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Le notaire de Chantilly

Chapter 15: XIV
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About This Book

The narrative follows daily life in and around a provincial estate where attentive description of gardens and social settings frames interpersonal tensions. Young Caroline moves between a cherished greenhouse and walks with the elderly and solicitous M. Clavier, while a domestic quarrel between Maurice and Léonide is resolved after a delicate confession. Scenes juxtapose faded aristocratic splendour, the routines of household sovereignty, and quiet moral reflections on virtue and memory. Portraits of landscape and social ritual reveal character through small gestures, domestic care, and the lingering traces of former grandeur.

Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: il ne jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse.

—Tenez, ajouta celle-ci, voilà! Bonne promenade! que je vous souhaite: la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit.

La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant la croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor.

—Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! Oubliée ici, dans la nuit!—l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son cavalier!—Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira le mystère. Quant au cheval, il boitera: tant pis!

Allons à leur rencontre, maintenant.

Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs.

—Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait Léonide à Maurice.

—Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre Édouard!

—Que lui direz-vous, pourtant?

—Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans laquelle,—mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,—ce parti périra.

—Effrayez-le; oui,—dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti. Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de la déception de ses espérances, et surtout de la position plus aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je crains,—des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir cette crainte,—qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois.

—Quelle imprudence!—C'est qu'il nous compromet autant que lui; Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de campagne. Le moment de cette restitution me semble venu.

L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse, amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles; sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à la première douleur; dès que le cœur se plaint, elles répondent.

—Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien, afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!—Vivre avec ce secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait la ruine de mes croyances.

Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi; ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le cœur?

Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel Debray.

—A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a pas osé, pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami, mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie d'Édouard? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos principes aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez point une solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé,—n'exagérez pas votre délicatesse,—Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec réflexion. Parce qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de lui répondre: Voilà le mien?—Mais si vous aviez beaucoup de missions semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se dépouillerait sur vous. Il vous faudrait avoir de la délicatesse, de la fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à la famille d'Édouard: votre fortune, votre rang dans le monde, ce que vous êtes enfin, est son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions, je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la moitié, Maurice.

—Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir! Tout ce que vous m'avez dit en faveur d'Édouard, je le pensais.—Mais le plus impénétrable silence là-dessus.—Voici Victor.—Pourquoi n'êtes-vous pas toujours aussi bonne pour moi, Léonide?

—Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice...

Victor les rejoignit.

—Écoutez-bien, pèlerins égarés:

Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche.

Et Reynier commença son épisode au bruit des roues broyant les feuilles tombées.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort.

Quand il l'eut parcourue, il dit:—Mon amie, vous irez au bal de Senlis; j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta rien.

—Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne me permît pas d'aller à ce bal!

—Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice.

Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est d'ailleurs plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis.

—Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût craint de paraître le provoquer.

—Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal cette année.

—Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché, mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse.

Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire.

—Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis: c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce bal.—Et moi!

XIII

L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières promenades d'automne, aux étangs de Commelle.

Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.

Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin, il lisait les colonnes du Moniteur ou causait à voix basse avec Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture. Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient, s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée: «Quand vous serez fatigué nous partirons.»

Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de fondation.

—Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué, n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment plus de maintien. Ma femme l'aime comme une sœur. Ici vous n'avez pas à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage. Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères, également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre prudence devancera toujours la vôtre.

—J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela signifierait-il quelque chose.

—Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure Maurice. Serait-ce le cœur qui parlât en elle, il n'y aurait encore aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en l'appelant dans le monde réel.

La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens veillent.

Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr, et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en ont le caractère, personne n'y a quinze ans.

Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.

Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.

Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Éteints et muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent, à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les Mille et Une Nuits. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur la tapisserie; il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde.

Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts, d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement le plus absolu.

—Vous êtes triste, Caroline.

—Non, madame.

—Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis.

—Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure.

—A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile, vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous l'apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. Il vous manque une mère; vous n'avez pas de sœur: pourquoi ne vous feriez-vous pas une amie bien dévouée, bien attentive?...

Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans les siennes.

—Que dirais-je à cette amie?

—Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos pensées les plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à l'objet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous pourriez répondre à cette amie: «Non,» mais vous n'arracheriez pas votre main de la sienne.

