XXIX.
AVENTURE.
L'abatis d'arbres qui blessait si vivement M. de Boisguilbault avait été fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s'appliquait à couper les branches entrecroisées dont la résistance paralysait l'effort des animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa profession utilise, il déployait son courage et son habileté avec une sorte de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le poste de Jean était assez périlleux pour qu'aucun autre n'eût osé le partager. Courant avec la légèreté et l'aplomb d'un jeune homme jusque vers l'extrémité flexible des arbres couchés en travers sur l'eau, il se retournait parfois pour couper la tige même sur laquelle il se tenait en équilibre, et au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son appui allait s'enfoncer sous ses pieds, il sautait lestement sur une tige voisine, électrisé par le danger et par l'étonnement de ses camarades. Sa hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tâche que l'intelligence et l'énergie d'un seul homme commandait, simplifiait et enlevait comme par miracle.
Si M. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et même il eût ressenti un certain respect pour l'homme qui portait la puissance du génie dans l'accomplissement de ce travail grossier. Mais la vue d'une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au milieu de son développement, l'indignait et lui déchirait le cœur, comme s'il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui appartenait, il le défendait comme si c'eût été un membre de sa famille.
«Que faites-vous là, maladroits imbéciles! s'écria-t-il en brandissant sa canne, et d'une voix de fausset que la colère rendait aiguë et perçante comme celle d'un fifre. Et toi, bourreau! cria-t-il à Jean Jappeloup, as-tu juré de me blesser et de m'outrager sans cesse?»
Le paysan a l'oreille dure, le paysan berrichon surtout. Les bouviers, échauffés par une ardeur inaccoutumée, n'entendirent pas la voix du maître, d'autant plus que le grincement des cordes, le craquement des jougs et les cris puissants et dominateurs du charpentier couvrirent ces sons grêles. Le temps était à l'orage, l'horizon était chargé de nuées violettes qui montaient rapidement. Jean, baigné de sueur, avait retenu tout le monde, en jurant qu'il fallait achever cette besogne avant la pluie qui allait gonfler la rivière, et qui pouvait emporter les arbres abattus. Une sorte de rage s'était emparée de lui, et, malgré la piété qui régnait au fond de son cœur, il jurait comme un païen, comme s'il eût cru ainsi décupler ses forces. Le sang bourdonnait dans son oreille; des exclamations de fureur et de joie lui échappaient à chaque exploit de son bras robuste, et venaient se mêler aux grondements de la foudre. Des coups de vent impétueux l'enveloppaient de feuillage et faisaient voltiger sur son front les mèches argentées de sa rude chevelure. Avec son teint pâle, ses yeux étincelants, son tablier de cuir, sa grande taille maigre, son bras nu et armé, il avait l'air d'un cyclope faisant, sur les flancs de l'Etna, sa provision de bois, pour alimenter le foyer de sa forge infernale.
Tandis que le marquis s'épuisait en impuissantes clameurs, le charpentier, ayant dégagé le dernier obstacle, revint en courant sur le tronc arrondi d'un jeune érable, avec une adresse qui eût fait honneur à un acrobate de profession, sauta sur le rivage, et, saisissant la corde de l'attelage, il allait unir l'exubérance de sa force athlétique à celle des bœufs épuisés de fatigue, lorsqu'il sentit tomber assez sèchement sur ses reins, couverts seulement d'une grosse chemise, le jonc souple et nerveux de M. de Boisguilbault.
Le charpentier se crut fouetté par une branche, comme cela lui était arrivé assez souvent dans cette bataille contre les rameaux verdoyants. Il laissa échapper un juron terrible, et, se retournant avec vivacité, il coupa en deux la canne du marquis avec sa cognée, en disant:
«En voilà une qui ne battra plus personne.»
A peine avait-il prononcé cette formule d'extermination, que ses yeux, voilés par l'ivresse du travail, s'éclaircirent tout à coup, et, qu'à la lueur d'un grand éclair, il vit son bienfaiteur debout devant lui, pâle comme un spectre. Le marquis tenait encore, dans sa main tremblante de rage, la pomme d'or et le tronçon de sa canne. Ce tronçon était si court qu'il s'en était fallu de bien peu que Jean n'abattît la main imprudemment levée sur lui.
—Par les cinq cent mille noms du diable, monsieur de Boisguilbault! s'écria-t-il en jetant sa cognée; si c'est votre esprit qui vient là pour me tourmenter, je vous ferai dire une messe; mais si c'est vous, en chair et en os, parlez-moi, car je ne suis pas patient avec les gens de l'autre monde.
—Que fais-tu ici? pourquoi détruis-tu mes plantations, bête stupide? répondit M. de Boisguilbault, que le danger auquel il venait d'échapper comme par miracle n'avait nullement calmé.
—Excusez, reprit Jean stupéfait, vous ne paraissez pas content! C'est donc vous qui tapez comme ça? Vous n'êtes pas mignon dans la colère, et vous n'avertissez pas le monde. Ah ça! ne recommencez plus, car si vous ne m'aviez pas rendu un si grand service, je vous aurais déjà coupé en deux comme un osier.
—Not' maître, not' maître, faites pardon, dit le métayer, qui avait abandonné lestement la tête de ses bœufs pour se mettre entre le charpentier et le marquis, c'est moi qui ai demandé le Jean pour abattre nos arbres. Personne ne s'y entend comme lui, et il fait l'ouvrage de dix à lui tout seul. Voyez s'il a perdu son temps! Depuis midi jusqu'à cette heure, il a jeté bas ces trente arbres, il les a débités comme vous voyez, et il nous a aidés à les retirer de l'eau. Ne vous fâchez pas contre lui, not' maître! C'est un rude ouvrier, et ça serait pour son profit qu'il ne travaillerait pas si bien.
—Et pourquoi abat-il mes arbres? qui lui a permis de les abattre?
—C'est des arbres que la dribe avait déracinés, not' maître, et qui commençaient à jaunir: une dribe de plus, et l'eau les emportait avec la souche. Voyez si je vous trompe!»
Le marquis retrouva alors assez de calme pour regarder autour de lui, et pour constater que l'inondation du mois de juin avait couché ces arbres sur le flanc. La terre largement crevassée et les racines en l'air attestaient la vérité du rapport qu'on lui faisait. Mais, ne voulant pas encore s'en rapporter au témoignage de ses yeux:
«Et pourquoi n'avez-vous pas attendu mes ordres pour les enlever? dit-il, ne vous ai-je pas défendu cent fois de mettre la cognée à un seul arbre sans m'avoir consulté?
—Mais, not' maître, vous ne vous souvenez donc pas que j'ai été vous avertir de ce dégât, le lendemain même de la dribe? que vous m'avez dit: «En ce cas, il faut les ôter de là et en planter d'autres?» Voilà le temps propice pour planter, et je me dépêchais de faire de la place, d'autant plus qu'il y a là de beaux et bons arbres pour faire des échelles de longueur, et que ça ne m'aurait pas contenté de vous les laisser perdre. Si vous voulez donner un coup de pied jusque dans notre cour, vous verrez qu'il y en a une douzaine de rangés sous le hangar, et demain nous y porterons le reste.
—A la bonne heure, répondit M. de Boisguilbault, honteux de sa précipitation. Je me souviens, en effet, de vous avoir permis de le faire. Je l'avais oublié: j'aurais dû venir voir cela plus tôt.
—Dame! vous sortez si peu, not' maître! dit le bon paysan. L'autre jour, pourtant, j'avais rencontré M. Émile, comme il allait vous voir, et je lui avais montré le dommage, en lui recommandant de vous en faire souvenir. Il l'aura donc oublié?
—Apparemment, dit M. de Boisguilbault; n'importe, rentrez chez vous, car voici la nuit et l'orage.
—Mais vous allez vous mouiller, not' maître, il faut venir attendre à la maison que la pluie ait fini de tomber.
—Non pas, dit le marquis, elle peut durer longtemps, et je ne suis pas assez loin de chez moi pour ne pouvoir rentrer à temps.
—Not' maître, vous n'aurez pas le temps, la voilà qui commence, et ça va tomber dru!
—C'est bon, c'est bon, je vous remercie, c'est mon affaire, dit le marquis.» Et, tournant le dos, il s'éloigna, tandis que ses métayers et leurs bœufs reprenaient le chemin du domaine[1].
[Footnote 1: On appelle encore domaine, dans nos campagnes, les fermes et les métairies.]
—Ça n'y fait pas trop bon pour un homme d'âge comme lui! dit le métayer à son fils, en regardant le marquis partir d'autant plus lentement qu'il était privé de l'appui de sa canne.
—S'il avait voulu patienter, répondit le jeune paysan, on aurait pu lui aller chercher sa voiture. Ah çà! Gaillard! Chauvet! cria-t-il à ses bœufs, courage, mes enfants. Quiche! arrière! vire, mon mignon!»
