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Le parfum des îles Borromées

Chapter 25: XXIII
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About This Book

The narrative follows a young man's growing fascination with a mysterious, veiled woman he glimpses aboard a steamer crossing a lacustrine archipelago; vivid, sensory scenes of evening light, laurel scent, and island terraces set a mood of enchantment. An idealizing English poet companion frames her as a siren, while the protagonist's attention leads him to disembark at a lakeside town to continue watching her. Social gatherings, promenade scenes, and travel among the islands alternate with introspective passages about beauty, desire, and the lure of landscape, blending romantic longing with subtle observation of manners and the seductive atmosphere of the lakeside resorts.

XIX

Sur l'invitation de Mme de Chandoyseau, Mme Belvidera était montée chez Solweg. La jeune fille était étendue sur une chaise longue, près de la fenêtre entr'ouverte, et sa petite tête, fine et jolie, dans ses frisons d'or, était appuyée sur sa main. Elle la releva vivement dès qu'elle eut reconnu la voix de l'Italienne et se dressa sur sa chaise.

—Vous, madame! dit-elle.

Elle était aussi étonnée de la démarche de Mme Belvidera que celle-ci même était émue de l'accomplir. Malgré toute la sympathie que Solweg lui avait inspirée dès le premier jour, Luisa se tenait vis-à-vis d'elle sur une réserve que nécessitait la malheureuse circonstance de la grotte. Ah! combien de fois n'avait-elle pas eu l'envie de lui sauter au cou, de l'embrasser de tout son cœur à cause de ce qu'elle sentait de douleur intime dans cette tendre petite âme, blessée, elle le voyait bien, d'une manière terrible, et condamnée au silence, au reploiement sur soi-même, par la vulgarité de son entourage, et presque au désespoir par son amour secret.

Toute sa tendresse pour Solweg était mêlée de pitié: elle savait que Gabriel ne l'aimait pas! Si elle avait eu la moindre raison d'être jalouse, elle l'aurait détestée sans doute! Mais elle avait le beau rôle. C'est pourquoi elle s'était accoutumée à tant s'attendrir sur elle. Cependant, Solweg, elle, ne devait-elle pas la haïr? C'est à peine si Mme Belvidera osait l'approcher; elles n'avaient jamais échangé que des paroles de politesse. Mais elle avait un grand plaisir à sentir entre elle et la jeune fille le lien innocent de la petite Luisa. Il lui semblait que la petite Luisa lui versait de sa tendresse, et que, par la petite Luisa, elle recevait d'elle un peu d'amitié... Enfin que de choses muettes et tendues entre ces deux femmes!

Pourquoi Mme de Chandoyseau avait-elle prié Luisa d'aller voir Solweg ce matin? Il est probable que Solweg avait demandé des nouvelles de sa rivale, ce qui était une façon d'avoir de celles de Gabriel, et que le nom de Mme Belvidera revenant à la mémoire de Mme de Chandoyseau, elle avait pensé que sa «sœurette» aurait plaisir à la voir. Luisa ne pouvait plus s'arrêter en chemin, et, d'ailleurs, elle éprouvait, à voir Solweg seule une bonne fois, et en cette franchise que donne la maladie, une attraction qui l'emportait...

Elle fut un peu décontenancée par la surprise que Solweg témoigna à la voir. Son «vous, madame!» la glaçait. Mais elle remarqua dans les yeux de la jeune fille toute une tempête soudaine, un bouleversement.

Solweg en l'apercevant avait reçu comme un petit coup de bâton à la nuque, et elle avait senti sa cervelle trembler; quelque chose lui était passé par tout le corps, elle avait eu, le temps de deux secondes, comme une taie sur les yeux, et puis elle s'était raidie, en disant: «Voyons! voyons!» Pauvre petite! C'était encore une de ces épreuves qu'elle s'apprêtait à renfoncer, après combien d'autres, au dedans d'elle-même, dans ce coffret fermé du cœur des jeunes filles qui n'ont ni mère, ni confidente.

Luisa s'arrêta un instant. Solweg dut voir dans ses yeux pourtant ce qu'elle avait de bonté, et elle se fit accueillante:

—Oh! comme vous êtes aimable, dit-elle, de venir vous informer de moi.

Mme Belvidera lui demanda comment elle se trouvait.

—J'ai une grande faiblesse; je ne suis pas plus forte qu'un poulet; mais je ne souffre plus comme cette nuit...

—Qu'aviez-vous donc?

—Oh! j'étais comme si on m'avait battue, rouée de coups... Ça ne m'est jamais arrivé d'être battue et rouée de coups, ni à vous, madame, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en souriant, mais on se figure quelquefois ce que ça doit être.

Luisa n'osait lui demander ce qui s'était passé, ce qui avait pu lui causer cela. Solweg dit d'elle-même:

—Je pense que c'est l'orage. Je suis un peu nerveuse. C'est certainement l'orage.

—Qu'a dit le médecin?

—Oh! les médecins!

—Quoi! petite sceptique, vous ne croyez pas aux médecins?

—Je ne suis pas sceptique, dit-elle, et la preuve, c'est que je suis de l'avis de mon frère le peintre, qui ne croit qu'aux devins.

—Aux devins!

—Vous voyez bien, c'est vous qui êtes sceptique et non pas moi! Mon frère, qui ne croit qu'aux grâces innées, aux talents spontanés, croit qu'il y a un certain nombre d'hommes qui ont reçu du ciel le don particulier de voir clairement nos maux et leurs causes profondes. Ce serait une science qui ne s'apprendrait point. Ceux qui la possèdent seraient les héritiers des devins des contes; il se trouverait par hasard de ces devins-là parmi les médecins, comme il y en a ailleurs, ce qui fait que tous les médecins ne sont pas mauvais. Encore arrive-t-il que ceux qui savent ce que vous avez, ne sont pas toujours capables d'y trouver remède.

—Avez-vous vu de ces devins?

—Non.

—Et pourquoi y croyez-vous?

—Parce que je connais des gens qui en ont vu. On dit que ce sont des hommes qui aiment ardemment leurs semblables. Toute leur vertu viendrait de cet amour. L'amour rend aveugle; oui, en ce sens qu'il vous rend agréable jusqu'aux défauts, c'est-à-dire qu'il supprime la distinction entre les vices et les qualités, ce qui, en vous enlevant toute répugnance, vous permet d'être bien plus attentif aux mille petits ressorts mystérieux des hommes. Il paraît que ce qu'on appelle les «prévenances» qui n'ont lieu qu'entre les gens qui s'aiment, ne sont autre chose que des tas de petites divinations de ce genre. Mon frère prétend que sans cet amour, les hommes ne sont rien qui vaille, pas plus en art qu'en science. Les savants, les grands inventeurs comme les artistes, ce sont des devins, qui à force d'aimer la nature et les hommes, finissent par surprendre leurs secrets...

—Mademoiselle Solweg, si les devins sont des gens qui vous aiment beaucoup, je suis sûre maintenant que vous avez rencontré de ces devins!

—Oh! dit-elle, avec un sourire amer, en tous cas, ils ne l'étaient pas pour moi; puisque personne ne m'a jamais aimée.

—Personne!

—Non; maman est morte en me mettant au monde; j'ai été élevée par une grand'mère qui avait une peur affreuse de ma sœur que vous connaissez et qui nous préférait à toutes les deux, notre frère. On ne faisait pas attention à moi.

—Mais votre frère, qui est un grand esprit, à ce que tout le monde dit...

—Mon frère m'aime bien, mais il n'aime que sa peinture. Et puis, ajouta-t-elle, on n'a que ce qu'on mérite, et je ne suis pas si intéressante!

—Je vous demande bien pardon! par exemple; et je sais, pour ma part, quelqu'un qui s'intéresse à vous!

—Ah! fit-elle avec surprise, et tout d'un coup suspendue aux lèvres de Luisa, comme si elle attendait une nouvelle inespérée.

—Oh! fit l'Italienne, il ne s'agit que de moi!

Solweg dissimula vite la petite déception qu'elle éprouvait. Quelle jeunesse et quel candide amour! elle avait espéré un instant que la maîtresse de Gabriel pût, elle, venir dire; «Il s'intéresse à vous!» Quelle gracieuse folie! Mme Belvidera comprit son mouvement et en fut touchée. Mais Solweg avait repris immédiatement la distance qu'il y avait entre elle et la jeune femme.

—Vous! dit-elle, avec un léger accent de doute qu'elle s'efforçait d'adoucir.

