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Le parfum des îles Borromées

Chapter 12: X
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About This Book

The narrative follows a young man's growing fascination with a mysterious, veiled woman he glimpses aboard a steamer crossing a lacustrine archipelago; vivid, sensory scenes of evening light, laurel scent, and island terraces set a mood of enchantment. An idealizing English poet companion frames her as a siren, while the protagonist's attention leads him to disembark at a lakeside town to continue watching her. Social gatherings, promenade scenes, and travel among the islands alternate with introspective passages about beauty, desire, and the lure of landscape, blending romantic longing with subtle observation of manners and the seductive atmosphere of the lakeside resorts.

—La lune? où ça? mais je ne la vois pas....

—Soulève toi sur mon bras... tiens! regarde sa grande corne rouge qui sort de la montagne. Mais tu m'embrasses et tu ne regardes rien!

—Ah! mio, que je suis donc fatiguée; pourquoi es-tu venu si loin? Je voulais te voir ce soir encore une fois; mais je dormais déjà debout au milieu de ces dames. On a fait de la musique, la petite Solweg a chanté admirablement; c'est un ange....

—Ha! ha! ha!

—Bon! tu ris comme au moment où je suis arrivée; qu'as-tu?

—Mais c'est ton «ange», ma chérie, qui me fait rire. Je croyais qu'il n'y avait plus d'anges; et voilà qu'il nous en vient un de Paris! C'est tellement inattendu!

Mio, je ne vous aime pas quand vous riez comme cela. Cela ne vous va point. Il me semble que je vous entends chanter faux...

—Non! non! mon amour, mon cher amour! Je ne suis pas si méchant que tu crois. Seulement, pourquoi me parler encore de cette petite? Tu sais que j'ai été très ennuyé, agacé de l'affaire de la grotte. Je voudrais l'oublier.

—Oh! vous ne cherchez que des raisons de vous rompre la tête! Cette petite ne pense déjà plus à cela. En tout cas, elle interprète ce qui vous concerne dans un sens favorable: je crois que vous lui plaisez.

—Voyez-vous ça!... Le petit ange!

Mio! vous êtes «stioupid» ce soir, dirait mistress Lovely. Je ne dis pas que cette enfant songe à entreprendre des scènes de débauche en votre compagnie; seulement vous êtes du genre d'hommes qui lui est sympathique, et quoi que vous fassiez, elle vous sera indulgente. C'est très innocent et très naturel. Toutes les femmes sont ainsi faites: il y a, non pas un homme, mais un type d'hommes qui les intéresse à première vue, sans provoquer nécessairement d'autre sentiment, et pour lequel elles auront toujours une secrète complaisance.

—Et vous avez découvert cette complaisance en ma faveur chez mademoiselle Solweg?... Je vous demande s'il est permis de s'appeler comme cela?

—Elle s'est informée de vous, et a demandé ce que vous faisiez.

—Si ce n'est que ça!

—Attendez donc! Elle a été fort étonnée que vous fussiez statisticien.

—Que veut-elle donc que je sois?

—Je ne sais pas, mais elle a été étonnée, tout à fait étonnée. Et, quand une femme est étonnée à votre sujet, c'est le meilleur signe que vous êtes dans la catégorie d'hommes dont je vous ai parlé. Sa sœur lui ayant demandé ce qu'il y avait d'extraordinaire à ce que vous fussiez statisticien, elle a dit en ouvrant des grands yeux: «Mais rien, rien du tout!... seulement, je n'aurais pas cru».

—Luisa, voyons! pourquoi me racontez-vous tout cela?

—Pourquoi? pourquoi?... mais je ne sais pas, moi non plus. C'est peut-être parce que j'ai un certain plaisir à savoir que vous plaisez; c'est peut-être parce que je suis un peu jalouse...

—Luisa! Luisa! c'est absurde! où as-tu la tête, ma chérie?...

Elle le prit dans ses bras, le serra avec une tendresse désordonnée. Il crut qu'elle avait déjà cette inquiétude un peu folle des premiers temps de l'amour, où l'on se connaît mal, où l'on croit que tout le monde va vous prendre votre nouveau trésor.

—Mon mio! mon mio! répétait-elle.

Il cherchait des termes pour la rassurer; il lui semblait que la franchise de sa passion unique éclatait sur sa figure, était sensible au moindre de ses gestes. «Mon Dieu! que vais-je lui dire pour qu'elle n'emporte pas ce soir un doute sur mon amour, après les preuves d'amour qu'elle me donne, elle, et après qu'elle est venue là, si loin, toute seule dans la nuit, malgré sa grande fatigue?» il s'exténuait à trouver quelque chose de fort, de simple, de très sincère.

Elle avait la tête appuyée sur son bras; ses yeux regardaient fixement devant elle. Ses cheveux relevés par une caresse découvraient son front pensif. Il était sûr qu'une idée la tourmentait.

—Luisa, Luisa! lui dit-il, à quoi pensez-vous?

—Je pense, dit-elle, à cette grande pointe de la lune dont tu m'as parlé, et que je ne vois toujours pas...

Et en achevant ces mots, ses paupières tombèrent, et elle s'endormit.

Il la baisa doucement, et en souriant de la surprise que la gracieuse mobilité de sa cervelle de femme venait de lui causer; puis il la berça dans ses bras, comme une enfant. Il l'adorait.

La lumière s'élargissait doucement à la surface du lac. La beauté du silence sublimisait le paysage. Les rives opposées apparurent à mesure que s'élevait la fine lune brillante. Presque en face, les marbres d'Isola Bella blanchirent sous l'ombre de feuillages, et derrière la grosse masse touffue d'Isola Madre plus lointaine, les maisons de Pallanza flattées par la double clarté du ciel et du miroir des eaux, pouvaient ressembler à une aimable troupe d'ondines endormies sur la grève.

Au milieu de cette paix splendide, comme chaque soir, le chant de Carlotta s'éleva du coté de la Mère des Îles, et sa barque fleurie qui semblait grosse comme un oiseau nageur, pointa sur le lac dont elle déchira la surface d'argent. C'était toujours la même chanson d'impudeur candide, une sorte de cri de la nature même, fougueuse et dolente, ardente jusqu'à la frénésie et tout à coup apaisée, attendrie, sans rythme apparent mais cependant harmonieuse. Dans le concert de beauté de toutes les choses nocturnes, cette voix simple prenait l'importance d'une parole échappée tout à coup de la terre et de la nuit mêmes échangeant leur extase ou s'adressant à Dieu. Un violent frisson parcourut tout le corps de Gabriel, puis lui remonta aux joues dont la chair lui semblait se rétracter sous mille petites piqûres. Son mouvement faillit sans doute éveiller la jeune femme qui dormait sur ses bras. Elle entr'ouvrit la bouche, et fit plusieurs fois: «Ah!». Reconnaissait-elle dans son sommeil, la chanson de la marchande de fleurs qui l'avait déjà plusieurs fois troublée? Peut-être vibrait-elle, merveilleuse beauté, à l'unisson de toutes les inconscientes beautés exaltées en ce moment dans ce coin fortuné du monde!

Tandis que la voix de Carlotta s'éteignait dans l'éloignement, Gabriel fut tout étonné d'apercevoir une autre barque qui avait déjà passé Isola Bella, et se dirigeait de son côté. On entendait de temps en temps la résonance sourde des avirons choquant les parois de bois, et jusqu'à l'éperlement menu de l'eau quand la tranche plate se relevait à intervalles réguliers. Il reconnut bientôt le chapeau gris à larges bords du poète anglais, et n'eut que le temps de prendre ses dispositions pour que Mme Belvidera ne fût pas aperçue. Fort heureusement, le toit de coutil était resté tendu au-dessus de leurs têtes; il retira le bras de sous son précieux fardeau, et cacha le visage et les cheveux de la jeune femme sous un châle léger qu'elle avait apporté. Enfin, n'espérant pas qu'ils pussent se dissimuler l'un et l'autre, il la quitta afin d'aller lui-même au-devant du danger et tâcher de l'écarter. Il craignait que le batelier ne parlât fort et ne réveillât Mme Belvidera qui eût poussé les hauts cris. Heureusement, le brave homme étant accoutumé à promener Lee absorbé dans ses pensées, ne parlait plus en face de lui. Il amarra sa barque, et se retira.

Gabriel dit à son ami que l'on avait eu de l'inquiétude de son absence, et lui demanda s'il n'avait pas rencontré Carlotta sur le lac ou dans les îles.

Sans lui répondre, le poète restait debout, tourné du côté du lac.

