XXIV
Mille occasions se présentaient, ainsi que le veut l'étonnante ironie du monde, pour créer une cohésion artificielle au groupe désuni par les péripéties du voyage au lac de Côme. C'est ainsi que Mme de Chandoyseau et M. Belvidera, qui n'avaient vu ni l'un ni l'autre l'Isola Madre, ayant exprimé chacun séparément leur intention d'y faire une excursion, on apprit pendant le déjeuner que les barques avaient été retenues de part et d'autre pour l'après-midi.
Dans ces circonstances, il se trouve toujours un M. de Chandoyseau pour s'écrier:
—Quel heureux hasard! nous ferons route ensemble.
Dompierre avait voulu se soustraire à cette promenade; mais on savait que lui seul pouvait avoir de ses amis les jardiniers l'autorisation de rester dans l'île après le coucher du soleil, et c'eût été bien peu aimable à lui de refuser son précieux concours. On emportait une collation et des rafraîchissements. C'était une très jolie partie de plaisir. Qu'est-ce qu'il y a de plus agréable qu'un pique-nique entre amis?
C'était une de ces journées radieuses où l'automne semble semer ses trésors à profusion, jeter la chaleur et la lumière à pleines mains, comme s'il vous disait: «Allez, allez! c'est la fin, je donne tout; nous n'avons plus d'économies à faire; nous mourons demain!»
Gabriel courbait les épaules sous la pesanteur voluptueuse des arbres où il avait passé à l'époque heureuse de son amour, au bras de Luisa. Le palais rose, les balustrades fleuries, les lianes encombrantes des allées, le parfum des plantes exotiques, et la présence encore de celle qui lui avait divinisé tout cela, mais aujourd'hui suspendue au bras d'un autre, lui versaient un enivrement qui s'accentuait pas à pas. Il fouettait de sa canne la tige des plantes, et il se redressait parfois, tout en marchant, comme s'il eût senti que sa taille ou ses membres ployaient.
Mme de Chandoyseau s'exclama en passant devant la fenêtre de la chambre des fleurs. Il y en avait une quantité en pots, et quelques-unes, déjà cueillies et humectées d'eau fraîche, étaient disposées sur les paniers et faisaient avec le mobilier rustique le plus gracieux effet.
Mme Belvidera et Dompierre étaient demeurés en arrière.
—Venez donc! venez donc! leur dit-on; il faut absolument voir cela, c'est délicieux!
—Ah! dirent-ils, et ils s'avancèrent jusqu'à l'appui de la fenêtre, pendant qu'on se retirait pour leur faire place.
Ils durent se pencher, explorer la pièce du regard.
Gabriel murmura:
—Je veux vous avoir là, une dernière fois, quand la nuit tombera, là!
Elle ne lui répondit pas et s'exclama comme tout le monde:
—C'est délicieux! c'est délicieux!
On goûta sur l'herbe, à l'endroit précisément où les deux amants avaient été le plus touchés par la beauté du paysage. C'était au milieu de camphriers, d'arbres à thé, de houx frisés et de chênes verts. Un vieux cèdre étalait au-dessus d'eux, comme une main rigide, sa branche plate, gigantesque. On voyait Pallanza toute blanche, au travers d'une fenêtre de feuillage. À cinq heures, la grille de la grande entrée fut fermée et le bruit de fer en parvint jusqu'à cet endroit charmant.
—Ainsi, dit la petite Luisa, nous sommes tout seuls dans l'île à présent?
—Tout seuls, avec les jardiniers.
On battit des mains, ce fut un vrai bonheur pour tout le monde de profiter d'un avantage exceptionnel.
À l'heure du coucher des oiseaux, l'air fut déchiré d'un grand vacarme, et l'on vit passer les paons qui rentraient.
Puis vint la promenade à la nuit tombante que hâte l'ombre des arbres séculaires. Dans le demi-jour, on marchait sur la couche profonde des feuilles sèches. Elles étaient en si grande abondance dans certaines allées que les pieds enfonçaient très avant et sentaient les arrière-couches déjà fermentées. Une odeur fauve s'en dégageait. À la moindre brise venue du lac, les feuilles tombaient en neige d'or voletante qui s'attachait aux chapeaux des femmes, ou se plaquait sur les corsages et jusque sur les joues en donnant la sensation d'un baiser froid, furtif et faisant presque peur. Mais, ça et là, une grande trouée s'ouvrait dans le ciel rouge du couchant, et la braise ardente des feuillages frappée par cet incendie réchauffait soudain, ranimait, faisait rire quelqu'un sans qu'il sût pourquoi.
On joua à cache-cache. On se perdit.
Gabriel se trouva vis-à-vis de Luisa au hasard du jeu. C'était dans la proximité du palais. Il l'empoigna par la main sans lui rien dire et l'entraîna. Ils parcoururent toute une allée sans prononcer une parole. L'ombre était déjà partout épaisse. Il souleva le lierre, poussa la porte de la chambre des fleurs sans rencontrer de résistance. Ils n'entendaient l'un et l'autre que leurs souffles très émus, et au loin, dans le parc immense, les longs cris du jeu. Gabriel verrouilla la porte sans quitter la main de Luisa:
—Ah! je t'ai! dit-il, en la baisant comme une bête vorace.
Elle était hébétée, folle, absente. Elle ne songea qu'à dire:
—Prends garde! je suis pleine de feuilles.
Mais il mordait à même le corsage, les feuilles rouillées et humides, au petit goût fadasse et corrompu de chose morte.
Ils roulèrent parmi les fleurs dont ils entendaient craquer les tigelles écrasées et dont la saveur forte était incommodante. Les feuilles qu'elle avait dans les cheveux exaspéraient Luisa; elles lui retombaient sur la figure; elle croyait que c'étaient des bêtes; elle voulait qu'on fit de la lumière.
—Oh! oh! disait-elle, c'est fini! c'est fini! Il faudra bien que je m'arrache à tout cela... Nous allons partir!... Oh! quelle misère! quelle honte!
On entendit à nouveau les cris et les appels lointains des joueurs.
—On nous croit perdus, dit Gabriel avec une espèce d'ironie féroce.
—Tais-toi! tais-toi! dit-elle; tu me fais horreur; nous sommes bien perdus en effet!
—Ah! donne! donne! faisait-il de sa voix de passionné éperdu, en lui écrasant la gorge de ses baisers, comme il écrasait les fleurs. Et tout le corps de la malheureuse se cabrait par l'effet d'une volupté infernale, pendant qu'elle couvrait son amant d'injures et criait qu'elle avait des bêtes plein le cou.
