calcul fort juste.

Dans ce temps-là, le Gouvernement faisait couper en quatre parties ciselées les gourdes espagnoles répandues dans la colonie; chaque quart de gourde se nommait un mocau; et par l'effet de cette section monétaire, les quatre pièces ainsi détachées de la gourde composaient une monnaie qui restait dans le pays, par la difficulté qu'on aurait eue à la faire circuler ailleurs pour sa valeur nominale.

—J'ai un fameux poinçon, me dit Livonnière, avec lequel, au lieu de couper la gourde en quatre, comme on fait au Gouvernement, nous la couperons en cinq; et cette nuit, si j'ai bien compté dans ma tête et sur mes doigts, j'ai trouvé que ça nous ferait vingt pour cent de rabio (de profit).

—Mais y as-tu bien songé? ce sera faire de la fausse monnaie! Et si on nous pend?

—Nous n'en ferons plus alors, et nous n'aurons même plus besoin d'en faire, c'te bêtise! Et puis, d'une manière ou d'autre, il faut que nous fassions la guerre à l'Anglais. En prison d'Angleterre nous avons passé des faux pounds; ici nous fabriquerons des faux mocaux à la barbe du Gouvernement. Chaque pays, chaque mode. Voilà tout.