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Le Pays de l'or

Chapter 5: V
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About This Book

The narrative follows two young clerks who resolve to abandon their cramped office lives and buy shares in a company organizing passage to the Californian goldfields. They confront family reluctance and imagine social advancement as they prepare for the voyage. At sea the trip becomes arduous, with heat, rationing and shortages testing their optimism and companionship. Through episodes of ambition, sacrifice and mutual encouragement, the story examines the lure of sudden wealth, the yearning for freedom from routine, and the personal costs entailed in pursuing a distant, risky dream.

The Project Gutenberg eBook of Le Pays de l'or

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Title: Le Pays de l'or

Author: Hendrik Conscience

Release date: December 1, 2003 [eBook #10384]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR ***
LE PAYS DE L'OR

Par
Henri Conscience

I

LE BUREAU

Un matin du mois de mai de l'année 1849, un jeune commis, assis devant un pupitre, était seul dans le bureau d'une maison de commerce peu importante, à Anvers.

Il était haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraîche et fine, avec quelque chose de rêveur dans l'expression, paraissait indiquer un caractère très-doux, quoique l'éclat de ses yeux bleus accusât une certaine force d'âme ou du moins une nature enthousiaste.

Il était occupé à écrire; cependant il interrompait souvent son travail pour jeter les yeux sur un journal ouvert à sa droite sur le pupitre. Le contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une nouvelle force, car c'était évidemment contre sa volonté qu'il détournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernière fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et émue:

«On y rencontre l'or presque à la surface de la terre, et en si grande abondance, qu'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des trésors. Un matelot a trouvé dernièrement une pépite ou morceau d'or pesant plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille francs.»

Un soupir s'échappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un regard chagrin.

Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'était un jeune homme assez solidement bâti, aux joues rouges, aux yeux noirs et étincelants; sur son visage ouvert brillaient la santé et la bonne humeur.

—Jean, mon ami, tu seras grondé, dit l'autre. Monsieur est déjà venu au bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence.

—Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton triomphant. C'est décidé: je dis adieu au métier de gratte-papier et à cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne reconnaissant plus d'autre maître que Dieu et le sort!

—Que veux tu dire? demanda son camarade stupéfait.

—Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche. Voici le prospectus d'une société française, la Californienne; elle a fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures mines d'or en Californie. Là où l'on peut ramasser avec les mains le métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des outils excellents et des procédés perfectionnés. Peut devenir actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde classe, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de l'or recueilli. Là-bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la société procure à ses membres une bonne nourriture et des maisons de bois confortables. Comme passager de troisième classe, on ne verse que douze cents francs; mais on ne reçoit alors qu'une seule action. Mon père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire de la Californienne! Le navire le Jonas est équipé par la Californienne; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre autres un du Havre de Grâce, avec les outils et les directeurs, qui doivent déjà être en mer pour recevoir là-bas les actionnaires.

Victor regarda son camarade avec des yeux étincelants. Ce qu'il entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait son visage rayonnant.

—Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.

—Dans deux semaines.

—Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout à coup?

—Oh! non; toi-même, Victor, tu m'as mis la tête à l'envers en me parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je vois dans ce voyage un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie de bureau; l'or n'est qu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon père… Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de la Californienne; demain, je retiens ma place sur le navire le Jonas!

—Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne donnerais-je pas pour pouvoir être ton compagnon de voyage!

—Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas déclaré vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais entreprendre un voyage en Californie?

—Et ma mère, Jean?

—Oui, ta mère…; mais tu dois considérer que les parents sont tous les mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux commencent à grisonner sur notre tête…

—Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualité de capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Elle m'a toujours aimé si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard dans le coeur.

—Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en Californie, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce.

—Il m'a promis son consentement aussitôt que mes appointements atteindront deux mille francs.

—Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait obligé de réduire nos appointements?

Victor tint les yeux baissés sans rien dire.

—Tu as peut-être peur du long voyage? Demanda l'autre.

—Peur! moi?… s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois, je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les contrées lointaines l'étoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mère s'est imposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour pouvoir me donner une bonne éducation. Sa boutique et mes appointements subviennent à peine à notre entretien. L'instant est pourtant venu où le fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui soupire plus ardemment que moi après cette terre promise? Le bien-être de ma mère et mon propre bonheur ne sont-ils pas là? Et n'ai-je pas des raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au milieu de l'adversité et de la souffrance!

—Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te condamnes toi-même à rester toute ta vie, pâlir devant cet éternel pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles, se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!… Et alors, après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or pour enrichir tous ceux que nous aimons!

—Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde…

—Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire… La bonne idée! Nous partagerions là-bas, comme ici, le bien et le mal…

—Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends monsieur qui vient au bureau.

—Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.

—Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait.

Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail.

II

LE DÉPART

Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut, regardant d'un oeil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était le Jonas, équipé par la société française la Californienne: le premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement découvert.

Le pont du brick fourmillait déjà de passagers qui agitaient à tout moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fête à laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la plupart des Français des départements du Nord, et que très-peu de Belges se fussent laissé séduire par le brillant appât de la Californienne.

Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou fous.

En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le lieu où se trouvaient les barques.

—Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà le
Jonas
qui attend avec impatience.

—Que Dieu le protège! dit en soupirant le vieux bourgeois.

—Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude! au contraire, soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage… Mais où reste donc Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est arrivée?

—Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois.

—Vois, Jean, ils viennent là-bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer lorsqu'elle est seule.

—Tant mieux, mon frère.

—Comment cela?

—Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami
Victor. Cela me réjouit pour lui.

Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se montrèrent bientôt au coin de la rue. C'était une dame déjà vieille, qui marchait en parlant à côté d'un jeune homme et lui pressait la main avec une tendresse inquiète, pendant que lui dirigeait vers le Jonas, pavoisé comme aux jours de fête, des yeux où brillait une joyeuse excitation.

Derrière eux venait un homme avec des joues tannées et de larges favoris, qui donnait le bras à une très-jeune fille au visage charmant et délicat, et s'efforçait de lui faire comprendre, en riant et en plaisantant, qu'un voyage en mer n'était pas plus dangereux qu'une petite excursion à Bruxelles par le chemin de fer.

—Victor, Victor, dépêche-toi! on lève déjà l'ancre là-bas! s'écria Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a plus de temps à perdre.

Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-être, son fils bien-aimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa en sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement émut profondément Victor, et il s'efforça de consoler et de tranquilliser sa mère affligée par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur pour ses vieux jours.

Il fût resté longtemps encore sur le coeur de sa mère, sourd à l'appel de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté, criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus longtemps.

Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient: «M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?» La demande et la réponse devaient être toutes les deux très-émouvantes, car un torrent de larmes roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme s'illumina d'une joie extrême.

Le marin prit Victor par le bras et l'entraîna vers la barque. Le jeune homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus ardentes paroles d'amour.

—Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie pas! N'oublie pas ta mère!

Victor descendit dans le canot: les rames plongèrent dans le fleuve… En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses bras au-dessus de sa tête, avec des gestes inquiets, et qui criait:

—Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai payé mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!

Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naïf ou bête, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus, indiquaient qu'il avait quitté les travaux des champs pour courir également après la fortune.

Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le canot ne partît sans lui, il sauta avec une précipitation aveugle sur le bord du léger esquif et culbuta dans l'eau la tête la première.

Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aidé de Jean, le tira dans la barque, au milieu des éclats de rire et des applaudissements des bourgeois réunis sur le quai.

Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tête, rejeta une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait:

—Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux: je nage comme une anguille…

Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des rames, Donat Kwik tomba en arrière sur un banc et se cramponna avec frayeur au bord de l'embarcation.

Cet incident avait à peine détourné du quai l'attention de Victor. Pendant que la barque s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le regard dirigé vers l'endroit où sa mère et Lucie lui faisaient toutes sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les âmes aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles.

Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père et à son frère un dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra triomphant qu'on entendit jusque près des maisons du quai.

Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, et s'écria:

—Ah ça! mon gaillard, êtes-vous fou ou gris?

—Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, répondit l'autre. Il y a de la bonne bière à Anvers, de la forte bière…

—Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abîmez mes vêtements?

—Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons acheter là-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!

—De quel pays êtes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
Malines? demanda Jean.

—Vous l'avez presque deviné. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de Natten-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit l'autre en bredouillant très-vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais pas assez, à mon goût. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or, tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!

Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde affection pour lui.

Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un morceau de papier imprimé:

—Camarades, voyez un peu ceci… dit-il.

—Vous devenez ennuyeux avec vos camarades! murmura Jean d'un ton courroucé.

—Eh bien, je dirai, messieurs, puisque vous le voulez absolument, quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en main.

—C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit
Victor.

—Oui, mais en francs?

—Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.

—J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier.

—En avez-vous beaucoup de cette espèce? Demanda Victor en souriant.

Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à l'oreille des deux amis:

—J'en ai quatre: le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village; mais on ne peut savoir ce qui arrivera là-bas; la prudence est la mère de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or? Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup trop malin quelquefois!

La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une salve d'applaudissements. Le Jonas avait déjà levé l'ancre et tendu ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une fraîche brise.

Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers; les canots du fort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la foule; et le Jonas glissa majestueusement en avant, au bruit du canon qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de spectateurs.

Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche comme un insensé, les bras levés et criait: «Hourra! hourra!» d'une voix si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres passagers, pareils au braiment d'un âne. Comme il heurtait tout le monde, il recevait par-ci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à perdre haleine.

Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux que comme une tache noire confuse. Donat passa la tête entre eux et dit grossièrement:

—Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
Messieurs, avons-nous du chagrin?

—Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?

—Mais il n'y a pas là-dessous, dans la troisième classe, âme qui vive pour me comprendre! Répondit Donat. Ils sont aussi stupides que des veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent même pas un mot de flamand.

—C'est égal, va-t'en, te dis-je!

Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes et grommela en lui-même:

—Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la bouche? Allons, allons, vive la joie!… Hourra! hourra! vive la Californie!

Et, tournant sur lui-même comme une toupie et balançant les bras comme un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.

En ce moment, le Jonas tourna derrière la Tête-de-Flandre, et la ville d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées.

—Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère.

—Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est commencé. Hourra! Buvons un coup là-dessus! L'avenir nous appartient.

Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs espérances en buvant un verre dans l'entre-pont, le Jonas descendait le cours de l'Escaut jusqu'à la hauteur de Calloo, où on laissa tomber l'ancre pour attendre la marée du lendemain.

Le capitaine, malgré son air dur et sévère, se montrait fort aimable envers les passagers. Il semblait les encourager à passer encore la dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit même monter quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre à ceux qui le désiraient. Un murmure approbateur s'élevait sur son passage, et le cri de «Vive notre brave capitaine!» retentissait autour de lui.

Pendant ce temps, les matelots échangeaient entre eux des regards mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine cachaient un secret.

Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir; mais alors il leur fit comprendre, avec bonté, que chacun devait aller se coucher dans la cabine qui lui était désignée. On aida des gens fatigués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin sur le pont.

Vers minuit, les barques quittèrent silencieusement le bâtiment et se dirigèrent vers la côte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi mystérieusement avec de nouveaux passagers. Immédiatement après, les marins, s'éclairant au moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des planches de sapin, et se mirent à clouer et marteler si fort, que le pont en fut ébranlé. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent guère de ce vacarme, car on avait eu la précaution de les avertir que, pendant la nuit, on construirait, pour leur facilité, une nouvelle cuisine.

Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui déterminent le nombre de voyageurs qu'un bâtiment peut prendre en raison de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ, compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans l'entre-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la nourriture suffisante. Sur le Jonas, on avait trouvé assez d'espace, des provisions plus qu'il n'en fallait et tout était en règle pour cent hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: All right! le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille et de Douai, qui furent conduits à Calloo par des gens apostés à cet effet, pour s'embarquer secrètement à minuit sur le Jonas. Le résultat de cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs pour celui en faveur duquel elle avait été pratiquée; car on recevait le prix du voyage de cinquante passagers que, d'après les dispositions de la loi, l'on ne pouvait pas prendre à bord.

L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de grande gêne; mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. Il répondit à une remarque de son pilote:

—Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la ration; si c'est nécessaire.

—Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour tant de monde!

—Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons notre provision dans le premier port d'Amérique.

—Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de nouveaux compagnons…

—Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes jusqu'à ce que nous soyons sortis de l'Escaut… Une fois en pleine mer, je saurai bien leur fermer le museau.—Dis à Jacques, le cuisinier en chef, d'allumer le feu tout à l'heure et de faire cuire des biftecks pour tous. On leur donnera à leur déjeuner un bon verre de rhum. Tu verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant que les passagers aient quitté leurs cabines.

Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et chantonnait entre ses dents:

Plus on est de fous, plus on rit!
Plus on est…

Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit la chanson en criant:

—Tais ton bec!

—Oui, capitaine.

III

SUR L'ESCAUT

Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, le Jonas avait déjà fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns témoignèrent bien leur étonnement à la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur fit croire que c'étaient des voyageurs attardés compris dans l'équipage, qui avaient manqué le convoi et étaient ainsi arrivés trop tard. Les succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chanta, comme avait fait le pilote:

«Plus on est de fous, plus on rit!»

La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau.

Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un coin, la tête dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce qu'il avait.

—Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval, de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là dedans trois ou quatre hommes occupés à battre le blé. Que ne suis-je en ce moment dans notre grenier à foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand comme une meule… Ce maudit genièvre du capitaine! Aïe! aïe! Ma poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie!

—C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, vous devez le cuver avec patience.

Victor, qui était très-compatissant, lui prit la main et le consola en lui promettant que son mal guérirait bien vite.

—Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler? demanda Donat.

—Je me nomme Victor Roozeman.

—Et ce monsieur-là?

—C'est mon ami Jean Creps.

—Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas? Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous. Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez éloquent pour y trouver du plaisir… Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête brûle!

Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et continuèrent leur promenade.

Pendant ce temps, le Jonas, poussé par un vent frais, descendait majestueusement l'Escaut.

L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes. Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient montés à un degré d'excitation extraordinaire.

Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il répondit à la plainte du pilote:

—Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que le Jonas commencera à danser, ce sera fini de tout ce vacarme.

En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor, qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant.

—Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je vais mourir, je suis empoisonné…

Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était arrivé.

—Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'étais pas bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demi-litre de cette exécrable eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ça sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis empoisonné, soyez-en sûrs, mon âme va quitter mon corps. A l'aide! à l'aide!

—Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer? dit un Allemand en passant.

Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils se disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait d'elle-même; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac, porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se cacher.

Comme le Capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau commença à s'élever et le Jonas dansa gracieusement sur les vagues qui accouraient à sa rencontre de la pleine mer.

Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit:

—La fin de cette folle kermesse est arrivée, Corneille; qu'on prépare des seaux et des cuves. Il y en a déjà une vingtaine là-bas couchés avec la tête au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire là-dessous un affreux gâchis.

En effet, la joie et les chansons s'éteignirent en peu de temps. Bientôt, plus de la moitié des passagers furent pris de violentes douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils étaient pâles comme des cadavres, et, pendant les moments de répit que leur laissaient leurs souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard égaré et stupide, comme pour lui demander l'explication de ce mal mystérieux qui avait refroidi si soudainement leur enthousiasme et soufflé sur leur joie. L'Océan, dont le nébuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait envoyé son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la bienvenue sur la plaine liquide.

Victor en avait été atteint un des premiers; il était silencieusement courbé au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances diminuaient, il s'efforçait quelquefois de répondre par un sourire aux consolations de Jean; celui-ci, qui était encore en bonne santé, prit enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider à se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit:

—Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant tu ne peux imaginer comme ce mal étonnant abat et torture l'homme. Je comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est…

Une nouvelle crampe étouffa la parole sur ses lèvres. Jean allait de nouveau répondre à ses plaintes par des railleries; mais il sentit à son tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide.

—Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans épines; cela se passera en dormant.

Un grand nombre de malades descendirent, les uns après les autres, derrière les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur le pont. Quoique ceux-ci parussent à l'épreuve du mal de mer, ils n'étaient pas cependant à leur aise. Ils étaient faibles, et découragés et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une régularité monotone les flancs du navire.

Lorsque, à l'embouchure de l'Escaut, le Jonas entra dans le détroit, le capitaine dit à son pilote:

—Il s'écoulera quelques jours avant que ce tas d'imbéciles soient sur pied. Nous emploierons ce temps à mettre tout en ordre. Plus de familiarité avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier qui s'amusera un peu trop avec les étrangers sera mis aux fers pendant trois jours. Qu'on prenne garde à mes moindres ordres; je veux rester seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer.

IV

EN MER

En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint même plus houleuse à mesure que l'on avança dans le détroit et que l'on eut à lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers étaient restés couchés dans leurs cabines, craignant de faire un mouvement, pris de nausées à la seule pensée des moindres aliments, découragés et abattus comme des gens à moitié morts.

La nuit où l'on sortit du détroit pour entrer dans l'Océan, le vent impétueux s'était apaisé, et les flots agités étaient devenus plus calmes. Pendant que le Jonas continuait sa route, sous un ciel clair et parsemé d'étoiles, les passagers éprouvèrent l'influence du temps favorable. Ils dormirent pour la première fois d'un sommeil réparateur et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie dans leurs veines.

C'était chose étonnante à voir, quand chacun apparut le lendemain sur le pont, la physionomie souriante, consolé, fortifié et gai comme au jour du départ. Jean Creps et son ami Roozeman n'étaient pas des moins ravis. Victor surtout, en se voyant entouré d'un horizon sans bornes, leva les bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait déjà rapproché du but désiré.