C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline, que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre, encore moins habile que Léonide.

—Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie.

—Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection est digne de vous?

—Je n'ai pas d'affection... je ne sais...

—S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste, à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix.

—Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque autant que je vous aime.

—Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme; il souffre,—il nous le confie chaque jour,—de penser qu'il peut vous laisser, par une mort trop prompte, seule et isolée au monde. Dût-il vivre encore de longues années, son arrière-vieillesse serait consolée d'avoir pour appui une nouvelle famille.....

—Il vous a dit cela, madame?

—Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon enfant, pour cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance suis en position de vous dire la manière dont monsieur Clavier apprendra votre amour.

—Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque vous m'aimez tant...

Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut que rougir.

Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, bruyant comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle de billard, d'une main agitant victorieusement une queue, tenant dans l'autre un verre de punch, et criant de manière à troubler le boston, l'écarté et le loto, trinité silencieuse et presque endormie, qu'il avait gagné la poule; une poule superbe! une poule de cinquante francs!

—Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes les figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation de Victor.

—Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant chacun, en mouchant mal à propos les bougies, en marchant sur les fiches, en bouleversant les cartons du loto. Ce fut un coup de vent qui souffla des ternes où il n'y avait que des ambes, réduisit d'imminents tombola à la nudité de l'extrait, et mit à découvert des écarts sous lesquels reposait le sort de la partie.

Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près de M. Clavier, et lui proposa une partie.

Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos lointains et perdus.

Les jeux recommencèrent.

Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse de Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait compte des progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale de son hôte. Il était parvenu à le rendre moins farouche à mesure qu'il avait gagné de l'opinion qu'elle serait moins hostile au vieillard. En se rapprochant, les préjugés réciproques s'étaient évanouis; un grand pas était fait.

Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée de son frère.

—Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre réunion?

—Oui, madame.

—Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse?

—Beaucoup.

—Et monsieur Ernest?

—Je ne le connais pas.

—Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable?

—Il est fort enjoué.

—Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en faire l'éloge.

—Je l'estime beaucoup, madame.

—Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir. C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait heureux d'obtenir la main.

Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas:

—Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié.

Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins bords: il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à vous! échec à la dame!

Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la soirée et faire diversion.

—Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir.

—Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts.

—Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela!

Les mamans souriaient avec finesse.

—Est-ce le nain jaune?

—Non, messieurs, mieux que cela.

—Est-ce l'as courant?

—Vous ne devinez pas, mesdemoiselles?

—Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas.

—Vous n'y êtes pas encore.

—Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles.

—Voyons, parlez, lui dit Léonide.

—Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence.

Maurice sonna.

Un domestique apporta une corbeille voilée.

Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de quincaillerie.

—Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce.

—Oh! c'est charmant, quel bonheur!

Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les mères payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la complaisance de Maurice.

—De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le mériteraient.

—Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice.

—Nous verrons cela.

—Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du silence!

C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M. Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et, soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là, car il était partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille.

Léonide commença à nommer les lots.

Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le retournait de cent façons. Des cœurs battaient, des applaudissements accompagnaient les meilleurs lots.

Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.—Le regard de monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes pas heureux, mon enfant, vous le savez.»

Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier amena avec peine pour elle un lot plus volumineux que les autres. On vit d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin une étoffe de soie blanche et verte: c'était une ombrelle.

C'est le plus beau lot: les bravos retentissent. Toutes les jeunes demoiselles, oubliant avec héroïsme qu'elles ont été moins bien partagées par le sort, félicitent, embrassent Caroline, qui, avec un tremblement nerveux mis naturellement sur le compte de la joie, reçoit l'ombrelle des mains de Léonide et va se rasseoir, tremblante et décolorée, auprès de M. Clavier.

—Voilà justement, Caroline, de quoi remplacer celle que vous perdîtes l'automne dernier dans la forêt. On dirait la même.

La remarque est faite par M. Clavier: elle achève l'abattement de Caroline.

Heureusement la soirée est finie. On se lève pour partir.

Tandis que les mamans déploient des châles et des manteaux sur les épaules de leurs filles, service qu'à leur tour celles-ci rendent à leurs mères, les domestiques allument leurs falots dans l'antichambre.

