Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa.
Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique, et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de dix-huit ans à la devineresse.
Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un passage aux têtes les plus impatientes de voir.
—Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes tous les deux?
—C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.
—Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est trop jolie pour qu'on la coupe.
Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:—Calme-toi. J'ai dit: Deux hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre. L'oracle est-il si menteur pour cela!
—C'est encore faux?
—Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe!
Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle.
Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.
—Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau d'un enfant.—Lis dans ma main, Bohémienne!
—Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en riant follement aux éclats; oh! dans ta main!
—Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?
—C'est que je ne l'oserais jamais.
—Ne serait-elle pas assez blanche?
—Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.
On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait d'un bout de la salle à l'autre bout:
—C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.
—Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille!
—Non, elle est plus grande.
—Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme d'inspecteur forestier? Comparons.
Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.
—Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste retiré à Vineuil, tout simplement.
—Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure.
—Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.
—Elle parle vite comme elle.
—Elle rit comme elle.
—C'est elle! On te connaît, Bohémienne!
—Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur cette observation de la Bohémienne.
Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune.
—Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne.
—Dans tes doigts, petite mère.
—Dans mes doigts?
—La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner. Elle avait enfin compris.
Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle.
Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche.
Édouard se plaça derrière cet homme.
—Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...
Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de ses burlesques réquisitoires.
—C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de Haut-Lieu.
—Très-bien! Après, Bohémienne?
—Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de Haut-Lieu que je dois prophétiser?
L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque de Léonide. Le masque allait tomber.
Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.
Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne; sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique. Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant, menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis.
Ce dernier épisode avait répandu une sueur d'impatience sur les membres d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé; elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage.
C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile; le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles, que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait pourquoi.
Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à Léonide.
Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour l'acquit de leur archet.
La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout. Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre. En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés à la porte d'entrée.
Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne.
—Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable Pluton est un père, et cette laitière sa fille.
Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et des gestes respectueux.
—Voyons ta main, ma laitière?
Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:—Il me faut deux témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont ici, rassurez-vous.
Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les forçait de jouer.
—Comédie complète, messieurs.
—Voici le vieillard,—Léonide désigna le Pluton,—voici le tuteur, le barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage...
Pluton eut une faiblesse.
—Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce.
—Sa nièce, la voilà.
—Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce; dans trois mois le monde dira: C'est sa femme.
Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes.
—Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle.
—La folle ce n'est pas moi, c'est la sœur de monsieur, de ce respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient, ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas ses biens à sa vénérable servante.
—Tu as donc parlé, mon frère?
—Non, c'est toi!
—Je n'ai rien dit.
—Tu as tout dit!
Les deux frères étaient prêts à se déchirer.
—Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa sœur, et sa sœur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont interdits.
—Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai?
—Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton.
Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.
Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages.
Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse Léonide et la promène en triomphe autour du bal.
Édouard se ronge le cœur.
—Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite le dénoncer ici.
Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.
—Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.
Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.
—Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne vois pas qui se lèverait.
—Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à permettre ces libertés.
—Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont permises aussi.
Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.
Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M. Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés, éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris. Ils s'amusaient tout simplement.
Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait probablement éclater.
—Toutes trois fort jolies, sœurs toutes trois, que voulez-vous savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel; suivez-moi.—Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on vit le ciel.—Regardez ces étoiles.—Son doigt était levé.
Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes allumées.
—Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le Cocher, elle a présidé à la naissance de votre père; celle-là, c'est la Bacchante, votre mère est sous sa protection immédiate; vos maris sont dans la voie Lactée, et le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune.
Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun, Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs, appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur l'opportunité de plus longues révélations.
—Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque?
—Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient.
—Oui! oui! elles nous amusent.
—Place à la valse! assez de méchants propos!
—Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne: déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à entamer.
—Nous danserons!
—Elle parlera!
—C'est ce que nous allons voir.
—C'est ce que nous allons entendre.
Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: A vos places, mesdames! En avant deux! ne ralliaient personne.
Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide:
—Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant.
—Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez, mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien.
—Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est fait pour toi; exerce ta sagacité.
—Tu es maître de forges.
—Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat?
Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide.
—Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas? Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de la justice; tu es maître de forges!
—Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie. Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties.
Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait; c'était plaisir à le voir.
—Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.
—Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant sur l'épaule.
Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.
—J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la mienne.
Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui avait lancé cette idée; l'homme avait disparu.
Édouard venait de sauver la vie à Maurice.
L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main dans celle de la Bohémienne.
Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit fondre son cœur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.
—Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre, bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de Diane, où tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le rond-point des Lions, où vous vous dites adieu!
—Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh! vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle! n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,—parle!—pour lui reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.
—Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités; nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à l'homme hypocrite, ingrat et sans cœur, ce portrait,—Léonide, mit un médaillon dans la main ouverte de Caroline,—ce portrait céleste, angélique et malheureusement sans modèle.
Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché, répétant:—Ce portrait! ce portrait!
Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait!
Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la galerie était impatiente de le voir.
Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés à sa ceinture, derrière les pans de son habit.
Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main, accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui avait servi de modèle.
—Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix.
—C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre excellent archevêque.
La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.
A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences.
—Enfin!
Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide.
D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne.
La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la lutte qui s'était établie entre elle et Léonide.
Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur les chaises.
Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée.
De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée.
On eût dit que le bal allait s'ouvrir.
Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère.
La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait; plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de peu de portée.
—Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas?
Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal. Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations.
Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en théorie qu'en pratique.
Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance d'Édouard.
Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée, mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de passe-temps.
Léonide voulut parler.
On écouta.
Et quel silence! un silence d'échafaud.
—Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a vu tes fruits.
—Obscur! obscur!
—Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu cesserais d'être mère après t'être mariée.
—L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle, nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.
—Un flambeau!
—Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de maternité, que les moins intelligents comprirent.
D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur, indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays.
Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le visage; là, une femme se précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas.
Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition!
Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit: «Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme le cauchemar sur le sommeil: A moi!»
—A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun: j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque!
Ne les devines-tu pas?
La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme pour que la lâcheté s'y cachât mieux.
Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où tu es. Tu n'es pas une femme!
Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es pas une femme!
T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas une femme!
A bas le masque, monsieur!
Voilà ma première prédiction, beau masque!
Ne devines-tu pas la seconde?
Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme.
Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton art serait en défaut avec moi: garde ton visage!
Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes.
Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste, les pattes, les rubans et les agrafes.
Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des ongles qui venaient de le déchirer.
Léonide tomba sur Hortense.
—Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!
—Et moi, monsieur?
—Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard.
—Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler lorsque cette femme s'est tue.
—Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me suis donnée.
—Monsieur, vous êtes un insolent!
—Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.
—Je vous insulte.
—Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le vôtre.
—Mais sortons! Venez!... ou bien!...
—Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne seriez-vous pas un assassin?
Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux de n'être pas masqué!...
—Pas si heureux que vous de l'être.
—Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur; croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon visage. Reculez-vous!
—Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la salle.
—Il y est, dit Édouard.
Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à elles.
Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie.
—Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi, bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à découvrir que je suis son amant, si je l'étais?
—Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas. Fermez les portes!
Les portes furent fermées.
—Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six, de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas!
La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide.
Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui, saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur! vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous, de celui de cette femme ou du mien: Regardez!
Le masque d'Édouard tombe à terre.
—Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache son visage dans ses mains.
—Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond.
Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom.
Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette.
Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites votre devoir.
Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est perdu:
Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue, en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé.
Son cœur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents se choquent; mais Léonide?
Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques minutes, il avait couru le danger de laisser la vie.
Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée, M. Clavier et Caroline.
—Venez, dit Édouard à Léonide, venez!
—Vous! ici?
—Pas un mot, madame, venez!
—Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly.
—J'y serai, mort ou vif.
XVIII
A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était arrivé.
En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son cabinet. Il était fort pâle.
Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: «Trois cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille francs? Affreuse spéculation!»
Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses mains, il répéta devant la glace: «Affreuse spéculation! Trois cent mille francs, ou l'affaire est perdue.»
Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A payer trois cent mille francs! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent; et moi qui le concevais si modeste, si facile! Ah! pourquoi ai-je eu un instant d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma femme...»
L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir, que quelques propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres propriétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix,—il le fallait bien,—ridiculement exagéré qu'ils en demandaient. C'étaient trois cent mille francs à noyer dans le gouffre. Tout le génie de Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces trois cent mille francs, Maurice se désole dans son cabinet d'avoir tant sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier dix fois davantage.
—Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos domestique pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens de réparer cette brèche faite à ma fortune! Mais non: mon existence a été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon cœur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici: quel rôle jouer? Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre mes deux malheurs.—Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!» et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi!» Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le croirait pendant deux mois; ensuite on rirait, on murmurerait, on supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si, par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de silence et de tant de chasteté! une rumeur de blâme à travers ma vie, un souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes actes.
Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma femme, devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à ma table, ce soir; qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; qu'il me demandera, lui, des nouvelles de la Vendée. Et je ne dirai pas à celle-ci:—Cet homme est votre amant, madame! à celui-là: Oui, vous êtes son amant, et de plus vous êtes condamné à mort; sortez!
—Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que tu ne sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! ni des inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour tes opinions; les autres sans courage pour te délivrer. Nous avons la simplicité de croire à la noblesse d'opinion de ces gens-là. Qu'il eût séduit Léonide au bal, où les femmes sont au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que sais-je, moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs, ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir pour ennemi; mais lui faire manger mon pain et mon honneur! Je n'ai été qu'un pauvre sot, dupe de mon bon cœur; et j'éprouve que le plus sage est de ne compter sur aucune reconnaissance dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une société armée de pointes empoisonnées.
Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je besoin d'être si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances, et ma tâche est de les lui procurer, n'importe à quel prix. Ma jeunesse, mes nuits, ma réputation sont sacrifiées à échafauder son ambition. Et quand je rentre chez moi, chercher le recueillement en récompense de mes luttes au dehors, un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent, c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées sur ma tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de surprendre l'adultère auprès de mon foyer, qu'une femme, imbue de je ne sais quelles stupides maximes, se dresse devant moi et réclame sa liberté. Et que feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres? Comment le seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux?
Léonide parut à la porte du cabinet.
L'altération de ses traits était moins la marque du repentir et de la peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses lèvres tremblaient.
Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent.
Maurice lui avança un fauteuil.
—Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que M. Édouard?... Mais je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle en apercevant la figure de Maurice au-dessus de la sienne.
—Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez.
—Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez.
—La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que m'importe de qui? Le confident est bien choisi!
La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la colère à l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée et une équivoque inattendue, elle fut saisie; la respiration lui manqua.
—Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé ainsi vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. Je ne lui supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de facilités, dans la position où il se trouve, de se prodiguer en bonnes fortunes. Il est présumable qu'il n'aura pas poussé au delà des limites de la prudence le cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passion avec les restrictions de la retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de m'instruire.
Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle s'épuisait, dans la rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées de son mari. Allait-il au-devant des délations qu'elle apportait, ou les tournait-il contre elle, irréprochable qu'elle n'était pas?
Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir.
Elle se mit à rire à gorge déployée.
Maurice la jugea folle ou se crut fou.
—Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé que vous êtes son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. Attendez au moins de connaître la femme aimée d'Édouard. Votre figure bouleversée m'alarmerait pour votre fidélité.
Léonide rit plus fort.
La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. Attaqué avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais faux, et sans que lui ou sa femme perdissent dans ce double mensonge l'ambiguïté de leur situation.
—Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que vous connaissez beaucoup.
—Je le présume.
—Fort jeune et fort jolie.
—Puisque vous l'assurez.
—Qu'il voit assidûment.
—Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma ce rire phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous?
—Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de votre crédulité, vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon d'Édouard ni qu'on n'en sort sans difficulté.
—C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont lieu les rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, a tant d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine d'un sentiment plus tendre, que je comprends la félicité de notre ami. Seulement il me semble qu'il nous compromet beaucoup; ne trouvez-vous pas?
—Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de subir presque une accusation, toute gauche de façonner la menace en plaisanterie et d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas avancé, comprenez-moi, que la maîtresse de monsieur Édouard fût allée à son pavillon. Voilà des détails qui vous appartiennent. Je n'ai pas dit...
—Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je l'assure.
—C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua Léonide.
Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement Maurice au courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle de Meilhan, et se crut sauvée de tout soupçon.
—Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard?
—Oui, et la nuit.
—La nuit, Maurice?
—A dix heures, tous les soirs, par le caveau.
—Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque phrase de Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice et moi, nous heurter dans l'obscurité.»
—Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la lumière de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon que deux corps qui ne font qu'une ombre.
Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit qu'en serrant les poings et en pesant de toute son énergie morale sur son corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur.
—L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie qu'il avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour lui l'occasion de répéter son rôle.
—Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, et qui aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour qu'elle portait à Édouard; qui l'a vu pour le dire?
—Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin des preuves d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, que vous accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? Les effets paraissent vous scandaliser beaucoup plus que la cause. Peut-être, et c'est tout ce que j'explique de votre surprise, ne comptiez-vous me révéler qu'un amour platonique, d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes, avoué un beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée pour éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour de cette femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, honteuse comme tout ce qui est caché, qui n'a plus même le piquant du mystère, car celui à l'honneur duquel elle touche est instruit et n'a qu'à choisir entre les moyens de vengeance.
Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait sincère l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa première résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour Édouard; elle s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple témoignage; et tantôt, croyant sentir des allusions directes sous chaque phrase de Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle se retranchait derrière les dénégations comme une accusée. Sa dernière présomption fut que Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage fait au mari et non la colère de l'hôte qui avait percé dans ses expressions.
—Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, que monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous donc une conviction certaine, inébranlable, fondée et non puisée dans le doute que j'ai fait naître peut-être la première dans votre esprit? Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, qu'une femme soit assez imprudente pour se hasarder la nuit dans les détours d'une maison étrangère, et pour y voir un jeune homme caché dans cette maison, sans craindre d'être aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous?
—Et vous, Léonide?
—Non, je ne le crois pas!
Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère se retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante ici à Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. Ils s'interrogeaient et se répondaient bien plus avec leurs gestes et leurs visages qu'avec la bouche.
Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était au tour de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la femme enfermée avec Édouard fût la sienne? Léonide, il est vrai, était absente de la chambre à coucher lorsqu'il était descendu dans le caveau; mais avait-il eu assez de sang-froid pour s'assurer que ce fût réellement elle et non une autre femme qui était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide était presque la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que l'événement fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une amie, quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une femme uniquement d'après la délation grossière d'une ombre sur le mur. Ce doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage sombre monta de son visage et ne dévoila un moment que des traits paisibles et bienveillants.
—Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec franchise, que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon d'Édouard. Vous étiez probablement absente quand je rentrai pour chercher mes pistolets. Ayant vu la porte du caveau ouverte, j'y descendis, et je fus témoin de ce que je vous affirme maintenant.
Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face à la sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. Son haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de ses joues exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. L'essentiel était de mettre un corps sous ce masque.
—Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte du caveau ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! Il descend donc à la rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait donc qu'il se cache chez nous? Je ne croyais pas le mal si grand. Décidément c'est une raison pour que j'achève de vous communiquer le motif qui m'amène dans votre cabinet.
Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa passion est un péril permanent pour nous.—Répond-il du silence de cette femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible responsabilité aura cessé de peser sur nous.
—Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma vie et l'étrangle.
—Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander son renvoi?
—Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que lorsque M. Édouard ne sera plus ici.
—Vous désirez donc résolûment qu'il parte?
—Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit.
Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit:
—Édouard sera à trois heures sur la route de Paris.
—Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez?
—Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude, mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y conduirai. Là, toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en Allemagne.
Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées.
—J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de son retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans mon cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; moi je me rends de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer notre commune résolution.
—Commanderai-je des chevaux pour trois heures?
—Chargez-vous de ce soin, Léonide.
Léonide se retira.
Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des deux portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la vit s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet.
—C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: me promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami?
—S'il le peut, pourquoi non?
—Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées dans les romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis fils unique, tu le sais; ma fortune est à moi, avec le droit d'en disposer à mon gré sans en référer à personne. Ceux qui auraient quelque prétention sur mes biens sont des parents éloignés et la plupart si riches, que sans injustice ma générosité peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours je n'existe plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes déjà immenses de ces parents dont je te parlais. Il est prudent de se mettre en règle. Tu me vois chez toi pour toutes ces raisons. Décidé à partir demain pour Paris, c'est encore une raison, n'est-ce pas, pour hâter mes dispositions? Dresse donc un écrit simple et clair dans lequel tu stipuleras que je laisse mes biens à partager après ma mort en trois parties égales: la première partie reviendra à... le nom en blanc; la seconde aux paysans pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à Louis-François Maurice, notaire à Chantilly.