Et, ne songeant plus qu'à diriger son attelage encorné à travers les prés humides, le père et le fils disparurent derrière les buissons, suivis de tout leur monde, sans s'inquiéter davantage du vieux maître. Telle est l'insouciance naturelle au paysan.
M. de Boisguilbault atteignit l'extrémité de la prairie par laquelle il était venu, et au moment de franchir la haie, il se retourna et vit Jean Jappeloup qui était resté assis sur une souche, au milieu de son abatis, comme un vainqueur méditant douloureusement sur le champ de bataille. Toute l'ardeur, toute la gaieté du robuste ouvrier étaient tombées subitement; il était immobile, indifférent à la pluie qui commençait à se mêler sur sa tête à la sueur du travail, et il paraissait en proie à une tristesse profonde.
«Ma destinée est d'offenser cet homme-là, et de ne le rencontrer que pour souffrir,» se dit M. de Boisguilbault. Et il hésita longtemps, partagé entre un naïf repentir et un violente répugnance.
Il se décida à lui faire signe de venir à lui, mais Jean ne parut pas le voir, quoiqu'il fit encore un peu de jour; à l'appeler d'une voix dont la colère n'élevait plus le diapason, mais Jean ne parut pas l'entendre.
«Allons, se dit M. de Boisguilbault à lui-même, tu es coupable; il faut t'exécuter.» Et il marcha droit au charpentier.
«Pourquoi restes-tu là?» lui dit-il en lui frappant sur l'épaule.
Jean tressaillit, et, sortant comme d'un rêve:
«Ah! ah! que me voulez-vous donc? dit-il d'un ton brusque et courroucé. Venez-vous encore pour me battre? Tenez, voilà le reste de votre canne! je comptais vous le reporter demain matin pour vous faire souvenir de ce qui vous est arrivé ce soir.
—J'ai eu tort, dit M. de Boisguilbault en balbutiant.
—C'est bientôt dit, j'ai eu tort, reprit le charpentier; avec ça, quand on est riche, vieux et marquis, on croit tout réparé.
—Et quelle réparation exiges-tu de moi?
—Vous savez bien que je n'en peux demander aucune. D'une chiquenaude, je vous casserais en deux, et, en outre, je suis votre obligé. Mais je vous en voudrai toute ma vie pour m'avoir rendu la reconnaissance humiliante et lourde à porter. Je n'aurais pas cru que ça dût jamais m'arriver, car je n'ai pas le cœur plus mal fait qu'un autre, et je m'étais soumis au chagrin de ne pouvoir pas vous remercier. A présent, tenez, j'aime mieux aller en prison, ou recommencer à vagabonder que d'emporter un coup de canne. Allez-vous-en, laissez-moi tranquille. J'étais en train de me raisonner, et voilà que vous me remettez en colère. J'ai besoin de me dire que vous êtes un peu fou, pour ne pas vous en dire davantage.
—Eh bien, c'est vrai, Jean, je suis un peu fou, répondit tristement le marquis, et ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de perdre l'empire de ma raison pour des misères. C'est à cause de cela que je vis seul, que je ne sors pas, et que je me montre le moins possible. Ne suis-je pas assez puni?»
Jean ne répliqua pas; ce triste aveu faisait succéder la pitié à la colère.
«Maintenant, dites-moi ce que je puis faire pour réparer mon tort, reprit
M. de Boisguilbault d'une voix tremblante.
—Rien, répondit le charpentier, je vous pardonne.
—Je vous en remercie, Jean. Voulez-vous venir travailler chez moi?
—A quoi bon, puisque je travaille ici pour vous? Ma figure vous ennuie, et il ne tenait qu'à vous de ne pas la voir. Je n'allais pas vous chercher. Et puis, vous voudriez me payer mes journées, et quand je travaille pour vos métayers, vous ne pouvez pas me contraindre à recevoir leur argent.
—Mais ton travail me profite, puisque l'ouvrage reste acquis à mes propriétés. Jean, je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
—Ah! vous ne voulez pas? Je m'en moque bien, moi! Vous ne pouvez pas m'empêcher de m'acquitter de cette façon-là; et, puisque vous m'avez injurié et battu, je m'acquitterai, mordieu! pour vous faire enrager. Ça vous humilie, pas vrai? Eh bien, ça me venge.
—Venge-toi autrement.
—Et comment donc? Que je vous frappe? Nous ne serions pas quittes: je resterais toujours votre obligé, et je ne veux rien vous devoir.
—Eh bien, acquitte-toi, si bon te semble, puisque tu es si fier et si têtu, dit le marquis perdant patience. Tu es aveugle et méchant, puisque tu ne vois pas la peine que j'éprouve. Tu serais assez vengé si tu la comprenais; mais tu veux une vengeance brutale et cruelle. Tu veux te réduire à la misère et t'épuiser de fatigue pour me faire rougir et pleurer tous les jours de ma vie.
—Si vous le prenez comme ça … dit Jean à demi vaincu, non, je ne suis pas un méchant homme, et je peux vous pardonner une folie de jeunesse. Diable! c'est que vous avez encore la tête vive et la main leste! Qu'est-ce qui dirait ça? Enfin, n'en parlons plus; encore une fois, je vous pardonne.
—Tu consens à travailler pour moi?
—A moitié prix. Faisons cet arrangement-là pour en finir.
—Il n'y a aucune proportion entre ma position et la tienne. Il y en aurait encore moins entre ton travail et ton salaire; sois généreux: c'est la plus belle et la plus complète des vengeances. Viens travailler pour moi comme tu travailles pour tout le monde; oublie que je t'ai rendu un service dont ma bourse ne s'est pas seulement aperçue, et force-moi ainsi à être ton obligé, puisque tu accepteras, en dédommagement d'un outrage irréparable, la plus misérable des réparations, celle de l'argent.
—Comme vous tournez ça, je n'y comprends plus goutte. Allons, nous verrons si nous pouvons nous entendre. Mais si je vais chez vous et que ma figure vous mette encore en colère! Voyons, ne pouvez-vous pas me dire, au moins, ce que vous avez eu si longtemps contre moi? Vous me devriez bien ça! Il faut que, sans le savoir, je ressemble à quelqu'un qui vous a fait du mal. Ce n'est toujours pas quelqu'un d'ici; car je ne connais dans le pays que le vieux cheval du curé de Cuzion à qui je ressemble.
—Ne me fais pas de questions; il m'est impossible de te répondre. Admets que je suis sujet à des accès de folie, et aime-moi par pitié, puisque je ne puis être aimé autrement.
—Monsieur de Boisguilbault, dit le charpentier avec effusion, il ne faut pas parler comme cela: ce n'est pas vous rendre justice. Vous avez des défauts, c'est vrai, des caprices, des vivacités un peu fortes; mais, au fond, vous savez bien qu'on est obligé de vous respecter, parce que vous avez un cœur juste, que vous aimez le bien et que vous n'avez jamais fait un malheureux autour de vous; et puis, vous avez des idées … que vous n'avez pas prises seulement dans vos livres, des idées que les riches n'ont pas souvent, et qui rendraient le monde heureux, si le monde voulait penser comme vous. Pour avoir ces idées-là, il ne suffit pas d'être instruit et raisonnable, il faut aimer beaucoup tous les hommes qui sont sur la terre, et n'avoir pas une pierre à la place du cœur; c'est pourquoi il faut bien que Dieu s'en soit mêlé. Ne dites donc pas qu'on vous aimerait par pitié; vous n'auriez qu'à vouloir être aimé, et il ne faudrait pas beaucoup vous changer pour en venir à bout.
—Que faudrait-il donc faire, suivant toi?
—Il ne s'agirait que de ne pas vouloir en empêcher ceux qui y sont portés.
—Quand donc l'ai-je fait?
—Maintes fois, et, pour ne parler que de moi, puisqu'il y en a d'autres dont vous ne voulez sûrement pas encore qu'on vous rappelle le nom …
—Parle-moi de toi, Jean, dit M. de. Boisguilbault avec un empressement douloureux … ou plutôt … viens prendre ton souper et ton gîte chez moi ce soir. Je veux que nous soyons, dès aujourd'hui, entièrement réconciliés, mais à certaines conditions que je te dirai peut-être … et qui sont étrangères au fond de notre querelle. La pluie augmente, et ces branches ne nous garantissent plus.
—Non, je n'irai pas chez vous ce soir, dit le charpentier, mais je vous reconduirai jusqu'à votre porte; car voilà une mauvaise nuée, et il ne fera pas bon à marcher dans un instant. Tenez, monsieur de Boisguilbault, voulez-vous me croire? mettez sur vos épaules mon tablier de cuir; ça n'est pas beau, mais ça ne touche que du bois (mon état est propre, c'est ce qui m'en a toujours plu), et puis ça ne craint pas l'eau.
—Je veux au contraire que tu le mettes sur ton dos, ce tablier; tu es trempé de sueur, et quoique tu veuilles me traiter en vieillard, tu n'es pas jeune non plus, mon ami; allons, pas de cérémonie! je suis bien vêtu. Ne t'enrhume pas pour moi; souviens-toi que je t'ai frappé ce soir.
