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Le notaire de Chantilly

Chapter 27: XXVI
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About This Book

The narrative follows daily life in and around a provincial estate where attentive description of gardens and social settings frames interpersonal tensions. Young Caroline moves between a cherished greenhouse and walks with the elderly and solicitous M. Clavier, while a domestic quarrel between Maurice and Léonide is resolved after a delicate confession. Scenes juxtapose faded aristocratic splendour, the routines of household sovereignty, and quiet moral reflections on virtue and memory. Portraits of landscape and social ritual reveal character through small gestures, domestic care, and the lingering traces of former grandeur.

Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet, toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin de ce qu'il avait fait pour lui.

Maurice sonna.

—Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il à un clerc. Que tenez-vous là?

—C'est une lettre dont on attend la réponse.

Le clerc sortit.

—Je connais cette écriture.

Victor Reynier s'approcha.

Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas la suscription.

Celui-ci s'éloigna.

—De la défiance! murmura-t-il.

—Quelle curiosité! pensa Maurice.

D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que Victor ne fût pas témoin de son trouble.

Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter: Sinon, c'en est fait de ma vie.

—Je n'en doute pas, Maurice.

—Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité! J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons pas. Réussirons-nous, oui ou non?

—Oui! mille fois oui!

Maurice faisait pitié.

—Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais mortelles pour moi.

—Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si...

Se frappant le front, Maurice s'écrie:

—Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne!

Il court à la poste.

Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti.

Il rentre chez lui, mort.

Victor était descendu au jardin.

—Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu.

«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au carrefour des Lions. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.»

Voilà donc la vie!

Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent.

Quel est donc le coupable?

Que Dieu le dise!

Dieu!

Maurice regarda le ciel avec ironie.

En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme, l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au carrefour des Lions.

Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.

—Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu!

Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut.

XXV

Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon, au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans un bourg qui n'a, l'été,—ce qu'il considère comme un malheur, et nous comme un avantage,—aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La pièce d'eau,—c'est le nom du rendez-vous habituel,—se garnit de quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires sont terminées,—si toutefois il y a des affaires à Chantilly,—et comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La pièce d'eau, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc, viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du Constitutionnel. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont pas,—l'usage le veut,—les présents qui sont sacrifiés à ce besoin mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province.

Ainsi, exacts au rendez-vous de la pièce d'eau, à chaque retour du printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait presque du même sang.

Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs, enivrés de sentir renaître la belle saison.

Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars, et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre.

Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal.

Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où était passée la duchesse de Berri depuis la capture du Charles-Albert et l'échauffourée de Marseille.

Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là, sur les autres, d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont avaient fortifié le cœur de la chouannerie.

De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski.

Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le Courrier français, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park.

Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra.

Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à l'humidité et à la sécheresse.

Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions d'un journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la première flamme d'autres insurrections cachées.

Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente et toujours nouvelle pour les habitués du bassin.

Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort, plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus, prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur.

Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le lendemain d'un bal.

—Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la lecture des journaux.

—C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On n'y reste que pour économiser.

—Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée? interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis cette opinion sur Léonide.

En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.

La conversation ne tomba pas dans le bassin.

—C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.

Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui relevait ainsi la maladresse de sa fille.

—Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre, l'à-propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord, où il s'ennuierait ensuite.

—Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.

—Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.

—Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être lui.

—C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que, depuis le départ de sa sœur, il n'a pas manqué de se promener chaque soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan.

La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté.

D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi:

—Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.

—Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si, comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la grande, de l'immense fortune dont elle a hérité...

Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu dans ses idées, l'orateur se demanda:—Mais où en étions-nous?—Nous en étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas?

—Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M. Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût.

—Ai-je dit cela?

—Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous.

—Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité?

—Cela est positif, madame.

—Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million, ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!

Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.

—N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au juste si M. Clavier n'avait aucun parent?

S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier. Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore.

—On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles.

—Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan.

—Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.

—Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été interrompu.—Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé sur le gazon.—Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien, pour n'être pas son héritière!

—Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui aura été légère.

—Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.

—Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me tombait en partage.

—On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à rien.

—Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous choisissez vos moyens.

Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au moindre mot, l'eau aurait coulé.

—Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois des fraîcheurs!

—Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous?

—On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin. Bien!—très-bien!—mes enfants!—mieux que vous,—qui, malgré mes conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...

—Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai est si beau!

—Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe, ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues.

Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques, entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son arrivée.

—Docteur! dit-elle.

—Madame.

—Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment.

—Quel est ce mal? le silence?

—Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous mourons de curiosité.

—Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est l'indiscrétion, mesdames.

—Docteur, soyez gentil.

—Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons?

—Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier? Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime?

Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot fut, après un silence méditatif:

Le malade est gravement malade et je l'abandonne.

Il se leva pour partir.

