—Chut! fit-il, il suffit, madame; vous avez trouvé!... Mais, je vous en prie, ne lui infligez aucun blâme: elle a pris la chose en riant et je suis le seul coupable.
Un mouvement se produisit dans la salle où ils étaient et l'on aperçut, au milieu de plusieurs personnes qui le soutenaient, un jeune homme affreusement pâle, les vêtements désordonnés et mouillés, les cheveux trempés. On le poussait comme malgré lui, on l'emmenait.
—Ah! dit Mme Belvidera que Gabriel interrogeait des yeux, c'est abominable! Il vient de perdre sa jeune femme, une petite princesse hongroise; c'étaient de nouveaux mariés, arrivés ici ce matin. Elle a été enlevée de la barque par le premier coup de vent: elle riait, paraît-il, en se mirant dans l'eau calme... Cet ouragan est arrivé tout d'un coup, comme une bête lancée au galop.
—Vraiment! dit Gabriel. Puis il revit le chapeau de paille avec des fleurs, sur l'eau; c'était donc celui de la petite princesse hongroise; il pensa à la joie qu'il avait eue à reconnaître que ce n'était pas celui de Luisa. Le plaisir de la savoir saine et sauve, le faisait sourire malgré lui.
—Ah! dit Mme Belvidera, tout cela ne vous fait rien, à vous! Tenez! vous ne ferez jamais qu'un vilain égoïste!
XIV
La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille fleuri avait été emporté au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa chambre solitaire. Dès avant la fin de la journée, les jardiniers avaient balayé les feuilles innombrables arrachées aux arbres, les branches cassées, et jusqu'aux dernières traces de l'ouragan. Dompierre avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer à Bellagio, mais M. et Mme Belvidera avaient mis tant d'insistance à l'en empêcher, qu'il avait renvoyé son batelier, en le chargeant de prévenir qu'ils ne rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.
Après le dîner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils étaient assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage avait rafraîchi la température; on respirait un air léger imprégné de l'odeur humide des feuillages. Par égard pour la jeune morte, dont le corps roulé par les eaux mouvantes venait peut-être heurter ce soir cette rive habituée au bonheur, les musiciens faisaient trêve, et, dans le silence, on entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d'eau dégringolant et se grossissant feuille à feuille, jusqu'à former la goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque dégagée, arrache aux jeunes femmes un cri.
—Mon ami, dit Luisa, vous êtes trop imprudent; je veux vous gronder. Pourquoi vous exposer à inventer des histoires de gageure?
—Quoi? Vous...
—Oui, oui, sans doute, à la première impression, j'ai failli vous croire. D'abord j'ignorais que vous fussiez informé que nous étions à Cadenabbia; je me suis creusé la tête à me demander pour qui vous aviez pu faire la folie de cette traversée. Mais maintenant je suis sûre que vous me saviez ici, et je vous fais la générosité de penser que vous y êtes venu pour moi...
—Luisa!...
—Ne protestez pas! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m'en veux même de ne l'avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du monde, voyons, mon bon ami, c'est une façon de proclamer vos sentiments un peu haut... trop haut!
—Oh! fit-il, c'est vrai, pardonnez-moi.
Elle comprit, à sa façon laconique de lui demander pardon sans ajouter un mot de plus pour s'excuser, que sa remarque le blessait. En effet, elle ne l'avait pas accoutumé à la prudence excessive; elle en avait bien peu manifesté elle-même, alors qu'elle l'aimait! et ce rappel amical à la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.
—Voyons! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la présence de mon mari m'oblige à des ménagements...
—Oui, oui! certes! je comprends!...
—Ha! vous êtes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison!
—Je suis comme un homme qui aime, qui aime à à en perdre la raison.
—Mio!
Ce nom doux qu'elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit l'effet du dernier cri d'un oiseau qu'on étouffe. Elle l'avait dit tout bas, oh! avec prudence, avec sagesse! lui seul pouvait l'avoir entendu. Il la regardait: son teint mat faisait une tache claire dans l'ombre, et il avait cru reconnaître le gracieux jeu des lèvres qu'elle avait autrefois, lorsqu'en le prononçant elle en baisait les deux syllabes sonores. La façon dont elle le disait aujourd'hui, c'était une concession au passé, un souvenir attendri, une complaisance en retour de l'activité que le jeune homme avait témoignée à cause d'elle et qui lui était, hélas! plus importune qu'agréable.
—Mio! reprit-il lui-même sur un ton de triste ironie.
—Eh bien! fit-elle, qu'avez-vous?
—Un immense chagrin.
—Je vous répète que vous êtes un enfant.
—Hélas non!
—Mais que vous faut-il? qu'exigez-vous de moi?
—Oh! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet! soyez moins dure, je vous en prie!... Je n'ai pas le droit «d'exiger». Et quant à la faveur que l'on obtient par ce procédé, faites-m'en grâce, dites!
Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agité amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages déchirés couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle, au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui annonçait la fin de la saison. Il était assis tout contre elle, sans la toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence était pour lui un arrêt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un mot seulement qui pût atténuer la rudesse de ses dernières paroles!
Elle se leva:
—Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant le bateau.
Il se leva en même temps qu'elle. Il crut que la nuit l'écrasait. Il était accablé. Tout était-il fini?
Elle ajouta, sur un ton indifférent:
—J'irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.
XV
Elle poussa la porte et entra avec son visage ordinaire. On eût dit qu'elle était sa maîtresse docile de chaque soir. Elle sourit et vint à lui en lui tendant les lèvres. Il lui avait saisi les deux mains et la maintenait ainsi à une courte distance, voulant s'imposer à toute force de ne pas recevoir son baiser. Son désir naturel était de la battre, à cause de ce qu'il avait souffert par elle et à cause du mensonge évident de son attitude présente; mais encore davantage à cause du sentiment, éprouvé dès son entrée, qu'il serait vaincu par elle, dès qu'elle l'aurait résolu. Une sorte de haine avivée de dépit se mêlait en lui à la sourde rumeur de l'amour plus fort que tout, et qu'il sentait venir des profondeurs de son être, comme ces vagues lointaines dont on suit de l'oreille la course sûre, dans la nuit, et dont on peut fixer la limite de l'éclaboussure, à un doigt près, sur le sable.
—Bête!... dit-elle.
—Luisa! Luisa! pouvez-vous bien me donner vos lèvres!
—Bête! répéta-t-elle, tenant toujours sa bouche tendue.
«La battre! se disait-il, c'est tout ce qu'il faudrait. La brutalité grossière, l'usage de la force physique, c'est la seule arme laissée à l'homme contre la puissance de la chair et la rouerie féminine. Quand je l'aurais là, à mes pieds, rompue, meurtrie, nous pourrions peut-être parler d'égal à égal.
—Ah ça! voyons, dit-elle, mio! es-tu fou? veux-tu m'embrasser?
«Parler!... lui parler! pensait-il, mais pourquoi? Grand Dieu! mais à quel propos? Je vais lui demander s'il est vrai qu'elle ment? Et je ferai cas de sa réponse! Ou bien je lui reprocherai de mentir.—Pourquoi mens-tu? Mais réponds donc, petite misérable, pourquoi mens-tu?»
Elle était à peu près complètement dévêtue; elle avait passé sur ses dessous un manteau de laine, avant de se coucher. Elle avait dû dire à son mari: «Je vais embrasser la petite Luisa». Et elle était venue là; son manteau quittait son épaule, et elle tendait les bras à son amant dans l'attitude d'une amoureuse. Cependant une heure auparavant elle l'avait brisé par sa contenance glaciale.
—Non! non! dit-il, en l'écartant, je ne peux pas vous embrasser!...