—Vous êtes malin comme le diable, vous! Allons, marchons! Non, je ne suis plus jeune, quoique je ne sente pas encore beaucoup les années! Mais savez-vous que je n'ai guère que dix ans de moins que vous? Vous souvenez-vous du temps où j'ai construit votre maison de bois dans votre parc? votre chalet, comme vous l'appelez? Eh bien, il y a eu dix-neuf ans, à la Saint-Jean dernière, que j'y ai planté le bouquet.
—Oui, c'est vrai, rien que dix-neuf ans! Il me semblait qu'il y avait davantage. Au reste, la maisonnette est fort bien construite, et il y aurait peu de réparations à y faire. Veux-tu t'en charger?
—Si elle en a besoin, je ne dis pas non. C'est un ouvrage qui m'a pourtant donné bien du mal dans le temps. Ai-je regardé souvent vos diables d'images pour tâcher de la faire ressembler!
—C'est ton chef-d'œuvre, et il t'amusait.
—Oui, il y avait des jours où ça m'amusait trop, ça me rendait malade; mais quand vous veniez me dire: «Jean, ce n'est pas ça; tu vas me tromper …» dame! me mettiez-vous en colère!
—Tu te fâchais, tu m'envoyais presque promener!
—Et vous me laissiez dire, dans ce temps-là. Je n'aurais jamais cru qu'après avoir eu tant de patience avec moi pendant si longtemps, un beau jour vous vous fâcheriez sans me dire pourquoi. Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc à y faire, à cette maison de bois?
—Il y a une diable de porte qui ne ferme plus.
—Le bois a joué? Quand faut-il que j'y aille?
—Demain. C'est pour cela que tu vas venir coucher chez moi; il fait trop mauvais temps pour que tu retournes ce soir à Gargilesse.
—C'est vrai qu'il fait noir à se casser le cou. Prenez garde où vous marchez, vous allez dans le fossé! Mais quand il pleuvrait des lames de faux, j'irais coucher ce soir à mon endroit.
—Tu as donc des affaires sérieuses?
—Oui … Je veux voir mon petit Émile Cardonnet, à qui j'ai quelque chose à dire.
—Émile? L'as-tu vu aujourd'hui?
—Non, je suis parti de grand matin pour m'occuper de lui. Si vous n'étiez pas si drôle, on vous conterait ça, puisque vous savez le fond de son histoire.
—Je ne crois pas qu'il ait de secrets pour moi; pourtant, s'il t'a confié quelque chose de plus qu'à moi, je ne veux pas le savoir.
—Soyez tranquille, je n'ai pas non plus envie de vous le dire.
—Et tu ne peux même pas me donner de ses nouvelles? J'en suis fort inquiet. J'espérais le voir aujourd'hui, et c'est pour aller à sa rencontre que j'étais sorti.
—Ah! alors, je comprends comment, vous qui ne sortez pas de votre parc, vous avez été si loin. Mais vous avez tort de suivre comme ça les prés. C'est coupé de ruisseaux qui ne sont pas minces, et voilà que je ne sais plus où nous sommes. Comme ça tombe, mille millions de diables! voilà juste le temps qu'il faisait le soir qu'Émile est arrivé dans ce pays-ci. Je l'ai rencontré sous une grosse pierre où il s'était mis à l'abri, et je ne savais guère qu'en m'appuyant là je mettais la main sur un ami, sur un vrai cœur d'homme, sur un trésor!
—Tu lui es donc fort, attaché? Il avait essayé de me parler de toi bien souvent …
—Et vous ne vouliez pas le laisser dire? Je m'en doute. Tenez, c'est un homme comme vous, pas plus fier au fond de l'âme, et aussi prêt à donner sa vie que sa bourse pour les malheureux. Seulement, il ne se fâche pas pour rien, et quand il vous a dit une bonne parole, on ne craint pas qu'il vous allonge un coup de trique.
—Oh! je sais qu'il est beaucoup meilleur; et surtout plus aimable que moi. Si tu le vois ce soir ou demain matin, apporte-moi de ses nouvelles; dis-lui de venir me voir, je suis accablé de ses chagrins.
—Et moi aussi; mais j'ai meilleure espérance que lui et vous. Pourtant, si j'étais riche comme vous …
—Que ferais-tu?
—Je ne sais; mais l'argent arrange tout avec des gens de l'étoffe du père Cardonnet. Si vous vouliez l'embarquer dans quelque gros marché et y sacrifier quelques centaines de mille francs, vous qui avez trois ou quatre millions, et pas d'enfants! Il n'est pas si riche qu'il en a l'air, lui! Il se fait peut-être plus de revenu que vous, mais son fonds n'est guère gros, que je crois!
—Ainsi, tu approuverais qu'on lui achetât la liberté de son fils?
—Il y a des gens qui ne donnent jamais, et qui vendent ce qu'ils doivent. Mais, par le sang du diable! nous voilà dans l'étang! Arrêtez-vous! arrêtez-vous! ce n'est pas de la terre, c'est de l'eau; nous avons trop pris sur la droite: ce n'est pourtant pas le vin qui nous a troublé la cervelle. Par où allons-nous sortir de là?
—Je n'en sais rien; il y a longtemps que nous marchons, et nous devrions être à Boisguilbault.
—Attendez! attendez! je me reconnais, dit le charpentier. Voilà derrière nous une petite clarté avec un gros arbre … attendons l'éclair … regardez bien … le voilà: oui, j'y suis. C'est la maison de la mère Marlot! Diable, il y a des malades là-dedans, deux enfants qui ont la fièvre typhoïde, qu'on dit! C'est égal, c'est une bonne femme, et d'ailleurs, sur toutes vos terres, vous êtes certain d'être bien reçu.
—Oui, cette femme est ma locataire, si je ne me trompe.
—Qui ne vous paie pas gros, ni souvent, que je crois! Allons, donnez-moi la main.
—Je ne savais pas qu'elle eût des enfants malades, dit le marquis en entrant dans la cour de la chaumière.
—C'est tout simple; vous ne sortez pas, et vous n'allez jamais si loin. Mais d'autres y ont pensé; voyez! voilà une carriole et un cheval de ma connaissance, ça peut nous servir.
—Quelle est donc cette dame, dit le marquis en regardant à travers la vitre de la chaumière.
—Vous ne la connaissez donc pas? dit le charpentier tout ému.
—Je ne me rappelle pas de l'avoir jamais rencontrée, répondit M. de Boisguilbault en examinant l'intérieur avec plus d'attention. C'est sans doute une personne charitable, qui remplit auprès des malheureux les devoirs que je néglige.
—C'est la sœur du curé de Cuzion, reprit Jean Jappeloup, c'est une bonne âme, une jeune veuve très charitable, comme vous le dites. Attendez que je la prévienne de votre arrivée, car, je la connais, elle est un peu timide….»
Il s'élança dans la chaumière, dit rapidement quelques paroles à l'oreille de la vieille femme et de Gilberte, qu'il venait, par une inspiration subite, de métamorphoser en sœur de curé, puis il revint prendre M. de Boisguilbault et le fit entrer en lui disant: «Venez, monsieur le marquis, venez! vous ne ferez peur à personne. Les malades vont mieux, et il y a là un bon petit feu de javelle pour vous sécher.»
XXX.
LE SOUPER IMPRÉVU.
Il fallait que le temps fût bien mauvais, ou que le marquis subît à son insu quelque mystérieuse influence; car il se décida à affronter la rencontre d'une personne inconnue. Il entra, et saluant la prétendue veuve avec une politesse craintive, il s'approcha du feu où la vieille femme s'empressa de jeter de nouvelles branches en s'apitoyant sur les vêtements mouillés de son vieux maître. «Oh! bonnes gens, est-il possible; comme vous voilà fait, monsieur le marquis! vrai, je ne vous aurais pas reconnu si le Jean ne m'avait pas avertie. Chauffez-vous, chauffez-vous, notre monsieur; car, à votre âge, il y a là de quoi attraper le coup de la mort.» Et, croyant se montrer officieuse et attentive avec ses sinistres prévisions, la bonne femme, toute troublée d'ailleurs de recevoir une pareille visite, faillit mettre le feu à sa cheminée.
«Non, ma bonne femme, lui dit le marquis, je suis fort solidement vêtu en tout temps, et je sens à peine la pluie …
—Oh! je le crois bien que vous êtes bien vêtu! reprit-elle, voulant lui faire un compliment qu'elle supposait propre à le flatter; car vous avez bien le moyen de l'être!…
—Il ne s'agit pas de cela, reprit le marquis; c'est pour vous dire de ne pas tant vous démener, et de ne pas quitter vos malades pour moi. Je suis fort bien ici, et la vie d'un vieillard comme moi est moins précieuse que celle de ces jeunes enfants. Sont-ils malades depuis longtemps?
—Depuis une quinzaine, Monsieur! Mais le plus mauvais est passé, Dieu merci!
