[Note 5: Historique.]
Mon équipage ne me vit pas sans peine me démunir d'une partie de l'artillerie du navire, pour racheter ma belle négresse. Mais l'empire que j'exerçais à bord était absolu. J'ordonnai et l'on obéit: les deux caronades passèrent de la Rosalie dans la case du prince Boulou.
Fraïda ne tarda pas à me dédommager des sacrifices que j'avais faits pour la sauver. En arrivant à bord, elle me fit comprendre avec beaucoup d'intelligence, par ses signes, que j'aurais dû visiter mes esclaves, pour m'assurer qu'ils n'avaient pas emporté de poison avec eux. Bientôt je les fis venir deux à deux sur le pont, et après avoir examiné l'intérieur de leur bouche, leur chevelure, l'interstice de leurs doigts de pied, nous eûmes lieu de nous applaudir d'avoir suivi les avis de Fraïda. Quelques uns de ces malheureux étaient parvenus à cacher, enveloppés dans les petites noix du pays, des poisons végétaux qu'ils croyaient pouvoir impunément conserver sous leur langue ou entre leurs orteils. J'avais enfin affaire à ce qu'on nomme des nègres empoisonneurs.
Sous quels terribles auspices commença ma traversée! Les esclaves que je faisais monter alternativement sur le pont par escouades de dix ou douze, pour leur faire respirer un air moins infect que celui de la cale, cherchaient sans cesse à s'approcher des chaudières de l'équipage, et sans cesse j'étais obligé d'ordonner à mes hommes, trop négligens, d'éloigner ces misérables de la cuisine où se préparaient nos alimens. Un matin, je surpris Fraïda écoutant avec attention, l'oreille collée sur la cloison qui séparait ma chambre de la cale, la conversation que quelques esclaves entretenaient à voix basse, croyant n'être pas entendus d'elle. Ma négresse me fit comprendre qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux. Je crus que les nègres avaient formé le projet de se révolter, et je redoublai de surveillance. A l'heure où le cuisinier distribuait la soupe à l'équipage, Fraïda, les traits tout décomposés, se jette entre le cook et les matelots qui allaient s'emparer de leurs gamelles. J'accours, et je devine aux gestes de ma négresse, qu'elle accuse les noirs qui se trouvaient sur le pont, d'avoir jeté du poison dans les marmites de l'équipage.
Indignés de cette révélation, mes hommes sautent sur leurs pistolets et leurs poignards; ils veulent frapper les coupables qu'on accuse. Je leur ordonne d'attendre en silence l'épreuve à laquelle je veux soumettre les accusés. Ils attendent.
Je m'empare des gamelles qui contenaient la soupe des matelots. Je les place au milieu des nègres groupés sur le gaillard d'avant. Je donne à chacun d'eux une cuiller et je leur commande à tous de manger. Entourés des matelots et de mes officiers, armés jusqu'aux dents, les nègres s'asseoient autour des gamelles et ils mangent paisiblement et en souriant, toute la soupe qu'ils sont accusés d'avoir empoisonnée. Leur sécurité me déconcerte, et je crois que Fraïda m'en impose ou qu'elle s'est trompée. Le funeste repas s'achève: un des nègres demande de l'eau; on lui en donne, et bientôt ses autres camarades se jettent avec fureur sur le bidon qu'on leur présente, pour étancher la soif démesurée qu'ils semblent éprouver. Deux ou trois d'entre eux poussent bientôt des cris horribles et se roulent convulsivement sur le pont. Tous expirent au milieu des douleurs les plus atroces. Fraïda venait de nous sauver! Les cadavres gonflés des empoisonneurs restèrent quelque temps étendus sur le gaillard d'avant. Je voulus que tous les esclaves les vissent, pour apprendre à craindre ma prévoyance et à redouter le châtiment que j'avais fait subir à leurs camarades. La leçon produisit deux bons effets: mes noirs se défièrent de moi plus qu'ils ne l'avaient fait encore, et mes gens redoublèrent de surveillance.
J'avais su au reste me créer un moyen de police autre que celui que je devais attendre de l'activité de mon équipage. On se rappelle peut-être les deux chiens qu'à son départ de la Martinique pour France, m'avait laissés mon frère. Ces animaux m'avaient suivi dans mon voyage au Vieux-Calebar. Je devinai, en parcourant ma cale avec eux au milieu des noirs, l'usage que je pourrais tirer de leur instinct. Mes deux dogues devinrent les surveillans les plus redoutables pour les esclaves; et lorsque, la nuit, les antropophages que j'avais dans les fers sautaient sur leurs voisins pour les dévorer, mes chiens intervenaient, et leur aspect épouvantait des cannibales que la peur de la mort n'aurait pas fait sourciller. Chose admirable! jamais on ne vit ces deux animaux manger les alimens que leur présentaient les esclaves. On aurait dit qu'ils avaient senti, avant nous, le danger de recevoir quelque chose de la main de ceux qui devaient naturellement être leurs ennemis et les nôtres.
Ma traversée, commencée sous d'aussi tristes auspices, devait être malheureuse jusqu'au bout. A deux cents lieues environ de la côte d'Afrique, des calmes opiniâtres enchaînèrent, pour ainsi dire, mon navire sur une mer qu'aucune brise ne venait animer. Je restai vingt jours dans cette position désespérante, où l'on semble destiné à périr du supplice da la faim, au milieu de l'Océan, et sous l'ardeur d'un ciel immobile et inexorable.
Vers le vingtième jour de calme, quelques orages éclatèrent et me permirent de faire un peu de route. Des brises inconstantes, dont je sus profiter, m'éloignèrent un peu des parages où je croyais avoir à redouter le plus la continuation du calme. Les vents alisés me favorisèrent enfin pendant plus d'une semaine, pour m'abandonner ensuite et me laisser dans la situation où ils m'avaient pris. Ma provision d'eau s'épuisait, et je ne pouvais cependant conserver mes esclaves qu'en leur distribuant la ration accoutumée. Une maladie terrible se manifesta parmi eux et au sein de mon équipage même. L'ophthalmie, affection trop ordinaire dans ces parages, avait réduit le plus grand nombre à l'état d'une cécité presque complète.
Et pas un souffle de vent sur cette mer si tranquille, qui semblait, par son immobilité, se plaire à allumer dans mon âme les sentimens les plus impétueux! Quel contraste entre la rage et le désespoir de tout cet équipage, et le calme irritant de ces flots! Un nuage venait-il à s'élever sur l'azur de ce ciel d'airain, vite l'espoir brillait sur nos figures abattues. On tendait les prélats, pour recueillir la pluie qui semblait vouloir nous inonder; on bordait toutes les voiles, pour recevoir la brise que le nuage nous promettait, et le nuage passait sur nos têtes brûlantes, sans nous jeter un souffle de vent, sans nous laisser tomber une seule goutte d'eau!….
Quinze jours se passent de la sorte. Le sommeil avait fui mes yeux brûlans. Mes nègres, malades et presque aveugles, pouvaient se promener en toute liberté sur le pont. Je n'avais plus à redouter ces malheureux, errant à tâtons, comme des ombres, autour de mes pauvres matelots aveugles comme eux. Mon second, vieux et épuisé, meurt près d'un jeune chirurgien, dont les soins et l'art ont été si vains contre le fléau….
Pitre, le seul dont l'énergie a répondu à mon courage, remplace mon second…. A chaque instant, il vient me prévenir que l'eau diminue, que le nombre des malades augmente, et que nous sommes encore loin de terre….
—Que veux-tu que j'y fasse? Dépend-il de moi d'avoir de la brise? Oh! s'il ne fallait que jouer ma vie contre mille chances de mort, bientôt je vous arracherais tous aux terribles angoisses que vous éprouvez…Mais..
—Mais, capitaine, tous ces nègres aveugles, qui dévorent nos vivres, ne sont plus bons à rien…. Ils donnent leur mal à ceux qui, dans la cale, sont encore bien portans. En supposant que la brise nous vienne, nous n'avons même plus assez d'eau, à une demi-bouteille par jour, pour tout ce monde….
—C'est le malheur le plus cruel qui m'ait encore accablé! Ceux qui succomberont on les jettera à la mer, à l'instant même…
—Ça ne sauvera pas ceux qui peuvent encore vivre jusqu'à la Martinique.
L'équipage déjà murmure.
—Qu'il s'avise de se révolter, et bientôt il aura ma vie ou j'aurai celle du dernier misérable qui voudrait m'imposer une seule volonté, ou se hasarder même à me donner un conseil.
Pitre retournait, après des entretiens semblables, sur mon gaillard-d'avant, regarder si au large il n'apercevrait pas, au frémissement des flots, quelque petite apparence de brise. Mais rien….. rien…. Les jours se passaient dans le désespoir, les nuits venaient et s'écoulaient aussi cruelles que les jours… Pas un souffle de vent: rien que des mourans étendus sur mon pont, et des morts à jeter à chaque instant par dessus le bord….
—Nous n'avons plus d'eau que pour quelques jours, capitaine, vient encore me dire Pitre. Le petit Tanguy, ce vaillant petit matelot qui avait si mal aux yeux, s'est jeté à la mer, ne pouvant plus endurer la soif; ses camarades doivent venir vous demander que vous leur fassiez sauter la tête, puisque vous ne voulez pas faire autrement…
—Puisque je ne veux pas!…. Que veulent-ils donc, que veux-tu toi-même, misérable?