Un grand nombre de passagers, voulant célébrer leur heureux rétablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fête; mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il était, sévère, rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui défendaient tous cris désordonnés et tous rassemblements sur le pont, et ils furent informés que toute contravention à ce règlement et aux ordres du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et à l'eau, à fond de cale.

Les passagers écoutèrent cette lecture avec une stupéfaction mêlée de colère; quelques-uns serrèrent les poings et s'emportèrent contre ces dispositions arbitraires, qui, d'après eux, ne tendaient qu'à leur ravir tout plaisir et toute liberté; mais le capitaine leur fit comprendre en peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance sans bornes; qu'il avait même le droit de brûler la cervelle à ceux qui se révolteraient contre lui; et comme quelques-uns reçurent cette explication avec un murmure peu respectueux, il se mit à jurer si horriblement et à proférer de si terribles menaces, que les passagers virent qu'il parlait sérieusement et se soumirent enfin à la nécessité. Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Dès que quelques amis étaient réunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en traînant un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect pour personne:

—Hors du chemin! Gare aux jambes!

Deux ou trois autres, avec une égale vitesse, venaient du côté opposé et jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de mer.

Un troisième criait du haut d'un mât:

—Gare dessous! gare dessous, sacrebleu!

Et, après ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme un aérolithe, une lourde poulie, au risque d'écraser réellement quelqu'un.

C'était la volonté du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux passagers que la vie en mer ne peut pas être une éternelle fête, et les matelots, pour détruire toute illusion à cet égard, devaient faire leur service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que l'équipage sur le navire.

Vers midi, les passagers furent appelés sur le pont. Le capitaine déclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour dîner ensemble désormais dans un plat de fer-blanc ou gamelle. Il lut ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nommé huit hommes, il criait:

—Première gamelle! Deuxième gamelle! Troisième gamelle!

Et, quand cet arrangement fut terminé, malgré les murmures et les plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorénavant le pain frais et le peu de volailles qui restaient encore seraient réservés pour les malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer journalière, savoir: de la viande salée, des pois ou des fèves, des biscuits, une petite mesure de genièvre et un litre d'eau potable. Chaque gamelle devait, à tour de rôle, désigner pour la semaine un de ses membres qui irait à la cuisine chercher le dîner pour les autres.

Immédiatement après, on sonna la cloche pour la distribution des vivres. On voyait courir de tous côtés des hommes avec des plats en fer-blanc pleins d'une nourriture fumante… et, quelques minutes après, tous les passagers se trouvaient réunis autour des gamelles.

C'étaient de singuliers convives que le sort avait donnés à Victor et à son ami Jean: un procureur de la république française, qui s'était enfui de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en médecine; un banquier allemand, qui avait tout perdu à la roulette à Hombourg; un jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dépensé les derniers débris de la fortune paternelle, avant son départ pour la Californie; un officier français qui se vantait d'avoir tué son supérieur dans un duel.

A la première vue, Victor crut qu'il n'avait pas à se plaindre du sort; et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe, ils n'étaient pas mêlés avec les pauvres gens de la troisième classe, qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une étable.

Mais que son coeur sensible fut blessé de la conversation grossière et ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dîner, il n'entendit que jurons et blasphèmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors il remarqua que la voix de ses compagnons était fatiguée et rauque, que leurs yeux étaient entourés d'un cercle couleur de plomb, et même que le nez du docteur était nuancé de tons pourpres, signes d'une ripaille continuelle. Il acquit la conviction qu'il était condamné à vivre en compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noyé dans les boissons et perdu par une conduite déréglée toute délicatesse d'esprit Et tout sentiment de moralité.

Pendant qu'il tombait ainsi dans des réflexions peu souriantes, ses compagnons pêchaient hardiment dans le plat et dévoraient la pesante nourriture avec un appétit féroce. Le mal de mer avait creusé leurs estomacs, et ils tâchaient de prendre leur revanche autant que possible. Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait songé à dîner que quand il ne fût plus resté une seule fève dans le plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son pardessus et la vida presque à moitié, pour se rincer la bouche, disait-il. Les autres allumèrent qui un cigare, qui une pipe, et montèrent sur le pont, où se trouvaient en ce moment la plupart des passagers. Quelques-uns s'étaient étendus sous les rayons brûlants du soleil; d'autres étaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre se promenait par groupes.

Roozeman, le dos appuyé contre le bastingage et le regard fixé sur les passagers, dit à son camarade:

—Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons que des jurons et d'ignobles plaisanteries!