—Pourquoi, lorsque vous avez des malades, ne venez-vous pas me voir?
—Oh nenni! je n'oserais pas. Je craindrais de vous ennuyer. On est si simple, nous autres! on ne sait pas bien parler, et on est honteux de demander.
—C'est moi qui devrais venir m'informer de vos misères, dit le marquis en soupirant; et je vois que des âmes plus actives et plus dévouées le font à ma place!»
Gilberte se tenait au fond de la chambre. Muette d'effroi et n'osant se prêter à la ruse du charpentier, elle essayait de se dissimuler derrière les gros rideaux de serge du lit où gisait le plus jeune des enfants. Elle eût voulu n'avoir rien à dire, et, tout en préparant une tisane, elle cachait son visage tourné vers la muraille, et ramenait son petit châle sur ses épaules. Un fichu de grosse dentelle noire, noué sous le menton, cachait, ou du moins éteignait l'or de sa chevelure, que le marquis eût pu reconnaître, s'il en eût jamais remarqué la nuance et la splendeur. Mais, deux fois seulement, M. de Boisguilbault avait rencontré Gilberte donnant le bras à son père. Il avait reconnu de loin M. Antoine, et avait détourné la tête. S'il s'était vu forcé de passer près d'eux, il avait fermé les yeux pour ne point voir les traits redoutés de cette jeune fille. Il n'avait donc aucune idée de sa tournure, de sa physionomie ou de ses manières.
Jean avait su mentir avec tant d'à-propos et d'aplomb, que le marquis ne se douta de rien. La figure de Sylvain Charasson, accroupi comme un chat dans les cendres, et profondément endormi, pouvait ne lui être pas aussi inconnue, car le page de Châteaubrun, maraudeur effronté de sa nature, avait dû être surpris par lui maintes fois le long de ses haies, accroché à ses branches couvertes de fruits; mais il faisait si peu de questions, et il mettait au contraire un soin si assidu à ne rien voir et à ne rien savoir de tout ce qui dépassait le mur de son parc, qu'il ne savait aucunement le nom et la condition de cet enfant.
N'éprouvant donc aucune méfiance, et se sentant porté par l'agitation morale et physique qu'il avait éprouvée dans cette soirée, à plus d'expansion que de coutume, il osa suivre des yeux les mouvements de la dame charitable, et même s'approcher d'elle pour lui faire quelques questions sur ses malades. La réserve un peu sauvage de cette amie des pauvres le frappait d'un respect particulier, et il trouvait noble et de bon goût qu'au lieu d'étaler devant lui ses bonnes œuvres, elle parût troublée et contrariée d'avoir été surprise au milieu de ses fonctions de sœur de charité.
Gilberte avait une telle peur d'être reconnue, qu'elle craignait de faire entendre le son de sa voix, et, comme si son organe n'eût pas été aussi étranger au marquis que sa figure, elle attendait que la paysanne répondît pour elle aux interrogations. Mais Jean, qui craignait que la vieille femme ne sût pas jouer son rôle et ne vînt à trahir, par maladresse, l'incognito de Gilberte, se plaçait toujours devant elle, et la repoussait vers la cheminée en lui faisant des yeux terribles chaque fois que M. de Boisguilbault avait le dos tourné. La mère Marlot, tremblante et ne comprenant rien à ce qui se passait chez elle, ne savait à qui entendre et faisait des vœux pour que, la pluie cessant, elle put être délivrée de la présence de ces nouveaux hôtes.
Enfin Gilberte, un peu rassurée par la voix douce et les manières courtoises du marquis, s'enhardit à lui répondre; et comme il s'accusait toujours de négligence: «J'ai ouï dire, Monsieur, lui dit-elle, que vous étiez d'une santé fort délicate, et que vous lisiez beaucoup. Je conçois que vos occupations ne vous permettent pas de remplir des soins si multipliés. Moi, je n'ai rien de mieux à faire, et je demeure si près d'ici, que je n'ai pas grand mérite à venir soigner les malades de la paroisse.»
Elle regarda le charpentier en disant ces derniers mots, comme pour lui faire remarquer qu'elle entrait enfin dans l'esprit de son rôle, et Jean se hâta d'ajouter, pour donner plus de poids à cette phrase de dévote: «D'ailleurs, c'est une nécessité et un devoir de position. Si la sœur du curé ne prenait soin des pauvres, qui le ferait?
—Je serais un peu réconcilié avec ma conscience, dit le marquis, si madame voulait s'adresser à moi lorsqu'il m'arrive d'ignorer ou d'oublier mes devoirs. Ce que mon zèle n'accomplit pas, ma bonne volonté du moins pourrait y suppléer; et tandis que madame se réserverait la plus noble et la plus pénible tâche, celle de soigner les malades de ses propres mains, je pourrais ajouter par mon argent, aux ressources trop restreintes de la charité du prêtre. Permettez-moi de m'associer à vos bonnes actions, Madame, je vous en supplie, ou si vous ne voulez pas me faire cet honneur, adressez-moi tous vos pauvres. Une simple recommandation de vous me les rendra sacrés.
—Je sais qu'ils n'ont pas besoin de cela, monsieur le marquis, répondit
Gilberte, et que vous en secourez beaucoup plus que je ne peux le faire.
—Vous voyez bien que non, puisque je ne me trouve ici que par hasard, et que vous y êtes venue tout exprès.
—Mais non; je n'ai pas deviné qu'ils avaient besoin de moi, répondit Gilberte: c'est cette pauvre femme qui est venue me chercher; sans cela j'aurais pu fort bien l'ignorer aussi.
—Vous voulez en vain diminuer votre mérite pour atténuer mes torts. On va vous chercher, vous, et on n'ose pas s'adresser à moi: ceci me condamne et vous glorifie.
—Diantre! ma Gilberte, dit le charpentier à la jeune fille en l'attirant à l'écart, m'est avis que vous faites des miracles et que vous apprivoiseriez le vieux hibou si vous vouliez en avoir le courage. Ah mais! comme dit Janille, ça va bien, et si vous voulez faire et dire comme moi, je vous réponds que vous le raccommoderez avec votre père.
—Oh! si je le pouvais! mais, hélas! mon père m'a fait promettre, jurer même de ne jamais l'essayer.
—Et pourtant il mourrait d'envie que ça réussît! Tenez, s'il vous a fait promettre ça, c'est qu'il croyait impossible ce qui est très possible aujourd'hui … pas demain peut-être, mais ce soir! Il faut battre le fer quand il est chaud, et vous voyez bien qu'il y a un fameux changement, puisque nous sommes venus là ensemble et qu'il me parle de bonne amitié.
—Comment donc s'est fait ce miracle?
—C'est une canne qui a fait ce miracle-là sur mon dos; je vous conterai ça plus tard. En attendant, il faut être gentille, un peu hardie, avoir de l'esprit, enfin ressembler en tout, ce soir, à votre ami Jean. Écoutez, je commence!
Et quittant brusquement la jeune fille, Jean se rapprocha du vieillard. «Savez-vous, lui dit-il, ce que cette dame me raconte à l'oreille? C'est qu'elle veut absolument vous reconduire chez vous dans sa voiture. Ah! monsieur de Boisguilbault, vous ne pouvez pas refuser à une dame; elle dit que les chemins sont trop gâtés pour que vous marchiez, que vous êtes trop mouillé pour attendre ici votre voiture, qu'elle a un cabriolet avec un bon cheval, une vraie jument de curé qui ne se fâche et ne s'étonne de rien, et qui va assez vite quand on n'a pas le bras engourdi et qu'il y a une mèche au fouet. Dans un quart d'heure, vous serez rendu chez vous, au lieu que vous en avez pour une heure à patauger dans la boue et les cailloux.»
M. de Boisguilbault adressait des remerciements affectueux à la belle veuve, et ne voulait point accepter; mais Gilberte insista elle-même avec une grâce irrésistible. «Je vous en supplie, monsieur le marquis, dit-elle en tournant vers lui ses beaux yeux encore effrayés comme ceux d'une colombe à demi apprivoisée, ne me faites pas le chagrin de me refuser; ma voiture est laide, pauvre et crottée, mon cheval aussi; mais l'un et l'autre sont solides. Je sais fort bien conduire, et Jean me ramènera.
—Mais cette course vous retardera trop, dit le marquis; on sera inquiet chez vous.
—Non! dit Jean; voilà le page de M. le curé, celui qui lui sert sa messe et qui lui sonne la cloche; c'est un drôle qui a bon pied, bon œil, et qui ne craint pas plus l'eau qu'une grenouille. Il a aux pattes des escarpins de chêne un peu plus solides que les vôtres, et il va marcher aussi vite vers Cuzion qu'un trait de scie dans une planche de sapin. Il dira qu'on n'ait pas à s'inquiéter; que madame est en bonne compagnie, et que c'est le vieux Jean qui la ramène. Ainsi c'est dit!—Écoute ici, l'éveillé, dit-il à Charasson, qui bâillait à se démettre la mâchoire et regardait, d'un air ébahi, M. de Boisguilbault; viens que je te ranime un peu au grand air, et que je te mette sur ton chemin.