—Ah! fit-elle avec un mouvement de surprise. Alors j'ai eu tort de venir... D'ailleurs, ce n'est pas vous qui m'en avez priée... ça m'apprendra! Je m'en vais.
—Ne t'en va pas! Ne t'en va pas! Non, j'ai besoin de te voir, tu le sais bien! Tu sais bien que c'est moi qui t'ai suppliée de venir; si je ne te l'ai pas dit en propres termes, je t'en ai priée tout le temps, tout le temps! Ah! j'ai tant besoin de te voir, Luisa! Oui, comme c'est bête, je voudrais te parler!...
—Eh bien! parle, voyons, mio!
Malgré l'absurdité de toute explication, il éprouvait une sorte de nécessité de lui dire: «Tu ne m'aimes plus!» Il ne pouvait pas lui dire autre chose: il ne pouvait pas non plus ne pas le lui dire. C'était la grande affaire: c'était tout ce qu'il y avait entre eux. C'était peut-être ce qu'elle venait cueillir sur ses lèvres, ce qu'elle cherchait à provoquer par ses moyens détournés de femme. Il fallait que ces mots-là fussent prononcés pour en finir. Ils lui brûlaient la bouche. Ils allaient donner lieu à des protestations, aux scènes attendrissantes, enfin aux aveux informulés, noyés dans les larmes de regret, mais qui n'en résultent pas moins d'une réfutation trouble, incertaine, et qui laissent, finalement, la situation aussi nette qu'un congé en bonne forme. Or cette situation franche, c'était évidemment ce qu'il voulait. On ne peut pas vouloir demeurer dans l'incertitude. Mais il était assez lâche pour frémir à la seule idée d'une solution irrévocable.
—Mais parle donc! parle donc! dit-elle.
—Je ne peux pas!
—Alors dis quelque chose, dis n'importe quoi! ça soulage!...
«Dis n'importe quoi, ça soulage!» Elle dit cela avec une si sublime candeur, une sincérité si éclatante que l'émotion qu'en éprouva Gabriel lui fit fléchir les deux bras qui la tenaient écartée et que sa bouche lui toucha le visage. Il l'embrassa et lui soutint la tête sur son épaule, les yeux dans les yeux. Elle n'était pas étonnée de ce qu'elle avait dit; elle ne comprenait pas que ses quelques mots eussent pu bouleverser l'attitude du pauvre garçon. Elle ne savait pas qu'elle venait de lui dire plus que n'eût fait une longue confession péniblement arrachée par lambeaux.
«Dis n'importe quoi, ça soulage!» C'est-à-dire: quand tu as un cas de conscience qui t'étouffe; quand tu ne sais plus où donner de la tête, ne cherche pas midi à quatorze heures. Ce qui est au-dessus de nos forces ne redescend pas se mettre à notre portée, n'est-ce pas? Eh bien! perds donc la tête, va! étourdis-toi, fais n'importe quoi, tout ce que tu feras te soulagera. Nous autres femmes, aurait-elle pu ajouter, nous ne savons pas, la plupart du temps, ce que nous faisons...»
Et lui qui allait la secouer, la rudoyer et lui corner à tue-tête la fameuse question de l'homme trahi: «Pourquoi mens-tu?» Ah! il y a de quoi être fier, quand il s'est redressé pour demander cela!—«Pourquoi je mens, eût-elle pu lui répondre; mais je mens comme tu respires, comme tu tressailles devant ma chair, comme l'oiseau chante. Je mens parce que c'est la défense que la nature m'a donnée en adaptation au milieu où je dois vivre. Je ne sais pas si je mens. Je ne le sais pas plus que le poisson ne sait qu'il nage. Il vit en nageant, moi je vis en mentant. C'est vous qui êtes drôle de remarquer cela...»
—Sais-tu comment tu me regardes! dit-elle, la tête renversée sur son bras.
—Mais comme toujours, ma pauvre chérie...
—«Ma pauvre chérie!» c'est bien ça: tu me regardes comme un malheureux chien à qui l'on dit en lui flattant le museau: «Ah! si tu n'étais pas une bête, je causerais bien avec toi!...» Vous savez, ajouta-t-elle, que je n'aime pas ça. Si vous me prenez en pitié, je vous certifie que vous avez tort.
—Je ne vous prends pas en pitié, Luisa; j'ai seulement une sorte d'admiration attendrie, si vous voulez, pour ce que vous faites encore en ma faveur.
—Mais, dit-elle, vous ne supposez pas, j'espère bien, que ce soit par charité que je le fais?
—Non; mais par un petit brin d'héroïsme...
—Il n'y a pas d'héroïsme à faire ce que l'on désire, ce qui vous plaît, ce que l'on veut, enfin!...
—Ah! si ce que vous désirez est aussi ce que vous voulez!...
—Ce n'est donc pas comme ça pour vous? Moi, je ne fais pas de différence.
—Mais, ma chérie, notre volonté, c'est la raison qui la gouverne, tandis que nos désirs sont commandés par une multitude d'instincts confus, quelquefois barbares et qui sont très souvent en contradiction absolue avec ce que notre intelligence déclare raisonnable.
—Oh! vous, messieurs, vous êtes très forts pour vous séparer comme cela, en deux ou trois morceaux; une de vos pièces fait ceci pendant que l'autre fait cela et qu'une troisième les regarde faire! C'est très joli. Moi, je me sens beaucoup plus simple et je sais très bien, par exemple, que je veux quelquefois, ah! mais, que je veux de toutes mes forces ce qui est déraisonnable... S'il m'arrive après de n'être pas contente, ça me regarde! C'est peut-être pour cela que j'éprouve plus de plaisir que vous, à faire ce que je fais... Dame! je ne suis pas là à regarder en arrière, pour voir si je m'applaudis ou non! Gros bête! dit-elle en l'embrassant, mon Dieu que vous êtes donc bête!... Mais embrasse-moi donc!
Voilà. Telle était sa conclusion. Tout devait aboutir à ce résultat. Il fallait qu'il fût heureux de l'avoir là, entre ses bras, il fallait profiter du moment, ne pas être troublé par l'état d'esprit qui avait pu être le sien l'heure précédente ou qui serait le sien l'heure d'après. Il fallait ne pas s'inquiéter non seulement de ce qui avait pu ou pourrait être son plaisir, mais la laisser pareillement se débattre avec les désagréments dont lui-même pouvait être la cause.
Or, il savait qu'elle souffrait; c'était trop visible à l'affolement auquel elle se livrait depuis l'arrivée de son mari, à ce mouvement continu qu'elle dirigeait elle-même, tout en en attribuant l'initiative à M. Belvidera; à ce voyage comploté uniquement pour ne pas rester en place,—puisqu'elle avait voulu que Dompierre en fit partie, ce qui la laissait toujours entre son mari et son amant.—Elle souffrait parce qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer son mari, et parce qu'elle croyait aimer en même temps son amant. Celui-ci était certain qu'elle était toute à son mari quand il la possédait; et il était évident qu'elle se montait la tête pour se croire toute à son amant chaque fois qu'elle était dans ses bras. Mais la malheureuse devait avoir des transitions terribles, à cause de la sincérité même de ses sentiments contradictoires. De là ses tentations de fuite avec son mari, en évitant la présence de Gabriel; de là la lutte qui avait dû se livrer en elle sous les platanes de Cadenabbia, lorsqu'elle avait voulu tout de même être à lui, en récompense du grand tourment qu'il avait eu pour elle.