Un quart d'heure après la petite fête de famille, tout repose dans Chantilly: on entend la neige bondir mollement sur la pelouse.

Debout contre la cheminée, près des dernières lueurs de la bougie mourante, Léonide réfléchit profondément.

Caroline de Meilhan non plus ne dort pas.

XIV

Quelques semaines après cette soirée, M. Clavier s'acheminait selon son habitude vers la grille du jardin pour la fermer, quand l'afficheur public vint coller un placard contre l'un des piliers de la porte.

Comme la vue de M. Clavier était faible, et que, d'ailleurs, il allait être nuit, il fut obligé, pour savoir le contenu de l'affiche, d'avoir recours à sa lectrice ordinaire, à l'officieuse Caroline.

A la voix qui l'appelait, Caroline accourut, ouvrit la grille, et lut d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature municipale, ces premières lignes:

«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort le nommé Édouard de Calvaincourt...»

Caroline s'arrête, sa vue se trouble, ses genoux fléchissent: elle est obligée de recommencer une lecture dont l'impression, quoique profonde, s'explique en pareil cas par la sensibilité la plus commune:

—Ne vous effrayez point, Caroline; cet arrêt n'a pas encore reçu peut-être son exécution.

Elle reprend:

«Arrêt de la cour d'assises de Poitiers, qui condamne à la peine de mort le nommé Édouard de Calvaincourt pour avoir attisé la guerre civile en Vendée, et conspiré à main armée contre l'État.»

Le poignard entra deux fois dans le cœur de Caroline, de plus en plus défaillante, près de se trahir par l'excès de la douleur.

Ce qui suivait ce terrible préambule énonçait qu'il était de notoriété publique que le condamné était, depuis plusieurs mois, caché dans l'arrondissement de Chantilly, et que tout habitant devait s'attendre à l'estime du gouvernement et de ses concitoyens s'il découvrait le coupable dans sa retraite pour le livrer à la justice.

—L'estime de ses concitoyens, s'écrie monsieur Clavier, pour dénoncer un condamné! un proscrit! cela ne s'appelle donc plus aujourd'hui mettre une tête à prix! le prix du sang s'appelle estime!

Des pleurs!—sans doute, c'est noble! c'est dû au malheur!—Pleurez, mon enfant! J'aime à vous voir ainsi; quand on donne des larmes à ceux qui ne nous sont rien, on répandrait son sang pour ceux qu'on aime.

Mais ils le dénonceront! on a toujours dénoncé: plaie humaine impossible à fermer. Ce soir, avant demain, le bruit courra dans les campagnes que le gouvernement donne un million à qui ramènera le fugitif. Un million! on vous jettera six francs, misérables! comme pour une tête de loup.—A tout prendre, six francs valent encore mieux que l'estime des gouvernements et des citoyens qui encouragent les délateurs.

Qu'il vienne ici! que le sort le pousse à notre porte.—Je veux qu'elle reste ouverte désormais—et il verra le cas qu'on fait ici des ordres du gouvernement. Le dénoncer! mais la maison sera à lui, notre table, mon lit, notre vie pour le défendre. Oh! qu'il vienne! qu'il vienne!

Pas de pleurs! pas de pleurs! Caroline! du mépris,—pas du mépris,—il va faire nuit, suivez-moi! Commençons notre tâche.

Prenant Caroline dans ses bras et l'élevant jusqu'à la hauteur de l'affiche, il lui dit:—Déchirez sans peur, mon enfant, déchirez!

L'affiche fut enlevée.

—Aux autres maintenant.

Partout où il y avait une affiche, partout elle fut déchirée. Au bout d'une demi-heure il n'en restait pas une seule dans tout le bourg.

Quand ils rentrèrent, la fièvre brillait dans les yeux de Caroline; pendant longtemps elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui ne cessa que par l'épanchement de ses sanglots et de ses larmes.

M. Clavier ne se coucha pas. Après avoir ouvert les portes du jardin et du salon, il passa la nuit à écouter si aucun pas ne foulait en fuyant le chemin tracé par son inquiète générosité.

XV

Maurice et son beau-frère roulaient un soir sur la neige, en gravissant, sur un des côtés, la grande route de Chantilly à Paris.