C'était au tour de Luisa d'avoir la grande émotion et de trembler, et d'être embarrassée. Elle n'avait pas réfléchi d'avance à la façon dont les choses tourneraient. Elle sentit alors qu'étant données les circonstances et les dispositions où elle était vis-à-vis de cette petite, il fallait en venir à une effusion complète, et que cela n'était possible qu'en faisant allusion à la terrible aventure, qu'en s'accusant, s'humiliant devant elle, en lui demandant pardon du tableau dont elle avait offusqué ses yeux de jeune fille. Ah! ce n'est rien de se confesser à un prêtre; ce n'est rien du tout! Mais de faire seulement allusion, devant une enfant, à la chose qu'elle connaît, qu'elle a vue!... Et pourtant, c'était depuis longtemps pour elle un désir secret, un désir immense, insurmontable. Elle savait qu'elle le satisferait un jour. Quand et comment? Elle ne l'avait même pas cherché. Mais elle savait bien que cela viendrait et qu'elle se débarrasserait de ce poids-là.

Elle hésitait, elle ne bougeait pas; Solweg vit bien son trouble, mais elle devait avoir de la peine à le croire sincère. Elle ne savait que dire.

—Vous! répéta-t-elle.

Mme Belvidera s'approcha d'elle et mit un genou sur un petit tabouret près de la chaise longue.

—Oh! mademoiselle, vous avez toutes les raisons d'être étonnée, et vous en avez même de me trouver impudente à venir ainsi vous affirmer une amitié que vous... dédaignez peut-être...

—Mais non, madame! dit Solweg avec politesse, je vous assure...

—Oh! laissez-moi vous parler, je vous en prie! je n'ai jamais pu le faire jusqu'à présent; je n'ai jamais osé, après ce qui s'est passé, après... ce que vous savez!... Mais j'en mourais d'envie. Je vous ai aimée tout de suite; je vous ai aimée pour vous, pour votre personne qui me plaisait, pour ce besoin d'affection dont votre jolie nature semblait privée, pour la tendresse que vous avez témoignée à ma fille, pour le silence forcé qu'il y avait entre nous... enfin, enfin, pour le... trouble, pour le scandale, que j'ai pu causer à vos yeux, à votre jeunesse, à votre cœur, mademoiselle...

Elle pleurait, il lui semblait que les mots qu'elle prononçait lui étaient arrachés avec des tenailles, et cela lui causait une douleur affreuse en même temps qu'un soulagement inouï. Solweg lui avait tendu les mains; Elle les lui embrassait.

—Sentez-vous combien j'avais envie que vous me pardonniez ce qu'un hasard m'avait fait commettre contre vous?... contre vous! oui! certes! ne dites pas non! je sais trop bien comment le cœur se développe et grandit, et, en une seconde, j'ai peut-être ajouté, ce jour-là, dix années aux vôtres...

Solweg était un peu interdite, mais les derniers mots la frappèrent particulièrement:

—Dix années! prononça-t-elle à demi-voix.

Et Mme Belvidera vit dans la grande et profonde douleur du regard de la pauvre enfant qu'il était vrai, hélas! qu'elle l'avait vieillie dans cette proportion.

En effet, ce que les jeunes filles imaginent n'est rien en comparaison de la réalité; et la beauté, la sincérité, l'élan de l'amour de Gabriel et de Luisa, de ce baiser interrompu sous la grotte, lui avait été une secousse extraordinaire. Quelle révélation, quel exemple, et quel attrait! Dès ce moment-là, probablement, la figure du jeune homme avait fait sur elle une impression définitive. Il était si beau, si épris, et si charmant! C'est sous ses traits que l'amour apparaissait à cette enfant. La tendresse éperdue dont le bras de Gabriel enlaçait Luisa, et la folie de toute l'attitude de la belle Italienne, suspendue à ses lèvres: que l'on songe à cette impression toute de grâce, d'élégance, d'enchantement, sur une jeune fille ardente et délicate, et de tout temps sevrée de caresses! Dira-t-on que c'est précisément parce qu'elle était témoin de l'amour du jeune homme pour une femme, qu'elle ne pouvait pas concevoir d'amour pour lui? Mais elle avait appris tout de suite que Gabriel n'enlaçait sous cette grotte que sa maîtresse, et Solweg était une petite bourgeoise qui savait très bien que les hommes comme celui-ci font bon marché de leurs liaisons irrégulières et que finalement, le beau rôle est à celles qu'ils épousent. Pourquoi n'aurait-elle pas pensé pouvoir un jour être dans ses bras? Et puis, est-ce qu'on réfléchit à tout cela? Est-ce qu'on pense? Il était l'homme qu'elle devait aimer, et elle l'aimait.

—Mademoiselle, dit Luisa, en prenant les mains de Solweg, je n'ai pas l'espoir d'effacer de votre esprit ce qu'une aussi malheureuse circonstance y a gravé; je ne vous demande ni votre pardon, ni même votre indulgence; considérez-moi comme une femme très coupable. Je vous supplie seulement de ne vous souvenir que de la misère à laquelle ce que j'ai fait m'a réduite, là, telle que vous me voyez, à vos pieds... Puisque l'expérience s'est offerte à vous, et que vos yeux sont assez clairvoyants pour avoir deviné ce qu'a engendré de tristesse le moment d'heureuse apparence dont vous avez été témoin, ne conservez que de la compassion pour de pareils désordres: ils sont les plus pitoyables de tous les maux, car ceux qui en souffrent n'ont pas la ressource de les maudire et de les secouer avec dégoût, mais s'enchaînent eux-mêmes à leur instrument de torture et l'adorent...

Ces derniers mots la touchèrent plus que toute l'humiliation qu'elle comprenait mal. Mais là, Mme Belvidera effleurait la question brûlante pour la jeune fille: la persistance de son amour. Solweg ne disait rien, mais ses paupières battaient, et on voyait poindre ses larmes. C'était bien en pure perte que Luisa s'efforçait de lui inspirer de la répugnance pour sa conduite; ce que Solweg maudissait, c'était Luisa, mais parce que Luisa occupait la place que Solweg eût voulu tenir. Quand Luisa lui parlait de ses souffrances, la pauvre petite brillait d'envie de les endurer, car elles lui semblaient douces au prix des siennes.

Mme Belvidera n'avait pas pour but de l'attendrir sur son compte: elle la savait trop éprise pour penser un seul instant qu'elle pût l'envisager, malgré tout l'étalage de ses infortunes, autrement que comme une rivale heureuse. Elle s'était seulement exécutée: elle avait fait ce qu'elle croyait nécessaire; son amende honorable lui semblait suffisante et elle était même un peu blessée, dans son amour-propre, à voir Solweg indifférente à une démarche dont elle pouvait ne pas sentir toute l'importance, mais qui avait été, de toute évidence, très dure à remplir. Mais, au moins, elle avait espéré que la jeune fille lui en saurait gré et lui permettrait, à la suite de cela, de l'entendre, elle, à son tour, et de tenter de la soulager. Elle espérait faire accepter l'amitié qu'elle proposait de si grand cœur, et que, tout en restant muette sur le sujet qui les unissait en les séparant, Solweg semblerait lui dire, dans un baiser et avec quelques larmes: «Je comprends, allez! que vous l'aimiez, puisque c'est lui!»

—Solweg, dit Mme Belvidera, la meilleure raison que j'ai de vous aimer, c'est que je sens que vous n'êtes pas heureuse!...

La figure de Solweg avait de petits tressaillements nerveux; ses yeux clignotaient et rougissaient, mais elle fit un effort et prit un air étonné:

—Pas heureuse? Mais si, madame, je vous assure que je suis très heureuse.

Luisa la regarda en souriant de ce mouvement d'amour-propre. Mais elle ne se dérida pas.

—Avec un cœur comme le vôtre, mademoiselle, est-ce qu'il est possible d'être heureuse?

Solweg tenait à la main un petit mouchoir, dont elle serrait un des coins entre ses dents, en tirant dessus. Elle contraignait avec peine les sanglots qui lui montaient à la gorge. Luisa vit qu'elle comprenait le bonheur qu'il y aurait pour elle à se confier. Solweg était touchée de l'accent très sincère que l'Italienne mettait à la provoquer, de sa réelle bonté, enfin de la nouveauté qu'il y avait pour elle à trouver quelqu'un qui soupçonnât ses trésors cachés de tendresse. Cette jeune femme était peut-être le seul être au monde qui lui eût donné cette émotion, qui l'eût amenée jusqu'au bord de l'épanchement, cette grande et incomparable volupté de l'adolescence. Mais il fallait que cet être-là fût la femme qu'elle avait vue dans les bras de Gabriel, par conséquent le seul être au monde qu'il lui fût impossible, radicalement impossible d'aimer. Elle se débattait, elle était aux abois. Luisa crut un moment qu'elle allait s'abandonner, que toute son énergie se rompait. Solweg étouffait, mais pas une larme n'avait encore mouillé sa paupière. Cette lutte acharnée contre elle-même découvrait assez la haine sourde qu'elle vouait à la maîtresse de Dompierre. Elle ne voulait même pas pleurer devant elle. Celle-ci finissait par manquer de générosité et commençait maintenant à avoir une espèce de plaisir à la voir souffrir si cruellement à cause de Gabriel. Elle prenait la posture inhumaine du vainqueur. Ah! elle s'était humiliée en vain! elle était tombée à genoux aux pieds de cette petite! elle avait fait pour elle le plus violent effort sur soi-même qu'elle eût accompli de sa vie! Et l'autre l'avait laissée par terre, elle avait semblé trouver qu'elle était bien là, qu'elle ne valait pas mieux! Elle n'avait pas eu un mouvement de pitié, sinon pour son rôle d'amoureuse, au moins pour son émoi présent, pour les égards qu'elle avait vis-à-vis d'une délicatesse de jeune fille! Mais non! pardieu! Luisa était aimée de l'homme que Solweg aimait! Ah! tant pis! on allait bien voir!