Il traîna et porta presque Sylvain à quelques pas de la chaumière, et là, lui mettant son tablier de cuir sur les épaules, il lui dit, en lui tirant les oreilles un peu fort, pour lui graver ses paroles dans la mémoire: «Cours à Châteaubrun, et dis à M. Antoine que Gilberte vient à Boisguilbault avec moi; qu'il se tienne tranquille, que tout va bien de ce côté-là, et que dût-elle passer la nuit dehors, il ne faut pas qu'il s'inquiète. Entends-tu? comprends-tu?
—J'entends bien, mais je ne comprends guère, répondit Sylvain. Voulez-vous bien laisser mes oreilles, grand vilain Jean?
—Je te les allongerai encore, si tu raisonnes; et si tu fais mal ma commission, je te les arracherai demain.
—J'ai entendu, ça suffit; lâchez-moi.
—Et si tu t'amuses en route, gare à toi!
—Pardié, il fait un joli temps pour s'amuser!
—Et si tu me perds ma peau de bique!…
—Pas si bête, elle ne me gâtera pas!»
Et l'enfant se mit à courir vers les ruines, se dirigeant dans les ténèbres avec l'instinct d'un chat.
«A présent, dit Jean en sortant la brouette et la vieille jument de dessous le hangar, à nous deux, ma vieille brave Lanterne! Ah! monsieur Sacripant, ne vous fâchez pas, c'est moi! Vous avez suivi votre jeune maîtresse, c'est bien; mais M. le marquis, qui ne regarde pas les gens, n'a pas peur de regarder les chiens, et il pourrait vous connaître. Faites-moi le plaisir de suivre votre ami Charasson. Vous retournerez chez vous à pied, j'en suis désolé.» Et, allongeant deux grands coups de fouet au pauvre animal, il le força de s'enfuir en courant sur les traces de Sylvain. «Allons, monsieur le marquis, je vous attends!» cria le charpentier. Et le marquis, vaincu par l'insistance de Gilberte, monta dans la brouette, où il se plaça entre elle et Jean Jappeloup.
Les étoiles du ciel ne virent pas cet étrange rapprochement; car d'épais nuages voilaient leur face, et la mère Marlot, seule témoin de cette aventure inouïe, n'eut pas l'esprit assez libre pour se livrer à de longs commentaires. Le marquis lui avait mis sa bourse dans la main en franchissant le seuil de sa maison, et elle passa le reste de la nuit à compter les beaux écus qu'elle contenait et à soigner ses petits, en disant: «Cette chère demoiselle, c'est elle qui nous a porté bonheur!»
Le marquis prit les rênes, ne voulant pas souffrir que son aimable compagne eût la peine de le conduire. Jean s'arma du fouet pour stimuler d'un bras vigoureux l'ardeur de la pauvre Lanterne. Gilberte, que Janille, dans la prévision de l'orage, avait munie d'un large parapluie et du vieux manteau de son père, en la laissant vaquer à ses habitudes charitables, s'occupa à préserver ses compagnons; et comme le vent lui disputait le manteau, elle le fixa d'une main sur les épaules de M. de Boisguilbault, tandis que de l'autre elle soutenait le parapluie de toute sa force pour abriter la tête du vieillard avec un soin filial. Le marquis fut si touché de ces généreuses attentions, qu'il perdit toute sa timidité et lui exprima sa reconnaissance dans les termes les plus affectueux que le respect put lui permettre. Gilberte tremblait à l'idée que d'un moment à l'autre cette sympathie pouvait se changer en fureur, et le vieux Jean riait dans sa barbe, en recommandant toutes choses à la Providence.
Quoiqu'il ne fût guère plus de neuf heures, tout le monde était couché au château de Boisguilbault lorsque nos voyageurs y arrivèrent. Jamais personne autre que le vieux Martin ne s'occupait du maître après le coucher du soleil, et ce soir-là Martin ayant fermé le parc après avoir vu le marquis entrer dans son chalet, ne se doutait guère qu'il avait fait une sortie et qu'il courait les champs par la pluie et la foudre, en compagnie d'un vieux charpentier et d'une jeune demoiselle.
Jean ne se souciait pas beaucoup de franchir la grille de la cour avec Gilberte; car il était impossible, demeurant aussi près de Châteaubrun, que quelques serviteurs, sinon tous, ne connussent pas la figure de cette charmante fille, et la première exclamation devait la trahir.
Cependant la pluie tombait toujours, et il n'y avait aucun motif plausible pour faire descendre à la porte extérieure le marquis ou Gilberte, d'autant plus que M. de Boisguilbault voulait absolument que ses compagnons entrassent chez lui pour attendre au coin du feu la fin d'une pluie si obstinée et si froide. Jean mourait pourtant d'envie de saisir ce prétexte pour prolonger le rapprochement; mais Gilberte refusait avec terreur d'entrer dans le sombre manoir de Boisguilbault, et il était certain qu'il y avait grand danger à le faire.
Heureusement, les habitudes excentriques du marquis lui rendirent impossible l'entrée de son château. Il eut beau agiter la cloche à diverses reprises, le vent rugissait avec fureur et emportait au loin la vibration. Aucun domestique, aucune servante ne couchait dans cette partie du bâtiment, où régnait systématiquement une affreuse solitude; et quant au vieux Martin, seul excepté de cette règle, il était trop sourd pour entendre, soit la cloche, soit la foudre.
M. de Boisguilbault fut très-mortifié de ne pouvoir exercer l'hospitalité dont tout lui faisait un devoir, et conçut beaucoup de dépit contre lui-même de n'avoir pas prévu ce qui arrivait. Sa colère faillit revenir, et se tourner contre le vieux Martin, qui se couchait avec le soleil. Enfin, prenant tout à coup son parti: «Je vois bien, dit-il, qu'il faut que je renonce à rentrer chez moi, et qu'à moins d'avoir du canon pour prendre ma maison d'assaut, je ne réveillerai personne; mais si madame ne craint pas de visiter la cellule d'un anachorète, j'ai ailleurs un gîte dont la clef ne me quitte pas, et où nous trouverons tout ce qu'il faut pour se reposer et se réchauffer.» En parlant ainsi, il tourna la tête du cheval vers le parc, mit pied à terre à la grille, l'ouvrit lui-même, et y fit entrer le cabriolet en tirant Lanterne par la bride, tandis que Jean pressait le bras de la tremblante Gilberte pour la déterminer à tenter l'aventure. «Dieu me confonde! lui dit-il à voix basse, il nous conduit dans sa maison de bois, où il passe toutes les nuits à évoquer le diable! Sois tranquille, ma Gilberte, je suis avec toi, et c'est aujourd'hui que nous allons mettre Satan à la porte d'ici.»
M. de Boisguilbault, ayant refermé derrière lui la grille du parc, ordonna au charpentier de conduire le cheval, et de le suivre au pas jusqu'à une espèce de hangar de jardinier où souvent Émile plaçait Corbeau lorsqu'il arrivait ou voulait partir tard; et tandis que Jean s'occupait de mettre à couvert la pauvre Lanterne et la brouette de M. Antoine, le marquis offrit son bras à Gilberte, en lui disant: «Je suis désolé de vous faire faire quelques pas sur le sable; mais vous n'aurez pas le temps de mouiller votre chaussure, car mon ermitage est là, derrière ces rochers.»
Gilberte frissonna de tous ses membres en entrant seule dans le chalet avec cet étrange vieillard, qu'elle avait toujours cru atteint de folie, et qui l'entraînait dans les ténèbres. Cependant elle se rassura un peu lorsqu'il ouvrit une seconde porte, et qu'elle vit le corridor éclairé par une lampe placée dans une niche ornée de fleurs. Cette demeure élégante et confortable, malgré ses dehors et son style rustiques, lui plut extrêmement, et sa jeune imagination, amoureuse de simplicité poétique, crut se retrouver dans le genre de palais qu'elle avait maintes fois rêvé.
Depuis qu'Émile avait été admis dans le mystérieux chalet, il s'y était opéré de notables améliorations. Il avait représenté au vieillard que le stoïcisme des habitudes par lesquelles il voulait protester contre sa propre richesse, commençait à devenir trop rigide pour son âge; et, bien que M. de Boisguilbault ne fût encore atteint d'aucune infirmité notable, il avouait y avoir beaucoup souffert du froid pendant la mauvaise saison. Émile avait apporté lui-même du vieux château des tapis, des tentures, d'épais rideaux et des meubles commodes; il y avait souvent allumé le vaste poêle pour combattre l'humidité des nuits pluvieuses, et le marquis s'était laissé aller à la douceur d'être soigné, douceur toute morale pour lui, et où il trouvait la preuve d'une affection attentive et délicate. Le jeune homme avait aussi arrangé et embelli la pièce où le vieillard prenait souvent avec lui son repas du soir. Il en avait fait une sorte de salon, et Gilberte fut charmée de poser ses petits pieds, pour la première fois de sa vie, sur de magnifiques peaux d'ours, et d'admirer, sur une console de marbre, de beaux vases de vieux Sèvres, remplis des fleurs les plus rares.