—Tu vois, tu vois! répétait-il, dans son ivresse, il y a tout de même un Dieu qui nous protège, puisque je t'ai encore ce soir, puisque je t'ai là, dans cette chambre qui nous attend depuis des semaines, dans cette chambre que j'avais fait aménager pour nous, où je m'étais juré de t'avoir... Tu vois, nous y sommes chez nous! Comme nous sommes bien là pour nous damner! ajouta-t-il avec un rire nerveux. Ah! je t'aurai encore, je t'aurai encore ici!...
—Non, tu ne m'auras plus! je me sauverai!
—Mais si! vois donc comme c'est fait exprès: on dirait que tout le monde s'est entendu pour nous laisser ici... Lee n'est pas là aujourd'hui, et jusqu'à la Carlotta qui devrait venir chercher ses fleurs à cette heure-ci et qui ne vient pas!...
—Mais elle viendra; elle va venir. Allons-nous en!
—Reste encore! attends que je devienne fou: je me jetterai par cette fenêtre et tu seras débarrassée de moi!
--- Voilà encore des feuilles! dit-elle, impatientée, en retirant les choses humides et gluantes de sa chevelure. Ah! cet automne effrayant, tout rouge, et tout pourri en dessous, as-tu vu, ce soir, comme ça nous ressemble?... Écoute! écoute!
Des cris plus vifs et plus prolongés venaient du dehors.
—Allons-nous en! allons nous-en!
Gabriel lui-même s'était relevé à cause de la vigueur du cri que l'on venait d'entendre.
—J'ai peur! dit Luisa, ne me quitte pas... où es-tu?
Il avait ouvert la fenêtre et prêtait l'oreille.
—Ça ne vient pas du parc, dit-il; il y a quelqu'un qui a appelé sur la grève... Peut-être sont-ils déjà descendus aux barques et ils nous appellent pour partir.
—Donne-moi la main, dis! ne me laisse pas!
Ils tremblèrent tous les deux simultanément, les mains unies. Un cri terrible venait de jaillir comme une fusée éclatante dans le silence du soir.
—N'aie pas peur, dit Gabriel, on ne nous appelle pas, mais viens, viens!
Et il l'entraîna à demi morte d'effroi.
XXV
Ils tombèrent presqu'aussitôt au milieu des jardiniers qui se précipitaient du coté du sentier qui conduit à la porte dérobée par où les deux amants avaient pénétré un jour dans l'Isola Madre.
—Qu'est-ce qu'il y a?
Mais les hommes bondissaient sans répondre. Une de leurs femmes, le poing sur la hanche et hochant la tête, dit:
—Oh! c'est Paolo. Il en veut à Carlotta. Il l'a peut-être bien tuée à l'heure qu'il est.
Gabriel ne put se tenir et s'élança à la suite des jardiniers en disant à Luisa de l'attendre; il lui apporterait immédiatement des nouvelles.
Arrivé à la petite porte dissimulée sous les lianes fleuries, la petite porte des contes de fées, il rencontra un groupe de trois jardiniers contenant à grand'peine Paolo qui gesticulait et hurlait.
—Votre ceinture, signore, s'il vous plaît! dirent-ils; nous n'avons pas de quoi le tenir!...
Gabriel défit la ceinture que les hommes avaient remarquée sous son veston blanc, et on lia les mains au forcené.
—À la bonne heure! dit Gabriel, comme ça!...
—Oh! signore, malheureusement c'est trop tard!
—Comment! c'est trop tard?...
Les trois hommes regardèrent tous dans la même direction, et, avec un geste résigné des bras:
—Ça y est!
—Grand Dieu! il l'a tuée!
On voyait à une cinquantaine de mètres les lueurs vacillantes des lanternes que quelques-uns des hommes avaient songé à apporter; et on distinguait tout autour des gens courbés ou à genoux.
Le jeune homme ne fit qu'un saut. On l'accueillit par le même mot simple et tragique:
—Ça y est!
Quelqu'un ajouta:
—Ça devait arriver.
Carlotta était couchée sur le sable. Ses cheveux avaient été défaits dans une lutte corps à corps où elle avait dû se défendre désespérément; une blessure à la tempe rougissait cette toison noire magnifique, presque à l'endroit où elle avait coutume d'y piquer des roses pourpre; sa bouche était entr'ouverte; on apercevait l'arc d'ivoire de ses dents. On avait déchiré son corsage dans l'espoir qu'elle respirât encore, et sa pure poitrine de déesse et de vierge demeurait immobile comme un marbre. On la recouvrit. Sa figure gardait, comme aux jours de son court bonheur, la sérénité puérile ou divine des chefs-d'œuvre antiques. Avec sa lèvre relevée et ses bras demi-nus écartés en croix, elle n'était pas différente de ce qu'elle était dans sa barque, lorsqu'élargissant les bras pour saisir les avirons, elle commençait de chanter.
Les amis arrivèrent, ayant cessé le jeu en entendant les cris. Mme Belvidera s'était jointe à eux; et les femmes des jardiniers étaient également descendues.
Tons vinrent grossir le groupe des hommes muets penchés sur le cadavre de la marchande de fleurs. Il se fit un léger remuement. De petites réflexions étaient étouffées dans les gorges crispées par le saisissement. Cela faisait des espèces de gloussements, émouvant langage d'une terreur unanime.
Puis les femmes de l'île s'agenouillèrent une à une. Une vieille qui était courbée en deux prononça ces seuls mots:
—Sa mère! sa pauvre mère! qu'est-ce qu'elle va dire?
Alors toutes les femmes se mirent à pleurer.
Un de ces hommes rudes, en contemplant l'admirable morte, brandit le poing avec indignation:
—Quel malheur! dit-il.
Tous comprirent l'épouvantable injustice des choses. L'extraordinaire beauté de la jeune morte les touchait jusqu'au plus profond de leurs instincts, et ils sentaient qu'elle était faite pour charmer les regards et enchanter le monde. Ils ne pouvaient relever les yeux de sur elle, tant la beauté qu'elle gardait dans la mort avait de puissance. Ils étaient tous en colère. Peu à peu ils firent comme les femmes et se mirent à genoux, gagnés par l'attendrissement. Tout le monde resta longtemps, dans une stupéfaction religieuse, en face de ce grand outrage du ciel, qu'il fallait accepter.
Puis les étrangers remontèrent dans les barques, et les jardiniers emportèrent le corps de Carlotta.