—Vous êtes heureuse? fit Luisa avec insistance.

Solveg ne pouvait plus parler; il était visible qu'elle n'articulerait pas un mot sans que tout débordât.

Elle fit un effort extraordinaire, en se redressant sur la chaise, et, mordant son mouchoir:

—Oui, dit-elle, très heureuse!

Mais c'était tout ce qu'elle pouvait. Les digues cédèrent; un flot de larmes jaillit; elle fut secouée pendant plusieurs minutes d'une succession de sanglots ininterrompus.

Mme Belvidera ne désirait pas autre chose.

Elle la croyait rendue. Après cela, l'animosité de Solweg devait tomber, et Luisa goûterait la double satisfaction de voir s'entr'ouvrir ce cœur et de le dorloter, de le soigner. C'était à la fois pour elle une petite vengeance de femme et un goût très franc de faire du bien à cette enfant.

Dès qu'il y eut un peu de répit, Luisa s'approcha d'elle, et, sans dire mot, sans trop réfléchir à ce qu'elle faisait, mais de cet élan instinctif qui vous porte à caresser les enfants qui pleurent, elle fit un mouvement pour l'embrasser.

—Non! non! dit Solweg, avec une fermeté qui épouvanta la jeune femme, non, madame! ce n'est pas possible!

Si Mme Belvidera espérait un aveu de sa part, elle n'en attendait certainement pas d'aussi net. C'était clair, il n'y avait pas de façon plus tranchante de se poser en rivale. Aucune autre raison ne pouvait plus l'empêcher d'accepter son baiser; après ce que Luisa venait de faire, dans toute autre situation, eût-elle été une fille, qu'elle eût mérité qu'on l'embrassât! Mais Solweg avait si solidement pris son parti qu'elle le proclamait crûment, au milieu même de la plus complète défaillance physique.

XX

Dès la première occasion Luisa raconta à son amant la scène qui s'était passée entre elle et Solweg. C'était le soir, à Menaggio, pendant que M. Belvidera était allé commander une barque pour la traversée.

Dompierre avait laissé parler Mme Belvidera sans l'interrompre; mais il froissait et mordait sa moustache, et une de ses jambes croisée sur l'autre s'agitait avec un mouvement d'impatience et de colère.

Quand la jeune femme s'arrêta et le regarda longuement en semblant implorer son opinion sur ce qu'elle venait de lui raconter, il lui dit froidement:

—Il faut que vous soyez folle, pour avoir fait cela!

—Ah! mon cher, dit-elle, laissez-moi. Je ne regrette rien de ce que j'ai fait, je l'ai fait malgré moi; je ne pouvais pas l'éviter...

—Oh! aller vous mettre à genoux, vous humilier devant une enfant sous le prétexte qu'un hasard, que sa propre curiosité, après tout, ont fait qu'elle vous a vue suspendue à mon cou! L'attitude que vous avez prise vis-à-vis d'elle me révolte; vraiment, je ne vous comprends pas!

—Je suis heureuse de ce que j'ai fait. Je ne pouvais plus continuer de vivre à côté de cette jeune fille dans les conditions où je me trouvais: nous sommes plus rapprochées chaque jour; à Stresa, je l'évitais encore; mais ici...

—Je ne pense pas que ce rapprochement soit de longue durée, car il faut vous avertir que votre mari a une raison de ne pas resserrer son intimité avec la famille de Chandoyseau.

—Laquelle?

—Ce que vous redoutiez est accompli déjà: Madame de Chandoyseau a parlé.

—Comment! mais quand ça? ce matin? mais alors que signifie cette promenade à nous trois organisée aussitôt après un coup pareil?... Mon mari n'a pas cru!...

Gabriel affirmait seulement par signes. Elle n'attendait même pas ses paroles:

—Ah! dit-elle, je comprends! je devine ce que vous a dit mon mari: il ne nous a soupçonnés ni l'un ni l'autre; il nous manifeste une confiance plus vive que jamais. Je reconnais bien là son caractère!

Il y eut un moment de silence.

—Et vous vous étonnez, dit-elle, que je m'humilie, que je me jette aux pieds d'une jeune fille! Moi, la femme d'un homme comme celui-là, et qui le trahis, et qui traîne son nom, son honneur, dans la bave des marchandes de cancans et des portières!... Mais je devrais me rouler par terre n'importe où, demander pardon aux pierres même à qui je dois faire honte... Ah! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!... Voyez, dit-elle, je n'entends plus sa voix, il nous a laissés, sûr de moi et de vous; il nous laisserait la nuit là, s'il croyait m'être agréable, et il ne douterait pas un seul instant que sa femme, que la mère de son enfant, ne soit digne de lui!... Mais qu'est-ce que vous m'avez donc fait, vous? Quel homme êtes-vous donc pour avoir fait de moi ce que je suis à présent, et que je ne vous maudisse pas et ne vous crache pas à la figure? Ah! mon ami, voyez-vous! il faut nous séparer! Ce que nous faisons là est hideux!

—Nous ne pouvons pas nous séparer: votre mari veut que l'éclat de son amitié pour moi étouffe les soupçons qui ont pu naître... Ne vous dois-je pas au moins à vous, de me soumettre à ce désir?

—Mais c'est épouvantable! c'est inouï! C'est vrai, ce que vous dites là? Mais non, voyons! avouez que vous vous moquez de moi, que vous mentez, avouez donc que vous êtes fou!

Elle se tordait les mains. L'agitation de la journée et l'annonce de cette nouvelle calamité lui donnaient la fièvre. Gabriel s'efforçait de l'empêcher de parler tout haut, car elle s'oubliait complètement, et si l'obscurité épaisse était favorable à dissimuler ses mouvements, le silence de la nuit pouvait la trahir. Il lui mettait les mains sur la bouche, il la suppliait de se calmer.

—Je suis perdue, dit-elle, à quoi bon prendre des ménagements désormais? Je n'oserai plus me retrouver en face de mon mari. J'aime mieux qu'il me voie et qu'il m'entende! Ne vaut-il pas mieux qu'il sache la vérité? Lui! lui! l'honneur, la probité, la noblesse mêmes! le tromper, lui mentir ignoblement, goujatement!... Pouah! je me fais horreur! j'ai peur de moi!

Elle reprit sa respiration, puis elle dit:

—Mais je ne vous aime pas! je sens que je ne vous aime pas! Qu'est-ce que vous m'avez donc fait?

Ce mot, d'un seul coup, le rendit ivre de douleur. Tout son être bondit. Il abaissa ses mains qu'il lui tenait appliquées sur la bouche, jusqu'à son cou dont la moiteur douce le fit frémir; et il lui serrait le cou comme s'il allait l'étrangler.

Elle suffoqua, rappelée à elle-même par cette brutalité.

—Ah! ah! dit-elle, en retrouvant le souffle, j'ai eu peur! Est-ce que vous avez voulu me tuer? Oh! dites-le, dites-le! Ce ne serait pas mal, vous auriez raison; c'est tout ce que je vaux, et vous me rendriez un fier service! Moi, voyez-vous, je n'aurai pas le courage de me tuer moi-même! J'ai tant peur de la douleur! vous savez, d'une simple égratignure! Je suis si douillette! J'aimais tant être bien!... Ah! c'est parce que j'ai dit que je ne vous aimais pas!...

L'extrême émotion la faisait passer de la colère et de l'indignation à une subite douceur, à une sorte d'attendrissement sur sa propre personne, presque à des minauderies de chatte. Elle avait alors une réelle crainte de la mort, et tous ses sentiments, si confus, si divers, se représentaient en foule et presque simultanément. Elle était tour à tour emportée, abîmée par le remords, amollie par sa naturelle bonté, affolée par les mystérieux désirs de sa chair.

Elle le regardait; il avait lâché prise; il attendait fébrilement ce qu'elle oserait dire. Leurs yeux brillaient comme des lucioles dans la nuit.