On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui fit.

—Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent fois que je n'en ai. Je ne sais rien.

—Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.

—Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre.

—Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?

—Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au cerveau. Je présume que le cœur était malade chez lui; j'y soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également.

—Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué?

—Le pouls des malades, chère dame,—car c'était la chère dame qui questionnait, commentait, argumentait sans cesse,—ne me révèle jamais les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé.

—Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.

—Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la baisait et priait.

—C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins, cette chère enfant?

—N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore.

—Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage.

—Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger. M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son étude.

—Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien. L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.

—Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me faites plus parler, tenez!

—Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien; parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera mademoiselle de Meilhan?

—Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné à mademoiselle Caroline de Meilhan.—Apprenez-le, mesdemoiselles,—c'est...

Le docteur aspira une prise de tabac.

—C'est—qui?

—C'est moi!

—Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens!

—Nous nous vengerons sur vos ordonnances.

—Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui sort,—tenez, regardez,—de la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan?

—C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se levant à demi pour vérifier l'indication du docteur.

Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,—car pas un de ses mouvements n'était perdu,—qu'il avait remis dans sa poche la clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin.

L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer.

S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et tout de confiance.

Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer les signes.

Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent témoins de la bizarre manœuvre de Victor.

Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux au milieu desquels il tomba.

—Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses; elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à l'état où elle est; on dirait un accouchement.

—Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant les yeux sur le docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une perfide comparaison.

—Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous: le choléra est à Chantilly!

C'était le 6 juin 1832.

XXVI

La France roula au bord de l'abîme.

Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.

Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche aînée.

Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se passer notre récit.

Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la capitale.—Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.—Les chemins étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France appartiendrait.

La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes aussitôt qu'elle y avait été connue.

Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,—la menace en avait été si souvent prononcée,—le retour d'un autre bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues partout, les journaux extrêmes annonçaient,—on ne sait dans quel but étrange de séduction politique,—une révolution sociale complète à la première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas plus de cinquante arpents.

Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les champs, et l'argent disparaît de la circulation.

Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,—nous l'avons dit,—au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt de leurs économies pour le mieux cacher.

Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes; l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants; les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est vague.

On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations, en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.

Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés.

Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le long desquelles il avait plu du sang sur ses joues.

Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière conquête de cette révolution.

Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,—sa figure l'attestait suffisamment,—de la mort de ses meilleurs amis, de ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré honnête.

Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot: il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société.

Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite, seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les cheveux hérissés, le front jaune, l'œil ouvert.

—Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour la soulager.

—Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption!

L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats, de ces masures infectes, payées dix fois leur prix?

Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées pour payer ces maisons?

A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué!

L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!

Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur les étagères.

Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre expressivement la main.

—Ta cause est gagnée, Maurice!

—Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée.

—Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient et meurent en criant: Vive la république! S'ils tiennent encore jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux Tuileries.

En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin dont il le voyait accablé.

—Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de l'honneur.

Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle s'engloutisse!

Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts par les fenêtres? Ainsi je les ai vues.

Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là, une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier!

—Oui, le coup est grave, Maurice, mais...

—Grave! il est mortel.

—Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe.

—Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre opération maintenant.

Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,—c'est une justice que ma conscience me rend,—aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque?

—Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.

—Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?

—Il y a des hommes probes en affaires.

—Ceux-là ne sont pas millionnaires.

—Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?

—Et toi dans leur conscience?

—Ah! Maurice, la colère t'égare.

—Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une extravagance. Notre grande fortune va se réduire,—sais-tu à quoi?—pour toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle.

—Si cependant, Maurice, la république est constituée?...

—Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi?

—Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?

—Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?

—L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux: il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet Édouard?

—C'est...

Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa sœur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà, comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute! Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!

—Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard?

—Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se torturait vainement pour se poser en honnête homme.

—Oui!

—C'est un rentier?

—Oui!

—Un jeune homme?

—Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?

Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un habit marron.

—Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard que je veux rendre les premiers... Entends-tu?

—Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.

—Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.

Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une cervelle humaine saute au plafond...

Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans? Mais tu le flaires donc?—Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu allais! tu plongeais!—Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!

Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi Victor ne répondit pas à Maurice.

Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse, des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.

Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a laissé la capitale.

—Dans le plus grand trouble.

—Les révoltés faiblissent-ils?

—Nullement, monsieur.

—Le nombre en augmente-t-il?

—D'heure en heure, à vue d'œil, à mesure qu'on tue.

—Et les Parisiens?

—Ils regardent par leurs croisées.

—Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?

—Je ne m'en suis pas aperçu.

—Les boutiques sont-elles fermées?

—Aucune.

—Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires!

Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.

—On vient donc à leur aide? continua-t-il.

—De tous côtés, monsieur.

—Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.

—Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille républicains qui arriveront de Dijon demain matin.

—Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination ensuite, bouleversement.—Mais la troupe? la troupe?