Le retour à Stresa fut lugubre. Personne n'osait parler. Outre l'émotion que causait l'affreux événement, plusieurs avaient de graves raisons d'être bouleversés par la disparition soudaine de la marchande de fleurs. Mme de Chandoyseau était fort gênée à cause de ce qu'elle avait dit à maintes reprises de défavorable à la réputation de Carlotta, et elle avait un véritable remords de ce qu'elle avait répandu en sourdine. Les âmes petites et basses sont toujours effrayées devant la mort. La situation de Gabriel Dompierre n'était guère moins embarrassée. Il se trouvait entre Mme Belvidera qu'il n'avait pas détrompée depuis le jour où elle avait puisé à l'Isola Madre la conviction que Carlotta était la maîtresse de Lee, et M. Belvidera qui le croyait l'amant de la pauvre fille. Que dire? Que faire? Laisser planer cette double erreur lui paraissait odieux. Mais avouer à Luisa que Carlotta était la plus honnête fille du monde, c'était lui avouer la lâcheté qu'il avait commise en acceptant la réputation d'être son amant, dans le but de détourner les soupçons de M. Belvidera. D'autre part, dire à M. Belvidera: «Je n'étais pas l'amant de Carlotta» c'était rouvrir précisément à de possibles soupçons une porte qu'il avait coûté si cher de fermer. Vis-à-vis de cette morte, cependant, le goût de la vérité semblait l'emporter sur toutes les autres considérations. Un immense besoin de franchise montait au cœur de tous. Nettoyer, laver à grande eau toutes ces misères! Ah! quel soulagement et quel désir! Le couteau de Paolo, en tranchant la vie de Carlotta, n'ouvrait-il pas une phase tragique; ne laissait-il pas dans l'air une surexcitation, n'ébranlait-il pas les nerfs des uns et des autres, ne donnait-il pas le signal d'en finir?
On croisa dans l'ombre une barque où l'on reconnut Dante-Léonard-William. Il avait son chapeau rabattu sur les yeux; un manteau à grand col relevé l'enveloppait. Il allait probablement au devant de Carlotta pour une de ces promenades nocturnes qui étaient toujours demeurées mystérieuses. Peut-être se contentait-il en ces entrevues de s'asseoir à côté d'elle et de dire des vers en regardant dans ses yeux la couleur bleue des montagnes? Peut-être suivait-il sa barque dans le sillage embaumé des fleurs? Alors, ce soir, il allait mettre pied dans le sable rougi du sang de sa jolie muse; il l'attendrait sur la grève; il l'appellerait doucement en disant plus haut certains vers auxquels l'oreille de la pauvre enfant était sensible! Dompierre, qui connaissait par cœur ces vers, tremblait à la pensée que la voix du poète les prononcerait ce soir sans éveiller l'écho charmant de la chanson accoutumée; il les entendait par avance retentir et s'éteindre en vain sur cette grève d'Isola Madre, désormais muette et sans parfum.
Lee ne répondit pas au mouvement que sa vue avait provoqué dans la barque. Il ne voulait pas être reconnu.
Quelqu'un dit:
—Ne faudrait-il pas le prévenir de ce qui est arrivé?
Dompierre hésita un instant, puis se ressouvenant de l'acharnement que l'Anglais avait toujours mis à se montrer insensible à tout malheur particulier et à vilipender les émotions de l'amour, il pense qu'il ne serait pas dommage que celui qu'il soupçonnait de commencer à avoir le cœur touché, reçut un coup violent:
—Laissons-le donc, dit-il, que voulez-vous que ça lui fasse!
La barque du poète continua de filer dans l'ombre vers l'Isola Madre.
XXVI
La mort de Carlotta révolutionna l'Hôtel des Îles-Borromées. Tout le monde la connaissait, lui achetait des fleurs chaque jour, et avait coutume d'aller l'entendre, le soir, soit dans les jardins, soit sur le lac. Sa beauté était proverbiale, et Mme de Chandoyseau l'avait agrémentée d'une légende qui ne contribuait qu'à piquer davantage la curiosité. Les regards étaient dirigés sur Gabriel Dompierre qui souffrait cruellement, condamné à ne paraître ni trop affecté ni indifférent, et condamné cependant à s'entretenir comme le premier venu, d'un sujet dont l'actualité brillante absorbait tous les esprits.
On se porta, après le dîner, dans les jardins, du côté du lac. Beaucoup avaient l'intention de se faire conduire jusqu'à l'endroit où le crime avait été commis, et ceux-ci ne cessaient d'interroger Dompierre sur le lieu précis où le corps était resté étendu. «À quel signe le reconnaître, monsieur? y avait-il des traces?...» Quelques-uns affectaient de ne pas l'interroger, bien qu'il eût été l'un des premiers témoins de l'assassinat. C'étaient les personnes discrètes, et qui voulaient épargner le pauvre jeune homme.
Quant à ceux qui n'allaient point à l'Isola Madre, ils éprouvaient un instinctif besoin de contempler au moins de loin la figure désormais sinistre de l'île qui contenait cette nuit le corps inanimé de la Carlotta.
L'allée qui longeait le bord de l'eau, en face de l'Isola Madre, se trouva garnie d'une foule compacte. On avait fait apporter des sièges en quantité, et tous les pensionnaires de l'hôtel étaient là, animés de l'étrange curiosité que donne le voisinage de la mort.
Le révérend Lovely était en proie à une agitation inaccoutumée. Il allait et venait; s'introduisait dans un groupe comme s'il allait prendre la parole; ouvrait la bouche, puis la refermait, et partait, pour recommencer le même inquiétant manège. Quelques jeunes femmes se le montraient du doigt, et un éclat de rire léger fusait tout à coup au milieu de la pesante contenance générale.
—Qu'est-ce qu'a donc notre révérend?
—Personne ne le sait!... On dit qu'il n'aimait pas la Carlotta.
—Alors c'est de la joie?...
—Non, non! il paraît au contraire très peiné!
—Vieil hypocrite!
—Oh! je vous assure que ce n'est pas un mauvais homme!
—Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mines-là!
—N'est-il pas amoureux de Mme de....
—Chut! la voici; elle fait une drôle de tête elle aussi, on dirait qu'elle a perdu quelqu'un de sa famille.
—Quand on pense que sa petite sœur était là-bas, et qu'elle a vu le cadavre! Pourvu qu'elle ne soit pas retombée malade!
—Chère petite!
—Oh! celle-là, c'est un ange!
Le ciel était pur, rempli d'étoiles; l'air était calme et doux. Malgré le murmure des voix, le grand silence du lac était sensible, et la certitude qu'aucun chant ne s'élèverait ce soir de là-bas, du côté de la grosse masse enténébrée de l'île mère, répandait une angoisse, étreignait la gorge de tous ceux que cette musique avait émus.