—Voyez-vous, dit-elle après une hésitation, comme si elle suspendait ce qu'elle avait d'essentiel à dire, il faut que vous épousiez cette petite! Oh! ne vous occupez pas de la famille! Est-ce que tout, dans le monde, ne vous montre pas le vulgaire lié au sublime? Elle est la femme qui vous convient, croyez-moi; elle est délicate et fière, et elle vous aime éperdûment... et puis elle m'a piétinée, piétinée, comprenez-vous? C'est de cela que vous vous souviendrez et c'est cela qui l'élèvera dans votre esprit au-dessus de la malheureuse loque que j'étais. Vous vous souviendrez de l'attitude que j'ai tenue à ses pieds et qui vous a tant déplu; alors vous rougirez de m'avoir seulement touchée! Vous ferez bien: entendez-vous? car je me suis donnée à vous et je ne vous aimais pas; non, non, je ne vous aimais pas! C'est lui, lui, que j'ai aimé et que je n'ai jamais cessé d'aimer. Hors de lui, mon Dieu! mon Dieu! dites-moi quel infernal plaisir est-ce que j'ai donc aimé!

—Tu mens! tu mens!... Oh! je te tuerais, pour oser dire cela!

—Mais non! je ne mens pas. Je n'ai jamais vu clair en moi, voilà tout. Mais je veux que tu sois heureux: je te dis qui t'aime; je te fais voir comment on t'aime. Tu dois bien comprendre que je ne t'ai pas aimé, que je n'ai été qu'une folle, moi; quelque chose m'a fait tourner la tête...

—Quelque chose?...

—Mais oui, je ne sais quoi! Ce n'est pas moi qui suis tombée dans tes bras; il y a une espèce de folie qui est passée sur nous, qui m'a jetée par terre, qui a fait de moi cette loque que je te dis...

—Luisa! Luisa!

—Oh! ne prends pas cette voix-là! tu sais bien que c'est quand tu m'appelais comme cela!... Oh! mon Dieu, prenez pitié des misérables choses que nous sommes!

Il la tenait serrée dans ses bras, et toute la taille libre de la jeune femme devait en sentir la ceinture de muscles. Elle était forcée de voir ces yeux d'eau bleue qui l'avaient tant de fois affolée et les deux brisures lumineuses de la moustache dorée dont le chatouillement avait fait jaillir tant de nuits, dans les jardins, son beau rire éperlé!

Elle était absolument anéantie; elle ne savait plus ce qu'elle faisait ni ce qu'elle disait.

—Va-t'en! va-t'en! lui jetait-elle, tu me fais une peur affreuse. Je ne t'aime pas!

—Tu ne m'aimes pas! tu ne m'aimes pas! disait-il en lui imposant ses baisers sur les yeux et sur les lèvres et en étreignant son corps de toutes ses forces décuplées par l'horreur et le désespoir; tu ne m'aimes pas, mais moi je t'adore; mais moi je me précipite dans la honte, dans l'ignominie la plus dégoûtante, parce que je t'aime, parce que je n'aime que toi. Je t'aime! je t'aime! sous les yeux de Dieu qui devrait nous faire mourir; sous les yeux de l'homme dont je souille l'amitié, dont j'empeste toute la vie, que je trahis comme un lâche, comme un chien! Ah! je t'aime!

Elle se débattait encore sous sa caresse victorieuse, et tout en répondant à ses baisers.

On entendit dans une barque l'appel de M. Belvidera qui les invitait à partir.

XXI

À l'heure où la Reine-Marguerite avait apporté aux îles Borromées Dante-Léonard-William Lee, son ami Gabriel Dompierre et la mystérieuse «Sirène», le même bateau ramenait aujourd'hui à Stresa le groupe agité des personnes que sept à huit semaines de villégiature avaient formé autour de ces trois premiers passagers.

On était à la fin d'octobre; l'automne autour des lacs italiens étale à cette époque sa luxuriante magnificence, mais les journées déjà courtes devaient priver les voyageurs de la vue des jardins qui descendent en terrasses au flanc des collines, pareils à de gigantesques escaliers que les vignes-vierges et les pampres teintent d'or, de rouille et de sang. Dès Luino, le point de départ, presque à l'extrémité septentrionale du lac, le vapeur avait allumé ses feux et filait en pleine nuit.

Les graves événements survenus pendant le séjour au lac de Côme laissaient peser un malaise qui alourdissait les conversations. Mme de Chandoyseau elle-même, comme si elle eût été touchée par quelque révélation inattendue, ou bien terrorisée par les conséquences de son bavardage, gardait, à côté de Solweg à peine rétablie, une figure chagrine et chiffonnée. Dompierre et sa maîtresse traînaient la chaîne de leur liaison sous les yeux de M. Belvidera. Le malheureux Lovely se ravalait chaque jour aux fonctions les plus méprisables, et sa pauvre femme s'effaçait avec une résignation chrétienne. La petite Luisa était au désespoir de sentir une gêne nouvelle entre sa mère et son amie.

Deux êtres seuls étaient étrangers à toutes ces misères et conservaient leur sérénité: Dante-Léonard-William qui n'était préoccupé que d'achever un poème composé à Bellagio, et M. de Chandoyseau qui, ne soupçonnant rien au drame qui se jouait autour de lui, parlait à tort et à travers, aux uns et aux autres, non sans commettre, bien entendu, nombre de ces «gaffes» monumentales qui sont l'apanage des gens pourvus d'un aussi heureux naturel.

Quant à Carlotta, un changement profond s'était produit dans sa contenance, et grâce auquel, ce soir, au lieu de se trouver sur le banc des premières avec sa toilette arrogante, elle était assise modestement à l'avant, enveloppée dans son châle noir.

Par suite du prolongement du séjour de Lee à Bellagio, il s'était trouvé que la pauvre fille dépassait la durée de l'absence autorisée par sa famille sous le prétexte d'aller voir sa sœur à la villa Serbelloni, ce qui compromettait le commerce des fleurs, et devait inspirer de terribles inquiétudes à Paolo. De plus, le bruit de ses dépenses extraordinaires et de son succès de curiosité au lac de Côme, était promptement parvenu, comme on le pense, jusqu'à l'Isola Bella, et une lettre menaçante de sa mère, apostillée violemment de la main de son fiancé, lui avait intimé le matin même l'ordre de regagner immédiatement la maison. Carlotta avait donc jugé à propos de mettre un terme à son éclat, et elle avait si peu paru, durant le trajet du retour, que plusieurs personnes ne l'avaient pas aperçue.

Aussi ce fut une surprise pour beaucoup, lorsque, dans le temps que la Reine-Marguerite s'approchait de Laveno, le point extrême du commerce floral de Carlotta, on entendit soudain sa voix s'élever, de l'avant du bateau. Comme un oiseau heureux de revoir l'arbre où son nid s'abrite, la belle fille, malgré ses préoccupations, chantait, parce qu'elle se retrouvait sur l'eau et dans l'endroit où chaque soir elle conduisait sa barque et ses fleurs.

Elle chanta comme à l'ordinaire, la même chanson étrange, éclatante et douloureuse, aux paroles de mort et d'amour, et dont l'accent était tantôt celui de l'innocence, et tantôt celui d'une impudeur effrénée.

Tout le monde frissonna. Ce chant, si beau par lui-même, était tellement inattendu, et produisait, dans la nuit, et par cette fuite du bateau au milieu du lac sombre, un effet si puissant, qu'il n'y eut personne qui ne se tût pour écouter. Beaucoup se précipitèrent pour lâcher de distinguer la figure de celle qui chantait.

Gabriel et Luisa se regardèrent, et ils furent secoués, l'un et l'autre, jusqu'au plus profond de leur chair. Il semblait que ce ne fût que d'aujourd'hui qu'ils comprenaient l'extraordinaire vertu de ce rythme et de cette mélodie qui était la première chose qui les eût émus l'un en face de l'autre, le soir même de leur arrivée, lors de la rencontre de la barque fleurie. Ils l'écoutaient ce soir avec colère, avec terreur, et avec une cruelle volupté. Ce n'était plus pour eux la voix d'une fille quelconque, ni telle chanson plus ou moins harmonieuse et touchante, mais c'était l'expression sensible de toutes les choses de ce pays et de ce ciel, coalisées en vue d'une fascination des créatures, dont le but secret nous échappe. Est-ce que cette Carlotta, toute beauté et tout inconscience, n'était pas l'image merveilleuse du mystérieux génie qui gouvernait ici?

Quand le bateau stoppa à Laveno, Carlotta ne s'était pas interrompue. Les gens du port, accoutumés à cette musique, cherchaient sa barque et sa cargaison. Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs jours, on se pressait aux abords de l'embarcadère, et beaucoup applaudissaient à cet heureux retour de la marchande de fleurs. Combien de femmes, combien d'amants, combien de ces rêveurs solitaires que l'on voit promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqué ces jours derniers de cette jolie chanson du soir! Combien d'âmes animait et charmait, sans s'en douter, la belle enfant des îles, le gracieux génie ignorant de soi-même, et qui ne croyait répandre pour un peu d'or, que des fleurs et d'innocentes paroles! Les bravos gagnaient, s'élargissaient; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira en frôlant les jardins des villas emplies d'ombre, des voix d'enfants claires et joyeuses, et des voix plus mâles et émues, venues de tout un monde invisible, prolongèrent les acclamations. Enfin l'on quitta la rive pour gagner Pallanza en traversant la lac en sa largeur, et Carlotta ne chanta plus que pour la Reine-Marguerite.