La cheminée, remplie de pommes de pin très-sèches, fut allumée comme par enchantement, lorsque le marquis y eut jeté une feuille de papier enflammée, et les bougies, reflétées dans une glace à cadre de chêne contourné et bizarrement sculpté, remplirent bientôt la chambre d'une clarté éblouissante pour les yeux d'une fille habituée à la pauvre petite lampe où Janille épargnait l'huile, à l'exemple de la Femme forte de la Bible.
M. de Boisguilbault mit une sorte de coquetterie, pour la première fois de sa vie, à faire les honneurs de son chalet à une si aimable hôtesse. Il eut un naïf plaisir à la voir examiner et admirer ses fleurs, et lui promit que, dès le lendemain, elle en aurait toutes les greffes et toutes les graines pour renouveler le jardin du presbytère. Rendu un instant à la vivacité de la jeunesse, il trottait de tous côtés pour chercher les petites curiosités qu'il avait rapportées de son voyage en Suisse, et les lui offrait avec une joie ingénue; et, comme elle refusait, en rougissant, de rien accepter, il prit le petit panier dans lequel elle avait apporté des sirops et des confitures à ses malades, et le remplit de jolis ouvrages en bois découpés à Fribourg, d'échantillons de cristal de roche, d'agates et de cornalines taillées en cachets et en bagues; enfin de toutes les fleurs qui remplissaient les vases, et dont il fit un énorme bouquet le moins maladroitement qu'il put.
La grâce touchante avec laquelle Gilberte, confuse, remerciait le vieillard, ses questions naïves sur le voyage en Suisse dont M. de Boisguilbault avait gardé un souvenir enthousiaste (exprimé en termes un peu classiques), l'intérêt qu'elle mettait à l'écouter, ses réflexions intelligentes lorsqu'elle parvenait à se mettre à l'aise, le son enchanteur de sa voix, la distinction de ses manières simples et naturelles, son absence de coquetterie, et un mélange de terreur et d'entraînement répandu dans sa contenance et dans ses traits, qui donnait à sa beauté un caractère plus saisissant encore que d'habitude, son teint animé, ses yeux humides de fatigue et d'émotions, son sein oppressé par d'étranges angoisses, un sourire angélique qui semblait demander grâce ou protection; tout cela pénétra si fortement le marquis et le domina si rapidement, qu'il se sentit tout à coup épris jusqu'au fond de l'âme; épris saintement, non d'un ignoble désir de vieillard pour la jeunesse et la beauté, mais d'un amour de père pour une chaste et adorable enfant! et lorsque le charpentier vint les rejoindre, tout ébloui et charmé lui-même de se trouver dans une chambre si claire et si chaude, il crut rêver en entendant M. de Boisguilbault dire à Gilberte: «Approchez donc vos pieds de la cheminée, ma chère enfant; je tremble que vous n'ayez gagné un rhume ce soir, et je ne me le pardonnerais de ma vie!»
Puis, entraîné par une expansion extraordinaire, le marquis, se retournant vers le charpentier, lui tendit la main en disant: «Approche donc aussi, toi, et viens t'asseoir auprès du feu avec nous. Pauvre Jean! tu étais à peine vêtu, et tu es mouillé jusqu'aux os! c'est encore moi qui en suis la cause; si tu n'avais pas voulu m'accompagner, tu serais entré à la ferme, et tu y serais encore; tu aurais soupé surtout, et tu es à jeun!… Comment faire pour te donner à manger ici? car je suis sûr que tu meurs de faim!
—Ma foi, à vous dire vrai, monsieur de Boisguilbault, répondit le charpentier en souriant et en fourrant ses sabots dans la cendre chaude, je me moque de la pluie, mais non du jeûne. Votre maison de bois est devenue diablement belle, depuis que je n'y ai mis la main; mais s'il y avait un morceau de pain dans quelqu'une de ces armoires, dont j'ai posé les rayons jadis … je les trouverais encore plus jolies … Depuis midi jusqu'à la nuit, j'ai cogné comme un sourd, et je me sens plus faible qu'une mouche, à présent!
—Eh! mais, j'y songe! s'écria M. de Boisguilbault, je n'ai pas soupé, moi non plus; je l'ai complètement oublié, et je suis sûr qu'il y a là quelque chose, je ne sais où! Cherchons, Jean, cherchons, et nous trouverons!
—Frappez, et l'on vous ouvrira! dit gaiement le charpentier en secouant la porte du fond.
—Pas par là, Jean! dit vivement le marquis, il n'y a rien là que des livres.
—Ah! c'est la porte qui ne tient pas! reprit Jean, la voilà qui me tombe dans les mains. Demain, j'arrangerai ça! ce n'est qu'un peu de bois à ôter d'en haut pour que le pêne joigne. Comment! votre vieux Martin n'a pas l'esprit d'arranger ça? Il a toujours été maladroit et embarrassé, ce chrétien-là!»
Jean, plus fort à lui seul que les deux vieillards de Boisguilbault, referma la porte sans songer a éprouver la moindre curiosité, et le marquis lui sut gré de cette insouciance, car il l'avait observé attentivement, et avec une sorte d'inquiétude, tant qu'il avait tenu le bouton de la serrure.
«Il y a ordinairement ici un guéridon tout servi, reprit M. de
Boisguilbault; je ne conçois pas ce qu'il peut être devenu, à moins que
Martin ne m'ait oublié ce soir!
—Oh! oh! à moins que vous ne l'ayez pas remontée, la vieille horloge de sa cervelle n'a pas été en défaut, dit le charpentier, qui se rappelait avec plaisir tous les détails de l'intérieur du marquis, autrefois si bien connus de lui. Qu'est-ce qu'il y a derrière ce paravent? Oui-dà! ça me paraît bien friand et guère solide!» Et il exhiba, en repliant le paravent, un guéridon chargé d'une galantine, d'un pain blanc, d'une assiette de fraises et d'une bouteille de Bordeaux.
—C'est joli à offrir à une dame, ça, monsieur de Boisguilbault!
—Oh! si je croyais que Madame voulût accepter mon souper! dit le marquis en faisant rouler le guéridon auprès de Gilberte.
—Pourquoi non? hé! dit Jean en ricanant. Je parie que la bonne âme a songé aux autres avant de songer à nourrir son corps. Voyons, si elle mangeait seulement deux ou trois fraises, et vous, cette viande blanche, monsieur de Boisguilbault, moi, je m'arrangerai bien du pain mollet et d'un verre de vin noir.
—Nous mangerons comme devraient manger tous les hommes, répondit le marquis: chacun suivant son appétit, et l'expérience va nous prouver, j'en suis sûr, que la part trop forte, destinée à un seul, va être suffisante pour plusieurs. Oh! je vous en prie Madame, procurez-moi le bonheur de vous servir.
—Je n'ai aucunement faim, dit Gilberte, qui, depuis plusieurs jours, était trop accablée et trop agitée pour n'avoir pas perdu l'appétit; mais, pour vous décider à souper tous les deux, je ferai mine de souper aussi.»
M. de Boisguilbault s'assit auprès d'elle, et la servit avec empressement. Jean prétendit qu'il était trop crotté pour se mettre à côté d'eux, et quand le marquis eut insisté, il avoua qu'il se trouvait fort mal à l'aise sur des chaises si molles et si profondes. Il tira un escabeau de bois, qui restait de l'ancien mobilier rustique, et, se plaçant sous le manteau de la cheminée pour se sécher des pieds à la tête, il se mit à manger de grand cœur. Sa part fut amplement suffisante, car Gilberte ne fit que goûter les fraises, et le marquis était d'une sobriété phénoménale. D'ailleurs, eût-il eu plus d'appétit que de coutume, il se fût volontiers privé pour l'homme qu'il avait battu deux heures auparavant, et qui lui pardonnait avec tant de candeur.
Le paysan mange lentement et en silence; ce n'est pas pour lui la satisfaction d'un besoin capricieux et fugitif, c'est une espèce de solennité; car cette heure de repas est en même temps, dans la journée de travail, une heure de repos et de réflexion. Jappeloup devint donc très grave en coupant méthodiquement son pain par petits morceaux, et en regardant brûler les pommes de pin dans le foyer. M. de Boisguilbault, ayant épuisé à peu près avec Gilberte tout ce qu'on peut dire à une personne qu'on ne connaît pas, retomba aussi dans son laconisme habituel, et Gilberte, accablée par plusieurs nuits d'insomnie et de larmes, sentit que la chaleur du feu, succédant au froid de l'orage, la jetait dans un assoupissement insurmontable. Elle lutta tant qu'elle put, mais la pauvre enfant n'était guère plus accoutumée que son ami le charpentier aux fauteuils moelleux, aux tapis de fourrure et à l'éclat des bougies. Tout en essayant de répondre et de sourire aux paroles de plus en plus rares du marquis, elle se sentit comme magnétisée; sa belle tête se renversa insensiblement sur le dossier, son joli pied s'étendit vers le feu, et sa respiration égale et pure trahit tout à coup la victoire impérieuse du sommeil sur sa volonté.