Essoufflés par la montée qui est pourtant plus longue que pénible, les chevaux lançaient de bruyants jets de fumée par leurs naseaux.

—N'avons-nous rien oublié? s'interroge Victor à quelque distance. Voyons: voilà ton manteau, mon portefeuille, le carton de Léonide. Est-ce tout? Ne faisons pas comme la dernière fois.

—C'est tout, répondit Maurice; et les pistolets?

—Diable! j'avais recommandé pourtant à ma sœur de les mettre sur la table pour que nous n'oubliassions pas de les emporter; elle n'en aura rien fait. C'était la clé de l'armoire qu'elle n'avait pas d'abord; ensuite... mais, arrêtez, Joseph.

Le cocher arrêta.

—Est-ce que la route n'est pas sûre, Victor? Penses-tu qu'il y aurait quelque imprudence à la parcourir sans précaution?

—Qui sait? Nous avons avec nous des valeurs assez fortes. Passant et repassant si souvent sur ce chemin, nous pourrions fort bien être attendus quelque nuit, et cette nuit-ci comme une autre.

—Ton avis est donc de retourner à Chantilly pour y chercher les pistolets, Victor? C'est bien ennuyeux!—nous sommes déjà loin,—songe. Bah!

—Comme il te plaira, Maurice. Permets-moi de te rappeler, cependant, que c'est le mois dernier que la voiture de Creil a été arrêtée à Champlâtreux, et que, sans l'assistance des gendarmes, la caisse des contributions n'allait pas directement chez le receveur général. Le percepteur en est encore malade.

—Au fait, tu as raison. Il vaut mieux être en retard avec les heures qu'en avance avec les voleurs. Joseph, retournez à Chantilly.

Sans bruit, comme si elle eût glissé sur le gazon, la voiture rentra dans le bourg, longea les jardins, et s'arrêta devant celui de Maurice, qui descendit seul.

—Je reviens à l'instant, Victor: le temps de prendre les pistolets. Je n'éveillerai même pas Léonide.

Maurice ouvrit la petite porte du jardin et rentra.

Toutes les lumières étaient éteintes.

Arrivé à la salle à manger, il marcha à tâtons vers la table où Léonide devait avoir déposé les pistolets: ils n'y étaient pas.

La pensée lui vint qu'ils étaient dans l'armoire de la chambre à coucher dont il avait la clé sur lui.

Il se dirigea vers la chambre, sur la pointe des pieds, de peur d'éveiller sa femme, effleura à peine les meubles, louvoya de chaise en chaise, alla d'angle en angle, sentit l'armoire, et avec la précaution la plus attentive, il glissa presque sans frottement la clé dans la serrure. La clé cria,—maudite clé!—Une pression plus dure, un coup sec du poignet, assourdit le cri.—Un tour de gagné.—L'armoire était fermée à deux tours! Il eut l'idée que si sa femme l'entendait, elle éprouverait un effroi auquel il n'avait pas d'abord songé: il eût été bien plus simple de l'éveiller et de lui dire pourquoi; mais Maurice fit cette réflexion comme il achevait le second tour. Fermer ou ouvrir alors, c'était s'exposer à produire le même bruit.

Il ouvre; il saisit la boîte des pistolets par l'anneau du milieu et l'attire au bord de la planche. La boîte n'ayant pas été fermée, les pistolets s'en échappent, tombent à terre en réveillant tous les échos de l'appartement.

—C'est moi!—c'est Maurice!—Ne t'effraye pas, c'est moi. Je prenais mes pistolets,—Léonide, c'est moi.—Et, en répétant une troisième fois c'est moi! Maurice s'approche du lit de sa femme, tout en tremblant de la peur qu'il doit lui avoir causée; peur si forte, qu'il ne l'entend ni se plaindre ni respirer.

—Serait-elle évanouie?

Troublé, Maurice pose ses deux mains étendues sur le lit. Le lit n'est pas défait; le couvre-pied de soie n'a pas été enlevé. Il se porte vers l'oreiller; l'oreiller est en place. L'étonnement le cloue.

—Pas possible! elle ne sort jamais à cette heure-ci; jamais!—Au jardin?—Et que faire? il y a trois pouces de neige. Au salon? j'en sors.—Dans sa chambre? j'y suis.—Nulle part.—Où donc?