Quant à lui, il l'aimait trop pour accepter d'une part ces entrevues intermittentes, si passionnées qu'elles pussent être, mais arrachées toutes vives, pour ainsi dire, au foyer d'un amour rival; d'autre part ces déchirements d'une créature trop aimante, que son inclairvoyance, son inconscience de femme illusionnait sur la nature de ses sentiments. Il fallait à tout prix qu'une solution violente intervint. Il fallait ou bien qu'une crise quelconque l'éclairât sur elle-même de façon qu'elle eût la cruauté de se refuser à lui, ou la force de le convaincre qu'il était le seul qu'elle aimât, ou bien que la rupture vint de lui, ce qui n'était pas un parti plus dur à prendre que celui du suicide.
Ils étaient appuyés contre le lit. Elle avait perdu son manteau et il soutenait d'un bras sa taille. Ses doigts agités par la fièvre se brûlaient au contact de la chemise légère. C'était la première fois qu'il ne se précipitait pas comme un fauve sur cette image vivante et ardente de ce que pouvait contenir pour lui la volupté terrestre. Il écartait le plus doucement possible ses caresses. Elle commençait à se moquer de lui. Il ne l'avait jamais autant aimée.
—Luisa, lui dit-il, croyez-vous aux pressentiments?
—Oh! dit-elle, vous allez me faire peur!
—Non, je ne vous parlerai que de choses déjà accomplies.
—À la bonne heure!
—Mais il n'arrivera probablement jamais rien de pire que ce qui est arrivé; je ne sais pas pourquoi on tremble toujours devant la minute qui vient.
—Parce qu'on ne la connaît pas!
—Et le passé! le connaît-on davantage? Cependant c'est lui qui contient l'avenir. Vous rappelez-vous, Luisa, une matinée d'Isola Bella?... C'était dans nos premiers jours. Vous aviez monté un peu vite les marches des terrasses et, tout en haut, vous êtes restée une longue minute pensive en face du paysage magnifique. Je vous regardais respirer, sous votre ombrelle; vos lèvres étaient entr'ouvertes, on apercevait un peu vos dents et votre poitrine se soulevait...
Il vit son regard se retirer de lui tout à coup et s'enfoncer dans le monde des images. Elle lui dit:
—Ne me rappelez pas cela!
—Ce fut à ce moment-là, Luisa, que j'eus le premier sentiment de crainte de l'avenir de notre amour, et j'eus une espèce de vision de nous deux, tels que nous sommes là, malheureux l'un par l'autre. Il ne m'était pas venu jusque-là à l'esprit qu'un homme avait dû tenir et tenait encore une grande place dans votre vie... Non, auparavant, je n'y avais pas pris garde! J'étais si complètement fou! Vous étiez si belle, si inattendue de moi, que je pouvais supposer que vous me tombiez du ciel, par le fait d'une faveur extraordinaire, inexplicable...
—Oh! dit-elle, c'est étrange; c'est à ce moment-là que vous y avez pensé?
—Ce n'est pas étrange, c'est un mot de vous qui provoqua alors chez moi cette idée.
—Et ce mot, quel était-il?
—Pourquoi vous le rappeler?
—Peu importe! dites! dites!...
—...Vous fîtes la remarque obligeante pour moi, que, jusqu'alors, vous n'aviez jamais pu contempler un paysage sans être interrompue par quelqu'un...
—Et vous avez supposé!... s'écria-t-elle vivement; non! non! je vous affirme que ce n'était pas cela... D'ailleurs maintenant que vous le connaissez, vous devez comprendre s'il a jamais été capable de m'interrompre, surtout de placer une réflexion de mauvais aloi; vous savez combien tout ce qu'il dit est juste, est sobre, et vient à propos. Oh! je serais désolée que vous pussiez croire...
—Si je le croyais encore, je ne vous aurais pas fait allusion à cela. Je vous cite la réflexion que vous me fîtes sur cette terrasse, tout simplement parce qu'elle fut pour moi le point de départ de toute une série d'interrogations, de curiosités, vous comprenez? au sujet de l'homme qui ne pouvait manquer d'avoir une part de vos pensées, chaque jour, presque à chaque heure.
—Et dire que toute votre opinion sur lui a pu être échafaudée sur ce mot! Vous avez cru que j'étais la femme d'un imbécile, dites!
—Mais je ne dis pas cela!...
—Mon Dieu! mon Dieu! on ne devrait jamais rien laisser inexpliqué!... Voulez-vous que je vous dise à quoi je pensais quand je vous ai dit cela sur la terrasse?... Oh! je revois tout comme si j'y étais encore. Vous étiez a côté de moi, tout près, les mains ballantes, et vous ne me regardiez pas tant que vous le dites; vous me regardiez de temps en temps par petits coups, mais ce que vous regardiez c'était le paysage, et si vous me regardiez, c'était parce que vous vouliez voir si je l'admirais... Oh! je vous connais! si je ne m'étais pas pâmée devant ce que vous trouviez magnifique, vous m'auriez prise pour une sotte... Alors je vous ai modulé cette phrase, savez-vous pourquoi? parce que je savais que ça ferait bien!... Attendez! attendez! et savez-vous ce qu'il y avait de vrai tout de même dans ce que vous avez cru? Eh bien! c'est que je pensais en effet à lui, à lui qui n'aurait jamais contemplé un paysage à côté de moi, parce qu'il ne voit que moi partout où il va. Comprenez-vous comment il m'eût interrompue?—Moi aussi, c'était la première fois que je pensais bien à lui depuis quelques jours...
—Et depuis cette fois-là, combien de fois avez-vous pensé à lui?
—Toutes les fois que je vous ai aimé le plus fort!
—Luisa! Luisa! comme vous l'aimez!
—Ça ne prouve rien!
—Luisa! Une nuit que nous étions montés sur la petite esplanade de notre olivier, dans le jardin de l'Hôtel des Îles-Borromées, j'ai senti que je vous perdais, vous vous en alliez de moi; je vous ai fait horreur un moment; qu'aviez-vous?
Elle se passa la main sur le front. Leur conversation, telle qu'ils n'en avaient jamais eue, commençait à lui causer une sorte de douleur dont l'expression sur son visage, était inconnue pour Gabriel. Il ne désirait plus de sa part que de nouvelles blessures à son amour-propre et à son amour. Il sentait que c'était le début, pour l'un comme pour l'autre, d'une torture enivrante qui ne ferait que s'exaspérer, et dont les conséquences lui échappaient.
—Vous tenez à le savoir? dit-elle.
—Oui! oui!
—C'est absurde. Tant pis pour vous!... Il y avait dans le jardin d'une de mes tantes, sur le Pausilippe; un vieux chêne vert dans lequel on montait à peu près de la même façon, et où l'on avait la plus belle vue de Naples. Le soir de mes fiançailles avec Monsieur Belvidera, on nous laissa nous promener tous les deux, et nous montâmes par enfantillage dans l'escalier ménagé au cœur de l'arbre. Ce fut là qu'il me donna son premier baiser, et à ce moment, il me sembla que le monde entier était changé pour moi. Quand je relevai les yeux, je ne reconnus rien de ce que j'apercevais, ni la mer, ni le Vésuve, ni la longue ville étalée à nos pieds, sauf lui qui me soutenait la taille et me regardait. Il effaçait tout; je ne voyais plus que lui... Oh! mon ami, pourquoi me faites-vous dire cela?
—Mais pourquoi, si souvent, m'avez-vous entraîné vous-même dans l'olivier?
—Est-ce que je sais?
—Vous vouliez vous faire souffrir à plaisir?
—Mais non! mais non! C'était plus fort que moi; je n'avais pas envie de souffrir, allez! D'ailleurs, je n'ai fait la grimace qu'une fois, vous l'avez remarqué...
—Et à propos de quoi?