—Elle les assiége aussi de toutes parts.

—On se massacre donc?

—C'est le mot.

—On ne présume pas à qui restera la victoire?

Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la route.

Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à cœur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs visages l'altération d'une fuite précipitée.

—Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.

Le cœur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté à l'attendre.

—Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.

—Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien.

—Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout soit anéanti.—Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la justice!—C'est mal!—Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!

—Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y aura prescription de droit.

—Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, vous n'entendez donc pas?

—Expliquez-vous! parlez!

—La cour est pleine de gens pressés de vous voir.

—Victor,—je ne sais,—vois toi-même!—regarde par la croisée quelles sont ces gens.

Victor ouvre la croisée et regarde.

—Ce sont tout simplement tes clients.

—Mes clients!

—Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice?

—Je n'en sais rien.—Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je descends. A quoi bon?—Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la cour.—Ils trouveraient du louche...

Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.

Le clerc reparut.

—Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter?

—Vous ne me l'avez pas commandé.

—Allez donc! et qu'elles montent.

—Victor, suis-je pâle?—je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes, j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours là.

La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers, bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet, non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à Maurice.

—Monsieur Maurice, répondez-moi.

—Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres.

—Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.

—Monsieur le notaire!

—C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!

—Et moi depuis deux heures.

—T'en as menti.

—Menti toi-même.

—Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.

—Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.

—Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.

—Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.

—Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!

—Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!—tous!—D'abord, qui vous amène chez moi en si grand nombre?

Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.

—Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui.

—Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:—On assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.

—Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,—et il y avait pas mal de temps que ça bouillait,—les républicains qui font des horreurs aux quatre coins de Paris.

Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres.

—Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.

—Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on l'avait dans l'oreille.

—Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a entendu le canon.

Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de l'insurrection parisienne.

—Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.

—Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.

—Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.

Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.

—Messieurs, je...

—Il n'y a plus de sûreté nulle part.

—Ils incendieront nos meules de foin.

—Ils couperont nos arbres au pied.

—Mes braves gens, je...

—Les scélérats!

—Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.

—Mais amis, je...

—Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de ça!

Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant d'un héritage.

—Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça vous va-t-il?

L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son cœur, qui battait auparavant avec violence, s'arrêta net.

—Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris.

—Dame!—c'était une autre voix,—Pierrefonds dit vrai; ils vous arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, ils sont partis!

Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.

—Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi! vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une fois, qui donc s'est moqué de vous?

—Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir.

—Vous voyez donc combien c'est faux!

—Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, à cause de l'émeute.

—Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.

—Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le maire.

—L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher?

Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent.

—Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.

Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour de leur base, un enfant les fera pivoter.

Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. Victor triomphait.

Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:

—Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.

Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.

—Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!

—Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?

—J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.

Et plus loin:—Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?—Dame! il faut bien croire un peu à ce qu'on vous dit.

—Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui traversera vos villages.

Les clients avaient décidément honte au fond du cœur de s'être livrés à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de désintéressement qui semblait dire:—Nous en serons quittes pour un voyage à Chantilly; voilà tout.

Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On écoute:

«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.»

Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du crieur public.

—Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.

—Il a dit événements, cependant.

—Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le cours de la rivière.

—Mais il a ajouté sinistres, monsieur Victor.

—Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait sinistres?

—Chut! il crie encore.

Victor veut parler.

—Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.

Les oreilles sont attentives.

Et le crieur:

«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du nouveau! de l'intéressant!»

Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son cœur noyé d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise!

Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de restituer les dépôts.

—Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.

—Ah! bah! mourir! fuir plutôt,—si fuir était facile;—mais ils sont dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils lisent!

—Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, et ils seront ici,—là.—Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants! J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! un parti!—dis-le,—qui nous tire de là. L'incendie!—brûlons l'étude.—J'accepte tout.

—Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.

—Hélas!

—Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.

—Achève! j'entends leurs pas.

—Es-tu déterminé à tout?

—A tout, Victor.

—Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui sont dans ces cartons.

—Prends, oui! tu as une idée: laquelle?—Et puis,—mais vite!—Mais parle, finis?

—Je vais à Paris.

—O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?

—Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.

—Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.

—J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?

—Malheureux! tu extravagues toujours.

—Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus: j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi! fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.

—As-tu ta tête, Victor?

—Regarde si je l'ai!—Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide en un clin d'œil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor sait si ponctuellement le contenu de ses cartons.

Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.

Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.

—Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus maîtres de Saint-Denis.

—Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer vos dépôts à tous.

—Ah!

Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur argent.

Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.

D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs portefeuilles de cuir gras.

D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision.

Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un eustache.

Rompant ce silence animé, Victor leur dit:

—Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont toujours prospéré entre ses mains?

—Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!

—Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.

—Ce bon monsieur Maurice!

Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de son beau-frère.

—Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts. Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; peut-être bien avant dans la nuit.