—Il faut convenir, dit Mme de Chandoyseau, que cette fille a un organe admirable, et, quand elle se tient à sa place, on peut l'applaudir.

—Même lorsqu'elle se tient à sa place, prononça amèrement le révérend Lovely, cette fille fait du mal... Cette miousique, en vérité, fait du mal.

Plusieurs personnes sourirent. Dompierre se souvint qu'il n'avait pu s'empêcher d'en faire autant, quand le clergyman, prenant son bain, il y avait de cela quelques semaines, lui avait dit: «Ce pays-ci est mauvais». À voir ce soir le malheureux vieillard, et lui-même, et le triste accablement de son entourage, il ne jugeait plus que ces paroles de puritain fussent si ridicules.

Cependant il eût voulu prendre la défense de Carlotta, qui n'était mauvaise que dans le sens où l'on peut dire que l'est la nature avec son soleil et avec ses nuits, avec le bruit de ses sources, l'odeur de ses moissons et le goût de ses fruits; mais il s'aperçut qu'on l'épiait à cause du bruit de ses relations avec la marchande des Borromées, et que M. Belvidera lui-même, si ce n'eût été sa discrétion naturelle, l'eût certainement félicité d'avoir choisi une maîtresse qui possédait une telle séduction.

D'ailleurs tous étaient sous le charme. Des femmes voulaient embrasser la chanteuse, et on envoyait des fillettes lui demander son nom. La traversée fut trop courte.

—D'où est-elle? où va-t-elle? interrogeait-on de tous côtés.

On fut rassuré quand on sut qu'elle allait jusqu'à l'Isola Bella. On lui jetait de la monnaie qu'elle ramassait avec son avidité ordinaire; et son humeur ayant profité de cet encouragement qui était le plus puissant sur elle, elle donnait toute sa voix, elle enflait son chant avec une frénésie vraiment nouvelle. Qu'éprouvait-elle en plus de la joie d'augmenter son trésor? Commençait-elle à comprendre l'espèce de royauté qu'elle exerçait sur ce lac et ces îles? Était-elle grisée ce soir par l'enchantement même qu'elle avait répandu autour d'elle? À un moment, elle mit un tel accent sauvage, une telle saveur fauve dans la passion que traduisait son refrain monotone, que nombre de personnes, et des hommes même, furent ébranlés jusqu'à cette petite angoisse courte qui vous loge une larme au coin de la paupière, et vous laisse hésitants, gênés, gauches, presque honteux d'avoir été touchés si à vif.

Alors elle se tut, et aucune insistance ne fut capable de la faire reprendre sa chanson. Elle était tapie sous son châle, et se cachait la figure. Des hommes du bateau voulurent la découvrir, et ils lui tiraient son châle en riant. Mais elle leur lança des mots crus, qui leur firent comprendre qu'elle ne plaisantait pas.

À la station de Pallanza, un homme qui se tenait sur le quai demanda à haute voix si Carlotta n'était pas à bord.

—Carlotta! par la Madone! je crois bien qu'elle est à bord!

—Carlotta! cria l'homme. Et ceux qui le connaissaient reconnurent le timbre du farouche Paolo.

—Carlotta! reprirent les hommes du bord, réponds donc, c'est ton promis!

Carlotta restait immobile sous l'abri de son châle noir, et ne soufflait pas. Elle grelottait, comme si elle eût été prise de froid tout à coup. Ce n'était pourtant pas sa coutume d'avoir peur.

—Vas-tu répondre? cria le promis dont l'humeur ne semblait pas complaisante.

Et il s'élança, en bondissant, sur la passerelle qu'on était sur le point de retirer. Le capitaine allait commander de l'avant:

—Arrêtez! arrêtez! il y a encore un voyageur à descendre.

Le bateau crachait de grands jets de vapeur. Tous les passagers, uniquement préoccupés de la Carlotta, étaient anxieux de la scène qui allait se passer entre le fiancé colère et brutal et la belle fille qui s'aplatissait en tremblant, à la façon des animaux qui pressentent un malheur.

—Carlotta! hurlait Paolo; vas-tu bouger! j'ai là une barque qui t'attend et ta mère est avec moi; nous allons passer directement à l'Isola Madre, pour les fleurs!...

—Non! fit Carlotta qui se décida à desserrer les dents; je vais jusqu'à l'Isola Bella.

—Ah! tu vas jusqu'à l'Isola Bella! Ah! chienne! ah! coureuse! je vais te faire voir, moi, si tu iras comme ça à ta fantaisie! Ah! tu ne veux pas quitter ta société! Mais pourquoi aussi est-ce que tu ne te fais pas enlever tout à fait par tes étrangers, dis! dis!

Le malheureux prononçait ce mot d'«étrangers», forestieri, avec toute la haine et tout le mépris dont il était capable; il leur crachait à la figure à tous, dans l'impossibilité où il était d'atteindre celui qui détournait sa fiancée.

—Laissez-la, laissez-la! lui disait-on, qu'est-ce que ça vous fait? elle descendra plus loin, à l'Isola Bella.

Mais il était furieux: il n'entendait rien; il culbutait tout le monde. Dans sa sourde jalousie, il croyait que les matelots la retenaient pour lui «faire des galanteries». Il se jeta sur Carlotta et, l'empoignant à bras le corps, ce bout d'homme plus petit qu'elle l'emporta en un tour de main jusque sur le quai. Elle se débattait et hurlait. Personne de ceux qui savaient le caractère de Carlotta, son dédain ordinaire envers les menaces, ne comprenait cette frayeur subite à suivre Paolo et sa mère venus au-devant d'elle, pour la transporter en barque à l'Isola Madre.

Les roues du vapeur battirent à grand bruit et étouffèrent les cris de la malheureuse Carlotta. Tout le monde demeura péniblement ému de cette brusque séparation. Le bateau s'était déjà éloigné de Pallanza, quand un des hommes de la Reine-Marguerite fit remarquer du doigt la petite barque filant vers l'Isola Madre, et que l'on distinguait assez nettement, grâce aux feux de l'embarcadère. On se pressa sur l'arrière et l'on ne pouvait s'empêcher de demeurer les yeux fixés sur ce petit point noir, avec un regret, peut-être une inquiétude, une indéfinissable mélancolie.

XXII

Dans la nuit, Gabriel, qui ne pouvait dormir, ouvrit sa fenêtre, et, ayant tiré une chaise sur le balcon, il s'y installa et respira l'air frais que la grande quantité des arbres verts imprégnait d'un parfum un peu âpre. En se penchant, il s'aperçut que la fenêtre de Lee n'était pas fermée, et qu'il y avait de la lumière dans sa chambre. Le poète, ayant entendu le mouvement de son voisin, parut. Les balcons se touchaient et, de l'un à l'autre, on pouvait causer facilement.

—Vous travaillez?

—Oui, dit Lee, je mets la dernière main à un ouvrage où j'espère avoir enfin montré un homme!

—Un homme?

—Oh! je se parle pas de l'homme tel que le conçoivent vos romanciers et généralement toute votre littérature. Pour vous autres, vous avez créé une figure d'homme, lorsque vous êtes assuré que quelques poignées de crétins, de filous ou de pieds-plats de vos contemporains s'y reconnaîtront comme en un miroir. J'ai conçu, moi, un homme, dans le recueillement de mes veilles; grâce aux mille expériences que la réalité m'a fournies, sans doute, mais grâce aussi à l'instinct du beau que Dieu mit en moi et que toute ma vie fut employée à éclairer, à développer, à magnifier enfin. Si je ne mets pas au jour, par le moyen de l'art, une figure différente de celle que j'eusse pu produire plus simplement, en m'accouplant avec une maritorne, je ne vois pas la raison de me priver du farniente ou des plaisirs d'un viveur. J'espère donc vous faire voir un être doué de toutes les qualités nécessaires à la viabilité, mais qui se hausse au-dessus de la conception de beauté que vous vous faites communément.

—Diable!

—Je veux un héros.

—Ça n'est pas original.