Mais alors?—Oh!—non l'idée est absurde,—la supposition atroce. A quoi bon ces pensées? J'ai accompagné Édouard, comme de coutume, jusqu'à l'entrée du caveau; j'en ai moi-même fermé la trappe. La trappe est donc fermée, je ne suis pas fou.—Bien.—Mettons de l'ordre dans mes idées.—Ses tempes battaient, ses yeux étaient pleins de larmes, ses genoux cognaient, en se heurtant, le bois du lit.—En vérité, je me trouble pour rien. Et Victor qui m'attend! Où sont les pistolets?—je n'y suis plus.—Je les ai sous le bras et je les cherche.—C'est bien.—Maintenant, je vais descendre.—Elle aura été... sans doute... à quoi bon me creuser l'esprit?... Où ai-je dit qu'elle était allée?... Oh! que je me fais du mal inutilement! Mais c'est honteux... quelles pensées! Assurons-nous: ce n'est qu'un pas. La trappe est dans la salle à manger; et si elle est ouverte, alors...

La trappe était ouverte.

Le soupçon, puis la colère, puis la honte, avaient donné une lucidité extraordinaire aux regards de Maurice dans l'obscurité; ils flambaient.

La trappe était ouverte!

Pourtant il doute encore qu'il ait vu le fond noir et vide de la trappe élargi entre la porte de la chambre à coucher et celle du salon. Il plonge son bras; il ne rencontre aucune résistance. La fraîcheur du caveau le frappe au visage. Léonide est descendue; Léonide est là-bas: sa femme!

Maurice descendit, sans les sentir, toutes les marches, la tête bruyante, la main armée.

La lueur d'une lampe se prolongeait à distance, après avoir serpenté sur les trois marches de communication du pavillon au caveau.

Il avança jusqu'au bord de ces marches en frôlant le mur, en allongeant la tête: il monta la première.

Les rideaux rouges étaient tirés. Il ne pouvait voir qu'à travers ces rideaux ce qui se passait dans le pavillon: il colla sa face aux carreaux.

Il distingua deux ombres, mais étranges par leurs formes, par le jeu de leurs mouvements, par leurs extrémités grotesques: c'étaient bien un homme et une femme: c'étaient, à ne pas en douter, Léonide et Édouard, mais non tels que la projection naturelle devait les montrer. Jamais corps ne s'étaient dessinés dans des proportions si colossales, si monstrueuses. La tête de l'un finissait comme un arbre, la robe de l'autre, comme un vaste entonnoir. C'étaient deux épanouissements renversés. Maurice crut délirer. Trois fois ses ongles grincèrent sur le carreau pour saisir les rideaux, les tirer, s'assurer de la nature de cette déception qui le narguait dans le moment le plus horriblement positif de sa vie.

Pas une parole du pavillon n'arrivait jusqu'à lui.

Décidément il allait frapper, se faire ouvrir.

—Digne précaution, pensa-t-il, d'un mari outragé; politesse rare! J'entrerai le chapeau à la main.

Ses dents claquaient; il était las d'effacer avec son mouchoir la trace de son haleine sur les carreaux.

—Le lâche! Il est poursuivi, je l'accueille; il est condamné à mort, je le sauve; il a faim, je le nourris; et pour récompense... voilà ma récompense.—Le tuer!—ce n'est pas assez.

Et si je le dénonçais!

Un rayon de joie passa dans les yeux de Maurice.

—Oui! le dénoncer. Je vais à Paris; j'y serai au jour; je le dénonce. Consolante idée!—L'hospitalité? dira-t-on.—Et l'adultère? répondra-t-on.—C'est vil, la délation; c'est donc beau ce qu'il fait?

Maurice entend un éclat de rire dans le pavillon. Il arme ses pistolets.

—Mais pourquoi aller à Paris, si loin? La gendarmerie est à ma porte, le maire à deux pas. Dans dix minutes je puis le faire arrêter; dans une heure il sera sur la route de Paris, enchaîné, demain à la conciergerie du Palais; c'est cela!

Maurice regagne l'escalier, en franchit d'un trait les marches. A la dernière, une crainte le frappe.