—Moi, mon capitaine, je veux mourir avec vous, voilà tout; et s'il ne vous fallait que ma ration d'eau pour vous faire vivre un quart d'heure de plus, l'affaire, allez, serait bientôt faite. Mais ces nègres qui vont tous décamper un à un, nous épuisent, et nous crèverons tous après eux, tandis que…. Vous nous avez demandé deux jours pour vous décider, et en voilà quatre que nous languissons entre la vie et la mort. Il vaut mieux faire comme le petit Tanguy.
Comme Pitre prononçait ces mots qui me déchiraient, j'entends le bruit d'un homme qui tombe à la mer.
—Est-ce encore un nègre qui vient de mourir?
—Non, capitaine; nos gens disent que c'est Leraide, que vous veniez de nommer maître d'équipage à ma place, qui s'est jeté lui-même à l'eau avec un boulet au cou.
—Et personne ne l'a empêché de commettre cette lâcheté?
—Pourquoi ça? Ce sera une ration de plus pour les restans. Et dans peu nous sommes quatre ou cinq à qui vous entendrez faire aussi leur sac le long du bord!
—Allons, puisqu'il le faut, et que je ne veux pas avoir à me reprocher la perte de ceux qui, avant tout, sont les miens, accomplissez votre infernal projet à la face de ce ciel exécrable que je voudrais pouvoir faire crouler sur ma tête.
Je descends égaré dans ma chambre: je me bouche les oreilles; je prends un pistolet chargé. Mais cette arme était suspendue au-dessus du portrait de Rosalie. Je jette un regard sur celle figure si noble, si touchante, comme pour lui faire mes derniers adieux… J'entendais à chaque instant tomber le long du bord des hommes qui criaient, et dont je croyais entendre aussi les mains s'accrocher sur les bordages qui me séparaient d'eux. Fraïda descend, se précipite à mes genoux, avec la joie dans les regards: elle me fait comprendre, par ses gestes rapides, qu'elle a vu la brise venir… Je saute comme un fou sur le pont: le ciel s'est couvert de nuages, la nuit me paraît plus fraîche. «Arrêtez! c'est assez… Je vous ordonne de suspendre cette atroce exécution!…» Mes hommes obéissent: ils s'élancent sur les manoeuvres, nos voiles s'enflent… Nous allons enfin quitter le lieu qu'une scène épouvantable a rempli d'horreur pour moi… Mais, non: nous nous sommes trop tôt flattés, et la brise meurt encore une fois dans nos voiles, qui continuent à battre lentement, à chaque coup de roulis, notre mâture fatiguée….
La nuit s'écoula silencieuse et morne… mes matelots seuls paraissaient avoir repris un peu de confiance. Fraïda, agenouillée sur le dôme, semblait prier, en élevant ses mains vers le ciel, la figure d'un des dieux de son pays, qu'elle avait religieusement emportée avec elle.
Quel spectacle le jour naissant offrit à mes yeux, déjà accablés de la vue de tant de maux! Un vaisseau, qui apparemment venait de nous approcher à la faveur d'une folle brise qui s'était éteinte sur le point où il se trouvait, nous apparut comme un fantôme au milieu de ces mers sur lesquelles semblait s'être étendu un crêpe funèbre. Il était à deux portées de canon de nous, se balançant dans le calme avec son énorme mâture battue par les voiles dont il était couvert. En nous apercevant, il mit trois embarcations à la mer. J'observai deux de ses canots, qui, au lieu de se diriger sur nous, nagèrent sur notre arrière. À la longue-vue, je suivis attentivement leur manoeuvre, et bientôt je les vis lever leurs rames, et retirer de l'eau un objet que je craignis d'abord de trop bien reconnaître…. Je ne pus long-temps douter de mon malheur: c'était un de nos nègres aveugles, qui jeté dans la nuit à la mer, était parvenu à rester à flot jusqu'au jour. Les gestes menaçans des Anglais, rôdant dans les embarcations, pour chercher les autres esclaves qui surnageaient encore, m'apprirent ce que j'avais à redouter de leur trop juste indignation…. Les canots paraissaient armés: l'un d'eux retourna à bord du vaisseau; et, après avoir rallié ensuite les deux autres, tous trois nagèrent sur nous. Je ne pouvais long-temps résister à des attaques que le vaisseau aurait pu renouveler sur un équipage aussi faible et aussi exténué que le mien. Nous étions perdus….
Un pavillon rouge s'élève à l'extrémité du mât de misaine du navire ennemi: c'est le signal de la sanglante exécution qu'on nous prépare. Une casaque de matelot est hissée au bout de sa grand'vergue, comme un hommeau haut d'une potence: c'est là l'indice fatal du sort inévitable qui nous est réservé.
L'officier commandant une des embarcations me crie, une fois rendu près du bord: Rendez vous, brigands! Je ne sais ce que j'allais lui répondre, lorsque je vois monter sur le pont maître Pitre, qui, tout jaune et les bras nus, se présente aux Anglais, après s'être traîné jusqu'aux bastingages, avec quelques autres matelots, livides comme lui: Sauvez-nous s'écrie-t-il, nous ne demandons pas mieux que de nous rendre nous nous mourons sauvez-nous!….
Jamais je n'avais vu de malades plus effrayans que ces malheureux, tendant leurs bras supplians et décharnés aux Anglais stupéfaits…. Ceux-ci, saisis d'effroi à la vue de ces cadavres ambulans, hésitent à nous aborder. Leurs canots ont levé subitement leurs rames.
—Qu'avez-vous donc à votre bord? me demande l'officier, du ton de voix le plus ému.
—Une maladie affreuse qui nous dévore.
Je venais de comprendre le mot de l'énigme que maître Pitre m'avait donnée à deviner, et ma réponse venait de m'être dictée par la ruse que j'avais comprise à temps.
Les Anglais se concertent entre eux: l'attaque est suspendue. Au bout d'un moment, l'officier, en renonçant à nous aborder, ordonne de faire feu sur nous. La fusillade commence et s'engage des deux côtés; mais avec elle une brise inattendue, cette brise que nous invoquions si inutilement depuis tant de jours, s'élève; elle frémit dans notre gréement et dans nos voiles arrondies. Le navire glisse sur la surface de la mer que verdit la risée. Je commande alors le feu de toutes mes caronades sur les embarcations anglaises. Tenez, chiens, leur dis-je au porte-voix, voilà mes adieux; et aussitôt, mon pavillon tricolore flotte au bout de mon pic, qui cède à la douce pression du vent. Le vaisseau veut m'appuyer la chasse; mais avant d'orienter sur moi, il faut qu'il embarque les trois canots qu'il a mis à la mer. La Rosalie, si légère, si fine marcheuse, coule pendant ce temps, avec la rapidité d'un oiseau, sur les flots que le lourd vaisseau ne fend qu'à peine, avec une brise trop faible pour lui. Nous lui échappons enfin, et nous respirons.
—- Comment avez-vous trouvé ma maladie? me demanda alors maître Pitre.
—Excellente, mon brave garçon; elle nous a sauvés. Et avec quoi t'es-tu donc barbouillé de la sorte? Tu avais l'air d'un spectre.
—Vous voyant embarrassé, je me suis frotté la figure, les bras et la poitrine, avec l'eau de safran que nous mettons dans le riz, et nos gens, ma foi, en ont fait autant. Ma fièvre jaune nous a tous guéris d'une fameuse peur, n'est-ce pas, mon capitaine? C'est qu'ils nous auraient tous pendus au moins, les canailles, pour le demi-cent de nègres que nous avons envoyés hier par dessus le bord!
S'il nous avait été permis de nous livrer à la joie dans ce moment, nous aurions sans doute célébré notre triomphe par quelque bonne orgie, car déjà le vaisseau anglais, vaincu dans ce combat si inégal, ne se voyait plus qu'à l'horizon. Mais nous ne pouvions encore nous abuser sur la longueur de la route qui nous restait à faire, et sur le peu de vivres que nous possédions. Le vent, qui nous avait si heureusement tirés de dessous la volée de l'ennemi, continua à nous favoriser; mais bientôt un nouveau contre-temps vint nous consterner. Une voie d'eau se déclara: nous sautons aux pompes et nous parvenons à peine à les franchir. Le navire, déjà vieux, avait souffert dans ses hauts, de la chaleur à laquelle il avait été exposé pendant nos longs calmes; et au dessous de la flottaison, quelques coutures paraissaient même s'être ouvertes par l'effet de la disjonction des bordages. En passant des grelins sous la quille du navire, et en virant au cabestan, à peu près comme on serre une malle avec un bout de corde, nous parvînmes, il est vrai, à rapprocher un peu les étraques du bâtiment. Mais quelle extrémité! Il fallut ne plus quitter les pompes et employer sans cesse nos esclaves à les faire agir. Tant de fatigues, jointes aux privations que nous éprouvions depuis trop longtemps, épuisèrent le reste de nos forces. Moi-même, je tombai malade à côté de ceux de mes matelots qui s'étaient couchés expirans sur le pont. Maître Pitre résista le dernier, mais il finit aussi par ne plus pouvoir rester à la barre, qu'il avait tenue tant que son courage lui avait permis de gouverner le navire. Les nègres enfin devinrent maîtres du bâtiment coulant presque bas d'eau et à peu près dépourvu de vivres.