—Écoutez, dit-il, le doux jasement des eaux avec le sable de la rive. Ne dirait-on pas que ce murmure est fait pour faire comprendre le silence, dans la même mesure que notre pauvre langage contribue à nous rendre l'univers intelligible? Ah! quel poète a ordonné le rythme selon lequel chaque flot, comme un beau vers, vient faire tinter ici sa dernière syllabe? Et quel est le sens de ce poème? Il y a de ces chutes de flots qui sonnent parfois avec la clarté joyeuse d'une cymbale lointaine, d'autres au contraire sont presque insaisissables et ressemblent au soupir d'un enfant qui dort. Est-ce l'écho d'un jeune éclat de rire inoubliable qui aurait jailli autrefois ici, et dont tout le rivage eût été ému? Est-ce le souvenir d'une peine secrète confiée ici à l'ombre de la nuit?

Gabriel le trouvait bien sensible aux émotions humaines, contrairement à son ordinaire. L'Anglais prévint sa question:

—Toute la beauté du monde, ajouta-t-il, à sa source dans le sourire ou dans la douleur de l'homme, de même que ce lac est fait de la goutte d'eau qui sourd de la terre. Cependant je ne m'intéresse pas plus à tel homme joyeux ou souffrant, que je ne le fais à une goutte d'eau, tant que le sens de son rire ou de ses larmes n'a pas atteint la proportion de ce lac.

Dompierre l'eût écouté volontiers, mais il avait hâte qu'il s'éloignât, à cause de la présence de Mme Belvidera. Lee n'était pas un homme à qui l'on pût dire: «Rentrez-vous? il est tard...» Le temps n'était pas divisé pour lui en une série de relais artificiels auxquels le besoin de régularité de nos organes et de nos fonctions sociales nous asservit communément. Il mangeait quand il avait faim et se reposait quand sa pensée ou son imagination était à bout. L'idée vint à son ami que cet être fantasque serait le seul à l'hôtel à ignorer le tourment tragique et comique à la fois que son absence avait causé, et qui, grâce à la popularité de Mme de Chandoyseau, avait distrait tout le monde. Lui en expliquer les péripéties serait peine perdue. Demain, soixante personnes auraient les yeux fixés sur lui, quand il paraîtrait à la table d'hôte, et il prendrait son repas dans la plus grande sérénité, sans s'apercevoir qu'il n'est pas seul à table. Une femme qui n'aura pas dormi de la nuit à cause de lui, aura des battements de cœur à sa vue, et il oubliera peut-être de s'excuser d'avoir fait faux bond la veille au déjeuner qu'il avait accepté. Gabriel ne put s'empêcher de sourire à cause de ce que ces divers contrastes avaient d'original. Lee l'aperçut.

—Ha! dit-il, voilà votre rire français: vous ressemblez encore à Voltaire, ce soir. Je vous verrai une autre fois. Adieu.

Il remonta doucement la berge et gagna la route en prononçant à haute voix des vers.

VII

Vers cinq heures de l'après-midi, Dompierre allant prendre un bain, vit émerger de l'eau une tête aux longs cheveux gris plaqués et ruisselants contre des joués rasées. C'était celle du révérend Lovely. Le clergyman l'interpella aussitôt au milieu même de son essoufflement, et avec un accent tout à fait outrageux pour la langue française.

—Aoh! dit-il, je souis très satisfaite de vô trouver à côté de moâ, monsieur Dompierre; je aimé biaucoup la conversèchone. Voulez-vous caoser?

—Avec le plus grand plaisir, mon révérend; et malgré que l'eau me paraisse un milieu peu favorable à une conversation suivie....

—Christ enseigna dans la barque, jusqu'au piou forte de la tempête. Il n'y a point de maôvaise endroite pour prêcher le parole de Dieu; mais il y a des endroites qui sont maôvaises pour le salut de nos âmes.

—Que voulez-vous dire? fit Gabriel en prenant pied, et intrigué par le préambule du clergyman qui avait jusqu'alors manifesté pour lui tant d'indifférence qu'il était peut être la seule personne à l'hôtel, à qui il n'eût pas passé subrepticement, en sortant de table, le petit «Testament» de poche, à reliure molle.

—Cette pays, dit le clergyman, est maôvaise.

—Allons donc, mon révérend, vous voulez rire! vous vous portez, je pense, aussi bien que moi, et tout le monde a bonne mine autour de nous. Est-ce que par hasard mistress Lovely?

—Nô, il ne s'agit pas de mistress Lovely, qui a le vieil âge et qui a fini d'être troublée. Mais tout le monde n'est pas ainsi, et véritablement, le climat de cette pays est maôvaise pour les âmes...

—Mais il me semble, au contraire, que la beauté y abonde, et elle est, si je ne me trompe, un des attributs de Dieu?

—Nô, dit le clergyman en sautillant dans l'eau, cette biauté ne vaut rien du toute véritablement, elle est perfide, et je pense qu'elle vient du Malin!...

Le jeune homme dissimula un besoin irrévérencieux de sourire, en faisant un plongeon, et revint se mettre à la disposition de son prédicant qui avait monté l'échelle et s'essuyait posément, assis sur le sable, au soleil.

—Le Malin? dit Gabriel.

—Je nommé ainsi, avec familiarité, le Démon, monsieur Dompierre; véritablement il faut trembler quand il prend le figuioure aimèble!...

—Si vous voyez le Malin sous les choses aimables, je suis inquiet, en effet, pour plusieurs personnes et pour vous-même, mon révérend! Le Malin vous a touché, je vous en préviens, je le vois qui vous touche, puisque j'ai du plaisir en votre compagnie... Et, entre nous, je ne sais ce qui me retient de vous dire le nom de quelqu'un qui me confessa que votre présence lui était un objet de délectation...

Le révérend Lovely se releva vivement en achevant de s'habiller.

—Il ne convient pas d'introduire la flatterie dans une sujet aussi pleine de gravité, jeune homme. La flatterie c'est l'ouvertioure par où le Démon il entre dans le home; et là, une fois assise, il est terrible.

—Brrr! fit Gabriel malgré lui, à la seule représentation des ravages que le Malin pouvait causer dans le home du révérend Lovely.

—Mèriez-vous! s'écria le bonhomme tandis qu'il passait son gilet. Il crut que Dompierre ne l'avait pas entendu, à cause des mouvements qu'il faisait dans l'eau, et reprit:

—Mèriez vous! mèriez-vous avec une jeune miss de votre pays!

—Sans doute, sans doute!... mais je ne suis pas pressé.

Il avait rajusté sa redingote d'alpaga et il s'en alla en jetant encore la conclusion pratique qu'il avait promptement tirée de cette rencontre:

—Mèriez-vous, monsieur Dompierre, mèriez-vous!

Celui-ci demeura un peu perplexe en réfléchissant au sens de la conversation du clergyman. Lui conseillait-il le mariage à l'instigation de quelqu'un qui avait un intérêt à ce faire? Avait-il eu vent de sa liaison, et déplorait-il qu'il fût l'occasion d'un scandale? Ou bien enfin s'était-il tout simplement épanché lui-même en tâchant de fournir à autrui les moyens de ne pas tomber, à son âge, dans les tentations brûlantes dont il avait peut-être à souffrir? Les trois hypothèses étaient également plausibles.

En sortant de l'eau, Dompierre aperçut sur le sol un petit volume relié à l'anglaise. C'était le Nouveau Testament. Il le ramassa en souriant et, le soir, il le remit au révérend Lovely, sous le prétexte qu'il avait dû l'oublier.

—Nô! nô! dit le révérend, c'est à vous! Si vous avez trouvé cette livre, il est à vous... Je souhaite, ajouta-t-il, que vous en fassiez le lectioure, car c'est une livre piou profitable encore en cette pays que par tout ailleurs... Regâdez! voilà encore le miousic qui vient ici presque tous les soirs; eh bien! cette chose nous fait mal, croyez-moi, cette chose est maôvaise!

Une troupe napolitaine, composée de quatre femmes et d'une dizaine d'hommes, préludaient en effet, devant l'hôtel, sur leurs violons et leurs mandolines, au concert quasi quotidien. Les personnes qui ne se lassaient pas de cette musique brûlante et de ces mouvements un peu bruyants, prenaient place dans le hall, autour de petites tables de marbre où l'on servait les glaces.