Assis en face de Mme Belvidera, Gabriel Dompierre, accablé, tournait la tête tantôt du côté de la jeune femme et tantôt vers cette grande plaine immobile où s'était mirée la période la plus tumultueuse de sa vie. Ni l'un ni l'autre des deux amants n'osaient parler. Mais tous deux comprenaient le sens du mystère que la nature impitoyable semblait avoir représenté devant eux et pour eux. Car l'illusion de la vie est telle que la plupart des événements et des choses y paraissent vraisemblablement organisés pour ou contre chacun de nous.
Ils se rappelaient cette voix entendue sur le lac, dès la première soirée de leur séjour, cet attrait irrésistible qui les avait placés côte à côte dans une même barque, à la poursuite de la séduction flottante qu'avait été la jolie marchande de fleurs. Et chaque soir la chanson ardente et naïve avait été une invitation nouvelle à l'amour. Cette mélodie les avait été chercher, les avait attirés, fascinés, jusqu'à ce qu'elle les berçât aux bras l'un de l'autre dans la barque amarrée sur le sable, aux environs des lauriers-roses. Quelle volonté cachée, quel caprice inconnu avait prémédité et exigé leurs baisers, leurs extases et jusqu'à leur douleur présente?
Et la figure de Carlotta grandissait dans leur esprit. Certaines paroles de Lee leur revenaient à la mémoire, et ils ne souriaient plus du poète qui avait salué en cette fille des Borromées, le génie du lac et des îles. Qu'est-ce exactement que la réalité, dans le monde? À quel point précis se différencie-t-elle du rêve?
Maintenant, il avait disparu, le joli dieu des îles et du lac. Jamais plus aucune de ces rives ne recevrait l'image de sa beauté, ni ses fleurs, ni ses chansons! Le vent sévère de l'arrière-automne allait disperser les mille parcelles desséchées des ombrages que son charme avait pénétrés. Tout allait se faner, se dénuder et mourir; tout ce pays serait prochainement dépeuplé. Les îles Borromées étaient sans âme.
Tout à coup, il y eut un mouvement dans les groupes, et l'on entendit s'élever la voix du révérend Lovely. Ce fut une surprise si grande, et ce qu'il se mit à dire était si extraordinaire que chacun se demanda si l'on devait rire ou si l'on assistait à une de ces scènes telles que la foi religieuse ou la passion élevée jusqu'à la démence peuvent seules en provoquer.
Le révérend parla de la jeune morte sur le ton qu'il eût employé au prêche du dimanche, quand il prenait texte d'un fait divers quelconque pour en tirer une morale pratique. Puis il passa rapidement aux bruits qui avaient couru sur le compte de la pauvre fille, sur de prétendues liaisons scandaleuses, dont nombre de personnes avaient pu être incommodées.
On s'approchait; on se poussait le coude. Plusieurs trouvaient l'allusion un peu violente. En vérité, c'était manquer de tact. Mme Belvidera, que ses intimes émotions étouffaient, faillit se trouver mal à ce surcroît d'épreuves pour le malheureux jeune homme qu'elle plaignait. Dompierre était devenu pâle de colère.
Mais soudain l'anxiété générale vira, à la plus inattendue des révélations.
Le révérend affirmait, du ton et du geste de la plus forte conviction, que les bruits qui avaient couru étaient faux, que Carlotta était honnête, et qu'elle était morte vierge sous les coups d'un fiancé soupçonneux induit lui-même en erreur par suite de misérables calomnies qui avaient trompé tout le monde.
«Ah! ça, pensaient Mme Belvidera et Dompierre, est-ce qu'il va accuser publiquement Mme de Chandoyseau!» Ils n'osaient la chercher des yeux, de peur de voir son trouble. Eux-mêmes avaient pitié d'elle.
«Qu'est-ce qu'il peut savoir de tout cela?» se demandaient la plupart des auditeurs du clergyman.
Il dit tout de suite ce qu'il en savait. La sueur lui perlait au front. Il avait une figure d'illuminé. Ses yeux prenaient un feu inaccoutumé. Toute sa personne, si remarquable habituellement par son aspect de placidité, semblait contractée par un effort extrême. Et,—ce qui contrastait avec la tristesse du sujet et le mal qu'il paraissait prendre à le développer,—il y avait une espèce de joie, quelque chose de comparable au plaisir d'un homme ivre, dans l'expression de sa physionomie et dans le timbre de sa voix.
Ce qu'il en savait? Mais c'était bien simple, dit-il; c'était lui-même qui était l'auteur de ces calomnies!
Tout l'auditoire frémit; il y eut des «oh!», des «ah!», et des chuchotements, et des exclamations, et des protestations à haute voix.
Il répéta: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!»
Il était étranglé, littéralement. Il porta même la main à sa gorge comme pour élargir le garrot qui lui rompait le souffle. Mais les mots passèrent; on les entendit bien: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!» Et aussitôt qu'ils furent passés, le martyr sourit. Il ne voulut pas regarder celle pour qui il avait l'ineffable bonheur de souffrir; mais il ferma les yeux; il la vit au dedans de lui, et il pensa aussi sans doute qu'à ce moment-là, Dieu, qui a pitié des pauvres créatures, lui pardonnait sa passion.
Quand il releva les paupières, il était radieux. Il expliqua avec aisance comment la chose invraisemblable s'était produite, comment le démon s'était emparé de lui, et l'avait porté à salir la réputation d'une enfant. Ce qu'il avait fait était immonde, disait-il. Jamais le pécheur n'était descendu si bas dans la turpitude. Il n'y avait pas d'excuse à sa faute (en disant cela, il pensait à ses désirs adultères), il l'avait commise pleine et entière, telle qu'il la confessait à la face de tous. Par là, il avait déshonoré sa vie, souillé son habit, répandu l'opprobre jusque sur les siens. Il s'accusait et gonflait sa misère. Une étrange volupté l'enivrait. Il avait de la peine à finir de s'abîmer. Songez que c'était la seule façon qui lui restât d'éprouver du plaisir par l'amour!
—Il est fou! c'est évident! telle fut l'opinion de tous.
Mme de Chandoyseau ne savait où se mettre. Ce n'était pas cela qu'elle avait attendu de son clergyman. Elle avait compté sur une intervention discrète, sur un aveu habilement adressé à Dompierre ou à quelqu'un de particulier. Ce vieil imbécile embrouillait les choses sans profit, et il se perdait lui-même inutilement. C'était une amère dérision.