La première idée des esclaves fut de nous massacrer. Je les voyais quitter les pompes et s'assembler devant pour délibérer. Puis, pensant probablement à l'embarras qu'ils éprouveraient à diriger le navire sans nous, ils revenaient aux pompes, pour ne pas laisser couler la Rosalie sous leurs pieds. C'est alors qu'ils me faisaient entendre les plus horribles menaces. Mais chaque fois qu'ils s'avançaient furieux, comme pour me dévorer, Fraïda leur présentait, en se jetant à genoux, la pagode, le grigri,[6] qu'elle avait conservé sur elle, et à l'aspect de ce signe révéré, élevé vers les cieux, dans les mains suppliantes de Fraïda, les plus irrités reculaient en rugissant.
[Note 6: C'est le nom que les nègres de la Côte donnent à leur amulette».]
L'un d'eux, bravant cependant tous les efforts et les prières de ma négresse, s'avança, le couteau levé, pour me percer sur le matelas où j'étais étendu sans mouvement et presque sans vie; mais alors mes deux chiens, qui veillaient sans cesse à mes côtés, s'élancent sur l'esclave forcené, et le déchirent au milieu des autres noirs, sans que ceux-ci osent braver la fureur de ces animaux dont la faim n'a servi qu'à exalter l'énergie. Bientôt la superstition, succédant à la colère, s'empare des révoltés. Ils regardent comme un juste châtiment du ciel la mort que mes deux chiens ont donnée au nègre qui, pour me tuer, n'a pas craint de dédaigner le signe protecteur que Fraïda a opposé à sa rage. Le cadavre qu'abandonnent mes dogues, est enlevé par les noirs, qui achèvent de le mettre en lambeaux pour le manger….
Ce festin d'antropophages se fait sous mes yeux: les cris d'allégresse de ces horribles convives bourdonnent à mes oreilles affaiblies; car j'avais eu le fatal avantage de conserver toute ma raison malgré les douleurs excessives qui m'enchaînaient inanimé, depuis tant de jours, sur le pont brûlant de mon navire.
Auprès de moi, sur le gaillard d'arrière, étaient venus tomber et expirer, sans murmurer une seule plainte, la plupart de mes matelots. Leurs cadavres putréfiés étaient restés à la place même où ces malheureux s'étaient traînés pour chercher un refuge contre la fureur des esclaves; mais toutes les fois que les noirs avaient voulu s'emparer de leurs corps pour les lacérer ou les dévorer, mes chiens, plus enragés encore que les nègres, avaient fait reculer les cannibales épouvantés. Pitre, moins malade que moi, essaie de porter sa main mourante sur la barre, pour remettre le navire en route; mais la fièvre redoublant avec les efforts qu'il veut faire, le replonge dans le plus affreux délire et l'abattement de la mort.
La Rosalie, presque remplie d'eau, poussée, sans être manoeuvrée, par les vents alises, tantôt revient au vent, et tantôt reprend sa route, livrée à l'impulsion de la brise qui siffle dans sa voilure désorientée. Les nègres, effrayés de la position où ils se trouvent, commencent à devenir plus menaçans qu'ils ne l'avaient été encore: chacun de ceux qui succombent sert aussitôt d'aliment aux autres.
Pour moi, j'entrevoyais sans effroi le moment où, n'ayant plus de vivres, ils viendraient, malgré Fraïda, s'emparer de moi et de ceux de mes hommes qui existaient encore. A chaque coup de roulis, leurs cris m'annonçaient leur épouvante; puis ils venaient, comme un flot tumultueux, pour fondre sur nous, et s'arrêtant tout à coup, leurs effroyables menaces succédaient à leurs premiers hourra de carnage!
Je ne sais combien de jours je restai dans cette position, plus cruelle mille fois que la mort la plus horrible….
Un matin, des cris inaccoutumés se firent entendre sur le gaillard d'avant, où les nègres avaient l'habitude de s'entasser comme pour se décider à nous massacrer. Je vois une cinquantaine de cas malheureux monter pour la première fois dans les haubans, et se livrer aux démonstrations de la joie la plus bruyante. Fraïda, qui comprend les mots qu'ils échangent énergiquement entre eux, court devant et revient presque aussitôt m'expliquer qu'on aperçoit quelque chose d'extraordinaire non loin de nous. Cette nouvelle si inattendue me retira à peine de la stupeur dans laquelle l'excès de mes maux m'avait jeté: je ne pouvais plus que souffrir.
Cependant, au bout d'une ou de deux heures de tumulte parmi les nègres, j'entendis, sans pouvoir lever la tête, bruire sur les lames un bâtiment qui semblait nous approcher; et un instant après je distinguai une mâture et des vergues au dessus de nos bastingages. Des matelots blancs sautent à bord: à l'aspect de tant de cadavres à moitié rongés, d'un navire presque coulé, de cette voilure déchirée et de ce gréement délabré, nos libérateurs paraissent éprouver un sentiment d'épouvante et d'horreur. Mais la pitié l'emporte. Un d'eux s'approche de moi, avec une sorte d'effroi, et presque en tremblant, me demande en anglais si le capitaine du navire existe encore. A ces mots: c'est moi, qui sortent de mes lèvres expirantes, il ordonne à ses gens de me transporter à son bord, avec les autres hommes de l'équipage à qui il reste encore un souffle de vie. Fraïda et mes fidèles chiens suivent le cadre sur lequel on m'enlève aux scènes affreuses qui ont si long-temps fatigué mes yeux.
C'était une patache de la douane de la Dominique, qui venait de nous rencontrer, en louvoyant au vent du canal. Nous n'étions qu'à six ou sept lieues dans l'est de cette île, sur laquelle les vents alisés nous avaient poussés en latitude depuis que la manoeuvre du navire avait été abandonnée.
Quelque sévères que fussent les Anglais pour les négriers, le capitaine de la patache nous prodigua toute espèce de soins. Il mit quelques uns de ses hommes à bord de la Rosalie, pour la ramener au Roseau, sous son escorte. Le soir, on nous débarqua sur des cadres dans cette petite ville anglaise. Mon état de maladie ne permit pas au Gouverneur de me faire emprisonner, en attendant le châtiment auquel je devais être condamné; on se contenta de me déposer dans une maison, aux portes de laquelle furent placées deux sentinelles. Un médecin me vit. J'obtins la permission de conserver auprès, de moi Fraïda, qui en touchant une terre anglaise, était devenue libre, comme tous les autres noirs de la Rosalie.
Cette bonne Fraïda! Sans comprendre un seul mot d'anglais, sans pouvoir entendre ce que je lui disais, sans connaître enfin aucun des usages d'un pays si nouveau à ses yeux, elle sut deviner qu'il s'agissait pour moi d'une arrestation. Des esclaves du Vieux-Calebar, qu'elle avait connus avant leur captivité, et qu'elle rencontra au Roseau, lui apprirent qu'en traversant les sept lieues de canal qui séparent la Dominique de là Martinique, on pourrait m'arracher au sort que me préparaient les Anglais, si je parvenais à me rétablir.
Un soir, Fraïda accourt tout effarée auprès de mon lit; un vieux nègre la suivait, marchant péniblement. Elle ôte à ce noir la chemise de gingas dont il est vêtu, et le pantalon de toile qu'il porte; et, sans savoir encore ce qu'elle prétend faire, je lui laisse passer sur mes membres exténués et cette mauvaise chemise et ce pantalon en lambeaux. Puis, ses mains trempées dans une infusion qu'elle a apportée avec elle, me noircissent le visage, le cou, la poitrine et les mains. Alors elle m'arrache de mon lit: quelque affaibli que je sois, je trouve encore assez de force, dans la confiance que me donne Fraïda, pour marcher et la suivre, appuyé sur son bras. Les soldats placés en sentinelles à la porte me laissent sortir, croyant voir encore aux côtés de Fraïda le vieux nègre avec lequel elle est entrée. Dès que nous nous trouvons assez éloignés de la maison pour n'être plus aperçus dans l'obscurité, deux robustes noirs s'emparent de moi, et me portent, accablé des efforts que j'ai faits jusque-là, dans une pirogue, où s'embarque aussi ma libératrice. Au moment de quitter le rivage, j'entends des aboiemens: ce sont mes deux chiens, qui ne me retrouvant plus dans la maison où j'étais détenu, sont parvenus à découvrir la pirogue. Ils s'embarquent aussi avec nous, ces deux fidèles compagnons de mes infortunes; et bientôt nous nous dirigeons sur la Martinique, dans notre frêle embarcation, conduite par les deux nègres, compatriotes de ma Fraïda.
Rosalie me revit encore mourant. Elle crut, en me pressant sur son coeur, qu'il était dans sa destinée de me rendre une seconde fois à la vie. Cette confiance, qui donnait à son empressement à me secourir quelque chose de céleste, me la faisait regarder comme mon ange sauveur, et la pauvre Fraïda s'aperçut que désormais la reconnaissance que je devais à son amour, à son dévouement, serait partagée. Rosalie lui témoigna la plus touchante bienveillance. Mais, dès le moment où ma négresse se crut sacrifiée, elle cessa d'avoir auprès de moi cette vive gaîté que lui avait inspirée la satisfaction de m'avoir arraché à tant de dangers. Muette, presque inanimée auprès de mon lit de douleur, elle ne recevait qu'avec indifférence les marques d'intérêt que Rosalie s'efforçait de lui prodiguer. Ses yeux, sans cesse fixés sur les miens, paraissaient épier toutes les pensée? qui n'étaient pas pour elle, et me reprocher de lui avoir caché l'attachement que j'avais pour une femme à laquelle je n'étais pas marié. Fraïda se crut trahie par moi.