—Dites plutôt que l'on a rendu banale la figure du héros en n'incarnant sous cette dénomination que le type soumis jusqu'à l'abnégation de sa personne aux conditions tragiques que nous imposent la nature et la société, les deux marâtres. Vous glorifiez sans lassitude le soldat et l'amant. Laissons le soldat, pour ne pas froisser votre susceptibilité de Français; vous êtes une nation condamnée à être militaire ou à n'être pas, et il serait malséant à moi de vous attaquer sur ce triste point. Mais l'exaltation perpétuelle de l'amant est une honte pour une littérature. Je sais bien que jamais vous n'obtiendrez que l'humanité se défasse d'une forte et secrète complaisance envers toutes les choses de l'amour. Elle sera donc également indulgente aux acteurs de l'amour quels qu'ils soient. Il n'en est pas moins vrai que l'artiste, le poète dont la mission est de donner des exemples de beauté, rien que de beauté, devra s'abstenir de nous exhiber le spectacle de la passion amoureuse, c'est-à-dire le cas où l'homme se ravale à plaisir au niveau de la bête, devient inintelligent obtus, fermé à l'univers entier, prêt à toutes les bassesses, à toutes les trahisons, aux crimes les plus dégradants, dans le seul but de se vautrer sur une créature, de se perdre, de s'anéantir, soi, sa personnalité, son avenir, dans un être dont la séduction se fane dans le temps même qu'elle vous fait pâmer!... Ne m'objectez pas que j'exagère, que ce n'est pas cela; qu'il y a un amour plein de charme, de grâce et de poésie: Roméo, Juliette, les balcons, les romances, la musique, les fleurs.... C'est le piège de la nature! qui ne sait de quoi il retourne?

Partout où l'amour atteint la passion, il y a démence, rage, cruauté, lâcheté, mensonge, infamie et meurtre. Tout amour qui cesse d'être une bleuette, n'est autre chose que l'épanouissement de nos plus bas instincts et l'obstruction de nos facultés. Certes, mon héros ne sera ni cet homme vil ni cette brute, mais bien celui qui, se détournant de votre idole d'Eros adorée par les siècles, aura le front de lui cracher à la face et de lui vomir son dégoût!...

—Je vois, dit Dompierre, que votre sujet vous possède... autant que le pourrait faire le sentiment de l'amour, et il vous rend cruel comme un amoureux!...

—En effet, je suis amoureux de mon sujet, et vous voyez que cela me rend méchant, puisque je ne tiens pas compte de vos sentiments qui pourraient être blessés à juste titre. Excusez-moi donc, je vous prie. Mais, que serait-ce, si j'aimais une femme?...

—Nous verrons bien ce que ce sera!

—Comment! vous le verrez bien?...

—Je dis que cela ne peut manquer de vous arriver, et j'aurais plaisir à en être témoin... ce qui...

—Mon ami, interrompit l'Anglais, vous ne savez pas ce que vous dites!

—Je sais que votre orgueil est immense, et, s'il vous répugne de servir la nature et la société, il vous répugnerait davantage de vous abaisser jusqu'aux pieds d'une créature humaine. Mais l'amour entre chez nous comme un voleur, et l'on est déjà à genoux avant d'avoir eu le temps de crier: au voleur!

—Cela équivaut à dire qu'il se peut faire que je devienne fou; mais dans ce cas comme dans l'autre, je considère que ma personnalité est morte. Aussi comprenez-vous que je me défende contre cet état mental avec l'intrépidité que l'on met a défendre sa vie!

—Défendez-vous bien! dit Dompierre, en se retirant du balcon. Je vous souhaite bonne chance!

Il passa un veston et descendit. La conversation de l'Anglais lui était presque intolérable, ces temps-ci. La rage du poète contre la passion de l'amour semblait croître depuis le voyage de Bellagio, et elle s'exerçait à tout propos avec une telle violence que Gabriel se demandait si cette haine philosophique ne provenait pas d'une sorte de dépit ou d'un combat acharné contre l'ennemi lui-même qui menacerait d'enlever la place. L'exaltation de la manie moralisatrice du clergyman ne s'était-elle pas produite précisément dans une pareille circonstance?

Gabriel poussa avec précaution la petite porte extérieure du bâtiment des dépendances, dont il gardait toujours une clef en prévision de ses sorties nocturnes; et il se trouva dans le jardin. Le jet d'eau, comme au temps de nuits plus heureuses, égrenait toujours ses fines perles dans le bassin, et c'était le seul bruit. Les chênes-verts tachaient l'ombre de leur masse opaque; et le malheureux amant distingua les pointes aiguës et noires du bouquet de cyprès où il avait tant de fois tendu les bras à sa maîtresse. Le parfum de la nuit était aussi le même. Toutes les choses qu'il apercevait avivaient l'affreuse plaie de son cœur. La fenêtre de Lee était la seule qui fût éclairée, et il regarda d'en bas le poète, allant et venant dans sa chambre, se passant la main dans les cheveux, rejetant brusquement la tête en arrière, enfin en proie à la grande surexcitation de l'œuvre orgueilleuse dans laquelle il espérait noyer la sourde poussée de ses appétits naturels. On le voyait venir parfois jusqu'au balcon, et là, en face de la splendide nature endormie, il semblait prendre un singulier plaisir à la défier et à arracher dans une lutte monstrueusement inégale, sa cervelle et sa chair à l'universel enchantement.

—Grand bien lui fasse, soupirait à part lui Gabriel, et tant mieux s'il y échappe!...

Il alla machinalement s'asseoir sur le petit banc de bois, au pied des cyprès, d'où il avait coutume d'épier l'arrivée de Luisa, de discerner sa silhouette claire dans l'obscurité, et de bondir à son approche. Il y sentit l'irrémédiable fin de cette vie de rêve. Le silence accentué par le menu bruit des gouttelettes d'eau tombant dans la vasque, ce silence qu'il avait tant aimé parce qu'il savait quel pas chéri l'allait rompre en faisant crier le gravier des allées ou les feuilles de l'automne, lui donna cette fois-ci, l'impression d'un désert mortel, d'un abandon général des êtres et des choses. Il eut presque peur et regarda à droite et à gauche, d'un mouvement d'enfance qu'il se rappelait avoir exécuté étant petit, quand on le faisait monter, le soir, dans l'escalier obscur. Tout aussi puérile était la réflexion qui le ranima: «Si elle venait! se disait-il, s'il lui prenait l'idée de redescendre ici; même pas pour moi, puisque nous ne nous y sommes pas donné rendez-vous, mais par l'entraînement de l'habitude ou par cette complaisance que l'on a parfois pour des souvenirs qui veulent revivre! Si elle venait!...»

Hélas! si elle venait! ce serait encore entre eux une de ces scènes terribles où ils s'invectivaient désormais comme des ennemis acharnés, où ils ne mettaient plus en commun que leur horreur d'eux-mêmes, où il n'était plus question que de l'ignominie de leur conduite. Que Lee avait donc raison!—et c'était pour cela qu'il était exaspérant!—que leur amour était laid! Dans quelle fange ils se vautraient! Elle ne cessait de lui avouer qu'elle ne l'aimait pas; et elle tombait dans ses bras avec cette sorte de frénésie que seul, peut donner le mépris de soi-même ou l'abandon de soi, tête perdue, dans l'abîme. Ils n'avaient plus de caresses; ils se faisaient mal, se battaient, s'écorchaient. Lui seul essayait de ramener la douceur entre eux, mais à la première expression tendre, elle le coupait brutalement: «Pourquoi me dis-tu ça? je ne t'aime pas! tu sais bien que je ne t'aime pas!»—«Mais alors, que fais-tu là?»—«Ce que je fais? mais je me perds; j'achève de me perdre; je ne suis pas tout à fait assez perdue! ah! ah! ah! il me demande ce que je fais là!»

Et c'était cela qu'il attendait, c'était cette ivresse sanglante qu'il espérait encore en se piquant la figure et les mains contre les aiguilles des arbres verts! Car il était là, encore, la tête dans le feuillage, à s'avancer, puis à se retirer précipitamment, en faisant tout bas: «holà!» lorsque la douleur était trop vive. Il se souvenait de la voix de Luisa: «Combien de fois t'es-tu piqué?»—«Trois fois!»—«Ce n'est pas assez! ce n'est pas assez!... la prochaine fois, il faudra!...»

Là, les jambes lui manquèrent; il s'assit. De tous les souvenirs de l'amour, le plus atroce est celui du son de la voix. «Mio! mon Mio!» Ses oreilles s'emplissaient de ce chant incomparable: «Mio! mon Mio!» Puis il se releva précipitamment; il avait cru entendre réellement; il fit un pas dans l'allée. Personne! Le désert, plus vide, plus immense que jamais. Le bruit du jet d'eau l'impatientait; il eût voulu trouver la clef pour arrêter ce murmure infatigable, lié dans sa mémoire à une autre musique, et qui contribuait à la lui rendre trop vive.

Il continua de marcher dans le jardin. Là-bas, dans le fond, était le petit kiosque meublé que la nuit lui cachait. Mais, plus près, il apercevait les branches plusieurs fois tordues sur elles-mêmes du vieil olivier dans lequel on montait jusqu'à une petite plate-forme, pour découvrir le lac. «C'est là, pensait Gabriel, qu'une nuit elle oublia que c'était dans mes bras qu'elle était et qu'elle fut presque épouvantée quand je lui parlai tout à coup! Elle revoyait la figure de son mari dans un jardin du Pausilippe!...» Et lui qui défaillait à l'idée que la chair qu'il baisait était pâmée par lui, pour lui! Quelle misère! quelle source de turpitudes que l'amour! Il contient le mensonge et la trahison à ce point, que l'on s'y trahit l'un l'autre jusque dans l'étreinte!