La troupe, après quelques chansons peu variées, se tria, et trois couples vinrent au milieu des assistants exécuter la tarentelle. Les hommes étaient tous beaux; une des femmes, blonde, assez grande, et à la fois souple et gauche dans ses mouvements, avait un charme rude et puissant. Les couples tournaient dos à dos, se cherchant toujours du regard, maniant avec frénésie les castagnettes, et excités par les autre instruments, par les voix, et de temps à autre par les applaudissements du public. À la fin, les regards s'étant joints, ils demeuraient, la femme renversée en arrière, comme vaincue, l'homme penché sur elle, les yeux dans les yeux, flanc à flanc, les mains hautes tenant les castagnettes immobiles, semblant pâmés dans tout leur corps; la bouche seule et les prunelles ardentes se dévorant à la courte distance du souffle.

La révérend Lovely, qui avait regardé le spectacle jusqu'à la fin, tourna soudain les talons et se dirigea dans l'ombre du jardin, en levant les yeux au ciel. Mais la jolie fille qui avait eu le succès de la tarentelle et allait commencer le tour de l'assistance, une sébile à la main, courut à lui, et on le vit se retourner du côté de la lumière pour prendre de la monnaie dans son gousset. C'était le prix du scandale. Du moins fit-il ses efforts pour ne point recevoir le sourire troublant de la danseuse napolitaine.

Gabriel faisait remarquer la petite scène à Mme Belvidera qui était assise auprès de lui, et tout en lui racontant les conseils impromptus que le révérend lui avait donnés au bain.

—Prenez garde, dit-elle; il y a ici une jeune fille de vos compatriotes qui est tout à fait en âge d'épouser un homme comme vous. Vous ne lui déplaisez pas assurément; et, bien que vous déconcertiez un peu sa sœur aînée qui lui tient lieu de maman, vous n'avez pas de défauts assez saillants pour ne pas lui représenter un parti sortable. Il y aura ou il y a déjà peut-être un complot organisé contre... ou pour votre intéressante personne!...

—Je n'aime pas ces plaisanteries-là!... Voyons! je vous parle en riant de la conversation énigmatique du bonhomme Lovely, à cause de ce qu'elle a d'imprévu et d'amusant; et vous me répondes de votre plus grand sérieux...

Mais c'est sérieux, un jeune homme en présence d'une jeune fille! c'est une réunion tellement sérieuse que tout autour d'eux conspire à les rapprocher, les gens et les choses, les hasards fertiles; c'est une entente secrète, mystérieuse, une espèce de sourde volonté de la nature qui agite et met tout en branle dans le but de les unir!

—Pourquoi me dites-vous cela? Vous savez bien qu'il m'est très désagréable de vous entendre parler de tout ce qui n'est pas vous, votre amour, et l'espoir de le prolonger, d'y consacrer toute ma vie. De plus, vous savez qu'il y a dans ce cas particulier quelque chose qui m'est tout spécialement désagréable, qui devrait vous interdire même de l'envisager comme réalisable; faut-il vous rappeler la circonstance de la grotte?...

—Enfant! enfant! tout ça ne signifie rien, et cette circonstance est une chose qui pèse bien peu contre la détermination d'une femme. Qui sait? elle a pu même produire tout le contraire de ce que vous imaginez! Ah! comme vous nous connaissez peu!... Et vous me demandez pourquoi je vous parle de cela, moi? Mais peut-être bien parce que je ne peux pas plus faire autrement que les autres; peut-être parce que j'obéis aussi à cette force secrète, à la conspiration universelle en faveur du mariage! Peut-être est-il naturel aussi que je vous parle avant tout autre de cette éventualité, parce que je suis la personne qui la redoute le plus?...

—Tout cela m'agace au plus haut point. Je préfère rompre toute relation avec les Chandoyseau!

—Ce n'est pas moi qui vous ai poussé à les connaître, mon ami.

—Eh! pouvais-je prévoir la chute de cette jeune fille au milieu de nous? Ah! tenez! je fais le serment de ne plus nouer de relations avec aucune famille, avant d'avoir posé les questions suivantes: Avez-vous une ou plusieurs fille, sœur, cousine, amie ou connaissance à quelque degré célibataire et ayant atteint l'âge nubile ou sur le point d'y parvenir?—Non.—N'avez-vous en aucune de vos entournures ni veuve, ni divorcée? N'avez-vous personne qui soit en instance de divorce, voire même de séparation de corps?—Non.—Eh bien! topez là, je suis des vôtres...

Les Napolitains ayant quitté le hall, jouaient des airs de valses dont les sons adoucis arrivaient agréablement par les grandes baies ouvertes. Quelques Américaines et des Viennoises se balançaient avec élégance au bras de jeunes gens en smocking.

Mme de Chandoyseau, qui allait de groupe en groupe en parlant à tort et à travers, cogna familièrement de son face-à-main l'épaule de Gabriel, pendant qu'il causait avec Mme Belvidera, et elle lui dit, non sans une pointe de méchanceté:

—À qui donc ai-je entendu dire que monsieur Dompierre était un valseur émérite? En tous cas, le bruit en est venu jusqu'à ma petite sœur qui le sait!...

Et elle passa, caquetant déjà plus loin.

—C'est un peu fort! dit le jeune homme à Mme Belvidera, j'ai envie de me sauver.

—Il est trop tard! fit-elle en riant, vous voilà pris dans le piège. Il faut que vous valsiez avec Solweg!

—Pas avant d'avoir valsé avec vous.

—Non, non! ne faites pas cela, je vous en prie; il n'y a jusqu'à présent que les jeunes filles qui dansent: allez inviter la petite Solweg, c'est moi qui vous l'ordonne; et je ne vous plains pas tant!...

Solweg parut fort surprise quand il la salua en la priant de lui accorder cette valse. Elle eut un mouvement d'hésitation infiniment bref, et le regarda un instant, bien en face, de ses yeux bleus. Elle les rabaissa aussitôt et lui donna le bras sans mot dire. Il était résolu à interpréter tout ce qui la concernait dans le sens le plus défavorable, et la première phrase mentale par quoi se formula en lui son impression première, fut: «Eh bien! décidément, ma petite, tu n'as pas froid aux yeux!...» Il ne se souvenait pas avoir vu jamais deux yeux se poser si franchement en face des siens. «Voyez-vous ça! continua-t-il, avec cette fatuité dont les hommes se départissent rarement, en présence du plus maigre encouragement féminin, vous vous dites, mademoiselle, que je suis un fêtard ni trop décati, ni trop bête, et qui mélangerait volontiers au plaisir qu'il goûte avec une belle maîtresse, celui d'un flirt un peu hardi avec une fraîche peau blonde!... Ah! ah!... Votre sœur songe à vous marier, vous n'y voyez pas d'inconvénient, quant à vous; mais vous n'avez pas tant d'exigence!... Attends un peu! ma petite!»

Ils avaient fait plusieurs tours de valse en silence. Il remarqua qu'elle était fort légère et dansait admirablement. Elle avait un parfum délicat. Son bras qu'il soutenait de la main, avait une forme exquise; et, comme elle était dégantée, la finesse de sa main le frappa particulièrement. «Mon vieux! fit-il à part lui, tu n'as jamais eu moins de veine que de te trouver éperdûment amoureux juste au moment où une petite caille aussi douillette te tombe dans le bec; quelle délicieuse aubaine tu vas rater là!»

—Comme vous semblez être aimée de madame votre sœur, mademoiselle! Et je suis sûr que vous êtes son amie, au moins autant! Je parierais que vous avez les mêmes goûts!

—...Mon Dieu! monsieur!...

À part lui: «Mon Dieu, monsieur! ça veut dire que tu t'en moques des goûts de ta sœur, comme ta sœur le fait elle-même, en son for intérieur! Tu ne sais pas plus qu'elle quels sont tes goûts, ni même si tu en as. Seulement tu le fais moins à la pose que ta godiche de sœur; tu ne tiens pas à avoir des goûts. Bon! bon! laissons ça!...»

—Madame de Chandoyseau nous a tous séduits ici, mademoiselle, c'est une femme de l'esprit le plus charmant, et vous devez avoir à Paris de délicieuses relations...

Elle le regarda avec une moue très jolie et très intelligente au fond du bleu limpide de ses yeux, et sans répondre.