M. de Boisguilbault, voyant le charpentier absorbé dans une sorte de méditation, se mit alors à examiner les traits de Gilberte avec plus d'attention qu'il n'avait encore osé le faire, et une sorte de frisson s'empara de lui lorsqu'il vit, sous la dentelle noire, à demi détachée de sa coiffure, la profusion de son éblouissante chevelure dorée. Mais il fut tiré de sa contemplation par le charpentier, qui lui dit à voix basse:
«Monsieur de Boisguilbault, je parie que vous ne vous doutez guère de ce que je vais vous apprendre? Regardez bien cette jolie petite dame, et puis je vous dirai qui elle est!»
M. de Boisguilbault pâlit et regarda le charpentier avec des yeux effarés.
XXXI.
INCERTITUDE.
«Eh bien, monsieur de Boisguilbault, l'avez-vous assez regardée, reprit le charpentier d'un air malin et satisfait, et ne pouvez-vous deviner vous-même ce qui doit vous intéresser le plus en elle?»
Le marquis se leva et retomba tout aussitôt sur sa chaise. Un rayon de lumière avait enfin traversé son esprit, et sa pénétration, si longtemps en défaut, allait, tout d'un coup, plus loin que Jean ne le souhaitait. Il crut avoir deviné, et il s'écria avec un accent de violente indignation: «Elle ne restera pas ici un instant de plus!»
Gilberte, effrayée et réveillée en sursaut, vit devant elle la figure irritée du marquis; elle se crut perdue, et pensant avec désespoir qu'au lieu de rapprocher son père de M. de Boisguilbault, elle allait être la cause d'une inimitié plus profonde, elle ne songea plus qu'à assumer sur elle toute la faute, et à demander grâce pour M. Antoine. Tombant sur ses genoux avec la grâce d'une fleur qui se courbe sous le vent d'orage, elle s'empara de la main tremblante du marquis, et, trop émue pour parler, elle courba sa tête charmante, et appuya, sur le bras du vieillard, son front couvert d'une mortelle pâleur.
«Eh bien, eh bien, dit le charpentier en s'emparant de l'autre main du marquis et en la secouant avec force, à quoi songez-vous donc, monsieur de Boisguilbault, d'effrayer ainsi cette enfant? Est-ce que vos lubies vous reprennent, et faut-il que je me fâche, à la fin?
—Qui est-elle? reprit le marquis en essayant de repousser Gilberte, mais trop crispé pour en avoir la force; dites-moi qui elle est, je veux le savoir!
—Vous le savez bien, puisqu'on vous l'a déjà dit, répliqua Jean en haussant les épaules: c'est la sœur sans fortune et sans nom d'un curé de campagne. Est-ce pour cela que vous lui parlez si durement? Et voulez-vous qu'elle sache ce que je sais de vous? Tâchez donc qu'elle ne s'aperçoive pas de vos accès, monsieur de Boisguilbault, vous voyez bien que vos airs méchants la rendent malade de peur! et c'est une drôle de manière de lui faire fête et honneur dans votre maison! Elle ne devait guère s'attendre à cela, après avoir eu tant d'honnêtetés pour vous; et le pire, c'est que je ne peux pas lui dire à qui vous en avez, puisque je n'y comprends rien moi-même, pour l'instant!
—Je ne sais pas si vous vous jouez de moi, dit le marquis tout troublé; mais que vouliez-vous donc me dire tout à l'heure?
—Quelque chose qui vous eût fait plaisir, mais que je ne vous dirai pas, puisque vous n'avez plus votre tête.
—Jean, parlez, expliquez-vous, je ne puis supporter cette incertitude!
—Je ne puis la supporter non plus, dit Gilberte fondant en larmes: Jean, je ne sais pas ce que vous avez dit ou voulu dire de moi; je ne sais pas quelle est ma situation ici, mais je la trouve insupportable; allons-nous-en!
—Non … non … dit le marquis plein d'irrésolution et de honte; il pleut encore, il fait un temps affreux, et je ne veux pas que vous partiez.
—Eh bien, pourquoi donc vouliez-vous la chasser tout à l'heure? reprit Jean avec une tranquillité dédaigneuse; qui peut rien comprendre à vos caprices? Moi, j'y renonce, et je m'en vais.
—Je ne resterai pas ici sans vous! s'écria Gilberte en se levant et en courant après le charpentier, qui faisait mine de partir.
—Mademoiselle … ou madame, dit M. de Boisguilbault en l'arrêtant et en retenant aussi le charpentier, daignez m'écouter, et si vous êtes étrangère aux tristes préoccupations dont je suis assailli en cet instant, pardonnez-moi une agitation qui doit vous paraître bien ridicule, mais qui est bien pénible, je vous assure! Je vous en dois pourtant l'explication. On vient de me donner à entendre que vous n'étiez pas la personne que je croyais … mais une autre personne … que je ne veux point voir et point connaître … Mon Dieu! je ne sais comment vous dire … Ou vous me comprenez trop, ou vous ne pouvez pas du tout me comprendre!…
«Ah! je vous comprends à la fin, moi, dit le rusé charpentier, et je vas dire à madame ce que vous ne pouvez pas venir à bout de lui expliquer. Madame Rose, ajouta-t-il en s'adressant à Gilberte, et en lui donnant résolument le nom de la sœur du curé de Cuzion, vous connaissez bien mademoiselle Gilberte de Châteaubrun, votre jeune voisine? Eh bien, M. le marquis a une grande rancune contre elle, à ce qu'il paraît; il faut croire qu'elle lui a fait quelque vilaine offense; et comme j'allais lui dire quelque chose par rapport à vous et à M. Émile …
—Que dis-tu? s'écria le marquis, Émile?
—Ça ne vous regarde pas, reprit Jean: vous ne saurez plus rien, je parle à madame Rose … oui, madame Rose, M. de Boisguilbault déteste mademoiselle Gilberte; il s'est imaginé que c'était peut-être vous; voilà pourquoi il voulait vous jeter dehors, et plutôt par la fenêtre que par la porte.»
Gilberte éprouvait une mortelle répugnance à soutenir cet étrange et audacieux persiflage; pendant quelques instants elle avait éprouvé une si vive sympathie pour le marquis, qu'elle se reprochait d'abuser de son erreur et de l'exposer à des émotions qui paraissaient le faire autant souffrir qu'elle-même. Elle résolut de le désabuser peu à peu, et d'être plus hardie que son facétieux complice, en affrontant les suites de la colère de M. de Boisguilbault.
«Il y a du moins, dit-elle avec une noble assurance, une énigme pour moi dans ce que j'entends. Je ne puis comprendre que Gilberte de Châteaubrun soit un objet de réprobation pour un homme aussi juste et aussi respectable que M. de Boisguilbault. Comme je ne sais rien d'elle qui puisse justifier un pareil mépris, et qu'il m'importe de savoir à quoi m'en tenir sur son compte, je supplie monsieur le marquis de me dire tout le mal qu'il sait d'elle, afin, du moins, qu'elle puisse se disculper auprès des personnes honnêtes qui la connaissent.
—J'aurais désiré, dit le marquis avec un profond soupir, que le nom de
Châteaubrun ne fût pas prononcé devant moi …
—C'est, donc un nom entaché d'infamie? reprit Gilberte avec un mouvement d'irrésistible fierté.
—Non … non … je n'ai jamais dit cela, répondit le marquis, dont la colère tombait aussi vite qu'elle s'allumait. Je n'accuse personne, je ne reproche rien à qui que ce soit. Je suis brouillé avec la personne dont on parle; je ne veux point qu'on m'en parle, mais je n'en parle pas non plus … et alors pourquoi donc m'adresser d'inutiles questions?
—Inutiles questions! répéta Gilberte; vous ne pouvez pas les juger ainsi, monsieur le marquis. Il est fort étrange qu'un homme tel que vous soit brouillé avec une jeune personne qu'il ne connaît pas, qu'il n'a peut-être jamais vue … Il faut donc qu'elle ait commis quelque indigne action ou dit quelque odieuse parole contre lui, et c'est ce que je veux savoir, c'est ce que je vous supplie de me dire; afin que, si Gilberte de Châteaubrun ne mérite ni estime ni confiance, je me préserve du contact d'une fille aussi dangereuse.
—C'est ça qui s'appelle parler! s'écria Jean en frappant dans ses mains. Allons! je serai bien aise aussi de savoir qu'en penser; car enfin cette Gilberte m'a fait du bien, à moi; elle m'a donné à boire et à manger quand j'avais faim et soif; elle a filé sa laine pour me couvrir quand j'avais froid. Je l'ai toujours vue charitable, douce, dévouée à ses parents, et honnête fille s'il en fut! A présent, si elle a commis quelque péché honteux, j'aurai honte moi-même d'être son obligé, et je ne veux plus rien lui devoir.