—Il est fou! il est fou! chuchotait-on de toutes parts.
Quelques-uns cependant prenaient le parti de l'admirer.
—C'est crâne, tout de même, ce qu'il a fait là, en avouant ça!
—Mais ce n'est pas lui qui a inventé les histoires de la Carlotta!
—Eh bien! alors, c'est encore mieux! Il s'est sacrifié pour quelqu'un!
—Ah! pour un sacrifice, ça c'en est un, par exemple!
—Mais d'abord, ces histoires-là sont-elles inventées par quelqu'un?
—Vous les croyez fondées?
—Je n'en sais rien.
—Ni moi non plus.
Un certain nombre de personnes serrèrent la main du vieillard quand il eut fini de parler. Il eût été moins étonné de les voir ramasser des pierres et le lapider. Ce cas échéant eût prolongé son douloureux ravissement. Mais les forces lui manquèrent, à la suite d'un si violent ébranlement, et ses jambes fléchirent.
Mistress Lovely était demeurée à côté de lui, impassible. Peut-être son mari l'avait-il avertie de ce qu'il ferait ce soir. Elle trouvait que cet acte était chrétien, et l'approuvait. Elle se baissa, sans émotion, et le secourut à l'aide de sels et d'eaux de Cologne qu'elle portait sans cesse, afin d'être prête à soulager ses semblables. On l'aida, et l'on transporta le révérend.
Dans le tumulte, très peu s'aperçurent de la barque de Lee, qui aborda aux marches situées près de l'endroit où se trouvaient M. et Mme Belvidera et Dompierre. Avec son grand chapeau et son manteau romantique, le poète traversa la foule comme une ombre. Il marchait à grands pas et d'une allure précipitée.
Une curiosité invincible fit lever Gabriel. Il avait hâte de savoir l'impression de l'accident sur cette étrange cervelle. Machinalement, M. et Mme Belvidera se levèrent avec lui et le suivirent. Ils portaient le poids des événements, et parlaient peu. Ils se promenèrent de long en large dans le jardin des annexes, où Gabriel les avait entraînés; ils firent le tour du jet d'eau au perpétuel murmure. Le jeune homme leva la tête malgré lui: on allumait la lumière dans la chambre de Lee. Il brûlait de regarder, de tâcher de surprendre la figure de l'Anglais, de savoir... Mais ce moyen était par trop indiscret; de plus, il n'était pas seul; il essaya d'entraîner ses compagnons. Mais tout à coup, il leur dit, sans pouvoir se maîtriser:
—Regardez!
Ils levèrent la tête dans la direction de la lumière. Lee était assis, la figure en plein dans la clarté de la lampe; il venait de se mettre à sa table de travail, simplement, mais ses mains étaient inertes, tombées devant lui, et, pour la première fois de sa vie, des larmes coulaient le long de ses joues.
M. Belvidera était stupéfait. Son étonnement augmenta en remarquant que Dompierre éprouvait une véritable joie à lui répéter:
—Regardez! regardez!
Dompierre raconta ce qu'il savait des relations de Lee et de la marchande de fleurs.
—C'était donc lui! s'écria M. Belvidera.
—Il n'était pas son amant, dit Dompierre, et vous voyez, il vient seulement de s'apercevoir qu'il l'aimait.
—Le malheureux!
—Il souffre de son orgueil abattu; mais que n'a-t-il pas souffert avant de pouvoir pleurer comme cela!
—Oui, dit Mme Belvidera, cela se voyait sur sa figure. Maintenant il sera moins laid.
Ils restaient tous les trois immobiles et très émus devant ce baptême de la douleur d'amour qui achevait de faire d'un poète un homme.
XXVII
On vit une dernière fois la figure de Carlotta, environnée de tout ce que la saison pouvait encore fournir de fleurs. La petite blessure de la tempe était invisible, et le repos de la mort idéalisait à peine ses traits qui avaient toujours été beaux et tranquilles.
Quand la bière où ce corps charmant était couché à demi découvert, parut sous le portail de la petite chapelle d'Isola Madre, un saisissement parcourut l'assistance, composée de personnes innombrables massées dans le parterre étroit, juchées sur l'appui des fenêtres, sur les escaliers, sur la terrasse supérieure, et répandues fort loin dans les jardins. Ce peuple des îles et des lacs d'Italie, presque païen encore, avait un mouvement de révolte de ce qu'on lui ravît une si grande beauté.
Mais tout disparut promptement, et les gens trop éloignés, qui n'avaient pas entendu le bruit sourd de la chute du cercueil dans la terre et qui se haussaient sur la pointe des pieds, n'aperçurent plus que les fleurs que chacun jetait et qui se superposaient en une sorte de montagne croûlante et sans cesse surélevée.
Après quoi, des centaines de barques s'éloignèrent d'Isola Madre dans toutes les directions. De petites lames dures agitaient le lac et toutes ces coques de noix vacillaient. La crainte du danger détourna les esprits de la tristesse de ce que l'on venait de voir et de tout ce que l'on sentait irrévocablement passé. En mettant le pied à terre, Mme Belvidera s'approcha de son amant et lui dit:
—Adieu, mon ami; nous partons.
Le malheureux s'attendait à tout. Cependant, il porta la main à la gorge, comme s'il se sentait étouffer.
—Ne prenez pas cette figure-là, je vous en prie! dit-elle. Je vous ai prévenu pour éviter que mon mari vous annonçât la nouvelle le premier. Ah! de grâce! ne lui faites pas cette figure-là!...
—Bien! bien!... J'aurai le sourire sur les lèvres!
—Je ne vous demande pas cela... Mon Dieu! que vous êtes nerveux! Je vous supplie seulement de vous tenir, de... l'épargner!...
—...De l'épargner?...
—Oui. Oh! j'ai peur, si vous saviez, j'ai une peur de ce dernier moment!...
—Ah!
—Dame! mon cher ami, vous ne vous voyez pas! mais il y a des fois où vous tremblez en lui donnant la main!
—Ah!
—Ça vous fâche que je vous dise ça?
—Non, non! Oh! je ne songe pas à me fâcher!
—Enfin, vous ne voulez pas faire le malheur de toute ma vie?
—Non, non! je ne veux pas faire votre malheur; soyez tranquille: je ne tremblerai pas en lui donnant la main!... Mais, ajouta-t-il, les yeux à l'envers, quand partez-vous?
—Tantôt, après déjeuner.
—Tantôt! fit-il atterré;... alors... c'est fini!
—Allons! dit-elle, soyez raisonnable!