Rosalie croyait avoir à m'apprendre une circonstance que mon état de maladie extrême n'avait pu m'empêcher de remarquer: elle allait être mère. Elle me l'annonça devant Fraïda, et celle-ci comprit trop bien mon bonheur et celui de sa rivale. «Oui, répétais-je à Rosalie, je vivrai pour toi, pour notre enfant; ou, si la mort vient m'arracher à mes plus chères illusions, je te laisserai, en descendant au tombeau, le nom que tu dois porter: tu seras l'épouse de l'homme qui t'a le plus aimée.»
Fraïda ne voulait plus me quitter, et cependant elle semblait voir avec impassibilité les tendres soins que me prodiguait Rosalie, et les caresses que je recevais d'elle avec tant d'amour et de reconnaissance.
Un soir, Rosalie cherchait, en me parlant de ses projets sur l'avenir, à bercer mon imagination attristée de tous ces rêves de bonheur qui rendent l'amour si doux et l'espérance si séduisante. «Échappé comme par miracle à tous les dangers qui ont assailli ta vie, à toutes les souffrances qui ont altéré ta santé, avec quel plaisir, me disait-elle, tu retrouveras dans mes soins, dans mon amour, cette tranquillité qui seule peut te convenir maintenant! Et notre enfant, comme il t'aimera: élevé par moi, il aura mon coeur! Et puis, mon ami, nous avons une grande dette à acquitter envers cette excellente femme.» Elle me montrait Fraïda. «C'est à elle que je dois ta conservation, et mon devoir sera de la rendre heureuse, autant que je le serai moi-même auprès de toi…..» Une des mains de Rosalie reposait dans la mienne. Fraïda, à l'expression de la physionomie de mon amie, semble s'apercevoir que nous parlons d'elle avec intérêt: elle prend mon autre main, du côté du lit, près duquel elle était assise. En reportant mes regards sur Rosalie, je crus remarquer de l'altération dans ses traits, qui, une seconde auparavant, brillaient d'espoir et de plaisir: sa main, palpitante sous mes doigts, se glace et se contracte horriblement. Je veux appeler du secours: Fraïda se lève, et retombe convulsivement sur sa chaise; et, en souriant avec une expression qui me remplit d'effroi, elle me montre, du côté opposé, Rosalie déjà étendue sans mouvement!…. Je crie, je me soulève égaré sur mon lit, et autour de moi je ne vois plus que deux cadavres… A mes cris, les mulâtresses de Rosalie accourent: je retombe sur ma couche, en proie au désespoir le plus violent, au délire le plus affreux. Le mot horrible de poison retentit à mon oreille épouvantée…. Fraïda, en faisant respirer une fleur à Rosalie, venait de porter la mort dans le sein de sa rivale, et de s'empoisonner elle-même, après avoir rassasié ses yeux mourans du spectacle du trépas de sa victime.
Je ne repris l'usage fatal de mes sens que long-temps après cette scène d'horreur et d'épouvante. En me réveillant du songe terrible qu'il me semblait avoir fait, je cherchais auprès de moi, à mes côtés, celle dont je croyais encore avoir pressé la main, il n'y avait que quelques minutes….. Un prêtre, celui qui avait assisté Ivon dans ses derniers momens, veillait seul près de mon lit. En l'apercevant, je versai, pour la première fois de ma vie, des larmes pour lesquelles je sentais bien qu'il n'était plus de consolation. Le prêtre laissa couler mes pleurs. J'aurais voulu l'interroger, sans prononcer le nom de celle que j'avais perdue. Je ne trouvai aucune expression pour ma douleur, ni pour le besoin que j'avais de parler. Oh! combien la vue d'une arme près de moi m'aurait fait de bien!.. Mais on avait tout éloigné de mes mains, d'ailleurs trop faibles pour s'emparer de ce que je cherchais.
Le prêtre me dit avec sang-froid, en devinant mon intention:—Un suicide, mon ami! Vous, avec une âme si forte…. ah! plutôt une pensée religieuse.
—Une pensée religieuse! je n'en ai pas; et puis-je en avoir, quand ce que vous appelez votre Dieu a permis le plus abominable des crimes?
—Pourquoi blasphémer ce Dieu auquel vous ne croyez pas? Vos emportemens seraient au moins inutiles. Léonard, ne pouvez-vous donc trouver la mort qu'en commettant une lâcheté contre vous-même?
—Et qu'ai-je besoin, pour me débarrasser d'une vie qui m'est odieuse, d'attendre qu'elle me soit ravie, comme il plaira à ce monde que je laisserai après moi? Est-ce l'approbation de cette société qui ne m'inspire que dégoût ou mépris, que je dois être jaloux d'emporter au tombeau?
—Belle idée pour un marin qui a sacrifié son existence au désir de se faire citer pour sa bravoure et sa force d'âme! S'il vous faut un suicide, cherchez du moins à l'ennoblir. Faites-vous tuer à la mer ou dans un combat, en laissant à votre mère et à votre frère une fortune acquise dans les dangers et un prix de votre sang…. Mais vous, Léonard, périr dans un lit où vous n'avez pas eu la force de supporter un reste de vie! Demandez à un autre qu'à moi une dose d'opium ou un poignard: je cache un coeur d'homme sons cet habit, qui vous semble peut-être si ridicule, et je méprise ceux qui s'assassinent, ou qui se servent à eux-mêmes d'empoisonneurs.
—D'empoisonneurs! Moi, m'empoisonner et mourir comme cette femme infernale, qui a si lâchement détruit celle pour qui j'aurais mille fois donné tout mon sang goutte à goutte! Ah! jamais!… Et mes larmes revinrent comme pour tempérer l'exaltation excessive de mes idées et de ma douleur…
Le prêtre ne me quitta plus. Ce stoïcisme si paisible, qu'il feignait auprès de moi, me disposa à écouter peu à peu les conseils de sa morale noble et courageuse, il savait que mon âme ulcérée se fermerait au langage de la bigoterie, et il ne fut question entre lui et moi que de sentimens énergiques. La force de ma complexion sut encore vaincre l'abattement de mon esprit et de mon coeur. Je revins à la vie pour éprouver, plus profondément que je ne l'avais fait dans ma maladie, le dégoût et presque l'horreur de l'existence. Mon caractère prit une teinte sombre, et cette insouciance, qui m'était naturelle auparavant, se changea en haine pour tout ce qui m'entourait. Insensible à mes maux, je ne conçus plus comment il existait des êtres qui pussent souffrir autant que je l'avais fait. Je voulais revoir la mer aussitôt qu'il me deviendrait possible de mettre le pied sur un navire, et de recouvrer assez de force pour commander. Pitre, que j'avais laissé incarcéré et malade à la Dominique, se présenta un jour à moi, accompagné du bon prêtre qui était parvenu à me faire consentir à vivre. Comment as-tu donc réussi à t'échapper, lui demandai-je?
—En me faisant passer aux yeux du gouverneur pour un malheureux naufragé que vous aviez forcé à partir avec vous du Vieux-Calebar. Mais j'ai bien autrement encore embêté les Anglais. Avant de quitter la Rosalie pour embarquer dans la patache qui nous a sauvés, je me suis traîné à quatre pattes jusque dans votre chambre, et j'y ai pris le bon pour quatre-vingts têtes de noirs, que Duc-Ephraïm vous avait fait au Vieux Calebar…. et puis ce portrait…
C'était le portrait de Rosalie….
—Ce n'est pas encore le tout, mon capitaine; à force de manoeuvrer autour des Anglais, ils m'ont accordé, comme pas grand'-chose de bon, la figure de notre pauvre petit trois-mâts, et j'ai apporté aussi avec moi le buste de la Rosalie, parce que si nous venons à armer un autre navire, comme je l'espère bien, cette figure-là battra encore les mers avec nous.
—Armer un navire! je le voudrais pour quitter ce malheureux pays, car je sens que j'y étouffe. Mais la force me manque.
—Vous avez raison, c'est de la mer qu'il vous faut, à vous et à moi, et quelque bon coup de fusil pour trouver une belle mort; car, voyez-vous, nous n'irons pas loin l'un et l'autre après la maladie qui nous a avariés, mon capitaine. Le foie reste attaqué, et ce n'est pas la tête sur un oreiller qu'il nous faut rendre notre dernier décompte… Il y a ici un beau brick-goëlette, construit à Nantes, et qui est en vente. C'est fait pour aller chercher des nègres, comme une jeune fille pour l'amour. Je me disais hier encore, en voyant cette belle embarcation: ce serait bien dommage de faire porter du sucre ou des boeufs de Porto-Ricco à un fond de navire comme celui-là, qui est à pendre dans une église. C'est taillé pour un commerce plus honorable.
Le prêtre prit alors la parole.
—Ce brave homme a raison. Il faut que vous partiez, capitaine; la mer seule vous rendra ces forces que vous vous plaignez de ne pas recouvrer ici. Je connais le bâtiment dont parle votre second: il vous conviendra, j'en suis sûr, et vos anciens armateurs ne demanderont pas mieux que d'en faire l'acquisition pour vous.
