X
Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la forme et le caractère du drame.
Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, moralité, drame.
Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César? n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il arrivé? non,—et qu'importe? la scène est admirable.—Je n'en conteste pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise, écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait battre?
Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité, de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense, l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!—«L'infidélité, lui avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas là; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant, on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. L'amant avait dit:—Tais-toi, insolente!—La femme lui avait répondu par un coup de vrille dans l'artère.»
—Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé, nulle part du drame!
Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les autres?»
—Jamais!
—Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs!
Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune scène de drame.
Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie, des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui, reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement... jamais le drame.
Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions, beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand ces lois sont muettes, s'avancent les mœurs, jurisprudence où le jury c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces lois ni ces mœurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.
Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la politique et les mœurs s'établissent à coups de fouet et se maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec un personnage de roman.
En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions, Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la table; elle lisait.
Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant à Édouard:—Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous?
—Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la promesse—et j'ai eu tort—que je vous avais donnée de ne pas sortir la nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le portrait de Caroline roulé auprès du sien.
—Je lisais une lettre de mon mari.
—De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures?
—Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que j'ai ouverte.
—Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?
—Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi.
—A son retour, que pensera-t-il?
—Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.
—Quelle finesse!
—Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble.
—Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence.
—Qu'en savez-vous?
—Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me sait ici.
—Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous en prie.
Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au plus vite du voisinage du portrait:—Venez et lisez-moi cette lettre, bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme?
—Non.
—On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice?
—Encore moins.
—Mes prévisions sont à bout: je vous écoute.
—C'est bien heureux.
Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre.
—Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort?
—Jamais.
Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle représenta comme une femme au cœur faux, et comme s'étant mariée sans amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense.
—En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez pas le tort de vous les rappeler,—permettez-moi de vous le dire,—trop souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne doit plus vous être contraire?
—Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.
«Mon cher Maurice,
»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point d'élégie à propos de bal.
»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.
»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre, heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu.
»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.
»Ton ami,
»JULES LEFORT.»
—Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette lettre sous la dictée de la femme.
—Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous faire?
—Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.
—Vous ai-je refusé mon concours?
—Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que j'accorde en retour des services qu'on me rend.
—Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je pas le vôtre?
—Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout, j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice. Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!—celle de passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet homme.—Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules Lefort... oui...
—Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans la sienne;—ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme.
—Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? Comment s'abuser, Édouard?
Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?
Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en épargner la confession entière.
—Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures? Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice? Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession, tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût, c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église sans prières, sans larmes, sans battements de cœur; qui en sont sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari, froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui, pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité, les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous vous livrez à un rustre qui sourit,—le fat!—à sa pitoyable conquête; il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins, de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.—Édouard, je vous ai dit ma vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous m'avez aidée à le recouvrer.
—Que faut-il faire pour cela, Léonide?
—M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y conduisit l'an passé.
—Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage découvert?
—Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, son mari sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du notaire de Chantilly. Ceci me vengera.
Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.—On nous avait trompées, pensera-t-on.—On vous avait trompées, mesdames; elle ne devait pas venir, elle est venue!—On la disait rongée par le chagrin, par le dépit:—regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.—Ah! voilà mon triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée par la vengeance?
—Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête?
—Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître.
—Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé?
Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide, ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.
Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans des occasions tout aussi délicates.
—Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, ne songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion.
Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi constante et sans partage.
—Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez croire la douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention; mais j'étais effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait: l'avez-vous remarqué, Édouard?
—Bonne Léonide! je lis dans votre cœur comme vous lisez dans le mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et, dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui viennent me chercher dans cette prison embellie par vous de toute la grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses...
Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se perd dans la volonté d'un autre.
La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, dans un coin de la chambre silencieuse et endormie:
—Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton front si patiemment, chaque matin?
—Pour toi, Édouard.
—Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine?
Je suis un imposteur, pensa Édouard.
—Pour toi.
Quel rôle infâme je joue! se dit-il.
—Ces yeux si beaux, cette bouche?
—Pour toi.
—Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme? Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu convertis en grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle j'aurais de la jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange, peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour, tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité, l'amour, c'est toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le cœur sans crime, sans honte, sans remords.
Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:—Mon Dieu! comme la reconnaissance mène loin!
Léonide s'était assoupie dans ses bras.
Les femmes de notaire ont le sommeil dur.
On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes.
Je ne dis pas cela.
—Mais!
Je ne dis pas le contraire.
XI
Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris.
Victor Reynier seul était de retour.
C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure, bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles, s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'œil.
Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de toutes parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent, parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de charrettes écrasent le pavé de la grande route, parce que la forge du maréchal-ferrant ne retentit plus; mais, à la campagne, le dimanche est peint dans l'air et sur la terre. Ainsi que ses habitants, le village ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs, sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent de cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans la semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide, plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, quand les oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une expression du Midi, que le soleil revient des vêpres.