—Parce que vous me disiez si exactement la même chose qu'il m'avait dite, que j'ai eu peur; je me suis retournée; j'ai cru qu'il était là.
—Mais vous êtes tombée dans mes bras un moment après, en pleurant. Et quand je vous ai parlé, vous vous êtes relevée brusquement, comme si le son de ma voix vous étonnait; peut-être ne saviez-vous plus que c'était dans mes bras que vous étiez?
—Oh! vous êtes dur!... Je ne savais rien, allez! j'étais folle!
Les larmes lui vinrent aux yeux tout à coup. Elle lui entourait le cou de ses bras. Et elle lui demandait: «Pardon! pardon!»
—Luisa, vous me trahissez tout le temps, même au milieu de vos meilleures caresses!...
—Qui, dites-vous que je trahissais?
Il n'osa répéter que c'était lui qui se plaignait d'être trahi. Ils se regardèrent tous les deux, ayant chacun dans les yeux cette flamme d'ironie amère qui jaillit souvent comme une étincelle, entre les amants, et où il y a une sorte de joie, de la cruauté ou même de la vilenie exécutée de complicité, avec un peu de pitié sur soi-même.
Il fit malgré lui un «ha!» avec l'air de rejeter quelque chose de nauséabond.
—Qu'est-ce que vous voulez? dit-elle, l'amour a un goût âpre, à ce qu'il paraît... Ça vous dégoûte?
Il admirait sa fermeté d'amante; elle ne faiblissait pas un instant, elle était imperturbable dans le maintien de son rôle écrasant. Ils remuaient à eux deux tout ce que leurs relations avaient pu contenir d'écœurant: elle était soulevée jusqu'aux larmes par la brûlure des souvenirs évoqués, et par le souvenir des plus cuisantes douleurs; elle abîmait, meurtrissait, traînait dans la boue son amant vis-à-vis de l'image vivante de sa passion légitime; elle lui enfonçait dans la chair avec une insistance de tortionnaire l'humiliation de cet autre amour jamais éclipsé par lui; et elle restait à côté de lui toute prête à poursuivre avec frénésie l'étrange association de leurs deux êtres exaspérés.
La pendule sonna une demi-heure. Gabriel crut devoir lui rappeler que le temps passait.
—Il vous attend? fit-il.
—Oui, dit-elle.
—Mais, si je vous attendais, moi, je trépignerais, je m'impatienterais, je ne tiendrais pas en place!...
—Il fait de même.
—Luisa! et vous allez passer comme cela toute chaude, dans son lit! Cette idée, voyez-vous, est insupportable!
—Toute chaude! fit-elle, sur un ton volontairement ambigu, ce n'est pas l'entretien que nous avons, je suppose, qui me vaudra cette qualité.
Et elle se laissa tomber tout d'une pièce, sur le dos, en travers du lit.
«Elle aussi est cynique, fit Gabriel. Elle l'est avec sérénité; et elle apporte dans son cynisme une désinvolture qui est bien la plus étrange chose du monde, étant donné la femme qu'elle est, hors des heures de passion. Mais, grand Dieu! quel est donc le poison qui coule dans nos veines! Quelle est la drogue infernale que boivent aux lèvres l'un de l'autre les amants? Il y a là évidemment une possession, la possession d'un dieu farouche, enragé, cruel, sanguinaire, impitoyable et de qui les vues doivent être au moins sublimes, s'il faut une compensation à leur apparente absurdité!—Oh! je ne puis plus, je ne puis plus du tout supporter cela; c'est odieux! C'est d'autant plus odieux que j'aime davantage ce qui me révolte en elle et que je meurs d'embrasser les lèvres qui viennent de prononcer ces mots malheureux, malséants, presque dignes d'une... Ha! ha! ha! et tout à l'heure, elle va partir, et le supplice va recommencer de la jalousie, des représentations imaginaires de cet autre amour, peut-être aussi violent que celui qu'elle me donne, et où elle est plus heureuse, où elle est plus belle, où elle est sans amertume, sans l'atroce piment de la laideur de l'adultère! Non, je ne veux plus, je ne veux plus! Je vais la renvoyer; je partirai demain: j'oublierai tout cela ou je mourrai de l'affaire; mais mieux vaut cette solution; mieux vaut n'importe quoi plutôt que de continuer la vie que nous menons là!»
Il avait préparé une phrase courte et nette à lui dire en se penchant au-dessus d'elle, en la regardant en face, de façon qu'elle vit bien qu'il était résolu à lui dire cela. Après quoi, tout serait fini.
Quand il atteignit son visage qui était tourné vers le plafond, sa langue fourcha; il dit tout autre chose que ce qu'il avait décidé:
—Luisa! il vous attend;... cela ne vous fait donc rien?
Dans l'accent de sa voix, dans le sens de sa phrase irréfléchie, soudaine, et qui fut pour lui-même une surprise, toute sa lâcheté amoureuse était sensible, et réapparaissait l'espoir, le triste, le stupide, le satané espoir d'être aimé, d'être aimé, lui seul, ou décidément plus que l'autre.
—Il m'attend! dit-elle. Mais, mon ami, vous ne pensez donc qu'à lui?... En effet, ajouta-t-elle, avec un raffinement de méchanceté qui n'est possible que dans de tels moments, en effet, vous êtes tellement son ami!
—Oh! Luisa! dit Gabriel, suffoqué par la surprise et la colère, et en lui serrant un des poignets dans sa main.
Il devait lui faire atrocement mal. Elle ne poussa pas une plainte.
—Pouvez-vous me reprocher cela? lui dit-il; vous savez quelle insurmontable sympathie est née entre lui et moi dès la première heure, dès le premier instant... C'est vous qui auriez dû prévoir cela.
—Le prévoir, oui... C'est peut-être même parce que vous lui ressemblez un peu, parce que vous deviez avoir beaucoup à mettre en commun avec lui, que je vous ai aimé!...
—Alors, il fallait l'empêcher!
—Non!
—Pourquoi? pourquoi? dit-il en lui tordant les deux mains. Tu voulais donc que ce qui est arrivé arrivât? Ça te fait donc plaisir de me voir au supplice plusieurs fois le jour quand ma conscience se révolte au moment où je lui donne ma main, cependant du plus grand cœur que je l'aie jamais donnée à quelqu'un? Ça t'amuse donc de me voir grelotter d'amour pour toi dans le brasier même du grand amour dont il te couvre, dont tu te laisses couvrir avec tant de fierté et de bonheur... et de raison! hélas! car je t'admire moi-même d'être aimée de lui; je souhaiterais presque, par satisfaction d'amour-propre, que toute femme aimée de moi fût au moins distinguée par lui! Je l'aime presque autant que toi! Dis! c'est ça qui te plaît; c'est cette guerre à côté de toi, à cause de toi, qui te grise; c'est une espèce d'odeur de sang qui te monte à la tête; la guerre entre frères a quelque chose de toujours plus ignoble, c'est plus touchant pour vous autres femmes, et tu goûtes une atroce volupté à ne pas savoir auquel des deux vont tes vœux!
—Laisse-moi! laisse-moi! dit-elle, tu me fais mal.
Elle était à bout et pleurait de douleur à cause des étaux dans lesquels ses mains étaient prises. Le reste de ses vêtements s'en était allé dans le désordre de la lutte, et était retenu à peine par une de ses jambes qu'elle agitait au bord du lit. Il était décidé à lui lâcher les mains de peur de voir son corps étendu. Mais elle lui avait saisi les siennes à son tour et, avec une adresse sans égale, ses mains couraient le long des bras du jeune homme sans lui faire de mal, elles, et ses bras lui entouraient les bras comme des serpents dont l'étreinte lente et habile doit vous étouffer irrémédiablement. Il ne comptait plus que sur la colère, sur quelque mot terrible.