—N'est-ce pas, M. le curé? reprend Pitre. Et je suis sûr que vous ne vous refuserez pas à baptiser les 350 ou 400 mauricauds que nous vous amènerons; car notre métier, à nous, c'est d'aller chercher des nègres pour que vous eu fassiez des chrétiens à l'arrivée. C'est pour la religion et non pour le plaisir de vendre des noirs, que nous travaillons; pas pour autre chose.
Le prêtre sourit à cette saillie de Pitre. Il me proposa son bras et nous sortîmes. Nous allâmes voir le brick-goëlette pour me distraire. Mes armateurs et mes amis me revirent avec la plus vive satisfaction. Peu de jours après ma première sortie; le brick-goëlette était acheté pour moi.
Pitre vint, palpitant de joie, m'annoncer cette bonne nouvelle.
—Quel nom donnerons-nous à notre beau navire, capitaine Léonard?
—Le même: la Rosalie, toujours elle.
—Je m'en doutais, et demain la figure que j'ai rapportée de notre ancien bâtiment passera sur l'avant du nouveau. Ça nous portera bonheur, allez. Et comme notre brick-goëlette sera bien avec cette petite figure si mignonne qui ressemble tant à… Mais, comment voulez-vous que je fasse peindre la nouvelle Rosalie?
—En noir, tout en noir.
—Pas même deux petits listons blancs? Deux petits listons blancs, proprement filés, font joliment bien cependant; ça vous donne un air moins forban, il est vrai; mais comme ça vous élonge un navire!… Enfin, puisque vous le voulez, pas de listons blancs! Mais la figure? Sera-t-elle aussi en noir? Non, ça aurait trop l'air d'une tête de négresse, n'est-ce pas, et vous n'êtes plus fort là?…
—La figure, tu la peindras en blanc; mais je veux que pendant que je serai vivant, elle soit toujours couverte d'un voile noir….
—J'entends, j'entends, capitaine….
Avec de la toile noire et un joli petit amarrage en mérin, bien proprement relevé d'un filet de goudron, on la masquera cette pauvre chère figure, en signe de deuil… Oh! je comprends bien, allez!… Ah! on dit qu'elle était si bonne, et que vous l'aimiez tant!… Il faut maintenant songer à faire notre équipage; car les armateurs ont déjà trouvé la cargaison. Je vous dirai que j'ai là, presque sous la main, deux douzaines et demie de bien mauvais gars qui ont fait des voyages à la Côte, et avec de la racaille de cette espèce, on se fait bientôt un vaillant équipage. Mais il faut des gourdes pour tout ça.
—Tu feras ce que bon te semblera à cet égard. Je ne veux mettre le pied à bord que pour appareiller d'ici.
—J'entends encore bien votre affaire. Le tempérament n'est pas tout à fait assez solidement remis à flot, pour que vous vous cassiez la tête à vous mêler de tous ces petits bric-à-brac. Mais je suis là, moi, et pour un coup, je dis. Je m'en vais arrêter quelques bons matelots, à grand coups de tafia; car ce n'est que comme ça qu'on a de ces ivrognes, dans les cabarets de la colonie. Ah! quelle race que les matelots, quand on les connaît. Dieu de Dieu quelle race!… A revoir, mon capitaine…; Ne vous inquiétez de rien: votre second est là; c'est moi, moi que vous avez retiré de la crasse, pour en faire quelque chose… Adieu, bonne santé, mon capitaine, à demain.
16.
TRAITE AU GABON.
Le roi Possador.—Son premier ministre, le Français Doyau.—Dégoût de la vie.
—Pitre, voici la première visite que je fais à bord de la Rosalie, et après-demain ou le jour suivant, au plus tard, il faut que nous appareillions. C'est au Gabon que cette fois nous irons faire notre traite.
—Au Gabon, capitaine? tant mieux. J'ai déjà mis le nez par là, moi. Le roi Possador est un brave homme, c'est-à-dire un brave nègre. Il y aura plaisir, avec lui: cargaison mise à terre, cargaison payée dans un mois; c'est la règle. Et puis là, voyez-vous, c'est que la marchandise n'est pas de la drogue, comme chez ce gueux d'Ephraïm. C'est du superfin.
—Je t'avais dit, Pitre, de faire mettre en batterie dix caronades, et je n'en vois que six….
—Dix caronades?… Est-ce que par hasard, capitaine, il y aurait quelque petit coup de flibuste sous jeu?… Non; mais c'est que je suis bon là, et que si nous trouvions auprès de Nazareth ou de San-Thomé un Espagnol ou un Portugais trop faible pour porter sa cargaison, nous pourrions bien l'aider un petit brin…
—Il ne s'agit pas de cela. Fais placer nos dix caronades en batterie.
—Ce soir elles y seront, capitaine.
Toute la cargaison a été amenée, selon les ordres que vous m'avez donnés. Le gréement n'est pas trop mal, comme vous le voyez. Le pont est paré, de l'avant à l'arrière, comme celui d'une frégate. Ce sont nos novices qui ont serré ces voiles, et j'espère qu'elles vous ont une mine assez propre, avec ces étuis peints en blanc et relevés en bosses d'or sur ces vergues noires et cirées comme une paire de bottes. Et ces mâts de borne qui vous poignardent le ciel, qu'en dites-vous?
—Oui, tout cela n'est pas mal… Qu'il me tarde de quitter la Martinique! Il me semble qu'une fois au large, je respirerai plus facilement.
—Mais il n'y a pas de doute. L'air de la mer, voyez-vous bien, chasse toutes les mauvaises pensées, sans comparaison, comme la brise vous pousse sous le vent la fumée toute noire qui sort de cette cuisine-là. À propos, en parlant de cuisine, je vous dirai que j'ai pris pour maître-cook un de ces deux nègres qui vous ont ramené de la Dominique ici, avec cette négresse, vous savez bien, cette gueuse de négresse enfin que vous m'avez défendu de nommer. Notre chirurgien, vous l'avez vu: c'est un homme à deux fins, il sait saigner un homme et commander un quart; dans un moment de presse, ça vous monte à l'empointure d'une vergue pour prendre un ris, et en descendant ça vous coupe une jambe, s'il y a besoin, comme si c'était le même service à faire.
—Tu as sans doute eu soin de faire embarquer tes poudres?
—Je crois bien! c'est une chose qu'il ferait beau oublier avec vous! Je ne sais pas, mais j'ai dans l'idée que nous en consommerons quelques barils ce voyage.
—Demain je reviendrai à bord. Fais-moi mettre à terre, et que tout soit prêt, entends-tu bien, pour demain, comme je te l'ai déjà dit, ou après demain au plus tard.
J'appareillai de Saint-Pierre quarante-huit heures après ma première visite à bord. Tous mes amis m'embrassèrent comme s'ils ne devaient plus me revoir. Le bon curé du Mouillage voulut aussi me faire ses adieux.—Vous faites un fort triste métier, me dit-il, mais cela vaut encore mieux que de se suicider. Je suis bien vieux et vous bien souffrant; mais on guérit plus facilement encore de votre maladie que de la mienne. Si vous ne me retrouvez plus ici quand vous reviendrez, Léonard, donnez encore un souvenir à votre vieil ami, je serai là-bas. Il me montrait le ciel en prononçant ces mots d'une voix émue et ferme qui me pénétra l'âme.
Il faisait nuit quand mes voiles se déployèrent. L'obscurité confondait tous les objets dans une seule masse, et je ne pus distinguer ni ma pauvre maison du Figuier, ni le cimetière des Pères-Blancs, que j'allais quitter peut-être pour toujours. Je crois que dans le jour je n'aurais pu supporter, sans la plus déchirante émotion, la vue de ces lieux encore si pleins du souvenir de tout ce qui m'avait été si cher!…
Cette mer, qui toujours m'avait offert un spectacle si riant, cette vie de bord que j'aimais tant lorsque j'étais heureux, ne me parurent plus que tristes et monotones. Rien ne me fatiguait comme un beau jour ou une nuit douce et calme. Le bruit d'une tempête et le fracas d'un sinistre orage, s'accordaient bien mieux avec l'état de mon âme, et je me sentais comme soulagé lorsque le vent, sifflant dans mes cordages et dans mes poulies, venait frapper mon oreille de ces sons mélancoliques qui ressemblent à plusieurs voix plaintives; ou lorsque encore la mer, fortement remuée, venait mugir lamentable le long du navire tourmenté par la bourrasque, j'éprouvais plus de tranquillité. Alors, si quelque matelot me faisait entendre une de ces antiques complaintes qui avaient tant charmé mon enfance, je me rappelais avec attendrissement et ma première campagne sur le Sans-Façon, et les heures délicieuses passées auprès de petit Jacques… Que d'événemens et que de tempêtes avaient agité ma vie depuis ce temps! que d'impressions profondes s'étaient gravées dans mon coeur après ces premiers momens de calme et de naïve tendresse! Et moi qui m'étais cru, par la rudesse de mon caractère et la force de mon courage, à l'abri de ces sentimens et de ces regrets qui font le malheur de tout une existence!… Pauvre homme qui, avec tant de faiblesses, se croyait si fort contre les événemens et les passions!