—Que dire à Victor? Il voudra savoir, il faudra lui dire... longs et écrasants détails! Et que répondre à l'autorité, qui ne me tiendra pas quitte de ma déclaration si je cours le dénoncer, quand elle me demandera comment et pourquoi je fais saisir un homme que j'ai reçu chez moi, que j'ai moi-même caché? Oh! non, je ne sortirai jamais de cet inextricable mélange de ténèbres et de délation! Odieux ou ridicule. Voilà! l'un et l'autre, peut-être. Faut-il donc se laisser faire?

Et Victor qui attend, qui s'impatiente, qui va venir! Il ne manque plus qu'un témoin à cette scène de famille. Mon Dieu, tout mon sang pour une résolution!

Des rires plus insolents montent du caveau; la porte souterraine du caveau s'ouvre.

Maurice écoute de toute l'exaltation de son âme: le bruit cesse; la porte est refermée; il redescend. Malheur à qui se rencontrera sur son passage!—elle ou lui!

Rien sur son passage; même silence autour de lui; mêmes ombres grotesques derrière les implacables carreaux.

Ses pieds s'embarrassent, il se baisse et ramasse un habit: il est déjà là-haut.

Cet habit est celui d'Édouard.—Il le reconnaît bien. Que veut dire ce vêtement jeté avec des éclats de rire?—En sont-ils maintenant à l'orgie?

—Les dénoncer? non!—Mais... Et il exhale un soupir de victoire.—Puis il rit comme un malade dans ses rêves,—mais...

Et Maurice s'empare de ce qu'il trouve à sa portée: de deux montres en diamants, de la bourse de sa femme, de deux bagues—et il les glisse dans les poches de l'habit d'Édouard.

Maintenant, dit-il, c'est un voleur. Je ne suis plus un dénonciateur:—je suis un volé. Je cours à la gendarmerie; on m'a volé. Oui! et le voleur c'est Édouard, cet habit le condamnera. Que répondra-t-il? Qu'il se nomme:—et son nom seul le dénonce. Qu'il taise sa famille:—et il est condamné comme voleur!—Comme voleur!

Je puis descendre à présent; tout apprendre à Victor.—Édouard m'a fait infâme; je le rends infâme. Il a écrit en secret le déshonneur à mon front; en m'abaissant, je le lui marque publiquement à l'épaule.

Maurice touche au seuil de la porte du jardin. Il a sur les lèvres ce cri:—Victor, à moi! j'ai surpris un voleur dans mon appartement!

Une pensée le glace. J'ai cent mille francs à Édouard déposés chez moi; à quel tribunal stupide ferai-je jamais croire qu'un jeune homme si riche m'a volé de semblables misères? et si le vol est prouvé sans qu'on y croie, tout sera découvert!—alors ma vengeance reste ignoble, inutile et petite.

Maurice rougit de lui-même; renonçant avec désespoir à son projet de déshonorer Édouard sans se déshonorer, il retira de l'habit ce qu'il y avait mis et redescendit de nouveau le déposer dans le caveau, à la porte du pavillon.

Se résumant froidement,—il se dit: Deux moyens me restent: la tuer et m'exiler pour jamais de la France, perdre ma position, ma fortune, mon existence,—ou me taire: renvoyer Édouard sans rien lui laisser soupçonner,—garder ma femme... comme tant d'autres. Je croyais que cela était impossible sans mourir.

Il partait résolument, quand les deux ombres s'agitèrent, se poursuivirent, se heurtèrent, et toutes deux, enlacées ensuite, confondues, tourbillonnèrent à faire vaciller la lumière de la lampe. Cette fantasmagorie exaspéra Maurice. Las de suivre cet horrible cauchemar ajouté aux irritations de son cerveau, aux battements de son cœur, aux indécisions de son désespoir, il gravit une dernière fois les marches du caveau, traversa le salon, descendit au jardin, en ferma la petite porte, et monta dans la voiture où Victor s'amusait à siffler aux chauves-souris.

—J'ai bien mis du temps, n'est-ce pas, Victor?

—Tu plaisantes; tu n'es pas resté dix minutes.

Dix minutes! Maurice croyait avoir été deux heures absent.