«Bien! bien! fit-il en lui-même, tu te dis que je te verse des banalités que tu trouves un peu longues pour le début! Tu aimes que ça ne traîne pas, toi; tu t'étonnes que je ne t'aie pas fait jusqu'à présent un compliment s'adressant directement à toi; ou bien que je ne t'aie pas pressé le bras dans ma main au lieu de lanterner dans les bêtises, comme un collégien. Eh bien! bernique, ma petite, tu peux te fouiller! je suis ici de corvée, moi, tu n'as pas l'air de t'en douter: on m'a commandé de valser avec toi, petite péronnelle, et je valse, et je valse, aïe donc! Je valse même pas mal, comme tu vois! ça n'est déjà pas si désagréable! il y en a qui s'en contenteraient!... Mais quant à faire l'aimable, le spirituel, ou bien quant à ouvrir le flirt, non, ma belle, non! rien de fait!... Ah! parce que tu m'as vu dans la grotte, parce que tu sais que je n'y vais pas par quatre chemins avec la belle Italienne, tu penses que je n'ai plus à me gêner avec toi: il y a presque une complicité, presque une connivence entre nous; et parce que tu me laisses voir que je te botte assez, tu te demandes pourquoi je n'y vais pas avec toi à la bonne franquette? Eh bien! non! non! Je continuerai d'être banal et décent: je te dirai des choses stupides et convenables; je ne presserai pas ton bras, malgré qu'il ne soit pas mal du tout, ça, je ne dis pas non!»

—Avouez, mademoiselle, que l'on vous avait trompée en vous disant que j'étais un valseur; mais je crois, en revanche, que je le deviendrais en dansant avec vous...

—Mais, monsieur, fit-elle simplement, personne ne m'a prévenue que vous fussiez un valseur... je m'en aperçois seulement...

—Ah! ah! c'est donc un tour de madame de Chandoyseau?...

—Comment! monsieur, que dites-vous?

Il se demanda un moment s'il aurait la cruauté de lui confirmer qu'il ne l'avait invitée que sur la prière de sa sœur. Mais il se sentait en veine d'infamies; il en eût commis de pires à l'égard de cette enfant, si l'occasion lui en eût fourni. Son amour pour l'Italienne le rendait enragé comme une bête contre tout ce qui pouvait avoir en dehors d'elle le parfum d'une simple galanterie.

—Mais, mademoiselle, reprit-il, il n'y a qu'un moment, madame de Chandoyseau me remplit de confusion en m'avertissant que le bruit de cette réputation était parvenu jusqu'à vous, et qu'il ne tenait qu'à moi de le démentir. La modestie me commandait de ne pas hésiter...

Elle rougit, et son joli bras eut une petite secousse nerveuse. Il ressentit une mauvaise joie de se venger de la sottise de Mme de Chandoyseau en humiliant sa petite sœur à son occasion. De plus, il avait conscience, par sa façon de brutaliser Solweg, d'éloigner de son idylle toute cette famille et de détourner définitivement de lui ces yeux bleus au regard imperturbable qui portaient toujours l'image de la grotte d'Isola Bella.

Il reconduisit la jeune fille à sa place et revint à la sienne.

—Maintenant, dit-il à Mme Belvidera, ai-je gagné le droit de danser avec vous?

—Vous avez gagné le droit d'être mis au ban de notre société, car il est clair que vous avez maltraité cette jeune fille qui vient de s'asseoir le cœur gros, blessée évidemment en quelque chose de très intime, et qui ne pourra être consolée que par sa bête de sœur dont la première parole va la faire sangloter.

—Vous prêtez à tout le monde votre sensibilité, et vous êtes d'une générosité incompréhensible envers cette petite que vous ne connaissez pas plus que moi!...

—Avouez que vous avez été méchant avec elle... J'ai suivi tous ses mouvements et les vôtres: je ne vous ai jamais vu une aussi mauvaise figure.

—Mais non: j'ai été seulement aussi banal et aussi sot que possible. N'est-ce pas même généreux de ma part, car au moins elle ne s'illusionnera pas sur la valeur du «parti» que je représente?

—Taisez-vous, je vous déteste, allez-vous en!

—C'est à cause de vous que j'ai fait ce que vous me reprochez!

Il la regardait assise nonchalamment dans une berceuse d'osier. Ses magnifiques cheveux noirs avaient, sous les lampes à incandescence, des reflets bleuâtres et moirés que le léger balancement de son corps faisait mouvoir le long des épaisses torsades ondulées. Elle le regardait de ses grands yeux sombres embellis par l'émotion que lui donnaient confusément sa réelle pitié pour la jeune fille et un sourd plaisir tout de même, de le sentir transformé, devenu cruel, incivil et méchant à cause de sa passion pour elle. Elle avait aussi une véritable colère contre lui. Et elle contraignait tout cela en lui parlant du bout des dents, avec un sourire immobile et feint, sous les regards de tout le monde. Ses beaux bras étaient demi-nus, et sa main, ornée d'une simple perle qu'elle levait jusqu'à la lèvre pour en dissimuler les contradictions involontaires, ramenait constamment l'attention de son amant sur sa bouche dont la seule vue lui faisait trembler les jarrets.

—Allez-vous-en, je ne veux plus vous voir! dit-elle.

—Si! si! fit-il en se penchant pour la saluer, ce soir, à dix heures, près du bassin, dans le jardin des annexes....

VIII

Gabriel, en allant attendre dix heures dans les jardins, tomba sur M. de Chandoyseau qui faisait l'éloge de sa femme au révérend Lovely.

Rien ne pouvait être à la fois plus comique et plus pitoyable. Le pauvre clergyman était venu là sans doute dans le but d'éteindre par des cent pas multipliés, les secrètes ardeurs qu'il attribuait au climat et au lieu, et qui lui venaient évidemment des agaceries malignes et savantes dont l'abreuvait la Parisienne. Que de fois l'avait-on vu marcher sur ce gravier craquelant, le chapeau à la main, les tempes humides de sueur, les yeux un peu égarés et comme honteux quand un regard étranger les rencontrait, enfin marmottant du bout des lèvres les arides versets sacrés que contenaient son remède et son salut! C'était à croire que le «Malin», selon son expression, était vraiment de la partie, puisque le malheureux, dans la fuite héroïque de la tentation, était rejoint précisément par le seul être au monde qui fût capable d'aviver sa plaie en lui parlant avec complaisance de Mme de Chandoyseau: M. de Chandoyseau.

Cet admirable mari n'y voyait point malice, et il était à cent lieues de penser que chacune de ses paroles tombait en l'esprit de son compagnon de promenade, comme les gouttelettes de la plus inflammable essence sur un brasier ardent. Il ne connaissait au monde que sa femme. Totalement étourdi par l'agitation perpétuelle qu'elle entretenait autour de lui; l'esprit anéanti par son incessant babillage qu'il n'appréciait et n'entendait même plus; toute initiative paralysée d'avance par les mille volontés de cette tête de linotte; il avait l'illusion qu'elle couvrait et éclipsait l'univers. Ayant donc rencontré le révérend Lovely, il lui confiait, avec une grande bonhomie, le seul souci qu'il eût, et qui se trouvait être par un hasard ni plus ni moins extraordinaire que les autres hasards, justement le seul souci du révérend Lovely.

La simplicité naturelle du clergyman le préservant d'imaginer que Dompierre avait pu pénétrer le fond troublé de son âme, la présence du jeune homme ne causa pas d'embarras nouveau dans le colloque, et il fut même le plus gêné des trois, par l'incertitude où il était de devoir renchérir sur l'apologie de Mme de Chandoyseau, ou bien tenter de faire dévier la conversation. Quelle était la détermination la plus généreuse à prendre? il l'ignorait. Le révérend en était-il actuellement à la période de lutte cuisante où le pécheur se débat contre la tentation; ou bien touchait-il une de ces phases d'accalmie légère que Dieu accorde par une bienveillance excessive, où l'horrible du péché disparaît et où l'on en savoure, une seconde d'ivresse ou d'hébétude, l'apparence enchanteresse? Peut-être d'entendre parler de la séduisante Herminie lui était-il doux? Peut-être puisait-il une sécurité trompeuse à écouter ces éloges prononcés par un organe légitime, ce qui lui semblait une garantie de l'impossibilité d'accomplir le péché; car évidemment cette femme tant admirée de son mari lui rendait estime et amour, et ne distribuait au dehors,—fût-ce aux plus tendres privilégiés—que le trop plein d'une exubérante bonté.

Le révérend Lovely écoutait attentivement son complaisant interlocuteur. Gabriel prit le parti d'en faire autant. Jamais le soupçon ne vint à l'idée de M. de Chandoyseau que le sujet qu'il traitait pût ne leur offrir qu'un intérêt médiocre. Il ne tarissait pas.

Dompierre, en veine de méchanceté, crut devoir souligner son dire, de-ci de-là, par de légers signes d'acquiescement. Il poussait de temps à autre un petit bougonnement favorable. Il vit que le révérend lui en savait gré. Il insista, il parla même. Ce fut au tour du révérend d'adopter ses signes d'acquiescement et son bougonnement favorable. Le clergyman s'entraînait, s'échauffait, s'enhardissait. Bientôt il n'y tint plus et parla. M. de Chandoyseau, étonné, soudain se tut et se contenta d'écouter.