Pitre, mon second, ne me reconnaissait plus. Souvent je lui entendais dire aux autres officiers, avec la franchise de son langage, lorsqu'il me croyait endormi dans ma chambre ou près du couronnement:—Notre capitaine a un ver qui lui mange le coeur. C'est un homme qui n'a pas voulu se tuer, voyez-vous, parce qu'il cherche une bonne occasion de se défaire d'une charge qu'il n'a plus la force de porter… Aussi, tenez-vous pour bien avertis qu'à la première anicroche il ne boudera pas, et qu'il nous fera saler d'une rude manière…. C'est pourtant moi, mes amis, qui lui ai fait tout ce mal-là….
—Comment donc ça, vous?
—Oui, moi, mais sans le vouloir, comme de juste; car vous comprenez bien que, s'il ne fallait que m'amarrer un boulet au cou et me jeter en pagaye le long du bord pour le dégager de son humeur noire, l'affaire ne pèserait pas une demi-once. Mais je vais vous expliquer tout cela.
Et Pitre leur racontait longuement alors notre aventure au Vienx-Calebar, et la journée où je délivrai la détestable négresse dont il m'avait fait faire la connaissance. Mes officiers et les maîtres écoutaient, avec une sorte de respect, la narration de mon second, et tous semblaient plaindre mon malheur, tout en condamnant cependant la mélancolie à laquelle je m'abandonnais.
C'est dans ma traversée au Gabon que j'eus surtout lieu d'observer l'empire qu'exerce non-seulement l'autorité d'un capitaine sur les volontés de son équipage, mais aussi l'influence de son humeur sur le caractère de tous ceux qui l'entourent. Mes matelots étaient tristes, par cela seulement que j'étais triste, eux que j'aurais vus si joyeux, pour peu que j'eusse pu me laisser aller encore à des mouvemens de gaîté! Mais à bord, c'est sur le visage du chef que chacun règle sa physionomie, non pas par flatterie, mais parce que le capitaine est pour ainsi dire la tête d'un corps qui n'a de pensées et de sensations que par lui seul. Je ne pouvais voir quelquefois sans une sorte d'attendrissement et de reconnaissance, l'intérêt que ma situation inspirait à mes gens. Il y avait jusque dans la rudesse de leurs attentions pour moi, quelque chose de plus que de la soumission. On aurait dit, lorsqu'ils passaient à mes côtés, soit pour manoeuvrer ou pour nettoyer le navire, qu'ils s'attachaient, ne fût-ce qu'en portant la main à leur bonnet ou se rangeant devant moi, à me prouver combien mon état leur inspirait de respect et leur commandait d'égards. On a trop dit que l'espèce des matelots était méchante. Il ne faut que savoir les conduire pour la trouver bonne. Le forban qui reconnaît, dans son supérieur, les qualités qu'il cherche dans celui à qui il doit obéir, n'est pas plus difficile à mener que l'homme que vous employez dans un atelier, ou dont vous vous servez pour brosser vos habits.
A l'entrée de la large rivière du Gabon, je contemplai, avec une émotion que je n'aurais certes pas éprouvée dans une autre situation d'esprit, ces côtes qui rappellent si bien celles du nord de la France. Cet aspect, si riant pour des Français qui ont conservé tous les souvenirs de leur pays, me rafraîchit un moment la vue; mais cette illusion d'un instant s'évanouit encore lorsque des montagnes de sable, produites par les jeux de la brise de l'est, nous apportèrent à bord cette poussière chaude qui vous aveugle et qui rend l'air brûlant des déserts si difficile à respirer.
Je vis au Gabon le roi Possador, le moins barbare des souverains de la Côte. Il me dit qu'il avait envoyé en France un de ses fils, à qui il voulait faire donner une éducation européenne. C'est ce jeune noir que l'on a connu au Havre pendant quelques années[7].
[Note 7: Historique.]
Le roi de ce pays, avec toute l'adresse qu'il avait acquise dans la fréquentation des Portugais, devait aimer la franchise qu'il rencontrait chez les Français: les gens astucieux saisissent, comme une bonne fortune, l'occasion de se lier avec les hommes d'un caractère droit. Possador cherchait à tromper toujours; mais quand on réussissait à lui faire apercevoir qu'on n'était pas sa dupe, il devenait alors assez facile à manier. Jamais cacique africain ne parut avoir une si haute opinion des nègres qu'il vendait aux capitaines. C'étaient des trésors de sagesse et d'intelligence que ses esclaves; et à l'entendre vanter les races du Gabon, on aurait dit un marchand d'orviétan célébrant les vertus admirables de son spécifique universel.
Je m'accoutumai bientôt à Possador, et il parut me savoir gré de la complaisance que je mettais à lui passer un charlatanisme qui ne pouvait plus m'en imposer.
Ua vieux matelot, ancien déserteur, je crois, du brick de guerre français le Huron ou le fanfaron, avait réussi, oublié sur ces rivages, à devenir ministre de Possador. L'existence de cet homme, dont je reçus de grands services, avait un caractère fabuleux, qui aurait suffi sans doute pour jeter un grand intérêt sur une physionomie moins vulgaire que l'était la sienne.
Il me raconta qu'étant resté malade sur la côte d'Afrique, les nègres, après le départ de son navire, le prirent en pitié et ensuite en amitié, une fois qu'ils l'eurent rendu à la vie. Le roi Possador s'intéressa bientôt à Doyau (c'était le nom de ce marin), et celui-ci, à force de dévouement, sut justifier la faveur de son nouveau maître[8].
[Note 8: Historique.]
C'était chose remarquable et fort curieuse que les modifications qu'avait subies l'individualité de ce Français, sous le climat du Gabon et au milieu des noirs. Je crois qu'à force de vivre parmi les habitans de ce pays, il était devenu nègre lui-même, moins la couleur de la peau; et encore la sienne n'était-elle plus blanche. Il se rappelait à peine assez de français pour tenir une conversation un peu suivie avec moi, malgré l'intelligence naturelle dont il était doué; et toujours les manières de singe qu'il avait contractées, revenaient dès qu'il lui prenait fantaisie de se redonner une contenance européenne.
Doyau ne savait pas lire. Sans cet inconvénient, il me confia qu'il aurait pu supplanter son bienfaiteur. Il était parvenu à discipliner cinq à six cents noirs à la française; mais l'armée, dont il était généralissime, n'avait que des gilets d'uniforme à l'anglaise, et n'avait ni pantalons ni souliers. Du reste, jamais je n'ai vu de soldats européens manier un fusil avec autant de dextérité et de magie, pour ainsi dire, que les mauvaises troupes de Doyau.
Ce maréchal de France, éclos sur la côte d'Afrique, me prit en affection, et sa faveur me procura l'avantage de faire ma traite en très peu de temps. Doyau ne se montra pas trop exigeant pour les services qu'il m'avait rendus. Je le payais en égards surtout, et rien ne le flattait plus que de me voir le prendre par dessous le bras, pour nous promener familièrement dans la ville et devant la porte de la case royale. C'était un reflet de considération qu'il venait chercher tous les jours à mes côtés.
Plusieurs fois, encouragé par la confiance que voulait bien m'accorder le premier ministre du Gabon, j'essayai d'obtenir de lui quelques révélations sur ce que les Africains nous cachent le plus, soit par indifférence, soit par politique. Mais nègre avant tout, mon ami Doyau se borna à me faire savoir que, dans l'intérieur de l'Afrique, et non loin des côtes il y avait de grandes villes dont les Européens ne soupçonnent pas même l'existence. C'est surtout avec les chefs de ces cités que les rois du littoral s'entendent pour obtenir les noirs qu'ils vendent ensuite aux négriers, et aux Maures nomades que l'on rencontre partout sur les rivages occidentaux. Mais un fait que jusque-là j'avais toujours mis en doute, me fut confirmé par la simple observation que Doyau me fit faire: «Vous avez vu, me dit-il, les nègres nouveaux tomber malades en arrivant sur la côte, et vous n'avez pas manqué d'attribuer leurs affections subites aux fatigues de leurs longs voyages à travers les déserts; mais les maladies qu'ils éprouvent ont une autre cause: c'est qu'ils viennent de quitter l'air chaud et salubre de l'interieur, pour respirer l'atmosphère humide et pestilentielle de la côte. Il n'y a que les bords de la mer qui soient malsains, dans ce pays aussi redoutable sur ses limites maritimes, pour les naturels que pour les Européens.»
Dès que je voulais pousser mes questions plus avant, le discret ministre coupait court à la conversation en me disant, en des termes que je puis traduire à peu près ainsi: «Qu'il vous suffise de savoir qu'ici celui qui nourrit le plus d'hommes est le plus puissant. Ce qu'on vous laisse voir n'est rien; ce que nous cachons est tout. Notre politique est plus noire encore que notre figure. Il y a moins de dissimulation dans toute l'Europe que dans la tête du plus petit roi de la Côte.»
Je fis ma première traite de quatre cents noirs au Gabon, sans m'être donné beaucoup de peines et sans avoir eu à soutenir avec le roi des contestations désagréables.