XVI

Maurice, à sa première sortie, était à peine monté en voiture avec son beau-frère Reynier, que Léonide s'était rendue au pavillon d'Édouard: ce qui explique la scène du chapitre précédent.

Elle avait laissé la trappe du caveau ouverte, parce qu'elle en avait l'habitude, et parce que Maurice n'avait pas celle de revenir, une fois parti. La fatalité avait amené le reste.

Comme elle était déjà dans le pavillon au retour imprévu de son mari, et qu'elle y était encore lorsqu'il avait pris le parti de quitter Chantilly sans se venger, son entrevue avec Édouard ne pouvait figurer qu'ici.

—Vite! dit-elle en entrant dans le pavillon, vite!—Tenez, voilà pour vous. C'est un costume complet de trompette hongrois. Voyez! c'est superbe; de l'hermine partout. Mais nous admirerons plus tard. Dix heures déjà! cinquante minutes pour nous rendre à Senlis; il sera près de onze heures quand nous arriverons. Hésiteriez-vous, Édouard?

—Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi! mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue. Vous n'êtes point,—convenez-en,—d'un caractère à vous contenter du plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous venger... Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir sous le masque, je n'en croirais rien.

—Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un ton railleur; mais continuez vos conseils.

—N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et pour une autre personne l'occasion d'une rencontre fâcheuse au lieu d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont vous ne serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, Léonide, que vous comprissiez cela.

—Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! Restez donc ici; qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. Édouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de respect que je me dois.

—Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui assure que madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je redoute tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal.

—Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table,—dans ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux carreaux de la porte vitrée,—capitulons. Combien d'heures voulez-vous que nous passions au bal de Senlis, Édouard?

—La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? Est-ce que dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à personne.

Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement, Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide et lui dit:

—Y souscrivez-vous?

C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient découpé, sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection. On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, s'il est exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus naturel.

Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard la peine mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée, le nœud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui était-elle dans la forêt, lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Édouard? c'est impossible, avait d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une femme dit: C'est impossible, elle doute déjà, si elle ne croit fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, pour arracher à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse supposition.

—Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient à ceci: «Vous n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua Léonide d'un ton presque blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous n'osez vous avouer.

Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout, elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime.»

—Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie que dans d'autres.

Édouard fut soulagé.

—Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari, recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de circonspection à sa conduite.

—Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine; on jurerait que l'enfer l'a brodée de toutes ses langues de feu. Approchez que je l'admire. Mais prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez reconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher sous une mantille un peu ample.

—Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Édouard; as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée. Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui tonneraient ainsi à nos oreilles: «Je te connais, Édouard de Calvaincourt! Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non, restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de cœur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant, lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.

Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle aimait à lui faire sentir les palpitations de son cœur à travers le juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si avantageusement son costume de Bohémienne.

—Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix.

—Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,—moi j'en frémis,—que le pierrot qui te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile?

—Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous l'aurons été pour rien.

Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de désespoir.

—Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une occasion dans ma vie,—ne fût-ce que pour en rire dans ma vieillesse,—où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers de gendarmerie, porteurs de mon signalement.

Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent essoufflés sur la causeuse.

C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient exaspéré.

Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas sollicité. Il le cacha sous son habit.

—Et maintenant, partons, Léonide, partons!

—N'oublions-nous rien, Édouard?

—Parbleu si, mon amie: mes pistolets.

—Tes pistolets!

—Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite boîte encore.

—Que veux-tu en faire, Édouard?

—Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des gendarmes.

—Du poison! Édouard?

—Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.

XVII

Senlis.—Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture: diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au bouquet de fleurs d'oranger.

La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau.

Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la crème.

Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts de la salle de jeu.

En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.

On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le masque a inspirées!

Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.

M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.

Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce sont les hommes conventionnels.

L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie générale par un travestissement coupable.

Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.

Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie n'enfoncerait-elle pas dans le cœur de cette enfant, si étrangère à la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard. De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant: pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime? Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles.

Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue.

Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition le cœur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de M. Clavier.

Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait, éveilla l'attention d'Édouard.

Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main.

Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu décontenancées à leur place, meurtries au cœur de quelque bonne vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice.

Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles, offraient la main, mais non sans hésiter.