Dompierre monta chez lui. Il ne se sentait pas le cœur de déjeuner. La résignation et les paroles blessantes de sa maîtresse n'entamaient pas son amour et ne faisaient qu'exaspérer sa douleur. Les dernières semaines de sa liaison avaient été un enfer; cependant il eût souhaité qu'elles durassent indéfiniment.
Il entendit Lee, qui demeurait enfermé dans sa chambre depuis la mort de Carlotta. Autre drame, terrible et muet peut-être pour toujours. Il s'accouda à la fenêtre et attendit que l'omnibus de l'hôtel fit crier le gravier des allées en venant s'ouvrir devant la porte du hall et ensevelir à jamais pour lui, dans sa boîte noire brillante, aux grosses lettres d'or, Luisa!
Luisa emportée, disparue! dans un instant! dans l'instant qui vient!...
Ces minutes d'exaspération ne sont pas assez longues. Et pourtant il lui a semblé que le temps du déjeuner n'en finissait pas. Mais qu'il voudrait donc demeurer là des jours, dans l'attente d'un moment où Luisa paraîtrait, oh! même de loin, là-bas, au tournant d'une allée. Il écoute le petit bruit incessant du jet d'eau; il n'a pas la force de tourner la tête du côté du massif des cyprès.
C'est fait. Il vient d'apercevoir la lourde voiture. Un cri retentit. Il a reconnu sa voix. C'est elle qui appelle la fillette:
—Luisa!
Ce cri se prolonge et se perd dans les jardins. Il voit de loin l'enfant qui court, les cheveux au vent.
Il descend. M. Belvidera vient à lui, les mains tendues; il s'excuse de partir si rapidement; il est rappelé par dépêche.
—Je vous rends votre liberté, monsieur, dit-il; la gratitude que je vous dois pour avoir prolongé votre séjour à cause de nous, n'est pas de celles qui s'oublient; je vous garderai, cher monsieur, une infinie reconnaissance et une vive amitié. J'espère que...
—Mais ça a été un plaisir pour moi, dit Dompierre.
Il ne trouve drôle ni ce que lui dit le mari de Luisa, ni la tragique banalité des phrases de politesse qu'il lui répond. Il paraît pâle, même sous la couche de bronze de sa peau; tout le ton de sa figure semble s'être mis à l'unisson de ses yeux bleus et de sa moustache claire. Dans le mouvement du départ, il espère que son trouble ne sera pas remarqué. Mais il a observé sa main. Il l'a posée dans la main du mari; elle ne tremblait pas. Cet honnête homme s'en ira avec sa belle illusion. Le bonheur de Luisa ne sera pas compromis. Si elle avait vu sa main, cette fois-ci, elle eût été contente.
La voilà qui descend, avec des paquets, des ombrelles, des plaids. Elle demande à Mme de Chandoyseau si son chapeau n'est pas posé de travers. Elle a oublié un gant; elle fait remonter la femme de chambre. Elle appelle la petite Luisa que tout le monde embrasse.
—Nous ne sommes pas en retard, au moins?
L'omnibus est là, béant. Les malles sont posées sur l'impériale en lourd échafaudage; on a retiré la petite échelle accrochée à la tringle de fer, et un homme tient ouverte la porte de la voiture. M. Belvidera gratifie les portiers, les maîtres d'hôtel, les valets de chambre, les garçons de table et les faquins.
—Allons! allons!
Mme Belvidera, qui n'a pas eu seulement le temps de serrer la main de tout le monde, se tourne vers Dompierre, et, avec un sourire très bon, très aimable:
—Adieu, monsieur, dit-elle.
Il s'incline et prend la main qu'elle lui donne, sans oser la serrer.
—Adieu, madame.
M. et Mme Belvidera et l'enfant sont installés, avec deux étrangers, dans ce grand coffre anonyme, dans ce corbillard commun, dans cet impassible instrument de séparations, qui a fait répandre plus de larmes qu'aucune voiture de deuil. Un employé galonné en ferme la portière à grand bruit, et soulève sa casquette. Alors, de l'intérieur, ce sont des sourires et des signes de main. Le fouet du cocher a claqué. Le véhicule s'ébranle, et dans le temps de trois secondes, il a tourné sur la route et disparu.
Et on entend l'appel mélancolique, le long sifflet du bateau qui approcha de l'embarcadère.
XXVIII
Ceux qui restaient allèrent se promener. À part quelques connaissances assez indifférentes, il n'y avait plus autour de Dompierre que les Chandoyseau et Solweg. Le révérend Lovely et sa femme étaient partis à la suite de l'affreuse scène du bord du lac, et Lee était là-haut tout seul.
On ne craignait plus le soleil; le lent tonneau d'arrosage avait interrompu sa promenade des beaux jours de torpeur, et les pluies fréquentes lavaient les allées.
Gabriel sentait approcher la minute du chagrin qui déborde, éclate et se répand comme un fleuve qui a crevé ses digues. C'était une sourde rumeur grossissante qui semblait lui monter de la poitrine à la gorge, et qui se portait aussi sur la vue qu'elle brouillait peu à peu. Car le fait lui-même n'est presque rien en comparaison de son retentissement: l'adieu, l'omnibus et la dernière ligne du profil qui disparaît au tournant de la route, c'est à présent que cela pénètre et opère son ravage!
Il était tenté de fuir. Il avait eu plusieurs bonds en avant; il avait préparé le mot de congé: «Vous permettez?...» ou: «Pardon!...» Mais sa nature de voluptueux se rebellait inconsciemment contre le vide épouvantant qu'il allait éprouver dans la solitude. Et il restait par lâcheté dans la compagnie d'un homme nul et de ces femmes dont il sentait que l'une au moins était pleine de tendresse pour lui.
Parler de n'importe quoi; s'impatienter même de la vanité de l'heure qu'il allait passer là, c'était toujours reculer le moment de la redoutable explosion. Et il restait.
M. de Chandoyseau soutenait le bras de Solweg, dont la santé avait été de nouveau éprouvée par la vue du cadavre de Carlotta. On parlait d'Antonius, le peintre, qui revenait enfin de Venise, et devait prendre sa famille à Stresa pour retourner à Paris. En passant sous les épais massifs d'arbres verts tout ébranlés encore de l'organe de Luisa, Gabriel entendait la voix fine, fraîche, mesurée et précise de cette jeune fille qui parlait avec justesse, redressait avec application les erreurs de son beau-frère et de sa sœur, et sauvait, à elle seule, par son tact, la situation périlleuse que constituait leur réunion fortuite. Car Gabriel ne parlait plus guère depuis quelque temps à Mme de Chandoyseau, et il fallait son extrême misère présente pour qu'il se trouvât seul dans leur groupe. Mais cette superposition d'organes ne lui était pas désagréable, parce qu'il sentait que le second s'exerçait uniquement pour lui. C'était pour lui, et pour éviter que sa sœur ne l'éloignât par quelque maladresse, que Solweg, qui s'épuisait à seulement marcher, se donnait la peine de tenir la conversation. Et il avait dans son dénuement moral, un besoin éperdu que l'on s'occupât de lui.