Possador, un jour avant mon départ, fit assembler les personnages de sa cour et une partie de son peuple sur le rivage, et, en présence de toute cette négraille, il me dit solennellement en langage portugais un peu barbare:
«Capitaine, que le Grand-Être te conduise et enfle les voiles de ta grande pirogue du bon vent qui souffle au Gabon. Le Mauvais Esprit te poussera peut-être du côté du Congo ou de Loango. Évite, autant que tu le pourras, ces terres maudites! Les Bravos mangent les hommes blancs; fuis les mauvais nègres: ils te rongeraient la tête, capitaine, et boiraient ton sang rosé. Pars, puisqu'il le faut. Cette nuit nous allumerons des feux entre nos cases, pour te rendre favorable le Grand-Être, et éloigner de ta route les Zombis et les génies malfaisans. Adieu, adieu, adieu!»
Possador, après cette paternelle harangue, m'embrassa aux acclamations de toute la peuplade assemblée. Son vieux ministre Doyau laissa couler quelques larmes en se séparant de nous, et je fis voile pour la Havane.
Lorsque des événemens extraordinaire ne viennent pas jeter un vif et puissant intérêt sur la vie des marins, le récit de leurs dangers de tous les jours ne présente rien de bien dramatique. C'est une suite d'obstacles sans cesse surmontés, de dangers courageusement courus, et l'uniformité même de ces circonstances, quelque périlleuses qu'elles soient, n'a rien de moins monotone que l'histoire de la vie la plus paisible et la plus vulgaire. Qu'aurais-je autre chose à raconter à mes lecteurs, en parlant de deux voyages que je fis au Gabon, que ce qu'ils ont déjà lu dans mon journal ou dans d'autres relations! Vendre des nègres à la Havane ou à la Martinique, c'est toujours agir dans le même but et contracter avec les mêmes hommes. Aller les chercher au Gabon, au Calebar, à Cameroon ou à Bénin, n'est-ce pas obtenir de la marchandise avec de l'argent, et la transporter, comme toute autre cargaison, là où la rente doit offrir le plus d'avantages? Mais c'est lorsque de terribles incidens viennent, inattendus, éprouver le courage de l'homme de mer, que sa vie s'agrandit, que le lieu de la scène s'élève; et c'est alors qu'il faut l'offrir, comme un être à part, à la curiosité de ceux qui ne l'ont vu jusque-là que comme un roulier occupé à conduire un navire, au lieu d'une voiture, et à employer habilement les vents, au lieu de fouetter, sur une grande route, un vigoureux attelage.
Mes deux spéculations au Gabon m'enrichirent; mais ce temps passé à la mer, à la Havane et au Brésil, où je débarquai ma dernière cargaison, ne put m'arracher à cette mélancolie profonde, née de mes chagrins ou peut-être de la maladie à laquelle j'avais échappé, malgré moi, à la Martinique. Cependant cette existence presque toute physique que je menais à bord, eût du moins l'avantage de me rendre presque étranger à tout ce qui se passait ailleurs que sur mon navire. Je désappris enfin la terre, et je devins, au milieu de mes matelots et de mes nègres, non le plus endurci des hommes, mais au moins le plus indifférent. Ma vie nouvelle, circonscrite dans des besoins matériels, n'avait laissé subsister dans mon âme que des souvenirs pénibles, et l'avait en quelque sorte fermée aux impressions vives. Je sentais cependant encore un besoin vague, celui de quelques émotions poignantes, ou le désir de mourir soudainement dans un combat acharné. Obéissant presque machinalement à un devoir, que je me rappelais par habitude plutôt que par reconnaissance, j'avais fait parvenir à ma mère et à mon frère une partie de cet argent que j'avais gagné sans avidité. Mais je n'avais plus assez de sensibilité pour jouir du bonheur de m'attendrir en pensant à ma famille. Autant valait enrichir mes parens que d'autres. Les ressorts de la vie intellectuelle avaient été trop cruellement brisés ou froissés chez moi, pour que je passe encore caresser la perspective d'un avenir heureux. J'aurais été volontiers braver un péril certain, par désoeuvrement, par ennui des choses ordinaires. J'ai vu quelquefois des marins maudire leur existence, et se jeter à la mort avec une espèce de joie sardonique. Mais il n'y avait rien de forcené dans le mépris que je faisais de la vie. C'était du dégoût et de l'indifférence: ma manière de végéter ainsi n'était enfin qu'un long et froid suicide.
Pitre, ce renégat, que je m'étais attaché comme un décès mauvais génies qui se soumettent à une puissance plus forte que la leur, paraissait comprendre mon caractère et deviner mes intentions. Il lui fallait aussi, à lui, une fin. Quand je le voyais, avec mon flegme ordinaire, se plonger dans les excès qui, au milieu des négresses que l'on transporte, coûtent la vie à tant de négriers, il avait soin de me répéter, pour prévenir les reproches que j'aurais pu lui faire:—Ne croyez pas, capitaine, que tout cela m'amuse beaucoup. C'est pour tuer le temps, ce que j'en fais, pas autre chose. Mais si je pouvais, sous vos ordres, me faire mitrailler, ou sabrer de la tête aux pieds, dans une bonne peignée avec quelque Anglais, vous verriez un peu comme je tiens à vivre un jour de plus. A la Martinique, quand vous étiez sur le flanc, et que je ne valais guère mieux que vous, je vous disais: C'est de la mer qu'il nous faut à tous les deux, capitaine. A présent, j'ai changé de cap et d'amures, et je vous dis, entre vous et moi: C'est un bon paquet de mitraille qu'il nous faut avaler tous deux, pour nous guérir de notre maladie.
—Oui, je lui répondais, c'est une belle mort que celle que l'on peut trouver en combattant. Mais où se battre, et contre qui?
—Eh! parbleu, contre qui? Mais contre les premiers navires que l'on trouve en mer. Quand on n'a pas d'ennemis, on s'en fait.
—Attaquer quelque pauvre bâtiment marchand, qui ne peut se défendre, et dans quel but? Pour le piller? Mais, est-ce l'argent qui nous manque? J'en regorge. Non, il me faut quelque chose qui me résiste pour que je m'irrite, et des ennemis à qui je puisse vouloir du mal, pour avoir du plaisir à leur en faire.
—Ah! c'est bien vrai ce que vous dites là! Il vous faut du choix, à vous: tous les coups de flibuste ne vous sont pas bons. Mais moi, je ne suis pas si dificile, et mon père commanderait un navire que je ne lui ferais pas plus de grâce qu'au premier venu, parce qu'à la mer il n'y a ni parens ni amis… Ah! ça, dites-moi donc un peu, capitaine, est-ce que vous ne pensez pas à aller réclamer les 80 nègres que ce gueusard de Duc-Ephraïm vous doit encore?
—Il a refusé d'acquitter son billet dans les mains d'un capitaine à qui je l'avais remis et qui le lui a présenté. Cest à moi, dit-il, qu'il veut avoir affaire. Le navire n'appartient qu'à moi maintenant, et j'ai résolu d'aller cette fois au Vieux-Calebar, faire valoir me 3 droits.
—Tant mieux, ma foi. Tel que vous me voyez, je ne crois à rien du tout. Eh bien! cependant, j'ai quelque chose qui me dit que nous nous taperons rudement, si nous allons au Vieux-Calebar. Vous dire d'où me vient cette idée, je n'en sais rien. C'est un pressentiment, comme on dit; mais rien ne m'ôtera cela de la tête. Nous allons donc revoir mons Ephraïm et le prince Boulon, ce vieux chien, à qui je garde une si longue dent… Mais ne parlons plus de cela, parce que… Dans trois jours, capitaine, notre gréement sera repassé, et la voilure mise en état, avec quelques fins coups d'aiguille… Ah! je te reverrai donc encore une bonne gueuse de fois, prince Boulou! Nous allons joliment rire tous les deux.
Nous fîmes voile de Bahia pour le Vieux-Calebar, avec un équipage remis de ses fatigues, un navire réparé et en parfait état.
17.
SECONDE TRAITE
CHEZ ÉPHRAÏM.
Le traître espagnol.—Vengeance.—Un duel à bord.
—Combat.—Fratricide.—Fin.
Je revis, au Vieux-Calebar, Ephraïm plus absolu que je ne l'avais trouvé à mon premier voyage. Les Anglais, que l'on rencontre dans tous les lieux où l'on aborde par mer, lui avaient bâti une magnifique case en bois. Une foule de négriers espagnols étaient mouillés dans le fleuve, attendant des cargaisons en échange des riches marchandises qu'ils avaient confiées à la bonne foi de cet orgueilleux cacique. Partout enfin je n'aperçus que des traces de la puissance et de la prospérité du souverain nègre que j'avais laissé, un an et demi auparavant, fort en peine de réunir trois cents noirs pour me payer mon chargement. La réception d'Ephraïm fut aussi bienvieillante que mon entrée au Vieux-Calebar avait été peu respectueuse. Dans le temps où j'avais ma fortune à faire, en soignant les intérêts de mes armateurs, je sentais la nécessité de ménager le nègre puissant dont pouvait dépendre le succès de ma spéculation. Mais affranchi de toute responsabilité, et n'ayant à rendre compte de mes actions à personne; je voulus me laisser aller à l'impulsion de mon caractère, au risque même d'exposer une existence dont je me souciais au reste si peu.
Le roi, en me voyant, me dit: Ton ami Pepel a voulu continuer à m'imposer le tribut que je lui payais auparavant. Pour toute réponse je lui ai envoyé un cercueil. Il m'a fait dire qu'il acceptait mon cadeau, et que bientôt il s'en servirait pour y placer le cadavre d'un rebelle. Nous nous sommes battus, et j'ai cessé d'être tributaire de ton mauvais roi de Boni.[9]
[Note 9: Historique.]