—Mais si tu as voulu cela, lui dit-il, tu es infâme, tu es la dernière des dernières, ce que tu es n'a pas de nom: veux-tu que je te dise ce que tu es?...
Elle eut une sorte de rire sourd, et lui happa les lèvres, en étouffant le mot qu'il allait dire, dans un baiser où il sombra tout entier...
XVI
Le retour aux îles Borromées avait été fixé au lendemain. Mais on apprit dès le matin que Solweg avait une indisposition qui l'obligeait à garder la chambre. Le groupe ne devait pas se désunir, et il fut convenu que l'on attendrait.
L'orage de la veille avait purifié l'atmosphère, et la matinée était radieuse. Gabriel descendit de bonne heure dans la ville où le public cosmopolite des hôtels se promenait en flânant devant les boutiques. Dans la petite rue à demi couverte par les arcades étroites, il croisa plusieurs personnes qui le dévisagèrent avec un intérêt dont il avait lieu de s'étonner. Il ne se rappelait point les avoir vues précédemment. Il crut sentir qu'aussitôt passées, elles se rapprochaient les unes des autres en chuchotant; et un «c'est lui, ma chère!» prononcé en bon français de Paris par l'une d'elles, le frappa aussi vivement qu'on le peut imaginer.
On le prenait sans doute, pensait-il, pour un personnage célèbre, et il cherchait mentalement, en se remémorant la liste des arrivées aux grands hôtels, quelle pouvait bien être la personnalité dont la ressemblance lui valait tant d'honneur. Dans plusieurs autres groupes, le même genre d'attention fut éveillé par son passage. Il commençait à envoyer son sosie à tous les diables, quand l'idée lui vint que les gens qu'il avait le désagrément d'intéresser pouvaient bien être tout simplement ceux qui avaient été témoins, la veille, de son escapade de Cadenabbia. Le «c'est lui!» s'appliquait à «l'homme à la gageure». Il oubliait que le bruit de ce prétexte stupide à son expédition aventureuse avait dû circuler de bouche en bouche dès aussitôt qu'il l'avait formulé dans le but de satisfaire la curiosité publique. Il devait passer à Bellagio pour un sportsman excentrique et désœuvré, et il se trouvait assurément là quelqu'un pour affirmer l'avoir vu sur la piste de Mollier en costume d'acrobate. Cette probable renommée le laissait sans orgueil.
Il aperçut vis-à-vis d'un magasin de soieries le boléro éclatant de Carlotta. Pauvre fille! Elle était en butte à un sentiment de curiosité plus violent que celui qui l'incommodait, lui, depuis cinq minutes. Tout le pays était occupé d'elle. On l'entourait, on la suivait; quand elle entrait dans un magasin, les badauds faisaient ombre devant la vitrine. Elle, grisée par son or, tenait tête à la sottise publique et marchait au milieu de ces imbéciles, n'obéissant qu'à son sourd instinct de luxe et de parure.
Dompierre s'approcha d'elle. En le reconnaissant, Carlotta se mit à rougir. Elle se rappelait qu'il l'avait vue hier dans la chambre de Lee, et cette pensée, au milieu de tout le monde, et lorsque sa pudeur n'était plus domptée par l'appât de l'or, la rendait toute honteuse. Elle fit un mouvement pour se détourner, mais il croyait au contraire lui être agréable en lui offrant son appui chevaleresque au nez de cent importuns qui étaient attachés à ses pas.
—Où allez-vous donc, Carlotta?
Elle répondit, d'un ton un peu bourru:
—Je vais voir ma sœur, si on me laisse passer.
—Et où habite-t-elle, votre sœur?
—C'est la femme d'un jardinier à la villa Serbelloni.
—Voulez-vous que je vous aide à passer au milieu de tout ce monde?
—Ça m'est égal, dit-elle, comme vous voudrez!
Pendant qu'il parlait à la jolie fille, Gabriel vit passer le révérend Lovely qui se détourna comme pour ne pas le reconnaître, et avec la mine qu'il adoptait chaque fois que la morale était froissée. «Tiens! pensa-t-il, qu'est-ce qu'il prend à ce vieux fou?»
—Venez, dit-il à Carlotta, je vais vous frayer un chemin.
—Bravo! bravo! entendit-il à quelques pas de lui.
C'était M. de Chandoyseau qui tapait dans ses mains en faisant de petits yeux malins où se lisait une indulgente complicité.
—Bravo! bravo!... compliments! ajoutait-il, tout en pressant le pas, comme pour n'être pas rejoint par le jeune homme.
Carlotta se tourna vers Gabriel avec une figure moins impassible.
—Ils croient, dit-elle, que vous me faites des galanteries.
—Allons donc!
—Dame! dit-elle.
La curiosité augmentait évidemment depuis qu'il s'était approché de Carlotta. Il fut saisi d'un mouvement de colère contre cette babauderie stupide, et, empoignant la fille par le bras, il la poussa rapidement dans la première ruelle.
—On peut aller par là aux jardins Serbelloni, n'est-ce pas?
—Bien sûr, dit-elle. Et elle marcha devant, nullement incommodée par la petite scène de la place.
—Carlotta, cela ne vous fait rien qu'on s'occupe tant de vous?
—Ah! bien! dit-elle, avec une pointe d'orgueil dans le regard, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?
—Est-ce que ça vous serait agréable, par hasard?
—Dame! quand je suis bien habillée!
Ils avancèrent en silence dans les magnifiques allées montantes des jardins Serbelloni. Carlotta cherchait de droite et de gauche, si elle n'apercevrait pas sa sœur. Gabriel se proposait de passer la matinée sous les sapins à réfléchir à ses tristesses et aux projets virils qu'il avait arrêtés durant la nuit. Ils aperçurent le révérend Lovely qui, étant venu par un chemin moins compliqué, les avait devancés dans sa promenade matinale.
—Prenons donc une autre allée, dit Gabriel; notre vue va faire faire la grimace à ce monsieur.
—C'est un curé? dit Carlotta.
—Un curé anglais, oui, si vous voulez.
—Ne m'en parlez pas! dit-elle avec un air de répugnance.
—Pourquoi donc?
—On dit qu'ils sont mariés!
—Mais! Carlotta, pour un curé anglais, ça ne fait rien....
Il allait tâcher d'expliquer à l'Italienne que le révérend pouvait être un très honnête homme, quoique mari de mistress Lovely, lorsqu'il se heurta à un coude de l'allée, avec M. et Mme Belvidera. Il expliqua par suite de quelles circonstances il se trouvait dans la compagnie de la Carlotta. Celle-ci continua son chemin sans saluer personne, selon ses habitudes de petit animal sauvage. Mme Belvidera prenait une figure décomposée à mesure que le jeune homme racontait ce qui lui était arrivé dans la rue et sur la place de Bellagio.
—Mon pauvre ami! s'écria-t-elle, vous ne savez pas; non, vous ne pouvez pas savoir quelles imprudences vous commettez!
Monsieur Belvidera, dit-elle à son mari, laissez-moi un instant parler à Monsieur Dompierre; il s'agit pour lui de quelque chose d'assez grave, et dont le bruit est venu jusqu'à moi: il faut que je l'avertisse...
M. Belvidera s'éloigna de quelques pas, et, ayant rejoint le clergyman qui revenait par une contre-allée, il le suivit en causant.
Le révérend marchait d'un pas fiévreux et semblait pressé déjà de rentrer à l'hôtel.