—Ce sont vos ridicules explications qui soulèvent cet inutile débat! dit le marquis en s'adressant au charpentier. Où avez-vous pris toutes les sottises que vous m'attribuez? C'est avec le père de cette jeune personne que je suis brouillé pour d'anciennes querelles, et non avec une enfant que je ne connais pas, et dont je n'ai rien à dire, absolument rien …
—Et que vous auriez pourtant chassée de chez vous si elle eût osé s'y présenter! dit Gilberte en examinant le marquis, dont l'embarras commençait à la rassurer beaucoup.
—Chassée?… non; je ne chasse personne! répondit-il: j'aurais seulement pu trouver un peu blessant, un peu étrange qu'elle eût songé à venir ici.
—Eh bien, elle y a songé bien des fois, pourtant, dit Gilberte; je le sais, moi, car je connais ses pensées, et je vais répéter ce qu'elle m'a dit …
—A quoi bon? dit le marquis en détournant la tête, et pourquoi s'occuper si longtemps d'un mouvement qui m'est échappé sans réflexion? Je serais désespéré de faire naître dans l'esprit de qui que ce soit une mauvaise pensée contre la jeune fille … Je ne la connais pas, je le répète, et ne puis rien lui reprocher. La seule chose que je désire, c'est que mes paroles ne soient pas répétées, torturées, amplifiées … Entendez vous, Jean? vous prenez sur vous d'interpréter les exclamations qui m'échappent, et vous le faites fort mal. Je vous prie, si vous avez quelque affection pour moi, ajouta le marquis avec un triste effort, de ne jamais prononcer mon nom à Châteaubrun, et de ne me mêler à aucun propos. Je demande aussi à madame de me préserver de tout contact indirect, de toute explication détournée, de toute espèce de relation, enfin, avec cette famille; et si, pour obtenir que mon repos, à cet égard, continue à être respecté, je dois démentir ce que ma vivacité peut avoir eu d'irréfléchi, je suis prêt à protester contre tout ce qui pourrait porter atteinte, dans ma pensée, à la réputation et au caractère de mademoiselle de Châteaubrun.»
Le marquis parla ainsi avec une froideur mesurée qui lui rendit toute la convenance et la dignité de son rôle habituel. Gilberte eût préféré un retour de colère qui lui eût fait espérer une réaction de faiblesse et d'attendrissement. Elle ne se sentit plus le courage d'insister, et, comprenant, aux manières tout à coup glacées du marquis, qu'elle était à demi devinée, et qu'une invincible méfiance venait de naître en lui, elle se sentit si mal à l'aise, qu'elle eût voulu partir sur l'heure; mais Jean n'était nullement satisfait de l'issue de cette explication, et il résolut de frapper le dernier coup.
«Allons, dit-il, c'est comme M. de Boisguilbault voudra. Il est bon et juste au fond du cœur, madame Rose; ne lui faisons donc plus de peine, et partons! mais auparavant, je voudrais qu'il y eût une autre sorte d'explication entre vous deux … Allons, un peu d'épanchement! Vous allez rougir, me gronder, pleurer peut-être … Mais moi, je sais ce que je fais, je sais que voici une occasion qui ne se retrouvera peut-être jamais, et qu'il faut savoir subir un peu d'embarras pour assister et consoler ceux qu'on aime … Vous me regardez d'un air tout étonné! vous ne savez donc pas que M. de Boisguilbault est le meilleur ami de notre Émile, qu'il a toute sa confiance, et que, sans savoir qu'il s'agissait de vous, il connaît fort bien toutes ses peines et toutes les vôtres? Oui, monsieur de Boisguilbault, voilà madame Rose … c'est elle! vous me comprenez bien, vous? Ainsi donc, parlez-lui, donnez lui du courage; dites-lui qu'Émile a bien fait, et elle aussi, de ne pas vouloir céder à la malice du père Cardonnet. Voilà ce que je voulais vous dire quand vous m'avez interrompu avec un esclandre à propos de mademoiselle de Châteaubrun, à laquelle Dieu sait si je pensais!»
Gilberte devint si confuse, que M. de Boisguilbault, qui recommençait à la regarder avec un intérêt mêlé d'inquiétude, en fut touché, et s'efforça de la rassurer. Il lui prit la main, et, la ramenant à son fauteuil: «Ne soyez pas troublée devant moi, dit-il; je suis un vieillard, et c'est un autre vieillard qui trahit vos secrets. Sans doute cet homme-là a des façons d'agir bien hardies et bien inusitées; mais puisque ses intentions sont bonnes, et que son caractère à part le place dans l'intimité de l'être qui nous intéresse le plus au monde, vous et moi, essayons de surmonter notre mutuel embarras, et de profiter en effet de l'occasion!…»
Mais Gilberte, confondue de la résolution de caractère du charpentier, et terrifiée de voir le secret de son cœur entre les mains d'un homme qui lui inspirait encore plus d'effroi que de confiance, mit ses deux mains sur son visage et ne répondit pas.
«Allons! dit le charpentier, que rien au monde ne pouvait faire reculer dans ses entreprises, soit qu'il s'agît de combattre un scrupule ou d'abattre une forêt, la voilà toute mortifiée, et je serai boudé pour mon indiscrétion! mais si Émile était là, il ne me désavouerait pas. Il serait content que M. de Boisguilbault vît par ses yeux s'il a bien placé son sentiment, et il sera un peu fier demain quand M. de Boisguilbault lui dira: «Je l'ai vue, je la connais, et je ne m'étonne plus de rien!» Pas vrai, monsieur de Boisguilbault, que vous direz cela?»
M. de Boisguilbault ne répondit rien. Il regardait toujours Gilberte, partagé entre un attrait puissant et un soupçon terrible. Il fit quelques tours dans l'appartement pour combattre une énorme oppression, et, après bien des soupirs et des combats intérieurs, il revint prendre les deux mains de Gilberte:
«Qui que vous soyez, lui dit-il, vous disposez du sort du plus noble enfant que ma vieillesse ait pu rêver pour son soutien et sa consolation. Je vais bientôt mourir, et je quitterai la terre sans y avoir connu un instant de bonheur, si je n'y laisse Émile en paix avec lui-même.
«Oh! je vous en supplie, vous qui allez exercer sur tout son avenir une influence si grande … si bienfaisante ou si funeste!… conservez à la vérité ce cœur digne d'en être le sanctuaire. Vous êtes bien jeune, vous ne savez pas encore ce que c'est que l'amour d'une femme dans la vie d'un homme comme lui! Vous ne savez peut-être pas qu'il dépend de vous d'en faire un héros ou un lâche, un martyr ou un apostat! Hélas! ce que je vous dis en cet instant, sans doute vous n'en comprenez pas la portée…. Non, vous êtes trop jeune: plus je vous regarde, plus vous me paraissez une enfant! Pauvre jeune être, sans expérience et sans force, vous allez disposer d'une âme forte, pour la briser on l'ennoblir…. Pardonnez-moi ce que je vous dis, je suis fort ému et je ne sais pas trouver les paroles qui conviennent…. Je ne voudrais ni vous affliger ni vous causer de l'embarras; mais je me sens triste, effrayé, et plus vous êtes belle et candide, plus je sens que l'âme d'Émile ne m'appartient plus!
—Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit Gilberte en essuyant ses larmes, je vous comprends fort bien, et, quoique bien jeune, en effet, je sens quelle est la responsabilité que je porte devant Dieu; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas moi que je veux défendre et justifier auprès de vous, c'est Émile; c'est ce noble cœur dont vous semblez douter, Oh! rassurez-vous! Émile ne mentira ni aux hommes, ni à vous, ni à son père, ni à lui-même. J'ignore si je comprends bien l'importance de ses idées et la profondeur des vôtres; mais j'adore la vérité. Je ne suis pas philosophe, moi, je suis trop ignorante! Mais je suis pieuse, je suis nourrie des préceptes de l'Évangile, et je ne puis les interpréter dans un sens opposé à ceux qu'Émile leur donne. Je comprends que son père, qui invoque pourtant aussi l'Évangile, quand la fantaisie lui en vient, veut qu'il mente à la foi de l'Évangile, et, si je croyais Émile capable d'y consentir, je rougirais de m'être assez grossièrement trompée pour aimer un homme sans lumières et sans conscience! mais je n'ai pas eu ce malheur. Émile saura renoncer à moi, s'il le faut, plutôt que de renoncer à lui-même; et, quant à moi, je saurai bien avoir du courage, si par moments le sien venait à défaillir. Je ne le crains pourtant pas: je sais qu'il souffre, et je souffre aussi; mais je serai digne de son affection, comme il est digne de la vôtre, et Dieu nous aidera à tout supporter, car il n'abandonne pas ceux qui souffrent pour l'amour de lui et pour la gloire de son nom.