À vingt-huit ans seulement, il avait la révélation de cela. Jusque-là, il n'avait jamais souffert par l'amour, ou, du moins, dans la douleur sentimentale de la vingtième année, il n'avait souffert que pour bénir la chère cause de son mal, et l'amour qui le faisait pleurer demeurait quand même pour lui un joli dieu, au visage sublime et plus beau que toutes les choses de la terre. Eh! parbleu! c'est ainsi que le voyait en ce moment-ci Solweg, cette petite fille qui s'était mise à s'éprendre de lui. Ah! il eût eu beau jeu, celui qui se fût avisé d'aller médire de l'amour vis-à-vis de cette enfant qui en souffrait affreusement, pourtant, ainsi qu'on n'en pouvait douter. Gabriel ne la plaignait pas. Que n'eût-il pas donné pour être affecté de la même façon qu'elle, pour être fier de son sentiment, pour se sentir anobli par sa propre douleur!

Mais il pensait que celle qu'il adorait, lui, s'était roulée, couverte de honte, aux pieds de cette jeune fille, et que cette jeune fille ne l'avait pas relevée et l'avait souffletée de son mépris. C'était bien dans cette attitude des deux femmes, que lui apparaissait la différence des deux sortes d'amour. Et celui des deux qui le touchait, qui était le sien, ce n'était pas celui qui se dressait la tête haute, dédaigneux et superbe, mais celui qui se courbait en rougissant, qui s'humiliait, s'abîmait, et s'enivrait de son infamie.

Cependant, il essayait de se convaincre que Luisa avait eu tort de s'abaisser, de ne pas comprendre que sa passion, à elle aussi, avait sa grandeur et sa beauté. Sa grandeur et sa beauté! Mais elle confessait ne pas même éprouver l'amour; et elle n'était en proie qu'à une sorte de folie luxurieuse que la nouveauté, le goût du fruit défendu, la mollesse du climat lui avait répandue dans la chair! Et elle déshonorait bassement l'homme qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer dans son cœur! Sa grandeur et sa beauté!... Non, non, il fallait en prendre son parti: leur amour était une misérable vilenie.

Mais tant pis! mille fois tant pis! c'est à cet amour-là qu'il était tout prêt à consacrer jusqu'au dernier lambeau de sa chair. Il était entraîné par une cavale furieuse, par une bête infernale qui galopait à l'aveugle dans un pays d'horreur; tout son corps sautait, sursautait à la croupe de l'animal de cauchemar; ses membres étaient meurtris, arrachés; ils s'accrochaient aux cailloux, aux épines; mais c'était cela qu'il lui fallait, rien autre que cela. Que lui parlez-vous de bonheur, de suavité, de beauté! Mais, il se moque de ces choses! Ce qu'il aime, c'est de parcourir les chemins derrière sa cavale, et de pouvoir, en se retournant, voir le sol que son passage a rendu pareil à celui d'une boucherie et d'un abattoir. En vérité il faut être naïf pour venir parler de bonheur à un amant: c'est la torture qu'il recherche.

Gabriel monta par le petit escalier tournant, jusqu'au cœur du vieil arbre où il avait tenu dans ses bras le corps de Luisa. «Elle était là, pensait-il, une fois assis sur la petite plate-forme; je sentais sur mes genoux son poids bien-aimé; le parfum de sa gorge et de ses cheveux m'environnait; un de ses bras,—son bras, mon Dieu! puis-je revoir cette image sans mourir!—était sorti complètement du peignoir, et l'obscurité m'empêchant de le voir, je le parcourais lentement des lèvres, depuis la grâce vivante du poignet jusqu'au délire mortel que contient la rondeur de l'épaule. Je lui dis: «Luisa, il n'est pas possible que je survive au délice que vous me donnez!» Elle se releva brusquement: «Ah! c'est vous!»

Et il eût donné encore son âme, son éternité, pour goûter à nouveau le supplice raffiné de cette petite scène.

La nuit s'avançait; le lac et les montagnes commençaient à blanchir. Il pensa: «Ce serait le moment de nous en aller si elle était là!» Et il se leva et partit, comme s'il la suivait.

Il prenait des précautions pour ne pas faire de bruit en marchant sur le sable. Il se souvint d'un cri qu'elle avait poussé, un matin qu'ils rentraient côte à côte, en appuyant le pied sur un limaçon dont la coque avait craqué. Quelques oiseaux lui avaient répondu et les massifs s'étaient éveillés autour d'eux.

Gabriel remarqua que Dante-Léonard-William était encore à son balcon. Il avait éteint sa lampe et ne travaillait plus. Il était debout et regardait fixement au loin. Sans doute voyait-il l'aube répandre à flots son lait matinal sur les collines et sur les eaux? Peut-être acceptait-il enfin la dangereuse invitation que ce dernier matin d'octobre répétait, une fois suprême!

XXIII

La multitude des connaissances que Mme de Chandoyseau s'était faite à l'Hôtel des Îles-Borromées fêta son retour. Elle fut entourés dès la première matinée; on lui demanda mille détails sur ses impressions au lac de Côme. Tout le monde fut ému de l'indisposition de Mlle Solweg, et les questions au sujet de cette chère enfant qui n'était pas encore complètement remise, ne tarissaient pas.

—Ah! mesdames, disait Mme de Chandoyseau, savez-vous quel fardeau délicat c'est d'avoir à soi une jeune fille! Car il faut bien que je sois sa maman! C'est un âge qui exige tant de soins, tant de minutieux ménagements, tant de subtiles prévisions, dirai-je même, car il faut voir pour elle, étudier à la fois son entourage et sa vie intérieure. Prévoir et deviner, n'est-ce pas l'art d'une mère?

On la complimentait; on admirait son tact et son intelligence. Qui donc prétendait que les femmes ne sauraient mener de front les préoccupations intellectuelles et les soins de la famille? Et il se trouvait des gens pour vous faire entendre, en haussant les épaules, que les femmes à la mode ne sauraient s'embarrasser des soins de la maternité? Mais il n'y avait qu'à écouter parler cinq minutes cette petite Parisienne-là, pour se convaincre qu'elle apportait une égale perspicacité dans les choses de l'esprit et dans celles du cœur. Tout particulièrement dans ses rapports avec sa «sœurette», elle avait une façon de prononcer seulement son nom, qui faisait que chacun en était attendri.

À la vérité, voici quels étaient exactement à l'heure actuelle les rapports de Mme de Chandoyseau et de sa «sœurette».

Solweg, pressée ces jours derniers par de nouvelles demandes en mariage, avait avoué tout net à sa sœur qu'elle n'avait pas plus de répugnance pour celui-ci que pour celui-là, mais qu'elle était résolue une fois pour toutes à ne plus répondre à ce propos, parce qu'elle ne voulait pas se marier.

—Mais tu aimes donc quelqu'un? s'était écriée Mme de Chandoyseau étonnée.

Solweg avait répondu simplement:

—Oui.

Quant à savoir qui Solweg aimait, ce ne fut pas long dès lors à découvrir.

Mme de Chandoyseau demeura atterrée. D'abord parce que rien au monde ne pouvait la vexer davantage que de n'avoir pas soupçonné la secrète passion de la jeune fille. En second lieu parce qu'elle comprit la sottise colossale qu'elle avait commise en s'acharnant à détruire la réputation du jeune homme, qui, à tout bien considérer, eût été un parti excellent pour Solweg. Tel avait été son «art de prévoir et de deviner».

Sans doute, elle avait songé à Dompierre pour Solweg dès la première semaine, comme cela fût arrivé au premier venu qui voit en présence un jeune homme et une jeune fille; elle les avait même fait danser ensemble. Mais elle n'avait même pas su s'employer à vaincre la réserve du jeune homme, ce qui eût été de la bonne diplomatie: et, au fond, la guerre qu'elle lui avait déclarée venait plutôt de la jalousie qu'elle avait elle-même pour sa maîtresse que de la froideur qu'il avait manifestée pour Solweg.

Devant l'impossibilité de réparer ce qu'elle avait fait, elle avait tenté de détourner Solweg de son idée.

—Mais, ma pauvre enfant, tu ne sais pas, il faut te dire... Ce jeune homme a une conduite scandaleuse: il a une maîtresse...

—Je le sais.

—Ah! Eh bien! tu connais toi-même cette Carlotta?

—Ce n'est pas Carlotta.

—Comment! Mais alors tu sais tout! Ah! mon Dieu!