Ce fut une scène de passion bien touchante. Ce pauvre révérend se lança tout d'abord dans des généralités à perte de vue. Il citait d'innombrables versets, et parlait de la Femme dont il esquissa le rôle sublime et l'importance sociale; puis la Pécheresse l'absorba et il rappela de célèbres paroles d'indulgence; enfin il ne se posséda plus, et chaque expression issue de ses lèvres avait trait, à ne pas s'y méprendre, à Mme de Chandoyseau. Il prononça son nom. Il vanta principalement son éloquence qu'il considérait comme un don divin; en second lieu, son intelligence qui était évidemment supérieure par son agilité et la grande foule d'objets qu'elle embrassait sans aucune difficulté ni lassitude; enfin sa grâce persuasive et insinuante, comparable à un parfum près duquel on ne peut point passer sans en être pénétré agréablement.

Comme il se sentait emporté sur une pente irrésistible, il crut se modérer en ajoutant qu'il fallait se demander si l'excès dans la perfection ne contenait pas quelque chose de redoutable.

—Je le crois, en effet, dit M. de Chandoyseau, qui eût préféré, quant à lui, que sa femme eût «l'intelligence» moins vive et moins éparse, et lui laissât un peu de repos.

—N'est-ce pas, monsieur? reprit avec feu le clergyman interprétant la réflexion de M. de Chandoyseau dans son sens à lui, et s'imaginant que le pauvre mari pliait parfois sous le fardeau d'une trop tyrannique passion.

M. de Chandoyseau, qui n'entendait point subtilité, ne contredisait pas, et continuait à son tour, en petits ronronnements inarticulés, le rôle d'approbateur que ses deux partenaires avaient tenu successivement.

Le révérend Lovely s'attendrit; la compassion afflua à son cœur excellent et troublé. Il prit la main de M. de Chandoyseau et la serra. Dans ce moment-là, il se tut. C'était alors, assurément, que le besoin de confesser sa flamme se faisait sentir le plus impérieusement; et le pauvre martyr se clouait la bouche pour ne pas avouer au mari d'Herminie qu'une même flèche fatale les avait frappés l'un et l'autre et qu'ils pouvaient marcher la main dans la main, portant aux épaules le poids douloureux et cher d'une précieuse croix. Les larmes lui mouillèrent la voix quand il la recouvra. M. de Chandoyseau ne comprenait pas un traître mot à la scène; il se pencha du côté de Dompierre:

—Dites donc! fit-il, mais qu'est-ce qu'il a, notre pasteur?

—Il est trop bon; c'est une espèce de saint homme, quoique protestant!...

—Ah! ça! reprit-il, en élevant la voix, si nous fumions un cigare?...

—Volontiers! lança une voix qui leur fit à tous tourner la tête du côté du lac; et ils reconnurent tout près d'eux Dante-Léonard-William Lee, qui revenait encore en barque d'une de ses expéditions mystérieuses.

—Ah! dit M. de Chandoyseau, voilà notre poète!

Il prononçait ce mot «poète» en mêlant, dans l'intonation, tout l'enthousiasme artificiel qu'il empruntait par condescendance au culte de sa femme pour les arts, et la secrète opposition de sa nature d'Angevin positif, contre ce qu'il eût nommé volontiers, s'il eût osé, des balivernes.

Le révérend Lovely jugeait qu'il était superflu d'écrire, attendu que la rédaction des livres saints était arrêtée. Le terme de poète lui rappelait la lyre de David et les images des prophètes, et hors de là ne lui inspirait que de la pitié.

Quant à Dompierre, personne ne croyait à la sincérité de son amitié pour le poète, attendu que sa profession, à lui, consistait dans l'étude de la statistique.

Dante-Léonard-William mit pied à terre, tandis que son batelier muet s'éloignait sur l'eau sombre, à grands coups d'avirons. Il était d'humeur alerte, ce soir; il prit le cigare que M. de Chandoyseau lui offrait et s'excusa d'interrompre la conversation.

—Mon Dieu! dit le révérend Lovely, nous parlions de mad...

—La femme, interrompit aussitôt Dante-Léonard-William qui suivait certainement le cours de ses pensées, et ne se donnait pas la peine de le dévier, la femme n'est qu'illusion.

M. de Chandoyseau, accoutumé aux paradoxes, eut un sourire de complaisance.

—Qu'illusion! interjeta le clergyman; mais, monsieur, vous oubliez que la femme est mentionnée formellement dans l'Ecriture...

—La femme n'est qu'illusion! poursuivit le poète anglais. J'entends la femme en tant que puissance séductrice. Car elle n'est en réalité ni aimable ni belle; elle est bornée dans son esprit, et, à plusieurs titres, disgracieuse en sa chair. Je m'abstiens d'insister sur les imperfections de son corps, qui n'ont d'égale que l'outrecuidante présomption de beauté qu'elle en tire. À force de voiler ses prétendus charmes, on lui a persuadé et on nous a persuadé qu'elle en a. Les anciens, plus familiers que nous avec l'aspect du corps féminin, lui donnaient rarement la préférence. Le christianisme, pour éviter de pareilles déviations dans les choix, a fait de la femme un «porte-parure» en la couvrant à outrance de tissus et d'ornements propres jadis à attirer l'attention du menu peuple sur les idoles. Peut-être ne fut-ce pas assez, car c'est de peur qu'on ne se détournât d'elle qu'il incarna en elle le péché. Ruse sublime! ornement incomparable! et la plus merveilleuse trouvaille psychologique issue de la cervelle humaine! Brillante et dangereuse, la femme devenait un excitant des plus nobles facultés de l'homme: la bravoure et le goût du beau. Les verroteries nous fascinent; le péril nous exalte; et le culte moderne de la femme est fait de cette double exploitation de notre crédulité.

—Mais, monsieur, s'écria le révérend Lovely en se bouchant les oreilles, vous n'avez donc pas reçu le baptême, ni ouvert l'Ecriture? Il y est dit...

—Je trouve notre poète très amusant, dit M. de Chandoyseau; je regrette seulement que ma femme ne soit pas là, car elle apprécie beaucoup la philosophie de monsieur.

—Ne le regrettez pas, fit Dompierre, car devant Madame de Chandoyseau, Lee ne saurait nous dire la forte déconvenue qu'il a certainement éprouvée ce soir dans quelque aventure galante;... et il va nous la dire. Entre nous, voyons! mon cher Lee...

Le poète ne les écoutait plus, et, jugeant avoir fait assez pour la politesse qu'il devait à M. de Chandoyseau en échange de son cigare, en le gratifiant de ce petit discours, il s'éloignait à longs pas, sans seulement souhaiter le bonsoir.

Son brusque passage au milieu de ces messieurs, et le retentissement de son étrange diatribe contre la femme leur laissait un malaise qui, toutefois, les avait sauvés de celui où les eût plongés l'épanchement du clergyman amoureux.

—C'est un homme bien original, dit M. de Chandoyseau, c'est un blasé!

—Tout au contraire, fit l'ami de l'Anglais, je ne serais pas étonné qu'il fût vierge...

—Est-ce possible? s'écria le révérend Lovely.

—J'en ai connu bien d'autres! mais ce qui me porte à supposer que celui-ci l'est, c'est que je connais de lui des poèmes contenant, à l'égard de la femme, une passion si extraordinaire, si farouche, si éperdue, que je ne crois aucun homme ayant touché la femme, capable d'atteindre un tel délire...

—Je ne vous comprends pas bien, fit M. de Chandoyseau.

—C'est, en second lieu, que je ne vis jamais personne ayant en vue une femme déterminée, s'élever contre elle avec une plus criante injustice, un plus amer dégoût. À qui pensait-il il n'y a qu'un instant? Je n'en sais rien; mais je puis vous affirmer qu'il avait en vue une ou plusieurs personnes dont il distinguait mentalement, mais très nettement, tel ou tel détail très réel avec lequel, grâce à l'habitude, un amant se familiarise et s'exalte aveuglément, tandis que le vierge répugne à sa seule représentation.

—L'Ecriture Sainte, dit le révérend Lovely...

—Il est temps d'aller nous coucher, fit brusquement M. de Chandoyseau, en approchant la lueur de son cigare du cadran de son chronomètre.

—En effet, dix heures vont sonner dans quelques minutes; bonne nuit, messieurs.