La jeune femme mit Gabriel au courant de la conversation qu'elle avait eue la veille avec Mme de Chandoyseau avant le départ pour Cadenabbia. Elle lui montra comment la Parisienne avait répandu le bruit qu'il était l'amant de la Carlotta. Celle-ci étant le point de mire de toute la population, et la source de sa fortune demeurant mystérieuse, le seul nom prononcé d'un protecteur de la fille avait suffi pour attirer sur lui l'attention générale. On se le montrait au doigt dans la rue.
—Comprenez-vous, dit-elle, le succès que vous avez eu quand vous lui avez adressé la parole sur la place? Vous avez causé un vrai scandale! Et les bravos de Monsieur de Chandoyseau, le premier averti de l'affaire et le colporteur inconscient du potin?... et la mine effarouchée du révérend Lovely?... et les «c'est lui» des dames françaises de l'hôtel, avec qui Madame de Chandoyseau a eu vite fait connaissance? Eh bien, mon ami, vous voilà dans de beaux draps!
—Après tout, dit Dompierre, je préfère qu'elle ait répandu ce bruit faux que tel autre dont vous eussiez pu souffrir, Luisa!...
—Oh! l'un n'empêchera pas l'autre, allez! chaque chose en son temps! Cela dépend de l'heure de ses intérêts; elle manœuvre en ce moment-ci avec une impétuosité et une hâte qui me font craindre toutes sortes de choses avant que cette saison ne soit terminée.
—Je ne vois pas bien son but.
—Pour l'instant, c'est de vous brouiller avec moi. Notre bonheur de quelques semaines, trop mal dissimulé, probablement, l'a exaspérée. Pourtant ce racontar me semble maladroit; il va à rencontre des intentions que je la soupçonne de nourrir...
—Et qui sont?...
—Enfant que vous êtes! Mais d'ouvrir les yeux à mon mari! Il n'y a que ce point-là d'intéressant pour elle; c'est le plus sensible, celui où il y a le plus à faire souffrir!
—Croyez-vous que Monsieur Belvidera prêtera l'oreille à ce qu'elle dira?
—Mon ami, personne n'a jamais dit à mon mari ce qu'elle lui dira. Je ne sais donc quelle sera la contenance de mon mari.
—Mais enfin, et comme vous le faisiez remarquer, ce n'est pas ce chemin-là qu'elle semble prendre: le bruit d'une liaison avec Carlotta serait au contraire une sauvegarde contre celui de mes relations avec vous.
—Évidemment! évidemment! mais elle est habile; elle peut agir de biais et par les moyens les plus détournés; en tous cas son but, croyez-moi, ne peut être autre que celui que je vous ai dit.
—Ah! Luisa! il faut éviter cela à tout prix. Je ne peux pas tolérer que votre mari ait un soupçon contre vous!...
—Avez-vous un moyen de l'éviter?
—Je cherche... je cherche... Vous fuir?... m'en aller? Ce serait vous abandonner toute seule à la méchanceté de cette femme et elle insinuerait à votre mari des doutes que personne ne serait en état de dissiper... Il faut que je demeure affublé effrontément de la responsabilité de l'affaire Carlotta!
—Pauvre Carlotta!
Gabriel se souvint que Carlotta n'était pas la maîtresse de Lee, et que son honnêteté était irréprochable. Et de la façon dont tournaient les choses, au lieu de défendre la malheureuse contre une accusation injurieuse qui prenait les proportions d'un scandale public il contribuerait à accréditer la calomnie. Il eut un moment d'hésitation; il fut sur le point de dire à sa maîtresse: «Non, ce moyen-là est impossible! Carlotta n'est pas ce que vous croyez; quand nous l'avons vue sortir de la chambre des fleurs à l'Isola Madre, elle n'avait pas reçu les baisers de l'Anglais; elle était son admirable et innocent modèle... Je dois au contraire la laver de la réputation qu'on lui a faite!» Il haussa les yeux sur Mme Belvidera qui le considérait, un peu anxieuse, mais s'accrochant déjà à ce moyen comme à une planche de salut provisoire; et dès lors il était prêt à souiller toute la candeur du monde pour sauver la femme qu'il aimait.
Il jeta un regard alentour; on ne voyait plus personne dans l'allée; il se pencha sur la bouche de la jeune femme et lui dit dans un baiser, tout en brandissant avec hilarité son chapeau et sa canne:
—Je suis l'amant de la Carlotta!
—Oh! fit Luisa, en souriant à demi, ce n'est pas bien, ce que nous faisons là!
XVII
M. Belvidera ayant pris le bras du révérend Lovely ne pouvait être conduit ailleurs que dans les environs de Mme de Chandoyseau. Ces messieurs la trouvèrent en effet sous un petit bosquet tout proche de l'entrée de l'hôtel, du côté du jardin, et d'où elle pouvait voir et interpeller à sa guise les allants et les venants.
Elle manifesta une grande joie en voyant l'attitude amicale de M. Belvidera et de son grand et noble ami le clergyman. Elle avait, disait-elle, tant de plaisir à approcher les âmes loyales; il n'y en avait plus; ne riait-on pas de la probité même?
En réalité, elle envoyait le pauvre révérend par la ville, comme elle l'envoyait dans les salons de l'hôtel, pour qu'il lui rapportât les nouvelles et les potins. Le vieillard, grâce à son habit et à ses cheveux blancs, recevait les échos divers sans éveiller la méfiance, et sa docilité au rapport égalait celle d'une estafette ou d'un policier. Son attitude était d'un chien.
M. Belvidera, qui n'éprouvait aucune estime pour le caractère de Mme de Chandoyseau dont il percevait la médiocrité sans prendre la peine de pénétrer la perfidie, essaya de s'éloigner dès qu'il eut accompli sa politesse en demandant des nouvelles de mademoiselle Solweg.
—Monsieur Belvidera, dit-elle, je vous en prie, ne me quittez pas si tôt, et, puisque vous avez fait un tour en ville, dites-moi de quoi il retourne; je n'ai pas pu sortir à cause de ma sœurette, et vous savez que je suis une curieuse!...
—Mais, madame, je n'ai rien vu que d'ordinaire...
—Yes, dit le révérend qui se hâtait d'accomplir sa mission avec le scrupule qu'il avait certainement apporté dans toutes les fonctions de son existence, yes, c'est toujours le même chose; et le scandale est devenu notre sport préféré. Ah! madame, Dieu nous expédiera le châtiment!
—Quoi? dit Mme de Chandoyseau sur un ton étonné, que voulez-vous dire? C'est toujours cette malheureuse fille?...
—Hélas! madame, elle est véritablement l'imprudence mériée au libertinage; et c'est la spécialité de la douleur pour notre petite amicale famille de voir cette jeune homme qui a le place à notre table, contribuer...
—Ciel! que voulez-vous dire? Un des nôtres! serait-ce vrai?... Je sais que le bruit en a couru; mais c'est impossible! Voyons, mon révérend, qu'avez-vous appris? avez-vous vu quelque chose?
—Si j'ai vu, madame! yes! cent personnes ont vu comme moi, ce matin, sur le place, cette jeune homme, en compagnie de la maôvaise girl qu'il a emmenée faire le promenède aux jardins Serbelloni!...
—Mon révérend! mon révérend! vous avez dû vous tromper: ce que vous dites là me suffoque, c'est invraisemblable!
Elle était effrayée elle-même de la consistance que le simple hasard d'une rencontre donnait à la calomnie qu'elle avait semée.
—Véritablement, dit le clergyman, je prends témoin Monsieur Belvidera lui-même qui promenait aux jardins Serbelloni et qui a pu ouvrir les yeux sur le pernicieux spectacle...
—J'ai vu, dit M. Belvidera, la Carlotta et Monsieur Dompierre, auxquels, paraît-il, on a fait sur la place un accueil assez singulier. Est-ce là ce dont vous voulez parler?