—Peu m'importent tes différends avec le roi que tu appelles mon ami, et que je ne connais que pour avoir échangé avec lui une cargaison qu'il m'a payée loyalement. Ce que je viens te demander, c'est l'accomplissement d'un de tes engagemens. Tu me dois quatre-vingts noirs.
—Tu les auras dès que ta cargaison sera à terre.
—Je ne la débarquerai que lorsque tu auras satisfait à ma juste réclamation.
—Et si j'exigeais, pour remplir mes engagemens, la soumission et la confiance que ne me refuse aucun des capitaines qui abordent ici?
—J'irais alors à Boni trouver Pepel, je lui dirais: Éphraïm a manqué à sa parole; et, avant quatre mois, Pepel aurait à sa disposition ces pièces de campagne que tu as vainement demandées à des capitaines négriers, et que moi, je peux me procurer pour rendre puissant le roi qui me traitera le mieux.
—Tu mériterais bien que je te fisse repentir de l'imprudence de tes menaces, en te laissant exécuter un projet aussi fou. Mais je suis trop puissant pour avoir besoin de te punir de ta témérité; et pour te prouver combien peu je m'effraie de tes bravades, tu ne seras pas plus inquiété ici que les autres capitaines, dont je n'ai reçu que des marques de respect et de docilité.
Je ne voulus débarquer rien à terre. Un chef maure, aux formes majestueuses, au regard sévère, au teint cuivré, vint visiter ma cargaison à bord: il me proposa d'échanger plusieurs objets qui lui convenaient, contre un certain nombre de noirs dont il pouvait, disait-il, disposer en ma faveur. Sans savoir quels rapports existaient entre lui et Éphraïm, je consentis à ce marché. Mafouli, qui me prouva bientôt l'influence qu'il avait sur le roi nègre, me prévint que des négriers espagnols, mouillés à côté de moi, avaient formé le projet d'enlever mon bâtiment pendant la nuit. Cet avis bienveillant m'engagea à me tenir sur mes gardes. Je fis faire à la hâte des filets d'abordage, et, toutes les nuits, mon équipage veilla en armes sur le pont auprès de mes caronades bien chargées. Pour plus de sûreté encore, j'acceptai l'offre que me fit le chef maure, de m'envoyer chaque soir sept à huit de ses Arabes pour m'aider à repousser les Espagnols qui se mettraient en tête de m'attaquer. Aucun d'eux n'osa tenter l'abordage contre mon navire, si bien disposé à les recevoir. Les relations que j'entretins par suite de cette circonstance avec Mafouli, me servirent à composer près de la moitié de ma traite; car il me donna cent cinquante noirs pour une partie de mon chargement. Jamais je n'ai pu savoir par quels motifs le Maure exerçait au Vieux-Calebar, du consentement d'Éphraïm, un empire presque égal à celui du roi.
Éphraïm voulut aussi avoir le reste de mon chargement. Il envoyait à mon bord, comme son chargé de pouvoirs, le vieux Bonlou, ce prince, l'ancien mari de Fraïda. L'émissaire du roi s'était lié avec le capitaine espagnol Raphaël, espèce de pirate qui, ne pouvant réussir à compléter sa traite, s'était mis à la tête du complot qui avait pour but d'enlever mon navire. Je voyais avec répugnance Boulou, qui, de son côté, ne manquait aucune occasion de me témoigner sa haine. Un jour où il m'avait irrité, je lui dis que, s'il continuait, je l'achèterais comme un esclave à Éphraïm, fut-ce au prix le plus haut, pour avoir le droit de le faire manger ensuite par mes chiens. Boulou trembla d'abord; mais, revenu de son premier moment d'effroi, il se montra indigné de ma menace, et, déchirant la chemise qu'il portait pour tout vêtement, il m'en jeta les lambeaux, en signe de malédiction. Je ne fis alors que trop peu de cas, peut-être, de ces menaces de vengeance.
Quand les deux cents et quelques noirs qu'Éphraïm devait me donner pour acquitter son billet et pour payer la partie de la cargaison qu'il avait prise furent prêts, je les fis garder à terre, dans les parcs, par quelques hommes, en attendant que mon eau et mes vivres fussent faits.
Un soir, où pendant un violent orage je me promenais sur le pont au milieu d'une obscurité profonde, je vis dériver près de mon navire, à la lueur des éclairs, un brick qui d'abord me parut être celui de Raphaël; mais, sachant que ce bâtiment n'avait encore que la moitié de sa traite à bord, je supposai que la force seule des rafales l'avait fait chasser sur ses ancres. L'arrivée d'une grande pirogue, qui me ramenait à demi morts les hommes que j'avais préposés à la garde de mes nègres à terre, me tira bientôt d'erreur: et quelle fut ma surprise, lorsque, dans cette pirogue, je reconnus Duc-Éphraïm lui-même!—Quel événement as-tu à m'annoncer? lui demandai-je avec anxiété.
—Tu vas le savoir, me dit-il. L'indigne Boulou a empoisonné, dans un breuvage, les matelots qui gardaient tes esclaves, et il a livré tes nègres à Raphaël, avec qui il vient de partir.
—Quoi! ce brick que je viens de voir dériver est celui de Raphaël?
—Oui, le vois-tu encore, là, là-bas, du côté d'où partent les éclairs?…
—En haut tout le monde! m'écriai-je; Pitre, fais filer notre câble par le bout, et appareillons, pour tâcher de rejoindre ce lâche forban, et le clouer au pied de notre grand-mât, comme un assassin à un gibet.
—Tu as raison, capitaine, dit Éphraïm: il mérité la mort d'un grand voleur. Rejoins-le, et apprends-moi que tu l'as puni. Sache bien que si le Grand-Être ne te donne pas les moyens de te venger de ce brigand, je te dédommagerai de ce qu'il t'aura fait perdre. Voilà mon grigri, cache-le sur ta poitrine, il te portera bonheur et il t'aidera à tuer Boulou. Adieu, va vite: adieu. Mon Tamarabout va te bénir. Adieu.
Éphraïm, qui, je dois le dire, se montrait indigné de la lâcheté de Raphaël et de la trahison de Boulou, ne s'éloigne que quand il me voit appareillé; il m'indique encore, monté sur l'avant de sa pirogue, l'endroit où, à la lueur des éclairs, il croit voir le brick de Raphaël. Je fuis sous mes basses voiles avec les rafales qui soufflent, au bruit du tonnerre et avec le sifflement de la pluie: tout mon équipage frémit de rage et jure de se venger dans le sang du misérable que nous poursuivons sous le fracas de la foudre. A la clarté éblouissante des coups de tonnerre, tous les yeux cherchent le brick devant nous, et chacun croit l'apercevoir courant toutes voiles dehors, à une petite distance. Nous naviguons sans pilote, avec un sillage d'enfer, entre des côtes que nous apercevons à peine, et des bancs de sable où la mer bouillonne. Mais qu'importe le danger! C'est notre soif de vengeance qu'il faut que nous étanchions. Entre les raffales qui nous poussent, nous éprouvons des momens de calme plat et lourd; c'est alors que les imprécations redoublent contre Raphaël, contre la brise, contre le ciel…. Avant le jour, il nous sera impossible de joindre le brick près duquel nous sommes exposés à passer sans le voir…. Le jour arrive pâle et douteux, et le premier j'ai le bonheur de distinguer sur l'avant, à près de trois lieues, le navire de l'infâme, du lâche Raphaël….. L'espoir brille tout à coup sur les figures expressives et dans les yeux hagards de mes matelots…. Tous aiguisent sur une meule que tourne Pitre, les poignards avec la pointe desquels ils brûlent de venger leurs camarades empoisonnés par l'exécrable Boulou.
—Oui, nous te gagnerons, mauvais rafleur de nègres, répète Pitre en montrant le brick du bout de son sabre! Mais, capitaine, voulez-vous, pour rendre nos voiles plus étanches avec la brise qui les a séchées, que je fasse monter sur les vergues des seilles d'eau avec lesquelles nos hommes arroseront la toile?
—Fais ce que tu voudras; et ensuite, comme notre brick-goëlette demande à être un peu sur l'arrière, et que nous n'avons pu le mettre en tonture avant ce départ précipité, fais passer une partie des noirs dans la chambre.
On arrose les voiles, l'eau de mer ruisselle de dessus les vergues, sur les fonds et le long des ralingues; on plombe l'arrière avec du lest volant. La Rosalie coule alors avec plus de rapidité sur une belle mer et avec la brise qui s'arrondit. Mais Le brick de Raphaël ne grossit pas encore à notre vue. Il est couvert de toile comme nous; comme nous aussi il gouverne avec précision, et de manière à ne pas faire un seul lanc. Les grains arrivent, les rafales soufflent; mais aucun de nous n'amène. Chavire plutôt la Rosalie que de ralentir la chasse que nous donnons à ce méprisable forban! Ah! si sa mâture, moins haubanté que la nôtre, pouvait casser dans un grain!… Mais non, le grain arrive, et il n'amène pas un pouce de toile, et rien ne tombe à son bord…. Abominable temps! Sort infâme qui favorise le plus lâche des hommes!