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Le notaire de Chantilly

Chapter 25: XXIV
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About This Book

The narrative follows daily life in and around a provincial estate where attentive description of gardens and social settings frames interpersonal tensions. Young Caroline moves between a cherished greenhouse and walks with the elderly and solicitous M. Clavier, while a domestic quarrel between Maurice and Léonide is resolved after a delicate confession. Scenes juxtapose faded aristocratic splendour, the routines of household sovereignty, and quiet moral reflections on virtue and memory. Portraits of landscape and social ritual reveal character through small gestures, domestic care, and the lingering traces of former grandeur.

XXII

Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui, après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,—et ne finit-il pas par tout savoir?—s'obstinerait à voir un marché en règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait être rendu à minuit, et il était deux heures.

Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête, Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle, et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée devant lui.

—Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma femme? On dira tout cela.

Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie.

—Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon cœur sont le sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi; leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes délayées dans le sang!

C'est pourtant,—je n'y avais jamais sérieusement songé,—une mission de martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité. Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout ce monde-là? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber.

Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est une subornation!

Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?

—Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige!

Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.

—Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières ici, mais je gèle moi!—Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans ces lampes.

—Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?

—Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.

—Tu as donc disposé des trois cent mille francs?

—Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout étonné!

—Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite...

—Trop vite?

—Je dis très-vite.

—Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis?

—J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais avec tant de promptitude.

—J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que s'ils nous les cédaient pour rien.—Combien de millions espérez-vous gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des yeux.—Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur? associez-nous: nous n'en dirons rien.—C'est un si beau quartier que le nôtre; c'est un véritable Paris.—Le roi aurait-il l'intention d'y venir demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu favorables ces corsaires-là.

—Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?

—Toutes, comme au roi de France.

—Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet?

—Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre! Maurice, nous touchons au port.

—Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il?

—Aucun, Maurice.

—Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages.

—Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux séductions.

—S'il perdait son emploi?

—Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais.

—Si...

—Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice...

—C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune d'un de mes clients.

—Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans compromettre les droits de personne?

—Sans doute, mais sans compromettre personne.

—Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, à toute heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds? dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation aurais-tu aux soucis de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge? Tes clients! Tranquilles par toi, sois riche par eux: c'est le moins. Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la prospérité dont tu es digne: je prends exemple sur toi; ta femme est ma sœur. Maurice baissa la tête.

Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta conduite.

Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse; le célibat ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même position que moi. Le mariage est un excellent endosseur.

—Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie.

—Oui; pourquoi non?

—Et tu me consultes?

—Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange?

—Au contraire!

Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme de Maurice, demander la cause.

Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit:

—Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes même où elle tombe quelquefois...

—Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas longtemps qu'elle est rentrée dans son appartement.

Les deux beaux-frères se turent.

Après une pause:

—Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à t'offrir que beaucoup d'autres?

—Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de ne s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices.

—Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent?

—Un bon mariage.

—Ce sont deux choses.

—Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi.

—Comment t'aider?

—Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire, très-riche,—du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes prétentions ne te surprennent pas si fort, que ta femme m'a encouragé,—car c'est du ressort des femmes, le mariage,—à persister dans mes espérances. Ma sœur a même, je crois, mis la jeune personne dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M. Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses.

—Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de Caroline?

—D'elle-même, cela t'étonne encore?

—Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer.

Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette intrigue! marier sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale! Marier Caroline à Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il tout?

Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour l'éclaircir sans l'irriter.

—Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il n'est pas impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être aussi ne m'a-t-elle pas attendu pour disposer de sa main; peut-être...

—Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, réellement fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité.

—Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M. Clavier; quel danger y vois-tu?

—Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à mes indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, pour solliciter la main de mademoiselle de Meilhan.

—Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; le reste arrivera.

—Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est de rigueur que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier.

—J'en conviens, mais je n'y serai pour rien.

—Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?...

Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration. Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor tenaient le filet où je suis pris.

—Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc, Victor.

—Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi, pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider, il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de ce déni d'amitié.

—Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller, être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage.

—Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard.

—Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux, es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles insurmontables, d'airain?

—Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci!

—Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce serait un crime abominable!

Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de son secrétaire.

—Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, je lui écris depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une démarche de convenance à faire auprès de M. Clavier..... je t'aurais mis d'abord au courant de mes relations avec mademoiselle Caroline, si je n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait ménagé des intimités.

—Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, Victor, bien sûr?

Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce monde.

—Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes prétentions, si monstrueuses à t'entendre.

Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria:

—Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... après tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de Caroline?.... Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que le monde est ainsi fait, mon Dieu!

Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré comme par une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les réticences de son beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées, forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui avaient donné le vrai sens de la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement.

—Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme un tigre sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne s'appartient plus.

—Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre.

Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable son de voix:—C'est mon secret!

Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce mensonge.

Il sourit ensuite avec fatuité.

Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un instant!

M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Édouard; à défaut, il rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu deux amants: Édouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu'elle porte? Il se noie dans cette bourbe.—Enfin Maurice s'arrête à cette conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de mademoiselle de Meilhan qu'Édouard, par la raison que M. Clavier consentira plutôt à accepter l'un que l'autre; à tout prendre, mademoiselle de Meilhan aura un parti; et son beau-frère parviendra à la plus haute réalisation de ses vœux d'ambition. A quoi bon dire à Victor dans un pareil moment: Édouard est aussi l'amant de mademoiselle Caroline, et il m'a fait la même confession que toi.

—Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il en est ainsi, Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises dont il avait été si rudement heurté, et sans respirer un instant, depuis son entrevue avec le conventionnel.

—A la bonne heure, Maurice! Dieu soit loué! j'ai enfin retrouvé un frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère bien.

—Je le pense.

—Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon beau-frère, mon témoin, mon ami et mon compère.

Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie que Victor lui envoyait au visage.

Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse.

Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. Il habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly. Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la sœur d'adoption de Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques orages à traverser. On ne pêche pas les perles sans se mouiller, dit Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce que tu ne vas pas te coucher aussi?

—Dans un instant; je te suis.

Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules Lefort.

Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise.

C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors de l'appartement de Léonide.

Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes.

Il avait pleuré en dormant.

XXIII

Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaunes de l'arrière-saison courait l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait sentir.

On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, depuis la fatale nuit d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par leurs regards dans l'intérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un œil furtif aux fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action du printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs baguettes au hasard, échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et de culture les avaient soumis; beaucoup de pots de fleurs, chassés par les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche morte; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière. Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les carreaux; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable, on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier eût été aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de triste encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat de négligence qui explique à la rigueur le délaissement momentané d'une propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait coulé le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette.

M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion; sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup.

A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés de leurs bandes.

Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance; sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade; furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait, le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement, que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui rendre quelque calme à force d'air et de précaution.

—Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis, il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin.

A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore.

—J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison. Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,—je l'ai mieux compris depuis,—qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux étrangers.

—Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par exemple, le jardin,—pauvre jardin! il est dans un abandon! je le regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques jours.—Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis?

Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse, brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage.

M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été interrompu:

—Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.

En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses paupières ne s'étaient pas relevées.

Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du secrétaire:

—Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas, vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois.

Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle osa seulement lui dire:

—Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard. Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher, monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela? J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous irons,—car voici le printemps,—nous irons encore nous promener dans le bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous vos journaux sont de côté...

Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers elle des yeux sans mobilité.

En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la main s'était retirée.

—Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse.

Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,—et vous êtes bon, monsieur,—pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle, mon cœur se serre!

La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.

Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous vous taisez.

Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des maux, c'est votre silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur! Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien...

Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité ressemblait à celle de la mort.

—Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur!

Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait?

Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi, en ce moment, monsieur!

M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait morte depuis dix-huit siècles.

—Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à sa mère comme vous sourîtes à la mienne.

Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, moi! et nous sommes deux ici à vous maudire!

Le régicide resta toujours de pierre.

Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la saisit: elle tomba.

Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la nuit était venue.

Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. Clavier.

Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait père.

Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des eaux murmurantes du château.

Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur la sienne.

—Édouard! vous! Édouard! vous vivez!

—Caroline!

Ils rentrèrent dans le jardin.

Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.

—Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici?

—Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver, dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur. La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire, avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant!

—Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée.

—Où tu as vu ta mère?

—Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône.

—Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard.

—Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons vainement démontré,—il est vrai que c'est une affligeante vérité à dire,—que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche déployée, aux cris de Vive le roi! Elle n'écoute que ses espérances, que les vœux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque basse-cour de village.

—Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre des étages supérieurs.

Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au jardin.

—Parle maintenant, Édouard!

Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de la jeunesse.

Caroline n'osa lui dire combien il était changé.

De son côté, Caroline n'avait plus,—et ceci s'expliquait à beaucoup d'égards,—la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche, s'était perdue dans un délicat embonpoint.