Elle s'était enfuie, de peur d'entendre dire à Solweg qu'elle savait bien plus encore, qu'elle savait qui contribuait à éloigner Dompierre chaque jour davantage, qu'elle savait même à qui elle devrait de ne pouvoir jamais l'épouser probablement.

Mme de Chandoyseau était aux abois, et ne savait à quel saint se vouer. À qui demander conseil? Son mari ne comprenait pas; et elle reconnut à ce moment-là, que parmi les innombrables personnes qui lui prodiguaient leur admiration et leur attachement, il ne s'en trouvait pas une qui fût son amie. À qui, d'ailleurs, eût-elle pu confier un cas comme le sien?

Elle aperçut le clergyman et lui lit signe.

—Mon révérend! mon révérend!

Le bonhomme se précipita, trop heureux qu'elle le désirât. Comme il allait ouvrir la bouche pour lui adresser quelque compliment:

—Chut! fit-elle, j'ai quelque chose à vous dire.

Il espérait toujours qu'elle prononcerait le mot définitif, celui que le malheureux attendait avec une angélique patience et qui devait mettre un terme à son stage humiliant d'amoureux.

—Vous avez quelque chose à me dire? répéta-t-il en tremblant.

—Oui, dit-elle, quelque chose de très grave. Mais je voudrais être bien à l'aise et vous entretenir seule à seul.

—Seule à seul! dit-il, All right! madame, il y a un moyen, venez!...

—Non! non! pas si loin, fit-elle, en comprenant l'heureuse angoisse qu'avait éprouvée le vieillard. Non, non, entrons, si vous voulez bien, au salon; il n'y a personne.

Elle le prit par le bras et l'entraîna:

—Mon révérend, je suis la plus misérable des femmes!

—Pas encore! fit le naïf soupirant.

—Si, si! dit-elle, sans saisir la bévue; je vous dis que je suis la plus misérable des femmes. Voulez-vous savoir ce que j'ai fait?

—Ma chère amie! s'écria-t-il en ouvrant des yeux pleins d'anxiété.

—Vous allez comprendre tout de suite: ma petite sœur aime quelqu'un...

—Il faut la mèrier!

—Justement. Mais j'ai rendu ce mariage impossible: Solweg aime Monsieur Gabriel Dompierre.

Le révérend fit sa grimace.

—Monsieur Dompierre n'est pas ce que vous croyez, mon révérend. C'est moi qui l'ai chargé du scandale de l'affaire Carlotta!

—Vous!

—Moi, dit-elle. Me trouvez-vous toujours jolie, après ça? Trouvez-vous que je suis encore «parfumée comme la rose de Jéricho»?...

Le clergyman levait les bras au ciel. Il dit:

—Le Seigneur aime le paovre pécheur, madame, et je ne suis que le plus humble serviteur du Seigneur.

—Je vous remercie de votre indulgence, dit Mme de Chandoyseau. Mais songez cependant que je vous ai employé dans toutes ces histoires; que, sous le prétexte de signaler l'horreur du scandale, je vous l'ai fait colporter; que tout le monde qui eût douté de ma parole a cru à la vôtre, à cause de votre âge et de votre caractère!...

—Christ ait pitié de nous!

Le pauvre homme était tombé sur une chaise, et sa confusion était au comble. Il était épouvanté de l'aveuglement que la «concupiscence» avait répandu sur ses yeux et de la grandeur du mal où sa malheureuse passion l'avait entraîné. Quoi! c'était lui qui avait été l'instrument des papotages d'une ville entière, et grâce auxquels un jeune homme était calomnié et l'honneur d'une jeune fille traîné dans la boue! Dieu avait retiré la vue à son serviteur indigne, afin qu'il s'avançât davantage dans la voie de la déchéance que la luxure lui avait ouverte!

Mais Mme de Chandoyseau ne l'avait pas fait venir là pour contempler l'immensité du péché. Elle voulait qu'il lui donnât un avis, qu'il essayât de réparer ce qu'il avait—d'ailleurs innocemment—contribué à répandre.

—Que faire? dit-elle.

Le vieillard se redressa.

—Madame, si le mal est grand, dit-il, du moins en ignore-t-on la source. Monsieur Dompierre peut ne pas savoir que vous avez été son ennemie souterraine; dès lors, rien ne l'empêche de s'allier avec votre famille...

—Rien! Mais, mon bon monsieur Lovely, vous ne voyez donc pas plus loin que le bout de votre nez: Monsieur Dompierre a une liaison, une vraie, celle-là...

—Eh bien! fit le clergyman.

—Eh bien! cette liaison, je l'ai découverte au mari, entendez-vous bien? Je ne sais trop ce qu'en pense celui-ci; il affecte depuis lors d'être mieux que jamais avec l'amant de sa femme; mais j'ai idée qu'il cache son jeu et qu'un de ces jours ces deux hommes-là vont se couper la gorge!

—Dieu tout-puissant!

—Vous voyez que Monsieur Dompierre est encore loin d'épouser ma petite sœur!... Ah! ah! dit-elle, je suis bien malheureuse, plaignez-moi, monsieur Lovely!

Elle avait pris les mains du vieillard; elle les baisait, dans son besoin de trouver un appui, et elle pleurait très sincèrement.

—Voyez-vous, disait-elle, j'aime beaucoup ma petite sœur, je ne suis ni une mauvaise ni une malhonnête femme, monsieur Lovely. Non, non, il ne faut pas croire cela. J'ai été coquette, je sais bien... Oh! si, si, j'ai été très coquette avec vous, c'est très vilain, ça a pu vous donner de fâcheuses idées sur mon compte, mais ça n'aurait pas été plus loin, croyez-le bien, je n'aurais pas permis; je suis honnête et très fidèle à mon mari!...

Elle disait vrai, dans son réel affolement. Son étourderie naturelle lui faisait oublier qu'elle achevait de martyriser le malheureux vieillard, tout en essayant de se rehausser dans son esprit. Elle était une femme très honnête, elle n'avait jamais trompé son mari; elle aimait beaucoup sa petite sœur; mais elle faisait cent fois pis que si elle eût été méchante et malhonnête.

Le désespoir verdissait la figure du révérend Lovely. En l'espace d'une minute, il perdait jusqu'à ce dernier espoir du péché qui était son seul soutien, dans son grand désarroi moral. Ainsi donc, il n'assouvirait pas les pauvres désirs accumulés durant une longue vie de probité et de vertu; ce serait en vain qu'il aurait secoué ces temps-ci les remontrances de sa conscience et causé la détresse de sa digne femme: On s'était joué de lui comme d'un pantin, pendant qu'il exposait, lui, brave homme, toute l'honorabilité de sa vie, et sa part de ciel, que sa foi lui montrait compromise. Et, du même coup, on lui montrait, qu'il était beaucoup plus coupable qu'il ne l'eût cru, car il avait trempé dans les plus honteuses calomnies. Ne devait-il pas se révolter et souffleter cette poupée, cet article de bazar de Paris qui était la cause d'un tel désordre?

Il leva sur elle ses yeux où la passion tardive avait fait surnager une grande tendresse enfantine curieusement mêlée à une affreuse servilité.

—Oh! je sais, dit-il, que vous êtes une femme excellente; c'est moi qui ai été le coupable, et je vous en demande pardon...

—Mais, que faut-il faire? dit Mme de Chandoyseau qui n'avait que cette idée en tête.

Il lui dit, avec son accent comique qui donnait une étrange saveur à ses paroles sérieuses, qu'il revendiquerait lui-même la responsabilité de tout ce qui s'était fait. Il emploierait tout ce qui lui restait de forces à arracher la calomnie jusqu'en ses racines; il avouerait qu'il s'était trompé: on attribuerait l'éclat donné à ces faux bruits à son excès de zèle... N'était-ce pas vraisemblable de la part d'un «pasteur protestant»? dit-il en s'efforçant de sourire. Et ceux qui seraient tentés de croire que Mme de Chandoyseau avait été pour quelque chose dans ces affaires, apprendraient par lui-même qu'elle avait été abusée par l'influence d'un vieillard...

—Oh! oh! dit-elle, mon révérend, vous ne ferez pas cela; je ne le souffrirai pas.

—Je le ferai.

—Mais vous êtes un saint!

—Je n'aurai point de mérite, dit-il, en relevant encore une fois sur elle ses yeux souffrants où l'on sentait le cruel plaisir qu'il éprouverait à se sacrifier pour elle.

—Oh! dit Mme de Chandoyseau, vous savez que je n'accepterais jamais ça, s'il ne s'agissait que de moi; mais il s'agit de sauver une jeune fille.

—Dieu nous aidant, nous la sauverons, madame, dit le révérend Lovely en se retirant avec la contenance d'un chrétien qui marche à la mort.

Elle le regarda un instant s'éloigner, puis, étant passée dans le hall, elle y oublia tout, au milieu du babillage de ses nombreuses amies qui l'appelaient: «l'idéale petite maman».