Gabriel remonta doucement du côté des annexes de l'hôtel, où le menu bruit d'un jet d'eau l'attirait presque chaque soir à l'heure de ses rendez-vous avec Mme Belvidera. Le bassin se trouvait garanti par l'ombre épaisse des arbres verts et par le mur nu d'une petite chapelle où se célébraient, les dimanches, les offices du culte anglican. Un banc de bois demi-circulaire était placé au pied des arbres; aucun regard indiscret ne pouvait plonger en cet endroit; et la brise de nuit dans le feuillage, unie au murmure de l'eau, suffisait à couvrir leurs voix. Quand tout était assoupi, ils allaient plus loin, vers une tonnelle d'été plus meublée et mieux close; parfois ils voulaient se figurer que le jardin était à eux et ils passaient une partie de la nuit à en parcourir les allées, à humer les fleurs, les herbes et la terre endormie. Un vieux tronc d'olivier, dans un endroit désert, était assez grotesquement aménagé pour qu'on pût monter jusqu'au cœur de ses branches noueuses, par un escalier tournant; et l'on trouvait en haut une plate-forme, avec une table et des chaises. De là, la vue s'étendait au loin; et quand leurs nuits heureuses se prolongeaient jusqu'au petit jour, ils montaient dans le vieil olivier pour voir blanchir le lac au milieu des montagnes.

Il attendit un temps toujours trop long, au pied des arbres verts; il voulait s'efforcer de la voir arriver de loin au travers du feuillage touffu, et, dans l'ombre, gauchement, il s'appliquait le visage contre les mille épingles noires des basses branches, et exécutait un vif mouvement de retrait, avec une grimace, en riant de sa sottise. Cependant il entendit son pas sur les feuilles que l'automne déjà répandait en abondance, et presque aussitôt elle fut près de lui.

Elle était tout en blanc; la masse de ses cheveux et ses yeux seuls, se confondaient avec la nuit; mais sa silhouette pleine et légère, prenait sur le fond d'ombre, la vie et l'intensité particulières que donne le trait, le contours précis. Sa forme enivrante se livrait par l'effet d'un hasard. Il ne put s'empêcher de pousser une espèce de cri animal. Elle le gronda de son incorrigible brutalité du premier moment.

—Ah! lui dit-il, tu ne comprendras jamais ce que c'est que de te voir, de te voir venir! Tu ne sais pas comment tu es faite ni ce que contient la sinuosité de ta taille...

—Combien de fois tu t'es piqué ce soir contre les petites pointes?

—Une fois seulement.

—Ce n'est pas assez, il faut trois fois au moins; comme ça tu ne me verras plus si bien quand j'arriverai; tu ne me verras que petit à petit; ce sera plus doux et meilleur. Je saurai bien me mettre en retard!

—Tu ne sauras pas!

—Ça ne m'est jamais arrivé?

—Jamais.

—Alors, c'est que je t'aime trop: ça ne peut pas durer.

—Tais-toi, ma chérie, tais-toi!

Sa taille se ployait sur le bras du jeune homme. Cette ampleur, cette souplesse et ce poids adoré l'étonnaient toujours en lui causant un si grand ravissement. Elle lui entoura le cou de ses beaux bras élevés dont les manches lâches retombaient jusqu'à l'épaule, et l'imperceptible et soyeux duvet de sa peau de brune se laissait lustrer par ses lèvres, comme le dos onduleux d'une chatte sous la main. Elle embaumait alors jusqu'à causer une soudaine et complète ivresse. Il la suppliait de ne pas lui donner sa bouche:

—Ce serait trop! non! ce serait trop!...

Elle se faisait un jeu de la lui imposer.

Quand il eut la force de relever la tête, il lui parla d'un projet qu'il caressait depuis plusieurs jours, et qu'il voulait mettre à exécution dès le lendemain.

—Ne parlons pas de demain! dit-elle.

—Pourquoi? pourquoi?

—Je ne sais pas. Mais, toi-même, généralement, tu n'aimes pas à parler de l'avenir.

—Mais demain ce n'est pas l'avenir; demain, c'est là, tout près, nous y touchons! Voyons, est-ce que nous ne disons pas tous les jours à «demain», est-ce que nous ne combinons pas nos promenades pour le lendemain? Eh bien? Qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce qui te prend? Qu'as-tu?... Tu as reçu... il y a... des nouvelles?

—...Non, mais non, il n'y a rien; je t'assure.

—Si! tu as reçu une lettre ce soir; j'ai vu le portier te la remettre.

—Oui, c'est vrai, mais je te jure, mon mio, il n'y a rien, non, rien de... menaçant, d'imminent?... Comment dire? Non, non, il n'y a rien. Je ne sais en vérité pas pourquoi je t'ai dit de ne pas parler de demain.

Il était tombé sur le banc; il lui semblait que tout à coup son sang s'écoulât, ou que son cœur se fût arrêté. Il se sentait frappé subitement du plus grand malheur qui le pût atteindre; il comprenait d'un coup la violence de la passion qu'il éprouvait, la nécessité absolue de cette passion pour lui, le choc épouvantable, irrémédiable, au cas où ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait à être brisé. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prévu que ce malheur pouvait arriver d'un moment à l'autre, devait arriver, inévitablement. Non, il était si fou qu'il n'y avait pas pensé.

—Votre mari arrive? dites, dites-moi que votre mari arrive!

Elle eut un moment d'hésitation à répondre, qu'il attribua à la difficulté qu'elle avait peut-être à mentir, mais qui pouvait provenir chez elle de la légère stupeur provoquée par ces mots: «Votre mari» que son amant n'avait jamais prononcés. Puis elle vint à lui avec toute sa tendresse accoutumée:

—Mais non! mio, puisque je t'affirme que non! puisque je t'affirme qu'il n'y a rien de nouveau, rien.

—Tu me le jures?

—Je te le jure!

—Sur quoi?

—Bête, va!

—Sur quoi? sur quoi?

—Sur ce que tu voudras...

—Sur...

—Sur?

—Sur la tête de ta fille!

—Sur la tête de ma fille? dit-elle en élevant la main.

Puis ses larmes jaillirent tout à coup à flots, et elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Gabriel. Il la dévorait de baisers, dans une ardeur affolée, dans une joie de brute d'être délivré de la crainte de la perdre dès demain. Elle lui dit en pleurant qu'il était cruel. Il fallait qu'il fût plus que cruel, mais tout près de toucher à l'ignominie pour oser réclamer de cette malheureuse, à propos de lui, un serment sur la tête de sa fille qu'elle adorait, et qui était entre elle et son amour coupable, comme un perpétuel trouble, peut-être comme un vivant remords.

Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lèvres et les cheveux:

—Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!

Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:

—Et ce projet pour demain?... dit-elle.

IX

«Je viens, je viens, ma femme bien-aimée!» telle était la phrase qui se répétait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres quotidiennes de M. Belvidera.

Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel faisait le tour des salons et du hall; de longues Américaines interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir d'énormes paquets de journaux ficelés et leur correspondance; des Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche des petites tables de marbre, lisaient aussi à distance, en prononçant à haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop élevé. Quand Mme Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, la jeune femme laissait aller sa tête contre le dossier de jonc souple et craquant, et les paupières baissées, la bouche grave, elle songeait, avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher de penser.

Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.

Ce départ avait mis le comble à la première peine de sa vie, car, après ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'était promise pour plus tard. C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: «J'irai te chercher, en quelque endroit que tu te trouves.» Elle lui avait répondu simplement: «Je t'attendrai.» Il était allé achever ses études à Heidelberg et à Paris; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au cabinet d'un ministre; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie remarqués, et, élu député à vingt-sept ans, il était parti immédiatement pour Naples, demander la main de Luisa.

Luisa l'attendait, et ils s'étaient embrassés comme au jour de leur séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai. Ils semblaient créés l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé que l'un à l'autre. Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le ménage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille était la récompense bien due à une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première fois depuis six semaines.

Et Luisa était la maîtresse d'un étranger qu'elle connaissait depuis quinze jours.

«Je viens! je viens! ma femme bien-aimée,» disait la lettre.

M. Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs courroucés parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne préposée à la garde de la demeure de famille. C'était la maison où elle était née, où ils s'étaient connus, où ils avaient joué, enfants, où ils s'étaient promis pour la vie. Cette maison était située sur la pente de Fiesole, et les murs y étaient encore garnis de très anciennes peintures. Luisa revoyait par la pensée les jeunes seigneurs et les dames de couleurs passées qui l'avaient regardée grandir, impassibles, dans leur belle contenance, et qui étaient aussi pour elle des amis. M. Belvidera l'avertissait précisément qu'une de ces dames se détériorait et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme et on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.

Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire éloquence, et, comme personne n'était venu à son secours en interrompant sa rêverie, elle ouvrait de grands yens égarés, et la réalité l'étonnait, la stupéfiait. Était-ce à elle qu'il écrivait, lui, sur ce ton simple et confiant? Était-ce à elle que l'on racontait ces petits détails? Jamais ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou du jardin ne lui avaient paru si vénérables, si sacrés. Et que quelqu'un en prononçât seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation, jamais ressentie encore, d'une profanation.

Mais elle rejetait vite cette impression pénible, car elle avait le goût de sa personne, et elle ne voulait pas, à tout prix, elle ne voulait pas que quelque chose, en elle, lui répugnât. Allons! effaçons le présent: il ne tient pas; il s'effritera de lui-même, il n'aura pas de durée! Retournons à cette chère maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa! Quelle paix, le long des chaudes journées! et quelles délices, le soir venu! On entend ronfler le tramway électrique de Fiesole; Andréa revient de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperçoit sur la plate-forme; il agite son mouchoir; sa tête aimée paraît au-dessus des murs garnis de roses; le train monte et décrit une courbe en ronflant plus fort; puis un arrêt, une grille ouverte et refermée: il est là; il lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers. On dîne, et l'on va, côte à côte, sur la terrasse, entre les cyprès noirs et les églantiers, voir tomber le soleil au delà de la grande plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les appelle pour leur adresser des «bonsoirs» de ses deux petites mains appuyées sur sa bouche...

«Tu peux venir, Andréa, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle à demi-voix, nous retournerons là-bas ensemble, et je me pencherai encore sur ton épaule... Est-ce que tu crois que j'ai cessé de t'aimer?...

«Est-ce qu'il le croit?» mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le croit pas; il dit seulement: «Je viens! je viens, ma femme bien-aimée...»

Ah! ça! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprès: il ne passe ce matin sous le hall, que des figures étrangères, des gens arrivés d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!

Cela devient pour elle une idée fixe, de poser sa tête sur l'épaule de son mari. C'est la seule chose qu'elle désire au monde. Elle ferait sa tête lourde; elle ne sourirait même pas; elle garderait sa figure sérieuse, en fermant les yeux; puis elle relèverait doucement les paupières: «A-t-il tourné la tête? Me voit il? Ne me voit-il pas?... Ah! il m'a vue!» Alors on rit de tout son cœur! et il lui dit en la baisant: «Chatte! Chatte!...»

Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; ça n'arrivera plus jamais! ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera pas. Elle le sent bien, sous son front, là, dans un petit endroit où il lui semble que toute sa mémoire soit logée. C'est un point, une espèce de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pèse. Jamais cette boule ne roulera, ne se déplacera, ne partira. Dans cette boule quelque chose d'inouï est inscrit. C'est elle-même qui l'a inscrit; elle le sait, elle le reconnaît parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne lui a pas forcé la main. Après l'avoir inscrit, elle a ri, elle a chanté, elle a été heureuse. Cependant c'était sa condamnation. Et du diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!

Elle fronce les sourcils avec colère, elle secoue la tête. Tout son cerveau s'ébranle; en un seul point quelque chose reste fixe, et on dirait que tout pivote autour: la bille.

Alors elle essaie de se réfugier dans son mal même. Elle ferme encore les yeux; elle se fait douillette; elle pense à mille petits frissons et à une espèce de volupté de vertige. C'est bien ce qu'elle a toujours ressenti de ce côté-là: c'est dans le vertige qu'elle a trouvé la raison de faire ce qu'elle ne comprend pas qu'elle ait fait. Tout d'un coup la tête vous tourne et on se jette; on pousse un cri. Ah! sacristi! c'est une drôle de chose tout de même!

Est-ce que c'est de l'amour, cela? Comment voulez-vous demander à une femme si ce qu'elle éprouve est de l'amour, quand elle se précipite ainsi du haut du parapet? Est-ce qu'elle sait? Est-ce qu'elle réfléchit? Est-ce qu'elle étiquette ses sentiments? Plus tard, longtemps après, elle vous répondra; quand le temps aura passé et aplani le terrain, quand sa pauvre cervelle ne sera plus exposée à se pencher vers ces défaillances du sol qui appellent avec une insistance à vous rendre fou.

Que l'on songe, aussi qu'il est exceptionnel qu'une femme demeure à penser, envahie par une torpeur étrange, aussi longtemps que le fait Mme Belvidera, sans qu'un être humain, en passant, vienne s'emparer de son attention mobile. En vérité, si cela durait un peu plus, elle finirait peut-être par savoir si elle aime ou n'aime pas son amant!

Dieu merci, voici quelqu'un.

Ah! c'est Solweg.

La jeune fille s'avance dans une gracieuse toilette mauve qui s'allie à ravir au blond tendre de ses cheveux. Sa taille fine a la souplesse d'un jonc. La voir marcher vous fait sourire et vous donne frais. Elle est quelquefois joyeuse comme une enfant; quelqu'un lui a dit un jour qu'elle était plus jeune que la petite Luisa, son amie. D'autres fois une grande mélancolie affine toute la chair de son visage et répand une ombre trop large autour de ses yeux pareils à la goutte d'eau qui reflète le ciel pur. Mme Belvidera se sent soulevée, attirée vers elle; n'est-ce pas un secours que la Providence lui envoie? Ah! Dieu! embrasser cette jeune fille et parler d'enfantillages!

Elle a fait un mouvement vers Solweg; elle a failli lui tendre les mains. Mais Solweg, en l'apercevant, a pris cette figure froide, immobile et sans saveur qu'elle lui a déjà remarquée si souvent depuis le jour du déjeuner à l'Isola Bella. Solweg ne lui parle qu'à l'occasion de la petite Luisa, qu'elle aime. Dans toute autre circonstance, ce n'est pas le ciel que reflètent les yeux de cette jeune fille, c'est la grotte, la maudite «Chambre de Vénus» où une image ineffaçable s'est fixée sur sa rétine.

Solweg passe et salue simplement Mme Belvidera.

Celle-ci comprend et se rejette sur le dossier de la chaise d'osier. Elle ne souffrirait pas davantage si on lui avait craché à la figure. Elle regarde s'éloigner Solweg et elle n'a même pas le droit de lui en vouloir et de la haïr. C'est elle qui a déposé dans les yeux de cette jeune fille l'ineffaçable image.

Un mouvement nerveux lui fait froisser la lettre qu'elle tient à la main. Puis elle répare inconsciemment d'un coup d'ongle les brisures du papier glacé, et elle lit sous son ongle: «Je viens, je viens, ma femme bien-aimée...»

—Ah! ma chère belle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Venez un peu que je vous raconte!... vous ne vous imaginez pas quelle affaire!...

C'était Mme de Chandoyseau qui revenait, avec toutes les Anglaises de l'hôtel, du service protestant auquel elle assistait par galanterie envers le révérend Lovely qui avait fait aujourd'hui une allocution d'un caractère si inattendu que tout le monde en était sens dessus dessous.

X

Dompierre venait de prendre ses dispositions pour la réussite de son projet qui était de passer avec sa maîtresse toute une soirée dans la solitude d'Isola Madre quand cette île magnifique est débarrassée des visiteurs. Il aperçut le hall plus garni que de coutume; on semblait y causer avec animation, mais en chuchotements mystérieux. Mme Belvidera s'y trouvait et recevait avec une expression de physionomie très curieuse les confidences de Mme de Chandoyseau. Au moment où il allait entrer, elle se détacha du groupe et vint de son côté, en ouvrant son ombrelle, sous le prétexte d'aller sur la route voir arriver la diligence. Il crut qu'elle était anxieuse de savoir le résultat de ses combinaisons.

—Tout va bien, lui dit-il, et nous aurons deux barques pour cinq heures: une pour vous, une pour moi; vous irez directement à l'Isola Madre, moi à l'Isola Bella, seulement je changerai d'idée à moitié chemin et vous retrouverai sur les rochers.

Elle ne pouvait s'empêcher de rire.

—Qu'est-ce qu'il y a donc ce matin? lui demanda-t-il; ah! ça, vous n'écoutez même pas ce que je vous dis!

—Ah! dit-elle, laissez-moi respirer et venez faire un tour sur la route. Je vous défie de deviner ce qu'il y a!... Donnez-vous votre langue au chat?

—Parbleu!

Vous avez vu tout ce remue-ménage sous le hall? Eh bien! dans le salon c'est la même chose, dans les corridors on chuchote avec le même entrain; par toutes les portes ouvertes j'ai entendu des rires étouffés...

—Au fait! je vous prie! Qu'est-ce que tout ça signifie?

—Attendez donc! je suis venue vous prévenir afin de vous éviter précisément de recevoir un choc trop violent, et afin que vous ne soyez pas étonné si vous apercevez que l'on vous lorgne un peu plus qu'à l'ordinaire, car l'histoire vous touche... presque, indirectement, mais presque tout de même...