—Continue, Édouard, je t'écoute.

—Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui, s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence; nous avons été remerciés.

Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se sacrifier à sa cause d'une manière utile.

—Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis encore glacée.

—Que dis-tu?

—Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante, humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence.

Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!—déshonorée si tu restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?

—Mais monsieur Clavier est malade.

—Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie, qu'ils viennent. Dieu fera le reste.

—Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...

—Et le nôtre? Caroline!

Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de te déterminer, consens à me suivre!—Viens!

Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.

—Tu le veux! Édouard, attends!

Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour voir à travers si M. Clavier est endormi.

Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture et quelques parties de l'appartement.

Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.

Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le cœur; brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade. La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner.

La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune induction précise.

—Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère. Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh! combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas.

Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison.

Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu, dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin.

—Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa machinalement Édouard.

Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre où elle avait serré quelques robes.

Elle remonte précipitamment.

Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le front!

—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est levé!

Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.

—Caroline!

—Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard?

—Caroline! Caroline!

La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est plus fermée.

On l'appelle de nouveau.

C'est la voix d'Édouard.

Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.

Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas, qu'un cri.

Ce cri fait monter Édouard.

—Viens donc, viens donc, Caroline!

—Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de monsieur Clavier.

Le régicide était mort.

XXIV

Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale.

Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard, étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était encore ébranlé.

Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point. Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. Malgré la simplicité de son cœur, il convenait avec lui-même, et d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à certaines conditions d'ordre.

Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer, affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients, lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne.

—Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai, entendez-vous?

—C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous consulter.

L'observation du clerc surprit Maurice.

—Que dites-vous?

—Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu audience.

—Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?

—Vos ordres sont là, monsieur.

—Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les recevais pas,—faut-il donc tout dire?—c'était tantôt à cause d'un héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même.

—Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y croient plus.

—Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez personne sans m'avoir prévenu.

—Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien contradictoires. Le patron est diablement distrait.

La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé depuis le commencement de l'hiver.

—Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.

Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira.

—Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination.

Voyons la lettre de Jules.

«Mon vieil ami,

»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»

Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin!

Maurice continua de lire:

«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr, toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a quelque scandale pour les payer de leur attention.

»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre fille, née,—ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont voulu,—née avant mon mariage avec Hortense.

»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.

»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers, d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe.

»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly.....»

Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable!

Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale! Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi? misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre, infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à ceux-là.

«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux.

«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement.

»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul, libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi, venge-moi—je serai vengé!

»JULES LEFORT

Maurice prit du papier et écrivit:

«Mon cher Jules,

»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme. Envoie cette note au procureur du roi.

»Tu es vengé.

»MAURICE

La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était Victor.

Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.

Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie qui arrivait si mal à propos.

—Tu ne m'interroges pas, Maurice?

—Non!

—Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi, pour moi, pour tout l'univers.

—Ris tout ton soûl.

—Puisque tu me le permets.—Et de nouveau Victor rit, se gaudit, éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se renversant pour mieux rire.

Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la sœur avant de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment.

Il était toujours debout devant Victor.

—Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice.

—Je la croyais plus sérieuse.

—Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi.

—Arrivé à Paris,—écoute-moi donc,—je suis allé au ministère, où notre protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il m'a dit:—L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du ministre, favorisé de la cour même.

—Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous appartiennent?

—Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.

—Mais nous en exigerions des prix fous.

—Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait, et l'on vous laisserait crier.

—Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions les seuls adjudicataires?—J'étais un peu en colère.

—Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec elle.—J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à l'heure.

—Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur.

Juge si j'écoutais.

—Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en sous-œuvre l'adjudicataire préféré.

—Comment centupler la valeur des maisons?

—Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la ruse, de la vitesse! courez!

J'ai couru.

Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires, blanches, dorées. Ici: Fabrique de noir animal; ici: Atelier de fonderie; là: Manufacture de papiers peints; Manufacture de tapis; Dépôt de porcelaine; Raffinerie de sucre; Raffinerie de soufre; Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie.

L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!

Trois jours après j'ai revu notre protecteur.—Venez, m'a-t-il dit, venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui faudrait faire pour les désintéresser.

J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un homme de génie, Maurice!

Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais les rencontrer au fond d'un bois.

Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son beau-frère; il s'en voulut au fond du cœur de s'être livré à l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie; espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la sœur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci.

Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête, tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention; parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi ténébreuses l'une que l'autre.