—Tu es fou?
—Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire. Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends cela d'abord.
—Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au cou d'Édouard.
—Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice!
—Non.
—Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser?
—Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,—car j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en jouiront après toi,—mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance qui me rend presque de ton sang?
—Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes services, ton hospitalité à cœur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis riche, repousseras-tu mon héritage?
—Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances, que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de tels bénéfices testamentaires.
—Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder comme étranger à ce qui me touche.
A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules sont d'ailleurs faciles à lever.
Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques minutes, il eut dressé un testament écrit de sa main, signé par lui, qu'il cacheta et remit à Maurice.
—Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc mourir dans la soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées.
Maurice s'empara de la main d'Édouard.
—Quel projet roules-tu donc dans ta tête?
—Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris.
—Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà qui est singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend chez moi; et c'est lorsque je me prépare à lui dire la nécessité où nous sommes de nous séparer qu'il me signifie son départ. N'y a-t-il que du hasard là-dedans?
—Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de mes précautions. Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois me mêler à la politique active. Des espérances nouvelles m'ont fait rougir de mon inutilité au parti qui a mes affections; il a une dernière chance à courir, je prétends la partager. Pardonne-moi si je ne t'en confie pas davantage. Ta conviction répugnerait à croire à ces espérances; la mienne souffrirait à les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je joue rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par l'événement, n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,—pardonne-moi, Maurice, cette supposition,—je déchire ce testament, et reprends ma fortune; y consens-tu?
Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait la prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et la présence de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. Non, réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas d'accord pour s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé entre elle et lui? Elle a été pourtant bien ferme; et Édouard est si noble... Joueraient-ils un rôle longtemps médité? Vingt fois, depuis qu'il est avec nous, les circonstances ont été aussi impérieuses sans qu'il ait demandé à partir. Je ne crois donc pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague. Comment savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?—se demanda Maurice illuminé tout à coup,—pour qu'Édouard partît avant la nuit? N'a-t-elle pas là-dessus exigé ma parole, mon serment?... N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour trois heures? Si cette précision cachait ce que je cherche à savoir!
—Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu partiras pour Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à trois heures.
—Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain...
—Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et à Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre eux sur le jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination convenue, arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? qu'est-ce qui la nécessite?
—Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions route pendant la nuit, ce qui nous convient parfaitement. Allons! cela nous arrange mieux; tu n'y avais pas songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les chevaux soient prêts.
Maurice alla vers la sonnette.
Édouard l'arrêta.
—Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. Au fond, que t'importe?
—Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là. Mais qu'est-ce qui est là? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle lumière en tirerai-je maintenant? il m'effraye.
—Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois heures. Je veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix.
—Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? me l'apprendras-tu, Maurice?
—Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me l'apprendras-tu, Édouard?
Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, et se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur espèce de sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant à s'emparer de leur secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous un secret?» Quoi qu'il dût s'en suivre de ce choc, il n'en était pas moins résulté une première atteinte de défiance entre les deux amis: leur amitié avait sa souillure.
—Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule?
—Je ne le puis.
—Je t'en supplie.
—Non, Maurice.
—Mais si je l'exigeais?
—Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant quatre mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune t'appartient; mais ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne.
—Chez moi un secret! un secret qu'on me tait!
—De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as jamais violé?
—J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence de sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me caches, n'ayant aucun rapport à ta fortune et à tes opinions, était tout simplement une affaire de cœur où personne n'avait le droit de pénétrer...
Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées d'une étreinte si involontaire, quoique peu désintéressée, qu'Édouard y fut pris comme Maurice lui-même.
Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible logique de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée tend ses fils; on ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait sa toile.
Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment la franchise comme adresse, Édouard, de son côté, allait se montrer enfin à cœur ouvert. Il supposa que son ami, craignant de l'effrayer en lui annonçant quelque nouveau péril dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de leur séparation. Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait découvrir sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours autour de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il n'y avait pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. Voilà ce qu'Édouard imagina.