De temps en temps Solweg devait s'asseoir. Mais elle sentait que l'atmosphère douloureuse qui régnait, réclamait le mouvement, et elle reprenait le bras de M. de Chandoyseau. Celui-ci s'étant absenté un moment pour chercher les mantilles de ces dames, à cause du vent qui fraîchissait, Gabriel offrit son bras à Solweg et l'on marcha quelque temps sans rien dire. L'émotion de la pauvre enfant était au comble. Son amour étant né malheureux et s'étant développé dans l'amertume, elle éprouvait toute la joie possible aux femmes destinées à souffrir, en s'apercevant que pour la première fois sa tendresse ne répugnait pas au jeune homme et qu'il se laissait soigner avec complaisance.
Un hasard fit qu'elle voulut se reposer sur le banc demi-circulaire qu'enclosait le massif des cyprès. Elle ignorait assurément que cet endroit rappelât des souvenirs brûlants à Gabriel. Il la retint du bras, par l'effet d'un mouvement involontaire. Il ne pouvait pas s'asseoir là, il ne pouvait pas! c'était plus fort que lui. Elle ne comprenait pas et insistait doucement; ils avaient marché beaucoup et les jambes venaient à lui manquer. Elle se tourna vers lui, et vit sa figure:
—Ah! fit-elle.
Ce fut une petite exclamation de surprise et de désespoir, si tendre que sa sœur elle-même ne l'entendit pas. Cependant les yeux de Solveg rougirent. Elle n'insista pas; elle se refit elle-même des jambes par un effort de volonté: elle fut même moins lourde à son bras, et ils allèrent plus loin.
Il avait saisi tout ce qui s'était passé. Mais cette douleur à côté de lui ne pouvait que faire déborder la sienne, et les larmes lui montèrent aux yeux. Il se contint, d'un mouvement violent, et elles ne firent que perler. Mais ils s'étaient vus pleurer l'un et l'autre, et leurs deux infortunes, cependant si contradictoires, les rapprochaient.
XXIX
À la suite d'une nuit affreuse, Gabriel se hasarda à frapper à la porte de Lee. Les deux hommes se serrèrent la main en silence. Puis, ils parlèrent de choses absolument insignifiantes ou du moins si étrangères à leur véritable préoccupation, que leur conversation trébuchait à chaque pas et tombait.
—Il est temps de partir, dit Dompierre.
—Oui.
—Quand?
—Quand vous voudrez.
—Ce soir.
—Voulez-vous vous charger de prévenir à l'hôtel?
Gabriel descendit et donna des ordres au bureau. Ensuite, il regarda successivement sa montre, une horloge, une autre horloge et puis sa montre encore, dans l'espoir de trouver le temps plus avancé qu'il ne l'avait cru tout d'abord. Les pensionnaires étaient clairsemés, les corridors reprenaient le calme des mortes-saisons; à chaque passage du bateau l'hôtel se dépeuplait davantage.
Une pluie fine bruinait au dehors; il resta quelques minutes contre la vitre d'une porte-fenêtre, en face de l'immense tristesse qui avait envahi le paysage. Le lac était à demi voilé, les îles invisibles. Gabriel noyait sa pensée dans le deuil de la nature; et le vent qui chassait la pluie en nuages grisâtres rasant la surface de l'eau, semblait promener sur cette désolation les formes mêmes de sa mélancolie.
Il ouvrit machinalement la porte du salon de lecture et eut un mouvement de surprise en y trouvant Solweg. Il avait tant souffert depuis la veille que le souvenir de la scène muette qui s'était passée entre la jeune fille et lui, lui avait échappé. Il avait oublié jusqu'à cette vivante tendresse dont le contact lui avait été cependant comme un pansement frais sur une blessure. Il l'éprouva de nouveau en recevant le premier regard qu'elle lui donna.
—Ah! fit-il, mademoiselle, comment allez-vous?
Elle était assise, dans le jour de la fenêtre. La chair délicate de son visage, les alentours extrêmement sensibles de ses yeux manifestèrent une émotion vive en même temps qu'une rapide et ferme résolution. Cette petite tête solide et volontaire avait jugé d'un coup qu'elle pouvait, par un seul mot, donner une consistance inespérée au lien encore lâche et fragile qui l'unissait au jeune homme. Elle ramassa tout son courage, et le regardant avec toute l'admirable franchise de ses yeux qui n'étaient plus d'une enfant malheureuse, mais d'une femme qui a conscience de sa force, elle répondit simplement à la question qu'il lui adressait sur sa santé:
—Et vous?
Elle assista vaillamment à l'effet de la surprise qu'il éprouvait. Par cette interrogation, elle jetait bas tout masque conventionnel, toute retenue de timidité; elle s'emparait pour pénétrer en lui des armes que le hasard des circonstances lui avait fournies contre le secret de son intrigue; elle faisait flèche, une bonne fois, enfin, des mille perspicacités inavouées et toujours contenues, dont elle avait entouré les relations de l'Italienne et de l'homme qu'elle aimait.
C'était courir un risque considérable. Elle connaissait, pour en avoir été trop molestée, l'irritabilité excessive de Gabriel vis-à-vis de tout ce qui approchait du sujet de sa passion. Elle pouvait lui déplaire et le blesser violemment, irrévocablement. Mais le temps pressait; elle flairait un départ prochain, peut-être furtif; si elle n'agissait pas sur-le-champ, elle le perdait peut-être à jamais.
Au fond, son instinct de femme la rassurait puissamment contre toutes ces incertitudes: elle était certaine que, par dessus tout, il avait besoin d'être plaint.