—Eh! monsieur, de quoi voulez-vous donc que l'on parle? Quand on pense que nos enfants, nos jeunes filles, votre fillette, monsieur, qui connaissent ce jeune homme et voient tous les jours cette fille nous insulter avec ses oripeaux tapageurs, sont témoins d'un tel dévergondage! Monsieur Dompierre! Monsieur Dompierre! J'ai besoin qu'on me répète ce nom pour que je croie ce qui est. J'aurais certes soupçonné tout le monde avant lui!
—Mais, madame, dit M. Belvidera, Monsieur Dompierre est d'âge et de tournure à avoir de belles maîtresses! Je ne vois pas ce qui vous étonne...
—Monsieur, mon étonnement ne vient qu'après mon indignation; mais je vous dirai que c'est précisément parce que je tiens Monsieur Dompierre pour un jeune homme d'esprit élevé, délicat, plein d'agrément, et de mœurs comme de tournure élégantes, que je ne puis croire qu'il aille prendre ses maîtresses parmi les filles en guenilles et la populace malpropre couverte de vermine, où nous avons tous vu la Carlotta, il n'y a pas trois semaines.
—Madame, on dit qu'une perle fut trouvée un jour dans le fumier.
—Ce n'est certainement pas le cas! Cette fille est grossière et stupide, et elle n'a qu'une beauté vulgaire. En vérité, Monsieur Dompierre manifeste des goûts plus élevés, à moins qu'il ne soit un hypocrite achevé. Mais, monsieur, vous n'avez donc jamais regardé ce jeune homme-là en face? Vous n'avez pas vu la fièvre qui lui brûle les yeux, qui lui amaigrit les joues, qui secoue ses fines mains nerveuses! C'est un aristocrate dans toute la force du terme! C'est un garçon qui ne peut avoir qu'une de ces passions où l'esprit a autant de prise que les sens et le cœur! Ces hommes-là se ruiner pour des filles! Allons donc! Tenez! si cela était, ce ne pourrait être que par dépit; mais alors faudrait-il qu'il eût par ailleurs quelque passion farouche! On ne fait des largesses à une va-nu-pieds comme la Carlotta, que sous les yeux de quelque grande dame qu'on prétend toucher par l'étalage de son désespoir!... Ah! monsieur, je m'étonne de ne pas vous voir défendre votre ami, car je sais que vous l'estimez fort. Croyez-moi, ce n'est pas un homme à aimer une fille... Mais, chut!... Le voilà qui vient avec votre femme!...
M. Belvidera comprit l'insinuation que cette langue de vipère s'efforçait de faire pénétrer en lui, sous le couvert de la générosité. Il allait s'éloigner indigné, et rejoindre sa femme, quand le minutieux clergyman ajouta:
—Pourtant, madame, on dit que Monsieur Dompierre fit hier pour la Carlotta, une athlétique prouesse, une... comment appelez-vous le chose... cette chose où il risquait le vie pour une toute petite stioupidité... une gageure, c'est cela!
Le chevalier avait connu avant tout autre l'histoire de la gageure. Bien que fort désintéressé, à l'ordinaire, de tous les racontars et les on-dit, la question devenait attrayante pour lui, par suite de l'intérêt même qu'il portait à Gabriel Dompierre. Au lieu de se dégager du groupe de Mme de Chandoyseau et du clergyman il fit signe à sa femme de ne pas les interrompre, et, se souvenant que Luisa l'avait prié de s'éloigner parce qu'elle avait à parler à M. Dompierre, il lui dit de loin, sur le ton d'une riposte amicale:
—Non! non! laissez-nous! je suis en confidence avec Madame de Chandoyseau et le révérend Lovely!
—Puisque c'est ainsi, dit Mme de Chandoyseau à Mme Belvidera, voulez-vous faire à la pauvre Solweg le plaisir de monter la voir? Vous la rendrez bien heureuse; elle va mieux!
—Volontiers, fit Mme Belvidera.
Dompierre tourna sur ses talons.
Le révérend était tout heureux de voir que pour une fois, Mme de Chandoyseau buvait avec avidité ses paroles.
—On dit, poursuivit-il, que Monsieur Dompierre aurait monté dans le barque hier, au milieu de la tempête, et aurait fait le passage de Cadenabbia, au risque de se noyer.
—Et qui dites-vous, aurait tenu la gageure contre lui? interrogea vivement M. Belvidera.
—C'est la pécheresse, Monsieur, n'en doutez pas, c'est la Carlotta!
M. Belvidera observait le visage de Mme de Chandoyseau, qui ne protesta que par un très vif étonnement. Elle était stupéfaite de la tournure que prenaient les choses; elle savait l'équipée de Dompierre à Cadenabbia, qu'elle avait causée elle-même en excitant la jalousie de l'amant de Mme Belvidera; mais elle ne s'attendait pas vraiment à l'interprétation qu'en donnait l'opinion publique. Tout contribuait à affermir l'idylle de Carlotta et de Dompierre, qu'elle avait elle-même répandue il n'y avait pas vingt-quatre heures.
«Mais, faillit ajouter M. Belvidera, M. Dompierre m'avait affirmé que la gageure avait été tenue par vous-même, madame!»
Il se contint en pensant que si Dompierre eût dit vrai, en attribuant la responsabilité de cette gageure à Mme de Chandoyseau, celle-ci n'eût eu aucune bonne raison de ne pas la revendiquer. Étant donné son caractère, elle en eût au contraire tiré vanité. Il était plus que probable que Dompierre l'avait laissé accuser afin d'éviter de prononcer un autre nom. Il était très vraisemblable qu'il fût l'amant de la Carlotta et il n'était que décent de sa part de laisser sa liaison enveloppée de mystère.
Aussitôt édifié sur le sens de la petite contradiction que lui avait révélée le rapport du révérend Lovely, M. Belvidera se hâta de prendre congé de la Parisienne, en la félicitant d'avoir soutenu si chaleureusement la défense du jeune homme à qui il accordait, quant à lui, une estime très particulière, qu'il ne songeait pas d'ailleurs à lui retirer, dit-il, à cause de ses intrigues avec la jolie marchande de fleurs. Mais avant de la saluer, afin de ne conserver aucun doute sur la perfidie qu'elle avait apportée à lui signaler la noblesse des goûts de Dompierre, et afin de lui manifester en même temps qu'il n'avait pas été dupe de la générosité du plaidoyer qu'elle n'avait fait que pour éveiller ses soupçons de mari, il lui dit en affectant un ton candide:
—Je vais retrouver Monsieur Dompierre, madame; dois-je lui dire tout le bien que vous pensez de lui? croyez-vous qu'il me convienne de lui faire honte de ses amours vulgaires?...
Elle comprit qu'il avait eu l'oreille bonne, et qu'il la poussait à bout, à mots couverts, pour qu'elle lui parlât net. Puisqu'elle avait tant fait de risquer la partie, à quoi bon, se dit-elle, s'arrêter en chemin? Et, d'un ton familier, ou elle mettait toute la complicité d'une confidence, et tout bas, en se penchant à son oreille:
—Je ne vous crois pas assez bête pour faire ça, dit-elle.
—Merci, madame, prononça-t-il en la cinglant de son regard expressif d'Italien.
Mme de Chandoyseau pâlit, et pour la première fois de sa vie, eut peur de ce qu'elle avait fait.
XVIII
—Monsieur Dompierre! lança à haute voix, M. Belvidera aussitôt qu'il eut quitté Mme de Chandoyseau.
Et dès qu'il l'eut rejoint:
—Mon cher ami, dit-il, je vais vous prier de me rendre un important service.