—Je vous en supplie!...

—Voilà: non, il ne s'agit pas de vous, mais de votre ami le poète anglais.

—Il a fait quelque extravagance?

—Du tout! du tout! il n'a rien fait. Mais il paraîtrait que l'on sait de lui une... particularité très curieuse, en même temps qu'édifiante, à laquelle le révérend Lovely aurait fait allusion, ce matin, au prêche, dans la petite chapelle, là-bas, vous savez, tout en s'élevant avec véhémence contre le péché de la chair...

—Oh!

—Vous y êtes?

—Mais c'est moi-même qui, hier au soir, ai eu l'imprudence d'émettre devant le révérend une simple supposition touchant une... particularité des mœurs de Lee; une supposition d'ailleurs, plutôt humoristique, une supposition d'après dîner,... et voilà ce vieux...

—Vous savez que le révérend Lovely est tout spécialement élevé depuis quelque temps contre le péché de la chair?...

—Je crois bien!

—Alors il a dû être fortement impressionné de cette... abstinence édifiante, chez «un homme du monde, jeune, riche, presque célèbre,» etc.; tels sont les termes dont il s'est servi, paraît-il, pour le qualifier. Il n'a pas résisté au désir de le donner en exemple.

—Mais enfin, il eût bien pu le faire sans le désigner si clairement!

—Peut-être ne l'a-t-il pas désigné si clairement; je n'en sais rien: vous pensez bien que je n'étais pas au prêche; mais Madame de Chandoyseau y était...

—Madame de Chandoyseau!

—Elle ne pouvait pas perdre l'occasion d'entendre parler «son petit Lovely», ainsi qu'elle le nomme familièrement; elle va l'entendre tous les dimanches et lui fait, je crois, tourner la tête... Enfin, vous pensez que celle-là a compris à demi-mot et qu'elle était de taille à mettre les points sur les i, pour les personnes qui n'avaient pas compris tout à fait.

—Mais tout cela est grotesque, absurde!

—Que voulez-vous y faire?... Pourquoi vous amusez-vous à plaisanter, vous, le soir après dîner, avec des gens qui n'entendent pas la plaisanterie?

—Ce n'était pas à proprement parler une plaisanterie; c'était une opinion personnelle, formulée avec un léger tour paradoxal. D'ailleurs cela n'entachait nullement la réputation de Lee, et ne pouvait prendre une teinte ridicule qu'en passant par l'organe de Madame de Chandoyseau. Eh bien! mais, et la belle passion de Madame de Chandoyseau pour Lee, comment l'accommoder avec cet entrain à le couvrir de dérision?

—Elle ne l'aime plus, dit-elle; cette... particularité lui répugne.

—Ah! ah! ah! délicieux! Elle n'aimait que le faux-vierge! Elle ne peut se passionner que pour le cabotinage; la sincérité lui paraît vulgaire!

—Avec ça, c'est un vrai potin dans tout l'hôtel. Votre pauvre ami ne va pas savoir où se nicher.

—Lee! vous n'y songez pas: il ne s'apercevra de rien.

À peine Gabriel avait-il pénétré dans le hall, que Mme de Chandoyseau se précipitait à son encontre:

—Mais, enfin, vous, monsieur Dompierre, vous devez savoir le fin du fin de ces histoires-là!... Dites-nous ce qu'il y a de vrai; nous sommes anxieuses, nous palpitons!...

—Madame, dit-il, en passant en coup de vent, j'ignore absolument ce dont vous voulez parler. Excusez-moi: mon ami Lee m'a prié de l'aller prendre à l'heure du lunch...

Il trouva Lee dans sa chambre, fort éloigné de croire que tout l'hôtel était occupé de lui. Il se garda bien de l'en avertir, et le poète lui parla aussitôt d'un problème d'esthétique fort intéressant et dont traitaient plusieurs journaux d'art, à l'occasion du différend qui avait appelé le peintre Antonius Plaisant à Venise. Le sujet les échauffa tellement l'un et l'autre qu'ils furent en retard pour le lunch. Il en résulta qu'ils eurent, Lee et lui, des physionomies si naturelles en se mettant à table, que la clientèle de Mme de Chandoyseau exerça sa malignité en pure perte. Lee continua à manger posément, avec appétit; et il parlait avec ce calme et cette heureuse abondance que lui communiquait toujours un sujet pris à cœur.

Il s'agissait du rôle prépondérant ou non de la suggestion dans les arts. Il soutenait contre les objections de son ami, qu'en plastique, comme en littérature, l'idée suggérée était essentielle et suffisante à constituer l'œuvre d'art, fût-elle exprimée par une image imparfaite ou un pauvre style. Matière à controverses éternelles.

Malgré tout, Gabriel se laissait gagner lui-même par l'intérêt médiocre qui agitait autour de lui les cervelles, et dont il avait lui-même fourni innocemment le thème. Les manières de Lee l'intriguaient; sa vie mystérieuse ne pouvait le laisser indifférent, et les contradictions qu'il affectait dans ses appréciations de la femme, le rendaient, tout comme Mme de Chandoyseau, il faut l'avouer, «anxieux et palpitant» de déchiffrer l'énigme.

Il s'avisa que leur thème même du rôle de la suggestion pourrait les conduire à un chapitre moins abstrait que celui de l'art pur, et, sous l'influence amollissante de l'après-midi, tout en prenant le café à l'ombre tournante du bâtiment de l'hôtel, Lee descendit facilement, à l'instigation de son compagnon, à parler de la femme:

—J'ai plus de raisons de l'admirer que vous, dit-il, puisque j'admets la valeur propre de la suggestion, c'est-à-dire de l'impression, de l'image ou de l'idée suggérée, tandis que vous ne concédez de qualité véritable qu'à l'objet offrant, en soi-même, l'apparence d'une perfection. La femme est essentiellement imparfaite, au moral comme au physique, ainsi que je vous le disais hier soir, tandis qu'elle est éminemment suggestive de nos impressions les plus savoureuses, de nos plus harmonieuses pensées, de nos représentations imaginaires les plus parfaites. Sa vue donne l'idée du bien comme du beau. Elle est exactement équivalente à ce tableau d'exécution fautive qui divise en ce moment nos maîtres peintres à Venise, et qui a cependant tant de sens et donne l'idée d'une si touchante beauté qu'il a rallié tous les sentiments populaires et ceux d'un très grand nombre d'artistes...

—Pardon! la femme est quelquefois un chef-d'œuvre accompli...

—Taisez-vous donc! vous parlez avec des yeux d'amoureux, c'est à ne pas s'y méprendre. Je vous vois nettement regarder en ce moment l'image physique et morale que votre amour vous crée de toutes pièces, mais qui ne correspond pas, qui ne peut pas correspondre à la réalité. Pardonnez-moi si je vous blesse...

—Faites donc, je vous en prie.

—Notez que vous avez cent fois raison de juger ainsi. Mais je vous ferai remarquer en même temps l'opposition inattendue qu'il y a entre un statisticien et un poète, dans leur façon d'envisager la réalité du monde. C'est vous, statisticien, qui transposez l'objet réel en obéissant instinctivement à l'ordre admirable et généreux de la nature; et c'est moi, le poète, qui, sorti de l'obéissance aux lois naturelles par l'abus de la réflexion et l'usage de la transposition artificielle, ne puis plus idéaliser spontanément l'objet, et n'y réussis qu'après un effort qui m'entraîne, par la force de l'élan, à la généralisation, à la transposition idéale, dans laquelle l'objet en question a perdu à peu près tous ses traits caractéristiques.

Je m'explique: je ne reçois pas au contact d'une femme ce coup de folie qui fait d'elle à vos yeux un objet de volupté, un objet à part de tous les autres, presque à part du jugement. Je ne peux pas perdre la tête! Comprenez-vous ce singulier genre d'infirmité? Je juge et apprécie sans répit: dès lors il n'y a jamais de quoi s'enflammer, et je ne pourrais goûter de plaisir que par le secours d'une hallucination volontaire représentant une idéale image, laquelle voilerait complètement la personne enclose en mes bras. Telle est l'idéalisation artificielle, qui est mon lot; son désavantage est d'être consciente, de me laisser toujours très nettement apercevoir la nécessité de son emploi, par conséquent de m'imposer le sentiment de l'insuffisance de la femme telle qu'elle est, ce qui me rend mysogine en un sens, et d'autre part de me forcer à l'idéalisation à outrance, ce qui me permet de passer pour un poète de l'amour...

—Alors que vous ne pouvez pas l'éprouver!...