Et, en effet, la sensibilité du pauvre garçon était si à vif en un point, qu'elle se trouvait annihilée en tous les autres. Ce fut à peine s'il remarqua l'importance extraordinaire de ces deux mots «et vous?» que le regard expressif de Solweg appliquait sans aucun doute possible, à sa santé morale. Il ne songea pas à se dire: «Comment! c'est une jeune fille qui vient me faire allusion à ce dont je ne puis parler à personne au monde! C'est elle que j'ai dédaignée, tarabustée, blessée à propos de mon amour, qui vient me dire: «Eh bien! mon ami, et votre cœur? «C'est là l'aboutissement d'un long drame silencieux de deux mois et qu'une petite pointe enfin termine, une petite pointe qui me pénètre et dont je ne prévois ni la direction, ni l'arrêt dans les profondeurs de mon être!...» Il ne pensa qu'à la douceur de ces yeux compatissants qui pourtant l'avaient tant de fois irrité! Il en recevait la caresse avec une gratitude visible sur sa figure ravagée. Ah! la petite Solweg était désormais tranquille: il la remerciait simplement, sans lui dire un mot, mais de toute l'éloquence de ses traits bouleversés, de toute son attitude épuisée, fléchissante, et de sa main, enfin, dont il n'osait presser la fine main tremblante que lui avait tendue la gracieuse sœur de charité.
Ils restèrent ainsi quelques secondes qui leur parurent longues, les mains unies, et sans parler.
Cet instant imprévu était définitif pour l'un et pour l'autre. Solveg en pressentait toutes les conséquences futures avec un ravissement intime, et lui, avec une surprise hébétée, un ahurissement naïf, une sorte d'accablement ni heureux, ni pénible, tel qu'en éprouvent la plupart des hommes en se laissant plier à la logique des choses qui a remplacé chez les modernes l'antique Destin.
Que dire? Il y a des moments où les mots ont trop de sens, où le moindre chuchotement a des résonances de fanfare. Ils refoulaient tout ce qui leur montait aux lèvres. Il voulait dire: «Mais non! pauvre petite, c'est impossible! vous sentez bien que je ne vous aimerai pas!...» Elle voulait lui dire: «Je vous aime! je vous aime! et je serai si heureuse en continuant de souffrir par vous!...» Pourquoi ne lui avouait-il pas: «Je suis un lâche: j'ai aimé, j'aime encore et j'aimerai sans doute toujours une femme que vous avez tenue sous vos pieds, et je ne vous prendrai, vous que parce que vous êtes la seule qui puissiez soigner convenablement ma douleur...» Elle lui aurait évidemment répondu: «Je vous aime! Nous autres femmes, nous aimons les lâches comme les héros, quand nous aimons.»
Ils se taisaient.
Par contenance, ils tournèrent la tête du côté de la vitre que la pluie battait. On n'apercevait que les feuilles ruisselantes des fusains et des lauriers-cerise et les grands glaives tordus et flamboyants des aloès sur quoi l'eau glissait comme sur une peau grasse.
—Quel temps!
—Quel temps!
—Est-ce que vous partez? demanda-t-elle.
—Oui, ce soir.
Elle eut un frémissement imperceptible:
—Nous, seulement demain, dit-elle. Mon frère nous attendra à Milan.
—Ah!... Et vous rentrez à Paris?
—Avec mon frère, oui.
—Avec votre frère?... et monsieur et madame de Chandoyseau?
—Oh! ils vont à Rome, à Naples, je ne sais où! Mais je vais habiter chez mon frère...
—Jusqu'au retour de votre sœur?
—Non, définitivement.
—Ah!
Ils regardèrent encore tomber la pluie.
Elle releva doucement, tendrement, ses yeux vers lui:
—Pourquoi partez-vous ce soir? dit-elle.
Il hésita un peu, puis il lui sourit, pour la première fois. Elle était toute remuée, haletante et suspendue à ses lèvres:
—Je ne partirai que demain, dit-il en se retirant.
XXX
Sous la pluie persistante, Gabriel Dompierre et Dante-Léonard-William Lee, M. et Mme de Chandoyseau et Solweg quittèrent Stresa par le bateau du matin. Installés à l'arrière, sous l'abri de toile qui couvrait le pont, tous donnaient un dernier coup d'œil à cette anse privilégiée du lac Majeur qui contient Pallanza, Baveno, Stresa et les trois îles.
Le poète s'était installé à l'écart, enfermé dans le mutisme qu'il n'avait pas rompu depuis la mort de Carlotta.
Mme de Chandoyseau, qui ignorait la secrète entente de Gabriel et de sa sœur, et qui croyait avoir fait le malheur de celle-ci, ne savait plus à qui adresser la parole. M. de Chandoyseau, mettant la tristesse générale sur le compte du mauvais temps, hasarda cette réflexion:
—Que diable! il ne faut pas nous plaindre, nous avons passé là une bien belle saison.
Personne ne souffla.
—Mademoiselle Solweg, dit Dompierre en s'approchant de la jeune fille, j'espère que vous me ferez le plaisir de me présenter à monsieur votre frère?...
Elle sourit sous sa capeline imperméable dont la chaleur lui rosait les joues:
—Bien volontiers, dit-elle, mais il faut que je vous prévienne de ne pas m'appeler Solweg devant lui, cela le met en colère!
—Pourquoi donc?
—Je ne m'appelle pas Solweg. C'est ma sœur qui a tenu à me baptiser ainsi depuis trois ans... Figurez-vous que je m'appelle Marie-Rose.
—À la bonne heure!
—Oui, mais c'était un peu simplet, vous comprenez, pour ma sœur!...
Elle éprouvait un véritable bonheur de se voir enfin débarrassée du malentendu et de l'affublement ridicule que Mme de Chandoyseau avait répandu sur toute sa personne; elle était pleine d'espoir, elle se croyait heureuse, et sa figure animée prenait une grâce nouvelle.
Dompierre, en effet, continuait à lui parler avec complaisance. Mais elle s'aperçut que ses yeux étaient ailleurs encore. Il regardait fuir les rives d'où le poète avait vu émerger une trop réelle sirène; il s'appliquait à percer le brouillard; il s'acharnait à distinguer une dernière fois tel et tel lieu, à ressusciter tel souvenir dont la saveur lui versait un suprême enivrement. Elle reprit, près de lui, son attitude de patience et d'attente.
La pluie s'épaississait, le bateau filait, toute cette baie de volupté disparaissait dans une grisaille impénétrable; on tourna, et ce n'était plus la peine même de regarder. Gabriel eut une oppression comme si l'air venait à lui manquer; ses narines battaient; sa bouche était entr'ouverte en quête d'un souffle épuisé: il avait senti expirer le parfum des îles Borromées.
FIN
| DU MÊME AUTEUR |
| ——— |
| Le Médecin des dames de Néans. |
| Les Bains de Bade. |
| Sainte-Marie-des-Fleurs. |
| Mademoiselle Cloque. |
| La Becquée. |
| La leçon d'amour dans un parc. |
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