—Oui, répondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promené sur le pont et dans la cale, pour connaître d'un peu plus près nos compagnons de voyage. Il y a bien quelques braves garçons et quelques honnêtes gens parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mérité la corde ou qui y ont réellement échappé; beaucoup d'ivrognes qui ont laissé femmes et enfants dans la misère et ont emporté leur dernier sou pour aller en Californie; des gens perdus qui faisaient honte à leurs parents par leur conduite désordonnée; des dissipateurs à bout de ressources, des joueurs ruinés, des boursiers exécutés, des banqueroutiers, et même des condamnés libérés.

—Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le prévoir!…

—Tu serais resté à la maison?

—Non, mais je n'aurais pas choisi le Jonas pour faire la traversée.

—Bah! nous sommes embarqués maintenant avec cette étrange bande, et nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas être si difficile, Victor. Tu pouvais bien prévoir, n'est-ce pas, que, dans notre longue traversée et là-bas dans un pays encore sauvage, tu serais exposé à voir et à entendre des choses tout autres qu'auprès de ta pieuse mère ou de la douce Lucie Morello!

—Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se présente. Il m'en coûtera beaucoup cependant pour m'habituer à ces gens rudes; leurs paroles et leurs manières blessent ma délicatesse et attristent mon coeur.

—Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. Le Jonas est un fin voilier.

—En effet, Jean, il marche parfaitement bien. Vois les vagues frangées d'écume sauter en avant du navire, puis se retirer coquettement de chaque côté comme si elles voulaient se faire admirer de nous.

—Du train dont il va maintenant, nous serons bientôt en Californie. Je me figure un pays immensément grand, qui n'appartient à personne, où l'on peut aller et venir en seigneur et maître dans des bois sombres, à travers des montagnes gigantesques et dans des vallées sans fond, libre et indépendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je déjà pour déployer mes ailes!

—Je voudrais bien savoir, dit tout à coup Victor, ce que Lucie Morello et ma mère font et pensent en ce moment.

—C'est facile à deviner: elles pensent à toi et expriment le même voeu que toi.

—Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable! Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!

—Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à ramasser l'or là-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents et à nos amis à notre retour.

En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue, pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère.

Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière, et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria:

—Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore le Français de là-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines moustaches rousses!

—Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous n'avez donc pas eu votre ration?

—Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner. Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses mains sur mes yeux et crie quelque chose comme Kyes? kyes? Lorsqu'il me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui ne lui ont pas fait de bien.

—Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit Victor Roozeman.

—Battu, monsieur? C'est-à-dire qu'après m'avoir donné pas mal de soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, pour les paresseux.

—Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.

—Essayer, messieurs? Ce n'est pas nécessaire. J'ai mangé toute ma vie à un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fèves à moitié brûlantes, j'apprendrai leur métier aux Français d'en bas. Attendez un peu! ils verront bientôt à qui ils ont affaire. Qu'ils frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; à l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied à leur écorcher les jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?»

Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié.

Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1], la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère.

[Note 1: Petite Anne.]

Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.

V

LA FOSSE AUX LIONS

Cependant, le Jonas continuait son voyage par un vent des plus favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance ne cessait de briller sur tous les visages.

Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations, et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et infect, à fond de cale, qu'on nommait la fosse aux lions. Les amis des condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister, et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation.

Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits. Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité. Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul, avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait, sans appel, toute conversation.

Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur joyeux retour dans la chère patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient spirituels à leur façon; mais on n'était pas obligé de les écouter plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:

—Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un et à l'autre, et bégayant:

—Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le recevoir, entendez-vous?

C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être empoisonné, le salua du sobriquet de docteur Geneverneus[1]. Les Allemands d'en bas le traduisirent par docteur Schnappsnase. Donat Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie.

[Note 1: Nez de genièvre.]

Tout se passa assez paisiblement sur le Jonas, et les jours se suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.

Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.

Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au ciel.

A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de longues moustaches rousses et des yeux fort petits.

Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.

Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre… Mais le capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un seul mot:

—Paix!

Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la même gamelle que l'enragé Flamand.

—A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les marques de la méchanceté de cette brute.

Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le sang coulait réellement le long de son tibia.

Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et irrité, mit fin au débat par ces mots:

—Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour trois jours!

Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots, il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.

Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman, encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps, au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer pour un imbécile et un grand lourdaud.

Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux matelots:

—Laissez-le aller.

Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:

—Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour vous je me jetterais au feu.

Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement en s'en allant:

—Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou tu t'en repentiras.