—Quoi! dit Dompierre qui, étant prêt à tout, s'efforçait de sourire, me voulez-vous pour témoin? Vous battriez-vous avec... le révérend?
—Si un homme se fût avisé de me dire ce qui vient de m'être dit, je ne me battrais pas avec lui, en ce moment-ci, du moins; je crois que je le tuerais, comme une bête!...
—Ah! fit froidement Dompierre.
—Monsieur Dompierre, poursuivit le chevalier, est-il vrai que vous avez l'intention de nous quitter? Ma femme m'en a touché un mot, mais...
—C'était mon intention, en effet.
—Voulez-vous me permettre d'insister pour que vous restiez encore quelque temps avec nous?
—Si c'est pour vous servir, je le ferai de grand cœur, mais je ne comprends pas, je l'avoue...
—Voici. Nous avons dans notre compagnie une personne qui s'est permis de me faire entendre que j'aurais sujet de surveiller ma femme. Vous êtes un jeune homme, et je ne sais si vous comprenez toute l'ignominie que contient un semblable avis jeté à la face de l'homme que je suis, et que vous voulez bien me faire l'honneur d'apprécier. Je ne sais quelle conception de la famille et de la dignité humaine ont ces espèces de marionnettes que vous méprisez autant que moi, m'avez-vous dit; toujours est-il que je ne suis pas d'humeur, moi, à laisser faire si bon marché de ce qui est mon culte, mon bonheur, mon ambition, l'espoir secret de chacun de mes efforts: la grandeur et la pureté de mon nom. Peut-être suis-je un homme d'un autre temps mais, toute modestie à part, je plains les temps qui n'auront que des hommes faisant fi de ce qui constitue mon orgueil. C'est par mon orgueil que j'agis, c'est par lui que je suis capable d'accomplir des œuvres hardies, difficiles et utiles. Je ne me suis pas constitué une famille au hasard; je n'ai pas épousé la première venue. Je fais et je ferai constamment à ma femme l'honneur de ne pas soupçonner que quelqu'un puisse élever un doute sur son honorabilité. Et une misérable catin,—car cette femme s'est jetée à notre cou à tous, n'est-ce pas, monsieur? aussi bien au vôtre qu'au mien, et elle crève de dépit et de jalousie,—est venue me souffler que je ferais bien d'ouvrir les yeux! En vérité, je ne sais pas comment je ne l'ai pas écrasée! Vous devinez, monsieur, que vous n'échappez pas à être mêlé à cette turpitude... Je vous sais gré de ne même pas protester de votre innocence. Je vous prie donc, au nom de l'amitié qui nous a liés spontanément, sinon par un sentiment de générosité envers une femme qui peut souffrir à cause de vous, je vous prie donc de ne pas nous fuir, ce qui donnerait une apparence de vérité à la calomnie, mais de demeurer près de nous, plus intimement uni à nous que jamais, et ceci, sous mes yeux, sous la garantie de mon amitié qui est telle en réalité et que je saurai manifester telle, que personne ne vous puisse croire, ma femme ni vous, capables de la trahir.
Vous êtes un galant homme: je ne vous demande même pas si vous acceptez.
M. Belvidera tendit la main au jeune homme, devant Mme de Chandoyseau, qui assistait de loin à ce colloque. Dompierre, muet et glacé comme une statue de marbre, se laissa serrer la main. Enfin, il fit effort pour desserrer les dents et dit:
—Je suis à vous.
—Merci, fit M. Belvidera; et il ajouta en souriant:
—Et puis, vous savez je ne veux pas vous imposer une pénitence: toutes les fois que vous aurez mieux à faire,—ce qui ne peut manquer de vous arriver,—vous pourrez vous échapper sans demander la permission...
Gabriel saisit l'allusion à l'intrigue de Carlotta. Il l'avait oubliée, dans le saisissement que lui avait causé le discours de M. Belvidera. Sans doute celui-ci y ajoutait foi. Peut-être était-ce grâce à cette conviction qu'il ne le soupçonnait pas même d'avoir une passion inavouée par sa femme. Il fallait donc commettre cette autre infamie, contribuer à accuser une pauvre fille innocente. Il sourit, de l'air de quelqu'un qui a compris et qui acquiesce.
La petite Luisa déboucha en courant dans le jardin, où se trouvaient ces messieurs. Elle avait les deux mains sur les yeux et faillit tomber à plusieurs reprises avant de venir se réfugier en fondant en larmes dans les bras de son père.
—Luisa! voyons! eh bien! qu'est-ce qui nous est arrivé?
Dès qu'on la tint et la caressa, ses sanglots redoublèrent. Enfin, quand elle put parler:
—On m'a dit de m'en aller! dit-elle.
—Qui est-ce qui t'a dit de t'en aller?
—Maman et Solweg m'ont dit d'aller jouer.
—Mais, si on t'a dit d'aller jouer, il n'y a pas de quoi pleurer!
—Oh! dit-elle, je sais bien ce que ça veut dire. C'est très désagréable; ça m'arrive toutes les fois qu'on veut parler sérieusement. Je ne suis pas assez grande.
—Mais, ma petite Luisa, à mesure que tu seras plus grande, tes désagréments le seront aussi!
—Je le sais bien, puisque Solweg, qui est une grande jeune fille, pleure plus que moi. On est malheureux tant qu'on n'est pas marié. Mais au moins, quand on est grande, on n'est plus vexée...
—Luisa, est-ce que ta maman va bientôt descendre?
—Puisque je t'ai dit qu'elle dit des choses sérieuses avec Solweg; il doit y en avoir pour longtemps.
—Mais non, petite Luisa, c'est ce qu'on a le plus tôt fait de dire.
—Tenez! dit l'enfant, on les voit d'ici, elles n'ont pas l'air d'avoir fini!
Ces messieurs levèrent les yeux et aperçurent en effet, à une fenêtre du second étage, la tête de Mme Belvidera. La jeune femme semblait parler avec une grande animation. On ne voyait pas Solweg. Les persiennes étaient ouvertes; un vase de fleurs avait été déposé sur l'appui de la fenêtre, sans doute de peur d'incommoder la malade.
M. Belvidera mit ses mains en cornet sur sa bouche et adressa à sa femme un appel familier.
Elle tourna la tête vivement, et en même temps on vit se hausser la figure blonde de Solweg. Ses yeux étaient rougis, et la petite Luisa avait raison de dire que la grande jeune fille pleurait plus qu'elle.
—Elle pleure de chagrin, dit M. Belvidera, d'être la sœur de Madame de Chandoyseau. C'est une petite qu'il faut plaindre. Dites donc, ajouta-t-il, en se retournant vers Dompierre, tout ce monde-là m'ennuie énormément aujourd'hui; voulez-vous que nous allions déjeuner à Menaggio, là-bas en face? nous y passerons tranquillement l'après-midi. Je vais dire à ma femme de se préparer dès qu'elle aura essuyé les larmes de Mademoiselle Solweg...
Ce qu'il proposait à Dompierre, c'était le premier acte de son nouveau supplice; c'était le rapprochement, la liaison plus intime que jamais des deux amants sous l'étreinte plus que jamais amicale du mari, étreinte d'une amitié telle, avait-il dit, «que personne ne vous puisse croire, ma femme ni vous, capables de la trahir». Le jeune homme ne pouvait s'y soustraire; il contraignit un involontaire mouvement de retrait, presque de supplication, de demande de grâce. Mais, d'ailleurs, il venait d'être si rudement secoué par l'événement de la matinée que souffrir à vif tout le long du jour lui semblait préférable au désespoir languide qu'il eût traîné dans la solitude.
—Très volontiers! très volontiers! dit-il.