—Ma sœur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir sous ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait que le vert vous siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté, sauf du moins votre avis. Nous ne l'avons acheté qu'à condition. Essayez-le donc, ma sœur.
—En robe du matin, fou que vous êtes?
—Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en sont pas moins bien pour cela.
—Il faut vous satisfaire.
Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse.
—C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes délicieuse, ma sœur; on le garde, n'est-ce pas?
—N'est-il pas un peu long?
—C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! Les châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied.
—Mais il me semble alors...
—Il vous semble mal, ma sœur. Vous avez tort de toujours douter ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly.
—Vrai, mon frère?—vous êtes superbe en me disant cela—vrai?
—Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien.
—Je vous écoute de toutes les forces de mon âme.
—Maintenant, ma sœur, il n'y a presque plus de raison pour le cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris.
—Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel?
—Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé.
—Vous êtes fou, mon frère.
—Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, si vous ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les plans se discutent; mais ce qui est un secret pour tout le monde, excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: vous n'entendez rien à la métaphysique.
—Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs?
—C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma sœur.
—Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. Vous connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. Comme ce mécanicien ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans doute pour un de ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; mais un chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre pour le tracer, et, avant de les abattre, les acheter. Ne se doutant pas le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures inhabitables.
—Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle.
—C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et le beau, l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se mêle pas de diriger lui-même les affaires, pourvu qu'il me laisse exploiter son crédit, je vous garantis, ma sœur, que dans deux ans, notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! on m'en attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un autre côté, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être.
—Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre ambition...
—Non pas, ma sœur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse. Je vous fais riche: faites-moi heureux; je serai encore votre débiteur. Mariez-moi, ma sœur!
—Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus...
—A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas?
—Justement, mon frère.
—Êtes-vous disposée, ma sœur?
—Tout à fait.
—Alors je suis à vos ordres.
—Allons!
—Que ce châle vous sied bien!
—Oui, mais personne ne le verra.
—Tout Paris.
—Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs?
—Toutes.
—Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est sublime.
De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques. Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière saison aux pantalons nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés avec le sachet de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a compromis son gosier.
Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, en foulant la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice. On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps, qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui qui ne néglige pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. Le style est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire.
Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur fortune là, dans cette jolie maison. Ils ne sont pas fâchés qu'elle soit belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents francs, à leurs mille écus; ils respirent les fleurs à travers la grille et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là; ils ont aperçu son chapeau de paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses, toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux éprouvent un frémissement au cœur en songeant que leurs bons parents ont déposé là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot, n'est-ce pas le mari?
—Ma sœur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur les papiers déposés la veille par M. Clavier.—Sont-ils lourds!
—Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette démarche?
—Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété. Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur.
—Hâtez-vous, Victor!
—Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin à mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, mais à la condition expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun homme noble, de quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de Chantilly.»
—Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma sœur?
—Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: c'est le pas de monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte; renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le!
Reynier était déjà à la porte de la rue.
Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de la Vendée.
Quand Victor entra, elle chantait.
—Ce n'était rien, ma sœur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais, pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée. Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de sonner. Voulez-vous être convaincue, ma sœur, de ce mépris que je vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.
Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins.
«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens originairement légués à sa sœur.»
—Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais si l'on avertissait la sœur de monsieur Dufour?
—Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice?
—Mais c'est une infamie.
—Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore.
«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde la loi.»
Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins, monsieur Dufour ou sa sœur?
—Ceci me surprend étrangement.
—Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins curieuse:
«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de folie, ladite demoiselle.»
—Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la sœur, la sœur ses cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal! Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle!
—Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma sœur. Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille Duplan?
—Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons.
—«Ce dossier,—est-il écrit de la main de Maurice,—contient l'acte de naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et une maison de campagne à Vineuil.»
—Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah! Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien!
—Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur.
—Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil.
—Sans doute, ma sœur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle question!
—Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition.
—Silence donc, ma sœur, dit Reynier en posant la main sur la bouche de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en touchant à l'arbre de la science.
—Lirons-nous encore, ma sœur, ce dossier? c'est celui du maréchal-ferrant, notre voisin.
—Le mari de la belle Picarde?
—Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour ses ateliers dans les dépendances du château.
—Passons cela, Victor; à quoi bon?
—Son contrat de mariage.
—Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en ménage.
—Son testament sous enveloppe.
—Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,—il paraît le plus insouciant des hommes.
—Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce importante.
—Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.
«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin. L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme suit.»
—Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.
—Alors Maurice ira au bagne.
Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe.
La sonnette ébranla de nouveau la maison.
—Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!
—Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa sœur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis, du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la laitière qui sonnait pour la troisième fois.
—C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle?
—J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée!
Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter.
—Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but?
—Très-bien, Victor.
—Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit de grand cœur?
—Je crois le distinguer.
—C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite.
—Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?
—Et que fait-il lui-même?
—Le jour baisse, ma sœur; dans deux heures Maurice sera de retour; courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils ont passé que par où ils sont revenus.
Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre, convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre un temps précieux dans des communications inutiles à leur but.
Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le cœur de toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité, les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main, soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient: c'est le soir.
Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est l'heure où l'on meurt.
Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler: puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait.
Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il copiait sur son album le titre des principales pièces.
Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui portait le nom de Lefort.
—Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.
Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments, il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir autre chose que ces noms.
Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui en avait fait la base d'une future rédaction.
Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: Jeune enfant.—Quarante mille francs sur sa tête—Reconnu par elle et par Jules—Hortense—nommée comme sa mère.
Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à Maurice dans ses lettres; oui,—je tiens la vérité, et elle ne m'échappera pas!—Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de la honte et de la douleur pour elle.
—Vous parlez, je crois, ma sœur?
—Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.
—Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous dédommageât de vos recherches, ma sœur? Moi, rien, ou à peu près.
—Moi, rien non plus.
—En vérité, ma sœur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire avec plus d'innocence.
—Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si peu de frais.
—Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.
—Un véritable jeu d'enfant, Victor.
—Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le disais tantôt, passé notre dimanche.
—Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.
—Le secret de quoi, ma sœur?
—C'est ce que je me dis.
—Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère la peine d'être divulgué.
—Je vous le jure.
Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le frère et la sœur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice.
Léonide et Victor en sortirent.
Sur le carré, Victor prit la main de sa sœur et lui dit:—Il ne dépend plus que de vous que je sois heureux.
—Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous.
—Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma sœur; merci!
—Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en attendant Maurice.
Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.
XII
A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.
La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la journée pour les habitants qui rentraient.
Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux, les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du haut du perron, répétait avec orgueil à sa sœur: «Eh bien! trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?»
Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market.
Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs.
Léonide disait au fond de son cœur:—Nous avons des chevaux!
—C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus fréquents voyages à Senlis, à Paris même.
Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment, regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du cœur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un sourire pour remercier.
Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait, Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa montre et dit:
—Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?
Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses.
C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme.
Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur dernière promenade.
Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son âme à la fumée.
Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel.
La calèche s'arrêta.
Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à la dernière barrière des allées.
Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné des étangs.
Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait, semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre des nuages.
Léonide demanda son manteau; elle avait froid.
A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée; château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.
Victor alluma un nouveau cigare.
Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château, placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe verdâtre.
Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs produisaient le plus joli coup d'œil: qu'ils avaient bien grandi depuis qu'il ne les avait vus.
Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif, Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe.
Ils étaient descendus tous trois de la calèche.
—Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu?
—Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?
—Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs?
—Enfin!—Le maudit vieillard a été dur.
—Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait par ses regrets.—M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous l'avons empêché dans ce droit: alors...
—Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide.
Un regard significatif lui fut lancé.
—Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide?
—Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma sœur brûlait de savoir où en étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma sœur est discrète...
—Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie; seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi que toutes ses dépendances...
—Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant Léonide.
—A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour?
—S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore!
—Irons-nous habiter ce château, messieurs?
—Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et plomb: le profit sera immense.
—Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus bel effet.
—Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs. N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre propriété?
—Vous nous raillez, ma sœur; mais est-ce en vérité une faute de démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules? Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des Montmorency; des industriels, ma sœur, et non des héros.
—Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité, elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de raisonnables désirs.
Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, à l'heure prochaine où elle arriverait.
—Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous proposerais de vivre, sans rompre pourtant,—j'aime trop vos habitudes, Léonide,—avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque ferme-modèle.
Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.
—Contenez-vous, ma sœur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon affaire, et c'est le moment d'en parler.
—Je ne vous ai jamais dit, Maurice,—c'est une justice que vous me devez,—que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau. Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province; jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant, tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï?
—Bien, ma sœur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie de demander des ananas.
—Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui s'excluent.
—Tu exclus le vin de Champagne?
—Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas. Les mœurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets, ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où, à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques pâles et sans saveur.
—Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche, mais frappé: c'est champêtre.
—Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor, tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points de vue ne vous manqueront pas.—En automne vous peindrez. Ici, le printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous pêcherons ici même, dans les étangs.
Victor se frotta hypocritement les mains.
—Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai l'expérience, il y a des cœurs d'amis, des dévouements à toute heure et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, oui, Victor,—car toi aussi tu as besoin d'être prêché,—je ne désespère pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.
—Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint.
—Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les résistances extérieures.
—Lesquelles, Léonide?
—Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites jalousies?
—Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier, lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême.
—Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi de le croire, vous ne l'aurez pas.
—Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le jure, et cela, lundi.
—Mais c'est demain lundi, Maurice.
—Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me réserve l'ennui de faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir de ces réunions: elles couvriront mes absences de Chantilly. En me voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention.
Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il n'affectionnait guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, de ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de Léonide et de son mari. Ils passèrent.
Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer qui s'était faussé à la descente du chemin des étangs.
Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il ne fallait pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, mon mari l'aurait rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous nous sommes aperçus que vous l'aviez oubliée, vous n'étiez pas encore au haut de la montée; mais il était si tard que nous n'avons pas couru après vous.»